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Alors qu'un virus menaçait la planète en 2021, 48 ans plus tard, tout semble étrangement parfait...
Pour avoir découvert un virus menaçant la planète en 2021, Max est condamné par la CIA. S'enfuira-t-il avec l'espionne chargée de l'exécuter ou mourra-t-il d'avoir aimé ? En 2069, le monde est parfait : les femmes ont pris le pouvoir ! Chômage, misère, solitude ont disparu l'âge de la retraite est fixé à 45 ans. Pour préserver l'égalité des chances, les enfants sont regroupés dans des internats où ils côtoient leurs parents via des écrans holographiques. Emma, une étudiante de vingt ans est autorisée à quitter la réalité virtuelle pour rejoindre sa grand-mère dans la vie réelle. Elle découvre ce qu'était la vie avant les réseaux sociaux, les délices de la pluie sur sa peau, le vent sur son visage, et tombe amoureuse. Cependant en quête de reconquête, les hommes multiplient coups d'état et coups tordus, meurtres et assassinats. La révolte étudiante gronde, Emma est menacée. Invitera-t-elle la jeunesse du monde à goûter aux jeux de l'amour et du hasard ? Découvrira-t-elle qu'au coeur de l'hiver peut naître un indicible été ? L'amour reprendra-t-il ses droits sur la planète numérique ou ailleurs ?
Un vent de révolte se lève ! Évadez-vous du présent avec ce roman dystopique dans lequel la planète est gouvernée par les femmes, la réalité virtuelle et les réseaux sociaux !
EXTRAIT
Alessandra se tait. Elle se tourne vers Léo qui lui adresse un clin d’œil. Emma ne comprend pas. Pour la première fois de sa vie, elle hésite. Elle ne trouve rien à ajouter. Cette sensation la perturbe d’autant plus qu’elle se rend compte qu’Oscar lui manque. En pensant à lui, elle regarde ses bras : elle a la chair de poule.
Alors admettant pour la première fois une faiblesse, elle ose :
— Comment savez-vous pour Oscar ?
— Emma... dans ce monde numérique... rien n’est étanche. La vie privée est un leurre. Son respect n’est qu’un argument markéting. Tout laisse des traces. Nous possédons ton dossier... Je suis heureuse que tu holoscreenes Oscar. Ta visite te permettra de te rendre compte que les sentiments, les sensations, et les ressentis ne sont pas une question de performances... mais d’intensité. Pendant trois jours, tu communiqueras sans holoscreen. Tu sauras trouver les mots, et amener tes amis à imaginer autrement que par l’image. Grâce à toi, ils sauront qui ils sont, et pourquoi ils le sont ! Alors ils partiront plus loin que tu ne le penses, car le poids des mots est souvent supérieur au choc des photos.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Assassinats, guerre des services secrets, complots, histoires d'amours 2.0 : le thriller du futur. -
yonkregnier
Scotchée jusqu'à la fin, très poétique ! -
Chatpitre
Addictif ! La réalité dépasse nos fictions les plus folles, un avenir criant de réalisme. -
les liseuseslausanoises
Entre Gossip Girls, Da Vinci code et Wall Street, et si ce n'était pas une fiction ? -
Elhadi_medjebeur
Un voyage haletant dans notre futur numérique. -
melissa_etseslivres
Des jeux avec les mots, humour et sensibilité. Des femmes amoureuses, courageuses et idéalistes. -
voyagelivresque
Quelle fin ! Elle m'a laissé sur le cul ! Comme une série dont on attend la suite, j'en redemande ! -
onceuponatime_angelique
Je suis chavirée ! Marc Gervais, merci pour ce voyage ! Faites-moi vite repartir ! -
mifaforever
À PROPOS DE L'AUTEUR
Auteur du best-seller :
Jean-Paul II, l’homme et l’histoire du XXe siècle, publié en six langues en 1997,
Marc Gervais fut créateur international de jeux de société de 1987 à 1992, éditeur de 1993 à 1999, puis pendant quinze ans, expert mondial de la création d’algorithmes de compression des données numériques. Avec
2069, il embrasse une nouvelle carrière.
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Seitenzahl: 596
Veröffentlichungsjahr: 2019
2069
Roman
© Lys Bleu Éditions—Marc Gervais
ISBN : 978-2-85113-733-3
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À Monsieur Hemingway qui fit sonner le glas
Auteur du best-seller : Jean-Paul II, l’homme et l’histoire du XXe siècle, publié en six langues en 1997, Marc Gervais fut créateur international de jeux de société de 1987 à 1992, éditeur de 1993 à 1999, puis pendant quinze ans, expert mondial de la création d’algorithmes de compression des données numériques. Entre 2007 et 2015, 101 brevets lui ont été délivrés. Puis, l’histoire s’achève. Il quitte Paris, s’installe à Nice, et redémarre sa vie à 58 ans. En mai 2017, une embellie printanière traverse son nuage. Alors en quête de lui-même et à la recherche des autres, il rédige son premier roman. Avec « 2069 », il embrasse une nouvelle carrière.
Références utilisées par l’auteur :
AndoHiro,Apollinaire Guillaume, Aristophane, Aznavour Charles, Barbara, Brel Jacques, Camus Albert, Churchill Winston, Dalida, De la Fontaine Jean, De Lamartine Alphonse, Desproges Pierre, Dostoïevski Fiodor, Dutronc Jacques, Eluard Paul, François Claude, Goldman Jean-Jacques, Hemingway Ernest, Kessel Joseph, Klein Yves, LincolnAbraham, Mercury Freddie, Munch Edvard, Nietzsche Friedrich, Pottier Eugène, Tse Lao, Vaillant-Paul Couturier, et Vivaldi Antonio.
Personnes publiques citées :
Anton Frédéric, Aoki Sadahuru, Beyoncé, Blahnik Manolo, Bruckheimer Jerry, Chapelle Stéphane, Choo Jimmy, Darroze Hélène, De Gaulle Charles, De Niro Robert, Didier Fabrice, Ducasse Alain, Disney Walter Elias, Evra Patrice, George Bernard, Han Ji, Higgins Michael, Hollande François, Hollande Flora, Kobayashi Kei, Kyle Chris, Lenôtre Gaston, Louboutin Christian, Macron Emmanuel, Metuktire Raoni, Miyake Issey, Obama Michelle, Obama Malia, Ono Yoko, Pacino Al, Pic Anne-Sophie, Poutine Mariya, Poutine Vladimir, Ramsay Gordon, Rosen Andréa, Rieubland Jean-Denis, Saintagne Christophe, Trump Donald, Wike, Wojtyla Karol, Woods Tiger, Xi Jinping, et Xi Mingze.
Quand le ciel fut chargé d’incertitudes, un sourire, un mot, ou une main tendue permirent à l’auteur de passer à travers le nuage, et ainsi de voguer en 2069. Aussi, remercie-t-il chaleureusement :
BédierCharles,Bonnet Mathieu, Boscari Benjamin, Boumedjane Azzedine, Bretagne Marie, Bromann Françoise, Bromann Isabelle, Bikao Jimmy, Charlier Romain, Chivallier Laurent, Chouard Delphine, Cochard Margot, Courtiade Denis, Crouzery Betty, Dubrisay Fabienne, Escaffre Philippe, Errera Gérard, Favier Michèle, Garefalakis Stratis, Gendrin Laurent, Geneteaud François, Gervais Martin, Gerlof Agnès, Kanté Emmanuelle, Khalil Sarah, Kzer Riboir, Laï Olivia, MagnardAdèle,Maire Eric, Marié Elodie, Maze Maxime, Medjebeur Elhadi, Messinesi Jean, Molinari Leïla, Molinari Fanny, Musso Jihane, Mulsant Angela, Pereira Alvorina, Pham Frédérique, Redon Elisabeth, Rigoulot Perrine, Régnier Yorik, Sassi Sabrine, Serrat Jean-Pierre, Souidi Safia, VarinChris,Varin Mathias,Verniers Julien, et Zuraw Barbara.
À Frédérique, ma sœur,
À Martin et Marie, les amours de ma vie,
À Leïla pour ces jolis moments, l’espace d’un instant.
