Zachée, descends vite ! - Dom Nicolas Dayez - E-Book

Zachée, descends vite ! E-Book

Dom Nicolas Dayez

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Beschreibung

Saint Benoît demande à l’abbé qu’il enseigne ses moines par ses actes et par ses paroles. C’est ce que dom Nicolas Dayez a fait, en commentant avec prédilection la rencontre de Jésus et de Zachée, racontée par saint Luc. Lors des anniversaires de la dédicace de l’église de son monastère construite de lourdes pierres taillées, il stimulait la construction toujours à reprendre d’une communauté faite de pierres vivantes. Voici ses variations sur une même lecture évangélique, quarante-deux homélies, plus une qu’il avait laissée sur sa table, l’ultime, qui fut lue lors de ses funérailles.
« Zachée, descends vite ! » : Descente : la descente de Jésus de Jérusalem à Jéricho, mille mètres de dénivellation, la descente de Zachée monté sur le sycomore, la descente de Jésus dans la maison du collecteur d’impôts ; descente que constitue l’incarnation du Verbe, descente aussi que l’humilité, vertu cardinale selon la Règle de saint Benoît. Bien d’autres thèmes se croisent dans ces homélies autour d’une rencontre merveilleuse qui reste d’actualité.


À PROPOS DES AUTEURS

Dom Nicolas Dayez osb (1937-2021), moine de l’abbaye de Maredsous et son septième abbé, continua sa formation musicale au Conservatoire Royal de Bruxelles où il obtint les premiers prix d’harmonie et d’orgue. Licencié en philosophie (Saint-Anselme, Rome), en théologie et en droit canonique (Strasbourg), il est ordonné prêtre en 1967. À la tête de son abbaye depuis 1972, il a présidé pendant trente ans l’anniversaire de la dédicace de l’église abbatiale et bien d’autres célébrations. Ses homélies, toujours nouvelles, étaient écoutées avec plaisir et profit, pas seulement par ses frères moines.

Maurice Bogaert, professeur émérite de l’Université Catholique de Louvain.

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Seitenzahl: 173

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Zachée

descends vite !

Une heureuse rencontre

© Saint-Léger éditions, 2022.

Tous droits réservés.

Dom Nicolas Dayez osb

Zachée

descends vite !

Une heureuse rencontre

Homélies présentées par le Père Maurice Bogaert osb

rassemblées et éditées par Sœur Loyse Morard osb

Dom Nicolas Dayez osb

Préface

«Zachée, descends vite ! … Aujourd’hui je veux demeurer dans ta maison… Le salut est venu sur cette maison. » Ces paroles de Jésus sont adressées au riche percepteur d’impôts habitant la Monaco d’alors, la ville de Jéricho au climat subtropical. Elles ont depuis toujours fait choisir le récit de Jésus et Zachée pour la célébration de la dédicace d’une église, d’une maison-Dieu. Même si d’autres choix sont aujourd’hui proposés, sa lecture est restée la préférée. Les anniversaires, grâce à Dieu, sont récurrents ; l’occasion de prêcher sur cet évangile (Luc 19,1-10) pareillement.

Jésus traversait la ville de Jéricho. Or il y avait un homme du nom de Zachée ; il était le chef des collecteurs d’impôts, et c’était quelqu’un de riche. Il cherchait à voir qui était Jésus, mais il n’y arrivait pas à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut donc en avant, et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui devait passer par là. Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et l’interpella : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer chez toi (littéralement : dans ta maison). » Vite, il descendit, et il accueillit Jésus avec joie. Voyant cela, tous récriminaient : « Il est allé loger chez un pécheur. » Mais Zachée, s’avançant, dit au Seigneur : « Voilà, Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. » Alors Jésus dit à son sujet : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham. En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Variations sur un thème. Quel musicien ne s’y est essayé ? Certes le Père Nicolas, organiste chevronné, a joué et composé des variations. Mais après l’« Aria avec quelques variations pour clavecin à deux claviers », plus souvent appelée « Variations Goldberg », après ces trente variations signées du génie de Jean Sébastien Bach, qui s’y risquerait encore sur le même registre, avec pareille abondance ? Alors pourquoi pas autrement ? Y a-t-il pensé ? Nul ne sait. Il l’a fait. Il a commenté le même évangile, la rencontre de Jésus et Zachée, vingt-deux fois pour l’anniversaire de la dédicace de l’église abbatiale de Maredsous, cinq fois pour celle des moniales bénédictines de Maredret, voisines de Maredsous, neuf fois pour celle des bénédictines d’Ermeton à peine plus distantes, à quoi il faut ajouter sept homélies pour le mardi de la trente-troisième semaine du temps ordinaire et pour le trente-et-unième dimanche dans l’année C, où survient le même évangile, quarante-trois homélies au total sur le même épisode.

