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Le monde tel que nous le connaissons aujourd'hui n'existe plus……montée des eaux, épuisement des ressources, pollution généralisée, affaiblissement du Gulf Stream, surpopulation, effondrement des grandes démocraties occidentales ont permis la toute-puissance de groupes économiques internationaux.Davos, 2097 – Dans une chambre d'hôtel visiblement luxueuse, un père écrit à son fils, ce seront ses dernières paroles : une confession intime, violente, dans un vieux cahier jauni. Il ne lui reste alors que 12 heures à vivre ! Le puzzle prend forme sous nos yeux quand cet homme de 47 ans se souvient... Chaque heure qui passe est un chapitre où les souvenirs s'emboitent les uns aux autres pour former l'histoire d'une société devenue inhumaine, d'un héros tour à tour victime et bourreau, qui doit sa survie et sa perte... à un cœur hors du commun ! Ce même cœur réveillera en lui une véritable émotion intransigeante et une prise de conscience l'amenant inévitablement à une révolte qui changera le cours de l'histoire...Un wake up call destiné à la génération du XXIe siècleEXTRAITJulie, ma fille, tu es maintenant en âge de comprendre certaines choses.Les temps ont changé, les âmes sont apaisées, les armes se sont tues et la terre est maintenant convalescente. Les hommes ont aujourd’hui retrouvé un semblant d’esprit. Les morts ont été pleurés, et leurs souffrances appartiendront bientôt au passé. Les rancœurs et les blessures se refermeront complètement quand ceux de ma génération auront disparu, et que nos enfants passeront à autre chose. Il leur restera alors la lourde tâche de survivre et de reconstruire. Autrement, mieux, ou moins mal, je ne sais pas, je suis un homme de l’ancien monde, je suis au crépuscule de ma vie et j’en suis heureux. Je suis las, j’ai fait mon temps, j’ai environ quarante-cinq ans.CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE- « Un premier roman intelligemment mené. » - Le français dans le monde- « (...) Un assez bon livre pour découvrir les anticipations possibles, accessible à un lecteur jeune ou débutant dans la littérature d’anticipation. » - Phénix Web, Georges Bormand- « À travers 2097 Mémoires de mon père, l'auteur nous parle de demain, un demain sans appel, totalement inhumain...Son héros lui-même, tour à tour victime et bourreau, pourrait être réellement antipathique si sa confession intime, brutale et violente ne lui rendait pas toute son humanité, s'il n'était pas ce père conscient de ses actes, de ses errances et de ses erreurs. C'est l'amour, cette émotion retrouvée, pure et exigeante qui va lui rendre toute son humanité, et par là-même, sa capacité à agir et à réagir. Il n'est rien d'impossible à celui qui n'a plus rien à perdre ! » – Laurence CrombêkeÀ PROPOS DE L’AUTEURNé à Paris le 26 août 1971, Jérôme Bezançon est un passionné d’histoire, de géopolitique, des modes de vie, des régimes sociaux de la nature humaine, du cinéma, des évolutions scientifiques, des peintres du 19e et du 20e siècle. Il se décrit lui-même comme un « clown triste qui essaye de vivre, honnêtement, et de faire vivre les siens, égoïstement, au milieu de ce qui lui semble être les prémices de l'effondrement de notre civilisation. »
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Seitenzahl: 362
Veröffentlichungsjahr: 2016
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A Gabriel, mon petit bonhomme de six ans. En te souhaitant un monde meilleur que celui-ci.
Merci au capitalisme sauvage pour l’ensemble de son oeuvre ! Une source d’inspiration inépuisable…
Jérôme Bezançon
QUELQUES MOTS POUR T’EXPLIQUER
Julie, ma fille, tu es maintenant en âge de comprendre certaines choses.
Les temps ont changé, les âmes sont apaisées, les armes se sont tues et la terre est maintenant convalescente. Les hommes ont aujourd’hui retrouvé un semblant d’esprit. Les morts ont été pleurés, et leurs souffrances appartiendront bientôt au passé. Les rancœurs et les blessures se refermeront complètement quand ceux de ma génération auront disparu, et que nos enfants passeront à autre chose. Il leur restera alors la lourde tâche de survivre et de reconstruire. Autrement, mieux, ou moins mal, je ne sais pas, je suis un homme de l’ancien monde, je suis au crépuscule de ma vie et j’en suis heureux. Je suis las, j’ai fait mon temps, j’ai environ quarantecinq ans.
La qualité de l’air semble s’améliorer de jour en jour. On ne retrouve quasiment plus de poules asphyxiées au petit matin dans les terres, et les enfants sont de plus en plus nombreux à atteindre l’âge de l’adolescence. Des parcelles commencent à donner de bonnes récoltes à Gardanne, à Simiane Collongue, et même à Berre l’Etang. Les différentes tentatives pour organiser la vie dans les villages sont encourageantes. Les hommes ont enfin envie de s’écouter, de se rassembler ou tout du moins de se tolérer un peu mieux. Les dernières hordes de pillards ont été repoussées loin au-delà des Alpilles. Même les femmes et les enfants des derniers Miliciens sont maintenant laissés en vie par les villageois. À Aix, les portes de la ville restent désormais ouvertes la nuit. À Manosque, le Comité des Sages a créé un grenier, où chacun peut venir se nourrir et trouver un peu de réconfort. Et pour tout paiement, tu dois juste participer au réapprovisionnement de la grange pour les autres, les plus faibles et les plus malades.
L’homme se relève !
Il n’en allait pas de même aux heures les plus sombres de notre histoire quand se mourait l’ancien monde, il y a environ quarantecinq ans, en 2097. Les mots que tu vas découvrir tout au long de ces pages ont été écrits par mon père quelques heures avant qu’il ne se donne la mort.
Ici et maintenant, nous sommes à la croisée des chemins et si nous voulons construire quelque chose de nouveau, dans le District d’Aix, ancienne propriété du GIE Exxon, nous avons le devoir de connaître et comprendre ce qui s’est passé hier pour ne pas répéter les erreurs de nos aînés. Je ne suis pas assez fou pour penser que cet effort fera de nous des êtres meilleurs. Nous aurons tout loisir d’inventer dans les années qui vont se succéder nos propres travers et nos propres failles, et générer ainsi la fin de notre histoire, dans un avenir plus ou moins lointain. Mais pour le moment, retournonsnous vers l’instant, juste avant l’instant de maintenant.
