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Un thriller qui envisage une Histoire alternative...
En septembre 1993, la Guerre Froide est loin d'être terminée. Le règne de Mikhaï Gorbatchev qui promettait une issue à la crise s'est brusquement achevé en 1989, avec la prise de pouvoir de Sergei Miroslav. Sitôt ce dernier installé au Kremlin, le bloc Est se referme et le conflit menace de s'embraser à nouveau. Berlin est redevenu l'objet de toutes les convoitises ; dernier bastion en zone soviétique pour le clan occidental, épine dans le pied de l'URSS.
Pour le gouvernement Miroslav, l'Enclave doit tomber. Pour cela, une seule solution : fermer les couloirs aériens la reliant à la République Fédérale d'Allemagne afin de l'isoler pour la forcer à la capitulation.
Pris dans cette tourmente, plusieurs hommes et femmes, militaires ou civiles, tentent de survivre. Leurs espoirs de liberté et de paix se heurtent à la pression toujours plus grandissante de la police secrète de Miroslav.
Cette uchronie riche en péripéties nous fait redécouvrir des moments à la fois sombres et passionnants de l’Histoire.
EXTRAIT
Quatre traînées blanches sur un ciel de sang, vision éphémère ; la nuit tombante les happerait sous peu. Les premières étoiles piquetaient déjà l’infini au-dessus des chasseurs, le paysage s’effaçait dans leur sillage, drapé d’une déferlante d’obscurité. Au loin, la ligne d’horizon se découpa encore plus noire lorsque les derniers rayons solaires disparurent.
Beaucoup redoutaient les vols nocturnes bien que le ciel, aussi paradoxal que cela puisse paraître, demeurait relativement clair. Évoluer au-dessus des ténèbres, perdre tout repère terrestre intimidait. On ne pouvait se fier qu’aux directives radio ainsi qu’à la kyrielle d’informations transmises par les instruments embarqués. Un bruit métallique inhabituel ou un ronflement un peu trop fort prenait soudain une ampleur inquiétante, une erreur de navigation pouvait se révéler fatale. Et pourtant, la vision de la voûte céleste étoilée possédait une touche d’insolite, de magnifique, qui n’appartenait qu’à une poignée de privilégiés.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Les scènes de combats aériens sont assez réussies mais le meilleur du roman est sans doute dans l’atmosphère de chape de plomb qui pèse sur les personnages. - Daidin, Blog uchronique
L'écriture est précise, efficace. La narration ne s'égare à aucun moment, aucun temps mort ou digression inutile. Le rythme reste tendu jusqu'au dénouement. Bref, une vraie lecture plaisir. - Martine Etienne, Babelio
À PROPOS DE L’AUTEUR
Physicienne de formation, Marianne Stern a changé de voie en cours de route pour rejoindre sa véritable passion, l'aviation, et travaille désormais derrière un écran radar. Lorsqu'elle a du temps à disposition, elle écrit.
Sa prédilection va au fantastique, à la science-fiction, ainsi qu'à quelques thrillers militaires peu recommandables. Fascinée par les nuages, c'est dans bien souvent dans le ciel qu'elle puise son inspiration ; elle a d'ailleurs appris à piloter son propre vaisseau pour mieux s'en rapprocher.
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Seitenzahl: 488
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Marianne Stern
« Personne n’est obligé de respecter son serment de fidélité envers
une personne ayant violé son serment mille fois. »
Anya Juliette Ackerman
Markus Ergheiz Petersen
Nikolai Tornado Bergen
Hanjo Scarface Willert
Richard Drachen Leinhart
Circulaire no. 387 – 14 septembre 1993
Provenance :Ministère de la Sécurité d’État.
Notre expérience au fil des ans a prouvé que le traître peut se tapir parmi les plus fidèles. Aucune institution n’est épargnée, aucune strate hiérarchique. La procédure pour percer à jour le double-jeu est extrêmement difficile : couverture idéale, aucun soupçon, intégration parfaite. Or nous ne pouvons nous permettre la présence de ce genre d’éléments perturbateurs.
Dans un souci d’anticiper toute action proscrite par le Système, nous exhortons les institutions concernées à placer leur personnel sur écoute dans les plus brefs délais et de tenir informées les autorités compétentes. La dénonciation sera interprétée comme preuve de loyauté envers le Parti ; elle doit conduire à la gratification.
Dans l’éventualité de doutes sur un individu, nous appelons à la plus grande prudence et à un comportement identique à celui de tous les jours. Des actes répréhensibles sur la conscience peuvent s’exprimer de différentes manières : nervosité, impression constante d’être surveillé, asociabilité, manquement aux habitudes. Ces signes peuvent mettre la puce à l’oreille.
Sitôt la requête formulée, une équipe Stasi qualifiée sera chargée d’appréhender le(s) coupable(s). Dénoncer sur simples soupçons suffit. Nous fournirons les preuves plus tard, dans l’éventualité d’un procès.
Officier S. Sokorov,
Sécurité interne.
***
Quatre traînées blanches sur un ciel de sang, vision éphémère ; la nuit tombante les happerait sous peu. Les premières étoiles piquetaient déjà l’infini au-dessus des chasseurs, le paysage s’effaçait dans leur sillage, drapé d’une déferlante d’obscurité. Au loin, la ligne d’horizon se découpa encore plus noire lorsque les derniers rayons solaires disparurent.
Beaucoup redoutaient les vols nocturnes bien que le ciel, aussi paradoxal que cela puisse paraître, demeurait relativement clair. Évoluer au-dessus des ténèbres, perdre tout repère terrestre intimidait. On ne pouvait se fier qu’aux directives radio ainsi qu’à la kyrielle d’informations transmises par les instruments embarqués. Un bruit métallique inhabituel ou un ronflement un peu trop fort prenait soudain une ampleur inquiétante, une erreur de navigation pouvait se révéler fatale. Et pourtant, la vision de la voûte céleste étoilée possédait une touche d’insolite, de magnifique, qui n’appartenait qu’à une poignée de privilégiés.
Le lieutenant Anya Ackerman remua sur son siège autant que les sangles le lui permettaient et rajusta son masque à oxygène. Dans moins d’une minute, son escadron franchirait la limite Est de Bravo et les ennuis débuteraient – pour être exact, c’était déjà le cas depuis l’alarme, qui moins d’un quart d’heure plus tôt les avaient fait cavaler jusqu’à leurs chasseurs puis décoller. Une scène trop courante ces dernières semaines, plus lassante qu’autre chose si l’on considérait le taux ridiculement bas de menaces potentielles sur l’ensemble des interventions.
« Juliette de Roméo à Contrôle Bravo, attendons instructions.
— Contrôlez appareils intrus à cinquante clics sur zéro-sept-cinq, vingt-mille pieds sol, signatures et intentions inconnues. Transmettons les coordonnées d’interception.
— Verstanden. »
Bien que convaincue d’une énième alerte insignifiante, Anya était soumise à une violente excitation. Ses doigts fourmillaient, des battements affolés animaient son cœur. La fièvre de ses débuts ne manquait jamais de la saisir malgré l’expérience engrangée au fil des ans. De tous les moments vécus, c’étaient ces violentes montées d’adrénaline qu’elle préférait, l’instant où les endorphines envahissaient son cerveau pour la déconnecter de la réalité à l’unique exception de son objectif. Elle n’était satisfaite que lorsqu’elle avait à éprouver la pleine puissance de son MiG et pour l’heure, elle espérait en avoir l’occasion. Même après quatre années passées aux commandes de son chasseur, la fébrilité du pilote fraîchement promu ne l’avait jamais désertée ; la volonté farouche de faire ses preuves l’habitait encore, de justifier qu’elle avait sa place dans le corps de chasse, même si ses capacités n’étaient plus à démontrer depuis longtemps.
Pendant cinq ans, elle s’était battue pour en arriver là, prouvant à ses collègues masculins qu’elle valait autant qu’eux et qu’elle méritait son grade. S’affirmer parmi l’élite n’avait pas été sans douleur, ainsi que se faire accepter dans cet univers machiste. Elle ne comptait plus combien de fois on lui avait répété qu’une femme n’avait pas sa place dans le corps de chasse, le nombre de railleries qu’elle avait essuyées. Elle avait encaissé sans broncher, rendu les coups et fini par s’imposer haut la main. Son premier vol solo avait signé le début de l’addiction ; elle avait mordu. Dès lors, elle avait su qu’elle ne pourrait plus abandonner. Pire, fusionner avec son MiG la rendait vivante.
