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Une histoire, celle d’un premier amour, fragile et indomptable, entre un jeune homme marqué par l’obligation de grandir trop vite et une jeune fille introvertie, rêveuse et discrète. Entre eux, un mélange étrange de passion et de contradictions, quelque part entre la douleur et le désir. Leur chemin les mènera peut-être à s’éloigner, à réapprendre à vivre l’un sans l’autre, pour ne plus exister seulement l’un pour l’autre, mais enfin découvrir qui ils sont vraiment, seuls face à eux-mêmes.
À PROPOS DE L’AUTRICE
Depuis toujours, Marie Lavaud est éprise de romance. Ses propres histoires, elle les a longtemps gardées secrètes, jalousement protégées des regards, jusqu’au jour où elle a décidé de se confronter au monde professionnel. Pour elle, écrire est sa bulle d’oxygène, l’endroit où elle s’évade loin du bruit et de la fureur du monde.
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Seitenzahl: 591
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Marie Lavaud
À fleur d’elle
Roman
© Lys Bleu Éditions – Marie Lavaud
ISBN : 979-10-422-8157-1
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
— J’en ai assez, assez, assez !
Les mains crispées sur la rambarde de l’étage je clame haut et fort ma rage tout en pénétrant dans ma chambre dont je claque violemment la porte derrière moi. J’entends bien faire profiter toute la maison de ma mauvaise humeur pendant que je glisse lentement le long du panneau de bois, les genoux repliés, le menton reposant sur mes bras croisés. Je tente de retrouver un peu de sérénité en effectuant un travail de respiration, une technique apprise lors de l’unique cours de relaxation auquel j’avais assisté, traîné de force, au sens propre comme au figuré par Lola, mon unique meilleure amie. Inspirez, soufflez, inspirez, soufflez ! Peu à peu, le pic de stress redescend lentement, ma colère s’accroche encore au souvenir de mon altercation avec la seule personne qui détient le pouvoir de me déstabiliser. Il en use, en abuse dès que se présente l’occasion de me faire rentrer dans ma coquille, comme ce jour où devant ma famille il me traita de « petite fille immature ». Je concentre mon regard sur un faux Van Gogh accroché entre les deux fenêtres de ma chambre et on peut légitimement dire que Van Gogh n’est pas ma tasse de thé, car je ne trouve pas particulièrement d’attrait à ce tableau représentant un vase de tournesols. Ma grand-mère me fit cadeau de cette œuvre sûrement à cause de ma passion pour le dessin et la peinture qui viennent en complément de ma vraie passion pour l’écriture. Voilà pourquoi depuis plusieurs années le faux tableau d’un vrai peintre orne le mur de ma chambre. Même la vision de ces foutus tournesols n’arrive pas à détourner mes pensées des paroles de cet abruti de débile de Raphaël Santiago de malheur !
Depuis que nous cohabitons sous le même toit, ce mec ou ce que personnellement je qualifie d’énigme vivante, d’être maléfique ou encore de malotru, ne cesse de s’en prendre à moi. Je suis la cible privilégiée de ses moqueries incessantes, de ses attaques verbales, il ne m’épargne rien. Que ce soit sur mon physique, mon âge, mon manque de féminité, peu importe le sujet, ses attaques pleuvent sur moi comme une pluie de météorites et il ne perd aucune occasion de me repousser aussi loin que possible. Je déteste ses regards en biais, ses sourires en coin et pire encore l’indifférence qu’il affiche à mon égard, me signifiant ainsi qu’il est capable de trouver plus d’intérêt à une crotte de chien sur un trottoir qu’à mon humble personne. Certains jours, comme celui-ci par exemple, il me pousse dans mes retranchements et ne semble ravi que lorsque je finis par laisser exploser mon ressentiment. Quand comprendra-t-il qu’en rajouter une couche pèse lourd sur celle que je suis, celle qui chaque jour doit s’arranger avec son tempérament de fille introvertie, ce qui en soi est une plaie et me demande de gros efforts pour sociabiliser.
Raphaël Santiago cumule à lui seul tout ce que je déteste chez les garçons de son âge. Son assurance, son arrogance, son cynisme, cet air détaché de « tout m’indiffère », un air qu’il me réserve et qu’il affiche comme on affiche un trophée. Il ne cesse de souffler le chaud et le froid, chaque fois que je pense trouver une faille dans son armure pour me faire accepter dans son monde, il me repousse toujours plus loin. Je commence à croire que ma seule présence lui rend la vie pénible et pour être honnête cela m’attriste, car je ne sais pas ce que j’ai fait pour qu’il me voie comme un meuble de la maison à qui on ne prête attention que lorsqu’on en a l’utilité. S’il se contentait d’être imbuvable, ce serait un moindre mal. Non ! Il se permet d’être beau jusqu’à l’indécence et comme dit mon amie Lola : plus ce serait trop !
Raphaël est ce genre de mec doté de la posture, du physique et du look de ceux qui apprennent à vivre avec les fêlures d’un passé difficile. Toujours vêtu de noir, il affiche en permanence une moue boudeuse, l’air taciturne d’un garçon brisé qui vous donne envie de découvrir si derrière cette sombre façade on ne pourrait pas trouver quelques nuances plus claires. À de nombreuses reprises, j’ai constatéqu’il pouvait se montrer attentionné et protecteur envers ceux qui rentrent dans ses bonnes grâces. Sauf en ce qui me concerne bien sûr ! Ou alors, il le cache si bien que même si j’étais dotée d’un puissant détecteur, je ne suis pas certaine de le voir. Bien que je préférerais me faire hacher menu plutôt que de le reconnaître, tout le monde à part moi, admet que ce garçon lorsqu’il cesse d’être pénible possède une redoutable tendresse dont l’effet s’avère bien plus dévastateur pour les êtres humains que le réchauffement climatique pour la banquise. Personne, pas même moi, ne peut dire qu’il feint son attitude, son charisme coule de source, il exerce une sorte de fascination sur ses interlocuteurs et sa façon de vous regarder est déstabilisante. On peut raisonnablement dire que Raphaël Santiago est une catastrophe ambulante pour la gent féminine dont je suis. Cette constatation me pousse parfois à me demander si j’aime le détester ou si je déteste l’aimer. Question sur laquelle je refuse de m’appesantir au risque de provoquer un tsunami dans ma vie de solitaire. Je refuse également de m’attarder sur son torse musclé, sur ses yeux en forme d’amandes bordés de longs cils noirs dans lesquels ses iris d’un vert intense illuminent son regard. Si par malheur vous tombez dans son piège, c’est fichu ! Il charme, séduit, hypnotise, captive. Qui est assez fort pour y résister ? En tout cas, pas la pauvre idiote que je suis, qui n’arrive à lui hurler dessus que lorsqu’il me tourne le dos. Dans mes moments les plus sombres, je compare Raph à Kaa, le serpent du livre de la jungle. Confiance… Confiance, aie confiance, Tu parles, sauve-toi, oui !
Depuis qu’on a parachuté Raphaël et sa petite sœur Mia dans nos vies, en un rien de temps, ce garçon a transformé mon univers de rêve en un univers de tourments, sans me laisser une minute de répit. Il se fait un malin plaisir de se jouer de ma timidité, que ce soit devant ma famille ou devant les rares personnes qui gravitent dans mon univers solitaire. Cette façon de me traiter comme une gamine attardée me fait me sentir encore plus nulle et plus gauche que la réalité. Parfois, ça frise l’humiliation, comme la fois, enfin comme l’unique fois devrais-je dire où l’occasion d’être présentée à ses « relations personnelles » s’offrit à moi. Il me traita de manière désinvolte, une fille insignifiante, un boulet attaché à sa cheville, voilà comment depuis plus de deux ans chaque jour je vis un véritable enfer émotionnel auprès de ce mec.