Julie, tu pourras te faire une opinion sur ton grand-père, sur son geste, et sur sa portée humaine. Mais ces mémoires d’un soir auront surtout le mérite de t’éclairer sur le pourquoi de l’effondrement de l’ancienne civilisation. Car aujourd’hui, après le chaos de ces cinquante dernières années, il ne nous reste presque aucune trace, aucune explication. Les machines ont cessé de fonctionner il y a bien longtemps déjà ! Nous sommes comme l’enfant qui cherche à grandir, mais personne n’est là pour guider nos premiers pas. Notre société n’a pas d’histoire, et ceci est peut-être le seul témoignage qui nous permettra de tisser un lien avec le passé. Je te demande aussi, à la lecture de ces mots, de ne pas juger cet homme qui a vécu à une époque plus que troublée. Et j’aimerais vraiment que tu médites le message qu’il nous offre par delà la mort, message de violence, de souffrance et d’espoir. Car, sans l’avoir connu, je suis intimement convaincu que papa n’a jamais cessé de croire en la race humaine, et que l’horreur de son geste n’était en fait que l’affirmation de son amour de l’homme.
Je forme aussi le vœu que ces mots jetés sur une feuille, aux derniers instants de sa vie, auront pu lui apporter la paix.
Voilà ce que je voulais te dire, à toi, ma fille, qui vas t’asseoir et tourner maintenant ces pages d’un passé presque oublié.
12 HEURES
Fils.
Plus tard quand tu seras grand, tu porteras la marque de mon geste, tu seras marqué du sceau de l’infamie et tu seras peut-être traqué. Tu devras vivre caché, seul avec la peur au ventre et pour tout cela, mes excuses sur papier t’apparaîtront bien futiles. Désolé pour le support de texte, je ne pense pas qu’à l’époque où tu liras ces pages le papier existe encore. J’ai déjà eu beaucoup de mal à m’en procurer, et c’est le seul moyen que j’ai pu trouver pour tromper les Cyber Traqueurs. Toute donnée numérique aurait été trop facilement repérable.
Maintenant, je vais essayer avec mes mots, maladroits souvent, ridicules parfois, de t’amener à comprendre mon geste. Je ne suis pas doué pour manier le verbe et pourtant je dois t’expliquer pourquoi ton père a décidé un beau jour de Juillet 2097 de commettre cet acte fou, d’une cruauté sans nom. Je ne cherche pas ton pardon, d’ailleurs pour ma faute il n’y a pas de rédemption possible. Je veux juste te dire, petit bonhomme aux cheveux blonds et aux grands yeux interrogateurs, pourquoi je vous ai abandonnés toi et ta mère à un destin orphelin d’avenir paisible. Il me reste peu de temps avant le grand saut et je dois essayer d’organiser mes idées, me rassembler pour témoigner. Et témoigner, c’est aussi comprendre pourquoi je suis là, au bord du précipice.
Qu’est-ce-qui a pu m’amener ici, en équilibre comme un funambule sur le seuil du destin ? Ce que je m’apprête à faire me dégoûte, m’arrache les tripes !
Mais que faire d’autre ? Pour nous, existe-t-il encore des solutions ? Je ne le crois plus. Toutes les amarres on été rompues et il ne reste que le saut en avant. Le sacrifice et la mort. Mourir pour exister, c’est notre seule alternative. Nous devons nous faire craindre pour stopper la machine !
Et quoi de plus frappant, de plus terrifiant que de …
Je ne peux le dire. Tout mon corps se révulse à l’idée, et pourtant, il ne reste que douze heures avant la fin ! Quand tu seras assez grand pour lire ces lignes, je serai mort depuis longtemps, et ces mots griffonnés sur ce vieux cahier jauni sont et seront mon seul héritage. Je dois commencer mon travail, et on commence toujours par le début. Mais quel début ? La naissance ? Pour moi la naissance n’est pas le moment où tu sors du ventre de ta mère. La naissance est ailleurs. Quand suis-je né ? Où suis-je né ?
Tout a commencé, je crois, à Venise, le 16 août 2089, lors d’un « Tour Planète en Poche : Merveilles des Mondes Anciens ». Ce jour-là, j’ai levé les yeux au ciel pour la première fois depuis bien longtemps. Mais qui regarde le ciel ? Personne !
Si, les fous peut-être, qui attendent patiemment le cataclysme final. Le raisonnable, lui, ne fait pas ces choses-là, car il sait que plane audessus de sa tête la preuve de sa culpabilité. Dans mes souvenirs d’enfance, je gardais l’image d’un ciel un peu bleu avec des oiseaux et des trucs comme ça. Tandis que ce matin-là, je me perdais dans ce grand flou gris-rouge, vaporeux, électrique et menaçant. La contemplation des dégâts célestes ne dura pas bien longtemps. Qui pourrait fixer le ciel plus de cinq minutes sans avoir envie de se tirer une balle ? Une sirène retentit indiquant le début de l’Aqua Alta…
– Putain où suis-je ?
Le balcon des Doges en face de moi, les deux Colonnes de Saint Marc sur ma droite, mais bordel je suis pas du bon côté ! J’ai dépassé sans m’en rendre compte les barrières de sécurité.
La grande tranchée métallique de la digue rétractable commençait à cracher dans l’air des volutes de vapeurs brûlantes. Bordel, l’Aqua Alta, le sol éventré de la Piazzetta était en train de s’ouvrir pour libérer la palissade qui protégeait le Palais des Doges. Les vieilles arcades sous lesquelles je déambulais allaient rapidement devenir mon tombeau, si je ne me décidais pas à bouger. Debout contre le mur de la Galerie effondrée et déserte, haletant de peur, je découvrais après quelques secondes d’absence, la scène presque comique qui se jouait, tout près, à cinquante mètres, à l’extrémité de la Piazzetta. Les autres guides médusés me regardaient, réfugiés sous le grand Dôme protecteur qui recouvrait la Basilique Saint Marc et le Palais des Doges.
Peng lança des :
– Ok, ok, are you ok, don’t mueve, dans un Spanglish plus que correct.
Quant à Dimitri complètement bourré, il fallut toute la force des guides italiens et coréens pour l’empêcher de traverser le no man’s land et venir à mon aide.