Elle se souvenait de sa première intervention réelle comme si elle avait eu lieu la veille. Lorsqu’on lui avait remis la carte et l’ordre de mission, elle s’était sentie dans le même état d’esprit qu’un gosse découvrant ses souliers remplis de friandises à la Saint-Nicolas. Un moment d’une rare intensité, renforcée par le poids des responsabilités qu’on lui confiait enfin. En revanche, une fois installée dans le cockpit, la lucidité avait repris ses droits. Garder la tête froide, quelques soient les circonstances ; telle était la qualité primordiale des pilotes.
Anya passa sur la fréquence de Roméo.
« Tornado, Drachen, Scarface, vous avez entendu ?
— Affirmatif, Juliette.
— Ça veut dire quoi, contrôler ?
— Ça veut dire qu’on improvise.
— Encore à nous de se farcir le sale boulot, hein ? C’était pas Tango de quart ?
— Aucune idée, Drachen.
— Toujours là pour épater la galerie, mais dès qu’on a besoin d’eux, plus personne.
— Faut pas trop leur en demander : ils en sont encore à apprendre à différencier le nord du sud avec une boussole. À l’heure qu’il est, ils sont sûrement trop occupés à chercher leur route entre le Danemark et les côtes scandinaves. »
Anya soupira. Sans doute que les andouilles de Tango avaient autre chose à faire et elle se fichait pas mal de savoir quoi. Un bip retentit dans son casque, lorsque les coordonnées s’ajoutèrent à l’ordinateur de bord, coupant court aux discussions.
« C’est parti... Juliette à Roméo, en formation d’interception. Alignez-vous sur moi. »
Anya tira le manche. Le MiG fonça à plein régime vers les étoiles, lui infligeant plusieurs fois la force de gravitation terrestre. En un battement de cils, les chasseurs se retrouvèrent à trente-mille pieds d’altitude.
L’alerte n’était peut-être pas anodine, en fin de compte. D’ici dix minutes, ils en auraient le cœur net.
« Deux blips au radar. »
Elle grimaça. Des chasseurs, d’après la vitesse relevée. Ils évoluaient sur le cap zéro-sept-cinq quelques dix-mille pieds plus bas, en formation serrée ; une énième intrusion en provenance de la Scandinavie, rien de très surprenant. Les forces de l’OTAN manquaient franchement d’imagination. Les quatre appareils de Roméo piquèrent afin de se rapprocher, puis Anya pressa le bouton de la radio.
« Juliette de Roméo pour appareils intrus ! Vous êtes sur nos écrans, déclinez votre code d’identification et précisez vos intentions ! Vous survolez un secteur verrouillé sans autorisation. »
Des grésillements lui répondirent et elle jura. Elle répéta son message en anglais, sans davantage de succès.
« Ils ont du coton dans les oreilles, ou quoi !
— Tu t’imagines quand même pas qu’ils vont répondre, si ?
— Comme ils veulent... Tornado, tu me suis, on se rapproche pour avoir la tronche des pilotes en visuel. Les autres, vous couvrez nos fesses au cas où ils se mettraient à flipper. »
Les deux MiG plongèrent pour se placer dans le sillage des intrus. Anya arma un des missiles Vympel Archer en attendant d’avoir les engins sous les yeux. Un excès de prudence ne pouvait jamais causer le moindre mal, surtout lorsque les intentions adverses n’étaient pas claires. Elle serait prête à les réduire en poussière sitôt qu’elle en obtiendrait l’ordre ; les Archer étaient d’excellents missiles air-air à courte portée, d’autant plus mortels entre les mains d’un pilote déterminé.
Leurs cibles, à en croire les données sur les cadrans, évoluaient sans dévier d’un pouce de leur trajectoire initiale le long de la frontière polonaise. Le fait d’être traquées par quatre chasseurs armés jusqu’aux dents ne semblait pas du tout les impressionner. Et si Anya avait bien horreur d’une chose, c’était d’être ignorée. Par une malheureuse coïncidence, la couche de nuages s’étirait à vingt-mille pieds, au même niveau de croisière que les intrus. Super, pour le visuel. De légères turbulences secouèrent les MiG à la pénétration dans cette purée de pois. Par chance, les instruments de navigation n’étaient pas aveugles dans ce brouillard ; Anya stabilisa le variomètre à zéro et fixa le cap sur le signal radar.
Le jeu de cache-cache perdura un moment, mais la proximité des Roméos sur leurs arrières incita finalement les deux pointus1 à réagir. Leur vitesse augmenta, ils se séparèrent et grimpèrent hors des cirrus où ils se dissimulaient. Anya écarquilla alors les yeux. Des Soukhoï ! Arborant le pavillon soviet, de surcroît ! À quoi jouaient donc les Russkis ?
« Nom de Dieu, Juliette, c’est quoi cette merde ?
— Intercepte le plus moche pendant que je demande instruction. Drachen, Scarface, prenez l’autre. »
Dès qu’elle eut confirmation de ses pilotes, elle repassa sur la fréquence Bravo.
« Juliette à Contrôle Bravo, deux Su-27 russkis en ligne de mire. Je croyais qu’on était en paix avec l’Union Soviétique aux dernières nouvelles. À moins que Miroslav nous ait déclaré la guerre sans que j’en sois informée ? Attendons instructions.
— Reçu, Juliette. Interruption immédiate de la poursuite et retour sur Bravo.
— Négatif, Contrôle. Les Russkis n’ont rien à faire dans notre espace aérien.
— Ordre de repli immédiat, EVL22 terminé.
— Verstanden, Contrôle. »
Un EVL. Un foutu exercice qui l’avait tirée du lit au beau milieu d’une rare sieste réparatrice. Toute cette effervescence pour un foutu exercice afin de tester leur réactivité, une fois de plus. Sur Bravo, on avait dû se fendre la poire en les voyant galoper comme des déments jusqu’à leurs chasseurs. Elle serra les dents et écrasa son poing contre le plexiglas du cockpit, saisie d’une intense frustration.
« Et merde, merde, merde ! Juliette à Roméo, on rentre.
— À partir de maintenant, je ne décolle que s’il y a eu échange de tirs au préalable.
— T’iras expliquer ça à Druvnik, Tornado. Je suis sûre qu’il partage ton point de vue. »
L’escadre effectua demi-tour et reprit la direction de Berlin – plus précisément celle de Finow où se situait la base aérienne. Le trajet serait de courte durée. Anya s’employait déjà à effectuer les vérifications d’usage en vue du proche atterrissage pour se concentrer sur autre chose que son humeur noire, son amertume. Altitude de vingt-mille pieds, quarante-deux nautiques jusqu’à Bravo, entrée approximative dans la zone contrôlée dans cinq minutes.
« Juliette à Roméo, début de descente.
— Tornado, compris.
— Drachen, au poil.
— Ça marche, chef. »
Au loin, les contours difformes de la ville se précisèrent. D’abord la zone soviétique, puis l’Enclave – nom pour désigner Berlin-Ouest – et au-delà, la masse sombre de la forêt de Grunewald à la périphérie, et Potsdam. À cette altitude, les artères éclairées lui donnaient des airs de gigantesque toile d’araignée qu’on aurait tissée sans tenir compte des symétries. Avec l’obscurité, on distinguait d’ailleurs très bien Tempelhof, l’aéroport qui servait de poste avancé aux forces de l’OTAN – l’araignée au centre de la toile. Le trafic y entrant ou en sortant était contrôlé de très près par les autorités, l’essentiel étant constitué d’avions de ligne civils.
Les Américains avaient essayé sept mois plus tôt d’y faire atterrir un groupe de F-15 Eagle sans autorisation ; l’affaire s’était soldée par la désintégration pure et simple des chasseurs par ceux de la Volksarmee, frisant l’ouverture d’une crise diplomatique majeure. Trois des pilotes américains avaient été forcés de s’éjecter en territoire est-allemand, on les avaient rapidement retrouvés. Après quoi, ils avaient eu droit à un procès très médiatisé – pour l’exemple, comme l’aimaient les Russkis, afin que le monde prenne conscience qu’aucune pitié ne serait accordée à ceux qui bafouaient les règles. La version officielle faisait état de peines de prison ; officieusement, ils avaient servi de monnaie d’échange contre la libération d’espions soviets.