Avant lui, ma vie certes monotone se déroulait en parfaite harmonie avec mon caractère introverti et j’aimais bien être cette fille unique qui évolue dans sa bulle. De nature réservée et solitaire, mon existence tournait essentiellement autour de la lecture, de l’écriture, du dessin mes véritables passions. Je peux m’isoler dans ma chambre des heures durant, un endroit où je suis moi, mon refuge, ma bulle d’oxygène. Je n’ai d’autre amie que Lola, elle est la seule qui quelquefois m’y tient compagnie et pourtant Lola et moi sommes aussi dissemblables que possible. Depuis la maternelle, elle n’a jamais cessé de vouloir m’entraîner dans son dynamique sillage, sa personnalité extravertie m’aide à maintenir un lien social avec le reste de l’humanité. Bonne élève, c’est aux côtés de ma meilleure amie que je traverse mes années de primaire, collège et lycée la plupart du temps dans l’indifférence totale de mes congénères. Ni populaire ni souffre-douleur, je suis noyée dans la masse, un statut qui me convient parfaitement.
Il ne faut pas croire que je sois un être triste, mon comportement vis-à-vis du genre humain ne me vient d’aucun traumatisme quelconque, pas plus que d’une enfance malheureuse. Bien au contraire, j’ai des parents super qui m’abreuvent d’amour et d’attention autant que possible, tout en respectant ma personnalité et mon intimité. Pour être tout à fait honnête, il n’y a que moi et mon manque de confiance pour me barrer la route. Quand Raphaël et Mia furent placés sous la protection de mes parents, cette irruption dans mon petit cocon douillet me fit dégringoler de mon nuage. À la seconde où mon regard croisa celui de Raphaël Santiago, un maelstrom de sentiments déstabilisants atteignit mon corps, mon cœur et mon cerveau d’adolescente. Ils montèrent au créneau et depuis ce jour, ils ne cessent de fluctuer entre haine et passion tant et si bien que je finis par m’y perdre.
Je le déteste, déteste, déteste ! Voilà les mots que je répète pour m’en convaincre moi-même plus que pour en convaincre les autres. Lola avec sa logique personnelle en toute chose en a tiré la conclusion que la haine n’est ni plus ni moins qu’une représentation d’un amour refoulé. Seigneur, c’est quoi cette idée grotesque ? Bien sûr que non, je ne l’aime pas, je le déteste, je le vomis, je le maudis.
— Ève, ma chérie, peux-tu descendre, s’il te plaît ?
Cette voix en provenance du rez-de-chaussée appartient à ma mère ! Je range ma mauvaise humeur dans un coin de mon cœur, descends quatre à quatre les marches du grand escalier et débarque manu militari dans la cuisine où je la découvre derrière l’îlot central en train d’éplucher des légumes. L’épaule appuyée contre la vaste ouverture qui sépare la cuisine du hall d’entrée, les bras croisés sur ma poitrine, je la regarde fredonner un air qui passe à la radio. L’économe dans une main, une pomme de terre dans l’autre, elle se déhanche comme si Beyoncé avait pris possession de son corps. Ma mère possède un joli regard bleu et un doux sourire étire la commissure de ses lèvres lorsqu’elle repère ma présence. Dans ses yeux, je peux lire toute la bienveillance et l’amour que depuis le jour de ma naissance elle m’offre sans retenue.
Cette très belle femme (en toute objectivité) est probablement née avec une prestance toute naturelle. Longiligne, elle possède de longs cheveux blonds et raides, souvent noués en une queue de cheval très basse, ses traits fins et réguliers lui donnent une apparente jeunesse éternelle, je le garde pour moi pourtant, souvent je pense que je me contenterais d’être à moitié aussi jolie qu’elle. Si j’ai hérité de la forme de ses yeux, la couleur des miens tire sur le vert-de-gris, quant à ma chevelure, tout le monde se demande d’où je sors cette longue crinière ondulée de couleur fauve. Ma mère se passionne pour son métier de pédopsychiatre, elle possède même son propre cabinet, on peut dire que les problèmes des enfants, des ados et des jeunes adultes sont son credo, sa passion de chaque jour.
— Ma chérie, peux-tu me rendre un service ? interrompt-elle mes pensées. Comme tu le vois, je suis occupée, il faudrait que tu récupères Mia à l’école ?
Je souffle bruyamment en levant les yeux au ciel pour bien marquer ma désapprobation face à cette demande.
— Pourquoi ne pas demander à l’autre dégénéré qui est dans sa chambre à gratter sa stupide guitare ?
En prononçant des mots aussi durs envers Raphaël, je n’ignore pas que je vais essuyer les remontrances maternelles et m’attirer le regard sévère qu’elle me lance tout en haussant légèrement le ton.
— Ève ! Ce n’est pas la première fois que je te demande de ne pas parler de Raphaël de cette manière, de plus, c’est à toi que je demande d’aller chercher Mia à l’école, pas à lui. Connaissant ma mère, je ne m’attends pas à ce qu’elle en reste là et ne suis donc pas étonnée lorsqu’elle reprend. Dans le cas où tu aurais une objection à formuler, une revendication à faire, ou que sais-je, je te prie de t’en abstenir. Je n’ai aucune intention de fournir un motif à ma demande, est-ce bien compris ?
— Parfaitement compris ! Je tiens quand même à te faire remarquer que ce n’est pas la première fois que je me coltine les obligations de monsieur. Je proteste pour la forme parce qu’en réalité j’adore m’occuper de Mia ! je trouve juste et légitime de te rappeler que Mia est sa sœur, pas la mienne. Je conclus énervée.
Le regard de ma mère en dit long sur mon initiative de remettre les choses en perspective. Pff… Tout comme mon père, elle craque complètement pour Raphaël ! À sa décharge, il se montre toujours aimable et respectueux vis-à-vis d’eux, toujours reconnaissant de l’attention, des soins et de l’affection que mes parents prodiguent à la fratrie. On dirait bien que je suis la seule dans cette maison à faire les frais des sarcasmes de Raph le terrible, limite si je ne dois pas considérer cette attention comme un honneur.
— Je te remercie de cette précision totalement inutile, je dirais même inappropriée, alors pour une fois, peux-tu faire ce que je te demande sans commenter ma décision et ne sois pas en retard, Mia angoisse facilement si nous ne sommes pas à l’heure. Je ne peux pas laisser tomber ce que je suis en train de faire, tu n’as pas oublié que la visite de ce soir est très importante pour l’avenir de Mia.
— Oui, M’an, je sais ! Je te rends service parce que je t’aime et que tu es la meilleure des mamans. Ça, c’est, dirons-nous, ma manière d’amadouer ma mère. Enfin, j’y vais pour Mia, parce qu’elle aussi je l’aime ! Mais que ce soit clair, ce n’est pas pour rendre service à l’autre abruti.
Ma mère lève les yeux au ciel.
— Reçu cinq sur cinq, file, tu vas être en retard.