Emma est en proie à des sensations inconnues. Un poids obstrue sa poitrine et restreint ses facultés à respirer. Une douleur sourde vrille son estomac, son cœur bat anormalement vite. Malgré la minutie avec laquelle elle a préparé sa sortie de la Réalité Virtuelle Augmentée, elle a failli rater le Train à Propulsion Nucléaire Régional de 8 h. Parvenue dans l’immense Tube construit à base de graphène, long comme dix terrains de football, cette somptueuse jeune femme d’1m75 remonte environ quatre cent mètres pour trouver la borne 19. Dans cet univers volontairement déshumanisé, elle ne rencontre aucune âme qui vive, croisant uniquement des colonnes, et des compartiments composés d’un siège king size, d’une kitchenette et de toilettes privées. Lorsqu’elle arrive enfin à sa place, elle sort de son Chervell, le précieux badge qui l’autorise à voyager. En effet contrairement aux apparatchiks auxquels la République Numérique attribue un code PIN leur permettant de se mouvoir sans contrainte, ce sésame ressemble à une carte de crédit gravée dans du titane.
Il s’agit d’un titre de transport à usage unique distribué au compte-gouttes aux filles et aux garçons nés à partir du 1er janvier 2049. Réputé infalsifiable, il comporte les mentions de son titulaire ainsi que l’identité des autorités l’ayant délivré. Le sien est signé par Peterhansel, le nouveau Président du monde et contresigné par Curtis, le chef de la Police Numérique. Ils lui ont accordé un bon de sortie de vingt-sept heures dont elle se satisfait néanmoins. En effet lors des six derniers mois, elle a subi une multitude de tests, puis patienté des semaines avant qu’une dernière entrevue devant un aréopage de psychiatres soit décisive. Plus que le bonheur d’être arrivée au terme d’un parcours où il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus, ce passeport est la chance inouïe de rencontrer une grand-mère centenaire qu’elle fréquente chaque semaine depuis sa naissance, mais qu’elle n’a jamais vue dans la réalité.
Impatiente, elle dépose sur le sol la réplique d’un cabas Mulberry des années 2010 que son imprimante 3D a modélisé en quatre heures. Elle applique le badge sur le pictogramme dessiné sur la borne. Trois diodes vertes clignotent. Un jingle se fait entendre. Un large fauteuil se déplie entièrement, des cloisons coulissent pour protéger sa vie privée, puis une voix de guidage l’invite à s’asseoir :
— Bienvenue Mademoiselle Sim. Nous sommes le samedi 29 juin 2069. Le Train à Propulsion Nucléaire Régional 9877 dit TPNR assurant la liaison Rovaniemi – Nice partira dans quarante secondes. En une minute, votre TPNR atteindra deux fois la vitesse du son, soit 2 448 km/h. Vous parcourrez 3 528 km en deux heures et trente-deux minutes. Nous vous remercions de vous asseoir, et de ranger vos bagages dans le compartiment prévu à cet effet. Nous vous souhaitons un excellent voyage sur les réseaux Eastern Tubular Networks.
Emma ne prête pas attention à cette vocalisation de l’information, car depuis l’enfance elle obéit à un encadrement hiéroglyphique où tout geste est commandé par des icônes, et sous-tendu par des consignes orales. Elle saisit son sac, le place dans le bac, retire ses lunettes de soleil front plat à marbre bleu qui sert de serre-tête à sa longue chevelure blonde, puis s’assoit. Alors le fauteuil épouse la forme de sa nuque, de son dos, de ses fesses, de ses cuisses, et enfin de ses mollets. Une mélodie retentit, puis l’assistance confirme immédiatement sa prise d’empreinte ergonomique :
— Emma Sim. Vous avez vingt ans, cinq mois et vingt-deux jours. Voici vos mensurations : 1m75. 65 kg. 95 - 90 - 65. Tour de cuisse : 44. Tour de mollet : 33. Votre mesure corporelle est référencée sous la codification 48A52.Vous êtes débitée de 740 kilobytes, soit l’équivalent de 740 dollars. Mais vos mensurations étant parfaites, Eastern Tubular Networks est heureuse de vous créditer de 500 kilobytes. À très bientôt.
L’étudiante hausse les épaules, sa boucle d’oreille droite vient de l’avertir que ces informations s’ajoutent aux millions déjà enregistrés dans son nuage personnel que les anciens appelaient naguère : le cloud.
Excellente élève respectueuse de l’autorité, engrangeant infiniment plus de datas numériques qu’elle n’en perd, Emma surveille rarement sa consommation bien que sa passion immodérée pour la mode génère parfois des achats somptuaires. Ainsi à titre d’exemple son sac Chervell lui a coûté la petite bagatelle de soixante gigabytes, soit l’équivalent de 60 144 dollars américains !
À l’heure dite, le TPNR démarre : Emma se sent alors irrésistiblement repoussée contre son dossier. Elle souffle lentement pour recouvrer la sérénité à laquelle elle est habituée depuis qu’elle est en âge de respirer. Cependant elle n’y parvient pas : la gêne ressentie en arrivant à la gare perdure. Décidant d’en avoir le cœur net, elle prononce le mot « bac », celui-ci s’ouvre pour lui permettre d’en extraire son cabas qu’elle pose sur ses genoux. Elle en fouille le contenu, puis finit par trouver l’incontournable Health Care Info qu’elle enfile à son poignet droit.
C’est un bracelet en argent dont les capteurs ultra-sensoriels livrent en temps réel un diagnostic médical personnalisé. Inspiré du Bracelet Cube Diamant, dessiné par Dinh Van l’année de La Grande Pandémie de 2021, il est remis à toutes les filles dès l’apparition des signes de la puberté. Pour leur part, les garçons reçoivent une gourmette en or blanc à maille vénitienne imaginée par Paloma Picasso au siècle dernier.
Son utilisation étant régie par des règles draconiennes, tout citoyen doit le conserver à portée de main en toute circonstance, et les contrôles sont fréquents. Toute violation de la loi étant sanctionnable par la perte d’un demi-siècle de vie digitale, aucune contravention n’a été relevée !
Un bip retentit. Dans ses verres de lunettes, Emma lit la définition de ce que son corps a vécu :
— Stress : trouble anxiogène pouvant entraîner des troubles digestifs, des céphalées et la perte du sommeil. Phénomène constaté dans les sociétés analogiques primitives ou primaires. Synonyme de peur et de manque de confiance en soi. Lié au tabac et à l’alcool. Situation traumatique éradiquée en 2034. Vous avez consommé 109 kilobytes.
Rassurée,elle sourit. Le trouble ayant disparu depuis des lustres, la maladie n’a aucune existence institutionnelle : elle n’est pas souffrante, et peut donc voyager ! Ses immenses yeux verts étincèlent. Envahie par une onde de bonheur sans avoir recours à une Lovin’up, elle décide de regarder son feuilleton préféré. Balayant devant elle d’un geste de la main pour appeler son écran intitulé « holoscreen », elle effleure l’icône « Histoire », délaisse un documentaire sur « La piste Hô Chi Minh » pour choisir « 2021, à travers le Nuage ». Avant de profiter de son programme uploadé à la vitesse de la lumière, elle savoure son bonheur de vivre dans une époque bénie par les dieux numériques. Son rire cristallin résonne dans la cabine : elle ne regrette pas d’avoir sacrifié une centaine de kilobytes parmi le milliard qui lui a été attribué.
En effet, elle a reçu à la naissance un quota de consommation d’un yotta de datas numériques lui permettant de vivre cent ans. Autrement dit, une espérance de vie proche de l’éternité pour cette étudiante de vingt ans, fruit de la première génération numériquement encadrée. Filles et garçons, ils sont 250 millions à prendre Wikipédia pour parole d’évangile, et à se laisser coconner par un univers digital où ce qui n’est pas traduit par des zéros et des uns n’a aucune existence légale. En ce 29 juin 2069, ainsi fonctionne le monde au sein duquel tous s’y sentent protégés. Leur vie est une succession de Ctrl + C et de Ctrl + V. Une sorte de duplication d’un quotidien sans nuages simplifié à l’extrême. Enfants de la civilisation de l’instant, les réponses leur sont fournies avant même qu’ils ne se posent la question : attente, incertitude, ennui, regret, et choix ont disparu des dictionnaires.Comblés par une société structurée par le plein-emploi et organisée pour répondre aux besoins d’une croissance à trois chiffres, les jeunes sont formatés pour être heureux : tout est donc fait pour qu’ils le soient. Sur le fronton des édifices, la maxime Mens sana in corpore sano a supplanté les devises antédiluviennes des États. Il n’y a plus de Dieu auquel on croit. Ni de Roi ni de Droit. Il y a du travail, mais plus de famille ni de patrie. N’ayant pas de meilleures perspectives que le bonheur procuré par le commerce électronique, les arbres montent désormais jusqu’au ciel. On ne vote plus ! Tous les enfants étant sains dans un corps ceint par un marketing viral planétaire, ils ne craignent rien sauf une épidémie comme celle de 2021qui chamboula le monde de leurs aïeuls.