Si Mikhaïl Gorbatchev avait peu à peu assoupli sa politique étrangère au cours de la dernière décennie, son successeur Sergei Filipov Miroslav avait anéanti tous les progrès de coopération avec l’Occident lors de son arrivée au pouvoir en 1989. Il avait ignoré l’indignation internationale provoquée par ces nouvelles extrémités et le bloc de l’Est s’était refermé, plus impénétrable que jamais auparavant. Le peuple allemand, aux premières loges du théâtre des opérations, s’était violemment insurgé. Le rêve d’une Allemagne réunifiée qui avait miroité toujours plus fort au cours du mandat de Gorbatchev avait été balayé d’un revers de main en l’espace de trois à quatre semaines : les frontières demeureraient closes, il n’y aurait pas de Wende. En octobre, la tension avait atteint son paroxysme ; Leipzig s’était embrasée en une nuit, Berlin avait suivi dans la foulée. Des dizaines de milliers de gens avaient déferlé dans les rues afin de crier leur mécontentement à la face du Parti. Or ces soulèvements avaient eu autant d’effet qu’un coup d’épée dans l’eau ; Miroslav avait envoyé l’armée étouffer les émeutes. En trois jours, le calme était retombé et depuis, Rideau de fer et Mur de Berlin perduraient.
« Juliette à Roméo, procédez à la check-list en vue d’atterrissage imminent et collez-moi aux fesses. On amorce la descente finale. »
Le MiG plongea ; les effets du piqué plaquèrent aussitôt Anya contre le siège pour son plus grand plaisir. Elle appréciait toujours autant cette sensation grisante, les vibrations légères de la carlingue. C’était dans ces instants-là qu’elle avait conscience de la fougue du monstre qu’elle chevauchait ; monstre qu’elle avait appris à dompter à force de patience et d’acharnement au fil des ans.
« Juliette de Roméo à Contrôle Bravo, trente nautiques sur zéro-cinq-cinq. En approche.
— Reçu, Roméo. Autorisation d’atterrir en piste deux-huit. Tango vous précède.
— Compris, piste deux-huit. »
Elle sourit. Qui que soit l’officier en poste aux communications, il avait toujours cette voix sévère et sans appel ; un vrai gai-luron. Aussi loin qu’elle se souvenait, elle ne l’avait jamais connu plus chaleureux.
Les chasseurs obliquèrent, rectifiant leur cap, en décrivant une courbe gracieuse. Au sud, un vif sillon coupait Berlin en deux, bien visible même à cette altitude. Die Mauer. Une lumière blanche l’inondait la nuit afin d’en rendre la surveillance plus aisée. Puis les balises lumineuses de Finow – ou Bravo, dans le jargon quotidien des pilotes, par assimilation au nom de la zone contrôlée au-dessus de Berlin – apparurent dans le lointain.
Vue du ciel, la base ne ressemblait qu’à un aérodrome de banlieue : pas de constructions majeures, quelques édifices vétustes, une tour de contrôle vieillotte. On avait stationné des engins d’aviation légère aux abords du tarmac, pour la forme. Or l’essentiel des installations était invisible aux yeux d’un observateur externe, et pour cause : tout était enterré, des locaux du personnel aux salles de contrôles de l’état-major. Une véritable fourmilière qui dissimulait bien plus que les apparences laissaient supposer. Elle n’était opérationnelle que depuis deux ans ; Sergei Miroslav avait ordonné sa construction suite à son arrivée au pouvoir, une de ses premières mesures à la tête du gouvernement.
La politique de désinformation intoxiquait ainsi les taupes de l’autre camp : les rumeurs couraient que les bases de l’air soviétiques se situaient toutes en Europe de l’Est. À Berlin n’étaient sensés se dresser que des avant-postes, lieux d’ancrage des patrouilles affectées aux frontières, ce que confirmeraient les images aériennes de drones ou satellites espions. Le reste du monde ignorait qu’en réalité, sous les entrepôts de tôles rongées par la rouille et les abris camouflés s’alignaient bien plus de MiG et Soukhoï que ceux qu’on leur laissait voir.
Les chasseurs de Roméo se posèrent à quelques minutes d’intervalle des quatre MiG-23 Flogger de Tango, dont les pilotes traînaient sur le tarmac, peu pressés de regagner les hangars. Pour sûr, ils cherchaient la confrontation. Anya détestait l’arrogance de Markus Ehrgeiz Petersen, son homologue. Ils n’avaient eu de cesse de se tirer des bâtons dans les roues depuis le début de leur formation et l’animosité ne s’était pas atténuée avec le temps, bien au contraire. Il n’avait jamais supporté qu’une femme puisse rivaliser avec lui. Les conséquences de l’ambition : être le meilleur exigeait de le prouver en permanence à son concurrent, en assumant rixes et coups bas si nécessaire pour asseoir sa supériorité.
Ses muscles se crispaient déjà alors qu’elle détachait les sangles. Petersen l’observait à la dérobée, l’air de rien, lunettes de soleil sur le front ; ce type puait l’insolence, il était l’un des rares à oser lui tenir tête. Elle confia son casque au mécanicien au bas de l’échelle, libérant les mèches de cheveux blonds retenues prisonnières. La coupe au carré lui donnait un air sévère, mettant en évidence les traits durs de son expression. En principe, on réfléchissait à deux fois avant de lui chercher des noises ; elle aurait d’ailleurs apprécié que ceci fonctionne également avec les gars de Tango.
Pour l’heure, elle aurait voulu intimer à ses hommes d’ignorer les provocations adverses mais n’en eut pas la chance. À peine eut-elle posé le pied au sol que les hostilités s’engagèrent.
« Voilà Juliette !
— Elle a l’air drôlement remonté !
— Alors, petit exercice de routine ? On finira bien par vous refiler une vraie mission un de ces jours. Avec du vrai danger et des vrais méchants.
— Ils ont la trouille de t’abîmer, Juliette. »
Juliette, tu parles d’un nom de guerre... Elle avait secrètement espéré être affublée d’un qualificatif plus glorieux mais n’avait jamais réussi à se défaire de cette appellation depuis son affectation à Roméo. Ces indicatifs étaient sensés souligner un trait de caractère, un coup d’exploit ; ou juste intimider, forcer le respect. Entre pilotes, seuls ces surnoms étaient utilisés, on passait les grades sous silence. Celui d’Anya ne faisait que confirmer ce qu’elle était avant tout : une femme. Elle espérait qu’elle n’aurait jamais à recourir aux mêmes extrémités que l’héroïne de la tragédie de Shakespeare.
« Qu’est-ce que tu veux, Juliette... On envoie les meilleurs sur les interventions réelles, il faudra te faire une raison : vous ne nous arrivez pas à la cheville. »
Anya se sentait lasse, ces éternels discours l’ennuyaient. Elle ferma les yeux, se passa une main sur la figure. Elle n’était pas d’humeur à subir les piques, encore moins d’humeur à répliquer. Alors qu’elle s’apprêtait à se jeter dans la mêlée à défaut d’autre alternative, un sergent vint les interrompre.
« Lieutenant Ackerman, lieutenant Petersen, le général Druvnik a réuni l’état-major et vous attend dans les plus brefs délais. Si vous voulez bien me suivre... »
Ce n’était que partie remise. Après avoir décoché un regard assassin à son homologue, elle emboîta le pas à leur guide.
La salle de briefing, sombre et oppressante à souhait du fait de l’absence d’ouvertures sur l’extérieur, était pleine à craquer : des officiers, des contrôleurs, des civils, les leaders d’escadres. Que Druvnik prenne la peine de rassembler le gratin de l’armée de l’air en poste sur Berlin au grand complet ne pouvait que signifier des ennuis en perspective ; dans tous les cas, rien de bon.
À peine Anya et son comparse eurent-ils effectué leur entrée que le silence tomba sur un seul geste de Druvnik. Le général irradiait l’autorité. Un seul de ses regards suffisait à rendre mal à l’aise, sa posture incitait au respect. Anya ne pouvait pas dire qu’elle l’appréciait ; en revanche, c’était lui qui l’avait nommée chef d’escadre, malgré les nombreuses objections. Il avait au moins le mérite de reconnaître le talent, à défaut d’être aimable. Fidèle à lui-même, il ne s’encombra pas des formules protocolaires de rigueur et entra dans le vif du sujet.
« Petersen, rapport.
— Pointus de la RAF en mer du nord. Ils sont sagement restés hors de nos eaux mais ne se sont pas gênés pour effectuer plusieurs passages sous notre nez, histoire de nous narguer. Pas d’intentions hostiles détectées, il s’agissait d’un groupe d’observation comme nous en avons eu ces derniers temps.
— Ackerman, jolie intervention.