Je lui envoie un baiser du bout des doigts, dans le hall j’enfile mes tennis avant de passer mes bras dans un gilet afin de suivre au pied de la lettre le dicton En avril ne quitte pas un fils. Un beau soleil de début de printemps brille dans un ciel bleu, l’air est encore un peu frais lorsque je franchis le portillon pour gagner le trottoir en direction de l’école de Mia qui se situe à quelques minutes à pied de notre maison. C’est dans cette même école que j’ai effectué toute ma scolarité jusqu’à la fin du primaire. J’y fis l’apprentissage de la vie en communauté, j’y appris à lire, écrire, compter, j’y rencontrais ma meilleure amie, mais j’y appris aussi que les enfants peuvent être méchants et parfois même faire preuve de cruauté les uns envers les autres.
Les écouteurs de mon MP3 dans les oreilles je chantonne tout en flânant sur le trottoir de ce quartier résidentiel où je vis depuis ma naissance. J’aime les rues de cette petite station balnéaire située au bord de l’océan Atlantique, tout au long de l’année, je m’y sens en sécurité même l’hiver quand la vie se déroule de façon relativement calme. À l’arrivée de l’été, la population triple, la ville s’anime, elle fourmille de vacanciers qui remplissent les campings, les hôtels ou pour quelques semaines les jolies maisons typiques de la région. Avec leurs jardins fleuris, elles s’alignent le long des larges trottoirs bordés de grands arbres plantés à espaces réguliers. En été, les conifères offrent une ombre bienfaisante aux passants et au-delà de cette partie urbanisée et du bruit de la circulation peu dense hors saison, les jours de grand vent, on peut même percevoir les grondements réguliers du ressac de l’océan tout proche.
Maman a raison en disant que ce soir la présence des personnes que nous recevons pour, je l’espère la dernière fois, sera déterminante pour l’avenir du frère et de la sœur. Depuis le jour du drame qui amena Raphaël et Mia chez nous, ces deux personnes travaillent en étroite collaboration dans l’intérêt de la fratrie. Au fil du temps, ils ont fini par nouer avec mes parents des liens que je ne dirais pas amicaux, mais cordiaux, tous ont pour objectif le bien-être du frère et de la sœur. Le rendez-vous de ce soir concerne plus particulièrement Mia, cette entrevue va en partie décider de son futur. Même si le plus souvent Raph me sort par les trous de nez, je souhaite plus que tout au monde que sa demande concernant Mia lui soit accordée.
Quelques nuages moutonneux perturbent l’harmonie du ciel, les oiseaux pépient dans les arbres dont les différentes teintes de vert se déclinent du plus sombre au plus tendre, comme les yeux de Raphaël ! Beurk ! Pourquoi tout à coup ramener des choses merveilleuses à ce cauchemar ambulant ? Complètement fan du printemps, chaque année cette saison me donne l’impression que le monde se régénère, tirant la nature de son long sommeil hivernal. Cette période me donne également des envies d’ailleurs, depuis toujours je me persuade que le printemps m’apportera du nouveau dans ma vie, parce qu’il représente la fin de l’année scolaire, mon anniversaire et qui sait ? Peut-être la saison où l’amour fera enfin son entrée dans mon espace-temps personnel.Ceci serait réalisable dans un monde parfait, mais on peut légitimement dire que depuis dix-huit ans, rien ne se passe tout à fait comme je l’imagine, à part la fin de l’année scolaire et mon anniversaire. Je m’en moque, j’attends chaque printemps avec impatience persuadée qu’un beau jour mes rêves se réaliseront.
La main qui s’abat sur mon épaule m’arrache un hurlement à éjecter les morts de leurs tombeaux. Rendue sourde aux bruits extérieurs par la musique que diffusent mes écouteurs, je n’ai pas entendu les pas derrière moi. Sous le coup de la frayeur, je sautille sur place comme si le sol était soudain devenu brûlant avant de faire volte-face pour me trouver nez à nez avec… Mon meilleur ennemi. Furieuse, je retire mes écouteurs, le fusille d’un regard assassin, alors qu’imperméable à ma colère, il hausse les sourcils. Un début de sourire narquois étire la commissure de ses lèvres tandis que mon cœur tambourine dans ma poitrine sous l’effet de la surprise, Sinon quoi d’autre ? Rageuse, mais soulagée que ce ne soit que Raph et non un quelconque détraqué qui passerait par-là, je lui adresse une réplique acerbe.
— Tu n’es pas un peu débile de me faire peur comme ça ? je lui hurle dessus en faisant de grands gestes.
— Si tu n’écoutais pas la musique à te faire péter les tympans, réplique-t-il placide, tu m’aurais entendu quand je t’ai appelé.
— Peut-être que tu aurais dû me siffler comme un chien, ce serait bien ton genre et qui te dit que je ne me suis pas contentée de t’ignorer ?
— Ton cri de terreur peut-être ?
— Va te faire voir ! Dieu que ce mec m’agace !
Visiblement amusé par ma réaction, il lève les deux mains devant lui en signe de reddition.
— OK ! À la base, je voulais juste te dire que je me charge de récupérer Mia à l’école.
— Certainement pas ! je lâche, belliqueuse. C’est à moi que ma mère a confié cette mission, alors je vais attendre bien sagement la sortie et récupérer Mia comme convenu.
— Je crois que tu oublies un détail princesse, Mia est ma sœur ! Cette fois, il ne plaisante pas, Raph ne plaisante jamais lorsqu’il s’agit de sa sœur etj’aurais bien du mal à le contredire puisqu’effectivement Mia est sa sœur.
Décidée à l’ignorer, je remets mes écouteurs en place et sans plus me préoccuper de lui, je reprends mon chemin pressant le pas afin de mettre le plus de distance possible entre nous. Avec un naturel déconcertant en deux enjambées, il se porte à ma hauteur, passe négligemment son bras autour de mes épaules et de sa main libre, il retire un de mes écouteurs pour me susurrer à l’oreille.
— Tu sais que tu as un très joli petit cul ?
D’un mouvement brusque je retire son bras et manque presque de m’étouffer de rage. Je n’en crois pas mes oreilles, comment ose-t-il me parler comme à une de ces filles avec qui il a l’habitude de traîner ? Ah oui, j’ai oublié de préciser que les filles tombent en pâmoison devant Raphaël Santiago de la même manière que des mouches après une pulvérisation d’insecticide. Ulcérée, rougissante, je cherche une répartie cinglante à lui servir. Devenir rouge comme un coquelicot en sa présence est une habitude horripilante que je n’arrive pas à maîtriser. J’ouvre puis ferme la bouche comme un poisson hors de son bocal et finalement je renonce à chercher une insulte à la hauteur de mon indignation. Pour être honnête, l’envie de prendre le terme « mon joli petit cul » comme un compliment plus que comme une insulte me tente quand même un petit peu. Dans son regard, je vois qu’il attend une réplique cinglante de ma part, mais comme chaque fois que je lui fais face, rien ne vient. Avec l’air le plus naturel du monde, il rétorque.
— Tu as un beau petit cul, ça mérite d’être souligné non ?
— Je t’interdis de parler de mon anatomie et mieux encore je t’interdis de me regarder.
— Si tu ne l’avais pas moulé dans ce jean ultra sexy, mes yeux ne se seraient pas focalisés dessus comme ceux de la moitié des pauvres types que tu viens de croiser.
— Ah, ah ! Très drôle.
Avec une moue de dégoût je retire mon gilet que je noue autour de ma taille et tant pis si l’air frais me donne la chair de poule, plutôt attraper une pneumonie qu’offrir la vision de mon postérieur à son regard.
— Voilà, dis-je, le spectacle est terminé.
— Dommage !