— 2 –
Cette année-là, le monde est en crise, et ce depuis des décennies. L’embellie de la fin de la Seconde Guerre mondiale s’est éteinte au début des années 80. La croissance est en berne. Le chômage frappe n’importe qui, n’importe où, et n’importe quand. Les licenciements boursiers sont une méthode de gestion. Dès lors à partir de cinquante ans, trouver un emploi est mission impossible : à peine arrivés dans les mailboxes des DRH, les lettres de motivation s’autodétruisent dans la seconde. La pauvreté du communautarisme supplante la richesse de la mixité, le populisme est le nouvel opium du peuple. Les populations grincent des dents : le système est à bout de souffle. Les débats sont stériles : sous les costumes trois-pièces, les gilets sont jaunes !
Les élus sont inefficaces, mais ils sont reconduits. La démocratie voulue par Aristote s’est effacée au profit d’une dynastie républicaine.
Lincoln et les mots de Gettysburg se sont envolés à jamais. Fille de, femme de, fils de, frère de : le renouvellement de la classe politique est entaché de consanguinité, et l’aristocratie élective ne daigne même plus adresser la parole au monde d’en bas.
Coincés entre agitation schizophrénique et conformisme insipide, les électeurs décident de ne plus décider. Les citoyens sont résignés, les jeunes sont désespérés. Traînés de chômage en stage, puis d’emploi précaire en petit boulot, les enfants s’envolent de plus en plus tard du nid parental : leur avenir ne s’écrit même plus en pointillé, il ne s’imagine pas. Le futur est abstrait, et s’apparente à l’art contemporain.
Malheureusement la seule croisade contre l’ordre établi est celle menée par les islamistes radicaux qui exploitent sans vergogne le besoin de reconnaissance d’une jeunesse perdue et inculte. Attiré par l’attrait médiatique de la politique de la stupéfaction, n’importe quel merdeux de banlieue peut se transformer en bombe humaine.
Mais pire, les fonctions régaliennes de l’inclinaison à l’autorité sont inculquées en prison par des imams autoproclamés qui façonnent d’anciens vendeurs de shit en soldats disciplinés. Naturellement si la majorité des enfants de la planète rejette le terrorisme, nombreux se martyrisent : la consommation de résine de cannabis est devenue un phénomène inendiguable.
Pour avoir l’impression de sortir d’un lendemain sans lendemain, la jeunesse du monde s’abîme dans des relations dangereuses. Il suffit d’un regard, d’une envie d’être désiré, et le besoin de revivre un amour d’antan pour générer un accouplement non protégé dans les toilettes d’un aéroport japonais, ou dans un hôtel borgne parisien.
Malencontreusement, c’est un épisode de cette nature qui précipitera l’émergence d’un modèle sociétal inédit. Celui-ci sera façonné pendant trois décennies, évoluera au gré de la raréfaction des énergies fossiles, puis fera l’objet d’une réforme des modes de pensées dont les dogmes entreront en vigueur le 1er janvier 2049, soit sept jours avant la naissance d’Emma Sim. En réalité, le commun des mortels ne sut jamais ce qui s’était passé dès 2021. Sagement, les nations choisirent de garder le secret, et laissèrent aux industriels des datas le soin de manipuler les opinions sans deviner qu’ils utiliseraient les enseignements du Big Data pour tisser une toile définitive sur la planète.
Comme souvent, tout fut affaire de coups bas, de menus arrangements entre ennemis voire de quelques meurtres. Mais qui aurait pu croire que la chute de « l’ancien monde » avait été provoquée par un chagrin d’amour dont l’adaptation cinématographique devint culte pour les jeunes générations ?
C’est la raison pour laquelle Emma la regarde en boucle. Au moment où le Tube atteint deux fois la vitesse du son, elle claque des doigts pour en lancer le générique et les yeux brillants, elle se cale dans son fauteuil pour savourer chaque seconde.
Dans les faits, tout commence le 11 janvier 2021 lorsqu’en sa qualité de directeur du FBI, Peter Roney est saisi d’une plainte pour mise en danger de la vie d’autrui impliquant un Irlandais résidant en Californie. À l’automne 2020, Gibson, le cabinet lawyer top-price de la côte Est, a constitué une accusation de mille pages rédigées par Damon. Les deux hommes s’apprécient depuis une dizaine d’années au point d’arpenter le dimanche matin les fairways du Congressional Golf Country Club. Au demeurant, c’est sur le green à triples pentes du trou numéro18 que la veille, cet avocat d’affaires au salaire annuel à huit chiffres a informé son partenaire de jeu :
— Peter...j’ai besoin de ton aide... La patrie est en danger !
Il est 8 h 20 lorsqu’un membre de la sécurité dépose sur sa table de travail une enveloppe à fermeture japonaise que Gibson a scellée à la cire. En ce lundi matin, le ciel de la capitale américaine est désespérant. Le blizzard se lève, les températures baissent d’heure en heure, les bulletins météorologiques sont exécrables. D’ailleurs en pénétrant dans son bureau à 9 h, Roney sait que les nuages s’accumulent au-dessus de sa tête. En effet à 7 h 30, lors du traditionnel briefing hebdomadaire de la Maison-Blanche, il en a eu une nouvelle démonstration. Depuis trois mois, Trump le reçoit sans aménité. Il l’écoute distraitement, accueille ses propositions avec détachement, ou répond sans ménagement tant il le tient pour responsable du retour de la dynastie Obama. Détesté par la moitié des élites washingtoniennes, vilipendé par l’autre, cet électeur républicain en ressent une véritable amertume. Viscéralement attaché à la Sécurité nationale, il traite pourtant tout dossier sans idée préconçue. Et c’est d’ailleurs dans cet état d’esprit que le neuvième directeur de l’Histoire du Federal Bureau of Investigation aborde le dossier Gibson.
Les coudes posés sur son bureau, il découvre la plainte et dès les premières lignes, il est saisi d’effroi. Initiée par des femmes américaines et des Irlandaises infectées par une contamination hépatique de type B, la dénonciation précise en outre que la cellule hôte du VHB relève d’un génotype inconnu. Inférieur à 47 nanomètres, le virus est quasiment indétectable. N’étant pas seulement transmissible par voie sexuelle, il est devenu volatile, se fixe sur toute partie du corps, et se propage à une vitesse incontrôlable. Depuis le début de l’année, le Children Hospital de Los Angeles, le Beaumont Hospital de Dublin, ainsi que La Pitié-Salpêtrière de Paris ont recensé des milliers de victimes. Le constat est effarant, les conclusions sont dramatiques : dans un futur proche, aucun vaccin n’enrayera cette contagion !
À 11 h, Roney referme le dossier, lit la note de synthèse rédigée par Roap, puis se renverse dans son fauteuil. Ancien procureur général adjoint des États-Unis nommé par le républicain George Walker Bush, cet ancien professeur de droit de l’université de Columbia analyse la situation en juriste. Il a le pressentiment que la preuve d’une infection délibérée ne pourra pas être démontrée, mais que cette affaire de mœurs deviendra une affaire d’État si la contagion est de nature terroriste. Comme dans l’affaire de la Trump Tower, il est coincé entre son intime conviction, et la stricte application du Droit. Si le nombre des décès et la migration du virus depuis le territoire américain sont des motifs suffisants pour enquêter, il hésite à alarmer l’opinion à trois semaines de l’investiture de Michelle Obama. Ne trouvant pas de parade à son indécision, il saisit alors son cryptophone pour appeler l’agent Havenà la rescousse :
— Sherryl, venez s’il vous plait ! J’ai besoin de vous.