Certaines de ces homélies ont eu pour lui une signification particulière. Chaque année, comme prieur d’abord, de 1973 à 1977, comme abbé ensuite jusqu’en 2002, la tâche de présider l’anniversaire de la dédicace le 19 août lui revenait ; sa bénédiction abbatiale eut lieu le même jour en 1978 ; ce jour-là aussi il avait été ordonné prêtre en 1967. C’est dire qu’au retour de l’anniversaire, dans sa pensée comme dans celle de ses moines, l’histoire de Maredsous et la sienne propre se recouvraient. En 1998, ce fut le vingtième anniversaire de sa bénédiction abbatiale, en 2006 le jubilé de sa profession monastique et, en 2017, le cinquantième anniversaire de son ordination.

Le calendrier liturgique et diverses circonstances ont été l’occasion d’innombrables autres homélies. Mais on ne peut que constater une prédilection pour Zachée. Grimper au sycomore ; en redescendre, et vite. Gymnastique matinale ? Nous avons connu longtemps un Père Nicolas omniprésent, attentif à tout et alerte. S’était-il donné Zachée comme modèle ? Lors des funérailles, le Père Abbé Bernard Lorent, son successeur, l’avait noté : « Beaucoup de points communs les rapprochent : chacun veut voir le Christ, les deux aiment recevoir et organiser un bon repas, les deux savent gérer l’argent, les deux sont petits de taille. »

Art, composition et mémoire du musicien : longtemps le Père Abbé Nicolas a pu se dispenser de tout papier alors même qu’il avait préparé son homélie au mot près. Il avait certainement à l’esprit les réflexions de Michel Serres, dont les livres autour de lui disaient assez l’amitié. Dans Musique (2011), le savant académicien raconte en sa langue inimitable comment les trois voies, mythique, savante et mystique, ont conduit progressivement l’humanité des bruits aux voix et des voix au Verbe, comment ces voies « convergent, conspirent et consonnent. – De ses ondes, la Musique les inonde » (p. 8).

Quarante-trois homélies, plus une, « la dernière ». Prévoyant, suite à une très sérieuse alerte, que sa fin pouvait survenir à l’improviste, le Père Nicolas avait laissé sur sa table de travail une homélie qu’il suggérait de lire lors de ses funérailles. Son successeur, le Père Abbé Bernard Lorent, après avoir rappelé dans les grandes lignes la vie de son prédécesseur la lut effectivement. Intitulée non sans humour « la dernière », elle portait une fois de plus sur Zachée, signe qu’il souhaitait que cet évangile soit retenu pour la circonstance. « Zachée, descends vite ! ». Descendre ! Jéricho était une ville balnéaire agrémentée de palmiers ; elle est aussi une des villes les plus basses du monde, 300 mètres sous le niveau de la mer. Peut-on descendre encore plus bas, sinon en descendant chez un pécheur ? « Zachée, descends vite ! » « Celui qui s’abaisse sera élevé » (Luc 14,11). C’est le conseil de Jésus, et saint Benoît assure le relais : « L’échelle (de Jacob), c’est notre vie en ce monde, que le Seigneur dresse vers le Ciel, si notre cœur s’humilie » (Règle de saint Benoît, chap. 7, v. 8).

