À la naissance du jour - Mya Mischler - E-Book

À la naissance du jour E-Book

Mya Mischler

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Beschreibung

« Leurs regards s’accrochèrent. Elle écarta le tissu de lin et effleura du bout des doigts les cicatrices. — On dirait des sentiers. Des sentiers qui mèneraient… ici. Elle arrêta son index sur le cœur. » L’an 1171. Un plongeon dans l’inconnu, c’est ce à quoi vont se confronter deux êtres que tout oppose. C’est le destin qui les appelle. Celui tout tracé, inévitable et caché dans l’ombre, et celui qu’ils vont se créer à chaque pas.




À PROPOS DE L'AUTEURE




Dotée d’une imagination débordante, Mya Mischler rédige des textes depuis sa tendre jeunesse. Voyageuse, sportive et hypersensible, cette passionnée d’écriture couche les mots sur du papier pour partager ses émotions.

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Seitenzahl: 215

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Mya Mischler

À la naissance du jour

Roman

© Lys Bleu Éditions – Mya Mischler

ISBN : 979-10-377-7995-3

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Il buta contre une racine et tomba à la renverse. L’énorme patte s’abattit en arc de cercle et un cri violent lui déchira la poitrine en même temps que le coup de griffes. Celles-ci traversèrent sa veste de cuir puis sa peau fine, s’enfoncèrent dans sa chair pour y tracer cinq sillons parallèles et rougeâtres. Recroquevillé sur lui-même, il vit la gueule béante de l’ours qui s’ouvrait au-dessus de son visage en un grondement semblable à un coup de tonnerre. Pourtant, il faisait si beau en ce début de printemps.

Il ouvrit les yeux sur le ciel immense et éclatant.

Les nuages matinaux couraient toujours à vive allure sous la voûte céleste et le soleil, tout juste levé, écartait de ses bras d’or leurs lambeaux de coton. Tout comme il avait pris plaisir un instant plus tôt, paupières closes, à écouter les bruits de la nature, il se mit à la contempler rêveusement.

Sous l’épais manteau de feuilles mortes qui recouvrait le sol, rien n’arrêtait la vie. Sous terre comme au-dehors, chacun se préparait à affronter le rigoureux hiver de l’an 1171. Celui-là serait le dix-septième de Tomnes et, à en croire les conversations des anciens, il s’annonçait bien plus rude que les précédents. Les nuances orangées des arbres avaient été grandioses, mais de courte durée, et l’on s’empressait partout d’amasser un peu plus de quoi entretenir les foyers. Bûches fendues et fagots de branches s’entassaient dans les maisons tout autant que la nourriture. Tapie dans les dernières ombres de l’automne, la prochaine saison attendait avec impatience sa propre gloire.

Tomnes aurait tant souhaité pouvoir suspendre la course du temps. Les beaux jours, leurs couleurs radieuses et leurs enivrants parfums qui vous collent à la peau comme des femmes amoureuses lui convenaient mieux que cette grisaille uniforme. Celle-ci effaçait peu à peu le hâle cuivré de son teint et laissait uniquement subsister, de part et d’autre d’un nez fin, de subtiles taches de rousseur. Ses yeux, deux noisettes à peine mûres où flottait toujours une once de mélancolie, scrutaient pensivement la canopée, sans ciller, lorsqu’un merle s’époumona subitement du haut de sa branche. À ce cri, le jeune chasseur se redressa d’un bond. Il épousseta ses habits de paysan et s’engagea de son pas léger sur l’étroit sentier qui sinuait, presque invisible, entre les troncs d’arbres dégarnis et les rayons ensoleillés. À l’orée de la forêt, le village assoupi se dessina à sa vue. Au fond de la vallée se regroupait une dizaine de maisons aux toits de paille, la fumée de leurs âtres se mêlant encore à la brume qui s’étalait en suspens. Ce paysage n’avait pour Tomnes plus rien à cacher ; il avait emprunté ces chemins, plongé dans ces rivières et gravi ces collines des milliers de fois et par tous les temps. Une biche et son faon qui paissaient non loin s’échappèrent à sa venue et disparurent en quelques gracieux bonds. Un gros lièvre, les oreilles à l’écoute et le nez frémissant, détala alors qu’il posait le pied sur la grande route menant au village, lui rappelant qu’il rentrait bredouille de sa chasse. Lorsqu’elle le vit arriver, l’air rêveur et la besace vide, Aliénor posa aiguilles de bois et pelote de laine pour venir à sa rencontre et l’embrasser chaleureusement. Ses jambes fragiles, minces roseaux battus au vent, avaient peine à la supporter dans son avancée.