Ensuite pris d’une crise d’angoisse, il marche jusqu’à la grande baie vitrée qui offre une vue imprenable sur le Capitole, appuie son front sur la vitre gelée, et téléphone à Rebecca. Dès que son épouse décroche, il ne lui laisse pas la possibilité de poser des questions :
— Chérie, écoute-moi attentivement. Fais ce que je te demande pour nous, pour les enfants et pour nos petits-enfants.
— Mais Peter...
— Ne m’interromps pas ! S’il te plaît, tu récupères tout le monde, y compris notre gendre, et notre belle-fille. Sans attendre, vous filez en voiture chez ta sœur dans le Montana. Vous serez à l’abri dans son ranch de Great Falls ! Vous n’y bougez pas ! Ma Reb, je vous rejoins dès que je le peux !
« Ma Reb » sursaute. Depuis combien d’années Peter ne m’a-t-il pas appelée comme ça ? s’interroge-t-elle en devinant que sur Pennsylvania Avenue, la situation doit être extrêmement tendue. Cependant, elle tente de lui rappeler un minimum de données pratiques :
— Il y a plus de 3 500 kilomètres pour rejoindre le Montana. Les petits ont deux et quatre ans ! On va devoir rouler pendant quatre jours... Tu ne te rends pas compte... ce serait mieux de prendre l’avion...
— Non ! Ni avion ! Ni train ! Ni bus ! Téléphone-moi sur la route ! Sois prudente ! Je t’aime… Si tu savais à quel point, je vous aime.
— Moi aussi, je t’aime et nous t’aimons. Nous serons prudents. Je te téléphonerai. Fais ce que tu as à faire, my love. Tu vas nous sortir de je-ne-sais-pas-quoi... mais tu réussiras !
— Je ne sais pas, confesse-t-il en étouffant un sanglot.
— Tu n’es pas seul. Sherryl est là ? Tu l’as appelée ?
Avant qu’il n’ait le temps de répondre, une voix qu’il connait bien le fait sursauter :
— Je suis là, et j’ai tout entendu !
-2 –
Sherryl Haven se tient dans l’encadrement de la porte. Les bras croisés, des rides de contrariété barrent son front, elle est blême. Roney salue son épouse, raccroche, puis s’excuse :
— Sherryl... Euh... je suis désolé. J’aurais voulu que vous l’appreniez autrement… Ce matin Gibson m’a déposé un dossier dans lequel je me suis immergé, mais il me dépasse complètement.... Damon y a joint une note de synthèse... Tenez, regardez... c’est sur mon bureau…
Sherryl s’avance vers la table de travail, son cœur bat la chamade. Elle ouvre le dossier, et à cet instant elle se revoit à 17 ans lorsqu’avec son collège elle avait visité le département Finances de Deloitte. En une seconde, elle replonge dans le cauchemar du 11 septembre 2001. Les avions, les tours qui s’effondrent, les sirènes, et les visages hagards. La grosse pomme figée sous un déluge de poussière et de cendre, puis cette épouvantable odeur de putréfaction qui enveloppa Wall Street jusqu’à Harlem pendant des semaines. Les exactions de Ben Laden l’avaient tellement marquée qu’elle décida de consacrer sa carrière à lutter contre les ennemis de l’Amérique. Et c’est ainsi que Sherryl devint experte en stratégie d’investigation liée à l’antiterrorisme, au contre-espionnage et au crime informatique pour le compte du FBI.
Devenue la pierre angulaire du système Roney, elle s’exprime en peu de mots, distingue immédiatement la fausse bonne idée de la pensée profonde, et s’autorise des initiatives qui plaisent à son patron. Aussi après avoir lu la note, elle relève la tête, puis demande simplement :
— CIA et NSA, en fin d’après-midi ? 18 hdans votre bureau ? Nous avançons masqués. Tout est officieux. On glane des informations, on s’attache à une synthèse politiquement correcte pour le Président, et on rentre chez nous !
— Officieux ?
— Oui, insiste Sherryl en mettant son doigt devant ses lèvres. La NSA espionne, la CIA agit ! Vous comptez les points pour obliger Trump à prendre ses responsabilités ! Nous, on se revoit plus tard !
Sans attendre, Sherryl s’empare du dossier, puis tourne les talons. Cependant au moment où elle franchit la porte, Peter l’interpelle :
— S’il vous plait, encore une seconde !
— Oui ? Autre chose ?
— Je sais que tout cela est inquiétant, mais la nation compte sur nous... Je donne instruction pour que nos agents de la Silicon Valley récupèrent votre mari et vos deux petites. Notre Gulfstream décollera de l’une de nos bases militaires furtives... peut-être même de San Francisco... personne n’en saura rien. À Washington, vous serez en sécurité tous les quatre dans votre appartement. Avant minuit, je vous promets que vous retrouverez le sourire auprès de John... Vous savez très bien que je serai toujours là pour vous, et pour les vôtres !
Immédiatement, les joues de cette jolie mère de famille rosissent. Mariée depuis neuf ans à un homme qu’elle aime bien, ses filles Kate et Jenny, âgées de deux et quatre ans, sont sa raison de vivre. Elle se mord la lèvre inférieure pour l’empêcher de trembler, puis murmure :
— Je vous remercie infiniment, monsieur...
Plongeant ses yeux turquoise dans ceux de son patron : elle y lit de la tendresse. Elle esquisse un sourire. N’ayant nul besoin de parler pour se comprendre, ils se regardent sans rien dire. Après quelques secondes, Peter lui adresse un clin d’œil pour lui signifier la fin de leur entretien. Sherryl secoue son carré blond, chasse discrètement ses émotions en faisant demi-tour, puis franchit la porte d’un pas décidé en lançant sur un ton enjoué :
— Bon Patron, contrairement à vous, j’ai un métier. Au pire, je vous revois à six heures !
— 3 –
Dans l’ascenseur, Sherryl arrête une stratégie : elle décortiquera la plainte, se contentera de la conclusion des hôpitaux, puis se concentrera sur les protagonistes afin de déterminer si la catastrophe relève de leurs compétences ou appartient à celles du Département de la Santé. Arrivée au quatrième étage, elle se réfugie dans son bureau, puis se plonge dans le dossier. Elle épluche les rapports médicaux dont la lecture est ardue, et les conclusions imprécises. Pour résumer, deux certitudes émergent : la pandémie est avérée et aucun médecin n’est en mesure de l’endiguer. Cependant elle est dubitative : la contagion est internationale, le nombre de morts élevé et les médecins sont désemparés, mais quelque chose ne colle pas ! Affinant alors sa réflexion, elle consulte les statistiques de l’Organisation Mondiale de la Santé, et se forge une autre opinion : ces milliers de nouveaux décès s’ajoutant aux 800 000 victimes annuelles de l’hépatite B, le problème relève de la santé publique.
Elle s’apprête à conclure en ce sens lorsqu’au détour d’une page, elle tombe sur le nom d’un chef d’entreprise qu’elle a conseillé pendant dix-huit mois. Trois jours auparavant, elle lui a adressé un message pour son cinquante-cinquième anniversaire ! Alors elle devient cadavérique : non seulement son client a joué un rôle central dans la constitution de la plainte transmise au FBI, mais il a surtout sollicité une officine de la CIA pour diligenter une enquête sur les agissements de l’Irlandais en Californie ! Oubliant dès lors la bienséance qui fait la renommée des White Anglo-Saxon Protestants, la Wasp siffle entre ses dents :
— À ce niveau de connerie, ça mérite le prix Nobel !
Décidant d’en avoir le cœur net, elle consulte sur son smartphone les messages Facebook du Français. Un post lui a visiblement échappé : le 30 décembre, il a publié la photographie d’un logement microscopique, accompagnée d’une légende amère qui ne laissait aucun doute sur son état d’esprit :
— Nice. 20m2. Vieux. Seul. Grandeur et décadence !
Des images de meetings l’assaillent : l’entrepreneur qui l’avait remise en confiance à Los Angeles en août 2012 est l’ombre de lui-même. Les yeux dans le vague, elle revoit l’instant particulier qu’ils partagèrent au bar du Beverly Whilshire Hotel, situé face à Rodéo Drive. Au sortir d’une réunion animée chez Disney Company, il l’avait conviée à boire un verre au Pool bar & cafe.
