A la recherche du passé - Alain Carponsin - E-Book

A la recherche du passé E-Book

Alain Carponsin

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Beschreibung

De la Tunisie de mon enfance à la Nouvelle Aquitaine, la recherche d'un passé que j'ai longtemps ignoré mais qui aujourd'hui m'intrigue et me questionne.

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Seitenzahl: 142

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Frères humains qui après nous vivez N'ayez les cœurs contre nous endurcis, François Villon

A mes enfants et petits enfants avec toute mon affection.

Sommaire

EMILIE

AUGUSTE

FERNAND

ALICE

ALAIN

A LA RECHERCHE DU PASSE

Septembre 2005. Le temps est radieux, l’arrière-saison dans mon petit coin de Gironde commence sous les meilleurs hospices. C’est un vendredi, je devrais être au travail en train de suer sang et eau. Je suis fonctionnaire.

Non, je ne m’épuise pas à mon dur labeur ! J’ai pris place dans un avion en partance pour me recueillir devant le mausolée d’Habib Bourguiba à Monastir. Penser à cette idée me fait sourire. Je ne vais pas pousser le vice jusqu’à aller me prosterner devant un homme qui a ruiné ma famille, même s’il a été un grand président pour la Tunisie avant de sombrer dans le gâtisme et se faire voler la place par Zine el Abidine Ben Ali. Ce dernier est devenu de plus en plus riche et les Tunisiens de plus en plus pauvres.

La dernière fois que je suis allé dans le pays de mon grand-père paternel, un affreux colonialiste selon les critères de l’intelligentsia de gauche, cela devait être en juillet 1957.

L’airbus A320 de la compagnie Nouvelair s’élance sur la piste de Mérignac avec une agilité à faire rougir le pauvre Breguet Deux-Ponts utilisé en 1957. Pour décoller il lui fallait toute la piste. Je me demande parfois s’il ne grignotait pas le gazon, en bout de piste, l’été à Marignane. Il ne m’a jamais fait goûter l’eau de l’étang de Berre pour la bonne raison que ce bon vieux coucou n’a jamais tué personne.

Chaque été, j’allais avec mes parents et mon éternel chapeau rejoindre ma grand-mère que j’adorais. Elle logeait dans un petit appartement d’un immeuble situé le long du chenal de Bizerte. Je n’ai pas connu mon grand-père « parti » en 1938 à la suite d’une opération qui aurait mal tourné, comme le soutient ma mère. C’est sûr ! Ma grand-mère décéda deux décennies plus tard en 1958 et mon père en 1978. Heureusement, j’ai pu conjurer le mauvais sort en 1998. Un mort tous les vingt ans cela devient monotone.

– Bonjour, Monsieur, vous désirez boire ou manger quelque chose ?

Le charmant sourire de l’hôtesse de l’air me sort de mes pensées et me ramène à la réalité.

– Non merci, je préfère attendre l’arrivée à Monastir en fin de matinée.

J’ai eu tort car j’avais occulté qu’entre Monastir et Hammamet, mon lieu de villégiature, il y avait plus de deux heures de route. Sans compter l’attente à l’aéroport pour toutes les formalités, l’attente du bus et l’attente tout court car on est dans un pays méditerranéen. J’ai pu grignoter à dix-huit heures.

Je commençais à nouveau à m’assoupir quand cette charmante hôtesse de l’air prit place sur le fauteuil de service en face de moi pour l’atterrissage.

– Puis-je vous poser une question indiscrète ?

– Oui, bien évidemment, dis-je avec un large sourire.

Elle était très jolie avec ses grands yeux noirs, ses cheveux longs et son teint légèrement halé qui va si bien aux femmes de là-bas.

– Il me semble que vous n’êtes pas un touriste mais plutôt une personne qui revient sur les lieux de son enfance.

– Vous avez raison, je suis en pèlerinage.

Cette petite phrase, « vous n’êtes pas un touriste », je l’ai entendue tous les jours avec une joie intense, car ils ne me considèrent pas comme un de ces milliers de touristes atteints de cécité que les charters déversent à longueur de journée depuis des années sur ce sol chargé d’histoire et de culture.

L’avion survole à basse altitude le golf de Tunis et la petite ville de Radès où ma grand-mère, Emilie, a passé les dernières années de sa vie, au foyer familial de la rue Langlois.

Dès la sortie de l’aérogare, des odeurs familières, que je suis incapable de décrire car en la matière je suis un béotien, me renvoient à mes sept ans, dans le jardin arboré et fleuri de la maison de la rue Langlois où je passais mes après-midis à jouer seul avec mes amis imaginaires, Tintin, Pécos Bill et Zorro, pendant que mes parents faisaient la conversation à Emilie.

