à la source - Valérie Mazeau - E-Book

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Valérie Mazeau

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Beschreibung

Printemps 2020, à Paris. Confinée dans son appartement, Virginie fête ses 45 ans, seule et désemparée. Sa vie n'a plus de sens. Elle décide alors de rendre visite à sa mère, dans son village natal situé au coeur du vignoble nantais... un retour bouleversant aux sources de son enfance. Dans son nouveau roman initiatique, Valérie Mazeau évoque le thème des secrets de famille.

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Seitenzahl: 339

Veröffentlichungsjahr: 2021

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À Martin et Jean-Baptiste, aux confins du printemps 2020

Écrire, c’est brûler vif, mais aussi renaître de ses cendres.Blaise Cendrars

Le 21 avril 2020 est un mardi.

À Paris, l’air est doux, la température évoluant de 13 à 19 degrés au fil de la journée. Avril a le calme d’un mois d’août. Presque pas de circulation. « Notre planète respire », disent les journalistes.

Cela fait plus d’un mois que le premier confinement a commencé.

C’est aussi l’anniversaire de Virginie, allongée sur son lit. Aujourd’hui, elle s’offre ce cadeau : une journée de lecture, celle du roman de Philipp Meyer, Le Fils, relatant la saga d’une famille écossaise, émigrée au Texas en 1850.

Page après page, elle se laisse porter par l’histoire, chevauchant les immenses prairies texanes à dos de mustang, cheval sauvage à la crinière fournie et aux yeux vifs, à la musculature puissante et l’allure fougueuse. Elle se sent libre. Lire est son voyage favori, plus encore qu’un périple en avion à l’autre bout du monde. D’entre les lignes surgissent les héros du roman, qui viennent s’allonger près d’elle, sur son lit. Écossais, Comanches, Mexicains. Envahisseurs, conquérants, nomades, infidèles.

Confrontée à une page entièrement blanche entre deux chapitres, Virginie prend conscience de sa solitude. Il n’y a personne pour fêter avec elle ses 45 ans, dans son appartement.

Elle lève les yeux et regarde vers son ordinateur, posé sur le bureau de sa chambre. Depuis le 17 mars, date à laquelle a commencé le premier confinement et qui était également un mardi, elle a surtout côtoyé sa machine, tant d’heures d’un tête-à-tête quotidien qui lui a rincé le cerveau, la transformant en poisson rouge confiné dans son bocal, en citron confit dans son jus. Je ne vais pas me plaindre… Au moins, j’ai un travail… se dit-elle.

Elle relativise puis se met à nu devant son miroir : sans le confinement, elle aurait été tout aussi seule.

— Finalement, cette pandémie fait ressortir l’essentiel.

Elle retourne alors à sa lecture, se consolant au contact de cette famille littéraire d’Écossais émigrés au Texas.

La lumière déclinante du soleil lui indique le début de soirée. Elle ouvre sa baie vitrée pour la messe de 20 heures. La rue s’anime. XXe arrondissement de Paris, tout près du cimetière du Père-Lachaise. Virginie aime la présence de ce lieu de recueillement unique, insolite, qui est sa promenade préférée, sa rêverie du dimanche matin. Elle va s’y perdre, heureuse dans ce dédale végétal et minéral, à l’art funéraire poétique, une déambulation dans les siècles passés, une rencontre intime avec les grands auteurs, dont les tombes l’aimantent : Colette, Balzac, Proust, Wilde, Molière…

— 43 hectares, 70 000 concessions et plus de 3 millions de visiteurs par an.

Vincent était davantage fasciné par les chiffres du lieu.

D’ailleurs, il a quitté le quartier sans regret, quand ils se sont quittés, Virginie et lui, il y a cinq ans. Pour fêter leurs 40 ans, ils se sont offert une liberté nouvelle, d’un commun accord. À leur séparation, Virginie a hésité à rester dans leur appartement, dans leurs murs, leurs silences, leurs parfums. L’eau de toilette musquée de Vincent et la sienne, florale. L’odeur aigre de leur désamour.

20 h 01.

C’est une messe à l’américaine, enjouée, vivante, qui relie les gens. De la musique, des bravos, des applaudissements. « Merci à nos soignants ». Plus de 20 000 morts en France, tués par un virus qui a fait le tour de la planète.

Debout sur sa terrasse, Virginie applaudit et se tourne vers son voisin de balcon. Ils partagent le panorama sur la rue et aussi un point de vue. « Nos soignants sont devenus nos sauveurs, des héros qui vont sur le front chaque jour, au péril de leur vie. »

Grâce à son voisin, Virginie se sent moins seule. « Aujourd’hui, c’est mon anniversaire », lui dit-elle. Il le lui souhaite joyeux, sans conviction, et il enchaîne sur une question. « Virginie, ça vous fait combien ? ». Lui aussi, comme Vincent, c’est un homme de chiffres. Même s’il est à la retraite, il a gardé l’empreinte de son métier de conseiller bancaire.

Elle échange un sourire avec Suzanne, la vieille dame qui habite au même étage qu’elle, le troisième, dans l’immeuble d’en face. Ce matin, comme chaque mardi, Virginie lui a rapporté des fruits du marché et les dernières informations du quartier. Pour lui souhaiter son anniversaire, Suzanne l’a prise dans ses bras. Rien à faire de la distance de sécurité sanitaire. Ce soir, Suzanne est assise à sa fenêtre, grande ouverte sur la rue. Son chignon est défait. C’est un ruisseau de cheveux blancs sur sa chemise de nuit à fleurs roses. Ses yeux noirs donnent vie à son visage flétri. Un petit format de femme, comme Virginie. Mince et fragile.