Il devait être 18 h, le soleil commençait à descendre. À dix mètres de leur table, Al Pacino dégustait un hot dog au bœuf de Wagyu, arrosé d’un verre de Côte Rotie 2008 de la maison Jamet. L’acteur dînait seul, en lisant le journal. L’ayant croisé à la fin des années 90, l’entrepreneur était allé le saluer, et lui avait présenté. Lorsqu’ils avaient rejoint leur table, elle avait commandé un bloody mary et lui, son éternel Gin tonic Hendricks accompagné d’une rondelle de concombre. Alors que la nuit s’avançait, il lui avait mis la main sur la sienne pour la complimenter :
— Sherryl, vous êtes 1m80 d’intelligence. Vous êtes un soldat ! Vous êtes mon soldat au teint de porcelaine !
Plus tard, ils s’étaient raconté leur vie.
Elle avait peu évoqué son mari, mais beaucoup ses filles. Il avait peu parlé de ses enfants, mais énormément de sa compagne : il ne vivait que pour elle, ne voyait que par elle, et ne concevait qu’elle.
Balayant les posts Facebook de ces dernières années, Sherryl sourit tristement : la petite Zoé que son ami espérait avec tant de force n’avait pas été conçue.
Pour sortir de la nostalgie, Sherryl se concentre sur les followers du frenchie. Ce qu’elle découvre ne la rassure nullement. En effet, l’ancien entrepreneur échange avec cinq Américains dont un expert que son patron connait, que les directeurs de la CIA et de la NSA fréquentent et que le Président des États-Unis reçoit même le dernier vendredi de chaque mois ! Elle griffonne leurs noms sur une feuille, puis désireuse de protéger l’anonymat des protagonistes, elle leur attribue un nom de code : Ray pour l’Irlandais, Zoé pour la Française, et Max pour son ex-compagnon. Ensuite, elle rédige de notes qui sont transmises à Jackson de la CIA et Edwin de la NSA, puis elle leur téléphone. À 13 h 15, elle a achevé ses consultations et bouclé la réunion de 18 h. Alors, elle appelle son patron, et quitte son bureau pour prendre l’ascenseur.
Dès que Peter l’aperçoit, il l’interroge :
— Alors ? Tout va bien ?
— Oui, et non ! On a des décisions à prendre.
— Vous voulez vous asseoir ?
— Non, merci ! Mais vous, vous devriez vous asseoir...
— Pourquoi ? demande-t-il en s’appuyant contre son bureau.
— Boss, j’ai commis une erreur. Vous savez qu’un Français est cité dans la plainte pour avoir réuni les plaignantes, je le connais depuis sept ans. Je lui ai souhaité son anniversaire. Nous sommes liés via Facebook et Linkedin. J’étais son conseil en 2014 et 2015. Je connais son parcours professionnel et personnel. Je vous confie mon téléphone pour que vous le fassiez analyser.
— Pas besoin, j’ai confiance ! Bon... il fait quoi, votre copain ?
— Il est l’un des pionniers des images de synthèse.
— Cybercriminel ? Hacker ? Génie du codage ?
— Absolument pas ! c’est un spécialiste de la réalité virtuelle, et de ce fait, il est relié à cinq de nos compatriotes, dont Kinney qui est écouté par le Président en matière d’innovations digitales... si vous voyez ce que je veux dire. Sinon Jackson le connaît bien, sans compter la NSA... comme de bien entendu !
— Je vois ! D’autres connexions ?
— ... Ouais... Un lien intéressant : Krylov, votre ancien contact russe. Vous ne le savez peut-être pas, mais sur ordre de Poutine, le FSB l’a chargé de la construction d’un data center en Sibérie Orientale... À Oïmiakon, un bled sortit tout droit de l’Archipel du Goulag... la météo y est constamment exécrable...
— Oh my gosh... Ils l’ont démasqué ?
— Grands dieux, non ! Krylov s’est porté volontaire, car il est tombé amoureux d’une ravissante Lakoute !
— Mais comment connaissez-vous sa vie privée ?
— Ayant quitté les services, Yvan est libre maintenant. Il a posté des photos que Max a likées... C’est moi qu’il les ait présentés en 2014.
— Okay, je commence à comprendre. Mais à part ça, votre client est-il dangereux ? On peut faire pression ? Marié ?
— J’aurais bien aimé, car notre boulot en aurait été facilité. On ne peut pas faire grand-chose, il est séparé et c’est ce qui nous préoccupe. Il est à la base de l’enquête sur l’Irlandais. Il a eu recours à des officines... dont la nôtre à Los Angeles.
— Ce qui clairement exprimé, signifie ?
— Cela veut dire qu’il sait depuis novembre ce que nous apprenons aujourd’hui ! Si ça fuite, on est très mal... Il faut mouiller la CIA, puis la NSA et... manœuvrer pour que vous ne soyez pas en première ligne.
— Sherryl, êtes-vous en train de dire que nous motivons l’ouverture d’une enquête qui sera menée en dehors de tout encadrement légal, sans que nous ayons à nous justifier ?
— C’est absolument cela, Monsieur le Directeur !
— Et si jamais ça foire ?
— Nul ne voudra voir son nom mêlé à cette affaire.
— Ce n’est pas faux ! Bon travail, Sherryl ! Bravo ! Je sais que je peux compter sur vous. La réunion avec mes amis de la CIA et de la NSA a toujours lieu à 18 h ?
Sherryl acquiesce, remet à son patron la liste des personnalités, les patronymes réels des protagonistes et leur nom de code, puis quitte la pièce pour aller déjeuner. Sans repasser par son bureau pour enfiler un manteau, elle prend l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée.
Elle sort en coup de vent pour marcher jusqu’au Wendy’s, distant d’un mile. Malgré une température polaire, elle est insensible au froid qui mord méchamment ses joues. Croisant des passants emmitouflés, ou bousculant des ombres courbées en deux pour échapper aux rafales de neige, elle avance mécaniquement, obsédée par le besoin d’avaler un Dave’s Triple, une grande frite et un maxi Coca.
En pénétrant dans le fast food bondé, elle laisse son regard errer sur les panneaux d’affichage, puis réfléchit à son envie soudaine. Au bout de dix secondes, elle comprend : le Dave’s Triple est le dernier repas qu’elle a partagé avec Max à Newark, le 18 décembre 2015. Assise sur un tabouret haut, Sherryl contemple les 1 000 calories qu’elle s’apprête à engloutir, puis se remémore leur conversation avec nostalgie.
Alors qu’il regardait son hamburger, Max lui avait confié :
— Vous savez Sherryl, la vie est injuste. Oui, terriblement injuste. En réalité, je ne sais pas si la vie est inique ou si l’amour est en cause, mais aujourd’hui malgré tous mes efforts, mes attentions, la tendresse que je prodigue, je le ressens. Vous réservez des tables étoilées à la femme que vous aimez. Vous espérez qu’elle s’est élevée pour ne jamais retomber, mais vous vivez dans la crainte de découvrir qu’un beau matin... elle est retournée chez Wendy’s !
— 2 –
À l’heure dite, Peter accueille Jackson, son homologue de la CIA, et l’amiral Edwin, dix-septième directeur de la NSA, dans le salon privé du troisième sous-sol. Réservée aux entretiens confidentiels, la pièce est meublée de deux canapés profonds en cuir noir, d’une table basse et d’un vidéotéléphone. Peter Roney a fait ajouter une bouteille de Chivas, un seau à glace et quatre verres. Les trois hommes les plus détestés de Washington s’étreignent : ils sont très liés depuis l’affaire de la Trump Tower. En février 2019, un rapport avait informé Roney qu’en 2016 le candidat Trump aurait noué des relations avec des oligarques russes en vue de bâtir un building en plein cœur de Moscou. Malgré les démentis du Président, Roney adressa néanmoins une note à la CIA et à la NSA aux fins d’investigations complémentaires.
En mars, la Presse révélait la collusion de l’entourage de Trump avec le Kremlin, obligeant Peter à ouvrir une enquête dont les conclusions soulignaient la négligence du Président.