Arrivé à l’hôtel, j’ai très envie de me reposer un peu avant d’aller faire un tour au bar pour grignoter une petite corne de gazelle ou un kaak amande, de quoi me sustenter en attendant le dîner. En guise d’alcôve, une chambre froide ! Grace à l’intervention rapide de l’hôtesse d’accueil qui éteint la climatisation et bée la porte fenêtre, vers vingt-trois heures, enfin allongé sur mon lit, je rêve au lendemain.

EMILIE

Départ huit heures. Je ne suis pas très en forme car j’ai le pressentiment que ce voyage soulèvera des souvenirs refoulés, d’enfance et d’adolescence, enfouis dans ma mémoire depuis des années. La politique de l’autruche.

Aujourd’hui, Radès, cette petite ville construite sur une colline entourée d’une forêt méditerranéenne odorante et flamboyante avec ses lauriers rose et bougainvilliers, a laissé place à une banlieue quelconque. Seule la gare, Maxula Radès, édifiée au siècle de la machine à vapeur par les Français dans un style très caractéristique, me renvoie à celle de Queyrac-Montalivet, en plein cœur du Médoc. Elle se compose d’un bâtiment principal dédié au chef de gare et à la billetterie ainsi que de deux appendices : un local technique et le logement du préposé. La porte principale, en pierre maçonnée cintrée, donne sur la voie ferrée. Juste à côté, l’horloge pour vérifier la ponctualité de la micheline.

Cet édifice a une grande importance à mes yeux d’enfant. L’aboutissement de mes rêves de gloire. J’ai encore réussi à sortir vainqueur de la course épique entre une vielle micheline – qui avait survécu au passage de Rommel et aux bombardements des alliés –et un bolide conçu par Fernand Picard : la 4CV Renault découvrable.

En AFN1, les distractions étaient rares pour un gamin de sept ans couvé par une mère autoritaire, hyper protectrice, anxieuse et inquiète. Le grand bonheur quand papa me glissait à l’oreille : « Tu prends le train à Saint-Germain avec maman pour aller voir mamie à Radès ». A l’arrivée de la micheline, l’excitation à son comble, je bondissais dans le train en bousculant les voyageurs, les chèvres et les moutons pour atteindre la fenêtre opposée et vérifier si la 4CV attendait bien le départ pour faire rugir son moteur. Si la voie ferrée Saint-Germain-Radès s’allongeait sans virage, il n’en était pas de même de la route. C’est en vainqueur que je coupais la ligne d’arrivée. Avec l’âge, il m’arrive de penser que l’amour paternel avait une influence néfaste sur la vitesse de pointe de ce bolide.

Vous comprenez mieux maintenant que la gare de Perpignan, centre du monde, ne peut rivaliser pour moi avec celle de Radès.

C’est avec la boule au ventre que j’actionne la sonnette de la maison familiale de la rue Langlois. Incroyable, cette maison de retraite catholique existe toujours ! La décolonisation et son cortège de violences n’ont rien changé au décor. La maison à étage, très style 19e, est comme je l’avais laissée il y a quarante-neuf ans. Même la cloche, qui remplace le muezzin, m’attendait pour que je tire à nouveau sur la chaîne, au grand dam des bonnes sœurs. Seul le jardin magnifique de mon enfance avec bassins, fleurs et odeurs a laissé place à un désert poussiéreux où se battent en duel quatre arbres rabougris, le long d’un petit sentier qui permet aux sportifs d’accéder aux terrains de tennis aménagés dans le fond du parc. Cette maison de retraite fut exclusivement réservée aux mamies françaises ayant un bon standing. Elles pouvaient prendre le frais le matin et le soir dans ce parc arboré, aujourd’hui devenu un tennis. Cet après-midi au zénith, les cours sont vides.

L’infirmière de permanence m’accueille avec une grande gentillesse et, comprenant mon émotion, téléphone à la directrice qui me laisse libre d’aller sur les traces de ma grand-mère. Dans le couloir d’entrée, première porte à droite, le local à balai s’ouvre sur sa chambre. Le lit à gauche de la fenêtre, sa table de nuit avec le verre d’eau et les médicaments, et surtout son éternel sourire quand elle apercevait dans l’encoignure de la porte son petit Alain. Sur la chaise, sa valise en carton imitation peau de crocodile aux coins renforcés de cuir avec ses deux serrures renferme toute la vie et les petits secrets d’Emilie. Cette valise existe toujours. Elle contient les accessoires de Noël. Lien involontaire entre une valise, la naissance de Jésus, une vieille dame et son petit-fils, non ! Le point commun : des moments de bonheur partagés.

