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Un thriller psychologique sombre et haletant sur la presqu'île du Cap Ferret. Derrière les dunes et les villas luxueuses se cache une vérité que personne n'ose affronter. Au coeur de cette intrigue : Une maladie incurable qui bouleverse toutes les certitudes. Un homme orgueilleux, prêt à tout pour garder le contrôle. Une femme à la sensibilité à fleur de peau. Une ex toxique qui rôde dans l'ombre. Et, en toile de fond, un ballet insaisissable d'amis... et de faux-amis. Dans ce décor idyllique, mensonges et trahisons s'enchaînent dans une course contre la montre où chaque révélation peut être fatale.
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Seitenzahl: 430
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Dix ans plus tôt
Chapitre 1
PREMIÈRE PARTIE
Chapitre 2
2021
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
DEUXIÈME PARTIE
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
TROISIÈME PARTIE
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
Chapitre 52
Chapitre 53
Chapitre 54
Chapitre 55
Chapitre 56
Chapitre 57
Chapitre 58
Chapitre 59
Chapitre 60
Chapitre 61
Chapitre 62
Chapitre 63
Chapitre 64
Chapitre 65
Chapitre 66
Chapitre 67
Chapitre 68
Chapitre 69
Chapitre 70
Chapitre 71
Chapitre 72
Chapitre 73
Chapitre 74
Chapitre 75
« A marée basse, les bancs de sable émergent comme les dos roux et salés de dieux qui habitent les profondeurs. A l’entour de ces immenses corps à demi engloutis, s’agitent les flots de jade translucide. »
Journal II, de François Mauriac.
Octobre 2021
Tiphaine courait, courait.
Sans se retourner. Elle ne pouvait pas, il ne fallait pas. Surtout pas !
Petit à petit pourtant, les bruits de pas de ses deux agresseurs se perdaient dans l’immensité du sable de la plage de Lège-Cap-Ferret. Encore un petit effort, et elle les aurait définitivement semés !
Dans la pénombre de ce samedi soir, haletante, elle fonçait à travers les dunes interdites au public en raison de l’érosion du sable qui les menaçait de s’effondrer. Ne sachant plus où aller, acculée, Tiphaine avait dérivé dans leur direction, espérant trouver un refuge pour se cacher. De là où elle se trouvait, elle apercevait la Pointe du Cap. C’était sa boussole, sa bouée de sauvetage, sa seule manière de se repérer dans la semi-obscurité. Derrière elle, ses pieds nus laissaient des traces rédhibitoires sur le sable humide. Foutue marée ! Elle allait la tuer. La mer reculait en d’imposants rouleaux. Des baïnes se formaient au loin. Tiphaine aurait pourtant préféré qu’elle remonte à vitesse grand V, histoire d’effacer toutes les traces de pas sur le sol sableux, quitte à l’engloutir.
À la réflexion, c’était peut-être ce qui pourrait lui arriver de mieux. En tout cas, ce serait toujours moins mauvais que de tomber entre les griffes de ces deux salauds !
La houle était forte, de plus en plus impressionnante. Le vent s’était levé également. Frigorifiée, Tiphaine venait de s’abriter derrière un yucca et, de ses yeux bleus perçants, scrutait la plage. Ils allaient passer. Ils devaient passer. Avec un certain retard.
Tiphaine priait pour qu’il en soit ainsi. Elle les vit patauger dans la mouise, proches de l’eau, ne sachant plus où aller. Le collier noir incrusté de cristaux blancs se reflétait sur les vagues, bien aidé par le clair de lune. Dire que c’était un cadeau de sa part… le comble.
Sept ans qu’il le portait autour de son cou pour ne pas l’oublier, disait-il. Il aurait pourtant dû. Pour lui faire subir pareil cauchemar, oh ça oui, il aurait dû !
Tiphaine avait les larmes qui coulaient maintenant sur ses joues. L’espace d’un instant, elle crut les voir tous deux regarder dans sa direction. Ceci l’effraya, bien qu’ils ne puissent pas deviner, tout juste supposer. Elle était dans la pénombre, bien dissimulée parmi la forêt de yuccas, cette espèce arbustive invasive et exogène qui faisait le malheur des dunes en menaçant leur milieu naturel, mais paradoxalement le bonheur de Tiphaine en cet instant. Alors que leur ombre à eux était bien visible, éclairée par la lune et les reflets cristallins du sable girondin.
Pour se rassurer, la jeune femme se colla contre l’arbre pour ne faire plus qu’un avec lui. Elle ne prendrait aucun risque. Tenir, serrer les dents. Les écorces du tronc l’effleurèrent à même la peau. Cela faisait diablement mal, mais il n’était pas question de mollir.
Ils allaient passer, continuer leur chemin. Il fallait prendre son mal en patience.
Au bout d’un long moment, Tiphaine sortit la tête juste pour voir. Ils étaient toujours là, contemplant les traces de pas dans le sable. Apparemment, ils hésitaient. Continuer ou rebrousser chemin ? N’importe, pensa-t-elle, du moment que vous ne bifurquez pas dans ma direction !
Comme s’ils venaient de l’entendre, le regard des deux hommes se porta brusquement vers les dunes. À nouveau, Tiphaine rentra sa tête. Elle ferma les yeux, souffrant toujours en silence. Ce satané yucca lui triturait le ventre et la poitrine !
Tiphaine entendit pester au bas d’une des dunes. Ils s’étaient dangereusement rapprochés.
— Elle ne peut pourtant pas être bien loin.
— Je suis d’accord avec toi. Continuons. On va la trouver !
— Elle s’en souviendra.
Des bruits de pas dans le sable. Des petites foulées ensuite. Tiphaine n’osait regarder. Lorsqu’elle le fit, elle constata, soulagée, que les deux brutes avaient disparu. Enfin, ce n’était pas trop tôt !
La jeune femme émergea de sa tanière, des éraflures partout sur le corps, fruit des rosettes de feuilles dures en forme d’épée du yucca. Elle n’avait pas un instant à perdre et devait rebrousser chemin jusqu’à la villa. Récupérer ses affaires, ses vêtements, puis fuir !
Pour toujours.
Tiphaine courait toute nue dans le sable comme une vestale. Ses poignets et ses avant-bras la faisaient diablement souffrir. Plus que cent cinquante mètres. Pourvu qu’elle ne croise personne… Dans la pénombre, elle reconnut immédiatement le pavillon tout blanc et ses immenses baies vitrées donnant sur la mer. Le portillon était resté grand ouvert. Elle s’engouffra dans l’allée, puis claqua la porte d’entrée en catastrophe. À son grand soulagement, celle-ci aussi n’était pas fermée.
Dans leur débandade, ils n’avaient pas pris le temps de protéger le domicile. Tiphaine se dirigea à l’étage dans le noir le plus total. Elle était venue tellement de fois ici, pas besoin de repères. Et c’était mieux niveau discrétion. D’ailleurs, si elle le voulait, elle pourrait le faire les yeux fermés, ou bandés, comme quand elle satisfaisait les désirs ardents de ces deux hommes en fuite.