Même s’il préconisa l’abandon des poursuites, car rien ne démontrait que Trump avait eu l’intention manifeste de violer la loi, son enquête altéra l’image du candidat républicain. L’opinion publique s’étant faite juge, son verdict fut sans appel : le 3 novembre 2020, Donald Trump félicitait Michelle Obama pour sa victoire incontestable. Dès lors Peter,John et Michael ont su que leurs jours étaient comptés, mais en ce 11 janvier 2021, ils ne veulent pas mourir sans combattre. Aussi dans le secret de la conference room du 935 Pennsylvania avenue, ils concluent un pacte sous forme de dernière salve.
En effet à peine assis, l’amiral Edwin donne le ton de la réunion :
— On ne va pas se la raconter, Michelle Obama est investie dans dix jours : je ne suis pas invité à la cérémonie ! Je quitte la NSA... En guise de compensation, on m’a donné le commandement du nouveau porte-avion : l’USS Gerald R. Ford. J’embarque avec moi un commando de Seals... si vous voyez ce que je veux dire.
— Moi aussi, il me reste dix jours, intervient Jackson. Je connais mon successeur : il m’a promis Arlington, le cimetière des barbouzes de la CIA. Alors si je peux aider une dernière fois, dit-il en levant la bouteille de Chivas pour inviter ses homologues à tendre leur verre.
— Je suis grillé, mais ne regrette rien, renchérit Peter. Il me restera le ranch de ma belle-sœur à Great Falls dont le nom résume ma fin de carrière ! Mais je veux partir la tête haute… Sherryl va vous expliquer.
— Gentlemen, la catastrophe qui se profile est effroyable, mais ce serait encore plus désastreux si l’opinion publique en était informée. On va nous reprocher de n’avoir rien vu venir... mais comme nous n’avons été saisis du dossier ce matin, le problème n’existe que depuis ce matin. On balance les news aux Européens, et on collabore pour les surveiller. Donc, nous livrons un dossier ficelé à Trump, et comme nous avons été réactifs... aucune commission sénatoriale ne pourra nous incriminer.
— Dès demain matin, on sait qui ils sont, et quel est leur degré de dangerosité ! intervient Jackson. Je suis pour éradiquer le problème en interne. Le dossier n’a jamais existé, on nettoie tout de suite !
— Il a raison ! s’écrie Edwin. Une balle dans la tête ou un accident de la circulation... la sécurité du pays est à ce prix, bordel ! Sincèrement finasser ne nous ressemble pas ! Pourquoi on s’embête ?
Les patrons de services les plus puissants du monde s’observent en silence, Sherryl affiche une moue boudeuse : la réunion bascule vers une option qu’elle redoute même si naturellement l’idée d’un nettoyage discret du couple parisien l’a effleurée.
Néanmoins, elle l’a écartée par pragmatisme. Pensant être soutenue par son boss, elle entre dans une rage folle, et s’exprime alors comme un bonhomme :
— Coucou les gars ! On rejoue Dallas 63 ? On va faire croire une deuxième fois que Kennedy s’est suicidé ? Vous avez sous la main Oswald et Ruby pour porter le chapeau ? On déterre Warren ? On demande à Hoover de déguiser Beyoncé en Marilyn pour savoir ce que pense Trump au réveil ? Soyez réalistes ... On ne sait pas qui sait ce qui circule ! À mon avis, Zoé ne sait rien ! Le seul qui sait, c’est Max ! Avant toute chose, on doit savoir quel genre de documents, cet imbécile est susceptible de balancer... Avez-vous pris le temps de lire ma note ? Pour faire le ménage, il faut effacer toutes les traces. Okay, on flingue tout le monde chez Consultancy ! On dézingue les 1 200 avocats de Gibson, les médecins, et plusieurs milliers de malades ? Au passage, on assassine le patron de la DGSI, et tout cela... en deux jours ? Pardon pour le coup de gueule, mais on ne peut pas obtenir l’impossible... On fait travailler Big Brother. Demain matin, on doit tout savoir, tout connaître, tout maîtriser. On attaque par Ray, on ne perd pas de temps sur Zoé, puis on se concentre sur Max. Il faut savoir à qui il aurait balancé le dossier... On le surveille, et on le manipule en cas de besoin. Pour tout vous dire, ce ne sera pas difficile, il vit une retraite forcée dans un placard à balai. Avec un peu de chance, les espions français de la DGSI feront le boulot. Mais ce sera... si le locataire de la Maison-Blanche le décide !
Les patrons acquiescent en hochant la tête. À cet instant, le téléphone de Sherryl vibre. Jetant un coup d’œil sur l’écran, elle pousse un soupir de soulagement, puis sans réfléchir, elle se sert un whisky qu’elle avale d’un trait. Edwin et John vident leur verre, et prennent congé. Roney et Sherryl savourent le silence quelques instants, puis Peter la félicite :
— Bravo Sherryl. Des nouvelles de la famille ?
— Oui, encore merci ! Ils arrivent en début de soirée. Et vous, des messages de Rebecca ?
— Elle m’a téléphoné deux fois, je n’ai pas pu la prendre : elle doit être furieuse. Je vais rentrer manger un morceau en attendant son appel, elle déteste que je lui téléphone pendant qu’elle conduit.
Sherryl lui tend la main pour l’aider à sortir du canapé et ordonne :
— Allez patron, venez ! On va acheter une bonne bouteille, ensuite on passe chez mon traiteur chinois : ses Dimsum sont à mourir ! Puis, nous dînerons chez moi pendant que les ordinateurs tournent.
— 3 –
Au même moment à 6 747 km de la capitale américaine, Max est assis dans son lit. Pensif, il écoute le concerto pour violon en ré majeur de Tchaïkovski. Nice est endormie, la nuit est douce. Cependant à 3 h, il ne parvient pas à fermer les yeux alors que rien n’aurait dû troubler sa sérénité : dans trois jours, il remonte à Paris pour embrasser Zoé et leurs chats. Mais en réalité, une inquiétude sourde l’a envahi : la veille, FedEx lui a livré une citation à comparaître devant la Cour Fédérale qu’il doit renvoyer signée avant le 20 juin, en qualité de témoin dans l’affaire opposant Ray à ses accusatrices.
Gibson ayant averti que sans sa signature, l’action serait abandonnée, cette situation le perturbe. Ayant agi sous le coup de la jalousie, il ne souhaite pas briser la vie d’un type dont le seul crime est d’avoir ouvert ses bras à une femme qui le demandait. En effet fin août 2020, il avait surpris Zoé textant à Ray. Naturellement, elle lui avait juré de ne plus recommencer, mais il ne l’avait pas cru.
Alors, il avait traqué l’information sur les réseaux sociaux comme elle le faisait pour le compte de copines, désireuses de pister la vie de leurs ex. N’ayant trouvé aucun élément apte à satisfaire sa curiosité, il avait professionnalisé sa démarche en contactant Consultancy sur les conseils d’un ancien ambassadeur de France auprès de l’ONU. Cette agence de renseignement privée lui avait transmis les coordonnées de femmes infectées par des MST. De fil en aiguille, il avait relié douze plaignantes sans penser que jouer au Cluedo engendrerait de telles conséquences.
En cette nuit du 11 janvier 2021, Max est mal à l’aise dans la panoplie du Colonel Moutarde, et ne sait pas comment mettre fin à ce jeu dont il ne maîtrise pas les règles. En réalité, il souhaite que Zoé se reconstruise. Mais sachant que les comptes Twitter de l’Irlandais tiennent plus de Tinder que de ceux d’Andersen, son retour lui est insupportable.
En fait pour diminuer sa peine, Max espère simplement être remplacé par un homme jeune, sans passé, mais avec un avenir !
Aux États-Unis, la machine à renseignement du monde libre s’est mise en route avec son efficacité coutumière : analystes, profileurs, physionomistes, psychologues et traducteurs planchent. Le 12 janvier, la vie de l’Irlandais est décortiquée. À l’heure où l’aube blafarde se lève sur le Maryland, le profilage de Ray est achevé. Les services découvrent un trentenaire qui se prétend acteur. Brun, grand, svelte, il a été marié. Pour se donner une réelle épaisseur, il s’invente en pilote d’avion, ou en footballeur professionnel. Fan de Sylvester Stallone, il croit que les baleines mangent les hommes et possède la profondeur de réflexion de Rocky Balboa après qu’il ait été saoulé de coups par Apollo Creed. Plongeur dans un restaurant, il attend le rôle de sa vie qu’il joue par ailleurs à merveille auprès de cougars fortunées, en mal de mâle. Repéré au début de l’année 2021 en Europe, il a une femme dans chaque port : une copine à Los Angeles et une petite amie, retrouvée à Paris.
