À la lueur de nos âmes - Alicia Laplanche - E-Book

À la lueur de nos âmes E-Book

Alicia Laplanche

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Beschreibung

Pour Diana, la réalité est dérisoire. Quand tout n'est que mensonge et injustice, elle préfère voir éclore, dans son esprit, les rêves d'un horizon radieux. Pour Eden, la réalité est illusoire. Quand le règne de son père n'est que théâtre, il préfère noyer sa révolte dans l'hypocrisie et errer dans une vie qu'il pense maudite. Deux âmes éveillées dans un monde endormi. Depuis que la guerre fait voler en éclats le pays, les héritiers de chaque région se sont réfugiés dans la Demeure de Sa Majesté. Méfiante, Diana n'a qu'une intuition : accorder sa confiance à personne. Puis vient sa rencontre avec Eden, le fils de Sa Majesté. Les ténèbres de son regard sont comme un supplice auquel Diana tente de résister. Or, elle ne sait pas que le jeune homme est le seul à pouvoir lui dévoiler la vérité. Cherchant un sens à leur existence, ils se demandent si l'espoir peut encore fleurir sur une terre où toute destinée est orchestrée...

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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À toutes les âmes trouvant refuge dans l’imaginaire

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

1.

Le soir peignait le ciel d’une couleur orangée. Le paysage me faisant face avait revêtu sa robe d’automne et une douce odeur boisée m’enivrait. La pointe de ma botte rencontra le sol dans un bruit sec. Ce simple mouvement redonna de l’élan à la brise qui se remit à bercer les feuilles dans leur chute. L'une d'entre elles vint se poser à mes pieds lorsque je descendis du carrosse. Une main vêtue d'un gant blanc m'invita à relever la tête.

- Mademoiselle de Sully ?

Un valet d'un certain âge me souriait avec bienveillance. Je ne pus répondre à son sourire et attrapai simplement sa main en retour. Il m'était impossible de sourire. Du moins pour le moment.

Je me levai en ajustant ma robe avant de m’envelopper dans le long manteau de velours rouge que le valet me tendait. Je tenais beaucoup à ce manteau, c'était un cadeau de mon père. Il me l'avait offert avant de partir défendre notre région. Lorsque je le portais, l’illusion qu’il était encore à mes côtés me berçait.

Je pris le temps d'observer le lieu inconnu qui m'entourait. Seul le chant des oiseaux se joignait au calme régnant. L'air frais du soir faisait danser mes boucles rousses. Je laissai une dernière fois l'oxygène soulever ma poitrine avant de faire face à ce qui serait ma nouvelle demeure pour les prochains mois. L'immensité du bâtiment me donnait le vertige. Des tuiles d'un bleu roi recouvraient le toit. Des lignées de fenêtres se dressaient sur la façade principale et reflétaient les quelques rayons de soleil échappés de la forêt de chênes qui nous encerclait.

Je devais me faire à l’idée. Au vu de la tournure des événements, aucun choix ne m’avait été laissé. La guerre avait éclaté et je devais me réfugier dans l’inconnu de ces terres. Mon père étant à la tête d’une des régions menacées, ma place était ici, parmi tous les autres jeunes héritiers voués au même sort. Ces murs assureraient notre sécurité le temps que les tensions s’apaisent. Pourtant, plus j’observais les alentours et plus je me sentais vulnérable.

La voix du valet me ramena à la réalité :

- Le voyage s'est-il bien passé, Mademoiselle ?

Je pris sur moi pour articuler quelques mots, dissimulant mon trouble :

- Le trajet fut hélas un peu long, mais pas des plus déplaisants, je vous remercie.

Il s'engagea dans l'allée principale, m’incitant à le suivre. Des fleurs aux couleurs fanées bordaient le chemin. Elles semblaient nous guider à travers les buissons parfaitement taillés du jardin à la française. Les graviers craquaient sous nos pas. J’essayai de me faire la plus légère possible afin d'en amortir le son.

- Suis-je la première arrivée ? demandai-je en remarquant notre isolement.

- Non, Mademoiselle... Si je puis me permettre, vous êtes la dernière personne attendue.

- Oh, je vois…

Je baissai la tête et remarquai mes valises qui se balançaient aux bouts de ses bras. À présent, elles étaient les seuls souvenirs du foyer familial.

- Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle de Sully. Vous êtes arrivée avant l’heure du dîner alors Sa Majesté ne remarquera pas votre retard.

Bien que son titre laisse entendre le contraire, Sa Majesté n’appartenait pas à un rang plus élevé que celui de nos pères. Seulement, étant l’hôte de ces murs, nous restions sous son commandement. Le respect qu’on lui devait ne pouvait s’estomper. Le valet reprit :

- Sa Majesté ne peut malheureusement pas vous accueillir à cette heure-ci, mais votre tante est déjà arrivée. Elle s'assura de votre bonne installation en ces lieux.

J'esquissai une grimace. De tous les membres de ma famille, ma garde était confiée à la personne que j'appréciais le moins ; Tante Hélène. Il en était ainsi depuis que les ronces du paradis m’avaient retiré ma mère. À mon plus jeune âge, l’orage de son décès s’était abattu sur mon cœur. Ma tante, veuve, avait été désignée pour combler le néant de cette présence maternelle. Seulement, elle ne lui ressemblait en rien. Elle ne jurait que par le paraître. Le tableau luxueux que dessinaient les environs devait la ravir.

Je relevai ma robe afin qu'elle ne balaie pas les escaliers du perron que je m’apprêtais à monter. Une grande porte en bois était entrouverte comme pour nous inviter à entrer. Le valet me fit signe de passer devant lui.

- Après vous, Mademoiselle.

Dans la seconde où je m’engageai, mon regard se remplit d'admiration ; un hall d'entrée dans toute sa démesure s'étendait devant nous. Son sol était tapissé, le plafond orné de lustres, les escaliers et leurs rambardes semblaient de marbre. Certes, mon père était également Seigneur d'une demeure des plus importantes, mais la différence de richesse se reflétait au travers du moindre détail.