Nous reprenons notre marche, lui, les mains dans les poches de son jean, moi les bras croisés sur ma poitrine. Une nouvelle fois, je stoppe ma progression pour croiser son regard. Il m’agace à être aussi grand, je dois tout le temps relever les yeux pour lui parler. Pour ne pas perdre la face, je m’efforce de contrôler ma colère.
— Comme passer cinq minutes avec toi équivaut dans mon espace-temps à passer une éternité en enfer lui dis-je, je vais te faire confiance pour Mia, tu la récupères, moi je rentre tout droit à la maison. Ça marche ?
Les traits de son visage se tendent, son regard se fait sévère et le ton de sa voix tranchant.
— Tu peux me détester, m’insulter, me maudire autant que tu veux Eve, ne perds jamais de vue que lorsqu’il s’agit de Mia rien ne peut me détourner de mes responsabilités. Je t’interdis de dire ou même de penser, ne serait-ce qu’une seconde, que je puisse m’y dérober.
Je dois lui accorder qu’en tant que frère, il est génial, vraiment au top Mia ne craint rien avec lui à ses côtés. À cause de mon attaque injustifiée, je rougis et pour apaiser la tension entre nous je pose ma main sur son avant-bras avec l’espoir de désamorcer sa colère que je sens bouillonner. Je m’en veux de l’avoir provoqué sur ce terrain miné et ultra-sensible.
— Je suis désolée, Raph, pour ces mots, même si le plus souvent tu me sors par les trous du nez je sais que Mia ne risque rien avec toi, elle est bien plus en sécurité qu’avec n’importe qui d’autre. Je te laisse la récupérer et je vais rentrer à la Maison.
Il retient ma main dans la sienne et cette pression me trouble bien plus qu’elle ne devrait.
— Pourquoi ne pas l’attendre avec moi ? demande-t-il en désignant d’un mouvement de tête le bâtiment devant lequel nous sommes arrivés. Elle sera heureuse que tu sois là.
Occupée à me chamailler avec lui, je n’ai pas prêté attention que nous sommes à quelques pas de la grille de l’école. C’est fou comme ce fichu mec devient attendrissant dès qu’il s’agit de sa petite sœur, la douceur suinte par tous les pores de son être, il est capable de me faire passer en une seconde de la harpie de base, à cette fille dégoulinante de sensibilité. Fais chier Raph !
Lorsqu’il mentionne Mia ce n’est plus le même garçon, en lui je ne trouve rien pour continuer à nourrir mes rancœurs et encore moins le détester. Son regard se fait tendre, sa voix se fait caresse, et j’ai peur d’avoir face à moi le vrai Raphaël Santiago ! Le garçon qui s’évertue à me cacher son vrai visage derrière une attitude détestable dont je suis l’unique bénéficiaire.
La sonnerie de l’école retentit laissant s’échapper une nuée de mini-pouces qui se ruent dans la cour pour rejoindre leurs parents. Je lève la main pour faire signe à Mia qui du regard cherche un visage connu parmi la foule amassée devant le portail. Le sourire qu’elle affiche se multiplie par mille lorsqu’elle voit que son frère se tient près de moi, elle se met à courir aussi vite que ses jambes de petite fille de cinq ans le lui permettent, avant de se jeter en riant dans les bras qu’il lui tend. Il la soulève de terre, la fait tournoyer dans les airs comme si elle était aussi légère qu’une plume. En fait, elle est réellement aussi légère qu’une plume.
Mia noue ses petits bras autour du cou de Raphaël, elle le serre très fort tout en couvrant ses joues de petits baisers. Les voir si fusionnels me fait monter des larmes de tendresse, leur complicité est si évidente, l’amour qu’ils partagent m’atteint en plein cœur. Enfant, j’aurais adoré avoir un grand frère ou une grande sœur pour me protéger des méchants de l’école, mais en ma qualité de fille unique, j’ai dû apprendre à faire mes armes toute seule, car je ne pouvais pas tout le temps me cacher derrière Lola. Ceci expliquant peut-être pourquoi aujourd’hui encore, je me tiens toujours en marge des autres. Je cligne plusieurs fois des paupières pour chasser les larmes qui perlent à mes cils, mon émotivité n’échappe pas à Raph dont les lèvres esquissent un sourire moqueur métamorphosant les traits de son visage. Il reporte son regard sur Mia qui ne cesse de bavarder, le bonheur irradie dans ses yeux, illuminant les traits de son visage trop souvent sérieux et le voir exprimer ouvertement ce sentiment de joie est si rare qu’il se doit d’être souligné. En les voyant tous les deux proches et complices, je constate une nouvelle fois que, bien qu’ils soient physiquement différents, certaines similitudes dans les traits de leurs visages sont flagrantes. Mia est aussi blonde que Raph est brun, elle a la peau aussi claire que Raph à la peau dorée, mais à n’en pas douter tous deux ont hérité des mêmes magnifiques et immenses yeux verts bordés de longs cils, un héritage qui ne peut venir que de leur mère, car ils sont nés de pères différents.
La réalité reprend ses droits dès lors que Raph ouvre la bouche. Sa voix railleuse me tire de mes pensées.
— Tu rentres avec nous, ou tu comptes faire le trottoir ?
Je ferme les poings, pouces en l’air, je lui adresse une grimace profitant de quelques secondes d’inattention de la part de Mia.
— Tu sais que quand tu veux tu peux te montrer d’une subtilité confondante, j’ironise.
— C’est quoi, sutilité ? questionne Mia à qui rien n’échappe bien qu’occupée à faire un signe de la main à une camarade de classe.
— Rien, répondons-nous en cœur. Des trucs de grands, je complète.
Mia nous dévisage tour à tour les bras noués autour du cou de son frère, elle déclare inconsciente de la tension qui règne entre nous.
— Tu ne m’as pas fait un bisou, Vève !
Depuis son arrivée dans notre vie, Mia écorche toujours mon prénom. Suivie en orthophonie, elle fait de rapides progrès, mais continue de m’appeler Vève. Maman dit que pour la petite fille il s’agit plus d’une démonstration d’affection que d’un vrai problème de prononciation et j’adore l’idée d’être spéciale pour elle.
— Désoler ma puce, lui dis-je en me soulevant un peu sur la pointe des pieds pour atteindre sa jolie petite bouille qu’elle penche vers moi.
Je dépose un baiser sur sa joue ronde et douce, cette position m’oblige à me rapprocher dangereusement du visage de son frère, dont le parfum effleure mes narines. Son regard se pose sur ma bouche, le feu envahit mes joues et Mia nullement perturbée se met à gigoter pour descendre des bras de Raph.
— Tu peux me poser, je suis grande, je peux marcher toute seule.
Raph s’exécute et prend son sac à dos en forme de coccinelle pour le glisser à son épaule. Moi je me retrouve à tenir en main Bob le lapin, une peluche miteuse qui lui sert de doudou et qui ne la quitte jamais. Mia glisse une main dans celle de son frère, l’autre dans la mienne, un sourire espiègle aux lèvres, elle nous demande d’avancer tout en se mettant à sautiller et chantonner. De temps à autre, nous la soulevons de concert pour la faire sauter en l’air ce qui la fait rire aux éclats. J’aime le rire de Mia, c’est du bonheur à l’état pur, on devrait faire breveter la joie de vivre de cette gamine qui a si difficilement commencé sa jeune vie. Je me surprends à sourire bêtement alors que Raph m’observe du coin de l’œil un sourcil relevé.
— Quoi ? lui dis-je en mimant les mots au-dessus de la tête de Mia pour ne pas la perturber.
— Rien ! rétorque-t-il de la même manière.