Les profileurs établissent leurs conclusions : menteur pathologique, manipulateur, infidèle, et prêt à tout pour arrondir ses fins de mois. Les physionomistes livrent leur verdict : visage émincé en forme de poire révélatrice d’une absence totale de caractère. Les psychomorphologues remarquent un front étroit et des yeux trop rapprochés traduisant une personnalité sans ambition autre que le soin apporté à son design capillaire. Sur la base de posts exprimés dans une orthographe relative, les psychiatres établissent son QI. Selon la courbe de Gauss : Ray a l’intelligence d’une moule !
À 6 h, les experts jaugent sa dangerosité : Ray est un type inoffensif qui ne susciterait même pas chez Daech, l’envie d’investir 50 000 euros pour recruter un abruti qui baise sans capote avec des filles faciles.
Aussi, les services secrets recommandent de se concentrer sur les autres cibles. À 6 h 45, les synthèses parviennent au FBI, puis une note est envoyée à Jane, ambassadeur des États-Unis à Paris et à son collègue de Dublin. Le plan de Sherryl fonctionne à merveille : c’est désormais aux Européens de découvrir ce que l’Oncle Sam sait déjà.
— 2 –
Lorsqu’à l’heure du déjeuner, Emmanuel Macron reçoit la note du FBI transmise par l’ambassade des États-Unis. Il convoque Michel Cauvert, le directeur de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure. Le Président précise que la priorité est d’évaluer une atteinte potentielle à la sécurité de l’État, de déterminer le rôle exact des Français dans la mécanique du risque pandémique, puis exige le silence absolu.
Dès 14 h, la DGSI se met au travail. En quelques minutes grâce aux opérateurs téléphoniques, Zoé et Max sont localisés. Il habite Nice, elle vit à Paris. Logiquement, les services décident donc de commencer par Zoé. À l’heure du laitier, la DGSI cerne l’essentiel.
De type caucasien, inconnue des services de police, trente ans, de petite taille, cette brune aux yeux noirs habite un deux-pièces dans le XVe arrondissement, vit avec deux chats, et mène la vie monotone des célibattantes de la capitale, coincées entre un métro bondé, un boulot répétitif, et un dodo qu’elles souhaitent ne plus vivre en solitaire. Bac +3, elle affiche le curriculum vitae des jeunes qui commencent leur carrière. Elle rythme sa vie entre salle de sport, consultation des sites marchands, et séries pour filles. En mai 2020, elle a commencé une liaison virtuelle avec Ray qui avait été son amant pendant un an. Enfin les services décryptent qu’elle gère une rupture difficile avec Max, un quinquagénaire de vingt-cinq ans son aîné, qui fut son compagnon pendant six ans.
Un visa pour Moscou, un autre pour le Vietnam. Singapour. Hong-Kong. Miami. New York. Week-end à Londres. Escapade en Suisse en jet privé. Venise. La neige crisse sous leurs pas à Amsterdam. Chocolat chaud à Vienne et concert au château. Louis Roederer, vintage 2008 : 70 % pinot noir, 30 % de Chardonnay. Louboutin, sacs à main. Manolo Blahnik. Chanel. Jimmy Choo. Une nouvelle poitrine, des complexes qui s’envolent. Fêtes improvisées. Un appartement bourgeois avec vue sur les Invalides. Une épaule sur laquelle on s’appuie à tout moment.
Puis beaucoup moins. Faillite d’une entreprise. Déménagement dans un deux-pièces. La vie réelle, le désir s’éteint. Mensonge, le besoin de retomber amoureuse. Une double vie qui s’installe, des textos envoyés en cachette. Reproches, cris, impatience. Un homme soudain vieilli dont les qualités d’hier deviennent les défauts d’aujourd’hui qui par une nuit d’été, comprend que sa date de péremption a été prononcée. En somme, l’éternelle histoire d’Icare qui rencontre Cendrillon !
Les profileurs sont face à un vaudeville médiocre : Zoé efface des moments brillants qu’elle ne vivra plus. Incapable de quitter sans mentir ni blesser, elle referme une parenthèse : Max est un intérimaire qui doit disparaître. En réalité, Zoé a fait le choix logique de la normalité : le cœur battant à nouveau, elle est retournée chez Wendy’s.
— 3 –
Vers 8 h 30, Cauvert découvre la synthèse Zoé, et fait la moue. En attendant le profilage Max, il transmet au MI6 les rares éléments que la DGSI a glanés. Puis se plongeant dans un autre dossier qui nécessite la coopération des services secrets israéliens, il décroche le téléphone pour appeler Tel Aviv et joindre Cohen, son homologue du Mossad.
Il s’agit d’exfiltrer Selem qui, après avoir sévi en Israël, a remonté un business lucratif sur la baie des anges. Condamné par contumace pour association de malfaiteurs, il est soupçonné également de servir de soutien logistique auHamas. Ignorant qu’il est surveillé depuis des semaines par Nelly Savarino, un agent de la DGSI, Selem loge dans une suite du Radisson où il mène la grande vie. Cocaïné la plupart du temps, il apprécie cette étudiante silencieuse qui travaille comme employée au service d’étage pour payer ses études. En échange de quelques billets verts, il s’est attaché la fidélité de cette gamine qui semble ne rien voir ni ne rien entendre.
La serveuse est tellement transparente qu’il l’a surnommée : ghost. En effet quelle que soit l’heure, elle apparait tel un fantôme. Insensible à la montagne d’argent liquide dispersée dans la pièce, aux sachets de dope éventrés partout, aux armes de poing trônant sur les tables de nuit, et aux filles de l’Est appelées à satisfaire le repos du guerrier, Nelly assure son service en regardant le sol. C’est d’ailleurs ce qui lui a permis de repérer des paquets de nitrate de potassium dans un sac sport ouvert, abandonné au pied d’un bureau.
Aujourd’hui sur ordre de Cauvert, une brigade d’intervention du GIGN prend position sur la promenade des Anglais. De son côté, Nelly attend pour monter à Selem un petit-déjeuner qu’elle s’est permis de concocter spécialement.
La sonnerie du téléphone fait sursauter Cohen. Il regarde sa montre et décroche. Homme de grande culture, le patron du Mossad s’attache à parler dans la langue de son interlocuteur :
— Bonjour Michel ! La températuremonte ?
— Boker Tov à toi aussi ! répond Cauvert. Tu as raison, ça chauffe à Nice. Notre agent est infiltré dans la suite de Selem. Un Falcon 7X est prêt à décoller. Tu devrais recevoir ton colis vers13 h. J’attends ton accord pour lancer l’opérationRadisson.
— Okay ! On y va !
— Je donne le top. Tu restes en ligne?
— Oui ! On n’a pas si souvent l’occasion de bavarder.
Cohen entend Cauvert donner l’ordre d’intervenir. Aimablement, son homologue français lui décrit l’intervention qu’il suit en direct grâce à une liaison satellite sur l’un des écrans de son bureau:
— Les hommes progressent en file indienne dans le couloir du sixième étage. Quatre autres sont postés sur la terrasse de la piscine pour prévenir toute tentative de fuite. Les portes de la suite s’ouvrent.
— Quel explosif, tes hommes ont-ils utilisés ? Je n’ai rien entendu!
— On ne les a pas fait sauter, notre agente infiltrée vient de les ouvrirde l’intérieur. Le commando entre ! Aucune résistance ! On m’indique que tout est clair. Maintenant, Selem est neutralisé. Attends, je demande confirmation… Il ne dort pas, il est stone ! Elle l’a vaporisé avec un cannabinoïde made in Israël !
— Non, je ne veux pas y croire ! Du shit casher ? Tu me fais marcher !
— Je te promets quejeneplaisantepas. On a utilisé le vaporisateur ican-sleepdeIzunPharmaceuticals développé par la CannaTech basée à Tel Aviv. Bon... ton ami est hors d’état de nuire, on te l’envoie.