- Diana !

Je me retournai. Une silhouette féminine accourait vers moi. Malgré la distance, j’avais déjà reconnu cette voix criarde et cette allure raide.

- Dieu merci, te voilà enfin. Ton carrosse ayant pris du retard, je commençais à me faire du souci. Quel soulagement de te retrouver !

Une déferlante de mots s’échappa de sa bouche. Comme toujours en sa présence, la fatigue me submergeait. Et comme toujours, elle ne cessait d'observer mes moindres faits et gestes. Elle rejetait, sur mes frêles épaules, la pression qu’elle s’imposait elle-même. Tout devait être parfait. Le valet vint à ma rescousse.

- Mademoiselle, je m'en vais porter vos valises dans votre chambre. Je vous souhaite un bon séjour parmi nous.

Il s'inclina, prêt à s’éclipser. Je le retins à la dernière seconde :

- S’il vous plaît, comment vous appelez-vous ?

Ses yeux s’écarquillèrent. Il semblait comme estomaqué par mon audacieuse requête.

- Euh…Charles, Mademoiselle. Je m’appelle Charles.

Je le gratifiai d’un sourire :

- Et bien Charles, je vous remercie !

Alors qu’il s’inclina de nouveau pour prendre congé, je pus deviner l’ombre d’un sourire sur son visage. Je me doutais qu’on ne devait pas souvent le considérer de la sorte. Je l’observai s’éloigner, le regard perçant de ma tante braqué dans mon dos. Elle attendit à peine que le valet soit hors de portée pour s’énerver :

- Puis-je savoir ce qu’il te prend ?

- Qu’y a-t-il ? demandai-je, d’un ton volontairement innocent.

- Dois-je te rappeler que nous ne sommes plus dans la pauvre campagne de ton père. Ici, il y a des règles à respecter, jeune fille. Les domestiques ne sont pas tes amis. Alors, je te demanderai de ne pas leur adresser la parole ainsi. Cela peut paraître très déplacé aux autres jeunes de ta caste.

Je me moquais grandement de ce que pourraient bien penser les autres réfugiés de ce château. Tous ces héritiers n’étaient éduqués qu’au pouvoir qui les attendait. Je n’avais pas pour plan de me lier d’amitié avec de telles personnes. Tante Hélène se trompait si elle pensait que je deviendrais hypocrite, comme elle, afin d’intégrer la cour de Sa Majesté.

Voyant que je gardai le silence, cette dernière m’entraîna dans l’allée principale.

- Allons.

Je la suivis de près, sans lui adresser la parole, tandis que nous empruntions le large escalier. Mes doigts glissèrent le long de la rambarde lisse et la fraîcheur du marbre effleura ma peau. Une fois les marches gravies, je prenais le temps de mémoriser le trajet emprunté pour m'approprier au plus vite les lieux. Tante Hélène avait pris à droite, puis à gauche pour finalement arriver dans un couloir plus restreint. Elle s'arrêta devant la porte de ma chambre qui s’ouvrit dans un léger grincement.

- Voici l'endroit où tu passeras tes nuits, indiqua-t-elle. Nombre de tes affaires ont déjà pris place dans les différentes armoires. Je te laisse ranger celles manquantes et on se retrouve à dix-neuf heures précises, dans la salle à manger.

Arrivée à l’entrebâillement de la porte, elle se retourna et me lança, d’un ton perçant :

- Je ne tolérerai aucun retard de ta part, surtout pour ton premier soir. Sa Majesté doit avoir une image de toi irréprochable.

Sur ces mots, la porte claqua sur sa silhouette sévère. Je pouvais enfin souffler. Ma tête bascula en arrière et la somptuosité des moulures au plafond fut révélée par la faible lumière extérieure, filtrant à travers les rideaux. Dans chaque coin, des couples d’anges brandissaient une couronne florale et le reste des reliefs formaient des arabesques féeriques. Les murs étaient peints d’un blanc laiteux. À chaque extrémité, je distinguais des portraits de personnes m’étant inconnues. Ils étaient peints et sublimés par des cardes en or. Le lit à baldaquin, au centre de la pièce, attirait la fatigue qui commençait à me ronger. Mais je luttais, plaçant le reste de mon énergie dans le rangement de mes affaires.

Un doux sourire se dessina au coin de mes lèvres à la vue de la mallette en vieux bois polis qui se tenait fièrement, au pied de la porte. Je la saisis d’une main délicate et la posai sur une commode afin de l’ouvrir. Aussitôt, une douce odeur d’encens se mariant aux fleurs séchées embauma la pièce. Du bout des doigts, j’effleurai les bouquets de plantes séchées et les fioles minutieusement ordonnées. Ici reposaient les souvenirs qu’il me restait de ma mère. En ces temps où la religion dirigeait les âmes, ma mère, elle, avait trouvé la paix dans une autre pratique. Certains considéraient cela comme de la sorcellerie. De mon point de vue, c’était plutôt une forme d’alliance entre la nature et les intentions. Lorsque ma mère s’envola hors de ce monde, affaiblie par la maladie, elle m’avait enseigné la vision qu’elle avait de celui-ci. Par la suite, j’avais maintenu ces rituelles, en conservant la mallette.

J’empoignai un bâton d’encens et l’enflammai sous le feu d’une allumette, afin de purifier la pièce. Je fis des allersretours, embrumant la chambre d’un délicat parfum boisée. Cela avait pour intention de chasser les mauvaises énergies. Ne voulant pas m’attarder trop longtemps, je rangeai rapidement la mallette sous mon lit, de peur qu’on la découvre.

J’étais fin prête à accepter ma nouvelle vie. Je me plaçai à ma coiffeuse et commençai à me préparer pour le dîner, redoutant d’entendre ma tante crier à nouveau. Le calme se perdit alors dans l’immensité de la chambre.