Dans la masse des chiffres planétaires sur les morts, les réanimés, les oubliés de la pandémie, le drame humain, sanitaire, économique, Virginie entend une autre information, une évidence qui émerge de cette situation d’urgence permanente : cet été, pendant ses vacances, elle doit retourner dans son village natal, au cœur du vignoble nantais. Pour passer du temps avec sa mère, qui, elle aussi, se prénomme Suzanne.

L’été est la meilleure saison pour un retour aux sources. Parce que sous le soleil, les souvenirs sont moins gris.

Virginie pense aux paroles de son psy. L’été est la meilleure saison… Comme un mantra, elle se les répète au fil des villes étapes de son périple en voiture. Paris, Le Mans, Angers, Nantes. Peu à peu, les habitations changent de formes et de couleurs, les champs n’ont plus la même terre, l’air marin se fait sentir. Puis apparaît le vignoble, et enfin Saint-Martin, son village natal.

En ce premier jour du mois d’août, le soleil éblouit les façades des maisons blanches et basses aux toits de tuiles tige de botte, arrondie et orange. Le village rappelle la Vendée, à quelques kilomètres. Ici, l’océan est vert tendre, celui des vignes aux feuilles généreuses et aux grappes translucides. « Muscadet land », disait Vincent, plutôt amateur de vins rouges, de Bourgogne notamment.

Le village est assoupi. Devant la maison familiale, près de l’église, aucune voiture n’est stationnée. Le café d’à côté est fermé, le tabac-presse est désert. C’est un samedi après-midi écrasé par la chaleur, qui attend la fraîcheur du soir. Les habitants sont partis en vacances, mais pas loin. Sur la côte atlantique, à une heure de voiture. Pornic, La Bernerie, La Baule, ou vers le littoral vendéen.

— Cette année, les gens prennent leurs congés en France. Forcément, avec l’épidémie.

La mère de Virginie a suivi l’actualité parce qu’elle a besoin de comprendre le monde dans lequel elle vit depuis soixante-quinze ans. Pour le masque, elle trouve raisonnable d’en porter un dans les commerces, mais pas en famille. Elle a autorisé sa fille à être non masquée dans la maison, tout en gardant entre elles une distance de sécurité. Pas de contacts rapprochés, aucune embrassade, ce qui l’arrange bien. Quand on lui touche la main ou le bras, Suzanne se sent envahie. Ses cheveux blancs sont tirés en arrière, canalisés dans une tresse épaisse, qui tombe sur son chemisier jaune pâle assorti à sa jupe. Une dame digne, au regard noir et direct, venu d’un visage ridé par le vent d’ici et la poussière des vignes. Une silhouette vigoureuse, à la constitution plus solide que celle de sa fille. « Une belle femme », disait Eugène, fier d’avoir été son mari.

« Tu ne peux pas renier ta mère. Vous avez le même regard revolver. » Vincent avait été cinglant dès leur première visite à Saint-Martin, au début de leur vie de couple, vingt ans plus tôt. Il avait découvert la campagne alentour. « C’est charmant ! » Les extérieurs lui allaient bien. L’intérieur de la maison familiale avait été moins agréable pour lui. Il ne s’était trouvé aucun point commun avec les parents de Virginie, pas un seul sujet de conversation. Et ses nuits avaient été blanches, à l’étroit dans le lit de camp, son couchage dans la chambre de Virginie, tandis qu’elle avait retrouvé avec délice son lit de petite fille et son insouciance, y dormant à poings fermés.

— Quand même, on voit passer des avions.

Le village de Saint-Martin, proche de l’aéroport de Nantes, permet à Suzanne de rester informée de l’état du trafic aérien. À la remarque de sa mère, Virginie confirme et enchaîne :

— Et la vigne ?

La vigne est le sujet préféré de Suzanne. C’est toute sa vie. Trente ans de bons et loyaux services au domaine de la Grive, à dix minutes de Saint-Martin. Une vie rythmée par les saisons : la taille en l’hiver, la mise en bouteille au printemps, l’été et la préparation des vendanges, la vinification à l’automne. Elle s’est bien entendue avec ses employeurs, un couple de viticulteurs de la même génération qu’elle. Elle connaît leurs trois enfants, qu’elle a parfois gardés quand la vigne n’avait pas besoin d’elle. Elle les a vus grandir et mûrir comme les grappes du raisin sur lequel elle a toujours veillé.

— Cette année, on a échappé au gel.

Depuis sa retraite, Suzanne retourne régulièrement au domaine pour donner un coup de main, aux vignes ou au caveau. En remerciement, elle accepte quelques bouteilles de muscadet, qu’elle débouche à Noël, qu’elle offre aussi. Vincent faisait semblant d’être content de son cadeau sans surprise, peu amateur du vin local.

— Au printemps, on a essayé la technique des Bordelais.

Avec intérêt, Virginie écoute les explications de sa mère. La vigne est un lien fort entre elles, leurs regards se rejoignent. Sa mère lui apprend comment les ballots de paille ont été répartis sur les chemins des vignes. Un ballot par hectare, mis à feu pendant les nuits froides. Un écran de fumée pour lutter contre le gel, au lever du jour, le moment le plus critique.

— Et pas de grêle !

Virginie a souvent entendu la gratitude de sa mère, remerciant le ciel d’avoir été clément au-dessus des vignes du domaine, une sorte de microclimat très localisé. Les orages et leurs grêlons furieux sont souvent passés sans trop s’arrêter. Des terres bénies des dieux.