Ses frères moines ont entendu et lu cette ultime homélie comme le testament spirituel de leur Abbé. Descendre en est le leitmotiv, signature consciente de la longue série des enseignements qui avaient précédé sur le même sujet et que des mains amies avaient au fur et à mesure précieusement, pieusement, conservés. « Zachée, descends vite, je veux demeurer dans ta maison. »

Au nom de ses frères et sœurs, moines et moniales,

Père Maurice BOGAERT, moine de Maredsous

L’auteur

Le P. Nicolas Dayez (1937-2021) est entré à l’abbaye de Maredsous en 1954. Aussitôt après le noviciat, il continue sa formation musicale au Conservatoire Royal de Musique de Bruxelles où il obtient le premier prix d’harmonie en 1957 et le premier prix d’orgue en 1960 ; après quoi il étudie la philosophie (licence à Saint-Anselme, Rome), la théologie et le droit canonique (licences à la Faculté de théologie catholique de Strasbourg en 1968). Il est ordonné prêtre en 1967. Alors qu’il est chargé de cours au Conservatoire de Bruxelles, il est nommé en 1972 prieur administrateur de son abbaye, puis élu prieur. En 1978, il est élu abbé et trois fois réélu. En 2002, il laisse la place à son successeur, tout en continuant à être très actif au service de sa communauté monastique.

***

Les homélies qui suivent sont présentées dans l’ordre chronologique. Toutes commentent la rencontre de Jésus avec le publicain Zachée (Luc 19,1-10). Chacune est située dans son cadre liturgique, avec mention du lieu et de la date où elle a été prononcée. Occasionnellement, sont indiquées aussi les références des autres lectures de la liturgie du jour.

18 août 1973

Maredsous

Anniversaire de la dédicace de l’église

Frères et sœurs,

Il est particulièrement indiqué, aujourd’hui, de nous souhaiter mutuellement la bienvenue dans cette maison de Dieu et de nous y laisser accueillir.

Le chrétien peut se définir comme un être habité. Habité par qui ? Par l’Esprit de Dieu qui travaille à la construction de l’Église vivante.

Quand on visite une maison, une église, quand on voit la pierre devenue chapiteau, la carrière devenue cathédrale, on songe à l’architecte, à l’artiste qui a donné une âme à la matière.

Au début de cette célébration, posons-nous la question : connaissons-nous l’artiste qui nous choisit pour être les pierres vivantes de son Église ? Le laissons-nous faire ? Peut-il éliminer tout ce qui, en nous, ne sert pas à la construction, tout ce qui est péché ?

***

Nous fêtons aujourd’hui la dédicace de cette église, l’anniversaire du jour où ces pierres, ces murs, cet endroit ont été marqués tout spécialement du signe de la présence de Dieu. Des hommes et des femmes sont entrés ici, depuis ce jour, pour prier Dieu, pour lui parler d’eux-mêmes, des autres, de leurs joies, de leurs souffrances, de ce qui fait leur vie ; des hommes et des femmes sont entrés ici comme ils entrent dans la maison de quelqu’un, pour le rencontrer, pour rencontrer Dieu.

On ne célèbre la dédicace d’une église, on ne la bénit, on ne la consacre que lorsque le bâtiment est achevé, lorsque les constructions sont terminées. Sans oublier alors l’énorme travail qui a été fourni, on se réjouit de le voir arriver à ton terme et d’y mettre un point final.

S’il ne s’agissait que d’un bâtiment achevé, ce serait vain de célébrer l’anniversaire de cette dédicace. Quels sont ceux qui connaissent encore la date à laquelle ils ont pendu la crémaillère dans leur maison ? Et qu’ont-ils célébré ce jour-là sinon la joie de pouvoir habiter leur maison, d’y recevoir, d’y rencontrer leurs invités ? On ne regarde pas une maison achevée, on l’habite.