On donna trois coups à la porte.

- Entrez, dis-je simplement.

Une jeune femme dont l'âge devait se rapprocher du mien, passa son visage aux traits fins dans l'ouverture. Sa timidité se cachait derrière la frange formée par ses cheveux châtains.

- Bonjour Mademoiselle, je me présente, Ophélie, votre dame de compagnie. Puis-je ?

Ma dame de compagnie ? Personne ne m’avait averti de sa présence. Je lui fis tout de même signe d’approcher :

- Enchantée Ophélie ! Je vous en prie, entrez. Vous me voyez dépourvue, personne ne m’a informé de votre venue.

- Vraiment ? Navrée de l'entendre, Mademoiselle. Sachez que je ferais de mon mieux pour vous servir dorénavant.

- Je n'en doute point.

Je lui offris un faible sourire, mais non des moins sincères et repris :

- Voyez-vous, je me suis déjà vêtue. Toutefois, vous tombez à merveille. Je suis en pleine bataille avec mes cheveux. Pourriez-vous m'aider ?

Elle s'exécuta dans la seconde et vint à ma coiffeuse. D’instinct, elle fit danser des mèches du bout de ses doigts et les assembla en un chignon parfaitement relevé, sur le haut de ma tête. L’obscurité du soir atténuait leurs reflets de feux.

- Vous êtes d’une beauté éblouissante et à la fois si délicate, Mademoiselle. Je ne peux qu’être fière de m’occuper de vous.

- Vous me flattez Ophélie.

- Je ne fais qu’un constat.

Elle chercha mes yeux dans le reflet du miroir.

- Au fait, je vous prie de me tutoyer à l’avenir.

- Si cela vous met à l’aise, j’y tâcherai.

Elle hocha la tête, satisfaite de sa coiffure. Elle ajouta une broche ornée de motifs floraux sur le devant de mes cheveux, puis s’assura :

- Cela vous convient-il ?

Mes yeux émeraude observaient mon reflet ; ma robe en velours rouge laissait apercevoir mes épaules. Mes lèvres, teintées de la même couleur, étaient semblables à un bouton de rose. J’appréciais beaucoup le rendu.

- C’est parfait, merci Ophélie.

Les jupons de ma robe épousèrent mes jambes pendant que je me levai pour ajouter :

- Pourrais-tu me conduire jusqu’à la salle à manger ? Je n’ai aucune idée d’où elle se trouve.

Ophélie se fit toute petite lorsqu'elle arriva à l'entrée de la salle. Elle indiqua discrètement à mon attention :

- La personne que vous voyez là, en costume bleu, est Sa Majesté.

J’aurais pu le deviner, même sans son aide. C'était un homme dont la carrure seule démontrait toute sa puissance. Il conversait, au bout de la grande table dressée, avec d'autres personnes toutes aussi bien vêtues.

- Sa Majesté la Reine se cache au milieu de la foule. Elle se montre discrète en public. Or si, un jour, vous avez l’occasion de la rencontrer, vous découvrirez son fort caractère. Son Altesse, leur fils, ne doit pas encore être arrivée. Il prendra place en face de son père. Installez-vous de son côté, la place est réservée aux plus jeunes.

Le fait que Sa Majesté ait un fils m'avait échappé. Je m'avançai dans la pièce afin de repérer la chaise qui lui était destinée.

- Je dois y aller à présent. Je vous souhaite une belle soirée, Mademoiselle.

- Merci, Ophélie.

Elle s'éclipsa. Je pris une grande inspiration avant de me frayer un chemin parmi le monde. Les rires forcés se mêlaient au bruit du service qu'animaient les domestiques, remplissant généreusement les assiettes de chacun. Je les contournai et pris place sur un siège, au bord de la table. La bulle de silence que je tentais de me créer fut vite interrompue, car tous s'installèrent autour de moi. Les conversations s'élevèrent. Je déportai alors mon attention sur la décoration, afin d'y échapper.

La table s'étendant sur plusieurs mètres était somptueusement décorée. Les couverts en argent alignés au millimètre près brillaient, reflétant presque la lumière des lustres suspendus au-dessus de nos têtes. La vaisselle de porcelaine, les verres en cristal, tout semblait si précieux. Je n'osais à peine poser ne serait-ce que mes avant-bras sur la table, de peur d'effleurer le moindre objet.

- Et vous, d'où nous venez-vous ? me demanda une voix masculine, à quelques chaises plus loin.

Je n'avais aucunement envie de sociabiliser dès le premier jour, mais l'avertissement de ma tante résonnait dans mon esprit. Alors, je relevai la tête et répondis, la politesse de mes propos en guise de barrière. Je ne souhaitais pas étaler mon passé à cette table, bien trop méfiante.

Heureusement, notre échange n'eut pas le temps de s'éterniser car Sa Majesté prit la parole :

- Mes chers amis, bienvenue à tous.

Sa voix n'était pas très forte, mais cela suffit pour étouffer tout son dans la salle. Il se tenait droit, prêt à faire ses éloges :

- J'ai le plaisir de vous accueillir en ce jour de renouveau, malgré les circonstances désolantes que subissent nos belles régions. Comme vous le savez, les armées du pays voisin, les Dragmars, nous mènent la vie dure. Nos terres regorgent de richesses naturelles qu’ils aimeraient conquérir. Mais nous tiendrons bon contre leurs attaques. J'aimerais saluer l'audace de vos pères, à tous, pour être partis sur les champs de bataille. De mon côté, je vous promets la sécurité entre ces murs qui seront bien gardés, n'ayez crainte. Braves gens, les temps sont rudes, or, ensemble, nous sortirons vainqueurs de cette guerre ! En attendant, je vous souhaite une bonne installation en ma demeure, en espérant que vous vous y sentirez au mieux.

La fin de ses dires fut étouffée par un grincement sourd. L’attention de tous fut déportée vers la porte principale ; un jeune homme à la carrure élégante faisait son entrée.