— Alors, qu’est-ce qui t’amène ?

Suzanne a le langage direct des paysans. Quand on travaille la terre, pas le temps pour les formules de politesse. Enfant, Virginie en a souffert. Besoin de moelleux. C’est son père qui arrondissait les angles de sa mère. Lui, il savait dire les mots doux. Pourtant, il parlait surtout à des machines, celles de l’imprimerie à laquelle il avait consacré quarante-cinq ans de sa vie professionnelle. Apprenti, ouvrier et surtout pas chef d’équipe. Il avait refusé l’offre de son patron, persuadé ne pas être à la hauteur.

— Je me suis dit qu’on pourrait passer du temps ensemble.

Virginie n’ose pas en dire davantage. Elle connaît l’inconfort de sa mère face aux émotions. Elle pense au matin de ses 45 ans. La vieille dame dans l’immeuble d’en face, Suzanne de Paris. Les courses qu’elle lui rapportait du marché, les bras décharnés et grands ouverts de Suzanne pour lui souhaiter un bon anniversaire, et sa question, d’une voix chevrotante. « Votre maman vous a téléphoné pour votre anniversaire ? »

Virginie a pleuré et la vieille dame l’a gardée dans ses bras, pour lui murmurer une autre question : « Elle est morte, c’est ça ? » Sans répondre, Virginie a quitté son étreinte pour ranger les fruits dans son frigo, lui donner des nouvelles du quartier, et lui cacher l’implosion en elle.

De retour à son appartement, elle a consulté son ordinateur, plusieurs sites d’actualité qui lui donnaient tous le même conseil : prenez soin de vous et de vos proches. Alors, elle a décidé de s’occuper un peu plus d’une autre Suzanne, sa mère. Avant qu’il ne soit trop tard.

— Tu sais, il n’y a pas grand-chose à faire dans les vignes en ce moment.

À sa mère, Virginie pourrait aussi raconter qu’après cette première implosion, provoquée par les paroles bienveillantes d’une vieille dame de son quartier, elle en a vécu une autre le lendemain. À cause de son voisin, celui du balcon d’à côté, avec lequel elle partage la vue sur les arbres du cimetière du Père-Lachaise, où ne se trouve pas la tombe de son père, sa célébrité à elle seule. Un homme simple, discret, enterré dans le cimetière de Saint-Martin, parmi les vignes. Il n’a pas voulu une plaque à son nom.

« Les soignants, je leur tire mon chapeau ! »

Lors de la messe de 20 heures, son voisin de balcon était admiratif. Virginie a acquiescé, comme souvent. Ils ont des valeurs communes, qu’ils partagent depuis dix ans. Cet homme habitait déjà dans l’immeuble quand Vincent et elle y ont emménagé. Cet appartement est leur deuxième investissement, le premier ayant été acquis immédiatement après leurs études. Vincent venait de signer son contrat de travail dans une société de consulting et elle était finaliste pour un poste de finance manager dans une banque privée anglaise, une des « big five ».

Avec leur voisin, conseiller bancaire dans une agence du quartier, ils ont régulièrement évoqué l’actualité de leur univers : krach boursier, crise des subprimes, surendettement des États. Vincent et Virginie l’ont vu vieillir seul, célibataire avec un chat angora. Il les a vu s’aimer et se désaimer.

« Moi, aucune chance qu’on m’applaudisse pour mon métier. »

Le voisin a poursuivi son idée. Les banques, le capitalisme financier, l’argent, le fric. Quelle utilité en comparaison de ceux qui soignent et sauvent des vies ?

« Les soignants sont utiles, pas les banquiers. »

Virginie a blêmi. Facile à dire pour lui, retraité. Elle, c’est encore son quotidien. La phrase du banquier a été une gifle dans sa tête saturée de ratings, de scorings, de virtuel, après toutes ces heures de télétravail.

— Dans les vignes, il n’y a pas grand-chose à faire… dans la maison peut-être ? J’aimerais me rendre utile…

Des vacances utiles pendant une semaine, tel est le projet de Virginie. À son bureau, au trentième étage d’une tour de la Défense, personne ne l’attend avant le 10 août. À l’appartement, ses plantes ont transité de son balcon exposé plein sud à la semi-pénombre de la cuisine aux stores abaissés. Dans sa petite valise, elle a mis un vieux pantalon en coton beige, un short, des tee-shirts, une paire de tongs, des baskets. Et elle s’est habillée avec sa tenue du week-end : un jean délavé, un sweat noir ample, des espadrilles assorties.

Son envie ? Pas des applaudissements mais un résultat concret, le fruit d’un travail qui se voit. Comme son père, quand il avait rénové la façade de leur maison avec un crépi clair, côté rue, ou qu’il avait équipé les deux chambres de tomettes rouges, à l’étage. Au rez-de-chaussée, il avait posé une faïence blanche dans la cuisine et dans la minuscule salle de bains, et refait l’électricité dans le petit salon attenant, situé à l’arrière de la maison. La terrasse en bois, côté jardin, invisible de la rue, avait été sa dernière réalisation.

— Peut-être t’aider au jardin ?

Samedi soir, 20 heures.

Virginie a envie d’applaudir. C’est le bon moment, sans perturber leur dîner, déjà terminé. La soupe à 19 heures, la tisane brûlante, le soleil qui éclaire encore. Sauf qu’ici, dans la maison familiale, on n’ouvre pas la fenêtre côté rue. Trop de voitures qui passent. Même dans le désert de cette soirée d’été, elle n’arrive pas à convaincre sa mère.