— Ce n’est pas bien grave, le rassura-t-elle, et sa voix était aussi usée que sa peau. Tu es parti bien tôt ce matin, va donc te reposer.

Durant les chaudes journées, Tomnes installait sa chambre à l’étage. Il s’agissait plutôt d’un grenier que d’une pièce à vivre, mais ses nuits avaient alors l’odeur de l’épeautre entreposé là et, par l’unique et réduite ouverture qui faisait office de fenêtre, il s’émerveillait sans fin de la beauté des étoiles. Maintenant que le froid sévissait bien trop pour y dormir, les étoiles avaient été remplacées par les étincelles d’un feu gardé constamment allumé et le parfum des céréales se retrouvait dans les pains d’Aliénor.

La veuve l’avait élevé depuis son plus jeune âge. Elle gagnait par ses tricots et ses miches dorées quelques sous qui permettaient de s’offrir à l’occasion un morceau de viande, mais c’est avant tout de la chasse de Tomnes et de leur jardin qu’ils vivaient. Presque chaque jour, le garçon se levait bien avant l’aube. Muni de son couteau, de ses fils à collets et d’un arc, il partait des heures durant et sillonnait les forêts alentour en toute illégalité. Il connaissait chaque rocher où s’abriter de la pluie, chaque cours d’eau où nageaient perches et truites, chaque clairière où des chevreuils venaient parfois se délecter de tendres pousses. Jamais il ne s’était perdu, mais maintes fois il avait craint d’être découvert ; il avait dû se cacher à la hâte, dans des buissons ou dans les herbes hautes, afin d’échapper aux hommes de main des seigneurs.

Le pommier avait donné de beaux fruits sucrés que l’on croquait à pleines dents, les légumes récoltés avant les gelées s’empilaient dans des paniers tressés et de grosses châtaignes n’attendaient qu’à être grillées. La maison, légèrement construite à l’écart des autres, était relativement bien meublée, propre et soignée. Contrairement aux chaumières habituelles où l’on foulait la terre battue, le sol avait été recouvert de planches de bois de bonne facture dont les légers grincements faisaient partie intégrante du décor.

Ce soir-là, après une journée de labeur aux champs, le jeune homme veilla longuement. Il remonta la couverture de laine sur les épaules de la vieille endormie et l’embrassa sur le front ; sa respiration affaiblie se trouvait régulièrement troublée par des quintes d’une toux sèche qui semblait ne pas vouloir s’atténuer et qui inquiétait Tomnes. Plus les années passaient et plus ce dernier avait des envies d’ailleurs. Ce bourg et la vie qu’il y menait offraient une certaine sécurité, et il ne pouvait que remercier la terre noire et riche qui le nourrissait. Pourtant, il aurait voulu marcher plus loin sur les chemins, plonger dans d’autres rivières et gravir d’autres montagnes, mais l’idée d’abandonner le seul être humain auquel il tenait le rebutait. Comme chaque soir, il écoutait le cri de la chouette hulotte perchée dans le noyer de la place et le souffle saccadé de sa grand-mère dans le silence du logis. Verrait-elle le prochain printemps ? C’est elle qui l’avait recueilli après la mort de ses parents. De ses géniteurs, il ne savait presque rien, la maladie s’étant emparée d’eux avant même qu’il ne fasse ses premiers pas. C’est elle qui l’avait élevé sans demander l’aide de quiconque, elle qui avait pourvu à ses besoins et fait en sorte qu’il ne manque jamais de rien. Sans cette femme, il serait devenu un orphelin livré au destin des rues, ou bien serait-il simplement mort ? Perdu dans ses pensées et ses rêves irréalisables, observant un peu plus longtemps le visage aux traits tirés, les pommettes saillantes et la menue poitrine qui se soulevait difficilement à chaque inspiration, il réalisa véritablement à quel point elle comptait pour lui. En réalité, il l’aimait comme il aurait sûrement chéri une mère, et il la considérait comme telle.