2.

Les cheveux ébène du garçon couvraient son front. Ils retombaient en formant des boucles parfaites aux extrémités de ses yeux fins. Son regard, fuyant ceux de tous, était sévère. De là où j'étais, je pouvais déjà apercevoir ses traits tirés, trahissant une certaine fatigue. Sa Majesté écarta les bras d'un geste théâtral et indiqua, en employant un ton forcé :

- Mes amis, j'ai le plaisir de vous présenter mon fils, Eden.

Ce dernier s'inclina légèrement, un faible sourire aux lèvres qui n'avait rien de sincère, en réalité. Il se dirigea sans un mot d'excuses suite à son retard, pour s'installer à la place qui lui était réservée. L'expression amère de son père dans son dos ne semblait pas le soucier. Sa Majesté prit alors le temps de souligner son impolitesse, d’un ton humiliant :

- Inutile de vous dire que vous êtes en retard mon fils. Quoi qu'il en soit, les plats, eux, ne vous ont pas attendu. Si vous le voulez bien, chers amis, je vous souhaite un bon dîner.

Il brandit son verre rempli d'un vin rouge légèrement trouble. Tous l'imitèrent, d'un seul mouvement. On m'avait également servi un verre du même alcool, mais je le repoussai de la main.

- Levons nos verres à l’espoir d’un splendide futur !

Dans la seconde où Sa Majesté reprit sa place, l'attention générale des jeunes autour de moi se déporta sur Eden. Ce dernier croula sous le nombre de personnes tentant d'entamer une discussion avec lui. L'image d'une bassecour autour de son coq me vint à l'esprit pour illustrer la scène à laquelle j'étais en train d'assister. Lui n'avait pas envie d'être là. Je le ressentais, actuellement dans la même situation. Une de ces conversations me parvint :

- Votre Altesse, j'ai appris que les bois entourant la Demeure appartiennent à votre père. Sa puissance est admirable !

Je l'aperçus du coin de l'œil hocher la tête de façon nonchalante. La cour continuait de s'extasier au sujet de Sa Majesté, démontrant à quel point il était fabuleux et généreux de les accueillir sous son toit.

- Cela me rappelle les bois où chassait mon père, chez moi.

Le garçon qui venait de prendre la parole était le même qui m'avait interrogée avant le repas. Il poursuivit :

- Une idée me vient. Que diriez-vous de présenter, à tour de rôle, nos régions ? On pourrait, ainsi, apprendre à se connaître ?

Sous l'enthousiasme général, ils se mirent donc à faire un tour de table en valorisant chacun le patrimoine et les terres qu'ils possédaient là-bas. Il y avait derrière cette idée une réelle compétition de richesse. Tous en profitaient pour étaler leurs biens familiaux. J'aurais préféré fondre sous terre plutôt que de les écouter se vanter, mais mon tour arriva.

- Et vous Mademoiselle, qu'avez-vous dans votre belle région ?

Je n'avais rien à prouver et ne voulais surtout pas rentrer dans leur jeu. L'honnêteté, que je refoulais depuis mon arrivée, fit surface. Quitte à les faire fuir, je ne pus résister au délice de les confronter à leurs absurdités :

- En quoi savoir de quels biens dispose ma famille vous aiderait à me connaître ? Ma personnalité ne s’arrête pas au pouvoir que je détiens. Si vous vous préoccupez vraiment de ce à quoi ressemble ma région, je pourrai vous compter les paysages nordiques qu’elle abrite. Mais je doute que ce soit vraiment ce qui vous intéresse.

Un froid palpable s'instaura, la gêne se lisant sur leur visage. Aucun d'eux n'eut le courage de poursuivre la conversation lorsque je relevai les yeux. Les battements de mon cœur étaient calmes. J'étais plutôt satisfaite de mon intervention. J'avais au moins le mérite de les avoir faits taire. Au bout de la table, la présence imposante d'Eden attira ma curiosité. Instantanément, nos regards se croisèrent. Ses sourcils étaient froncés et il semblait lire en moi, avec une expression sombre. Je fus comme transportée par l’ardeur des ténèbres qu’il m’évoquait. Un long frisson me parcourut.

Mes yeux dérivèrent à l’opposé du jeune homme et chavirèrent sur ma tante. Elle était attablée à quelques mètres de Sa Majesté. Son sourire était radieux. Elle paraissait aux anges. Si elle savait que de mon côté, je venais de me mettre tous les jeunes à dos, elle baignerait dans l’écume du désespoir.

Nos assiettes furent retirées et de grands plateaux en argent, couvert de pâtisserie, vinrent se poser au centre de la table. Le changement d'atmosphère entraîna la cour sur un tout autre sujet. Perdue dans mes pensées, je pris machinalement une pâtisserie rosée et mordis dedans. Aussitôt, son goût sucré éveilla mes papilles. La sensation était plaisante, si bien que j'en repris une bouchée.

- Fraise ?

Une faible voix me sortit de mes rêveries. Je me tournai ; c'était la fille aux cheveux d'or, à ma droite. Elle désignait avec interrogation la génoise toujours suspendue entre mes doigts.

- Je pencherai plus pour framboise, mais le parfum est similaire, me diriez-vous.

Elle acquiesça en silence et prit une pâtisserie identique à la mienne.

- Merci pour tout à l'heure, souffla-t-elle discrètement.

- Pardon ?

Elle se mit à chuchoter entre deux bouchées :

- Mon tour était le prochain. Merci d'avoir mis fin à leur jeu sournois.

Alors je n'étais pas la seule à le penser ? Ses paroles me firent le plus grand bien :

- Tu as été formidable, je n'aurais pas dit mieux. Oh ! Excuse-moi, je viens de te tutoyer. J'espère que cela ne te dérange pas. Au fait, je m'appelle Cynthia.

Le sourire enfantin qu'elle m'adressa fut le plus vrai du dîner. Je le lui rendis sans peine.

- Diana, enchantée.