Ainsi, fêter la dédicace, c’est fêter les innombrables personnes qui ont habité cette église, qui ont rencontré Dieu ici, qui ont été accueillies par lui. Je ne pense pas seulement aux moines, à la communauté monastique de Maredsous ; il y a aussi ceux et celles que j’évoquais en commençant, qui sont venus ici à la rencontre de Dieu, dans la difficulté, dans la joie, dans l’ignorance peut-être ; ceux et celles qui ont pénétré dans cette église, qui en ont fait le tour ou qui sont restés sur le seuil, qui y ont séjourné longuement ou le temps d’un simple regard, qui ont prié eux-mêmes intensément ou qui ont regardé la prière des autres.

Fêter la dédicace, c’est célébrer les innombrables rencontres qui se sont construites ici lentement, patiemment. C’est encore nous célébrer nous-mêmes, qui habitons ici aujourd’hui, pierres vivantes du Temple de Dieu ; fêter la dédicace, c’est accepter de rencontrer Dieu aujourd’hui, de nous laisser rencontrer par lui – comme Zachée.

Zachée veut voir qui est Jésus : c’est dit par deux fois : « Il cherchait à voir qui était Jésus » et « Il monta sur un sycomore pour voir Jésus ». Sans doute a-t-il entendu parler de Jésus, en bien et en mal ; mais il veut briser ce mur des « on dit que » qui s’est créé autour de Jésus, il veut renverser les préjugés, même favorables, qui mettent une barrière entre lui et Jésus, il cherche à se rendre compte lui-même, ou plus simplement, comme il est dit dans l’évangile, il cherche à voir qui est Jésus.

Il n’y a d’ailleurs pas que les préjugés, il y a cette foule bien concrète qui entoure Jésus et barre la vision à Zachée. Celui-ci pourrait se contenter de la description que lui feraient volontiers les privilégiés du premier rang. Mais il veut voir lui-même et monte sur un arbre, à un endroit où rien ne s’interposera plus entre lui et celui qu’il veut approcher du regard.

Zachée est vite payé en retour, car Jésus aussi tient à le rencontrer, chez lui, là où il demeure, là où il sera le plus lui-même, dans sa maison. « Aujourd’hui, c’est chez toi que je dois loger ». On peut supposer que Jésus avait entendu parler – en mal – du chef des publicains, riche et enrichi sur le dos des autres ; ceux qui l’entourent continuant du reste à murmurer : « Il est allé loger chez un pécheur. »

Oui. Jésus loge chez Zachée. Chacun des deux a voulu rencontrer l’autre et cette rencontre de personne à personne suffit à révéler les cœurs. « Je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres et, si j’ai fait du tort à quelqu’un, je lui rendrai le quadruple. » Voilà le Zachée que Jésus voulait rencontrer, un Zachée qui ignorait peut-être ce qu’il était, qui a découvert sa propre dignité, sa propre personne en cherchant celle du Christ.

Voilà la dédicace de la maison de Zachée. « Aujourd’hui, le salut est entré dans cette maison. » Voilà comment Jésus-Christ s’installe dans la maison de Zachée, dans une maison construite de main d’hommes, comment il y entre, comment il y habite. Et de dégager le sens de cette dédicace : cet homme est, lui aussi, fils d’Abraham. La maison de Zachée est devenue lieu de salut, maison de Dieu, dès le moment ou quelqu’un y a été reconnu et s’est laissé reconnaître, par Dieu lui-même, comme fils.

Jésus peut-il s’installer aujourd’hui dans notre maison ? Fêter chrétiennement la dédicace de cette église, c’est répondre oui à cette question. C’est fêter ce jour où Dieu a pu nous reconnaître comme ses fils, où il a pu faire de nous sa maison, y pénétrer, y demeurer.

Au début de cette homélie, je faisais allusion à l’achèvement des travaux qu’on a célébré ici, un jour donné. Il faut parler aussi d’inachèvement : la rencontre d’un autre n’est jamais achevée, surtout quand cet autre est Dieu. Chaque année, nous pouvons reprendre la célébration de la dédicace, dans l’attente d’une rencontre définitive avec Dieu, quand son église, sa maison, aura atteint sa stature parfaite.

