À l'ombre du Dodo - Marie Delannoy - E-Book

À l'ombre du Dodo E-Book

Marie Delannoy

0,0

Beschreibung

L'ombre du Dodo nous embarque dans les rêveries de Shakeel, un idéaliste au grand cœur, amoureux de la faune et de la flore mauricienne. Mais aussi dans la poursuite des rêves de grandeur de son frère jumeau Ritesh, qui pour satisfaire ses ambitions sociales est prêt à compromettre ses valeurs éthiques et familiales.
Une perception différente d'un même amour maternel va les pousser dans des trajectoires de vie diamétralement opposées et potentiellement lourdes de conséquences...


À PROPOS DE L'AUTEURE


Marie Delannoy est une enseignante et artiste bruxelloise. Elle enseigne le théâtre et le français. Quand elle ne donne pas cours, elle sort sa casquette artistique et travaille alors comme dramaturge ou metteur en scène. Durant son temps libre, elle écrit des romans, des pièces de théâtre ou des poèmes. En 2020, elle a publié un recueil de poèmes "Atypique".

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 221

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



 

 

 

 

 

 

 

À l’Ombre

du Dodo

 

 

 

 

 

 

 

Marie Delannoy

À l’Ombre

du Dodo

 

roman atypique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© 2022Éditions du ZebrycorneChaussée de Valenciennes 1377801 Irchonwelz — Belgique

 

Imprimeur: BoD-Books on Demand

12-14 rond-point des Champs-Élysées, 75008 Paris

Impression : Books on Demand, Norderstedt, Allemagne

 

Illustration : pixabay.com – bergslay-1151140/

ISBN : 978-2-931210-07-9

mai 2022

 

 

 

 

 

À Loren

 

 

 

 

 

 

 

« Les blessures du plus profond amoursuffisent à faire une assez belle haine. »

Malraux,La condition humaine.

 

 

Chapitre 1 : Au commencement, un dodo…

 

Deux petits corps se faisaient face sous un soleil de plomb. La chaleur de ce mois de janvier ne semblait pas perturber le moins du monde Shakeel et Ritesh qui menaient manifestement un dur combat psychologique. Leurs poings serrés et leurs moues boudeuses donnaient très clairement le ton aux passants : ils ne s'aimaient pas. C'est à un match de tennis de table que leurs regards nous conviaient. L'échange de haine régulier et oculaire était pratiqué avec un acharnement et une efficacité quasiment chirurgicale. Comment deux gamins d'à peine sept ans pouvaient-ils  en venir à se détester à ce point ? Ni le chant ni la beauté des tchitrecs de paradis tout proches ne parvenaient à les faire sourciller. Un peu plus loin, à l'ombre des filaos liés les uns aux autres par les épines pour offrir à la population locale un parasol naturel, des gamins en culottes courtes commentaient la scène :

— Ils sont comme ça depuis combien de temps ?

— Deux heures...

— Je ne comprends pas pourquoi ils agissent comme ça. Ils sont pourtant frères, non ?

— Oui, mais il parait que ce n'est pas simple d'avoir un jumeau.

Les deux garçons aux teints foncés et aux longues chevelures bouclées se ressemblaient à s'y méprendre. C'était bien là, le nœud originel de tous leurs problèmes. Dès les premiers instants de leurs existences, leur mère les avait enveloppés dans une même affection. Depuis leur naissance, ils recevaient les mêmes vêtements, des baisers  d'intensité égale, les mêmes compliments,… La maman, pensant agir pour un mieux armée uniquement de son amour, ne réalisait pas qu'elle aiguisait jour après jour la haine fraternelle qui croissait inexorablement.  Shakeel et Ritesh étaient en recherche constante d'individualité. Ils avaient besoin d'exister par et pour eux-mêmes; mais ce n'était guère aisé. Malgré une très grosse différence de caractère, leurs performances physiques et intellectuelles étant à l'évidence équivalentes. Dès lors, ils cherchaient inlassablement leurs forces et faiblesses propres afin d’acquérir enfin un statut unique dans le cœur de leur mère.