Finalement, j'allais peut-être me faire une amie.

Sa Majesté demanda à nouveau l'écoute générale :

- Chers amis, avant de conclure ce dîner, j'ai une joyeuse annonce à vous faire.

Tous tendirent leur oreille la plus attentive.

- Nous nous rassemblerons, dans la nuit de samedi, à la demeure voisine. Une soirée masquée sera organisée en votre honneur. Les habitants des villages voisins seront également présents. Nous pourrons ainsi faire connaissance autour d'un verre. Je suis certain que cette soirée sera des plus inoubliables. Sur ce, bonne dégustation !

Le son des applaudissements inonda la salle. Cynthia me lança un regard complice :

- Bonne dégustation ? Tu penses qu'il fallait attendre avant de se servir ?

Mes joues s'empourprèrent légèrement tandis que je me lamentais :

- Je me perds avec tous ces codes de bonnes manières.

- De toute façon, personne ne nous a remarquées, me rassura-t-elle.

Elle tenta de dissimuler un rire avant de se resservir.

- Ce bal masqué est une brillante idée, s'exclama-t-elle. On m'a dit que des robes étaient à notre disposition au salon de couture.

- Vraiment ? Je prendrai le temps d'y passer alors.

Autour de nous, tout le monde s'extasiait en vue de la soirée annoncée. Je restais plutôt réticente à l'idée. Les bals masqués étaient très courants de nos jours. Pour moi, c'était une façon de se soumettre à sa classe sociale. Dissimulés derrière nos masques, notre identité était étouffée. Seul leur degré de somptuosité nous représentait. Personnellement, je ne devrais avoir accès qu’aux masques les plus simples. Il ne serait plus qu'une question de temps avant que tous découvrent que ma région n'était point la plus riche.

La sensation d'un regard pesant me reconnecta à la réalité. D'instinct, je portais mes yeux sur Eden et une nouvelle fois, je le surpris me dévisager. Son regard était énigmatique. Je me demandais bien ce qu'il pensait. Malgré toutes les personnes qui lui portaient de l'attention, c’était moi qu’il avait choisi pour refléter l’horizon amer de ses yeux. Je mis cette idée de côté et le dialogue reprit entre Cynthia et moi.

Notre conversation fit passer le temps plus vite et le dîner se termina sur une note plus joyeuse. Cynthia avait une aura apaisante et une gentillesse si pure qu’aucun être n’oserait la briser. Mes vibrations se voyaient élevées à ses côtés. Contrairement aux autres qui les vampirisaient par leur hypocrisie constante.

Une fois délivrées, nous quittâmes la pièce afin de regagner nos chambres. Étant logées sur le même pallier, notre chemin était identique. Nous empruntâmes l’escalier de marbre. Le brouhaha général sous nos pieds semblait ne jamais cesser. Cynthia soupira avant d’avouer :

- Si tu savais comme je suis soulagée d’être enfin hors de tout ce monde. Ils me donnent mal à la tête. Désormais, je ferais en sorte de dîner avant Sa Majesté, à l’heure des domestiques. Les repas se font en plus petit comité.

Sa déclaration retint mon attention :

- Une telle alternative est-elle possible ?

- Bien sûr. Ma dame de compagnie m’a informé que nos présences étaient indispensables en ce premier soir, mais par la suite, libre à nous d’y assister ou non. Ces dîners sont juste plus modestes car, comme je le disais, ils sont destinés aux domestiques. Tu imagines bien que peu y assiste. Leur ego n’est pas flatté sans tout ce luxe.

De mon côté, l’hésitation ne s’était même pas présentée. J’étais ravie de cette nouvelle.

- Quoique, reprit-elle, Son Altesse dîne souvent en avance. Il n’est pas impossible de le retrouver, lui et sa petite cour. Je ne peux pas nier le fait que c’est un très bel homme. Mais, personnellement, son air hautain me fait douter de sa sympathie…

Je la rejoignais sur ce point. Il est vrai que le physique d’Eden n’était pas déplaisant. Cependant, l’atmosphère qu’il dégageait n’avait rien d’attirant. Son air sombre le rendait même repoussant. J’essayais de retirer, de mes souvenirs, le regard poignant qu’il avait posé sur moi.

Cynthia paraissait à l’aise à l’idée de vivre entre ces murs. Elle connaissait déjà tout de ce lieu. Je fis la réflexion à haute voix :

- Quand es-tu arrivée ? Tu sembles au courant des moindres détails.

Elle eut un rire satiné :

- Pas plus tôt que toi. Je suis venue avec ma mère. On s’est juste beaucoup renseignée. Qui t’accompagne, de ton côté ?

Je l’enviai. Tout aurait été tellement plus facile si ma mère était à mes côtés. Je répondis, un pincement au cœur :

- Ma tante.

Cynthia ne tint pas rigueur de mes paroles. Je lui indiquai :

- Je vais te laisser, ma chambre est ici.

- D’accord, la mienne est un peu plus loin dans le couloir de droite. N’hésite pas à venir si tu as besoin de quoi que ce soit, même juste un peu de compagnie !

Je la remerciai chaleureusement avant de lui souhaiter une bonne nuit. J’étais sereine, car n’ayant plus d’attente de la part de ma tante, je pouvais à présent compter sur la gentillesse de Cynthia.

La fatigue m’avait rattrapée avant que je ne voie la soirée passer. Ophélie était venue pour préparer mon lit et m’accompagner dans ma toilette du soir. En réalité, je pouvais me débrouiller toute seule, cependant sa présence était agréable. Notre moment ne s’éternisa pas étant donné que je souhaitais me coucher tôt. Mais à présent que j’étais plongée dans le noir, enroulée dans mes draps, mes yeux résistaient à se fermer. La fatigue que j’avais ressentie ne semblait être plus qu’une illusion lointaine. Le sommeil m’avait échappé.