Commémorer la dédicace de cette église de Maredsous doit nous amener à nous demander ce que nous avons fait de la présence de Dieu promise à cet endroit, nous, communauté rattachée particulièrement à ce lieu. Tous d’ailleurs, présents à cette célébration, doivent se poser cette question. Nous sommes réunis ici autour du Christ. S’il y avait parmi nous quelque Zachée désirant voir Jésus, devra-t-il s’écarter de nous et courir ailleurs ? Ou bien, au contraire, trouvera-t-il en nous suffisamment de transparence à la personne du Christ pour pouvoir rester dans la foule et participer à la communion qui nous rassemble ?

En chacun et chacune de nous, il y a un Zachée qui se cache. Il y a aussi un Christ qui habite en chacun de nous. L’eucharistie que nous allons célébrer doit les faire se rencontrer. Elle doit encore nous amener à nous rencontrer et à édifier ensemble la cité de Dieu, dont chacun de nous est une pierre vivante.

Descends vite, Seigneur. Il faut que tu demeures parmi nous, aujourd’hui. Amen.

19 novembre 1974

Maredsous

33e semaine du Temps ordinaire, mardi

En chacun et chacune de nous, il y a un Zachée qui se cache. Il y a aussi un Christ qui habite en chacun de nous. L’eucharistie que nous allons célébrer doit les faire se rencontrer. Elle doit encore nous amener à nous rencontrer et à édifier ensemble la cité de Dieu, dont chacun de nous est une pierre vivante.

Descends vite, Seigneur. Il faut que tu demeures parmi nous, aujourd’hui. Amen.

***

Il y a des points communs entre Jésus et Zachée. L’un et l’autre cherchent à se rencontrer. Zachée cherche à voir qui était Jésus ; Jésus témoigne de sa volonté de demeurer chez Zachée. « Aujourd’hui, c’est chez toi que je dois loger ».

L’un et l’autre cherchent à se rencontrer et tous les deux souhaitent le faire de manière directe, sans intermédiaire, d’homme à homme. Car, ils ont sans doute entendu parler l’un de l’autre, mais ils souhaitent ne pas en rester là.

Zachée a sans doute entendu parler de Jésus en termes très louangeurs, flatteurs même. « C’est un prophète, un homme de Dieu. Il fait beaucoup de bien. Il fait même des miracles. Bref, un type sensationnel ». Si favorables qu’ils soient, ces préjugés ne sont pas nécessairement la meilleure introduction à une rencontre de personne à personne. Et Zachée veut passer au-dessus de ces préjugés, qui risquent de le séparer de Jésus, plus encore que cette foule qui lui barre la vue.

Jésus a aussi entendu parler de Zachée. En termes peu flatteurs, cette fois. « C’est un riche, un voleur, un profiteur, quelqu’un qui fait fortune sur le dos des autres ». Tout ce qu’on peut dire d’un collecteur d’impôts. Mais Jésus désire, lui aussi, ne pas en rester à ce qu’il entend dire. Il veut voir par lui-même qui est Zachée.

Les deux, Zachée et Jésus, poursuivent donc le même but, mais ils s’y prennent différemment.

Le premier, pour voir Jésus, s’éloigne de lui. Il grimpe dans un arbre. Il prend du recul, comme nous faisons quand nous voulons avoir une vue globale d’un objet posé devant nous. Une proximité trop grande ne nous révélerait qu’une face.

Jésus, au contraire, prend l’initiative de rencontrer Zachée, de s’approcher de lui. Et il le fait, en voulant voir Zachée là où il sera le plus lui-même, à l’abri de toutes les étiquettes dont on l’a affublé ; là où il ne sera plus prisonnier de l’image que tout le monde se fait de lui et dans laquelle on l’a enfermé pour toujours. Jésus veut voir Zachée chez lui. « Aujourd’hui, il me faut demeurer dans ta maison ».

Ce geste de Jésus rend Zachée à lui-même. Il permet à Zachée d’être libre. Il libère en lui toutes les générosités qui s’y cachent, écrasées par les ricanements de ceux qui ont relégué définitivement Zachée dans le coin des pécheurs. « Il s’en va loger chez un pécheur », murmure-t-on en voyant Jésus. Parce que quelqu’un a osé croire qu’il restait en son cœur une mèche qui fume encore, parce que quelqu’un a continué d’espérer en lui, Zachée sent libérées en lui toutes les possibilités d’ouverture, de partage, de communication, dont on n’a jamais le droit de dire qu’elles ont disparu du cœur de quelqu’un. « Aujourd’hui, le salut est entré dans cette maison ».