– Mon ami, laissez-moi y aller, il a besoin de moi…
Ce colosse de cent vingt kilos tituba, se débarrassa d’un grand coup de patte d’un premier Coréen qui tomba lourdement sur le dallage de l’allée, d’un deuxième agrippé sur son dos, qu’il fit tournoyer et qui vint s’écraser contre la Porta de la Carta. C’est finalement Michaëla qui parvint à calmer l’animal en lui assenant deux claques qui retentirent jusqu’à moi. De la part d’un homme, Dimitri aurait pris cet acte pour une déclaration de guerre, mais venant de ce petit bout de femme déterminée de soixante ans, ne sachant pas comment réagir et interloqué dans sa virilité, il se laissa tomber sous le poids de cinq ou six archéos, qui parvinrent enfin à le ceinturer.
Vingt ans déjà que je faisais comme les autres : attendre en face de la Porta della Carta que mes clients daignent sortir après leur audio visite de l’intérieur du Palais des Doges, pour finir la première partie de la journée. J’eus beau fouiller dans mes souvenirs, je ne me rappelais plus de mes commentaires pour décrire cette porte que j’évitais toujours de mentionner, sachant que les visiteurs auraient toutes les informations voulues à l’intérieur. Je la contemplais de nouveau, de façon inconfortable certes, mais d’un point de vue inédit, de la zone interdite…
Qu’avais-je l’habitude de dire quand mes commentaires étaient encore personnels ?
Pas de souvenirs ! Et mon Buzz s’activa. Cet implant cérébral qui m’accompagnait depuis vingt ans, illuminait ma vie de mille lumières artificielles et maintenait mon esprit dans une cacophonie permanente. Il était directement relié par des interfaces visuelles et sonores à mon l’oreille interne et à ma rétine. Pour me faciliter le travail, j’avais téléchargé il y a longtemps le logiciel payant « Histoires du Monde pour les Guides Internationaux ». Une véritable encyclopédie ! Seul problème, le Buzz se déclenchait à chaque fois que je pensais à un lieu, un tableau ou n’importe quelle merde dont les touristes raffolaient. Et pas moyen de l’arrêter avant la fin de sa litanie !
– Allez, vas-y, dis-nous tout !
De toute façon, moi ça faisait longtemps que j’avais oublié et que je ne me fiais plus qu’aux machines pour me souvenir. Le son était trop fort ce jour-là. Il me hurla dans l’oreille :
« Porta della Carta, littéralement porte des archives, puisqu’on y affichait aux temps anciens les décrets officiels de la vieille République. Elle est, selon le lexique officiel des guides internationaux, l’œuvre la plus accomplie du gothique flamboyant vénitien. Le tympan représente le Doge Foscari agenouillé devant le Lion de Saint Marc. Dans les niches, on distingue des statues de la Tempérance, de la Force et de la Prudence ».
– Qui est ce Doge Foscari et d’ailleurs que signifie Doge ?
Un mot que j’utilisais depuis des années sans pouvoir en donner une définition exacte.
Les confrères, bien protégés sous la grande voûte édifiée par le GIE Boeing Patrimony and Leisure, dans le but de sauvegarder l’une de leur principale source de revenus, commençaient à organiser les secours. Vaine activité pour se donner bonne conscience, car tous savaient qu’ils ne pourraient, et ne feraient rien qui les mettraient en danger.
– Elle est belle cette structure de verre, de métal et de béton, peut-être plus belle que la façade du Palais qu’elle protège des pollutions chimiques et bactériologiques !
Et merde mon Buzz encore :
« La façade gothique, dite façade du balcon d’où apparaissait le Doge, lors des cérémonies et fêtes, est l’œuvre des frères Dalle Masegne en 1404. C’est une véritable loggia, dont le décor délicatement ouvragé est surmonté d’une statue de la Justice, thème récurrent dans la décoration externe du palais, censé célébrer la vertu principale du gouvernement de la Sérénissime République. À l’étage inférieur, le rythme subtil créé par les vides du portique et de la galerie, s’oppose à la surface pleine de l’étage supérieur. »
– Plus aucun souvenir ! me dis-je.
Toutes ces phrases apprises à l’Ecole Boeing de Guide, oubliées par trop de paresse, trop de machines qui te prémâchent, t’assistent et te disent quoi dire et quoi faire. Quinze ans en arrière, j’aurais été capable de tout réciter moi-même comme un bon soldat, mais aussi loin que je me souvienne, je crois que j’ai toujours survolé et que personne à l’École Boeing n’a jamais cherché à nous apprendre à penser, sauf peut-être, Monsieur Max… En fait, j’ai jamais compris le sens de tout ça et malgré les années, je suis toujours incapable de commenter et d’expliquer le pourquoi des choses. C’est qui ces putains de Doges à la fin ? Et cette République qui a duré plus de mille ans, c’est quoi ? Pourquoi ?
Je contemplais toujours la grande voûte de béton blanc et de plexiglas qui s’élevait à soixante mètres du sol, et qui recouvrait intégralement le Palais des Doges et la Basilique Saint Marc. La structure était étrange, on aurait dit un grand drap froissé, soulevé en son milieu par le vent et seulement maintenu au sol par trois frêles pinces à linge.
Ce séjour « Planète en poche » allait décidément laisser des traces. Je pris conscience de l’absurdité de la situation : j’étais du mauvais côté de la Place Saint Marc…
Plus question pour moi de récupérer mon couple de clients tanzaniens qui devait sortir quarante minutes plus tard. De plus, et c’était le bouquet final, l’Aqua Alta de 9h54 eut ce jour-là dix minutes d’avance…
Et déjà les vieilles dalles éventrées de la place abandonnée se transformaient en geyser, où les eaux noires de l’Adriatique, aimaient à venir s’inviter chaque jour.
Super…
Me coller au milieu de la place Saint Marc, au-delà de la zone de sécurité, afin de m’éloigner du brouhaha des confrères pour regarder le ciel, m’apparut finalement comme une très mauvaise idée.