Il aiguisa la lame de son couteau de longues minutes durant pour se vider l’esprit. Demain, il irait chasser, encore.

Par un matin au froid mordant, Aliénor tricotait paisiblement au coin du feu quand, dans un fracas de sabots sur la terre gelée, elle avait entendu arriver les trois hommes. Sur le pas de sa porte, l’un d’eux portait une cuirasse sale et son casque sous le bras. Sa barbe grisonnante, mal taillée, et sa balafre profonde à la joue gauche n’intimidaient pourtant pas la vieille dame.

Tous deux conversaient à voix basse, lui d’une voix rauque et froide, elle répondant à mi-mot. Comme il lui sembla que l’homme montrait des signes d’agacement, elle le fit entrer en sa demeure. Bien qu’elle tentât de garder son calme, une pointe d’effroi montait en elle chaque fois qu’elle rencontrait son regard, accélérant frénétiquement les battements de son cœur âgé. Elle se laissa choir sur une chaise en soupirant.

— Allons, que veux-tu à la fin ?

Il lui tourna le dos, jetant un vague coup d’œil critique à l’intérieur de la maison. La question chargée d’angoisse s’éleva, flottante, et alla s’accrocher aux toiles d’araignées qui frémissaient dans les courants d’air.

— Je ne veux rien.

Elle leva sur lui des yeux emplis de surprise. Il éclata alors d’un rire et se pencha sur elle, un désagréable rictus en coin lui tordant la bouche.

— Non, vraiment, je ne veux rien, si ce n’est m’assurer que tu tiens toujours ta promesse.

Elle tressaillit sous les deux globes oculaires, sombres et rieurs, qui la dominaient de toute leur hauteur. Une faiblesse inattendue l’envahit. Un mélange d’une vieillesse prématurée et de souvenirs qui lui écrasèrent les épaules en un fardeau. Le « oui » qui s’échappa de ses lèvres parut lui coûter tout ce qu’il lui restait d’énergie.

— Où est-il ?
— Je ne sais pas.

Le colosse abattit son poing rageur sur la table. Un pot en terre cuite tomba au sol et se brisa en éclats.

— Écoute la vieille, je ne suis pas venu jusqu’ici, à l’autre bout du royaume, pour que tu me racontes des salades ! Alors il est où, ce môme ?

Aliénor sursauta en portant la main à son cœur.

— Je ne sais pas où il est, il se promène et ne rentre jamais aux mêmes heures ! Me prendrais-tu pour une menteuse, moi ? Aurais-tu oublié ce que j’ai sacrifié ?

Une miche de pain sous le bras, le balafré sortit retrouver ses hommes. Éreintés par le voyage, les deux bougres assis sous le noyer avaient débouché leurs gourdes. Ce n’était certes pas un grand vin, mais cela leur donnerait au moins l’impression de s’octroyer un peu de répit.

— Nous rentrons.

L’un d’eux recracha sa première gorgée sous la surprise.

— Quoi, déjà ? lança-t-il, et il jura, car le liquide violacé avait coulé sous son plastron.

L’expression inflexible de leur chef ne laissait pas de place à la moindre discussion. Ils soupirèrent à l’unisson et se remirent en selle.