Guidée maintenant par la faible luminosité extérieure, Tiphaine s’empara de ses vêtements un par un dans la chambre. Avait-elle seulement le temps de les enfiler ? Elle jugea que non et verrait plus tard, une fois qu’elle serait à l’abri. Il fallait quitter cet endroit de malheur au plus vite, sans tarder. Elle allait sortir, quand elle entendit un portable vibrer sur la table de chevet.
Son portable.
Mince.
Tiphaine fit demi-tour pour s’en emparer. Elle n’avait plus le temps, mais regarda quand même.
Quatre appels en absence.
Amaury.
Son petit ami. Le pauvre…
Elle aurait la vie entière pour lui expliquer si elle s’en sortait vivante. De toute manière, il la quitterait une fois qu’il connaîtrait la vérité de ces dix derniers jours. Tiphaine était sans illusions. Car pour une fois, elle ne mentirait pas. Non, Tiphaine se l’était jurée. Elle dirait toute la vérité à l’homme qui partageait sa vie depuis maintenant sept ans.
La jeune femme redescendit au pas de course. Elle avait fourré son portable dans son sac à main et portait ses vêtements à la main. Vérifiant que la voie était toujours libre, Tiphaine se faufila dans le jardin, puis fila en direction de la plage de Lavergne. Côté opposé cette fois. Toute aussi interdite d’accès, bien que les locaux s’en contrefichent.
Ignorant l’arrêté municipal, elle regarda sans arrêt derrière elle pendant sa fuite, mais ne vit pas l’ombre d’un des assaillants. Soulagée, Tiphaine stoppa sa course. Elle était à deux cents mètres de la villa et pouvait commencer à se tranquilliser.
Elle s’immobilisa, jetant ses affaires à ses pieds. Elle remarqua ici et là les traces de pas éparses sur le sable. Il y en avait partout. Tiphaine en sourit : quand on voulait vraiment interdire l’accès à une plage, on ne se contentait pas seulement de le placarder avec des mots, on agissait. On barricadait l’accès, pour bien se faire entendre. Sinon, le Français moyen comprenait ce qu’il voulait bien comprendre. À commencer par elle. Et, en l’occurrence, il y avait un passage tout désigné invitant à la transgression alors, pourquoi se priver ?
L’endroit était désert, le bruit des vagues assourdissant. Tiphaine toisa la mer, comme si elle la mettait au défi. Mais elle n’irait pas se jeter à l’eau. Du moins, pas aujourd’hui. Elle devait une explication grandeur nature à Amaury.
Et pas qu’à lui.
À sa conscience, aussi. Tiphaine contempla un temps le gros bloc de rochers sur sa gauche noyé dans le chaos des vagues. En face, on apercevait au large, tant bien que mal, les villas perchées de Pyla-sur-Mer encastrées dans les forêts de pins, tandis que la dune du Pilat, plus haute dune d’Europe, donnait l’impression d’absorber les vagues dans ses sables mouvants. Une illusion. Comme tant d’autres ces dix derniers jours. Mieux valait arrêter de rêver, ce que Tiphaine fit instamment.
Elle inspira profondément et enfila sa tunique grisâtre qui lui arrivait au ras des fesses. Puis ses yeux se figèrent. Bouche grande ouverte, un filet de sang en sortit méchamment. Tiphaine trouva la force de regarder le bas de son ventre. Elle n’eut en revanche pas le temps de se retourner.
La seconde d’après, ses yeux se révulsèrent, puis elle tomba en arrière avec violence sur le sable. Sans agonie : elle était déjà morte.
Lentement mais sûrement, des traces de pas s’éloignèrent inexorablement du corps partiellement dénudé. Le sac à main de la jeune femme en bandoulière et son portable dans une main.
Des talons aiguilles dans l’autre.
— Alors, qu’est-ce que j’ai ? Que m’arrive-t-il, docteur ?
La voix de Robin Baresi tonnait pour la énième fois dans le cabinet de son toubib. Mais c’était en vain : le cher docteur continuait d’éplucher en long et en large les résultats des analyses de sang qu’il avait sous les yeux.
Il n’y avait rien. Il ne trouvait rien. Son patient n’avait donc rien !
C’était dans sa tête, tout simplement.
Dix jours que cet énergumène le bassinait avec ses symptômes : perte d’équilibre, impossibilité de marcher convenablement, craquements en tout genre, paralysie des muscles, maux de ventre… et j’en passe !
Il lui avait donc prescrit la totale : scanner du cerveau pour déceler une éventuelle lésion, prise de sang pour une éventuelle anémie, test sérologique, échographie du mollet douloureux…
Résultat : que dalle !
Cet homme en face de lui se portait comme un charme. Il affabulait, clairement.
Le docteur Yohan Quatrequard finit par poser le tas de feuilles juste devant lui. Il était las. C’était déjà la quatrième visite et il n’en voulait pas d’une cinquième. Surtout pas !
Il devait trouver un moyen drastique pour se débarrasser du footeux. Du moins, pour les quinze prochains jours. Ensuite, le moment venu, il aviserait.
En se creusant un peu les méninges, il ne voyait qu’une seule explication à cet état généralisé : le stress. Le « cancer » du XXIe siècle. C’était comme ça qu’il le percevait. Plus de la moitié des Français en souffraient. Et, chez ses patients, la donne empirait : pratiquement les trois quarts !
Bien que, à la réflexion, la plupart cherchaient surtout à se faire porter pâle pour obtenir un arrêt de travail. Vous voyez le genre… Sauf que ce petit con, là en face, ne cherchait pas à se faire arrêter de quoi que ce soit !
Étudiant et joueur de football, tel était son statut.
Quatrequard joignit ses deux mains sous son menton et daigna enfin répondre, avec une honnêteté effarante :
— Je ne sais pas ce que vous avez.
Et vlan, dans les dents !
La stupeur se lisait sur le visage de Robin Baresi. Son médecin généraliste était nul de chez nul ! Un vrai minable. Il le savait depuis toutes ces années. Mais quand même !
Robin avait une envie sérieuse de lui tordre le cou, mais il s’abstint. Il ne comptait pas se faire mettre dehors du cabinet comme son petit frère qui, un beau jour, avait osé remettre en cause les compétences de Quatrequard.
Non, il avait encore besoin de lui. Pour le moment du moins. Après avoir regardé par-dessus son épaule, Baresi fixa la tête en crâne d’œuf du toubib, les yeux hagards. Stupéfait par sa réponse, il n’arrivait toujours pas à s’en remettre.
Toutefois, Quatrequard reprit la parole devant le silence gênant qui s’installait :
— Dites-vous que vous êtes plutôt chanceux de ne rien avoir de grave.
— Chanceux ? Ce n’est pas le mot que j’aurais employé.