— Pas de voiture mais toujours des regards indiscrets.

Paris lui ne manque pas. Les dîners tardifs, les soirées au théâtre, les dimanches au musée, elle en a fait le tour. C’est Vincent qui lui manque. Elle a besoin de lui parler, de savoir s’il est en vacances. Leur amour s’est tari, leur amitié est restée intacte.

Depuis leur séparation, il y a cinq ans, ils ont gardé le contact. Un texto ou un appel, au moins une fois par semaine. Même quand Vincent vit une nouvelle aventure amoureuse. Lui, il n’a pas pu rester célibataire. Virginie a préféré la solitude. Mais à quoi bon recommencer, si c’est pour aboutir au même échec ?

Ils avaient pourtant pris un bon départ. Un premier contact amical, pendant le week-end d’intégration de leur école de commerce parisienne. Escalade et jeux de piste dans la forêt de Fontainebleau. Vincent avait aimé le côté sportif de Virginie. En lui, elle avait retrouvé la gentillesse de son père. Ils ont appris à se connaître, à vivre leur premier baiser, sans urgence à faire l’amour. L’éloge de la lenteur, pour l’un et l’autre. Prendre le temps de construire des bases solides.

Chaque stage au bout du monde avait conforté leur envie respective de se retrouver, de retour à Paris. Diplômés la même année, la signature de leurs premiers contrats de travail, leur investissement dans un appartement, leurs week-ends amoureux. Puis leur décalage. À 30 ans, Vincent a commencé à parler d’enfant, pendant que Virginie continuait à considérer son travail comme sa priorité. Le travail, c’est un gène dans la famille Viaud. Ils en ont discuté, de plus en plus au fil des années. Sept ans plus tard, ils n’étaient toujours pas devenus parents.

— Virginie, on n’a plus le temps. L’horloge biologique est une réalité.

Mais son horloge à elle, c’était celle de Big Ben. Elle avait accepté un poste à Londres, où elle travaillait la semaine, une respiration vitale pour elle, qui n’en pouvait plus de copuler pour faire un enfant. Elle avait aimé l’ambiance londonienne, les pauses déjeuner dans Hyde Park ou le long du Regent’s Canal, l’effervescence de la fin de journée dans les pubs de Hampstead, les soirées dans le West End devant une comédie musicale.

Le week-end, elle revenait à Paris la boule dans son ventre. Il était devenu malheureux et elle, lointaine. Un jour, elle a osé lui dire.

— Vincent, je ne serai jamais prête.

Pour éviter le chagrin muet de Vincent, elle est restée à Londres jusqu’à leur séparation.

— Je pensais que tu resterais vivre en Angleterre.

Comme si elle avait lu dans les pensées de sa fille, Suzanne évoque le passé puis elle réfléchit tout bas. Elle a suivi de près le parcours professionnel de sa fille, tout en restant discrète sur le sujet, sans rater une occasion d’évoquer ses hautes responsabilités lors d’une conversation en famille. Surtout quand une cousine fait semblant de la plaindre. « Ma pauvre Suzanne, toi qui ne seras jamais grand-mère… ».

Suzanne ne comprend pas sa fille, restée sans enfants. « Peut-être qu’ils ne peuvent pas en avoir. » C’était l’explication d’Eugène, son mari. Un samedi après-midi, il s’était retrouvé seul avec Vincent devant la télévision. En attendant le début d’un match de rugby, les deux hommes étaient tombés sur la fin d’un reportage consacré à un orphelinat roumain. Eugène avait bien senti la compassion de Vincent. « Tous ces enfants abandonnés, c’est terrible. Heureusement qu’ils pourront être adoptés. »

Virginie n’a jamais réussi à en parler à sa mère. Alors, elle noie son silence dans sa tasse, de la verveine du jardin un peu amère.

Sa mère reste dans ses souvenirs, à voix haute.

— En classe, tu as tout de suite aimé l’anglais.

Virginie la rejoint dans le passé.

— J’ai aimé l’anglais, et le français aussi !

Ses rédactions étaient riches de descriptions, peuplées de personnages téméraires aux aventures palpitantes, très appréciées de ses professeurs, inspirées de ses auteurs favoris — Marcel Pagnol, Jack London, Jules Verne, Frison-Roche, Gilbert Cesbron, George Sand. Depuis l’école primaire, elle noircissait les pages d’un journal intime quotidien. À l’adolescence, elle s’était mise à rédiger en anglais avec autant d’aisance.

— Demain, rendez-vous au potager à 8 heures.

Le programme de sa mère la ramène à l’instant présent. D’accord pour évoquer les souvenirs mais sans s’y attarder. Virginie est aussi romanesque que sa mère est terre à terre. Pas de place pour le superflu. Pas même l’effleurement d’une main, une caresse sur la joue. Ses gestes sont aussi rares que ses mots.

— Te voilà…

Après la tisane, Virginie a suivi sa mère dans la minuscule salle de bains pour le brossage des dents, puis dans l’escalier. À l’étage, chacune a regagné en silence sa chambre, deux portes qui se font face sur le petit palier. Debout, près de sa bibliothèque, Virginie n’hésite pas à choisir un livre : Pride and Prejudice, Jane Austen, 1813, dont elle possède aussi la version française, Orgueil et préjugés.