Tomnes redescendait par les prés, où quelques brins d’herbe récalcitrants se trouvaient encore emprisonnés dans les cristaux qui craquaient sous ses pieds. Il s’arrêta pour regarder les trois cavaliers qui allaient sur la route en contrebas : trois silhouettes floues vêtues de capes noires, qui filaient au trot sur le chemin. Il se demanda, ne pouvant distinguer leurs visages, qui pouvaient être ces inconnus et quelle pouvait bien être la raison de leur venue en un lieu si reculé. Contrairement à la plupart, ce village ne se situait pas auprès d’un château ; les alleutiers s’occupaient ici des terres les plus éloignées leur appartenant de droit, et sur lesquelles ils semaient des céréales, principalement du seigle, de l’orge et de l’épeautre, mais également du blé destiné aux plus nobles. Les voyageurs se faisaient rares en ces contrées et n’étaient bien souvent que de simples marchands, traînant à leur suite tissus soyeux, bibelots précieux et épices d’Orient qui ne trouvaient presque jamais d’acheteurs. Tomnes posa le lapin qu’il portait à l’épaule pour fermer un peu plus le manteau de laine qui le protégeait des bourrasques d’un vent glacial. Il souffla sur ses mains pour les réchauffer, en vain, et reprit sa descente avec empressement.

Installé devant la maison sur un billot bancal lui servant d’habitude à couper du petit bois, il dépouilla et vida l’animal encore chaud dont il enterra les entrailles fumantes. Dans l’eau claire du bassin en pierre où il lava ses mains rougies par le sang et le froid, des nuages ensanglantés s’éparpillèrent comme des taches d’encre. Il attrapa le lapin par les pattes arrière et entra. À l’intérieur, la vieille dame s’activait à pétrir. Il essuya avec tendresse la farine qui s’était déposée sur sa joue et crut un instant y sentir une trace humide.

— Tout va bien, grand-mère ?

Aliénor ne s’arrêta pas dans sa tâche et dévia la question.

— J’ai hâte que tu nous prépares ce que tu ramènes là !

Il l’avait vue à l’œuvre tant de fois qu’il aurait pu décrire chacun de ses gestes et chaque étape de ses créations. Jamais sa bouche n’avait connu le goût d’un autre pain ; il en appréciait toujours autant l’extérieur croustillant et le moelleux de la mie encore tiède. Cette saveur faisait partie des souvenirs de son enfance, des heures passées à regarder les mains frêles travailler la masse souple. Les doigts habiles de l’aînée façonnèrent les miches avec aisance, soulevant tantôt de petits nuages, puis se munirent d’un couteau au manche pâle. La lame, rendue courte par l’usure, refléta le rai de lumière qui s’étalait sur la table avant d’effleurer la pâte comme on entaillerait une chair fine. Des graines de céréales furent parsemées en pluie avec légèreté et Tomnes ne put s’empêcher de récupérer du bout de l’index celles ayant manqué leur cible. La vieille sourit en le surprenant.

— Déjà enfant, tu faisais ça.
— Mais je n’en suis plus un.

Elle sourit encore et ces lèvres fines et ridées portaient une once de tristesse.

— Il est important, même pour le plus puissant des hommes, de rester un enfant. C’est de ces yeux-là que tu auras parfois besoin, non de ceux de l’adulte que tu es devenu par la force des choses.

Tomnes hésita à répondre.

— Je suis heureux d’avoir été cet enfant… Ton enfant.

Les grands yeux bleus et cernés d’Aliénor se posèrent sur lui et se mirent à briller en un douloureux mélange de joie et de souffrance.

— Je ne peux pas remplacer ta mère, souffla-t-elle.
— Ne dis pas de telles choses.
— Ta mère était forte et courageuse, je me suis seulement efforcée d’être à sa hauteur. Si elle avait été là, elle t’aurait légué tant de choses. Moi, je n’ai rien à te donner, rien d’autre que ça.

Elle fit rouler le couteau sur la table jusqu’aux mains jointes du jeune homme.

— Ne le perds pas, j’y tiens beaucoup.