Le portillon de la maison à peine ouvert, Mia nous lâche la main, elle se précipite en courant dans le jardin pour rejoindre la porte d’entrée. Immobiles, nous la regardons s’éloigner dans sa petite salopette en jean, les pans de son gilet bleu flottent au vent et ses longs cheveux blonds rassemblés en deux couettes se soulèvent dans sa course. Elle appuie à plusieurs reprises sur la poignée de la lourde porte de bois qu’elle pousse en y mettant tout son poids et nous l’entendons lancer un joyeux.
— M’an, je suis là ! alors qu’elle pénètre dans l’entrée.
Raph tient toujours le sac à dos coccinelle accroché à son épaule, moi Bob le lapin miteux dans la main. Cet idiot m’adresse un clin d’œil et mon cœur encore plus idiot prend cela pour un signe d’affection et se met à faire des loopings dans ma poitrine.
— Tu viens, petite sœur, on va voir si M’an a préparé un goûter.
Comme d’habitude en quelques mots, il vient de tout gâcher ! d’exaspération, je lève les yeux au ciel et pousse un profond soupir d’agacement.
— Je ne suis pas ta sœur. Débile !
— Je le sais. Grincheuse !
Il me défie du regard, une main tendue dans ma direction et moi faible fille au lieu de la rejeter après une légitime hésitation j’y glisse la mienne le laissant m’entraîner vers la maison où exceptionnellement nous entrons sans nous chamailler.
Le soir venu, l’entretien attendu et redouté concernant Mia semble en bonne voie de résolution. Papa et maman font l’éloge du sérieux avec lequel Raphaël prend soin de sa petite sœur tout en poursuivant avec succès des études à l’école des arts de la ville. Installés sur le grand canapé du salon, se tiennent un juge et une assistante sociale, femme ronde engoncée dans un tailleur à carreaux rouges et noirs qui ne semble pas s’être élargi en même temps qu’elle. Elle le porte sur un chemisier blanc fermé jusqu’au cou, ses cheveux gris tirés en un chignon strict c’est d’une voix neutre qu’elle m’adresse la parole. Je tente d’adopter une attitude décontractée que je suis loin d’éprouver, mon cœur bat trop fort, mes joues rosissent, limite si je ne me mets pas à transpirer tant je me sens stressée. On me précise que ces questions ne sont que consultatives et que mes réponses seules n’influeront pas sur la décision à venir, malgré tout je m’applique à répondre honnêtement.
Celui qui me met le plus mal à l’aise bien que le regard qu’il darde sur moi soit bienveillant, c’est le vieux juge qui avec beaucoup d’attention écoute les réponses que je donne sur les rapports que j’entretiens avec la fratrie. L’assistante sociale me demande si le fait qu’ils vivent au sein de notre famille ne me perturbe toujours pas, avant de m’interroger sur mon sentiment quant à la demande de tutelle formulée par Raph.
— Pensez-vous qu’il soit assez mature pour prendre soin de Mia ?
Sa question me surprend un peu, si mes rapports avec Raph sont parfois, enfin souvent, conflictuels, ils ne remettent nullement en question mon jugement sur le fait que Mia puisse être placée jusqu’à sa majorité sous l’autorité de son frère majeur conjointement à celle de mes parents.
Les bras croisés sur le torse, Raph se tient devant la baie vitrée du salon, il reste invisible à mon regard, les picotements qui parcourent ma colonne vertébrale ne me trompent pas et je devine ses yeux braqués sur moi. La situation du frère et de la sœur est largement débattue avant qu’un long moment plus tard ma mère n’invite tout le monde à rejoindre la salle à manger pour un petit cocktail. Papa dit que c’est une bonne chose d’avoir des relations cordiales avec le juge qui s’implique bien plus qu’il devrait à veiller au bien-être des enfants qu’on lui confie quitte à dépasser ses obligations envers eux. Lors de sa première visite, l’homme nous expliqua qu’il ne pouvait pas suivre de cette manière tous les enfants qu’il place, mais certaines situations demandent une attention particulière. Il dit ne pas toujours faire confiance aux institutions sociales en charge de placer ces mineurs en difficulté, c’est pourquoi il tient à s’assurer en personne que les jugements qu’il rend soient les bons. Il souhaite s’assurer qu’en plaçant dans des familles qui leur sont étrangères les enfants dont on lui confie la lourde charge d’assurer leur avenir, ceux-ci n’auront pas à vivre de traumatismes parfois pires que celui dont ils ont déjà souffert. Rencontrer notre famille lui permet avec satisfaction de constater à quel point Raphaël et Mia y sont parfaitement intégrés.
Au milieu de la nuit quelque chose dans mon inconscient me tire du sommeil, je m’assois précipitamment dans mon lit, l’esprit voguant entre rêve et réalité, je tends l’oreille. Seuls les battements de mon cœur emballé raisonnent dans ma tête quand je jette un œil au radio-réveil qui affiche précisément deux heures douze. Je m’apprête à me rallonger lorsque les plaintes se manifestent de nouveau. Ce ne sont pas de vrais pleurs plutôt de petits couinements intermittents et je comprends immédiatement qu’il s’agit de Mia. Poussée par le même instinct qu’une mère pour son enfant, je rejette ma couette au pied du lit, sans même allumer la lampe de chevet, les pieds nus, je traverse rapidement la chambre pour débouler sur le palier à peine éclairé par un faible rayon de lune en provenance de l’œil de bœuf seul puits de lumière de l’étage. Je me dirige vers la chambre de la petite fille et m’apprête à en franchir la porte restée entrouverte lorsque j’entends la voix grave de Raph qui en douceur rassure sa petite sœur.
La curiosité me pousse à les épier, par l’entrebâillement je le découvre assis dans le rocking-chair auquel il imprime un léger balancement. Mia vêtue d’un pyjama rose est assise sur ses genoux, son petit corps blotti au creux des bras de son frère. La pièce n’est éclairée que par la veilleuse en forme de pomme posée sur la petite table de chevet, Mia tient Bob le lapin coincé sous son bras tout en suçant son pouce qu’elle retire par intermittence, le temps pour elle de poser des questions auxquelles Raph répond en la berçant tendrement.
— Tu resteras toujours avec moi ? demande Mia soucieuse.
— Je te promets que toute ma vie je serai là pour toi.
— Et M’an ? Elle ne va pas partir au ciel, tu sais comme l’autre maman d’avant.
— Non, mon cœur, cette maman et ce papa n’iront nulle part sans toi.
Le silence se fait, Mia semble un peu rassurée. Nous savons tous qu’elle ne se souvient pas de l’évènement dramatique qui l’amena à intégrer notre famille, cependant maman a demandé à Raph de ne pas occulter leur mère biologique et d’en parler avec Mia même si celle-ci ne garde aucun souvenir de la femme qui l’a mise au monde. Raph pose sa joue sur le sommet de la petite tête blonde, il chantonne tandis que sa petite sœur ferme les yeux, je m’apprête à regagner ma chambre lorsque Mia se redresse brusquement comme si soudain elle se souvenait de quelque chose d’important.
— Et Vève ? demande-t-elle l’inquiétude perçant dans sa voix.
— Quoi, ma puce, que veux-tu savoir sur Ève ?
— Elle ne va pas partir ?
— Ève fera toujours partie de notre vie, je t’en fais le serment.
— Je t’aime, Raph.
— Moi aussi je t’aime, petite sœur, dors maintenant, je veille sur toi.