— Pour un EVL, vous voulez dire. Le quatrième depuis le début de la semaine et il me semble que nous nous en sommes sortis à chaque fois sans accroc. Testez donc les autres groupes de chasse, fit-elle en coulant une œillade glaciale à Petersen. Quoi qu’il en soit, au prochain, je plombe les intrus – Russkis ou non – histoire que l’on ne nous ait pas dérangés pour rien. Vous êtes prévenu.
— On ne vous demande pas votre avis, lieutenant. »
Des rires étouffés se propagèrent parmi l’assistance. Druvnik attendit patiemment que le calme revienne. Après quoi, il s’alluma un cigare et en tira une longue bouffée.
« Les espions ont transmis de nouvelles informations. Les forces de l’OTAN prévoient de renforcer leurs effectifs dans l’Enclave et le long du Rideau de fer ainsi que les installations défensives, suite aux dernières décisions politiques de Miroslav. On s’attend à voir débarquer des troupes fraîches, du matériel et des véhicules militaires. La surveillance des corridors aériens va donc s’en trouver renforcée. Il se pourrait que l’augmentation du trafic devienne prétexte à davantage de déviances hors des couloirs, ce que nous ne tolérerons pas plus que jusqu’à maintenant. »
On acquiesça distraitement dans l’assistance.
« Les intentions de l’OTAN ne sont à ce jour toujours pas claires. Washington n’a fait état en public que de simples mesures préventives. Nos informateurs pensent toutefois que ces mouvements de troupes cachent autre chose : cet arsenal possède toutes les chances d’être destiné à d’autres fins. Quoi qu’il en soit, et j’insisterai tout particulièrement sur ce point, vous n’êtes en aucun cas autorisés à ouvrir le feu à moins d’être pris pour cible et attaqué. Vous devez recevoir l’ordre de la cellule de commandement avant toute manœuvre offensive. Le premier que je surprendrai à abattre un appareil pour l’esbroufe me le paiera personnellement. »
Les yeux glacés du général s’attardèrent un instant sur Anya et Markus, à titre d’avertissement personnel. Il était en pleine conscience des rivalités qui animaient les deux groupes de chasse ; chaque occasion était bonne pour prouver à l’autre sa supériorité, même les initiatives les plus stupides. Ces crises d’ego l’agaçaient mais il les tolérait tant que le travail n’en souffrait pas.
« Fermez les yeux si l’on vous provoque, aussi longtemps que les engins ne dévient pas de leur plan de vol. Dans le cas contraire, appliquez la procédure habituelle. Un tir non justifié, un seul, signera l’ouverture d’un nouveau conflit mondial. Et s’il doit avoir lieu, les Soviets n’en seront pas les instigateurs. »
Après l’accalmie de la présidence de Gorbatchev, les tensions avaient resurgi comme au premier jour. Adieu Glasnost et Perestroïka, plus aucune information ne filtrait au-delà du Rideau de fer, opaque comme jamais ; Miroslav y veillait personnellement. Quant au plan zéro visant à dégarnir l’Europe de ses missiles nucléaires négocié avec Reagan en 1987, il ne s’agissait plus que d’une douce utopie. Les trois dernières années avaient suffi pour détruire tous les progrès accomplis entre l’Est et l’Ouest au cours des décennies passées. À présent, les braises menaçaient de reprendre feu. Ne manquait qu’une étincelle.
« Viennent s’ajouter à ceci les ordres de Moscou. L’Enclave doit, à plus ou moins long terme, tomber sous la coupe soviétique. Telles sont les exigences de Miroslav. Tant qu’elle subsiste, les Occidentaux ont un pied chez nous, ce qui n’est plus souhaitable. Moscou craint de nouvelles insurrections. »
Le Parti avait eu fort à faire pour éteindre celles de 1989. Durant près d’une semaine, des contingents de soldats avaient traqué les manifestants et durement réprimé les fauteurs de trouble. Miroslav n’avait pas lâché prise, ignorant l’indignation internationale provoquée par les répressions en masse. À la suite de quoi, les effectifs militaires avaient triplé autour de l’Enclave et la chasse aux dissidents s’était vue renforcée. Davantage de libertés avaient été octroyées à la Stasi, pour le bien-être et la sécurité de l’Union Soviétique.
« Et comment compte procéder Miroslav ? lâcha Petersen. Déclarer la guerre à l’Occident ?
— Si Moscou fait entrer des chars soviets dans Berlin-Ouest, renchérit Anya sur le ton de la banalité, on peut d’ores et déjà s’attendre à une pluie d’ogives nucléaires, missiles ou ferraille diverse sur tous les nœuds de commandement de l’Union. Ce ne sera pas aussi simple qu’à Prague en 1986 : les Amerloques en ont fini avec le Vietnam et ont les mains libres pour agir. Ils défendront corps et âme cette foutue Enclave, ils ne se laisseront pas faire. Et je ne nous vois pas non plus pilonner les civils en contrebas pour montrer qui sont les plus forts.
— Qui a mentionné des chars soviétiques ou un recours à une quelconque forme d’agression ? »
Toutes les paires d’yeux revinrent se fixer sur Druvnik.
« Il n’est nullement question d’utiliser la force, de même que d’effectuer le premier pas. Le gouvernement Miroslav ne cautionne ni la guerre, ni la violence. »
La voix doucereuse du général sonnait faux, ce que confirmait l’espèce de sourire en coin qui étirait désormais ses lèvres. Miroslav ne souhaitait pas la guerre mais n’éprouverait sans doute aucun scrupule à étendre les frontières communistes aussi loin que possible vers l’Ouest.
« Trois couloirs aériens, poursuivit Druvnik en indiquant la carte suspendue derrière lui. Bückeburg, Hamburg et Frankfurt. Trois couloirs aériens, qui constituent les seules voies de contact dont l’Ouest dispose avec l’Enclave. On coupe ces voies et Berlin-Ouest deviendra une vilaine tache sur une nappe rouge qui s’estompera avec le temps. Ne manque à Miroslav que le prétexte motivant la prise de cette mesure. »
L’aube la découvrit aux abords de la piste, absorbée dans ce qui ressemblait à une sorte de danse. Ses mains effleuraient des commandes imaginaires, son corps se courbait selon les mouvements imposés au chasseur fictif. Buste en arrière, demi-tour, changement de configuration, tête en avant. Aux yeux d’un non-initié, elle serait passée pour une folle. Au contraire, pour un pilote, ces gesticulations possédaient une signification bien précise. Une succession de gestes répétés à l’infini par le passé, reproduits en exercice dans les airs. Elle avait ainsi appris à maîtriser son MiG, à faire corps avec lui. Le pilote et sa machine, unis en vol une fois la terre délaissée.
Ces séquences l’apaisaient, lui emplissaient l’esprit de courbes, trépidations et accélérations chimériques. Elle avait été la seule à pouvoir reproduire ces gestes aux commandes avec autant d’exactitude, clouant le bec à l’instructeur qui l’avait maintes et maintes fois rabaissée – clouant le bec au reste de son unité par ses prouesses. Le chemin jusqu’à l’estime de ses semblables avait été parsemé d’embûches mais le travail avait porté ses fruits : à défaut de l’apprécier, on la respectait.
Et dans son dos, le Flogger la veillait, impassible.
Elle vit Nikolaï Berger – alias Tornado – approcher et poursuivit son manège jusqu’à ce qu’il arrive à sa hauteur. Elle le connaissait depuis le jour où elle avait posé le pied dans l’enceinte de Finow. Plus qu’un collègue de travail, il était devenu un ami avec le temps, un confident, et réussissait désormais à cerner son humeur d’un simple regard. En l’occurrence, au moment présent, il avait bien compris que quelque chose la travaillait ; elle n’échapperait donc pas à ses questions.
« C’est le briefing avec Druvnik hier soir qui t’a mise dans cet état ?
— Fiche-moi la paix. »
Il s’assit dans l’herbe, loin d’obtempérer. Agacée par sa présence, elle finit par stopper et le toisa de toute sa hauteur, poings rivés sur les hanches.
« Qu’est-ce que tu veux ?
— On est curieux. Une réunion avec le gratin, ça devait être important... Je ne pense pas que c’était pour célébrer notre quatrième réussite en EVL de la semaine, si ? Et puis, ce n’est pas toi qui disais qu’un bon chef ne doit avoir aucun secret pour ses troupes ?
— Me souviens pas d’avoir tenu pareils propos.
— Anya, crache le morceau. On peut lire tes tourments sur ton visage. »
Gagné. Elle soupira.