Tomnes examina l’objet et sourit.

— Un cadeau ?
— Oui, je te l’offre.
— Non, je veux dire… c’est un cadeau que tu as reçu ?

Aliénor ouvrit la bouche et celle-ci trembla un instant. Elle se retourna pour cacher les larmes qui lui venaient aux yeux et défit le nœud de son tablier. Il fut accroché au clou sur le mur et la farine soigneusement récupérée dans un petit sac de toile écrue.

— C’était il y a longtemps, de la part de quelqu’un qui m’appréciait… qui m’aimait beaucoup.

Elle étendit son corps mince sur la couchette auprès du feu et remonta la couverture sur ses épaules.

— Je te laisse nous préparer ce lapin, je suis fatiguée aujourd’hui.

Dans la petite marmite accrochée au-dessus du foyer, la viande avait cuit à feu doux, accompagnée de carottes, d’oignons et de châtaignes. Le bouillon mijotant dispersait dans l’air de la pièce une odeur appétissante aux notes de sarriette. Aliénor s’était endormie. Tomnes se servit un bol et sortit au grand air. Sur la place, le noyer avait perdu presque toutes ses feuilles et se dressait immobile sous un pâle soleil, accueillant des oiseaux qui piaillaient sans interruption pour retarder l’hiver. Or, ce dernier était bien arrivé à bon port. Le premier flocon de neige se déposa et disparut aussitôt dans le plat fumant où il allait plonger sa cuillère et il haussa les yeux. Des étoiles chutaient lentement des cieux en tourbillons et s’apprêtaient à recouvrir la terre. Un vieux boiteux, sa lente et claudicante démarche rythmée par sa canne, traversa la place dans le silence du village et s’engouffra dans une petite auberge. La chaleur réconfortante du foyer appela le jeune homme qui commençait à grelotter.

Il jeta quelques bûches dans l’âtre et se resservit à manger ; la chair du gibier était parfumée sous ses dents, de ce goût de viande sauvage qui a dignement vécu. Songeur, il attrapa le couteau blanc laissé sur la table, caressa le manche pas plus long que sa paume et le nom délicatement gravé, à moitié effacé. Galaad.

— Tomnes…

La faiblesse de la voix qui l’appelait l’inquiéta. Il se précipita vers la vieille femme. Le feu s’amusait à colorer gaiement ses cheveux crayeux. Elle tourna ses yeux bleus vers le jeune homme.

— Tu dois… partir.

Il fallut quelques secondes à Tomnes pour saisir ce qu’il venait d’entendre.

— Je… je ne comprends pas…
— Il le faut.

Le cœur du garçon se serrait à chaque battement de paupières d’Aliénor.

— Mais, enfin… je ne peux pas te laisser…
— Tu n’es pas orphelin.
— Bien sûr, puisque je t’ai… je…

Les mots s’arrêtèrent en chemin. Il toussa, écarquilla les yeux.

— Comment ça « pas orphelin » ?
— Pars. Va vers le nord. Tu es marqué, mon enfant, marqué à vie…
— Marqué ? Marqué par quoi, grand-mère ?

Aliénor ne répondit pas. Elle avait croisé les mains sur sa poitrine et n’avait pas bougé depuis.

— Grand-mère ?

Elle fixait le dernier point où se trouvaient les yeux de Tomnes un instant plus tôt. C’est cette immobilité des pupilles qui l’alarma. Il lui sembla que cette poitrine ne se soulevait plus. Il lui sembla qu’elle avait suivi le sens inverse des premiers flocons, partant aussi rapidement qu’ils étaient arrivés.

La jeune femme sentit le rayon de lumière qui voulait se glisser sous ses paupières closes et la tirer de sa torpeur. Le jour se levait doucement à l’Est, se frayant un passage entre les branches des arbres, dénudés et comme pétrifiés. Les habits qu’elle portait étaient humides et lourds, ses cheveux emmêlés et ses jambes douloureuses. Elle se releva tant bien que mal en s’accrochant à un tronc rugueux et, encore hébétée, tenta de discerner le paysage de son regard flou. Alors, tout lui revint en de violentes pensées.