Depuis plusieurs années déjà, ils se livraient à ce genre de combat psychologique, en vain…

Soudain, une voix fruitée et chaleureuse se fit entendre :  

— Ritesh, Shakeel, le repas est prêt. Venez manger mes chéris !

— On arrive, répondirent en cœur les jumeaux trop heureux de mettre un terme à leur confrontation stérile.

Ils se dirigèrent d'un pas léger vers leur maison. Enfin, maison était peut-être un terme trop élaboré pour qualifier ce qui leur tenait lieu de logement. Quatre poutres en bois supportaient tant bien que mal un assemblage de tôles rouillées de couleurs et de tailles différentes. À même le sol, la terre. Partout la misère régnait souveraine sur ses sujets la crasse et la pauvreté. Mais, de ce lieu non reluisant, une délicieuse odeur de bœuf mariné et d'achards émanait. La petite famille mangea gaiement. Ce n'était pas tous les jours comme ça, loin de là. Aumisha travaillait à la décharge de Roche-Bois. Sa subsistance était permise par le recyclage et le recel des déchets qu'elle y trouvait. Ce métier, guère glorieux, lui permettait de nourrir plus ou moins correctement ses deux garçons.

Après s’être sustentés, vint le moment préféré de Ritesh et Shakeel : la traditionnelle histoire racontée par leur maman. Ils s'installèrent tous les trois dans un coin de la bicoque sur des coussins colorés.

— De quoi vas-tu nous parler aujourd'hui maman ? demanda Shakeel tout excité.

— Je vais vous raconter l'histoire d'un oiseau extraordinaire qui s'appelle le dodo.

— Pff… un oiseau… Tu ne pourrais pas nous parler plutôt de pirates ? rouspéta Ritesh.

— Mais non, maman. C'est très bien ! Nous t'écoutons, répliqua gentiment Shakeel qui n’était jamais d’humeur contraire.

— Non, je plaisantais maman. On t'écoute, ça sera super comme d'habitude !

Aumisha se rengorgea et se mit à raconter.

 

Il était une fois un paradis. Non,... il ne se trouvait pas dans les cieux. Il se situait en plein océan indien à l'est de Madagascar. Dans ce lieu idyllique vivaient en parfaite harmonie des tortues géantes, des poissons et des multitudes d'oiseaux tels que des perroquets, des tourterelles, des merles, des huppes, des perdrix grises, des oies, des flamands roses,... et des drontes. Tous s'aimaient et vivaient dans la paix loin des hommes.  

Malheureusement, un individu dont la cruauté égalait la puissance décida d'accoster sur cette île paradisiaque. Ce marin portugais se nommait Petro de Mascarenhas. Dans un élan d'égocentrisme maladif, il décida de nommer les terres sur lesquelles il venait d'accoster les îles Mascareignes. Partout, il raconta sa découverte d'un paradis terrestre où vivent loin des hommes des espèces animales extraordinaires. C'est ainsi qu'il donna envie au Prince batave Maurits de devenir le digne possesseur de ces îles. Ce dernier envoya donc plusieurs bateaux là-bas. C'est comme ça qu'en 1613, des marins hollandais mirent pied sur l'île qu'ils appelèrent Maurice. Je vous laisse deviner le pourquoi de ce nom.

Les matelots étaient affamés après leur long voyage. Ils cherchèrent donc sur l'île de quoi se ravitailler. Tout ce qui était attrapable finissait en ni une ni deux dans leurs intestins carnassiers.

C'est là que commença le cauchemar des drontes. Il faut savoir que les drontes étaient des oiseaux tellement gentils qu'ils étaient incapables de faire le moindre mal à quiconque. Ils avaient une allure marrante : un énorme corps duveteux de dix kilos encadré de deux ailes. Ces dernières étaient si petites qu'elles ne lui permettaient pas de voler. Sa tête n'était pas en reste au niveau de l'originalité : de teinte grise, elle était pourvue d'un long bec fort crochu s'ouvrant juste sous ses yeux. Les hommes trouvèrent immédiatement cet oiseau grotesque et se mirent à le massacrer pour se nourrir mais aussi par simple cruauté. Les dodos, c'est ainsi qu'ils furent nommés pour souligner leur imbécilité, furent tués en masse.