Quelle belle connerie ! J’aurais dû rester avec Dimitri, sous le Dôme, à me pinter au New Jack 65°, à écouter comment il avait réussi à arracher sa culotte à la fille de seize ans, du couple de cadres de Water Power, qu’il trimballait depuis six jours autour de la planète pour le safari culturel « Connaître le monde ». Dimitri avait attrapé la petite en train de lui piquer ses pilules d’hypnoses PST 35, dans la poche de son veston, durant le repas de la veille à Londres. Et, en échange de sa non-dénonciation parentale, il avait convaincu l’adolescente, plutôt dégoûtée, de venir partager un moment d’intimité avec lui dans sa cabine, à bord du jet qui les menait à Venise. Les autres guides buvaient comme toujours les paroles de Dimitri, admiratifs devant cet escogriffe qui se moquait éperdument des sanctions encourues si cette histoire venait à s’ébruiter.
Water Power, c’est pas de la rigolade… Le consortium qui détient 75% des réserves d’eau douce non polluée de la planète, autant dire que Dimitri faisait bien de ne boire que de la Vodka ! La peine encourue pour ce genre de méfait, baiser la fille d’un grand ponte des Consortiums : la peine terminale, pas moins. La crémation intégrale, la mort !
Bref, c’est de toutes ces histoires dont je voulais finalement m’éloigner un peu. Mais le temps n’était plus à l’introspection, l’eau montait rapidement et contrairement au Palais des Doges, qui était protégé des inondations par la digue rétractable de douze mètres, moi, de mon côté de la place, je ne bénéficiais d’aucune protection…
La ville ayant été abandonnée en 2045, les exécutives des Cartels n’avaient pas jugé nécessaire de protéger le reste des bâtiments. Quel dommage pour moi qui ne connaissais pas cette partie des vestiges ! Toutes les visites dans les circuits internationaux de tourisme duraient entre quatre-vingt-dix, et cent-vingt minutes pour les plus approfondies, et se résumaient à la découverte du Palais et de la Basilique. Je cherchais désespérément dans ma mémoire quelque information, l’existence d’un éventuel passage secret qui me permettrait de traverser sans encombre les cinquante mètres, qui me recadrerait dans la normalité. Mais rien ne venait, et je voyais maintenant mes collègues disparaître derrière la digue qui se dressait lentement. Encore quelques cris de l’autre côté de la place, mon prénom :
– Pierre, Pierre, baissez la digue …Puis le silence.
Quinze ans de métier pour me laisser piéger connement dans ce site archéologique, réputé très dangereux…Ne jamais sortir des couloirs balisés, suivre les flèches, toujours s’informer des heures des Aqua Alta. Se méfier des chutes de pierres, garder son Buzz en permanence branché, en relation avec le seespeeder de la société chargée d’accompagner les clients. Telles étaient les consignes…Et manque de chance, mon Buzz avait décidé ce jour-là de planter… Complètement parasité par les interférences avec mon logiciel touristique : des infos sur les Doges oui, mais pour appeler à l’aide, rien ! Bloqué avec un grésillement insupportable dans mon oreille gauche. Peut-être trop d’humidité à Venise, les implants cérébraux, ils aiment pas l’eau ! Abdoulaye, le commandant du bateau ne pourra se rapprocher, étant donné les conditions, que cinquante minutes plus tard… Tout seul, au milieu de ruines que je ne connaissais pas, et l’eau qui montait !
J’étais adossé, mais adossé à quoi ?
Une porte monumentale, encadrée par deux statues, et au-dessus dans le tympan, une inscription en fer forgé rouillé « Biblioteca National Marciana ».
Tout me revient maintenant, l’eau montait, les vieilles dalles rouges et blanches, moisies et polies par des dizaines d’années de crues quotidiennes, laissaient s’échapper des eaux noires qui m’arrivaient au niveau des chevilles.
Grimper, grimper vite, trouver un abri, s’élever, l’urgence, les deux statues de trois mètres de haut, un homme, une femme…J’ai choisi les formes généreuses de la dame… Je sais pas pourquoi ? Quelque chose de rassurant dans son regard de pierre usée par plusieurs centaines d’années de bons et loyaux services. S’accrocher, atteindre la courbe de son bras replié sur son cœur. On y est !
Le sein maintenant, le nirvana enfin, j’ai mon pied droit sur sa hanche, l’affaire est bien engagée, et la bougresse pas farouche. Putain, ma main sur son épaule se dérobe… Moisissure de merde ! Par terre comme un con, les quatre fers en l’air…
Pas le temps de retenter l’ascension. Décidemment, ma beauté tranquille restera inaccessible pour un bout de temps encore. Je renonçais à une nouvelle étreinte, je lui tournais le dos et je commençais à courir vers la Place Saint Marc. Ma douce devait sûrement me regarder m’éloigner, déçue de mon manque d’audace.
Le Palais des Doges défilait sur ma droite. La digue me cachait maintenant la globalité du premier étage du bâtiment. L’eau était partout… Ne pas tomber dans ce chaos de pierres éventrées qui ne retenait plus son liquide noir, bien décidé à m’envelopper définitivement. En face de moi, le trou béant à l’emplacement de l’ancien Campanile Saint Marc, tombé en 2056. Ces entrailles profondes qui descendaient jusqu’au centre de la terre, libéraient un torrent bouillonnant. Le bruit était assourdissant…Boiseries craquantes, eaux rugissantes qui martelaient la pierre malade.
Courir, partir à gauche, mes pieds me portèrent vers le fond de cette Place Saint Marc. Abandonné depuis longtemps aux chaos de la nature, ma progression était difficile au milieu des débris, sous cette arcade en partie effondrée. Je courais, mes mollets étaient lourds, la puissance des flots allait me chavirer. Sur ma gauche, dans ce long couloir qui n’en finissait pas, de lourdes portes en bois ravagées par la pourriture, succédaient à d’autres lourdes portes. Fermées, fermées et fermées…
Café Florian, un haut lieu du passé mais putain tout était fermé ! Pas moyen de m’engouffrer dans ce bâtiment gigantesque qui enserrait la grande place rectangulaire.
– Allez Sésame, ouvre-toi bordel ! ! !, j’ai les couilles qui trempent.
Enfin, un trou noir dans un mur massif, le salut ou la mort… Entrer là-dedans et tomber dans un cul de sac… Ensuite, plus moyen de ressortir, c’était la mort assurée.
Continuer à courir, le fond de la place maintenant, et le grondement sourd de la grande vague. La grande vague, celle qui rigole pas, et qui chaque jour après s’être faite annoncer, déferlait de la Lagune sur les ruines de la vieille ville. Elle était là, juste derrière ce bâtiment, je l’entendais. De l’eau jusqu’à la taille, je n’arrivais presque plus à avancer.