Je me redressai afin de me changer les idées. Je scrutai la pièce du regard, ma vision s’adaptant peu à peu à la pénombre. Mon bras glissa sous mon lit afin de sortir la mallette de ma mère. Dans mes réflexions nocturnes, je me souvenais avoir oublié de prendre la dernière pièce manquante pour me sentir réellement chez moi. Je sortis de la valise une pierre ovale blanchâtre que je vins placer sur ma table de nuit. C’était une pierre de lune. Un cristal dont l’énergie me suivait depuis ma plus tendre enfance. Les reflets violets qu’elle dévoilait sous la lumière du soir me rendaient nostalgique. Elle était également un cadeau de ma mère. J’y tenais tout particulièrement.

Je rangeai la mallette. Mais, une fois l’esprit à nouveau libre, je ne souhaitais plus me recoucher. Pour combattre l’insomnie, seule une promenade nocturne se voyait bénéfique. Je n’avais aucune idée de l’heure, mais peu importait, j’étais déjà prête à partir.

La pointe de mes pieds nus rencontra le sol froid. Je les fis glisser dans mes bottes avant de me blottir dans un long manteau de fourrure. Ma tête se glissa prudemment dans l’entrebâillement de la porte que je venais d’ouvrir. Personne. Tout semblait calme. Je sortis donc, les battements de mon cœur devenant irréguliers. Je priai pour ne croiser aucun Homme en cette sortie tardive. Dans tous les cas, je ne pouvais regretter ma décision ; l’envie d’un bol d’air frais avait déjà repris le dessus.

Les chandeliers muraux étaient éteints. La lune se chargeait d’éclairer mes pas. Mon corps me porta machinalement vers la sortie que je ne tardai pas à trouver. L’imposante porte d’entrée se dressait à présent devant moi. Il ne me restait plus qu’à espérer qu’elle ne soit pas fermée à double tour.

Ma main se posa sur la poignée qui s’abaissa, à ma plus grande joie. Un vent frais embrassa instantanément mes joues. La sensation n’était pas déplaisante. Au contraire, c’était comme si, dans sa danse, il venait d’emporter mes sombres pensées.

Je fis un pas dehors, puis un autre, jusqu’à parvenir en haut des premières marches donnant sur la cour extérieure. La nuit avait enveloppé les environs d’un sombre voile et seul un croissant de lune brillait, fièrement, dans le ciel étoilé. Lors de mon arrivée, les derniers jours d’automne se reflétaient bien dans cette nature aussi fragile que splendide. À présent, le froid et l’obscurité regroupaient tous les aspects d’une nuit d’hiver morose.

Je me laissai tomber sur la première marche, à l’écart du passage. La basse température me fit grelotter. Je resserrai la fourrure contre mon corps et songeais ainsi, dans le silence, laissant les minutes s’écouler.

Je ne l’avais d’abord pas remarqué.

Sa silhouette imposante n’était pas parvenue à ma conscience, persuadée d’être seule en cet instant. Pourtant, quand sa puissante aura se déplaça, je fus prise d’un sursaut.

- Bonsoir.

J’eus un mouvement de recul. Mon corps pivota face à mon interlocuteur. Celui-ci imita mes gestes et s’adossa contre le mur, à l’autre extrémité des escaliers. Ainsi, les rayons de lune vinrent dévoiler son visage. Il me fallut peu de temps pour le reconnaître.

- Le sommeil vous manque-t-il ?

Le ton de sa voix était neutre, ne laissant paraître aucun sentiment. Il ne me regardait pas, trop occupé à ajuster les manchettes de son manteau aux détails argentés. Je répondis dans la seconde, contrôlant le niveau de ma voix pour ne pas trahir mon étonnement.

- Il semblerait.

Il leva ses yeux qui vinrent transpercer les miens de par leur couleur d’un noir profond. Je crus m’y noyer. Ses mots me tirèrent vers la surface :

- Il faudra vous y habituer.

- Je vous demande pardon ?

Il prit une longue inspiration avant de faire quelques pas en ma direction, le regard rivé au sol.

- Je n’ai pas réussi à trouver le sommeil lors de ma première nuit, ici… Depuis, je le cherche encore.

Mon souffle était court. Je ne voyais pas le fond de cette conversation. Tout en lui me faisait sombrer dans un certain inconfort que je ne pouvais expliquer.

- Pourtant, ces lieux sont la Demeure de votre père. Le temps passé ici ne vous a-t-il pas aidé à remédier à cela ?

- Vous parlez trop.

Son corps effectua un quart de tour afin de se tenir face à la porte d’entrée. Craignant qu’il ne parte en me laissant dans l’incompréhension de son changement d’attitude soudain, je m’empressai de le contredire :

- Je n’ai prononcé qu’une dizaine de mots !

- Le mot père en vaut des milliers.

Il me tournait le dos. Sa voix était étouffée par la distance qui nous séparait. Plus il parlait et plus je le trouvais mystérieux. Ce qui était plutôt paradoxal, car en général, les gens parlaient pour s’ouvrir aux autres, non pour se fermer. Chaque phrase qu’il prononçait sonnait comme un avertissement. Et à chaque fois, c’était comme si une porte de plus se fermait, mettant ainsi un obstacle entre lui et moi. Sa réponse continuait de résonner en moi. Que sousentendait-il ? Il reprit la parole d’un ton sec :

- Lors du dîner, vous sembliez être la seule à ne pas vous préoccuper de moi. Votre curiosité et votre ego ne faisaient pas signe de présence. Je vous pensais différente, mais je crois bien m’être trompé...

Sa tête bascula sur le côté. Il me dévisagea un long moment avant d’affirmer :

- Vous êtes comme les autres.

Ses mots m’éventrèrent. Être comparée aux hôtes superficiels qui occupaient ces lieux était, pour moi, la pire des insultes.

- Je refuse de vous entendre me comparer à ce genre d’individus, déclarai-je.

- Pourtant vous l’êtes, regardez. Vous ne pouvez pas avoir une discussion en ma présence plus de cinq minutes, sans évoquer ma situation familiale.