« De gros ennuis nous pendent au nez. Ce qui sous peu signifiera plus de permissions jusqu’à nouvel ordre, le confinement des troupes sur la base, et par conséquent, pas d’amélioration en vue pour mon sommeil déjà plus que sporadique à cause des flopées d’alarmes qui ne manqueront pas de retentir. J’aurais sagement dû écouter ma mère et me trouver un boulot dans le civil plutôt que de signer dans l’armée de l’air.
— Je peux savoir ce qui nous vaudrait ces ennuis ? »
Elle cracha puis expédia un coup de botte dans un caillou qui s’en alla rouler plus loin.
« Oh trois fois rien... Une nouvelle guerre, c’est tout. Je crois que ça résume assez bien la situation. Et je ne vois même pas pourquoi je me plains car on n’aura jamais eu autant de boulot. Je devrais être heureuse. »
Sur ces mots, elle entreprit de résumer les conversations de la veille. Nikolaï, si un peu surpris au départ, resta étrangement calme.
« C’est juste la récupération de l’Enclave, il n’y a pas de quoi s’alarmer. »
Anya manqua s’étrangler.
« Ach ja ? Tu trouves ? On va aller s’amuser à provoquer nos copains occidentaux jusqu’à ce que leurs nerfs lâchent et qu’ils décident de répliquer. Dès qu’ils auront ouvert le feu, on les descend en prétextant qu’ils ont commencé les premiers, Miroslav coupe ces trois foutus couloirs aériens et dans les jours qui suivent, des combats éclatent un peu partout. De chaque côté, on fait sauter les ponts, on ramène les chars et l’artillerie lourde ainsi qu’une ou deux ogives nucléaires histoire de compléter le tableau. En trois ou quatre jours, les deux Allemagne sont ravagées par les obus de chars, de mortiers et les bombes. Quant au ciel, tu imagines ? De toutes parts, des éclosions de champignons atomiques ! Et nous aux premières loges pour assister au spectacle ! Pas de quoi s’alarmer ?
— T’en fais pas un peu trop, là ?
— Bon sang, enlève tes œillères ! »
Anya bouillonnait, ses joues s’étaient embrasées. Il ne la regarda pas, préférant détailler sa cigarette avec la plus grande attention.
« Je vais te dire, depuis le putsch de Moscou et l’arrivée de Miroslav au Kremlin, la situation prend de drôles de tournures. Il s’immisce de plus en plus dans les affaires de l’armée alors que cela ne le concerne pas, et je ne suis pas certaine d’adhérer à sa ligne politique. Les pleins pouvoirs à la Stasi, la disparition de l’Enclave, tout ce qu’il nous manquait encore... Ce type n’est pas clair et complètement névrosé pour en arriver à prendre ce genre de décisions ! Déjà, les raisons évoquées pour écarter Gorbatchev du pouvoir me laissent toujours un arrière-goût amer en bouche. Je n’ai d’ailleurs jamais compris comment il a pu tomber gravement malade en l’espace de quelques semaines...
— Anya, si on surprend tes propos, c’est la cour martiale sous accusation de complot ou déloyauté. »
Elle secoua la tête et poussa un profond soupir. Nikolaï fuyait ce genre de discussions comme la peste, elle percevait très nettement son malaise. Même s’il gardait pour lui ses pensées, elle savait qu’il partageait les mêmes idées qu’elle ; raison pour laquelle elle abordait de temps à autre le sujet avec lui, sûre qu’il n’irait pas la dénoncer ensuite. Ce qui touchait à la ligne politique du Kremlin était de nature sensible, mais parfois, évoquer de vive voix ce que l’on avait sur la conscience produisait le plus grand bien.
« Je te dis ce que je pense, c’est tout. Cette histoire pue les embrouilles à plein nez. Je me suis engagée pour servir mon pays, pas pour jouer les marionnettes de Moscou. »
Un groupe de rampants passa à proximité, les réduisant au silence. Une fois éloignés, Nikolaï se leva, l’expression grave.
« Fais gaffe à ce que tu racontes, et surtout à qui. Il y a des oreilles qui traînent de partout. »
Sur cette mise en garde, il s’éclipsa, visiblement peu désireux de poursuivre sur ce terrain glissant. Anya le regarda disparaître à l’angle d’un hangar, bouche bée. De quelles oreilles avait-il voulu parler ? Que la Stasi déploie ses pions hors de la base, elle le concevait. Mais ici, au sein de l’armée...
Inutile de développer de la paranoïa ; elle n’avait rien à se reprocher. À bien y réfléchir, l’idée même de la Stasi sur la base relevait de l’absurde. Miroslav avait du souci à se faire s’il ne pouvait plus accorder sa confiance à ses propres soldats. Et Nikolaï avait sans doute raison : seul récupérer l’Enclave comptait. C’était pure logique que de la rattacher à l’Union après tant d’années de cette situation rocambolesque.
Elle s’étira et partit d’un bon pas vers les MiG alignés sur le tarmac. Les soldats occupés à installer les missiles de deux d’entre eux se placèrent aussitôt au garde-à-vous lorsqu’ils l’aperçurent.
« Repos, les gars. Je vais vous filer un coup de main, si vous n’y voyez pas d’inconvénients. Faut que je m’occupe l’esprit », ajouta-t-elle plus pour elle que pour les autres.
Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsqu’ils en terminèrent. Anya s’essuya les mains couvertes de graisse sur un vieux chiffon et rejoignit les hangars. À l’intérieur, les odeurs d’huile de moteur, de kérosène, de métal chauffé qui flottaient dans l’air la ravirent. Elles signifiaient chaque fois un retour aux sources, le souvenir de ses premiers pas parmi les MiG. Les derniers arrivés flamboyaient, leurs coques brillantes dépourvues du moindre accroc. Des Flogger, encore. Anya attendait qu’on leur livre enfin les Fulcrum, derniers-nés des usines Mikoyan promis par Moscou depuis des mois. Après d’innombrables heures passées au simulateur, elle espérait pouvoir en piloter un vrai. Du coin de l’œil, elle repéra un chasseur arborant une peinture d’un noir mat et s’en approcha. Sous une aile, un technicien à l’expression mécontente aboyait des ordres à son équipe. Il oublia toutefois son air rogue en voyant Anya.
« Qu’est-ce qui t’amène par ici, Juliette ? Pas de service ce matin ?
— Non. Du moins jusqu’à la prochaine alarme. Je comptais aller dormir un peu, je suis claquée. »
Sven, de trente ans son aîné, aurait pu être son père ; les sentiments qu’il lui vouait ne différaient d’ailleurs guère de ceux qu’il aurait éprouvés envers sa propre fille. Il roulait les R, trahissant ses origines slaves, mais s’exprimait dans un allemand parfaitement maîtrisé. Il avait soutenu Anya depuis le début, repérant d’emblée ses capacités à devenir une excellente pilote, comme il décelait l’origine d’un dysfonctionnement moteur d’un seul coup d’œil. Sven était un as, dès qu’il s’agissait de technique. Il désossait les carcasses d’avions avec la froide efficacité du légiste pratiquant une autopsie. La minutie avec laquelle il remontait les morceaux n’avait rien à envier à celle d’un chirurgien en salle d’opération. Moscou l’avait muté à Berlin le jour où décision avait été prise d’en faire un poste soviet avancé ; l’Allemagne avait gagné un génie.
« Ah ? dit-il en fronçant les sourcils. Interventions excitantes, hier soir ?
— Non, même pas. EVL. Mais quand c’est calme, je m’ennuie et mon corps se rappelle soudain qu’il a besoin de sommeil. Faut dire que si on arrêtait de nous tirer du lit pour rien, je serais bien moins crevée... Ton oiseau vient d’attirer mon attention. »
— C’est un prototype de furtif. Quoique dans cet état, il n’est pas franchement invisible. Ce fichu revêtement est certes clinquant, mais inutile. Une demi-heure de vol dans les basses couches stratosphériques, des gouttelettes de condensation sur la carlingue, et cela provoque la dégradation immédiate de la peinture que les ingénieurs ont mis six mois à développer… »
Il indiqua une bouteille thermos posée près du train principal.
« Café, si tu veux.
— Merci. »
Elle but quelques gorgées pendant que l’homme passait ses mains sur le métal, dépité.
« Pas moyen d’agir sur autre chose que le revêtement pour rendre un avion indétectable au radar ?
— Si. Voler à basse altitude, par exemple, mais je ne t’apprends rien... On peut aussi jouer sur les formes : virer les dièdres et privilégier les arrondis. Ou bien utiliser des matériaux absorbants qui diminueront les émissions thermiques et électromagnétiques. L’idée consiste à réduire au maximum la signature énergétique de l’avion – le signal que capte le radar, si tu veux. Le seul hic, c’est le coût de développement d’un tel prototype. Je ne veux même pas savoir à combien s’élève l’addition pour construire un modèle hors normes… Et attends ! Après ça, il sera peut-être furtif, mais qui pourra dire si la puissance sera conservée ? Les formes exotiques, c’est bien joli, sauf que ça ne correspond plus à un profil aérodynamique…
— Je vois.