– Vous savez, Monsieur, il n’y a plus de Français, la grande majorité des résidents est d’origine italienne. La chambre de votre grand-mère étant trop petite, elle ne correspondait plus aux normes et a été transformée en local technique.

– Evidemment, les normes…

– Si vous avez besoin de moi, je suis à l’office, au fond du couloir à gauche.

– Je ne veux pas vous importuner plus longtemps. Pourriez-vous me prendre en photo le long du balcon à balustre de la terrasse dominant au loin la grande bleue ?

A cet endroit, en 1957, je posais avec mamie Emilie, Fernand mon père, mon chapeau et mon bateau, le plus beau des bateaux.

Un après-midi, le visage en larmes et des hoquets dans la voix, je me jette dans les bras d’Emilie qui se repose dans un transat à l’ombre d’un eucalyptus.

– Mon chéri, dit-elle avec son petit sourire moqueur, quel est le grand malheur qui te met dans cet état ?

– Ce matin, avec papa et maman, nous sommes allés faire des courses à Tunis et là j’ai vu un magnifique bateau : coque noire et voile rouge !

– Et alors ?

– Maman a refusé de m’acheter ce bateau !

– Veux-tu bien me donner mon sac à main posé sur la chaise s’il te plaît ?

– Voilà, Mamie, dis-je avec un énorme hoquet pour bien montrer l’étendue de ma souffrance.

– Fernand, prends ce porte-monnaie et retourne à Tunis chercher ce bateau. Il n’est pas question que mon petit-fils, que je vois un mois par an seulement, soit aussi malheureux.

Mon père, toujours respectueux des convenances familiales, prit à nouveau le chemin de Tunis. Douze kilomètres ce n’est pas le bout du monde, mais en 1957, au mois d’août, en pleine chaleur dans une quatre chevaux Renault – même découvrable – cela devient vite une sinécure.

Je suis maintenant la vedette incontestée. Preuve en sont les multiples photographies visionnées avant mon départ, où j’apparais toujours avec mon bateau, bien en évidence contre ma poitrine. Je suis un conservateur car il a navigué sur la Méditerranée, l’océan Atlantique et même caboté le long des berges du grand étang de la Jemaye2. Il doit dormir, aujourd’hui encore, dans un coin du grenier.

Parfois, il arrivait que ma grand-mère me fasse les gros yeux. Il faut dire que devant certaines situations, à l’impossible nul n’est tenu. A l’heure du thé, nous allions une ou deux fois dans le mois chez des amis très proches d’Emilie. Je devais dire bonjour à la maîtresse de maison avec un flegme très british. Impossible ! Même en serrant les poings à me faire mal. Bonjour, Madame Salepéteur.

Dans les bras d’Emilie je me sentais en sécurité et surtout compris. J’aurai tant aimé connaître mon grand-père...

1 Afrique Française du Nord, nom donné à l’ensemble géographique colonisé par la France à la fin du XIXe siècle

2 Plan d’eau périgourdin au cœur du massif forestier de la Double

AUGUSTE

Je connais de la vie de mon grand-père ce qu’on a bien voulu m’en dire. A cette époque le secret était de mise. Il ne fallait pas qu’une phrase absconse soit lâchée en public, donnant lieu à toutes les interprétations malveillantes.

Il est né le 15 février 1865 dans un petit village d’Ardèche : Mayres. Selon ma cousine, c’est la faim qui aurait poussé Auguste Ernest Georges dans les bras de la remonte, une branche de la cavalerie. Il s’agissait de fournir des canassons à l’armée française qui en avait grand besoin. En effet, ces pauvres chevaux s’étaient fait hacher menu lors de la charge héroïque et vaine de Reichshoffen. Bazaine et ses hommes ont eu un sort identique à Gravelotte. La mémoire populaire a retenu la chanson ainsi que l’expression tomber comme à Gravelotte. Mémoire populaire surtout pour les gens d’un certain âge. Les jeunes parfois : « Hitler, connais pas ! » Triste.

Engagé volontaire pour cinq ans le 26 juin 1883 à Pont-Saint-Esprit dans le Gard, il incorpora le 3e bataillon d’artillerie à pied du 3e régiment de chasseurs d’Afrique, stationné à Bizerte, à la caserne Philibert. Puis il fut affecté, le premier décembre 1885, à la 8e compagnie de remonte, toujours en Tunisie. Il resta quinze ans dans l’armée jusqu’à sa démobilisation, le 26 juin 1898, à Bizerte. Son livret d’instruction militaire mentionne : « Ne sait pas nager ».