La rencontre de Zachée et Jésus, c’est l’exemple de ce que doivent être nos rencontres, de ce que nous pouvons en attendre, si nous avons le courage de l’initiative. Les personnes ne se traitent jamais comme des objets. Pour mieux les voir, on ne doit pas s’en éloigner ; il faut au contraire s’en approcher de près, de très près. Vouloir rencontrer quelqu’un chez lui, là où il est le plus lui-même, c’est aussi lui donner l’occasion d’être lui-même, sans fard, sans étiquette : l’occasion d’être une personne et d’être rencontré comme personne. Il n’en faut souvent pas plus pour libérer, chez ce quelqu’un, les possibilités infinies qui se logent dans le cœur de l’homme.

Exemple de ce que doivent être nos rencontres, celle de Jésus et de Zachée est encore bien plus cette image même de nos relations avec Dieu. Dieu que nous avons relégué loin de nous par le péché, croyant peut-être ainsi mieux le voir. Dieu qui a voulu nous rencontrer chez nous, là où nous sommes le plus nous-mêmes, oubliant tous les préjugés qu’il aurait pu multiplier à notre sujet, en même temps que se multipliait notre péché. Dieu qui a voulu se rapprocher de très près des hommes, pour les rencontrer. Dieu qui s’est fait homme.

C’est cette rencontre qui a rouvert en nous la source des énergies divines taries par notre péché. Dans notre vocabulaire, cela s’appelle le salut, la libération de cet amour retenu prisonnier par notre égoïsme, mais qui s’épanouit dès que quelqu’un a l’audace de croire que cet amour n’est pas définitivement éteint.

Le Christ est le fruit de cette foi que Dieu avait mise en l’homme, au jour de sa création. Le Christ est cette volonté vivante de Dieu de rencontrer l’homme chez lui, là où il est le plus lui-même. Le Christ est le lieu où le cœur de l’homme se libère de tout ce qui est bridé en lui. Le Christ est le salut. « Aujourd’hui, le salut est entré dans cette maison, car cet homme est, lui aussi, fils d’Abraham. En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

16 novembre 1976

Maredsous

33e semaine du Temps ordinaire, mardi (Apocalypse 3, 1-22)

«Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui et lui avec moi. » Zachée connaît aujourd’hui la joie de celui qui entend la voix du Seigneur, il connaît le bonheur d’un repas partagé dans l’amitié, en tête à tête, en face à face, d’une manière telle que l’intimité n’est pas repli sur soi, mais au contraire le prélude à un partage sans limite.

Le riche percepteur d’impôts cherchait à voir qui était ce Jésus, dont le nom était sans doute sur toutes les lèvres, faisait le sujet de toutes les conversations, comme il arrive encore de nos jours, quand nos moyens de communication sociale montent une affaire en épingle. Zachée cherche à voir qui était Jésus, mais il n’y parvient pas à cause de sa petite taille. Sans doute qu’il est trop petit. Certainement qu’il se croit trop petit. Et pour parer à ce handicap, il prend de la hauteur en grimpant sur le sycomore. Mais il saura bien vite que, pour voir Jésus, il faut être à même le sol, à même la terre.

Nous ne sommes pas trop petits pour voir Dieu. Nous nous faisons trop grands. Nous nous logeons trop haut. Pour que nous parvenions à le voir, il faut encore que ce soit Dieu qui lève les yeux vers nous et nous invite à redescendre. Si l’on pouvait faire l’histoire de la recherche de Dieu – au moins, pouvons-nous retracer les chemins empruntés par nous au cours de notre quête de Dieu – que d’exemples n’y aurait-il pas à montrer d’un Dieu qu’on a cherché trop haut, trop loin, alors qu’il était si proche, à portée de main, à portée du regard.