En murmurant le titre, elle serre le livre sur son cœur et elle ferme ses yeux. Instant de recueillement. Puis elle les ouvre pour renouer avec sa chambre. Elle y reconnaît l’ombre et la fraîcheur des vieux murs épais, les tomettes rouges du sol, la grosse armoire en chêne massif, les volets faits dans le même bois foncé, refermés côté jardin. Sa valise est posée sur son bureau en contreplaqué marron, sur lequel elle a tant écrit.

Avant sa lecture, Virginie prend le temps de savourer son rituel. Mettre son pyjama en jersey acheté chez Marks & Spencer, nettoyer son visage à l’eau de rose, brosser ses cheveux courts. En se glissant dans son lit de petite fille, elle retrouve le parfum frais des draps séchés au soleil. Fermer les yeux encore une fois, ouvrir le livre, libérer l’odeur vanillée du papier, mélangée au piquant de l’encre. Et lire, enfin.

Sur la première page, une date : le 21 avril 1990. Le jour de ses 15 ans. Virginie était au lycée, en seconde.

Bon anniversaire ma chérie.

L’écriture de son père est fine et appliquée, datant d’une époque où les lettres se devaient d’être belles sous la plume des écoliers. À côté, la signature de sa mère est soulignée d’un trait énergique.

Virginie avait été étonnée que ses parents lui offrent un tel livre. Bien sûr, ils savaient sa passion pour la lecture, et de plus en plus en langue anglaise. En fait, ce livre était une idée de monsieur Gautier, leur libraire de proximité. Quelques semaines plus tôt, son père était allé le voir au tabac-presse-librairie du village, sur la place de l’église, pour lui demander conseil.

« Un roman anglais pour les 15 ans de Virginie ? »

Monsieur Gautier n’avait pas hésité.

Sous l’écriture de ses parents, en bas de la première page, Virginie déchiffre la sienne, ronde et sage : « Thank you, Jane. »

Elle sourit au souvenir de sa gratitude immense pour l’auteur. Après avoir lu le roman jusqu’au bout de la nuit de ses 15 ans, l’évidence lui était apparue au petit matin : elle était en train de vivre un coup de foudre littéraire. Sur son journal intime, elle avait écrit : « Jane Austen, merci de m’inviter dans votre monde si différent et si proche du mien, qui me montre le chemin de mon indépendance. »

Elle venait aussi de trouver son modèle féminin : l’héroïne du roman, Elizabeth Bennet. Une jeune fille de 20 ans, passionnée de lectures et de balades dans la nature, l’esprit vif, voulant changer les codes, les préjugés.

Les nuits suivantes et jusqu’à l’été, Virginie avait relu Pride and Prejudice. Elle en connaissait des phrases entières, elle pouvait citer des dialogues par cœur.

Du roman tombe un morceau de papier un peu jauni, à l’encre délavée, que Virginie reconnaît immédiatement. C’est un texte qu’elle avait recopié dans une encyclopédie.

« Jane Austen, née en 1775 dans une famille modeste, a commencé à écrire des poèmes, des histoires courtes et des pièces de théâtre dès l’âge de 12 ans. Empreinte de féminisme, son œuvre est marquée par sa vision du mariage et de la condition féminine de l’époque prévictorienne. Un fabuleux témoignage sur la vie des femmes de son époque. »

1775… précisément deux-cents ans avant sa naissance à elle. Encore un lien entre elles, un signe, dans son esprit d’adolescente. Était-elle la réincarnation de Jane Austen ? Possible. En tout cas, son coup de foudre littéraire lui confirmait son envie d’écrire, partir de sa campagne pour découvrir le monde, en passant par l’Angleterre. Écrivain-voyageur, journaliste sans frontière : son avenir professionnel prenait forme.

Ce soir, dans son esprit de femme de 45 ans, allongée sur son lit de petite fille, surgit une phrase d’Elizabeth Bennet :

Mettez-vous à l’école de ma philosophie, et ne retenez du passé que ce qui peut vous donner quelque plaisir.

— Thank you, Jane.

Dire ces trois mots à voix basse dans la pénombre de sa chambre lui fait venir les larmes. Trente ans ont passé et ce lien est resté intact, entre elles. Jane, Elizabeth, Virginie.

La nuit de ses 15 ans, après avoir fini de lire Pride and Prejudice, Virginie avait pris trois engagements, elle s’était fait trois promesses : écrire autant que Jane Austen, devenir une femme impertinente comme Elizabeth Bennet, et vivre son premier amour. Elle était intriguée par l’amour, qu’elle n’avait jamais ressenti, qu’elle cherchait à comprendre à travers ses lectures. Comment l’amour naît-il ? Doit-on le provoquer ? Comment reconnaître l’Autre ? De prime abord, Elizabeth Bennet n’avait pas reconnu l’amour en la personne de monsieur Darcy, dont l’orgueil l’avait repoussée. Virginie retrouve rapidement le passage dans le roman :

Depuis le commencement, je pourrais dire dès le premier instant où je vous ai vu, j’ai été frappée par votre fierté, votre orgueil et votre mépris égoïste des sentiments d’autrui. Il n’y avait pas un mois que je vous connaissais et déjà je sentais que vous étiez le dernier homme du monde que je consentirais à épouser.

Pourtant, Elizabeth allait apprendre à mieux le connaître et l’apprécier, au point d’en tomber amoureuse.

Une sonnerie interrompt la réflexion de Virginie. Bien arrivée ? C’est un texto de Vincent. Aujourd’hui, elle a une autre question, qu’elle aimerait tant poser à Jane Austen ou Elizabeth Bennet : comment survivre au désamour ?