Il a dû se couvrir de gloire car il a été décoré le 16 avril 1892 par Son Altesse le Bey de Tunis, Ali III Bey, de l’ordre de Nichan Iftikkar au grade de chevalier de quatrième classe. Je ne pense pas que cette médaille fut attribuée avec largesse. Je refuse cette idée. Je suis sincèrement convaincu qu’un lien s’était créé entre les autorités tunisiennes et mon grand-père car le jour de ses obsèques, en 1938, Son Altesse le Bey de Tunis, Mohamed el Amine, était présent.

Le 22 octobre 1898, Auguste était le plus heureux des hommes car il se mariait avec ma grand-mère, Emilie Antoinette Louise Jammes. Elle moins car, amoureuse platonique d’un charmant jeune homme, elle a dû se plier au dictat familial. Il y a encore dans nos campagnes de bons mariages qui permettent d’un coup de goupillon de doubler la surface de la propriété.

Mon père, Fernand, est arrivé en février 1900 et sa sœur, Anne Clothilde, en 1903.

Quand ses enfants sont nés, l’armée était déjà un lointain souvenir pour Auguste. En effet, grâce à la soulte de désincorporation versée par l’Etat pour tout militaire souhaitant s’établir en Tunisie, à ses économies et à l’aide des banques, il a pu acheter le Grand Hôtel de Bizerte. Aujourd’hui, de ce magnifique bâtiment de style mauresque avec ses doubles arcades et ses trois tours carrées, il ne me reste qu’une carte postale. En mai 1943, les Alliés écrasent sous les bombes les restes de l’Afrikakorps, ainsi que le Grand Hôtel. Ils n’aimaient pas le style mauresque. Pour la petite histoire, je me permets de rappeler que Pierre Laval est venu en 1942 au secours de Rommel en créant la Phalange africaine, forte de deux cent douze hommes sous les ordres du général Edgar Puaud. Pour Robert Aron, « cent cinquante va-nu-pieds, syphilitiques et avariés de toute espèce ». Certains réussirent à changer de camp dans les dernières heures et, pour se dédouaner, tirèrent sur leurs anciens camarades dans les rues de Tunis. Le général Edgar Puaud disparut en mars 1945 à la tête de la division Charlemagne, dont les derniers éléments se sont « couverts de gloire » en défendant le bunker du Führer creusé sous la chancellerie du Reich. Sartre avait raison, « il faudrait un double soleil pour éclairer le fond de la bêtise humaine ».

Un million de francs or. Mon grand-père vient de gagner à la loterie nationale. Nous sommes en 1936. Il s’est aussitôt empressé d’investir à Bizerte en achetant un immeuble, La Provençale, au grand dam de mon père. Fernand voulait qu’il investisse en France sur la côte d’Azur car il savait que la Tunisie serait prochainement indépendante. Le protectorat ne pouvait pas durer ad vitam aeternam. Il avait fréquenté dans sa jeunesse de jeunes tunisiens apparentés au nouveau parti politique, le Néo-Destour. Malgré tous ses efforts, Auguste Ernest Georges est resté inflexible.

La gestion du Grand Hôtel sous la férule d’Auguste s’apparentait à ce qu’il avait connu : l’armée. Chaque employé avait un poste bien défini. Anne, sa fille, ne bénéficiait pas d’un régime de faveur. Ma tante en a toujours tenu rigueur à son père, d’autant que la répartition très égalitaire des dividendes développa une certaine jalousie entre les enfants. Fernand n’a pratiquement jamais travaillé à l’hôtel. Il avait quitté très jeune le cocon familial pour suivre ses études à Alger et Toulouse. Il avait fini par jeter l’ancre dans le Bergeracois. Tous les ans, Auguste lui faisait parvenir sa part des bénéfices. Quoique militaire, la discipline était empreinte d’un certain paternalisme.

Un jour, à la demande de mon grand-père, Fernand était allé chercher une bouteille de bordeaux à la cave. Il fut surpris de trouver la porte ouverte et encore plus surpris de voir le chef cuisinier mettre sous sa veste une excellente cuvée de bourgogne. Aussitôt, il avisa son père de cette indélicatesse notoire.

– Oui, Fernand, dit-il avec un large sourire, tous les mois depuis plus de quinze ans il prélève une bouteille. Cela ne me dérange pas. C’est un vrai cordon bleu et il me serait fort désagréable de le perdre pour un si petit larcin. Il sait surement que je sais. Je ne veux pas lui ôter ce plaisir.