— On avait espéré qu’une simple peinture suffirait, auquel cas on en aurait recouvert vos chasseurs. De quoi empêcher les ondes de retourner à leur point d’origine, et donc, de vous rendre indétectables. En théorie. Sauf que c’était sans compter sur les intempéries.
— Dommage. »
Sven la rejoignit et s’empara du thermos. Il la dévisagea, tandis qu’il buvait, du même œil critique avec lequel il inspectait ses avions.
« Toi, il y a quelque chose qui te tracasse.
— Moi ?
— T’es pas fichue de mentir, dotch’. Raconte-moi.
— Niet, répondit-elle après une brève hésitation. Druvnik me passerait un sacré savon s’il apprenait que j’ai dévoilé ses confidences. Merci pour le café. »
Elle lui flanqua une tape dans le dos, ignorant en beauté son expression faussement outrée, puis s’éloigna. Nul besoin de lui expliquer quoi que ce soit : Sven était déjà au courant ou le serait sous peu. Sven était toujours au courant, peu importe le degré de confidentialité des informations.
Anya traversa le hangar et s’engagea dans un escalier conduisant toujours plus loin dans les entrailles du bunker. Pas de fioritures ; des murs en béton et des portes en acier trempé, une succession de corridors identiques les uns aux autres, étroits à souhait, auxquels l’éclairage des néons donnait un air blafard. Le concepteur des lieux avait dû s’inspirer des tranchées de la première guerre mondiale pour les dessiner. En revanche, il avait négligé le côté pratique de l’ouvrage. Lorsqu’on était pressé, il était extrêmement difficile de ne percuter personne en chemin ; les temps de réaction s’en voyaient rallongés en conséquence.
Une fois dans ses quartiers, elle se précipita sous la douche. L’eau chaude lui donna l’impression de revivre. Elle massa ses membres endoloris jusqu’à en dénouer les nœuds créés par la tension. Les alertes insignifiantes avaient le don de la mettre hors d’elle et renforçaient l’animosité existante entre son escadre et celle de Tango. Les relations entre les deux groupes n’avaient jamais été au beau fixe ; trop d’ambition, d’orgueil, de concurrence. Étant donné que les sirènes avaient retenti durant le quart de Tango, Anya leur vouait une haine toute particulière, même s’ils n’étaient pas directement responsables.
Ravalant ses sombres pensées, elle se sécha en vitesse, attrapa short et t-shirt propres dont elle se vêtit et repassa dans la pièce voisine. La chambrette n’aurait pas pu être plus austère ; Anya n’était pas du genre à s’encombrer de babioles décoratives. Un confort strict lui suffisait amplement du moment qu’elle avait un matelas où dormir. Seuls luxes qu’elle s’était accordés : un poste radio et la source de lumière blanche sensée approcher celle émise par les rayons du soleil. Séjourner dans les profondeurs sans ouverture sur le monde extérieur pouvait s’avérer très vite suffocant.
Elle en diminua l’intensité pour n’en laisser filtrer qu’un éclairage tamisé, puis elle se glissa sous les draps. Ses yeux se fermèrent aussitôt. Un instant plus tard, elle dormait à poings fermés.
***
Rapport d’infiltration
Provenance :Couleuvre.
La situation est bien plus catastrophique que ce que j’avais laissé sous-entendre dans mes derniers communiqués. Je ne sais pas comment les choses ont pu dégénérer sous mon nez sans que j’en aie conscience.
Les intentions de faire main basse sur l’Enclave sont avérées et il semblerait qu’aucun moyen ne soit écarté pour parvenir à court terme à cette fin – conflit y compris. L’Europe est à l’heure actuelle une gigantesque poudrière où l’on se bat pour savoir qui aura l’honneur d’allumer la mèche. La chute de Berlin entre les griffes soviétiques signerait le début d’un désastre sans précédent, cela va sans dire.
Le Kremlin a un plan dont j’ignore encore la teneur : le sceau du secret la préserve et Moscou redoute les fuites plus que tout. Seules les hautes sphères du pouvoir, auxquelles je n’appartiens pas, sont au vent de son contenu. J’ai cependant rassemblé assez d’indices et rumeurs pour supposer que l’ouverture des hostilités débutera sur un malentendu. La priorité, dans cette affaire, est de fermer les voies d’accès à l’Enclave ; autrement dit, les couloirs aériens. Il est évident qu’une telle décision signerait la condamnation du dernier bastion occidental.
Je vous exhorte à agir avec la plus grande précaution et de ne pas céder aux provocations, peu importe leur nature. J’ignore d’où et quand viendra la supercherie, quelle forme elle prendra. Je la suppose d’ores et déjà très bien maquillée. Ils vous forceront à effectuer le premier pas pour obtenir le prétexte qu’ils recherchent, vous faisant passer pour les coupables aux yeux du monde.
Je doute être en mesure d’agir, ma couverture volerait en éclats. Je ne peux que transmettre l’évolution sitôt que j’en apprendrai davantage.
Couleuvre.
***
Les périodes de repos sur la base ne pouvaient ôter l’impression d’être encore en service. À l’intérieur comme à l’extérieur, l’éternelle agitation poursuivait son cours. Quant à passer vingt-quatre heures au calme dans ses quartiers aussi accueillants qu’une cellule, c’était inconcevable. Anya n’était plus rentrée chez elle depuis au moins trois semaines ; elle ne savait plus à quand remontait sa dernière conversation avec d’autres personnes que des militaires. Et chaque fois, ces quelques heures de retour à la vie civile lui semblaient horriblement vides. Son minuscule appartement en ville lui donnait la nausée, l’oppressait. Jamais elle n’avait pris la peine d’en faire un chez-soi accueillant ; les lieux étaient toujours aussi vides que lors de son emménagement. À chacun de ses passages, Anya y tournait en rond telle une bête en cage jusqu’à ce que vienne l’heure de repartir. Elle réagissait à la pression, à l’exercice physique. Sans ces éléments, elle n’était rien.
Pour l’heure, elle s’était réfugiée dans l’une des nombreuses cantines fréquentées par le personnel de l’air que comptait Bravo, loin des pistes et des hangars. Les réacteurs rugissaient de temps à autre au-dessus de sa tête, suffisamment distants toutefois pour qu’elle n’y prête pas plus d’attention.
À l’image du reste, les lieux étaient situés en sous-sol. L’architecte les ayant conçus avait omis d’inclure l’aération. Un brouillard bleuté flottait dans l’air, que les pales de ventilateurs au plafond brassaient sans grande efficacité. On s’était tout de même donné la peine de rendre les apparences un peu moins strictes que l’ensemble des communs. Le béton armé des murs disparaissait sous les photos d’appareils et de pilotes affichant des mines joyeuses, si bien qu’on en oubliait son austérité. Dans le fond de la pièce, on avait même installé un antique comptoir pour rappeler l’intérieur d’un troquet. Ne manquait plus qu’un peu de musique rock pour parfaire l’ambiance. Les Stones, obscur groupe britannique, auraient convenu à merveille si les titres occidentaux n’avaient pas été prohibés.
Nikolaï la découvrit en milieu d’après-midi, juchée sur un tabouret, accoudée au zinc, en grande lecture de documents. Absorbée par leur contenu, elle ne releva pas la tête lorsqu’il prit place à ses côtés.
« Tu lis quoi, chef ?
— Les derniers rapports sur la situation des différentes lignes de front. J’ai dégoté ça à la cellule de renseignements ce matin.
— Même pendant ton temps libre, tu ne lâches rien, hein ? »
Anya ignora l’expression amusée de son comparse et haussa les épaules.
« Je m’occupe comme je peux. Sûr, j’aurais préféré aller prendre des nouvelles de mon frère mais ma prochaine permission est pour la fin de semaine. À supposer que le code d’alerte ne soit pas élevé d’un cran d’ici là… Ça doit faire six mois qu’on ne s’est pas vus. Je ne sais même pas s’il habite encore à Berlin : il a peut-être déménagé sans que je sois au courant. »
Nikolaï se fendit d’un sourire.
« Et ta mère ?
— Oh, c’est encore pire. Cinq ans, plus ou moins…
— Tu ne lui rends jamais visite ?