Septante ans, après leur découverte par les hollandais, ils étaient déjà tous morts occis par la bêtise humaine...

Mais une merveilleuse légende raconte que certains dodos se sont enfuis par une nuit de pleine lune sur un radeau remorqué par des dauphins. Ils se sont réfugiés sur une île inconnue des hommes et cachée par les nuages. Ils y vivent depuis lors heureux entourés de plein d'espèces animales merveilleuses.

* * *

 

— Waw ! Maman, c'est une merveilleuse histoire que tu nous as raconté là ! Moi, je suis sûr que ce n'est pas une légende. Les dodos vivent toujours aujourd'hui et moi, quand je serai grand, je les retrouverai et les ramènerai sur notre île, dit dans un souffle le jeune Shakeel sous le poids de l'émerveillement.

— Tu es un imbécile Shakeel ! Tu crois toujours tout ce qu’on te raconte sans réfléchir. Les dodos sont morts. Une légende ne peut pas être vraie, c'est pour ça qu'on l'appelle ainsi. Les hommes avaient besoin de manger et ils ont eu raison. Ils étaient plus intelligents que ces stupides oiseaux. Les faibles meurent, les forts restent. Ainsi va la vie ! répliqua abruptement Ritesh.

— Mais enfin, Ritesh... Tu en as une drôle de manière de concevoir l’existence. C'est toi qui a raison mon Shakeel chéri, les dodos sont très certainement toujours vivants. Continue de rêver. La vie appartient aux rêveurs. Les songes sont le sel de l'existence, ne l'oublie jamais ! Viens dans mes bras que je te fasse un gros bisou.

Pour la première fois en sept ans, Aumisha venait d’émettre une préférence et avait différencié ses jumeaux. Shakeel se laissa aller à la douce étreinte maternelle. Ritesh, quant à lui, sortit dans la cour de la cité lumière en lançant mille imprécations mentales à son frère. Des larmes de rage coulaient à flots sur le visage angélique du gamin transformant progressivement ses traits en un masque de douleur. Il venait de grandir prématurément en plongeant la tête la première dans le lac jalousie.

Le jeune garçon n'eut dès lors plus qu'une obsession : être le plus beau, le plus intelligent… bref, le meilleur en tout pour devenir le préféré de sa maman et ridiculiser par la même occasion son imbécile de frère.

 

 

 

 

Chapitre 2 : Homo Novus

 

Mouvements du pied gauche, croisement puis décroisement de jambes, craquements de doigts,... Ritesh ne tenait plus en place. Qu'est-ce que son patron pouvait bien vouloir lui dire ? Il ne l'avait vu qu'une fois lorsqu'il avait été engagé; depuis lors, il menait son activité professionnelle à sa guise sous l'œil bienveillant de ses collaborateurs. Un tel honneur pouvait aussi bien être un signe positif que négatif. Pour l'occasion, Ritesh avait sorti la grande tenue : un costume trois pièces noir dont le haut avait été taillé sur mesure par un des plus grands couturiers parisiens. Il était passé la veille voir le coiffeur. Il avait opté pour une coupe définitive de sa toison indisciplinée de jeunesse. Le jeune homme jeta un regard dans la vitre  pour jauger l'effet qu'allait produire sa nouvelle apparence sur son patron. Il avait bien fait d'adopter un coiffage gominé en arrière, cela rehaussait son pouvoir de séduction et mettait en évidence le léger collier de barbe qu'il se plaisait à tailler chaque matin. Au-delà de son reflet, s'étendait une vue imprenable sur la capitale française.

 

Quel chemin il avait accompli pour en arriver là : de la Cité Lumière, son bidonville natal, à Paris, ville lumière. Et c'était uniquement lui, avec son intelligence vive, qui avait fait briller ces deux lieux. Depuis, sa prime enfance, il s'était appliqué à l'école; ce qui lui avait permis l'octroi d'une bourse pour la prestigieuse University of Central Lancashire au Royaume-Uni. Là, il avait étudié le droit immobilier avec brio. Son diplôme en poche, il s’était pris à rêver d’un avenir grandiose : un appartement de grand luxe, une femme issue d'une grande famille, des enfants brillants, un métier qui lui rapporterait un salaire à six chiffres,...