— D’autres personnes souffrent réellement, vous savez, donc…
Robin préféra ignorer la remarque désobligeante pour poser une question pleine de bon sens :
— Si vraiment je n’ai rien, alors pourquoi suis-je dans cet état ?
Le bon docteur replaça ses lunettes rondes en face des yeux, avant d’étayer son hypothèse :
— Mystère et boule de gomme. Écoutez, selon moi, vous souffrez de stress post-traumatique. Je ne vois que ça pour expliquer votre état de léthargie.
— De stress post-quoi ?
— Post-traumatique. Ceci est déjà arrivé à un tas de personnes qui ont vécu une expérience traumatisante dans leur vie. C’est peut-être votre cas, non ? Dites-moi.
— Pas à ma connaissance.
— Réfléchissez. Ces quinze derniers jours, n’y a-t-il pas eu…
— C’est tout réfléchi, je ne vois rien qui aurait pu provoquer l’état dans lequel je me trouve. Et votre truc, cela peut arriver du jour au lendemain ?
— C’est-à-dire ?
— La veille, vous vous endormez en pleine forme, dans la force de l’âge. Et, au petit matin, vous ne pouvez plus mettre un pied devant l’autre, comme moi ?
— Tout est possible, Robin. Les mystères du corps humain. Bien que votre cas soit édifiant. Pour être honnête avec vous, c’est la première fois de ma carrière que j’ai affaire à un patient présentant de tels « symptômes ».
Le toubib avait mimé les guillemets avec ses doigts. Forcément, étant donné qu’il ne le croyait pas !
Baresi tenta de faire fi de l’affront et, blême, articula :
— Que puis-je faire, alors ? C’est un véritable cauchemar. Il faut m’aider, docteur !
Yohan Quatrequard lisait toute l’impuissance dans les yeux de Baresi. Il fallait qu’il lui évite la dépression. La solution s’imposa d’elle-même :
— Écoutez, je vous propose un marché, Robin : je vais vous donner un traitement contre le stress. Rassurez-vous, c’est un traitement à base de plantes médicinales. Il permettra de vous tranquilliser quelque peu. Je n’ai pas envie de vous abrutir avec des cachetons, genre somnifères… pour le moment.
— Combien de temps ?
— Quinze jours. Si dans quinze jours cela n’a pas fait effet… Revenez me voir.
Le docteur avait prononcé ces mots avec un dépit certain dans la voix. De son côté, Baresi n’était absolument pas convaincu mais accepta, faute de mieux.
Il se leva pour partir, alors que Quatrequard venait de finir de rédiger son ordonnance. Lui tendant le papier, il déclama :
— Cela fera 25 euros.
Robin se rassit, de mauvaise grâce. Tandis qu’il remplissait son chèque, il demanda :
— Et pour le foot ?
— Quoi, le foot ?
— Je peux continuer les entraînements et les compétitions le dimanche comme si de rien n’était ?
Yohan se leva, songeur, pour raccompagner son patient à la porte. Il n’y alla pas par quatre chemins :
— Écoutez. Dans votre état, je vous conseille de continuer à pratiquer le sport. C’est même primordial pour votre bien-être. Comprenez : continuez à vous entraîner, mais…
— Mais quoi ? s’alarma Robin.
— Je vous déconseille fortement la compétition. Faites du sport en loisir, c’est plus sage. Vous n’êtes pas en mesure de reproduire des efforts à haute intensité. Pour le moment, du moins. Cela pourrait changer, évoluer même, avec le temps. Il faut être patient. Laissons votre corps retrouver la plénitude de ses moyens physiques.
TENTÉE
Cela n’arriva jamais. Bien au contraire, cela empira. Année après année, jusqu’à se stabiliser enfin, au milieu de la saison 2015.
Vous parlez d’un soulagement.
J’ai dû arrêter la compétition de haut niveau en 2012, à 26 ans. Numéro 10 du Football Club de Reblarchon, je ne le suis plus. Non pas qu’un avenir dans le football professionnel me tentait plus que ça. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai toujours pris grand soin de continuer mes études à l’université, au cas où je ne perce pas. Mais qui sait ? Aurais-je dit non à un contrat professionnel dans une équipe de National ?
Probablement pas.
Là, au moins, la question ne se posait plus. Même si, moralement, ça n’a pas été tous les jours facile. J’ai mis beaucoup de temps à tourner la page. Énormément de temps. Vous savez, mine de rien, on apprécie les petites attentions, les regards braqués sur vous. Parce que vous êtes bon, beau, brillant. Grand et fort. Ce n’était que du foot. Oui, que du foot.
Et pourtant.
On aime être flatté : Robin Baresi, le célèbre numéro 10 de Reblarchon et du monde amateur, qui fait encore et encore gagner son équipe. C’est maintenant la troisième année d’affilée que le club accède à la division supérieure, quelle prouesse ! Du district, nous étions montés en CFA 2 en 2010. Puis, l’année suivante, nous avions fini premiers de notre poule, validant notre accession en CFA. Grisés par le succès, le président du club, Charles Ferron, et l’entraîneur, Benjamin Cousteau, annoncèrent, unanimes, que l’objectif était désormais de monter directement en National ! Soyons fous. Quatre montées en quatre ans. Pourquoi pas, après tout ?
Nous sommes en septembre 2011. Je sors, soyons honnête, de ma saison la plus aboutie sur le plan footballistique : 11 buts, 22 passes décisives. J’ai distribué les caviars à tour de bras. Le tout en étant meneur de jeu. Irréprochable dans l’attitude, je me suis toujours efforcé de respecter le jeu. Le beau jeu. Et son intégrité. Je n’ai jamais pris un seul carton rouge depuis que j’ai chaussé les crampons, un peu par hasard, il faut bien le dire, à mes huit ans.
Il y avait la piste d’athlétisme, les terrains de tennis, les terrains de foot… Mon père a longuement hésité sur le sport que je devais pratiquer. Puis, finalement, il a opté pour le football avec des arguments chocs : j’allais apprendre les valeurs du collectif, à me battre pour mes coéquipiers, à ne jamais laisser tomber dans la vie. Et puis, sans doute, même s’il ne l’avouera jamais, la question pécuniaire. Le prix de la licence en football défie toute concurrence, tous sports confondus. Sans compter nos tenues et notre matériel de travail.
Un autre paramètre a joué, qu’on le veuille ou non : je porte le nom de famille d’un illustre footballeur italien, Franco Baresi, le numéro 6 emblématique du Milan AC. Il y a fait toute sa carrière de joueur de 1978 à 1997, au poste de défenseur. Vous vous demandez s’il y a un lien de parenté ? Non, aucun. Juste un homonyme.
Mais quel homonyme !
Dans le milieu du football, forcément, ça claque. Tout du moins, ça ne laisse pas indifférent. Alors, imaginez quand, en plus de porter ce nom prestigieux, vous êtes le meilleur joueur de votre équipe ? Les gens vous adulent. Vous êtes leur Dieu. Si, si… Ne riez pas.