Le courant me chavire, mes pieds quittent la terre ferme. Je pars à la dérive, je suis aspiré au fond, je vais mourir. Tiens comme c’est bizarre, je n’ai pas si peur que ça. Un moment de quiétude après une lutte vaine. Finalement, toute ma vie, j’ai joué avec le feu, alors finir à l’eau, c’était plutôt marrant. Partir aujourd’hui ou plus tard, quelle importance ! Personne ne m’attendait, sauf quelques créanciers. Abdoulaye mon pilote aura tôt fait de se retrouver un autre guide, et puis rien, rien, le néant… Quelques clientes bien baisées pendant que leurs maris étaient trop occupés à filmer les monuments. Pendant que ces connards amortissaient le prix du voyage en se concoctant des souvenirs faciles, qui feraient la fierté de leur prochaine réunion amicale, moi, j’imprimais aussi à leurs épouses d’autres souvenirs, tout aussi futiles…
Et quoi, rien, ni personne… Je peux partir tranquille, je me laisse couler, je ne résiste plus. À quoi bon, la lagune sera plus forte. Ouvrir la bouche et laisser rentrer cette vase noire immonde.
Et puis une douleur violente m’a rappelé à la vie. Ma cage thoracique broyée, concassée. S’extraire de là, arrêter la douleur, ne pas ouvrir la bouche, faire cesser cette torture. Ma main tâtonne, cherche. Mon corps se contracte, ma main trouve. Je hisse ma tête hors de l’eau. Respirer enfin… Une grille en fer forgé. J’étais plaqué contre une grille en fer forgé. De l’autre côté de cette grille, un escalier monumental partiellement inondé. Le courant m’écrasait et l’eau montait toujours. Je devais passer de l’autre côté pour faire cesser la douleur. Un bras, une épaule, encore un effort, ne pas fléchir, vivre, je voulais vivre. Le thorax passe, et la Lagune me vomit sur les marches usées de cet escalier qui doit monter tout droit au Paradis. J’ai dû m’évanouir à ce moment précis !
À mon réveil, ma première impression se confirma, j’étais bien au Paradis ! Je tombais nez-à-nez avec une brave dame ailée en tenue légère. Je dois être mort, ou non…
C’était un bas relief, et j’avais la tête posée dessus. Cet ange tenait un bâton dans ses mains, et au bout de ce bâton, vissée à son extrémité, une main coupée et deux doigts dressés qui me montraient la direction : monte vite !
J’obéis à cet ordre céleste… Une trentaine de marches me menèrent à un premier palier. Je regardais maintenant de haut le bouillonnement de la lagune. Cette masse noire, encore un peu menaçante, allait tout faire pour me happer. Mais moi, désormais, j’avais de la marge ! L’endroit était surprenant. Des murs en marbre jadis blanc, une hauteur de plafond impressionnante, au moins trente mètres. C’était une cage d’escalier monumentale avec des baldaquins. Mais putain, je connaissais cet endroit, je l’avais étudié ! Je levais la tête, j’aperçus une porte, et au-dessus, une inscription… Mais oui bien sûr, le Musée Correr, j’étais dans l’escalier d’honneur de l’aile napoléonienne, et une fois de plus mon Buzz s’activa :
« Musée Correr, chef-d’œuvre néo-classique, dont la décoration fut dirigée par Giuseppe Borsato, le dernier grand peintre décorateur vénitien qui travailla également au théâtre de la Fenice. Rampes à balustres, pilastres ioniques, revêtements en pierre et marbre rose, bas-reliefs de Victoires ailées et de guirlandes, trophées militaires et scènes de l’histoire antique, tout est là, et compose un ensemble à l’honneur de Napoléon, qui en fut le véritable maître d’œuvre. »
C’est vrai, j’avais étudié cette construction… Vieilles Procuraties, Nouvelles Procuraties, tout se mélangeait mais des noms ressurgissaient, des images et des dates aussi…
Et oui, je suis aussi un peu guide, et j’ai éprouvé dans ma jeunesse un quelconque intérêt pour l’histoire et la pierre. Et là, j’étais à l’entrée du bâtiment des Nouvelles Procuraties, construit en 1805, quand Venise devint la seconde ville du Royaume d’Italie nouvellement créée, tandis que Milan, la capitale, accueillait le vice-roi Eugène de Beauharnais. Couronné roi d’Italie le 26 mai, Napoléon s’aperçut vite qu’il avait besoin dans la cité lagunaire, d’un ensemble architectural suffisamment important pour abriter les bureaux de son administration et loger la Cour, lors de ses déplacements que l’on prévoyait nombreux…
Je me souvenais, l’épaisse brume de ma mémoire se dissipait un peu. Je levais la tête pour apercevoir la fresque du plafond que l’on pouvait encore distinguer : le Triomphe de Neptune, de je ne sais plus qui, mais ça me reviendra…
On distinguait encore le vieux dieu fatigué, dressé sur un fond bleu délavé, pointant son trident vers le ciel, et encadrant cette peinture centrale, des panneaux monochromes où figuraient des motifs de trophées napoléoniens et des chevaux marins. Pour la première fois depuis longtemps, mon Buzz resta muet à l’évocation de ce plafond magistral. Il ne devait pas l’avoir répertorié ! En effet, cette fresque ne faisait plus partie du Patrimoine Culturel de l’Humanité, elle avait disparu, oubliée de tous. L’eau monta et je dus faire de même… Je me retrouvais devant la porte menant à l’ancienne cours de Napoléon, transformée au milieu du XXe siècle en musée par la mairie de Venise, pour célébrer une grande famille locale, les Correr.
– « On ira tous au paradis, même moi… »
La sonnerie de mon Buzz m’arracha le cerveau. La violence du son me fit chavirer.
Je donnai quelques ordres verbaux à mon communicateur :
– Volume, baissé. Aigus, standard. Anti-parasite, activé.
La jolie sonnerie quant à elle, je l’avais achetée sur le site du Fonds Mondial de Conservations des Chefs-d’œuvre en Péril. L’interférence entre mon communicateur et le logiciel touristique de mon Buzz avait cessé, et le communicateur avait repris sa place dans la liste des favoris de mon interface cérébrale. Logiquement le communicateur prime sur tout autre appareil ! En tout cas, c’est un réglage constructeur garanti ! Mais bon, y a des ratés…
– Allo Abdoulaye, putain ça fait plaisir de t’entendre mon vieux. Tu devineras jamais où je suis ?