 

Tout s'était précipité un soir d'été où il reçut un coup de téléphone de France. Son curriculum vitae intéressait une grande boîte internationale dont le siège était basé à Paris. Ah, Paris !!! Rien que d'y penser son cœur avait fait des embardées. Un trajet en Eurostar et quelques entrevues plus tard, il possédait un poste dans l'entreprise avec à la clef de magnifiques perspectives d'avenir selon les dires du patron. Depuis ce jour-là, il avait travaillé sans relâche jours et nuits. Il devint bien vite un habitué des journées de quatorze heures. Rien n'avait d'importance aux yeux de Ritesh si ce n'est gravir au plus vite les échelons de la société. Une conséquence logique de cet acharnement ne pouvait qu'être gratifiée d'une belle promotion. Néanmoins, le jeune homme ne pouvait s'empêcher d'avoir des pincements au ventre et les mains moites.

— Monsieur Singh. Quel plaisir ! Prenez donc la peine de rentrer dans mon bureau.

Un homme de taille imposante venait de faire son apparition dans la salle d'attente, il semblait bien disposé et tout dans son attitude respirait une profonde décontraction intérieure. Cela rassura Ritesh qui s'empressa de frotter ses mains à l'arrière de son pantalon Armani. Les deux hommes se serrèrent la main et Monsieur Durieux gratifia même le juriste d'une accolade emprunte d'une réelle sympathie.

— Bonjour Monsieur Durieux.

— Installez-vous mon petit Ritesh. En fait, puis-je me permettre de vous appeler Ritesh ?

Le jeune homme s'empourpra et acquiesça timidement de la tête. Son patron reprit :

— J'ai ici devant moi votre CV et le rapport de vos activités annuelles. Force m'est d'admettre que tout cela est tout bonnement remarquable. Premier de promotion à l'université reçu avec la plus grande distinction et quel travail dans notre entreprise. Je suis admiratif ! Quel parcours ! Je vois que vous êtes originaire de l'île Maurice…

Ritesh grimaça. Jusqu'ici, personne ne s'était arrêté sur sa nationalité. Il est vrai que ses origines plus que modestes ne cadraient pas avec un poste à hautes responsabilités et il le savait parfaitement. Ce problème le rongeait énormément et le poursuivait jusque dans ses rêves. Si seulement il s'était écouté et avait changé de nom… Quel dommage, l'entrevue avait si bien débuté. La félicité laissa progressivement place à la honte. Il ne savait plus que fixer. Si ses jambes n'avaient pas été tétanisées, il serait parti sans demander son reste.

— Je trouve cela très intéressant. Nous avons des projets immobiliers là-bas, un capital important est en jeu. Mais traiter avec la population locale n'est pas simple. Nous aimerions bien avoir un intermédiaire intelligent qui puisse les convaincre tout en servant nos intérêts. J'ai tout de suite pensé à vous. Vous possédez l'intelligence requise, les contacts sur place et un talent de négociateur indéniable…

Monsieur Durieux poursuivit encore pendant un petit temps. Mais Ritesh était loin, très loin... Ainsi, on ne lui en voulait pas. Ses origines ne constitueraient pas un frein à son avancement que du contraire… Jamais, il n'aurait pensé un tel scénario possible.

— Je vous propose qu'on se retrouve chez moi ce soir pour un dîner en famille. Nous y serons plus à notre aise pour discuter. Êtes-vous disponible ce soir ?

— Euh, oui. Bien sûr Monsieur Durieux.

— Parfait ! Voici ma carte. Je vous attends à dix-neuf heures. Je vous présenterai ma femme et ma fille.

— Merci beaucoup Monsieur. À ce soir donc ! Passez une agréable journée.

— Merci Ritesh !

En sortant du bureau, Ritesh ne put s'empêcher d'esquisser un petit bond de joie. Quelle chance inespérée ! Il allait enfin occuper un poste digne de son intelligence. Quand sa maman saurait cela…

Pendant la journée, il se repassa en boucle la conversation dans sa tête. Il voulait ainsi s'assurer qu'il n'avait pas rêvé. Il réalisa alors qu'il n'avait pas vraiment perçu la nature du travail qu'il allait devoir effectuer à Maurice. Il espérait qu'on ne lui demanderait rien d'illégal. Le boulot c'est bien mais trahir ses frères de sang, c'est autre chose. La journée se passa ainsi pour le jeune juriste : entre rêveries et questionnements.