Je lui avais déjà dit tout ce que le respect me permettait. Cette fois-ci, je me mis debout, le confrontant :

- Je ne vois pas en quoi mes propos ont pu vous faire réagir de la sorte.

Il s’avança vers moi d’un geste presque trop brusque. Je luttai pour ne pas reculer.

- Vous ne voyez pas ? Pourtant, il y a un tas de façons d’aborder le sujet sans faire référence à mon père.

Ce dernier mot avait comme sifflé entre ses lèvres.

- Quelle manie avez-vous tous de rappeler que « oui, ce patrimoine est à mon père » et que « oui, j’ai de la chance d’être son fils » ?

Je commençais à comprendre son énervement si brutal. Si une chose sans importance prenait une telle ampleur, il n’y avait qu’une seule explication :

- Je constate un désagrément vis-à-vis de votre père. Il semblerait que vous souhaitiez qu’on vous traite pour votre juste valeur et non pour le pouvoir que détient Sa Majesté.

J ’avais insisté sur les deux derniers mots. Je lus de la fureur dans son regard. Ce retournement de situation ne devait pas lui plaire.

- De quel droit vous permettez-vous une telle remarque ? Bien au contraire, j’aimerais que les personnes telles que vous cessent de penser qu’elles deviendraient plus fortes si elles s’alliaient avec des personnes de pouvoir, telles que moi.

- Oh, mais je vous rassure, jamais il me viendrait à l’esprit d’entretenir une relation avec vous. Surtout pour détenir le pouvoir. Au contraire, j’ai bien peur que cela m’en éloigne, vu votre orgueil et votre désagrément.

Cette fois-ci, c’était à mon tour de réduire la distance qui nous séparait. Mes yeux s’ancrèrent dans les siens.

- Je ne me sens en aucun cas inférieure à vous.

La tension créée entre nous était presque palpable. Le feu en moi brûlait. Je ne voulais pas salir mon énergie avec les personnes comme lui. Son visage afficha une mine de dégoût, seulement il ne trouva rien à répondre. Il se contenta de me surplomber de sa grande taille, tandis que la nuit s’assombrissait davantage.

Je décidai de mettre un terme à notre échange. Mon sang tapait contre mes tempes. La fatigue me gagnait. Je m’écartai pour remonter calmement les marches, sentant son regard transpercer mon dos. Une satisfaction grandissante me traversa et, avant de franchir la porte, j’alignai mes derniers mots :

- Si seulement vous étiez comme le sommeil ; difficile à trouver.

3.

Mes propos de la veille s’avéraient vrais. Je n’avais pas croisé le chemin d’Eden de la matinée. Ce qui me convenait parfaitement. Je n’avais nullement envie de revoir son air hautain. Une fois à l’intérieur, j’avais presque couru jusqu’à ma chambre, craignant que sa fureur me rattrape. Le seul bénéfice de notre conversation était le fait de m’être vite endormie, par la suite.

À présent, j’errais dans les longs couloirs. Le soir du bal masqué approchait et ma tante m’avait donné rendez-vous au salon de couture.

- Vous choisirez une robe et la couturière prendra vos mesures afin de l’ajuster à votre taille, m’avait expliqué Ophélie, lorsqu’elle était venue pour ma toilette matinale.

Sa présence était une vraie source d’énergie. Son sourire me réchauffait autant que le lever du soleil. Elle m’avait indiqué le chemin à emprunter, de peur que je me perde. Je parvins donc à trouver l’atelier, sans mal, et toquai. Ma tante m’accueillit, au bout d’un certain temps :

- Diana, il fallait entrer ! Je ne savais pas que tu étais déjà là.

Je ne répondis pas et la suivis dans la pièce. Les luminaires suspendus aux quatre coins de la salle m’éblouirent. Les murs étaient d’un blanc laiteux et de longues tables étaient dressées. Sur elles reposaient des dizaines de tissus aux coloris et motifs différents. Une odeur de jasmin régnait.

- Bienvenue, ma chérie. Je t’en prie, approche.

Émerveillée par la douceur des lieux, je n’avais pas remarqué la présence d’un petit atelier, à l’écart, où deux femmes prenaient le thé. Je me dirigeai vers elles, distinguant leurs tasses fumantes au milieu des fils et aiguilles à couture. L’atelier semblait en désordre pourtant, j’étais persuadée que tout était parfaitement à sa place. La délicatesse se reflétait dans chaque parcelle de la pièce.

La dame âgée qui venait de prendre la parole m’offrit un sourire chaleureux tout en m’examinant de la tête aux pieds.

- Quel corps si joliment sculpté. Nous allons faire des merveilles, ensemble.

Mes joues rosirent tandis que je serrai la main qu’elle me tendait.

- Au fait, je m’appelle Daphné et je te présente Marie, mon assistante.

En face de moi, cette dernière devait compter quelques années de plus que moi. Je la saluai d’un sourire.

Daphné me proposa une tasse de thé que j’acceptai sans hésiter.

- Voici, très chère. Mets-toi à l’aise.

La douceur de cette femme était à l’effigie de son travail. Ma tante me rejoignit. L’air précieux qu’elle se donnait sonnait si faux à côté de la couturière.

L’ardeur de la tasse réchauffait mes mains. Une odeur de bergamote s’échappait de la fumée. Elles reprirent leur conversation. Je n’écoutais que d’une oreille, comprenant que Tante Hélène étalait sa vie, comme à son habitude :

- Comme je vous le disais mon frère, le père de Mademoiselle, ajouta-t-elle en me désignant, possède une très belle demeure dans le Nord. Mais ma foi, sûrement pas aussi somptueuse que celle-ci.

Un rire forcé accompagna sa remarque. La couturière rit de bon cœur puis déclara :

- Oh, vous savez, l’aspect ne fait pas tout. Sous tout ce raffinement, nous restons des personnes comme les autres.