Plus dure sera la chute.
Ne croyez pas, cependant, que je sois resté les bras croisés lorsque je me suis retrouvé du jour au lendemain paralysé des muscles. J’ai essayé. J’ai tout essayé. Avant de me rendre à l’évidence : le football de haut niveau, je pouvais oublier et tirer une croix dessus. Je n’étais pas aveugle. Je me suis rapidement rendu compte que je ne pouvais plus suivre le rythme. Pas besoin des recommandations stupides de mon crétin de médecin !
Le coup d’œil. L’œil. Le regard suffit.
J’ai, sans doute, dans mon impatience, voulu reprendre trop tôt. Qui pourrait me le reprocher ? Mon président, mon entraîneur, les personnes gravitant autour du monde du foot, les spectateurs en général, personne n’aurait compris que je disparaisse du jour au lendemain.
Cela a donc été une lente agonie de quatre mois avant que je ne range les crampons, définitivement. J’avais ma fierté.
Comprenez : même aujourd’hui, personne, absolument personne ne connaît mon secret, ni les raisons de mon retrait du football.
Retrait tout relatif : depuis, j’ai passé mes diplômes d’entraîneur et j’entraîne les jeunes de mon club de toujours. Même si elle est maigre, c’est une belle consolation. Transmettre des valeurs, des leçons de vie à des poussins, benjamins, ados… En espérant qu’ils suivent un tantinet mes préceptes.
Ce qui m’est arrivé, je ne le souhaite à personne. Même pas à mon pire ennemi ! Rien de pire qu’un destin brisé, fauché en pleine gloire et sans explications.
Ah, des explications, j’en ai cherché. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Je suis resté sans réponse, comme vous pouvez vous l’imaginer. Impuissant devant ce qui m’arrivait. Perte de puissance, fréquence cardiaque qui s’envole rapidement, fragilité physique extrême. Et j’en passe, croyez-moi.
J’ai pris la bonne décision. Aucun regret. J’avais les mains sur les genoux au bout de quinze minutes, à la recherche d’un second souffle. Ce n’était plus possible. Mon entraîneur le voyait. Mes équipiers le percevaient. Je n’avais plus le même rayonnement. Alors, lorsque sur un tacle un peu trop appuyé contre l’équipe du Red Star, ma cheville s’est brisée, j’y ai vu, curieusement, un signe du destin.
Novembre 2011, le moment idéal pour arrêter. Tout du moins, je pouvais le justifier ainsi : une cheville récalcitrante, une impossibilité à courir… Benjamin, mon entraîneur, était furax. Il n’y a jamais vraiment cru, soyons honnête. Qu’importe. L’essentiel, c’est qu’aujourd’hui, dix ans après, nous avons retrouvé une certaine complicité. Cousteau entraîne toujours l’équipe première qui navigue entre la CFA 2 et le district. C’est le yo-yo. Hasard ou pas, l’équipe n’a jamais retrouvé l’embellie de la période dorée 2009-2011.
À ce sujet, ces deux années ont bouleversé pour toujours ma perception du football. Comme beaucoup de monde sur la planète, amoureux du ballon rond ou pas, qui ne s’est pas retrouvé en extase devant le grand Barça de cette période ? Qui ?
Personne, à part les vieux grincheux.
Ne pas le reconnaître, c’est ne pas être objectif. Tout simplement. Et pourtant, je suis loin d’être un admirateur du FC Barcelone. Mais ce que j’ai vu… Waouh. C’était magique. Redoublement de passes, possession du ballon, attaques placées, pressing intense, surnombre des latéraux au cœur du jeu. « Pep » Guardiola est mon Dieu du football. Cet entraîneur est assurément le plus grand. Pour ma part, en tout cas. Il a révolutionné le football, inventé un style de jeu. C’est un génie comme il en sort un par siècle.
Depuis ma reconversion en tant que coach, je m’en inspire. Et j’essaye d’inculquer à mes jeunes ses différents principes de jeu. Difficile à appliquer, certes. Mais cela vaut tellement le coup d’être tenté. Au moins, leur QI foot, quoi qu’il advienne plus tard, en ressortira grandi.
Benjamin, lui, ne voit pas les choses de la même manière, et pour cause : quel est l’intérêt de proposer une philosophie de jeu, aussi ambitieuse soit-elle, à des enfants qui n’ont tout simplement pas le niveau ?
C’est direct, c’est cynique, c’est cassant. Il a peut-être raison. Mais je ne peux me résoudre à la médiocrité ambiante. C’est ainsi. Comprenez, je ne recherche que l’élite du football en tant que coach. Le reste ne m’intéresse pas. Les épreuves de la vie m’ont durement marqué, raison pour laquelle je me bats à chaque instant pour faire évoluer les mentalités, et que je profite des petits bonheurs par-ci par-là quand ils se présentent à moi. L’un n’empêche pas l’autre.
Vivre la vie, à fond, sans jamais se retourner.
Après tout, on ne sait jamais quand celle-ci va s’arrêter.
La voici, ma philosophie.
Dernier week-end de septembre, rue Sainte-Catherine, Bordeaux
Tiphaine osa un regard timide en direction des persiennes, les yeux encore mi-clos. Ces dernières s’ouvraient difficilement, dans un bruit on ne peut plus strident. Désagréable pour ses fragiles mais adorables petites oreilles. À la manœuvre, son petit copain depuis maintenant sept ans, Amaury Vison.
Il s’en donnait à cœur joie, le con. On aurait dit qu’il le faisait exprès !
Tiphaine fit une moue qui en disait long sur son état d’esprit du moment. Elle regarda son radio-réveil : 8 h 45. À cette vue, elle préféra cacher sa tête sous les couvertures. Un samedi matin… « Momo » abusait franchement. Il aurait pu la laisser dormir plus longtemps. Après tout, ce n’était pas comme s’ils avaient une tonne de chose à faire ce week-end, mise à part le traditionnel déjeuner du dimanche midi chez ses beaux-parents. Rien, le désert total, et pourtant, Tiphaine se creusait la cervelle.
Las, elle sortit la tête de la couette.
Elle crut défaillir en voyant Amaury s’escrimer avec la persienne gauche, qui ne tenait plus depuis belle lurette, le tout avec un pied dans le vide. Ils étaient au cinquième étage de l’immeuble.
Oh putain ! Il va finir par tomber !
Mais au moment où elle allait dire quelque chose, son homme abandonna la partie, et repassa sa jambe droite pardessus la rambarde.
Ouf !
Tant pis, ils resteraient dans la pénombre. Le temps était exécrable pour ce qu’elle en avait vu. Du gris, du gris, et encore du gris ! Un filet de pluie tapait désormais sur la persienne repliée. Pas de doute, on était bien en automne ! Les gens nous envient, ici, à Bordeaux, en pensant que nous avons tout le temps du beau temps. Mais c’est faux. Archi-faux !
Ce n’est qu’une légende.