Le soir venu, il se présenta chez Monsieur Durieux, qui vivait dans une magnifique maison de maître, un bouquet de fleurs à la main pour son hôtesse. Il fût introduit par un valet dans la grande salle de séjour richement meublée. Là, il vit une somptueuse jeune femme brune au décolleté vertigineux qui lui souriait.

— Ritesh je présume... Père m'a énormément parlé de vous. Il ne fait que vanter vos mérites à longueur de temps. Vous l'avez ensorcelé et je dois dire que je le comprends.

Ritesh sourit bêtement à cette créature sortie tout droit d'un magazine de mode. C'est là qu'il sut que Monsieur Durieux pourrait lui demander n'importe quoi. Il accepterait.

 

 

 

 

Chapitre 3 : Côté cour, côté jardin

 

Non, ça ne pouvait pas être possible… Il devait rêver. En général, ils ne s'aventuraient pas sur cette partie de l'île. Il devait en avoir le cœur net. Le jeune homme se leva délicatement pour s'approcher de l'oiseau. Farouche, à la vue de ce géant à la crinière en bataille et en haillons, il s'envola en direction de la Route Royale.

— Non !!! Je ne te veux aucun mal ! Je voulais juste t'observer. Ne pars pas par là-bas, il va t'arriver des malheurs. Tu risques de te faire écraser par une voiture ! lança-t-il désespérément.

L'oiseau, manifestement perturbé, n'eut que faire des conseils prodigués par Shakeel. Une seule chose l'importait : retrouver un lieu où il pourrait vaquer à ses occupations en toute quiétude. Cela faisait maintenant plus d'une heure qu'il cherchait désespérément le chemin de son domicile, sans succès. Tout à coup, des fruits rouges écrasés sur le bitume attirèrent son attention. Le pigeon rose atterrit en plein milieu de la circulation après avoir accompli un piqué d'une rare beauté. Shakeel fut partagé entre l'émerveillement et l'horreur de la situation. En l'espace de quelques secondes, il retrouva ses esprits et se rua au milieu des voitures en gesticulant et hurlant comme un beau diable :

— Stoooooooooop !!! Ne roulez plus, il y a un pigeon rose qui s'est égaré. Il ne faut surtout pas l'écraser ! Oh ! Vous m'écoutez ?

Shakeel hurlait à n'en plus finir. Sans connaître sa nature passionnée, on aurait pu aisément le prendre pour un psychotique, un drogué ou un fou. Les automobilistes le regardaient incrédules se demandant s'ils devaient plutôt rire ou pleurer de la situation. Mais aucun ne se préoccupait du pigeon qui avait tranquillement élu domicile au beau milieu de l'artère la plus fréquentée du coin. En désespoir de cause, Shakeel se jeta juste devant la voiture qui menaçait directement le volatile. L'automobiliste freina violemment mais ne put l'éviter. Le jeune homme fut violement projeté vers l'arrière le tout dans un brouhaha assourdissant mêlant le crissement de freins, les cris de terreurs des passants et les gémissements de douleur de Shakeel. Peu coutumier des agressions auditives, le pigeon rose reprit sa route dans l'indifférence générale.

Tout le monde se pressa en quelques secondes autour de l'accidenté afin de lui apporter des premiers soins mais également pour analyser de plus près l'énergumène.

— Ça va Monsieur ? Vous allez bien ? demanda une charmante touriste qui faisait du shopping dans le coin.

Shakeel redressa lentement sa tête. Tout tanguait autour de lui. Que lui était-il arrivé ? Ah oui, le pigeon. Il regarda partout autour de lui. Ne le voyant pas, il fut pris d'un excès de panique. Il se leva et se mit à repousser la foule qui s'était amassée autour de lui avide de cancans. Il ne détestait rien de plus au monde que le fait de se faire toucher par des inconnus.

— Le pigeon ? Où est le pigeon ? articula-t-il difficilement encore sous le choc.