La douceur de cet échange, les inquiétudes de Mia m’émeuvent aux larmes. Je suis une fille ultra-sensible, un rien me donne envie de pleurer ce qui souvent me vaut les moqueries de Raph. J’essaie en vain de les retenir alors qu’elles me picotent les yeux et voilà que maintenant elles dévalent le long de mes joues m’obligeant à me mordiller la lèvre pour ne pas alerter Mia et encore moins Raph. Par moment, je sens cette petite fille si fragile, que l’envie de la prendre dans mes bras, de lui dire à quel point moi aussi je l’aime en est presque douloureuse. Comme Raph, je souhaiterais pouvoir lui promettre que rien de mal ne pourra plus jamais lui arriver, je voudrais lui assurer que je serais toujours là pour elle, mais je me demande parfois si nous pourrons tenir de telles promesses. Je devrais me retirer, regagner ma chambre, pourtant comme une idiote, je reste figée sur le palier, les mains coincées entre le mur et mes fesses. Je me tiens immobile, vêtue de mon short de nuit et d’un tee-shirt trop court, les pieds nus, mes longues boucles rousses en pétard descendent jusqu’à ma taille. Les yeux fermés, je me laisse bercer par les douces inflexions de la voix de Raphaël qui fredonne une berceuse et je n’ose pas esquisser le moindre geste de peur de perturber leur moment de tendresse. Je souhaite me retirer dans ma chambre, mais je n’y arrive pas, j’ignore ce qui me retient, peut-être suis-je juste désireuse de partager ce moment d’intimité avec eux sans m’immiscer dans leur bulle de douceur.
Je ne saurais dire depuis combien de temps je suis adossée au mur, les yeux clos et pas besoin de les ouvrir pour savoir que Raph se tient maintenant à proximité de mon corps. C’est épidermique, je devine sa présence toute proche, je peux même percevoir sa respiration régulière alors que je m’oblige à garder les yeux clos. Je devine ses mains en appui de chaque côté de mon visage, la caresse de son souffle tiède sur ma joue me chamboule, j’aimerais me mentir et me dire que je ne ressens rien, mais sa présence s’insinue dans la moindre fibre de mon être. Je m’astreins à respirer calmement quand sa voix sensuelle murmure à mon oreille.
— Alors comme ça on m’espionne ?
Timidement, j’ouvre les yeux, je suis obligée de les lever pour croiser son incroyable regard. Raph me domine de sa haute taille, il me semble encore plus grand que d’ordinaire peut-être parce que c’est la toute première fois que nous nous trouvons dans une relative intimité et que nous nous tenons aussi proches l’un de l’autre. Vêtu d’un pantalon de pyjama et d’un tee-shirt noir qui moule son torse sculpté par des heures de sport, je ne sais où poser mon regard pour qu’il ne devine pas les idées inappropriées que cette proximité fait naître dans mon esprit. Je me mets à mordiller l’intérieur de ma lèvre pour l’empêcher de laisser passer le gémissement qui menace de s’en échapper. Lorsque son torse frôle la pointe de mes seins, je prends une profonde inspiration avant de bredouiller bêtement.
— Mia pleurait, je ne savais pas que tu étais déjà auprès d’elle, je ne voulais pas vous espionner, simplement la rassurer parce que j’ignorais si tu l’avais entendu.
Une de ses mains quitte le mur, elle vient se poser sur mon visage, son pouce se promène lentement sur ma joue, cette caresse inattendue qu’il m’offre fait dérailler mon cœur, mon cerveau cesse de fonctionner, mes jambes deviennent du coton quand sa bouche se rapproche dangereusement de mes lèvres. Merde, j’ai l’impression d’être paralysée, s’il m’embrasse je vais défaillir et au matin ma pauvre mère ne retrouvera sur le parquet du palier que le corps liquéfié de feu sa fille. Je presse mes paupières pour ne plus voir son regard dans lequel je me noie lentement, mon cœur tambourine si fort dans ma poitrine qu’il doit sûrement en percevoir les battements, mon corps est secoué de tremblements. Sans oser y croire, je reste dans l’attente de sentir sa bouche se poser sur la mienne, cependant elle se contente d’effleurer ma joue pour s’approcher de mon oreille dans laquelle il murmure :
— Tu peux toujours rêver avant que ça n’arrive, Eve ! Retourne dormir, je veille sur Mia.
Il déplace légèrement son corps musclé pour me libérer, je ne sais comment je réussis à me décoller de la cloison. Confuse, je m’éloigne tremblante de honte et de frustration à la pensée qu’encore une fois la douceur de ses gestes m’a induit en erreur. Il s’est comporté de telle façon que je pensais vraiment qu’il désirait m’embrasser, j’ai envie de hurler des injures lorsque je me pelotonne sous ma couette, mais tout ce que je peux faire, c’est laisser couler les larmes de frustration et de rage à cause de l’imbécile que je suis. Encore une fois, je me suis montrée assez naïve pour penser qu’il désirait vraiment m’embrasser, son comportement ambigu me rend de plus en plus sensible, voir paranoïaque, je ne comprends pas grand-chose à ce garçon. Je dois vraiment le dégager de mes pensées ou un jour je vais finir par y laisser ma santé mentale.
Au matin, je pénètre dans la cuisine les yeux bouffis après avoir peu dormi, trop pleuré, les cheveux emmêlés à force de me tourner et retourner en tous sens et la probabilité de ressembler à une folle échappée d’un asile est à son maximum. Ce matin, je suis certaine de ne pas avoir grand-chose d’humain. Mia babille joyeusement avec son frère, elle ne semble pas avoir gardé de traces de son cauchemar nocturne. Maman dit qu’à cet âge-là le sommeil des enfants est réparateur ce que ne démentent pas les joues roses de plaisir de la petite fille ni ses jolis yeux qui brillent de bonheur. Assis sur un haut tabouret, un coude posé sur l’îlot, la tête reposant dans sa main, Raph l’écoute babiller jusqu’à ce que ma présence attire son regard. Si jamais il s’avise de faire la moindre remarque sur mon physique, je trouverai très tentante la possibilité de lui faire avaler sa tasse de café par les trous de nez. Heureusement, Mia fait diversion :
— Bonjour, Vève !
Machinalement, je m’approche d’elle pour déposer un baiser dans ses cheveux avant de me traîner jusqu’à la machine à café.
— Salut, Mia, bien dormi ? lui dis-je cachant un bâillement derrière ma main.
— J’ai un peu pleuré cette nuit, mais mon frère il m’a fait un câlin, après j’ai dormi.
Je lève les yeux au ciel par-dessus sa petite tête, je réplique ironiquement tout en faisant une grimace.
— Il est tellement gentil ce frère !
Raph s’apprête à m’adresser une remarque que je suppose blessante, mais l’entrée de ma mère qui débarque dans la cuisine dans sa version « working girl super pressée » le stoppe net alors qu’elle lance à la cantonade.
— Coucou, les amours, bien dormis ?
Raph et moi répondons en même temps un : non grognon ! tandis que Mia répond un grand Ouiiii…
— Je vois ! Allez, ma puce, presse-toi, dit ma mère s’adressant à la petite fille. Je dois te déposer chez la nounou avant d’aller au bureau, il faudra qu’un de vous deux la récupère à seize heures chez Mme Henri pour la déposer à son cours de danse, qui s’en charge ? Raph lève le doigt en premier.
Espérant qu’elle s’en tienne à cette unique question, je lui tourne le dos les yeux rivés sur la machine à café comme si par télépathie celle-ci pouvait remplir ma tasse plus vite et faire disparaître Raph.
— Et vous les jeunes quelque chose de prévus aujourd’hui ?