Virginie ouvre les volets de sa chambre. Le soleil du dimanche matin, deuxième jour du mois d’août, inonde le jardin. Depuis sa fenêtre, elle aperçoit sa mère parmi les plants de tomates. Elle reconnaît la courbe de son dos, ses mains habiles, sa tête à l’abri d’un chapeau de paille, sa jupe et son chemisier protégés par un tablier. Sa mère fait corps avec la terre.

Son père est là aussi, silhouette longiligne, tournée vers le ciel.

Le jardin, c’est le lieu de partage de ses parents. Planter, arroser, désherber, ébourgeonner, tailler, cueillir. Entre eux, les tâches sont reparties sans avoir besoin de parler. Les légumes poussent bien, les fruits sont abondants. Parfois, ils échangent un sourire.

Elle apprend à travailler la terre avec sa mère, pendant que son père l’initie aux chants des oiseaux.

« Ma chérie, tu l’as reconnue ? »

Il vient de lâcher sa bêche pour la prendre dans ses bras et ensemble, ils attendent, immobiles, leurs oreilles à l’unisson.

« On dirait bien une mésange bleue… »

Il se passionne aussi pour le chant des arbres et leurs murmures dans l’enceinte du jardin, un vieux mur de pierres et de lierre qui renvoie le bruissement joyeux du frêne, la symphonie de l’orme, la douce mélodie du châtaigner.

« Tu entends leurs histoires ? Ils se parlent entre eux. »

Il lui raconte aussi les arbres d’ailleurs, le sapin de Turquie, le laurier du Portugal, le marronnier d’Inde, le cèdre du Liban, le pin noir d’Autriche, le tulipier de Virginie.

—À l’automne, ses feuilles sont si belles qu’on dirait des feuilles d’or. Ton prénom, on l’a choisi pour cette raison-là.

Depuis la terrasse, la mère de Virginie lance :

— Eugène, je rentre.

C’est le mot de passe de sa mère, en fin de matinée. Elle aime ce moment où sa mère rentre préparer le repas.

— Tu viens ?

Son père chuchote, ils se lancent un clin d’œil et marchent vers le fond du jardin. La serre est là, adossée au vieux mur. Il l’a construite avec des grandes plaques de verre et des montants métalliques, récupérés à l’imprimerie.

« On pousse la porte du paradis ? »

Il connaît sa réponse, elle a déjà posé sa main sur la poignée de la porte. Sans un mot, ils pénètrent dans la cathédrale de verre. Sa mère n’y met jamais les pieds. C’est leur île.

À l’intérieur, il y a des pots partout, pas une seule place libre sur les étagères. Des plantes à feuilles larges ou fines, imberbes ou velues, dans un camaïeu de verts aux parfums entêtants. Ce sont des herbes aromatiques et médicinales, des arbustes venus de pays chauds achetés par correspondance, surtout des agrumes. Citronniers, mandariniers, bigaradiers. Une table en fer rouillé et deux fauteuils en rotin usés se prélassent au fond. Elle s’amuse à écouter son père parler aux plantes. Un mot d’encouragement, un conseil, des félicitations. « Mademoiselle la verveine, vous êtes de toute beauté ! Monsieur le citronnier, un peu de tenue, s’il vous plaît ! »

Avant de rentrer dîner, il fait sa cueillette, qu’il range avec une infinie précaution dans un panier en osier. Racines, tiges, feuilles, fleurs. Il lui explique toujours avec la même patience et la même joie l’usage de chacune d’entre elles. La mélisse pour relâcher les tensions musculaires, le calendula qui calme les démangeaisons, le thym favorable aux bronches. Sans oublier de rapporter les ingrédients pour l’apéro du dimanche. Un secret de sa fabrication. Des herbes, des feuilles, des noyaux de fruits, macérés plusieurs jours dans un mélange de muscadet et d’eau-de-vie, récupérée auprès d’un collègue de l’imprimerie. Puis il lui confie le panier, qu’elle porte fièrement à son bras, et ils regagnent la maison à pas lents pour faire durer l’instant. Elle aime sentir ses doigts immenses, souples et doux, qui enveloppent sa main de petite fille.

Après le dîner, il prend sa grosse caisse en bois pour s’installer à la table ronde du petit salon. Son laboratoire, comme il l’appelle. Le samedi soir, elle a l’autorisation de rester près de lui. Elle s’assoit et l’observe. Sur la toile cirée où le panier en osier est posé, il déballe son matériel : flacons, pots, cire d’abeille, huile, eau de source, et son encyclopédie des plantes, une bible regorgeant de définitions et de croquis sur plus de mille pages. Et elle s’endort entre deux lignes minuscules, pour se réveiller en sursaut à la voix de sa mère, en provenance de la cuisine, où elle coud. « Virginie, tu dois aller dormir. »

Elle embrasse son père, elle monte dans sa chambre et, allongée dans son lit, elle guette les bruits. Surtout ne pas succomber au sommeil. Au bout d’un certain temps, son père se met à ronfler, endormi à son tour sur l’encyclopédie. Sa mère arrête sa machine à coudre pour lui donner le même ordre. « Eugène, va te coucher ! » Elle entend les pas de son père qui font grincer l’escalier, le palier à l’étage, le parquet de la chambre de ses parents. Et le silence de sa mère restée dans la cuisine. Que fait-elle ? Est-elle en train de ranger ?