Cohen félicite Cauvert, puis change de sujet malgré son envie d’en savoir plus sur cette espionne férue d’une technologie israélienne que ses services n’ont pas encore utilisée. Ainsi oriente-t-il la conversation sur la difficulté de maintenir le cap dans des pays compliqués comme l’Afghanistan, notamment.
À cet instant, l’histoire de Zoé et celle de Max basculent.
Alors que Cohen félicite Cauvert pour ses efforts de recrutement de cadres de haut niveau, celui-ci rétorque que Kaboul est une destination désespérément sinistrée. Mais cependant, il tique lorsque l’Israélien lui apprend qu’un postulant, repéré depuis les années 90 par Israël et par les services d’autres pays, a été profilé par la DGSI en 2019. Cauvert avouant l’ignorer, son homologue promet de lui transmettre son dossier. Cauvert le remercie, raccroche, puis s’empresse de joindre Louis, le responsable de la section Afghanistan-Pakistan.
— 4 –
Louis explique avoir reçu l’unique candidat à un poste subventionné par Bruxelles, qu’il lui a consacré deux jours, et transmis son accord à l’Ambassade d’Afghanistan. Il s’agissait d’un ancien patron de PME, ruiné, sans famille. Un chômeur suffisamment déprimé pour postuler un emploi situé sur la route de l’opium contrôlée par les talibans. Un type sans envie recherchant la Mission dont il ne reviendrait pas. Bref, le profil idéal recherché par des technocrates qui désespéraient de ne pas trouver un cadre capable de finir sa vie à 335 km deKaboul.
Le passé de ce désespéré étant riche d’expériences à l’international, Cauvert n’est pas surpris des informations que Yossi lui a transmises : depuis 1988, ce type a été repéré par les services de renseignement de tous les pays dans lesquels il a transité. Il imprime la fiche du Mossad, puis demande à Louis la synthèse de Max.
À 9 h 30, son ordinateur l’alerte : Louis a publié la note de Max. Il se dirige vers son écran, découvre la photo du ciblé, et se fige. Il imprime cette synthèse, la compare à celle du Mossad, se dit qu’il n’y a pas de hasard dans son métier, puis entreprend de lire le rapport.
Tout comme pour Zoé, Max ne sort pas du lot.
Né trop tôt, enfant de nulle part, fils de personne. Amateur de Golf. Skieur émérite. Transcription pour flûte traversière du concerto en la mineur de Bach. Études d’informatique. Ingénieur. Découverte de l’univers 3D. Marié pendant 30 ans, deux enfants, concubin six ans. Bon en tout, excellent en rien. Expert en cinétique digitale. 20 brevets. PDG. Faillite. Infarctus. Rupture. Chagrin. Fuite à Nice. Séances Skype avec les USA. Appels WhatsApp ou Viber en Irlande. Encellulement dans un studio de 22 min 2 s, courses au LIDL deNice-Est.
À cet instant, le patron de la DGSI sent la colère monter. Il appelle sa secrétaire, via l’intercom :
— De Jonghe est dans nos murs?
— Oui, patron ! Je l’ai croisée cematin.
— Envoyez-lui la synthèse de Louis ainsi que le CV l’accompagnant. Transmettez-lui la synthèse sur Max. Je la vois dans cinq minutes !
À 11 h, Cauvert invite Saskia de Jonghe à entrer dans son bureau. Il lui sourit, l’invite à prendre place dans le canapé qui jouxte son bureau, s’assoit en face d’elle, puis il se fait entendre :
— Nous sommes face à la plus grande menace à laquelle nous n’avons jamais été confrontés, et on m’a remis de la merde ! Sans les Israéliens, je n’aurais pas su que depuis trente ans, Max a été repéré par tous les services secrets. Saskia, vous piloterez ce dossieravec le club des cinq !
Le regard noir, Cauvert entre dans une colère froide :
— Depuis trente ans, ce mec essaye de fédérer le monde entier autour de son rêve d’images virtuelles. En 1985, il rencontre la femme de Mitterrand. En 1988 à Pékin, il dîne avec Deng Xiaoping. En septembre 90, il rencontre Shamir. En novembre, il voit Gorbatchev et Khol. Le 3 janvier 91, il déjeune même avec le Pape et le 10, à la veille de l’entrée en guerre des États-Unis en Irak, il prend le thé avec Barbara Bush dans l’aile Est de la Maison-Blanche ! Et mes analystes décryptent qu’il joue de la flûte traversière! En avril 2005, il est aux côtés des présidents américains lors de la messe d’enterrement de Jean-Paul II ! Quinze ans plus tard, il fait diligenter une enquête sur l’Irlandais par les barbouzes de la CIA, mais la seule chose que l’on trouve à me dire, c’est que ce couillon fait ses courses à LIDL !
— On marche sur la tête ! intervient Saskia. Qu’attendez-vous de moi et du Club des cinq ?
— Faites ce que vous savez faire : rentrez dans son cerveau ! Je veux que vous pensiez comme lui ! Dites-moi ce qu’il prépare ! Comme les Américains, je dois savoir s’il envisage de balancer son dossier à des lanceurs d’alerte. Cela ne m’étonnerait pas, car ce dingo n’est quand même pas arrivé jusqu’au FBI pour avoir confirmation qu’un trou de fesse se tape la gonzesse qui garde ses chats ! Faites vite, car je dois informer le Président Macron rapidement afin qu’il prenne la décision de le laisser vivre ou non.
En raccompagnant Saskia jusqu’aux ascenseurs, Cauvert observe cette quinquagénaire blonde au visage éclairé par un sourire permanent. 1m70 de magnétisme lui ayant permis de franchir toutes les barrières, on ne lui connait pas d’échec. Sa réputation la précède. On raconte son histoire sans la connaître : beaucoup inventent des étreintes, et d’autres prétendent que les imposteurs aphasiques deviennent volubiles. Dans le microcosme du renseignement, Saskia est un mythe. En réalité elle n’est pas née flic, et n’a surtout pas la prétention de l’être. Elle a simplement élevé l’étude des profils au rang d’une science humaine, au sens littéral du terme, car pour elle, profiler consiste à révéler l’autre afin qu’il se dévoile. Elle n’exerce pas une profession, elle développe la philosophie qu’elle s’est forgée, au gré des blessures infligées par la vie.
Née au Congo belge en 1963 de parents flamands, son enfance est marquée par les crimes de Mobutu Sese Seko. Pendant des années, ses nuits furent hantées par le bruit des machettes, le visage hagard des femmes aux seins mutilés, le cri muet des villageois qu’on égorge. Comment oublier le bouillonnement atroce des eaux du lac Tanganyika quand des milliers d’enfants de la République Démocratique du Congo furent livrés vivants aux crocodiles mangeurs d’hommes du Sud-Kivu ? Rentrée à Anderlecht en 1967, elle s’immerge pendant douze ans dans la vie laborieuse des petits rats de l’Opéra. Écœurée par l’éternel regard sans concession de Maurice Béjart, elle abandonne la danse, et devient infirmière. Elle croise un chirurgien, se marie rapidement, puis divorce tout aussi vite. Mère célibataire, elle apprend à ses enfants qu’au milieu de l’hiver, on peut découvrir un indicible été. Dotée d’une capacité à absorber les leçons de ses échecs, elle ignore que c’est un don qui se révéla à la fin du mois de janvier 2015.
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Le 29 janvier 2015, la France pansait ses plaies.L’Europe restait sous le choc. Ailleurs, de Sydney à New York en passant par Tokyo, des anonymes allumaient encore des bougies en hommage à Charlie et aux victimes de l’Hyper Cacher. En effet le 7 janvier à Paris, deux frères radicalisés, Saïd et Cherif Kouachi avaient perpétré contre le journal satirique Charlie Hebdo, un attentat revendiqué par la cellule yéménite d’Al-Qaïda. À cet instant les Français découvrirent que leurs propres enfants nourris au sein par l’aide sociale et élevés par les écoles de la République, pouvaient par leur folie meurtrière rappeler à l’ordre une nation tout entière qui dès lors n’ignorera plus que l’on pouvait rire de tout, mais pas avec n’importe qui.