Elle ouvrit les yeux sur le bois sombre et sculpté du ciel de lit.

On y avait taillé, en relief, une abeille aux ailes déployées surplombant une rose épanouie. Elle connaissait ces armoiries par cœur, si bien qu’elle aurait pu, même aveugle, les redessiner dans les moindres détails. Dans la pénombre rouge de son lit à baldaquin, elle s’octroya quelques minutes supplémentaires pour émerger de cette lourde nuit dénudée de rêves. Elle bâilla, tira les rideaux écarlates et enfila sa robe de chambre. Le sol était glacé sous la plante de ses pieds nus. Dans la grande cheminée, de maigres braises luttaient encore. Aucune lumière ne venait traverser la toile huilée ; Aube l’écarta légèrement et sourit à la vue de ce large territoire s’extirpant peu à peu des ténèbres. Sur la ligne d’horizon, la tenture sombre de la nuit se déchirait en un dégradé d’orange, de jaune et de bleu. Elle aperçut en contrebas l’ombre furtive d’un homme, suivi de près par un chien gris tacheté de blanc. Il ne pouvait s’agir que du précepteur en promenade matinale. Au loin, au-delà des jardins, des vergers endormis et des allées de rosiers attendant le retour du printemps, la forêt s’étendait à perte de vue, se confondant avec les montagnes dans toute cette rougeoyante immensité d’arbres feuillus, de bêtes aux aguets et d’oiseaux chantant au lever du jour.

Elle n’était entrée dans cette forêt que peu de fois, quand son père alors jeune et vaillant se décidait à aller rendre visite à des cousins éloignés. Enfant, elle aimait ces voyages qui pouvaient s’étaler sur plusieurs jours à cheval et qui apparaissaient à ses yeux de petite fille comme une merveilleuse aventure. Adulte maintenant, il lui était seulement permis de rêver d’enfourcher seule une monture et de filer à travers bois par la pensée. Des pensées, des rêves, il lui semblait qu’elle n’avait plus que cela, tant les droits qu’elle avait ne se résumaient qu’à un seul devoir : ne pas quitter l’enceinte du château de son père. Ce père, âgé certes, frôlait les cinquante années de vie et presque autant de règne. Ses cheveux blonds, dont Aube avait hérité, avaient avec le temps cédé la place à un blanc aussi radieux que celui de l’hiver arrivé depuis quelques jours et, bien que des rides se soient incrustées pour toujours au coin de ses yeux, ceux-ci avaient gardé leur bleu pur et leur intelligence.

C’est avec le même regard qu’Aube parcourait aujourd’hui ce domaine qui lui appartiendrait un jour, ou du moins à l’homme qu’on lui proposerait pour époux.

— Mad’moiselle ?

Le sursaut la tira de sa rêverie. Flore venait d’entrer dans sa chambre, un panier empli de bûches sous le bras.

— Pardonnez-moi, je n’vous pensais pas levée.

La jeune fille était plutôt menue, avec des cheveux bruns parsemés de mèches plus claires qu’elle avait rassemblés en un chignon rapide, et de doux yeux en amande cernés de fatigue.

— Bonjour, mon amie. Ne t’excuse pas pour moi, tu sais ce que je pense de toutes ces… manières.

Flore esquissa un sourire et s’accroupit devant l’âtre. Lorsque Aube lui proposa son aide, elle lui répondit, comme toujours, qu’elle salirait ses belles mains.

— Flore ?
— Oui, Mad’moiselle ?
— Ne t’ai-je pas déjà dit de ne pas manger tes mots ?

L’autre baissa les yeux, honteuse, et se mit à souffler un peu plus fort sur les braises, qui rougeoyèrent sous l’air qui les ranimait avant d’enflammer un tas de brindilles et d’écorces. Des flammes naissantes vinrent lécher les bûchettes et commencèrent à grignoter les morceaux de bois disposés en un petit chapiteau. Aube regardait de nouveau par la fenêtre, perdue dans un périple impossible.