Chez eux, chaque objet est à sa place, rien ne traîne. Les paires de chaussures sont alignées dans l’entrée, la vaisselle est essuyée et empilée dans le placard, les tables de la cuisine et du salon sont impeccablement propres, le tablier de sa mère est mis à sécher sur le dossier d’une chaise. Son père est rappelé à l’ordre à chaque écart de conduite. « Ton bazar, c’est dans ta serre. » Sa mère est intransigeante.

Puis elle l’entend à son tour aller se coucher, ses pas feutrés sur les marches jusqu’à l’étage, sur le palier, rejoignant son père dans la chambre. Sur son réveil aux chiffres lumineux, elle compte le décalage de ses parents en minutes et elle s’interroge. Des fois, ils s’embrassent ? Elle imagine leurs étreintes dans la nuit.

Elle y pense aussi le lendemain, dans la lumière du dimanche après-midi, quand elle travaille à son bureau d’écolière. Après les tables de multiplication, la frise chronologique des rois de France, l’herbier de feuilles d’automne, la rédaction, elle part en voyage. Elle quitte Saint-Martin pour la Provence de Marcel Pagnol, les cigales et les chèvres dans la garrigue, les champs de lavande, les sources vives où ses parents se baignent en riant, en s’éclaboussant, en s’enlaçant. Une autre fois, elle les fait s’aimer dans une cabane du Grand Nord, parmi les loups blancs de Jack London. Dans son journal intime, elle écrit chaque épisode de leur histoire d’amour.

Le samedi soir, quand le ciel est dégagé, son père lui propose parfois une soirée d’astronomie. Après le dîner, pendant que sa mère coud dans la cuisine, ils regagnent la serre. Ils s’emmitouflent dans la même grande couverture, leurs deux fauteuils en rotin collés l’un à l’autre, avec une tasse de tisane qu’ils partagent. Des fleurs d’aubépines, infusées pendant dix minutes. À travers les vitres, ils regardent les étoiles.

— Papa, tu crois en Dieu ?

Son père réfléchit avant de lui répondre en soupirant :

— Dieu, j’en ai assez soupé.

Le catéchisme qu’il n’a pas aimé, le prêtre qui l’effrayait, les rituels dénués de sens pour lui.

— Je préfère un ciel étoilé plutôt que la messe. Je laisse ta mère y aller.

Virginie s’inquiète, le front plissé, la voix faible.

— Alors, qui te protège ?

— Ma bonne étoile, c’est ta mère. Elle m’a toujours porté chance. Grâce à elle, tu es là. Tu es notre petit soleil.

— En dehors de maman, tu crois en qui ?

— Peut-être dans le dieu des arbres, qui a fait de moi un frêne, joyeux et bavard. Ta mère, c’est plutôt un chêne. Solide, silencieuse, terrienne.

— Et moi ?

— Tu es la prunelle de mes yeux… une jolie pensée sauvage qui réfléchit beaucoup… ou une fleur de coquelicot, fragile et passionnée…

— Mais comme arbre ?

— Ma chérie, tu ne seras jamais un arbre.

La voix de son père est devenue fragile et dans ses yeux bleus, elle voit une tristesse immense, qui la chavire. Dans le ciel nocturne, elle cherche sa bonne étoile pour s’empêcher de pleurer. Dans un murmure, il poursuit.

—Tu es notre hirondelle. Un oiseau voyageur, migrateur.

Il vient de lui offrir Jane Austen, pour ses 15 ans. Il a compris son envie d’aventure, de découverte. Ils se regardent avec intensité, ils partagent cette évidence. En se lovant dans ses bras, elle lui fait une promesse :

— Papa, je reviendrai toujours au nid.

— Les tomates ont éclaté avec la pluie d’orage, cette nuit. On fera du coulis.

À 8 heures du matin, Suzanne est déjà dans le potager. Elle connaît les horaires du soleil. Levé depuis 6 h 30, il promet de taper fort. Mieux vaut sortir tôt, même un dimanche.

Virginie, affairée près d’elle, acquiesce. Elle se réjouit. Le coulis de sa mère est savoureux, comme toutes les préparations confectionnées avec les fruits et légumes du jardin, mûris au soleil, sans se presser.

Elle se régale aussi d’avoir retrouvé les sabots de son père, qu’elle a chaussés. Ils sont immenses, ses pieds nus y flottent, mais elle s’y sent bien. À l’intérieur, le bois de hêtre est doux, poli par les années. L’extérieur a été plusieurs fois poncé et reverni, la lanière de cuir a été nourrie. Son père n’a jamais voulu passer à un modèle en plastique. « Pourtant, c’est bien pratique ! » Sa femme n’avait pas réussi à le convaincre, elle qui avait opté pour un modèle en polyuréthane vert kaki, imperméable, lavable, résistant et tellement plus souple aux pieds.

En Virginie résonnent les paroles de son père. « Mes sabots ? Des pièces de musée ! Mon grand-père me les a fabriqués pour mes 18 ans. Il m’avait dit : « Maintenant que t’as ton pied d’homme ! » À l’époque, on mettait de la paille dedans. » Elle avait ouvert grand les yeux. Il avait ri de son étonnement et ils s’étaient resservis un peu de tisane. C’était un soir d’été, dans la serre.

Virginie ose un regard vers le fond du jardin. À travers les vitres poussiéreuses, elle aperçoit les étagères vides, les deux fauteuils en rotin empilés, la table esseulée. La poignée de la porte est rouillée. La serre est devenue si petite.

— Tu n’as pas perdu la main !

C’est un compliment de sa mère, auquel Virginie répond par un remerciement.