— Il n'y a pas de pigeon monsieur. Restez bien assis, les secours vont arriver. Mais surtout calmez-vous !

Shakeel eut un mouvement de rejet vis-à-vis de cette bonne âme qui tentait juste de lui venir en aide. Il se leva, poussa tout le monde et tel un possédé se mit à courir en direction de l'océan en appelant son pigeon à plein poumon. C'est ainsi qu'il se retrouva en quelques enjambées sur une magnifique plage de sable blanc. Il regarda partout autour de lui dans l'espoir de revoir ne fut ce qu'un instant ce magnifique oiseau afin de s'assurer qu'il se portait bien.

Soudain, il se fit ceindre d'une corde par l'arrière. Il n'eut pas le temps de réagir. En ni une ni deux, Shakeel se trouva ligoté, impuissant, au sol, sous la menace d'un révolver. Trois paires d'yeux lui jetaient des regards mauvais.

— Que fais-tu ici ? La plage est interdite aux morveux de ton espèce !

— C'est… Le pigeon… Je voulais vérifier qu'il aille bien... Je ne faisais rien de mal, je vous le jure, répondis le Mauricien perturbé au plus haut point.

— De quel pigeon tu parles ? Ne te moquerais-tu pas de nous par hasard ? demanda le deuxième garde.

— Non, j'ai vu un magnifique pigeon rose, une espèce endémique près de chez moi. Ce n'est pas habituel, j’ai lu de nombreux ouvrages à son propos et je peux vous assurer que rien de tout cela ne soit normal, il ne s'aventure jamais par ici. J'ai voulu m'approcher mais il s'est enfui. Il a failli se faire écraser sur la Route Royale. Je veux juste le retrouver pour m'assurer qu'il ne lui soit rien arrivé de fâcheux.

— Mais oui, c'est ça, une espèce endémique... Tu te fous de notre gueule!!!!! hurla le premier homme.

Son cri fut ponctué par les grognements puissants du molosse qui les accompagnait écumant de rage. Shakeel comprit alors la nature de sa gaffe : il s'était aventuré sur une zone de plage exclusivement réservée aux touristes. Les pouilleux comme lui étaient des éléments indésirables aux yeux des touristes qui préféraient rester dans une douce ignorance quant à la nature du lieu qui les accueillait. Satanés richards ! À cause d'eux, il allait passer un sale quart d'heure. Il ne lui restait plus qu'à subir…

À Grand Baie, deux univers se côtoient. La région possède un magnifique jardin composé de magnifiques plages, de villas, d'hôtels de luxe et de belles rues aux commerces et lieux de détentes hétéroclites. Sa cour, séparée de son jardin par le mur de la honte – la Route Royale, est emplie de déchets. Des rebus humains, dont le gouvernement ne veut s'occuper  ayant pour seule perspective d’avenir le croupissement dans des zones marécageuses insalubres en proie à de nombreuses maladies, y vivent. La drogue, la prostitution, les réseaux de pédophilie s'y déploient inexorablement soigneusement caché des mieux nantis par divers artifices.  Les pauvres ne rapportent rien, c'est bien connu. Alors, autant privilégier les zones de plaisance et flatter l'égo de ceux qui possèdent un portefeuille bien garni. C'est ainsi que progressivement la région de Grand Baie se transforma en un paradis pour les uns et en enfer pour les autres.

— Mon dieu ! Qu'est-ce qui t'es arrivé Shakeel ?

Le jeune homme venait de rentrer péniblement chez lui. Son corps était tuméfié de toutes parts, un filet de sang séché parcourait son visage et certaines de ses côtes étaient manifestement cassées. En proie à de vifs sanglots, il raconta ses mésaventures à sa mère qui l'écouta compatissante. Elle lui apporta tout le réconfort qu'elle était à même de lui prodiguer. Pour lui changer les idées, elle orienta délicatement la conversation sur un point qui était très cher au cœur de son fils : le dodo.

— Où en sont tes recherches sur le dodo ?

— Je continue de me documenter. Je commence à connaître un rayon sur le sujet. Je me demande même si je ne devrais pas écrire un livre sur eux. Je pourrais même y insérer les dessins de drontes que j'ai réalisés.