— Pardonne-moi, je ne voulais pas être méchante. Vois-tu, j’ai envie de partir…
— Je sais. Vous m’le… me le répétez presque chaque jour, avoua gentiment la domestique.
— Vraiment ?

Mais elle savait. Elle savait que c’était vrai, qu’elle lui déclarait fréquemment cela, qu’elle se plaignait de ne pas pouvoir sortir. À quoi Flore répondait qu’il valait bien mieux vivre ici que hors de l’enceinte, comme ces pauvres gens qui ne mangent pas à leur faim. Elle ajoutait souvent qu’elle avait de la chance de travailler ici, car elle avait au moins un repas chaud et un toit sur la tête, quand bien même ce toit ne lui appartenait pas.

— Un jour, je m’enfuirai.

Flore attrapa des vêtements et les posa sur le lit. Elle réfléchit un court instant à sa phrase et se força à articuler.

— Nous devons déjà vous habiller et vous apprêter. Après quoi, vous allez descendre manger.

Aube, contrainte, reprit docilement son rôle de poupée sage. Pourtant, tandis qu’elle se laissait ainsi déguiser, que les tissus la couvraient et que ses cheveux se trouvaient coiffés et joliment attachés, rien ne pouvait brider son esprit vagabond. Dans un coin de son cerveau, une idée avait commencé à germer.

L’après-midi semblait ne jamais vouloir connaître de fin. Alors que le soleil battait son plein sur la nature colorée d’automne et que la plupart des gens du château en profitaient pleinement, Aube passa la tête par la lourde porte de la bibliothèque et s’assura qu’il n’y avait personne. La pièce était déserte, habitée seulement d’une odeur de vieux papyrus qu’elle appréciait tout particulièrement. Des particules de poussière en suspension scintillaient dans l’éclat de zébrures qui, traversant de hautes fenêtres aux rideaux pourpres, s’écrasaient sur les pieds en pattes de lion d’un fauteuil, sur l’argent poli d’un porte-plume, sur les broderies dorées au bas de sa robe. Cette chaude lumière cuivrée se posait sur les étagères pleines à craquer, montagnes de chêne sombre et verni où s’étalaient savoir, aventures plus ou moins glorieuses et secrets à percer.

Aube chercha pendant de longues minutes sans succès. On trouvait ici toutes sortes de livres, des plus simples contes aux manuels d’arithmétique et d’armurerie les plus poussés, mais rien qui ne l’intéressât vraiment. Ce qu’elle aimait, c’était avant tout le soin apporté aux dessins, les lettres tourneures et les lettrines décorées, les enluminures qui brillaient comme autant de trésors. Insatisfaite, elle s’apprêtait à partir lorsque son œil fut attiré par une tranche un peu plus rouge, mais surtout moins poussiéreuse que les autres. Il s’agissait d’un livre de géographie, où se succédaient diverses cartes finement reproduites à l’encre noire. Elle jubila devant sa trouvaille, se mit à feuilleter à la volée en s’imprégnant de l’odeur, puis elle tendit l’oreille. Des bruits de pas. Des bruits de pas pressés s’étaient engagés dans le grand couloir et résonnaient jusqu’à elle. Elle s’empara du livre et chercha un endroit où se cacher.

La porte s’ouvrit rageusement et se referma avec autant de force. Un poing s’abattit sur la table au centre de la pièce. L’encrier vacilla. Des gouttes rouge sang s’en échappèrent et éclaboussèrent l’acajou du bureau et la main furieuse.

— Une plaisanterie, c’est une plaisanterie !

De son réduit, Aube ne respirait presque plus. Tous ses membres la faisaient souffrir d’être ainsi recroquevillée dans un placard si étroit, son précieux manuscrit serré contre sa poitrine angoissée.

—