-Va te faire enculer bordel, tous les guides sont déjà revenus sur les bateaux. Qu’est-ce que tu fous ? Tes clients sont furax, ils veulent être remboursés, où tu es bordel ?
– Moi aussi Abdou je suis content que tu ailles bien. Ça fait plaisir de voir que tu te fais du souci pour moi. Abdou, je suis bloqué sur la Place Saint Marc, débrouille-toi pour m’envoyer des secours. Je suis dans le bâtiment qui fait face à la Basilique. Je vais essayer de me rendre au troisième étage du palais car les deux premiers vont rapidement être submergés par l’Aqua Alta. Et au fait, ne laisse pas filer les clients.
– Et comment je fais ça moi ? !
– Je sais pas, offre-leur une bonne bouteille de la cave VIP…
– Quelle année ?
– Quoi, quelle année ? Je sais pas moi, Bordeaux 2052, la dernière production avant l’inondation des côteaux ?
– Tu veux me couper un bras ?
– Non Abdou, je veux pas te couper un bras, mais si tu veux les faire patienter jusqu’à mon retour, il faut envoyer mon grand. Oui, un vieux rouge, un vrai, pas un vin Bayer de synthèse. Il faut ce qu’il faut !
– Au fait, Dimitri a essayé de te piquer les clients et de les faire embarquer dans son bateau.
– Un vrai frère pour moi ce Dimitri…Ok, je sais que je fais chier mais putain, on n’a pas le choix. Il ne faut pas les perdre. Tu me rappelles.
Finalement j’aurais dû décider de rester là, dans mon palais des temps anciens, c’était plus calme !
Et si je prenais possession de ma nouvelle demeure, me dis-je à cet instant. De toute façon, il me fallait grimper encore. L’Aqua Alta ne faisait que commencer et allait prendre de l’ampleur. Je devais gagner environ sept mètres pour garder les pieds au sec… Deux étages à gravir dans un lieu ravagé par cent cinquante ans d’inondations quotidiennes, pas facile, facile…
Le spectacle du vieux couloir bordant la Place Saint Marc n’invitait pas à la rêverie. Les blocs de marbre du sol étaient dangereusement affaissés, et je ne me faisais guère d’illusion sur la solidité des poutres soutenant ce plancher. Un bain de mercure au quotidien, ça fatigue le bois ! J’eus l’idée à cet instant de me fier, comme souvent, aux machines. Je passais l’interface de mon Buzz en visuel, grâce à mon implant rétinien.
– Nouvelles Procuraties : plan et structures, ordonnai-je.
– Monument – Néant.
– Comment ça monument néant, c’est quoi ce bordel ?
– Fonds Mondial de Conservation des Chefs d’œuvre en Péril
– Nouvelles Procuraties – plan et structures, bordel.
– Monument – Néant.
Ok, ok, le sol que je foulais n’existait pas. Super ! Peut-être que je n’existais pas non plus. Tout était super ! J’allais me noyer mais heureusement, je n’existais pas, alors tout allait bien. J’allais rentrer dans une colère noire quand je me souvins que dix minutes plus tôt, mon Buzz avait identifié le lieu sous le nom de Correr.
– Banque Mondiale Historique – Musée Correr – Plan et structure.
– Musée Correr – Plan et structure non disponibles – Musée momentanément fermé pour cause de travaux.
Fermé pour cause de travaux, tiens la bonne excuse, pensais-je.
Appeler Luc… Allez décroche, allez, allez.
– Allo Luc, sors-moi de cette merde, déverrouille-moi l’accès de cette donnée. C’est un truc de fou, j’ai pas le temps de t’expliquer mais sauve-moi ou envoie des fleurs artificielles pour mon enterrement, je me meurs vieux.
– Bien…
Et puis d’un ton hésitant et après un court silence :
– Mais tu sais quelle heure il est à la Nouvelle Orléans ? Pas de panique, ne me dis rien. Laisse-moi accéder à ton interface visuelle.
– Luc : accès illimité favoris.
– Dans quoi tu t’es mis, t’as besoin d’un accès aux données effacées de la Banque Mondiale Historique. Rien de plus facile, on a déjà le cyber-lien grâce au Correr, il faut juste frapper à la bonne porte avec les bons outils…
J’ai toujours admiré Luc, ce genre de gars effacé, discret et timide, peut-être un peu trop, agité de tics nerveux, mais doué d’un cerveau venu de l’espace. Ce type de gars qui comprend tout avant tout le monde. Ce type de gars qui ne voit pas la vie comme toi et moi, mais qui a une vision plus globale des tenants et des aboutissants de toutes choses. Ce genre de gars qui a rangé méthodiquement dans des tiroirs clairement identifiés de sa tête, toute la complexité du monde, et qui a converti le chaos de l’existence sous forme d’algorithmes et autres formules mathématiques rassurantes, facilement décryptables par lui seul. Ce genre de gars qui a penché son nez plusieurs fois dans le néant, et qui en est ressorti un peu tordu et chauve. Ce genre de gars aussi qui, malheureusement, ne plait pas de manière démesurée aux filles. Peut-être pas très rassurant, pas très excitant, mais bon, c’est con une fille parfois : préférer un gros naze qui parle fort et qui pue l’alcool de synthèse, mais qui sait se poser dans l’espace, c’est parfois ça les filles ! C’est sûrement le problème de Luc, il ne sait pas se poser dans l’espace, il se tortille, se contorsionne, mais il se pose pas. Il comprend tellement bien les choses de ce monde que ça le met mal à l’aise, et on a toujours l’impression qu’il cherche à s’auto-effacer pour ne plus prendre part au chaos. Ce genre de type qui comprend l’urgence et qui a toujours une réponse à tout…
– Ok, c’est bon, t’es dedans, il n’y avait pas grand-chose à bidouiller, juste faire sauter un Firewall. Je raccroche et j’efface toute trace de notre appel, ça peut me valoir des emmerdes, bonne chance.
– Merci, tu me sauves la vie.