— À quoi bon ? Elle m’a reniée le jour où je me suis engagée.
— Comment ça ? »
Le sourire se fana aussi vite qu’il avait éclos pour céder la place à un air préoccupé.
« Sa fille – non, son unique fille – dans la Nationale Volksarmee. T’imagines le choc ? Elle n’avait pas du tout envisagé ce genre de carrière pour moi. Alors forcément, on a eu des mots plus hauts que les autres quand j’ai annoncé mes intentions. Le jour des sélections, elle a espéré de toute son âme que je me casse les dents, qu’un examinateur me fasse comprendre qu’une femme n’a rien à chercher dans cet univers viril et machiste. Manque de bol, ils m’ont gardée. Et depuis, elle affirme n’avoir qu’un fils.
— Je suis désolé.
— Pas de quoi. Les disputes, ça arrive.
— Eh, ce n’est pas une simple dispute ! Bon sang, elle devrait être fière de toi !
— Elle prie pour qu’un missile finisse par me descendre. Je suis une honte, pas une fierté. Et pour être honnête, j’en ai rien à foutre. »
L’expression qu’arborait Anya était d’une telle impassibilité que Nikolaï en resta un instant interloqué.
« Ton frère, il pense quoi de la situation ?
— Que s’il avait eu plus de couilles, il en aurait fait autant. Il a passé les sélections deux ans avant moi et il les a eues. Ça avait déjà provoqué un bel accrochage à la maison, à l’époque. Puis l’université l’a rappelé, il avait un dossier en béton… Et il s’est laissé convaincre d’entamer des études pour le plus grand soulagement de ma mère. À présent c’est un scientifique respecté et reconnu, mais je sais qu’il nourrit des remords. »
Elle tendit la main vers sa tasse et constata à regret qu’elle était vide. Nikolaï porta une cigarette à ses lèvres, puis fixa sa compagne d’un air on ne peut plus sérieux.
« Ça t’arrive de craquer, de temps en temps ? »
La question la prit au dépourvu. Elle releva la tête et riva ses yeux bleus dans ceux qui la détaillaient avec intensité.
« Dans quel sens ?
— Je sais pas... Déprimer, pleurer, un peu de mélancolie, de tristesse... Des fois, je me demande si t’éprouves des sentiments. Rien ne t’ébranle. En cinq ans, je ne me souviens pas t’avoir déjà vue affectée par quoi que soit. T’es pire qu’une pierre, les émotions glissent à ta surface sans jamais t’effleurer. On dirait que la hargne seule t’anime, qu’importent les circonstances.
— Les larmes n’aident pas à résoudre les problèmes, pour autant que je sache. Les sentiments, c’est une foutue faiblesse quand on est soldat, surtout en tant qu’officier. Je suis chef d’escadre, responsable de vos fesses, et donc je ne peux pas m’autoriser le moindre relâchement au risque de nous mettre tous en danger. Mais si tu veux pleurer, te gêne pas, je ne te dirai rien. »
Sur ce, elle se saisit d’une nouvelle feuille et reprit sa lecture. Un ange passa.
« Écoute, je…
— N’essaie pas de jouer les psy avec moi, j’ai horreur de ça.
— Alles klar. Je me tais. »
Nikolaï partit en quête de café, plus pour se donner une contenance que par réelle envie d’en boire. Lorsqu’il fut hors de vue, Anya s’autorisa un long soupir. Bien sûr qu’elle éprouvait des sentiments ! Pour quoi la prenait-il ? Un drone ? Ça s’appelle encaisser. Ses remords, ses peines et ses désillusions étaient dissimulés avec grand soin sous un masque indéchiffrable ; elle prenait sur elle, voilà tout, comme elle l’avait toujours fait. Ce n’était pas encore aujourd’hui qu’elle abaisserait ses défenses.
En replongeant dans ses papiers, elle réalisa avoir lu les deux derniers rapports sans avoir la moindre idée de leur contenu.
Nikolaï revint et déposa une tasse fumante devant elle. Sachant par expérience qu’elle l’enverrait dans les roses s’il s’aventurait plus avant sur cette pente glissante, il préféra changer de sujet.
« Alors, les nouvelles ?
— C’est dingue le décalage entre les infos refilées à l’armée et celles transmises au public… À écouter la radio, tout est calme et va au mieux dans le meilleur des mondes. En réalité, ils viennent de renforcer les unités stationnées sur le Rideau de fer et d’envoyer de nouvelles divisions blindées en Afghanistan pour prêter main-forte à celles déjà sur place. Les Soviets ont fait main basse sur des missiles moudjahidines et à en croire ces documents, ils auraient également découvert du gros calibre, du genre missiles balistiques sol-air. Des Stinger, si tu vois ce que je veux dire. »
Nikolaï voyait aussi bien qu’elle, à en juger par la tronche qu’il tirait : les missiles américains n’étaient pas arrivés par hasard entre les mains afghanes. Les puissances occidentales n’avaient donc aucune intention de laisser les Soviétiques annexer le pays.
« Ça sent pas bon.
— Comme tu dis. C’est vraiment dommage que le décret Gorbatchev sur le retrait des troupes n’ait pas pu entrer en vigueur, on en aurait désormais fini avec l’Afghanistan. Mais non, Miroslav a relancé toute la machine… Ce type a un ego et une ambition démesurés qui finiront par le conduire au casse-pipe. »
Nikolaï ne put se retenir de balayer la salle d’un regard. Des quelques techniciens et mécanos dispersés ici et là, personne ne leur prêtait attention – ce qui ne signifiait pas que personne ne les écoutait. Anya, qui n’avait rien manqué à son œillade inquiète, lui offrit un sourire moqueur.
« Allez, laisse ta paranoïa au vestiaire. Je n’ai encore pas dit à quel point je suis en désaccord avec sa politique.
— Je disparais avant d’entendre ça », dit-il en se levant.
Elle le regarda passer la porte en riant sous cape. Après quoi, elle rassembla ses feuilles volantes ; l’envie de lire ces données militaires s’était dissipée. Que Miroslav s’amuse en Afghanistan comme il l’entendait, tant qu’on ne lui ordonnait pas de s’y rendre avec son MiG.
Elle s’appuya au zinc, la tasse à la main, et laissa traîner ses yeux. À cette heure-ci, l’endroit était presque désert ; le gros des troupes débarquerait en début de soirée. D’ici là, elle se serait éclipsée. Les bruits annonçaient un arrivage imminent de MiG-29, peut-être pour cette nuit, et elle voulait être la première à les approcher. Elle brûlait d’envie de grimper dans le cockpit et d’effleurer enfin les commandes, en vrai. Les centaines d’heures passées dans le simulateur de vol lui avaient prouvé que son Flogger actuel n’arrivait pas à la cheville de la dernière version en terme de puissance et maniabilité.
Elle s’apprêtait à quitter la cantine, lorsque les trois hommes conversant à voix basse à une table voisine laissèrent échapper le nom de l’inestimable président soviétique, ce qui la stoppa dans son élan. Anya les observa à la dérobée. Les têtes des mécanos, à en juger par leurs uniformes, étaient penchées en avant, à l’image de conspirateurs fomentant un complot. L’air de rien, elle reprit sa pose nonchalante contre le zinc et tendit l’oreille.
« …empoisonné. À petites doses régulières, juste assez pour le rendre malade et ne pas éveiller les soupçons. Après quoi il a été déclaré trop faible et dans l’incapacité de diriger, puis écarté. Un putsch tout en douceur, une passation de pouvoir presque sans bavure, hein ? Vous remarquerez que depuis, il a disparu des écrans.
— Mort ?
— Oh non, ce serait très mauvais pour l’image soviétique sur la scène géopolitique ! Miroslav passerait pour le grand méchant, ce qu’il ne souhaite pour rien au monde. Non, ils l’ont placé en résidence surveillée, d’après mes sources. Quelque part en URSS, dans un endroit tenu secret.
— Ce putsch, c’est la pire chose qui ait pu se produire. Au moment où l’espoir d’un changement se profilait, ce clown s’empare du pouvoir et détruit la totalité du travail diplomatique réalisé depuis la seconde guerre mondiale. Et ceci pour assouvir son ambition personnelle. Il fallait ouvrir les frontières et briser ce foutu Rideau de fer !
— Pas si fort, on n’est pas seuls. »
Les voix se réduisirent à des murmures incompréhensibles. L’homme qui avait parlé avait les joues en feu, ses yeux luisaient d’une lueur farouche.
Anya traversa la cantine, du baume au cœur ; d’autres éprouvaient le même malaise. Pour le moment, deux ou trois heures en simulateur seraient les bienvenues. Elle avait grand besoin de se détendre.