— Papa et toi, vous m’avez tout appris.

Sa mère hausse les épaules. Rien de plus normal. Dans sa famille, on a toujours travaillé la terre.

— Ta cousine, elle a tout lâché pour devenir maraîchère.

Entre deux tomates, sa mère lui donne des nouvelles d’Audrey, la cousine en question, la fille de sa sœur Simone. Virginie connaît à peine son unique cousine. Enfants, elles se voyaient rarement. Les parents de Virginie recevaient peu la famille et n’avaient pas d’amis. Les Viaud, c’est la famille ours, disaient les mauvaises langues du village. Depuis son départ à Paris, après le bac, Virginie n’a pas revu sa cousine. Il lui reste seulement quelques lointains souvenirs d’enfance d’Audrey et les grandes lignes de sa vie professionnelle : des études d’ingénieur en informatique dans une école à Lyon et un bon poste dans une entreprise nantaise.

Virginie s’abstient de le préciser à sa mère mais elle ne s’étonne pas de la reconversion de sa cousine. Trouver du sens à la vie professionnelle est une quête désormais fréquente, qu’elle a fait sienne. Sa cousine la fait voyager jusqu’à son balcon parisien, le lendemain de son anniversaire. Mercredi 22 avril 2020. Son voisin, en retraite de la banque, et sa remarque : « Les soignants sont utiles, pas les banquiers. »

Sa phrase avait été une gifle pour elle, au point d’en avoir parlé le soir même à Vincent au téléphone. Il avait été plus tempéré. Pour lui, l’argent a toujours été un flux comme un autre, nécessaire au bon fonctionnement d’un système social et à la mise en œuvre de ses projets d’investissements immobiliers, une de ses idées fixes. « Notre retraite, on va devoir la financer nous-mêmes, et la pierre sera toujours une valeur sûre, surtout à Paris. » Virginie avait argumenté. « Sauf que l’argent est devenu plus important que l’humain. Tu ne peux pas le nier, Vincent. »

Comme souvent, il avait clos leur discussion en lui donnant raison, tout en dissimulant un certain agacement, d’ailleurs de plus en plus récurrent. Virginie et ses idées de bobo-décroissante… De peur qu’elle se vexe, il avait évité de lui citer ses nombreux paradoxes : avec ses grandes idées humanistes, son alimentation vegan, ses cours de yoga, elle était quand même bien contente de recevoir sa grosse prime de fin d’année ou de prendre l’avion dès que possible pour un week-end à Barcelone.

Huit jours après la phrase cinglante de son voisin de balcon, c’était le 1er mai, la fête du Travail. Malgré dix heures de télétravail sur un dossier, le cerveau de Virginie avait réussi à faire ressurgir un projet délaissé : et si elle changeait de métier ?

D’un ton crispé, sa mère donne son avis sur la cousine maraîchère.

— Elle va vite déchanter. C’est un métier dur et peu payé.

La reconversion, ce n’est pas une idée neuve pour Virginie, qui l’avait déjà envisagée à l’âge de 35 ans. Tout avait commencé chez leur libraire de quartier et la rencontre d’un auteur en dédicace, auquel Vincent avait posé sa question habituelle : « Vous arrivez à en vivre ? » L’auteur avait alors détaillé ses autres activités liées à l’écriture, dont le métier de biographe-écrivain public qu’il exerçait auprès des habitants de son village breton. Rédiger un courrier administratif, le discours du témoin pour un mariage, une prise de parole pour évoquer le défunt lors d’un enterrement, une thèse, un CV et une lettre de motivation, une biographie familiale.

De retour à l’appartement, Virginie était fébrile. « Ce métier, c’est le rêve de ma vie ! » Vincent avait acquiescé. « Toi qui as toujours aimé écrire ». Et il était resté pragmatique. « Tu te formes, et après on verra. »

Le lendemain, elle s’inscrivait à deux formations, celle d’écrivain public et celle de biographe. Les cours se déroulaient le week-end et pendant les vacances, avec du télétravail aussi, le tout étant adapté à son rythme professionnel.

La première année avait été intense. En plus des cours, elle avait eu de nombreux exercices d’écriture à rendre en respectant les délais, et aussi des stages très enrichissants, notamment celui auprès d’un biographe parisien. Six semaines passionnantes aux côtés de cet homme charismatique, un maître reconnu par ses confrères. Virginie était son apprentie, il était devenu son mentor. Il avait partagé avec elle sa boîte à outils, lui avait délivré de précieux conseils liés à ses trente années d’expérience, et lui avait enseigné sa devise : connaître le passé permet de comprendre le présent et mieux se projeter dans l’avenir. À la fin du stage, il lui avait fait un merveilleux cadeau : « Virginie, ce métier est fait pour vous. » Avec la promesse de rester à sa disposition, à tout moment. Elle s’y voyait déjà, malgré une seule ombre au tableau. « Vincent, je ne gagnerai jamais autant qu’aujourd’hui. »

Ensemble, ils avaient fait leurs calculs. Plan budgétaire à court, moyen, long terme. La plus grosse dépense à venir : louer un local pour y accueillir sa future clientèle, tout en continuant à rembourser le crédit de leur deuxième appartement.

Vincent était réaliste. « Tu ne pourras pas dégager de bénéfice les trois premières années, mais on pourra quand même boucler notre emprunt. » Il lui avait souri en lui donnant son accord. « O.K. pour te sponsoriser. » Vincent, partenaire financier de la nouvelle aventure professionnelle de Virginie, dont le démarrage était prévu l’année suivante.