— Me tenir éloignée de Raphminator peut-être ? Je marmonne avec l’espoir que personne ne m’entende, lorsque je sens ses doigts me pincer la hanche.
— Aïe ! Je m’écrie plus par contrariété que par douleur.
— Quoi ? se défend Raph l’air innocent.
Je le fusille du regard.
— Mais Maman, il m’a pincé, je me plains, grognon.
— Ève chérie, à dix-huit ans… Pardon, je reprends à dix-huit ans moins trois jours, tu ne penses pas avoir passé l’âge de rapporter et de crier au scandale pour des broutilles.
— Je voudrais t’y voir toi s’il te pinçait.
— Ça suffit tes enfantillages, quant à toi, Raphaël, cesse un peu de l’asticoter, surtout quand elle est dans sa version épouvantail grognon du matin. Et voilà ! Ça va être encore de ma faute. Pff… J’en ai marre de ce mec !
Je fais le tour de l’îlot, ma tasse à la main, la mine boudeuse, je me pose sur un haut tabouret en ronchonnant.
— Non, mais je ne le crois pas ça ! Ma mère qui s’allie à l’ennemi !
J’ai dû ronchonner un peu trop fort, la réaction de ma mère ne se fait pas attendre.
— Que ce soit bien clair pour tout le monde, dit-elle en haussant légèrement le ton. Dans cette maison, il n’y a pas de clans, pas d’ennemis, il n’y a qu’une famille aimante qui fait de son mieux pour vivre en harmonie. Et la marmotte elle plie le chocolat dans le papier alu peut-être !
Rassemblant sa veste et sa sacoche, elle s’adresse à Mia qui dessine sur une feuille, ignorant nos chamailleries.
— Mia, mon petit chat, nous devons partir, laissons ces deux grands bêta régler leurs affaires entre eux. À ce soir, les enfants, je vous aime ! dit-elle, entraînant Mia derrière elle.
— Je vous aime, lance joyeusement la petite fille avant que la porte d’entrée ne se referme et que le silence ne retombe dans la maison.
Raph fait mine d’ouvrir la bouche, mais avant qu’un son ne franchisse la barrière de ses lèvres, je lève un doigt menaçant dans sa direction tout en lui adressant un regard sévère. Ce matin, je ne suis pas d’humeur à me laisser faire docilement.
— Même pas tu la ramènes toi, je ne veux pas t’entendre, je ne veux pas te voir, tu n’existes pas tu n’es qu’une invention diabolique faite pour me pourrir la vie. Alors, silence !
Dans un éclat de rire, il quitte la pièce, ses fesses magnifiques moulées dans un jean noir. Où est donc passé son pantalon de pyjama ?
— Je te vois ! Tu mates mon cul.
Le rouge me monte aux joues avant de piquer du nez dans ma tasse, je marmonne entre mes dents serrées.
— Même pas vrai ! Menteuse que je suis.
En ce début d’après-midi, vêtue d’un jean slim, d’un simple tee-shirt blanc et d’un blouson léger, je rejoins Lola devant le centre commercial. Lola, on ne peut pas la rater ! elle est aussi chatoyante que je suis classique, elle est aussi pétillante que je suis réservée. Vêtue d’une salopette bariolée, ses longs cheveux bruns tressés à l’africaine retenus en partie dans un turban, elle me fait de grands signes pour attirer mon attention. Avec sa fougue et son exubérance naturelle, elle se suspend à mon cou et plaque deux baisers sonores sur mes joues avant de passer son bras sous le mien pour m’entraîner à l’intérieur du centre commercial.
— Comment va ma meilleure amie ? dit-elle, enjouée, alors que sans enthousiasme je réplique.
— Bien ! Elle va bien, me dit-elle d’un air sinistre ! complète Lola en grimaçant.
— Je t’assure, je vais bien, arrête de dire que je suis sinistre. Je ne suis pas sinistre !
— OK, si tu veux, on fait quoi de notre après-midi ?
— Je ne sais pas, comme tu veux !
Devant mon enthousiasme débordant, mon amie m’adresse une grimace.
— Alors, voyons ! De quoi ai-je envie ? Je n’aime pas du tout quand elle fait cette tête-là, généralement ça ne présage rien de bon.
Elle tapote ses lèvres du bout de l’index et fait mine de réfléchir quelques secondes avant de déclarer :
— Que pourrions-nous faire un mercredi après-midi dans un centre commercial ? J’ai trouvé ! s’exclame-t-elle si fort qu’elle attire sur nous les regards de quelques passants. Si on draguait un mec, après on se fait un plan à trois, achève-t-elle « saconnerie » dans un éclat de rire. Qu’est-ce que je disais ? Jamais rien de sérieux ne sort de la bouche de cette fille.
— Ça ne va pas mieux, toi ! je réplique, dépitée face à ses idées toujours plus loufoques.
— Tu ne proposes jamais rien, on finit toujours par faire ce que je décide, peut-être qu’à un moment ou à un autre tu pourrais t’exprimer et dire ce que toi tu as vraiment envie de faire !
— Bon d’accord je choisis. Je lève les yeux au ciel, pose mon index sur les lèvres. Voyons voir qu’aimerais-je faire avec ma folle de copine ? Du shopping peut-être ? J’ai le shopping en horreur, mais entre ça et le plan à trois déjà qu’à deux je n’ai pas encore testé, mon choix est fait. Parfois il m’arrive de me demander si à dix-huit ans je ne suis pas la dernière fille de notre lycée à être encore vierge.
— Tu vois ! ce n’est pas si difficile réplique Lola satisfaite de mon choix.
Nous nous dirigeons dans une boutique que Lola affectionne particulièrement. Pendant qu’elle s’affaire autour des portants, je promène un regard désabusé ne trouvant pas grand-chose à mon goût, trop coloré, trop voyant, trop simple, trop triste, en résumé je trouve tout trop quelque chose. Mon amie court en tous sens, comme si elle craignait qu’un mauvais génie ne ferme la boutique avant que ses yeux laser n’aient pu scanner l’espace pour débusquer la pièce originale qui la mettra dans tous ses états. Je regarde autour de moi sans rien fixer de particulier, de temps à autre j’entends Lola s’extasier tenant à bout de bras un vêtement pour lequel contre toute logique elle me demande de lui donner mon avis.
— Tu en penses quoi Chou ? Ah oui je me dois de préciser que Lola ne sait pas m’appeler autrement que Chou !
Pour en revenir au bout de tissus qu’elle tient en main, je pense que si je veux garder mon unique meilleure amie, il ne vaut mieux pas que je donne mon avis. J’ai encore du mal à déterminer si cette création probablement sortie de l’imagination d’un styliste fou est une robe, une combinaison, où pourquoi pas une veste longue. Pour couper court à un éventuel débat qui s’annonce interminable, je m’abstiens de faire part à Lola de ma réflexion sur la chose qui pend au bout de ses doigts, je me contente de lever les pouces en signe d’assentiment.
— Je l’adore, s’exclame-t-elle excitée par sa trouvaille, je crois que je vais craquer, en fait je craque déjà ! elle est pour moi cette robe du tonnerre de l’enfer Ah ! parce que c’était une robe heureusement que je me suis tue. Tu n’as rien vu qui te plaît, enchaîne-t-elle tandis que je la regarde stupéfaite en me demandant si elle a sérieusement le secret espoir que je me sois penchée sur le sujet. L’esquisse d’un sourire aux lèvres, je me contente de secouer négativement la tête.