— Mais c'est une merveilleuse idée mon Shakeel chéri ! Si tu as besoin d'aide, n'hésite pas ! Je suis là.

— C'est gentil maman mais je désire le faire seul à mon idée, lui répondit-il avec son éternel sourire.

Tout à coup, un bruit sourd se fit entendre. Quelqu'un frappait sur la tôle. Aumisha se leva et alla voir qui venait lui rendre visite à cette heure si avancée de l'après-midi. Deux hommes en complet foncé de grande qualité et aux lunettes de soleil Prada se tenaient dans l'entrée d'un air décidé.

— Bonjour Messieurs. Que puis-je faire pour vous aider ? leur demanda-t-elle.

— Madame, nous avons une proposition à vous faire, répondit l'homme avec une voix qui n'encourageait guère au dialogue.

 

 

 

 

Chapitre 4 : Raison ou envie, il faut choisir !

Paris XVIe, Président Wilson.

 

Au sixième étage d'un bel immeuble, magnifique appartement de 240 m² en parfait état avec balcon et vue imprenable sur la Tour Eiffel et la ville de Paris. Il se compose d'une galerie d'entrée décorée par un artiste de renom ouvrant sur une vaste réception, une salle à manger et une suite de maître avec dressing et très belle salle de bains. Puis, viennent une deuxième chambre, une salle de bain en suite et un bureau. Grande cuisine super équipée. Service. Décoration très raffinée. 4 600 000 €.

Ritesh ne parvenait pas à lever ses yeux de l'annonce. Qu'est-ce qu'il voulait acquérir cet appartement ! Cela constituerait le point culminant de sa carrière et il pourrait enfin faire venir sa mère à Paris pour lui montrer quel fils merveilleux il était devenu. Mais pour cela, il fallait encore trouver de l'argent. Beaucoup d'argent. Comment allait-il y arriver ?

— Ritesh ! Tu as une seconde à m'accorder ? demanda Monsieur Durieux qui venait de faire irruption brusquement dans son bureau.

— Aaaaaah ! Vous m'avez fait peur beau-papa ! Mais oui, je peux vous accorder un entretien dès maintenant si vous le désirez, répondit-il en rougissant comme un enfant pris en train de faire une grosse bêtise.

Les deux hommes s'installèrent confortablement dans les deux fauteuils de cuir rouge qui se trouvaient près des fenêtres. De là, Ritesh espérait que son patron ne puisse pas voir l'annonce sur son ordinateur. Mêler boulot et famille pouvait avoir des points positifs ou négatifs; aujourd'hui, la tendance était très nette…

— Mon cher, je n'irai pas par quatre chemin : la situation à l'île Maurice est catastrophique.

— Que voulez-vous dire ? s'étonna Ritesh.

— Le littoral est surchargé. Toutes les parcelles exploitables sont vendues. Nous n'avons plus un mètre carré à proposer à l'achat aux investisseurs étrangers. Or, la demande n'a jamais été aussi importante qu'à l'heure actuelle. Les autres régions de l'île sont entre les mains d'autres firmes. Le secteur est bouché, du moins sur la côte.

— Et dans les terres ? N'y a-t-il pas moyen d'acheter des terrains ? tenta timidement le Mauricien d'origine.

— C'est compliqué. Je vais vous montrer. Regardez cette carte de la région de Grand Baie.

Monsieur Durieux sortit de la farde qu’il tenait en main un plan détaillé de la région et le présenta à son employé. Puis, il se mit à lui exposer la situation de façon doctorale.

— Toute la pointe de l'île est occupée jusqu'à la Route Royale. De l'autre côté de cette artère importante, se trouvent des bidonvilles qui se nomment Camp Carol et Cité Lumière. Derrière eux, s'étendent d'énormes zones marécageuses inexploitables. Notre seule chance pour asseoir notre suprématie immobilière sur la péninsule serait de convaincre la population locale de mettre la clef sous le paillasson. Et c'est là que vous rentrez en jeu mon très cher beau fils.

En entendant les explications de Monsieur Durieux, Ritesh pâlit. On venait de lui demander de mettre à la porte sa propre famille, ses amis et ses voisins. Où pourraient-ils se loger s'ils étaient