Le plan du vieux bâtiment se dévoilait maintenant en 3D. Luc l’avait trouvé dans une archive désactivée de la Banque Mondiale. Il ne lui fallut pas plus de cinq minutes pour contourner la défense de l’interface Correr-Nouvelles Procuratie. Les organismes de sauvegarde des monuments mondiaux avaient pris l’habitude depuis 2040, par pudeur peut-être, de faire disparaître toute trace de l’existence des monuments dont ils ne voulaient ou ne pouvaient plus assurer l’entretien. Si on ne peut le sauver, c’est qu’il n’existe pas ! Telle était la philosophie de travail des historiens, qui avaient maladroitement caché l’existence du palais napoléonien. Mais ces abrutis avaient oublié de supprimer le lien avec le Musée Correr, qui restait encore dans la banque de données consacrée à Saint Marc. Les pièces du palais abandonné défilaient maintenant devant mon œil droit, et je réussis à visualiser un ancien escalier de service, construit en 1975 pour l’amélioration du flux de touristes. Cet escalier avait une structure métallique qui avait sûrement mieux résisté que les autres aux ravages du temps. Je paramétrai ma balise de localisation terrestre et je calculai le chemin le plus court pour m’y rendre. Traverser l’ancienne salle de bal et se diriger vers la gauche…
Je commençais un périple qu’aucun être humain n’avait tenté depuis au moins cinquante ans. J’avais l’impression d’être le premier homme sur terre, d’être un privilégié. Ce lieu dans lequel j’essayais d’évoluer sans me péter la gueule par terre n’existait plus. Je déambulais dans le néant ! Pas de traces actives dans la Banque Mondiale Historique, ni sur le Fonds Mondial de Conservations des Chefs d’œuvre en Péril, quid du Patrimoine Culturel de l’Humanité ! J’étais officiellement nulle part ! Un concept qui peut donner le tournis quand on sait que tout être humain est géolocalisé depuis la salle de contrôle du consortium Navmann de Bombay. Moi, ce jourlà, j’ai pénétré dans une brèche du système… Pour la première fois de ma vie, j’ai eu le sentiment d’exister vraiment. Braver l’interdit et faire mon chemin hors des routes géobalisées…
Chemin, chemin, il me fallait encore le trouver ce putain d’escalier métallique dans ce capharnaüm de pierre, de marbre et de bois. Si Napoléon revenait aujourd’hui sur les lieux qu’il a construits et qu’il amenait sa Joséphine, sûr qu’elle demanderait le divorce recta ! Comment veux-tu faire vivre une reine dans ce merdier soumis au travail de la moisissure et de la vermine ?
La salle de bal, j’étais allé trop loin, il fallut rebrousser chemin… Le sol était effondré sur plusieurs dizaines de mètres dans la salle des Monnaies Anciennes.
L’eau encore, la lagune se rappelait à moi, le premier étage du Correr prenait l’eau, l’escalier, vite, à droite, à gauche, le voilà. Grimper encore…
Mon Buzz réattaqua :
« La salle de bal de l’Ala Napoleonica fait partie du circuit muséographique du musée et abrite aujourd’hui des sculptures de Canova. »
Comment se fait-il que mon Buzz ait des commentaires sur un monument disparu ?
En crackant l’interface Correr-Nouvelles Procuratie, il avait de facto réintégré tous les monuments disparus dans ma banque de données personnelles. Ouah, super l’informatique !
Monter vite et atteindre le dernier étage en attendant les secours. Abdou sous ses airs de râleur n’allait quand même pas m’abandonner là, comme une merde. Il devait, à ce moment précis, tout faire pour approcher son bateau de la zone et convaincre les autorités sur la nécessité de sauver un être aussi exceptionnel que moi ! Une grande perte pour le monde de l’art si je devais disparaître ! Qui se souviendrait des grands chefs-d’œuvre du cinéma du début du XXIe siècle, comme Resident Evil Extinction, où une des actrices les plus brillantes de son époque, Milla Jobo je sais plus quoi, se battait pour survivre dans un univers ravagé ? Prémonitoire, visionnaire même !
Troisième et dernier étage, tout le monde descend. Ouf, parce que je ne serais pas allé plus haut ce jour-là, j’étais anéanti. Je m’affalai comme une merde au milieu de ce qui semblait être une salle de vieilles maquettes. Cette partie du musée échappait encore aux crues de la lagune, et les murs, les sols, les objets même, étaient miraculeusement conservés. Comment se fait-il qu’on n’ait jamais évacué ces choses pour les mener ailleurs, vers les musées modernes des grandes firmes ?
Alors Buzz, rien à dire, rien à m’apprendre, rien à me débiter, pas de bouillie culturelle prémâchée ? Non rien… Le silence devant l’inconnu, pas de formules policées et rassurantes, pas d’étiquette à coller. Je me retrouvais à la place de mes clients devant un monument nouveau, quand ils attendaient que je les délivre de cette angoisse du vide, par des phrases convenues. Vite écoutées, vite oubliées, mais content de savoir… Eh oui, je fais payer cher mes services, mais il coûte cher ce logiciel touristique ! Une licence de vingt-mille dollars, avec la certification que les commentaires contenus, ne seront pas diffusés à plus de quatre-mille-cinq-cent guides dans le monde entier. Mais ce jour de l’été 2089, j’étais devant des maquettes, des tableaux aux murs, et rien à écouter et à recracher. Seul face à l’inconnu…
Alors que faire en attendant mon fidèle écuyer, Abdou ? Déambuler au milieu des vestiges de cette page du passé arrachée des livres d’histoire. Moi qui venais de traverser une épreuve plutôt sportive et stressante, j’avais bien besoin de souffler une minute et l’endroit se prêtait à ce genre de nonchalance… La pièce était vaste, au moins cinq mètres de hauteur sous un plafond à caisson en bois exotique clair, finement sculpté. Les parquets bruns, bien que très âgés, avaient plutôt mieux résisté au temps que ceux des étages inférieurs. Les vieilles et hautes fenêtres, malgré la crasse et l’usure, étaient intactes et distillaient dans la pièce une lumière jaune pâle presque douce. Des tentures murales de velours rouge élimées achevaient de donner à l’endroit un aspect fantasmagorique. Du dehors, je percevais le clapotis de l’eau et le léger ressac des vagues sur les murs de pierre. Au loin dans un bruit sourd, les vrombissements des jets des autres guides quittant l’aéroport Marco Polo m’indisposaient, me rappelant à mes tanzaniens et autres tracasseries professionnelles. Et puis j’oubliai tout ça, je savais que ce moment ne durerait pas et je savais qu’il fallait en profiter, le vivre, le goûter, pas juste le consommer.