Je retins un rire discret. Sa remarque ne dut pas plaire à ma tante. Elle était de ceux qui pensaient que l’aspect et la richesse faisaient tout.

- À nous ! m’annonça Daphné, m’incitant à la suivre.

Elle se dirigea vers un long rideau de velours brun. Ses mouvements étaient rapides et mesurés. J’accélérai le pas. Elle tira le rideau d’un geste théâtre. Derrière se trouvait une porte dissimulée qu’elle ouvrit. Une seconde pièce plus étroite se présenta.

- Je range ici toutes mes créations, expliqua-t-elle en désignant les présentoirs où de nombreuses robes étaient alignées. Elles n’attendent plus que de trouver un corps à mettre en valeur. Quelle couleur te ferait plaisir ?

Je ne pouvais pas répondre, éblouie par la beauté de son travail. Toutes les pièces étaient uniques et brillaient à leur façon. Je souhaitais sentir chaque tissu sur ma peau, observer chaque détail. Mais il ne fallait en choisir qu’une et le choix s’annonçait difficile.

- J’aurais souhaité une teinte orangée, réussis-je enfin à balbutier.

C’était une couleur que l’on portait rarement et je voulais profiter de cette occasion pour la mettre à l’honneur.

- Voilà un choix original. Votre nièce sait comment se rendre unique, déclara Daphné à ma tante qui se tenait à l’écart.

Je ne l’avais même pas entendue nous suivre. Marie était là également, toujours gardienne du silence. La couturière se mit à fouiller parmi ses créations, avant de s’exclamer :

- Oh, mais je sais ! J’ai une robe qui attend depuis un long moment d’être portée. Je crois que son jour est enfin arrivé. Attendez-moi une seconde.

La robe à laquelle elle pensait n’était pas suspendue sur le présentoir comme les autres. Elle s’accroupit et sortit d’un tiroir une boîte d’un bleu nuit qu’elle ouvrit face à nous. La robe était pliée de façon à ce que l’on découvre en premier son buste. Une fine dentelle bordait le tissu ambré. Le corset était orné d’un motif floral au point de croix. Daphné sortit la robe de sa boîte, dévoilant de bouffants jupons. Le satin orangé s’ouvrait, tel un rideau, sur le voile de dentelle lustré. Je m’extasiai devant la splendeur de la tenue. Mon choix était fait.

- Où puis-je l’essayer ?

Elle me désigna un paravent en bambou. Je me glissai derrière et commençai à retirer mes vêtements, d’une simplicité ridicule à côté de mon prochain essayage. Pardessus mon maillot et mon bas de corps, j’enfilais la somptueuse robe.

- Avez-vous besoin d’aide, Mademoiselle ?

La douce voix qui venait de parvenir à mes oreilles appartenait à Marie. Je lui fis signe de venir et elle s’empressa de m’aider. Le poids des jupons pesait sur mes épaules dénudées. Il ne restait plus qu’à serrer le corset. Marie s’attela à la tâche. Elle tira sur les ficelles entrelacées dans mon dos. Je sentis les bords du corset compresser ma poitrine. Elle s’arrêta juste avant que la sensation ne devienne trop désagréable.

- Ce n’est pas trop serré ? s’inquiéta-t-elle.

- Juste ce qu’il faut.

La voix de Daphné s’éleva :

- Oui, ne serrez pas trop fort, Marie. Le corset est d’une qualité supérieure. Il est très rigide. Demain, tâchez de veiller à ce qu’il n’empêche pas trop Mademoiselle de respirer, informa-t-elle ma tante.

- Bien sûr, Daphné. Alors Diana, comment cela rend-il ?

Je sortis de derrière le paravent, dévoilant l’étoffe aux reflets d’or. Sa créatrice fut satisfaite.

- C’est magnifique. Tu es magnifique, rectifia-t-elle. Le mannequin joue beaucoup dans la mise en valeur des tenues. Je suis persuadé que le fait qu’elle soit sur toi la rend encore plus belle.

Je ne pouvais m’empêcher de la remercier encore et encore. Son côté bienveillant me rappelait ma mère… Ma tante, elle, souriait amèrement. Je lisais une pointe de jalousie dans son regard. Ses années de jeunesses devaient lui manquer. À présent, elle se cachait derrière ses cheveux gris qui dissimulaient ses rides.

Je me tournai face au miroir que Daphné me désignait. L’éclat du tissu refléta une teinte abricot sur ma peau.

- Je pensais avoir besoin de faire un point ou deux, or finalement, on dirait que ce n’est pas nécessaire. Elle semble avoir été taillée pour toi. Qu’en penses-tu ?

- Oui, je me sens parfaitement à l’aise.

- Et bien, il ne reste plus qu’à trouver un masque assorti.

Le masque. J’avais oublié le thème même du bal. J’aurais préféré ne pas en porter.

La couturière s’absenta à nouveau pour revenir les bras chargés de paquets. Cette fois-ci, les boîtes étaient rectangulaires et en bois. Elle m’en tendit une que j’ouvris à la hâte :

- En voici déjà un.

La forme était simple. Le masque était habillé d’un tissu doré foncé et le contour des yeux dessiné par des paillettes, de couleur identique. Le motif ne ressemblait pas à celui de la robe, mais la différence se percevait à peine. Je fis glisser le bout de mes doigts sur le tissu rugueux. Daphné étalait sur un établi les autres paquets qu’elle ouvrit un à un.

- De mémoire, il y en avait un deuxième qui aurait pu convenir, mais impossible de remettre la main dessus.

Ma tante s’approcha d’un air curieux. Elle regardait les pièces jusqu’à se focaliser sur un en particulier. Elle pensa à voix haute :

- Pourquoi pas celui-ci ? Il est splendide…

Elle le prit délicatement. Je penchais la tête pour l’apercevoir. Sur celui-ci, pas de tissu. Le délicat accessoire s’apparentait plus à un bijou qu’à un masque.