Peu après minuit, elle se tenait aux abords de la piste, le visage illuminé jusqu’aux oreilles tandis qu’elle observait les quatre Fulcrum qu’on remorquait vers les hangars. Rien à dire, ces engins étaient splendides. Leurs courbes marquées et leur profil agressif réduisaient les MiG-23 à de simples jouets. Elle en serait presque venue à souhaiter une élévation du code d’alerte pour voir sa permission supprimée. Le bruit de pas dans son dos la ramena à la réalité. Elle n’était pas la seule à avoir eu l’idée d’assister à l’arrivée des Fulcrum et connaissait déjà l’identité du gêneur sans même avoir besoin de se retourner. Petersen.
« Rêve pas, Juliette. T’es pas à la hauteur pour les piloter.
— Je te foutrai une raclée avec. Sois tranquille.
— Je le suis. D’après tes résultats en simu, je ne cours aucun risque. »
Ainsi, il se sentait d’humeur taquine, trop heureux de lui avoir volé un moment de tranquillité. L’envie de lui abattre son poing dans la figure la démangeait ; toutefois, Anya n’en laissa rien paraître. Le moment de grâce s’était envolé, la morosité avait repris ses droits. N’avait-il rien d’autre à faire, plutôt que de traîner ici à cette heure ? Pourquoi fallait-il toujours que son arrogance vienne briser sa bonne humeur ?
« Regarde-les bien, Ehrgeiz. Profite, rince toi l’œil. C’est l’une des rares occasions où tu les verras de si près. »
Elle le sentit sourire avec sa suffisance habituelle. Il ne perdait rien pour attendre. Tôt ou tard, elle la lui ferait ravaler. Mais pas maintenant ; elle le planta là.
***
Le trajet jusqu’à Berlin fut bref, à peine une quarantaine de minutes. Le train s’immobilisa en gare d’Alexanderplatz et Anya en descendit. Si elle trouvait souvent l’environnement changé à chacun de ses passages en ville, ce n’était pas le cas de cette place, égale à elle-même, qu’importe l’époque de l’année. Grise, froide, sévère. Un parfait miroir de la rigidité du Parti. Elle se mêla à la foule, se sentant nue, dépourvue de sa combinaison de vol.
L’ombre de la tour de télévision – la Telespargel, comme la nommait les Berlinois – s’étirait sur les pavés sur toute la longueur de la place. Encore une construction hideuse, édifiée en temps record dans le seul but d’impressionner. De tous les quartiers de Berlin, le centre est était sans doute l’un des plus laids. Elle observa les groupes de pionniers, les allers et venues routinières, avec la déroutante impression de ne pas appartenir à ce monde. On la dévisageait, on s’attardait sur ses cheveux blonds, sa silhouette élancée, avec des regards interrogateurs. Elle réalisa soudain qu’elle se tenait immobile au milieu du flot de passants, la bouche entrouverte avec une expression reflétant une telle désorientation qu’elle suscitait presque de la pitié. Elle ramassa son sac tombé à ses pieds et se hâta de gagner la bouche de métro la plus proche.
Des relents d’urine l’assaillirent sitôt qu’elle fut sous terre, à lui donner la nausée. Elle enfila les corridors au béton couvert de slogans provocateurs. Vive l’Allemagne libre ! sautait à la gorge des voyageurs, Détruisons le Mur ! défiait l’autorité du gouvernement, À mort Miroslav ! traduisait les convictions d’un élan collectif. Plus loin, les trois hommes occupés à frotter les graffitis n’en auraient pas fini avant longtemps. La besogne se révélerait sans doute bien inutile : on se hâterait de recommencer dès qu’ils en auraient terminé.
La rame arriva à l’instant où Anya posait le pied sur le quai. Elle s’y engouffra, laissant les cahots et les grincements métalliques l’emporter sous la capitale.
Une barbe de plusieurs jours rongeait les joues de l’homme qui lui ouvrit la porte, l’air méfiant. Des mèches blondes tombaient devant ses yeux cernés, renforçant son allure négligée, mais son visage s’éclaira sitôt qu’il reconnut Anya.
« Je te croyais morte. Sans nouvelles de toi depuis six mois, je commençais à avoir des doutes. »
Elle se jeta au cou de son frère telle une gamine, lui arrachant un rire. Stefan la reposa gentiment au sol, puis s’effaça pour lui céder passage. Anya se figea alors sur le seuil, médusée.
« Ton engouement pour la science a pris des proportions... monstrueuses. Tu comptes ouvrir une bibliothèque ou une annexe de laboratoire ? »
L’entrée était obstruée par des piles de livres, de feuilles et documents divers. Un erlenmeyer poussiéreux trônait au sommet d’un tas de papiers, des flacons reposaient en équilibre précaire sur un autre. Un chaos identique se devinait par l’embrasure des portes adjacentes ainsi qu’au-delà de l’angle du couloir. Ne subsistait qu’une voie étroite dans cette marée de littérature qui permettait de naviguer d’une pièce à l’autre. Sur un pan de mur, à même la tapisserie, on avait couché à la craie d’une écriture soignée une ribambelle d’équations chimiques. Stefan dans toute sa splendeur : à défaut d’avoir eu un crayon à portée de main, il avait gribouillé contre le mur ses nouvelles idées avant qu’elles ne lui échappent. Il vivait dans son propre univers, comme beaucoup de scientifiques, et se moquait du regard des autres. Anya ne l’avait jamais connu autrement.
Les sciences avaient toujours été partie intégrante de Stefan. À l’université, ses amis recensaient les conquêtes, tandis qu’il comptabilisait les électrons. Certains désossaient le moteur de leurs tacots pour en comprendre le fonctionnement ; lui, disséquait des grenouilles. Il épinglait des insectes sur les murs de sa chambre comme d’autres collaient des photos de pin-up. Raison pour laquelle Anya n’était qu’à moitié surprise devant cet étalage de paperasse et de verrerie. Désormais chercheur, Stefan laissait s’exprimer pleinement son génie.
« Désolé pour le désordre. Si j’avais su plus tôt que tu venais, j’aurais poussé les tas contre les murs.
— Je… »
Les mots demeurèrent suspendus à ses lèvres lorsqu’une minuscule souris blanche traversa son champ de vision pour disparaître dans une boîte, au pied d’un guéridon.
« Ne me dis pas que tu élèves ces bestioles !
— La souris ? Tu l’as vue ? Où ? »
Elle lui indiqua du doigt ; il fit volte-face et l’extirpa de sa cachette, victorieux. L’animal renifla longuement sa paume, avant de s’y tapir sans plus oser remuer.
« Je l’avais ramenée pour le suivi d’une expérience. Elle a réussi à m’échapper. Deux jours qu’elle court en liberté sans que je parvienne à la débusquer. Entre donc, je m’occupe d’elle et je suis tout à toi. »
Anya avança avec précaution, n’osant pas effleurer quoi que ce soit par peur que tout s’écroule. Elle savait son frère peu ordonné et obsédé par son travail, mais le tableau qu’elle découvrait au moment même venait de battre à plate couture son imagination. Un instant, elle resta songeuse devant les représentations de molécules qui recouvraient désormais les photos de famille, puis constata avec plaisir que son portrait avait été le seul épargné par l’invasion chimique.
« Tu bosses dans un laboratoire, il me semble. Tu ne devrais pas avoir à transformer ton appartement en éprouvette géante.
— Je ne peux pas faire tout ce que je veux, au labo. Encore moins entreposer autant d’affaires. »
Il glissa la souris dans sa cage et veilla à en refermer soigneusement l’ouverture.
« Tu ferais mieux de te trouver une femme, plutôt qu’une souris. C’est sans doute moins adapté à la vivisection, un peu plus contraignant, mais ça présente d’autres avantages.
— On croirait entendre Mutti. »
Stefan regretta aussitôt d’avoir ouvert la bouche. Il passa une main dans sa tignasse en bataille, puis dans les poils de barbe.
« Désolé, Any. J’ai d’autres trucs en tête en ce moment. »
« T’excuse pas. Raconte, plutôt.
— Il fait beau, hein ? Allons nous promener au bord du lac. »
Ils n’échangèrent pas une parole jusqu’à atteindre le parc voisin. Au travers des arbres, la surface de l’eau brillait, agitée de temps à autre par les ondes que générait le vent. Des gamins jouaient sur la berge, quelques personnes déambulaient au gré des allées. Anya serrait le bras de Stefan, appréciant ces instants devenus bien trop rares.