Oui, en juin-juillet-août, nous avons régulièrement des pics à 40 degrés. Le sable brûlant de la dune du Pilat, c’est en effet quelque chose. Les bouchons pour aller à la plage, aussi. Mais pour le reste, ils nous arrivent fréquemment d’avoir du mauvais temps. Surtout de la pluie. 9 mois sur 12.
Tiphaine faisait la fine bouche, songeuse. C’était souvent le cas quand son humeur était maussade. Alors qu’à la vérité, elle ne souhaiterait habiter dans une autre région de France pour rien au monde ! L’Aquitaine, c’était sa vie. Toute sa vie. Elle y avait tout construit. Du berceau à ses trente ans. Rectification : Vingtneuf, pour être précise. Pas question de se vieillir, même à quelques jours près. Tiphaine était anxieuse. Le 5 octobre, cela allait venir vite. Trop vite. Après s’en être approchée dangereusement depuis des mois, elle y était enfin : la trentaine. On ne voyait jamais le temps passer, elle qui se revoyait encore au lycée avec ses boutons d’acné. Elle préféra ne pas y penser, alors Amaury se décidait à refermer cette foutue fenêtre. Qu’estce qu’il faisait froid maintenant à l’intérieur !
— Tu vas nous chercher les croissants ? demanda-t-elle sur le ton de la blague.
— Ce n’est pas ton rôle à toi, ça ? Il me semblait.
— J’ignorais que l’on avait des rôles prédéfinis dans notre couple, déclara-t-elle en haussant faussement les épaules.
— C’est que… C’est que…
— C’est que ?
Elle le provoquait, clairement.
Il finit par finir sa phrase. Tiphaine avait gagné encore une fois.
— C’est que j’aime quand tu enfiles ta tunique à fleur de peau pour aller à la boulangerie.
— C’est bien ce que je pensais. Coquin, va !
Sur ces bonnes paroles, Tiphaine repoussa la couette marron foncé, puis se mit debout énergiquement. Elle se balada nue devant la fenêtre sans rideaux, puis arpenta la chambre en direction du vestibule. Amaury s’était rallongé et ne quittait pas des yeux sa déesse blonde. Il ne boudait pas son plaisir.
Sept ans déjà.
Le temps avait filé à une vitesse… Et pas l’ombre d’un nuage dans leur relation. Vison avait une confiance aveugle en Tiphaine. Jamais elle ne le trahirait. Jamais. Il en était intimement persuadé. Maintenant qu’il avait trouvé la perle rare, il ne pourrait y renoncer.
Tiphaine venait d’enfiler sa tunique grise et noire dans laquelle Amaury la trouvait si irrésistible. Sans sous-vêtements. C’était leur petit challenge depuis deux mois. Cela l’excitait de la savoir nue sous son tissu. Et surtout, d’être le seul à le savoir. Oh, Tiphaine n’allait pas bien loin. Quinze mètres existaient, tout au plus, du bas de l’appartement pour aller chez Paul. Mais savoir qu’elle faisait la queue les fesses à l’air, sans que ces messieurs derrière elle ne puissent décemment le soupçonner, ça, c’était grisant !
Amaury souriait niaisement, à pleines dents, tandis que Tiphaine enfilait un gros manteau beige. Elle chaussa ensuite ses ballerines, avant de lui jeter un regard mielleux sur le pas de la porte.
— Désolé pour toi et notre pari, mon Doudou, mais aujourd'hui, c’est manteau. Il fait trop froid.
Vison ne trouva rien à redire, d’autant que sa copine venait de le gratifier de son inimitable sourire espiègle.
— À toute, dit-il.
Pas la peine. La porte avait claqué et Tiphaine avait déjà filé. Elle descendait avec prudence les escaliers en bois toujours casse-gueule de la propriété. Une fois au rez-de-chaussée, elle entendit son portable biper. Certainement Amaury qui lui envoyait un SMS salace. Elle regarderait ça plus tard. Dehors, dans la file d’attente. Tiphaine s’apprêtait à sortir, mais il y eut un bouchon au dernier moment. Il y avait une pâtisserie en bas de leur immeuble, et la porte des cuisines donnait justement sur l’entrée. Le pâtissier dirigeait ses ouailles afin qu’ils ne renversent pas la marchandise. Un immense Paris-Brest avec écrit Mireille, 73 ans, prenait le chemin de la sortie. Ils allaient livrer.
Profitant du temps d’attente, Tiphaine sortit son portable, allant dans la section Messages.
Son sang ne fit qu’un tour et se glaça sur place.
Non. Non et non ! Ce n’était pas possible.
Mais que lui voulait Robin Baresi, son ex-petit ami ?
Dernier week-end de septembre, stade des Corsaires, La Tête-du-Bouc
Sur le bord de la touche, emmitouflé dans un manteau noir élégant, Robin Baresi, les mains dans les poches, aboyait ses consignes à ses protégés. Il était énervé par leur attitude désinvolte sur le terrain. Et encore, énervé, le mot était faible.
Non, il était furieux, absolument furax !
Le plan de jeu était pourtant parfaitement huilé. Il leur avait rabâché des jours et des jours durant. Mais bon sang, qu’est-ce qu’il y avait de compliqué à comprendre ? Ce n’était pas sorcier ! On défend à deux en phase offensive, et on se replie immédiatement à la perte de la balle pour fermer les espaces. Ah, c’est sûr, c’est diablement physique ! Mais quoi ? On n’a rien sans rien !
Rien sans effort dans la vie.
Bon, Robin devait bien reconnaître que ce qu’il demandait dans le jeu était ambitieux. Très ambitieux… Surtout pour des gosses de 11 ans. Même le grand « Pep », son idole, n’avait jamais été au bout de cette idée. Il l’avait suggérée dans sa thèse, certes, mais il ne l’avait jamais mise en pratique.
Tout le contraire de Robin, lequel avait sauté le pas en ce début de saison. Bon, il faut dire qu’il prenait moins de risques. Les retombées et les enjeux n’étaient pas les mêmes. Plus facile de faire accepter à ses dirigeants une déculottée au niveau poussin, c’était sans conséquence. En revanche, aller prendre une raclée avec Manchester City en Premier League, c’était une autre paire de manches.
Mais n’empêche, Baresi était fier : 8 joueurs en phase offensive, magique. Seul problème : ces gamins avaient tous les pieds carrés, sans exception ! Deux poteaux, une barre… incapables de concrétiser leur domination.
Rageant.
Son adjoint, sur sa tablette, disséquait tout ça. Qu’importe, Robin n’avait pas besoin d’un logiciel pour faire le constat. Les manques de ses joueurs, avec 70 % de possession de la balle… Quand on y pense, quel gâchis.
Il perdit son écharpe bleu marine, ainsi que son sang-froid, au moment même où les visiteurs inscrivaient leur troisième but en contre. Trois à zéro, juste avant la pause. L’humiliation suprême. Robin, de rage, alla shooter dans le banc, faisant valser les carnets de notes de l’adjoint.