Pendant que Lola fait la queue à la caisse et afin de ne pas avoir l’air d’une empotée asociale, je fais semblant de m’intéresser aux vêtements suspendus sur le portant qui se trouve devant moi. Dans la galerie un éclat de rire peu discret attire mon attention, je relève la tête, ce que je vois me laisse bouche bée. Une fille aussi fine qu’une liane avec de longs cheveux blonds et une poitrine si généreuse que c’est à vous filer des complexes se déhanche accrochée au bras de Raphaël. Avec angoisse, je regarde le couple s’avancer dans la direction de la boutique. Pour être certaine que mes yeux ne me trompent pas, je les fixe avec insistance et non ! Je ne me trompe pas, c’est bien Raph qui se pavane avec « miss discrétion » pendue à son bras et comme si ce n’était pas suffisant qu’il se trouve dans le même périmètre que moi, le couple s’arrête devant la vitrine de la boutique. Raph le bras passé autour de la taille de la fille lui murmure quelque chose à l’oreille et de nouveau son rire aigu et peu discret résonne dans la galerie, j’en ai la chair de poule. Ses lèvres retroussées laissent voir une rangée de dents blanches, les crocs en moins elle me fait penser à une guenon hystérique. Elle rit si fort que c’est à croire que Raph vient de lui raconter la blague la plus hilarante du monde, comme si Raphaël Santiago avait l’habitude d’être drôle. À moins que ce soit quelque chose qu’il réserve aux autres. Pas à moi !
De la même manière qu’une catastrophe naturelle peut se produire sans signe avant-coureur, les yeux de Raph plongent directement dans les miens. Prise de court, je m’empresse de plonger derrière le portant où je me tiens accroupie le cœur battant comme une enfant prise en flagrant délit de chapardage. Volontairement je fais glisser sur le sol quelques objets de mon sac comme pour faire croire qu’ils sont tombés par inadvertance et je fais mine de les ramasser. Tassée sur moi-même, j’écarte la rangée de vêtements pour y glisser ma tête afin de voir si le couple maudit se tient toujours devant la vitrine. Une main vient se poser sur mon épaule et tout mon corps se tétanise. Seigneur, ayez pitié de moi, faites que ce ne soit pas lui. Je relève la tête pour découvrir avec soulagement que cette main appartient à Lola qui me dévisage un sourcil relevé et les bras croisés sur sa poitrine.
— Dis-moi Chou, tu comptes examiner les ourlets de ces pantalons un par un ? demanda-t-elle très sérieusement.
Je ramasse les quelques objets épars pour les remettre dans ma besace avant de me redresser lentement. Un bref coup d’œil dans la galerie, je retiens un ouf, de soulagement en découvrant que Raph et l’arrière-petite-fille de Cheeta s’en sont allés. Je tente maladroitement de me justifier auprès de mon amie.
— C’est mon sac, il est tombé, je bafouille en guise d’excuse.
— Tu m’en diras tant ! C’est fou quand même ces sacs qui sont animés d’une vie qui leur est propre, rétorque-t-elle moqueuse.
Je hausse les épaules, prends un air choqué face à son scepticisme. Comment ose-t-elle mettre ma parole en doute ?
— Quoi ? Il est tombé, je ne l’ai pas fait exprès. Et bing ! encore un coup à mon karma à cause de ce maudit Santiago.
Elle secoue la tête de telle manière que je comprends qu’elle ne croit pas un traître mot de mon mensonge puis elle glisse son bras sous le mien et m’entraîne de nouveau dans la galerie.
— Dis-moi, tout à l’heure ce n’était pas ton… disons frère adoptif, avec cette fille blonde ?
Je regarde Lola avec exaspération, elle mieux que quiconque n’ignore pas que je suis fille unique. Agacée, je rétorque fermement.
— Combien de fois dois-je répéter que je n’ai pas de frère ?
— Bon, OK ! Ton demi-frère.
— Je n’ai ni frère ni demi-frère, je suis fille unique, tu te souviens ?
— Bien sûr que je m’en souviens, je te taquine. En tout cas il est de plus en plus canon ce mec qui n’est ni ton frère ni ton demi-frère ! Il est à tomber.
— J’en sais quoi moi s’il est canon ? Tu crois que je n’ai rien d’autre à faire que de le regarder. Beurk Eve c’est laid de mentir à sa meilleure amie. Et re bing pour le karma. Je dois effectivement admettre avoir remarqué que Raph est plutôt pas mal, peut-être même très beau, voire craquant. Mouais ! Lola à raison, il est vraiment canon ce mec. Grrr…
— Alors là, chapeau Chou, s’exclame-t-elle. Je ne sais pas comment tu fais pour vivre dans la même maison que cette gravure de mode sans t’y intéresser ! Si un mec comme ça vivait sous le même toit que moi, tu peux croire que je sauterais tous les soirs dans son lit ! Moi aussi si j’étais plus belle, plus dévergondée, plus courageuse. En résumé, si je n’étais pas moi !
— Pfff ! Il est nul comme mec ! dis-je en toute mauvaise fois. Changeons de sujet, je n’ai pas envie de passer l’après-midi à parler de lui, il me gâche suffisamment la vie sans qu’en plus il ne vienne s’immiscer dans les moments où je suis avec mon adorable et unique meilleure amie. Au rythme où je débite les mensonges à cause de ce type, j’aurais plus de chance de voir ma prochaine vie que celle de devenir la petite amie de Raphaël.
— OK dac, j’ai compris, dit Lola, revenons à nos moutons. On organise une fête pour ton anniversaire ? demande-t-elle pleine d’espoir.
Un non ! retentissant passe la barrière de mes lèvres, devant l’air atterré de Lola, je m’empresse d’adoucir ma réponse.
— Ce que je veux dire c’est que ce n’est pas la peine, tu te souviens qu’en dehors de toi je n’ai pas d’amis. Peut-être une ou deux vagues connaissances du club de lecture. Un endroit que Lola évite avec la même détermination que je mets à éviter les lieux où l’on fait la fête. Tentais-je sans trop y croire.
Sans étonnement, je vois Lola me dévisager les yeux écarquillés comme si je venais de proférer une menace de mort.
— Heu… Non merci, sans façon, un anniversaire par essence doit être amusant, on boit, on danse, on drague, enfin tu vois ce que je veux dire ? Pas du tout ! Allez donne-moi carte blanche et je t’organise la fête d’anniversaire de dix-huit ans la plus, « hype » de la ville. On ne peut tout de même pas laisser passer ça incognito s’exclame-t-elle surexcitée à l’idée de m’organiser une fête. Moi si je peux !... Voilà ce que je te propose, enchaîne-t-elle. Mes parents partent tout le week-end alors nous aurons la maison rien que pour nous, je me charge des invitations et de l’organisation, toi tu n’auras qu’à te faire belle et te laisser porter. C’est ton anniversaire et tu vas être la reine de la soirée ! Voilà bien la dernière chose dont j’ai besoin. Rien que d’y penser, cela me donne de l’urticaire et l’envie de m’exiler sur une autre planète me traverse brièvement l’esprit.
— Je ne sais pas si… tentais-je une nouvelle fois d’argumenter mollement sachant qu’elle ne m’écoute plus.
— Tss… Tu n’as pas ton mot à dire, ce sera mon cadeau. Allez, viens, on va te chercher une tenue pour la soirée la plus folle de cette année.
— Sérieux, lol, tu es certaine ? Elle m’interrompt à nouveau.
— Certaine, allez, zou ! ma Chou, allons te dégoter une tenue méga, super sexy ! Je crains le pire !