Et toutes ces maquettes contre les murs protégés par des vitrines d’un autre âge, je sentais qu’elles m’appelaient. Je fus tout de suite attiré par la plus grande de toute qui trônait au milieu de la pièce. De quelle époque date cette merveille en bois qui a la superficie d’un terrain de Virtual Fight Sega ? Pourquoi cette maquette ?
Maquette d’architecte pour dessiner la plus belle des villas Renaissance ou maquette pour fanfaronner devant les copains ? Cours, jardins, balcon monumental, arcades, portes et hauts tympans, colonnes doriques, ioniques et corinthiennes, que saisje encore ? Cet assemblage de bois faisait rejaillir en moi l’envie. L’envie de regarder, de détailler, de m’exprimer. Beau, pas beau, harmonieux, équilibré, pompeux, démesuré, symbolique, politique, trop politique en fait !
Ecraser le visiteur, le rendre petit et ridicule. Lui montrer qu’il est un vrai con et que le propriétaire de ce palais est bien plus riche et a plus de goût que lui. Et que s’il vient pour négocier un truc, de toute façon, il faudra qu’il lâche un autre truc encore plus gros. Une maison de combat, une maison de business, la marque des forts…
Toutes ces idées bizarres qui me vinrent à l’esprit à cet instant, c’étaient mes idées, les miennes à moi tout seul. Personne pour m’imposer, à moi, à moi, à moi.
Et l’envie encore. M’attarder à détailler cette façade, démonter les obsessions cachées de l’auteur. Faire des hypothèses, extrapoler. Mon esprit ne s’était jamais attaché à ce genre de futilité. J’avais trente-neuf ans et je n’avais jamais vraiment regardé ! ! !
À l’École, j’avais écouté, j’avais enregistré toutes les conneries historiques pour les rebalancer à mes clients, afin de payer les traites du nouveau jet Boeing B 0009 qu’Abdou avait absolument voulu me faire acheter, pour gagner quatre minutes sur une distance de trois mille kilomètres journaliers. Non, regarder pour voir, regarder par gourmandise. C’est cette magie, cette étrange alchimie qui a opéré en moi ce matin-là, dans ce palais oublié, prisonnier des eaux. Et il faut absolument que je te parle, fils, de ce qui m’a vraiment bouleversé, changé même. Un tableau…
Un tableau par terre, recouvert d’une bâche isotherme. Un putain de tableau de merde, sûrement emballé à la va-vite, quarante-cinq ans plus tôt, dans les derniers mois de la ville, mais abandonné dans l’affolement de la débâcle. Et depuis tout ce temps par terre, au milieu de cette salle des maquettes, même pas posé sur un support, rien. Et l’envie d’ouvrir, juste par curiosité. Je m’en souviens comme s’il était devant moi, là, maintenant… Je soulève l’objet, il est dans mes mains, je le touche, je sens le bois vivre sous la bâche. Il est lourd. Ma main cherche le zip et le trouve. Je le fais glisser lentement. Mon cœur s’emballe. Il bat la chamade, comme un puceau devant sa première chatte, avec la peur qu’elle se dérobe encore. Pas envie, plus tard peut-être. Mets pas tes doigts… Mais non, la bâche cède, s’ouvre en deux. Le zip glisse et les couleurs explosent dans ma tête : vert, jaune, la lumière sur les visages…
Je reprends mon souffle. La toile est là, offerte, nue, rien que pour moi. La toucher, passer mes doigts sur ces teintes d’un autre âge… L’aspect est rugueux, craquelé, chaotique. La regarder maintenant… Cette peinture approche les six cents ans. Besoin de m’attarder encore, ressentir les vibrations de la vie. Mais c’est pas vrai, il en existe plus des comme ça !
La Renaissance italienne, à coup sûr. Dans les onze musées de la planète, à peu près quatre-vingt-dix toiles du Quattrocento… Pas plus, et celle-là personne ne la connaît !
Fils, je n’ai pas les mots pour la décrire, je voudrais que tu la voies, non que tu la regardes attentivement, profondément. Je ne sais pas si tu la découvriras un jour, mais il faut que tu comprennes que pour moi, tout a commencé là, devant ce tableau inconnu…
Juste deux femmes assises, un gamin qui joue avec un gros oiseau et puis quoi ? Pas grand chose…Et en tout cas, aucun texte préfabriqué dans mon Buzz. Néant. Juste l’émotion et la question :
Pourquoi ces deux bourgeoises ont l’air de se faire chier grave ?
Bordel, quand t’es en 1480 et que t’as du pognon à donner à un peintre, pourquoi tu lui demandes de te représenter avec une tronche d’enterrement ? Aucun artiste de cette époque ne peignait sans commande, et qui commande ça ?
Pas de Christ cloué sur la croix, pas de Saint supplicié, pas de scène de cette putain de Bible qui a noyauté et pourri jusqu’à la moelle toute cette période. Pas non plus de nobles à cheval ou trônant au milieu d’un beau salon, entourés des plus belles femmes du royaume. Rien non plus du genre Apollon à poil, Dieu Grec ou Romain, brandissant son manche à la face de la terre. C’était la mode pourtant à la Renaissance de se foutre à poil ! Non rien de tout ça, juste deux femmes et l’ennui.
Qu’est-ce qu’elles attendent ? Le retour de leurs hommes partis à la guerre ?
Non, pas la guerre, les visages ne sont pas graves ni inquiets, juste absents. Mais pourquoi être absent quand tu as tout ? Tu possèdes tout !
Partis à la chasse les hommes ? Respirer loin de ces épouses imposées par une famille voulant conclure un deal, sceller une alliance pour bien enculer une autre famille de l’époque ? J’ai encore aujourd’hui l’intime conviction qu’elles n’en ont rien à foutre de leurs maris. Ça fait bien longtemps qu’elles grimpent plus aux rideaux les diablesses. L’amour s’est envolé ou n’a jamais frappé à la porte. Et en tout cas, il est parti en emmenant dans ses bagages, son copain Sexe. Les deux femmes se ressemblent. Mais c’est la mère et la fille ! ?