— T’es malade ou quoi ? Faut te calmer, Robin !
— Mais tu as vu ça ? Scandaleux, absolument scandaleux ! 3 tirs, 3 buts ! Leur coach devrait aller directement jouer au Loto, ou aller vérifier ce que fabrique sa femme.
— Arrête avec tes conneries et ressaisis-toi, mon vieux, il y a encore la deuxième mi-temps pour tout changer.
Il avait raison, le Bruno.
Oui, il avait raison, comme toujours. Baresi se rasséréna et retourna faire les cent pas au bord de la pelouse. Pff… Facile à dire. Comment remonter un handicap pareil avec une telle passoire dans les buts ! Hein, je vous le demande ? L’entraîneur devait se détendre. Il sentait les regards appuyés et désapprobateurs des parents tout autour du terrain sur sa personne. Il faut dire qu’il ne donnait pas le bon exemple, loin de là. Il devait soigner son image et être moins colérique, moins exalté par son métier. Facile à dire. Plus difficile à faire. Alors qu’il ne se passait plus rien sur la pelouse, le ballon naviguant péniblement au milieu de terrain, Baresi loucha discrètement sur son portable.
Il eut un rictus désapprobateur.
Toujours rien. Elle n’avait pas répondu. Il fallait s’y attendre, grand nigaud ! Franchement, tu t’attendais à quoi ? Presque une heure déjà qu’il lui avait écrit. Juste avant que ne débute le match de 9 heures. Tant pis, il attendrait toute la journée et, s’il le fallait, il la relancerait.
Robin avait encore rêvé de son ex après une nuit bien agitée.
Tiphaine Tenon.
Voilà sept ans qu’ils s’étaient quittés avec pertes et fracas, lorsqu’il avait appris ses infidélités avec un homme rencontré sur Internet. Il n’en avait jamais su réellement plus sur son pedigree. Baresi avait eu du mal à accepter l’affront. Il avait pourtant dû et rapidement, Tiphaine le foutant dehors le lendemain même de leur dispute pour faire place nette au suivant. Du moins, c’était ainsi qu’il avait imaginé la suite. C’était donc ça qui le mettait en rogne depuis ce matin et non ses joueurs. Il avait fini par sauter le pas, après une éternité. Lui écrire était une première étape.
Robin secoua la tête. Le match apparut d’un coup secondaire. Cela tombait bien, l’arbitre siffla la pause et renvoya tout le monde au vestiaire. Baresi avait du pain sur la planche et il en avait bien conscience.
Songeur en quittant la pelouse, sans un mot d’encouragement pour ses ouailles et sans penser tactique, une seule question taraudait son esprit torturé à présent.
Une seule.
Comme une obsession.
Mais que devenais-tu, Tiphaine Tenon ?
Tiphaine Tenon se maudissait déjà, à peine venait-elle d’envoyer le SMS. Elle avait donc renié sa promesse. Celle de ne jamais lui écrire. De ne jamais lui réécrire. De ne jamais lui répondre, tout simplement.
Toutes ses belles convictions venaient de voler en éclats. Patatras.
La jeune femme tentait de se calmer : après tout, il n’y avait absolument rien de gravissime. Juste un contretemps, un léger contretemps. Voilà ce qu’était devenu Robin Baresi au fil du temps. Tiphaine scruta sa montre, alors qu’elle attendait le tram B à Grand Théâtre. Elle se rendait quai de Bacalan pour faire du shopping avec une amie.
Bientôt sept ans.
Le 3 octobre 2021 pour la date officielle. Sept ans qu’elle n’avait plus eu la moindre nouvelle de Robin, depuis qu’elle l’avait foutu à la porte de leur appartement sans ménagement. À l’époque, ils habitaient dans un petit F2 rue des Étables. L’Église Sainte-Croix se devinait au bout de la rue et la gare Saint-Jean était à deux pas. Légèrement éloignés du centre-ville, ils s’étaient construits un petit nid douillet le temps d’une relation torride dont la durée de vie fut éphémère. Deux ans en tout et pour tout. Ni plus, ni moins.
Mais ô combien marquante.
On dit que le temps est l’ennemi du couple. En cause : l’installation d’une certaine routine. Tiphaine s’était lassée. C’était du moins la version qu’elle aimait bien se raconter. Alors que la vérité était toute autre. Tiphaine s’était laissée séduire par un autre. Un inconnu au départ. Mais qui, de fil en aiguille, se rapprocha, tissant sa toile autour d’elle jour après jour sur la toile. Cet homme, c’est Amaury Vison, son conjoint.
Robin n’avait rien vu venir, le pauvre. Il faut dire que tout était allé très vite. En moins de trois semaines, Tiphaine avait, pour ainsi dire, bouclé l’affaire. Liquidé leur relation. Ça aussi, la jeune femme le savait. Parfois, elle en avait honte. Parfois non. Paradoxalement, elle était en colère contre Robin à l’époque. C’était sa manière à elle de se disculper, de se dédouaner de toute responsabilité. S’ils se séparaient, c’était entièrement de sa faute, après tout ! Il n’aurait pas dû la délaisser une bonne partie du mois de juillet, alors qu’elle trimait jour après jour à garder des gosses au centre aéré, pendant que lui vaquait aux quatre coins de la France avec sa colonie d’ados. Il n’aurait pas dû, tout simplement.
Le soir venu, Tiphaine s’ennuyait.
C’était pour ça qu’elle s’était inscrite sur un site de rencontre. D’emblée, Amaury avait su lui parler. D’emblée, il l’avait cernée. D’emblée, il avait su capter son attention. Il avait des mots doux dans son phrasé… plutôt dans son doigté avec le clavier de son ordinateur.
Tenon s’était vite laissée bercer d’illusions. L’ivresse des mots. Avant d’enfin le rencontrer, le jour précédent le retour de Robin. Il lui avait tout de suite plu. Il était beau gosse, faut dire, à l’image de son mec. Un beau brun, les cheveux courts. Un peu moins musclé. Un peu moins bronzé aussi. Mais cela n’avait aucune importance. Ils s’étaient rapidement embrassés dans la chaleur et la moiteur du cinéma.
Puis ils avaient convenu de se revoir discrètement, de prendre leur temps pour voir où cela pourrait les mener. Amaury était parfaitement conscient que Tiphaine avait un petit copain. Cependant, il n’en avait cure. Il convoitait la jeune femme, il la désirait ardemment. Même si leur histoire ne devait durer qu’une journée, il avait une furieuse envie de la posséder, ne serait-ce qu’une fois. Il serait vite comblé au-delà de ses espérances puisque, sept ans plus tard, ils étaient toujours ensemble.
Des projets plein la tête.
Ils recherchaient maintenant une maison du côté de Talence, au sud de l’agglomération bordelaise, après avoir passé la majeure partie de leur temps dans cet appartement au beau milieu de la rue Sainte-Catherine. Un trois-pièces. Lui était commercial et arpentait les routes de Gironde la moitié de la semaine. Tiphaine, elle, était auditrice financière pour le compte de l’entreprise Méréac. Gilles Méréac l’avait fondée en 1983, et depuis, cette dernière n’avait fait que prospérer. Trois ans maintenant qu’elle bossait pour le groupe, au sein du quartier des affaires Mériadeck. Tenon n’avait pas à se plaindre : elle était bien payée, avait pas mal de responsabilités tout en conservant des horaires de fonctionnaire. Elle ne partait jamais après 17 heures du boulot.
Ce train de vie lui convenait parfaitement, en pleine harmonie avec ses propres désirs. Du moins, c’était ce à quoi elle se raccrochait. Tiphaine s’efforçait de croire qu’elle était comblée, alors qu’elle montait dans le tram. Il était bondé, comme tous les jours de la semaine.
Avec satisfaction, elle constata que Robin Baresi ne lui avait pas répondu. Quinze minutes déjà. C’était quinze minutes de gagné, pensa-t-elle, pour ne pas dire de répit. Tiphaine rangea son portable dans la poche de son manteau. Qu’est-ce qui lui avait pris aussi de lui répondre ? Elle secoua à nouveau la tête, perdue dans ses pensées, accrochant fermement avec ses doigts la barre métallique du milieu, sans se soucier de l’assistance tout autour.
Tant pis si on la prenait pour une folle !
C’était le cadet de ses soucis.
Auparavant, Robin lui avait écrit par deux fois en sept ans : pour lui souhaiter son anniversaire le 5 octobre 2015, et en 2018, pour lui souhaiter une bonne année. C’était tout. Bien sûr, à chacun de ses SMS, Tenon avait appliqué la règle d’or : le mépris du silence. Il n’avait pas non plus insisté, ce qui, en soi, l’avait bien arrangée.
Tiphaine le savait : une fois débarquée quai des Marques, elle ne pourrait tenir sa langue. Il faudrait qu’elle raconte cette péripétie à Elsa. La jeune femme en sourit d’avance, connaissant par cœur la réponse rabâchée maintes fois par sa pote : ne jamais refaire rentrer le loup dans la bergerie, cela portait malheur.
Songeuse, Tiphaine sortit du tram, étant arrivée à destination. La vue sur les quais et la Garonne était splendide malgré le temps maussade. Elle aperçut immédiatement Elsa, reconnaissable à sa veste en cuir noire, le portable collé à l’oreille, manquant de se faire renverser par un joggeur.
Tenon lui fit coucou de la main et Elsa la remarqua enfin. Elle vint à sa rencontre, toujours songeuse. La phrase de sa copine revenait et tournait maintenant en boucle dans sa tête, sans vraiment savoir pourquoi.
Sur l’instant, elle se sentit impuissante, incapable de lutter.
Comme une prémonition.
Seulement voilà, Tiphaine ne pouvait imaginer à quel point celle-ci s’avérerait vraie.
10 h 45, Stade des Corsaires, La Tête-du-Bouc
Le coup de sifflet final venait de retentir et Robin Baresi exulta, serrant le poing à tout va.
3-3, score final. C’était ce qu’indiquait le tableau d’affichage. Ses petits protégés étaient revenus du diable Vauvert, sans se renier. Toujours en avançant, dans cet esprit offensif popularisé par les entraîneurs allemands. Baresi songea alors à Thomas Tuchel et Julian Nagelsmann, ses deux autres maîtres à penser du jeu. Derrière Pep, toujours derrière Pep.
L’ancien footeux s’était inspiré de leurs travaux brillants pour mettre en exergue ses préceptes de jeu dans son mémoire de soutenance. Une vraie réussite. Et, grâce à ses connaissances pointues en la matière, Robin avait épaté la galerie.
Une véritable encyclopédie.
Il connaissait tout sur tout, ayant surtout réponse à tout. Un génie de la pensée tactique, mais sans véritable empathie. C’est ce qui était ressorti de son grand oral face aux pontes de Clairefontaine. Qu’importe, l’essentiel était ailleurs : il avait son diplôme d’entraîneur et, grâce à ce dernier, Robin pouvait désormais exercer sa grande passion pour le football aux quatre coins de l’Hexagone, si ça lui chantait.
Reblarchon n’était qu’une étape dans son esprit. Il visait naturellement plus haut, plus grand. Mais plus tard. Il devait d’abord faire ses preuves à l’échelon local. Convaincre ensuite un agent de le représenter face aux instances du football national. Pas gagné, et il le savait.
Baresi avait du pain sur la planche. Cela ne se ferait pas du jour au lendemain. Qu’importe, il avancerait pas à pas. L’objectif étant, un jour, d’entraîner en Ligue 1. Et s’il n’y arrivait pas, la Ligue 2, ce serait déjà pas mal. Après tout, il n’était pas interdit de rêver.
Déjà, il se démarquait indéniablement. De par son caractère volcanique, il enflammait les rencontres de poussins régulièrement. Dernier accrochage en date : ce matin même. À un quart d’heure de la fin, Baresi s’invectiva violemment avec le coach adverse, Brahim Mostar, lequel ressemblait furieusement à l’ancien coach des Wolves, Nuno Espírito Santo. Front contre front sur le bord de la touche, ils avaient quitté leur rectangle vert. L’arbitre avait dû menacer de les exclure tous deux pour que chacun reprenne ses esprits. La faute de cet accrochage incombait entièrement à Robin, et il le savait pertinemment.
Lors du troisième but, synonyme d’égalisation, il n’avait pu s’empêcher de chambrer le coach adverse en se tournant ostensiblement vers son banc, poings serrés en avant, parodiant Didier Deschamps contre la Belgique en demi-finale de la Coupe du monde 2018 :
— « On les a niqués, les gars », clama-t-il à trois reprises. Assez fort pour que son confrère l’entende.
Fou de rage, « Nuno », qui avait déjà peu goûté les remarques précédentes sur la « chance à Dédé » — et il restait poli — ou encore sur son épouse, explosa littéralement devant ce nouvel affront. Mais enfin, pour qui se prenait-il, ce petit merdeux de Robin Baresi ?
Il allait lui apprendre la vie !
Heureusement que les adjoints et les arbitres avaient été là pour les séparer. Sinon, il l’aurait démoli. Et peu importait le mauvais exemple montré aux gosses. Lui, d’habitude si placide, aurait volontiers pris six mois de suspension rien que pour faire taire cet enfoiré !
Fort heureusement, les esprits se calmèrent lors du dernier quart d’heure et, au coup de sifflet final, Baresi fit amende honorable en allant de lui-même serrer la main du coach adverse.
— Excuse-moi pour mon comportement, Brahim. Ça ne se reproduira plus.
Mostar lui avait alors glissé quelques mots doux à l’oreille, lui disant tout le bien qu’il pensait de lui avant de s’éclipser.
Un ennemi de plus !
Pas grave. L’essentiel était le résultat. Ses joueurs s’étaient sublimés rien que pour sa bobine. La gueulante qu’il avait poussée dans le vestiaire à la mi-temps avait donc porté ses fruits.
Une fois de plus, Baresi était fier de ses petits gars.
Pour autant, après les effusions de joie, il n’en oublia pas la carotte : repos lundi soir, ce qu’il leur avait promis s’ils arrachaient la victoire. Mais comme ce n’était pas le cas, pas d’entraînement allégé : à la place, il y aurait une séance de Luc-Léger.
Levée de boucliers.
Pas des enfants, habitués aux folies de leur coach, mais des parents présents dans le vestiaire après le nul héroïque. Baresi s’en amusa. Il n’était pas un ingrat, encore moins un tortionnaire. Le coach capitula devant le tumulte provoqué et annonça qu’à défaut d’une journée de repos, il y aurait un entraînement raccourci d’une demi-heure, sorte de décrassage avec ballon pour demain soir.
Ludique.
Pas question de mourir avec ses idées et de se faire virer par sa direction. Il n’était pas en position de force pour choisir son destin. D’autant que des parents s’étaient déjà plaints de ses entraînements jusqu’au-boutistes qui mettaient les gamins sur les genoux. Alors que lui n’appliquait ni plus ni moins les consignes rigoureuses prônées par Tuchel et Nagelsmann dans la préparation physique.
Bon, OK, ils coachaient des professionnels… et alors ? C’était dès le plus jeune âge que l’on se forgeait un mental de gagnant. Un mental de champion. L’excellence, toujours l’excellence. Regardez Nagelsmann ! 33 ans seulement… Et coach depuis des années en Allemagne, en Bundesliga, dans le plus beau et le plus spectaculaire des championnats de football. On n’a rien sans rien.
Leçon de vie.
***
Après le débriefing avec les joueurs puis le traditionnel point d’après-match avec son adjoint, Bruno Delperrier, Baresi rentra chez lui dans sa Ford Fiesta. Pas la voiture la plus glamour pour un habitant du Cap-Ferret, mais il faisait avec ses moyens. Déjà que ses parents lui avaient pour ainsi dire offert leur maison secondaire du Ferret, face à la mer, il ne se serait pas vu demander le financement de sa voiture. Le coach des jeunes du Football Club de Reblarchon avait tout de même sa fierté. Ford Fiesta d’occasion, payée 5 000 euros au garage Ford d’Arcachon. Mise en circulation en 2012. Il saurait s’en contenter pour l’instant.
Après tout, il avait une grande baraque rien qu’à lui dans le quartier des 44 hectares, pouvait inviter qui il voulait les week-ends, organiser des fiestas quand le cœur lui en disait. De ce fait, Baresi se sentait comme un privilégié.
Bon, il avait quand même environ une heure de route à faire, tous les jours, du Ferret pour rejoindre son lieu de travail à Reblarchon. 65 kilomètres… Une paille. Mais cela ne lui déplaisait pas. Bien au contraire, cela lui permettait de décompresser dans la voiture, de refaire le match dans sa tête. De se calmer, si nécessaire. Et c’était souvent nécessaire ! Et puis, Robin aimait habiter loin du boulot. Ne pas avoir à croiser les jeunes qu’il entraînait à chaque coin de rue était une bénédiction. La tranquillité, le calme ambiant. Baresi était un solitaire dans l’âme. Malgré son tempérament volcanique, il avait besoin de se ressourcer de temps à autre.
***
Il gara la Ford devant le portail quand il entendit son portable vibrer. Il le prit à la main. Fausse alerte : ce n’était qu’un e-mail du magasin de vêtements Jules. Jamais il n’aurait dû donner son adresse mail. Maintenant, ils le harcelaient sans arrêt. Cependant qu’il faisait défiler les notifications, Robin Baresi exulta pour la seconde fois de la journée. Et pour cause : Tiphaine Tenon lui avait répondu.
La première fois en sept ans.
Bon, il devait relativiser : « Salut. Ça va et toi ? » était écrit. Pas de quoi sauter au plafond. Pour autant, elle s’était donné la peine de répondre. Il y avait du progrès. Robin claqua la portière puis se dirigea vers la grande maison, toute blanche, aux baies vitrées imposantes. Il réfléchit quelques secondes, à la recherche de la meilleure stratégie à adopter. Une fois à l’intérieur, s’affalant dans le canapé du salon, il ne tourna pas autour du pot longtemps. Le rentre-dedans restait la meilleure solution, surtout avec elle. Il tenta sa chance à la cantonade :
— Ça va. Disponible cette semaine pour prendre un verre sur Bordeaux, si le cœur t’en dit ?
En attente d’une réponse qui n’arriverait d’ailleurs peut-être pas, Robin Baresi se tordait les doigts d’impatience, son cœur battant à tout rompre. Ne tenant plus, il se leva pour aller chercher une bouteille d’eau dans la cuisine, le portable restant posé face contre la table basse.
À peine avait-il fait trois pas qu’une secousse fit vibrer le verre. Robin s’en retourna, attrapant fébrilement le téléphone, persuadé de la réponse négative. Il se trompa pourtant, et n’en crut pas ses yeux en lisant la teneur de la réponse :
— Je n’ai pas beaucoup de temps… Je suis très prise. Tout au plus, je peux t’accorder une demi-heure un soir vers 17 h 30 - 18 heures. Cela te conviendrait ?
C’était au-delà de ses espérances.
À vrai dire, il n’y aurait jamais pensé, même dans ses plus beaux rêves. Fébrilement, Robin s’empara de son agenda. Sa seule fenêtre était mardi soir. Tous les autres jours, il était pris. C’était cela, quand on était coach sportif : on avait ses journées de libre mais pour ainsi dire jamais ses soirées.
Le revers de la médaille.
— Mardi soir, 17 h 30 au Barberousse, ça serait possible pour toi ? écrivit-il.
La réponse fusa dans la foulée :
— OK
Elle viendrait.
Robin avait tellement de mal à y croire. Pour être franc, il n’y croirait réellement que lorsqu’il la verrait assise à une des tablées, seule, dans la lumière tamisée du bar.
Baresi ne l’avait pas choisi par hasard : il savait que Tiphaine travaillait comme auditrice financière dans un cabinet du quartier des affaires Mériadeck. Lui savait des choses qu’elle ignorait probablement. C’était fou ce qu’Internet donnait comme informations de nos jours. Une vraie mine d’or. Pour le meilleur et pour le pire, songea-t-il.
Rassuré, Robin reposa son portable exactement à la même place. Il jubilait, tournant sur lui-même. L’heure de vérité était enfin arrivée, sept ans après. Que de chemin parcouru depuis… Baresi, tout en repensant au bon vieux temps, porta longuement son regard à travers la baie vitrée. En direction du sable puis des vagues, qui batifolaient au loin, faisant danser les surfeurs sur un rythme échevelé. Une foi inébranlable chevillée au corps.
