À la trace - Carole Zalberg - E-Book

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Carole Zalberg

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Beschreibung

Carole Zalberg a passé, entre le 16 avril et le 16 mai 2015, un mois en Israël dans le cadre d’une mission Stendhal de l’Institut Français, pour un projet de fiction inspirée de la vie de ses trois cousins germains nés là-bas.

C’était la première fois en 30 ans qu’elle revenait sur cette terre magnifique et compliquée.
Pour sa famille installée en Israël, c’était une évidence, elle viendrait un jour s’établir là, chez elle. Mais pourquoi envisager un exil si l’on n’éprouve pas le besoin de se mettre à l’abri d’une hypothétique menace ? Et une terre, quelle qu’elle soit, peut-elle vraiment être synonyme de sécurité ?

À travers ce journal de Tel Aviv, Carole Zalberg explore l’ambiguïté de son lien avec cette terre promise et interroge les malentendus d’une famille que l’exil rassemble et éloigne à la fois.

EXTRAIT

Hier, entre deux portes, j’ai commencé à parler « du livre » avec Itaï, qui était venu déposer ma valise égarée par Air France. J’ai enfin compris leur silence à lui et à ses frères quand, il y a deux ans, j’avais évoqué mon projet et leur avais proposé de m’envoyer quelques lignes qui résumeraient leur trajectoire et leur rapport à ce pays. Tout est si complexe ici, si chargé et si intriqué qu’ils craignent de blesser ou, pire, de mettre d’autres en danger. J’ai demandé à Itaï de me faire confiance, essayé d’expliquer ma démarche (en anglais, donc assez grossièrement). Our lives have changed, a alors dit Itaï, comme pour couper court. Il m’a montré une photo d’Omri, qui fait son service dans une unité de combat. Ima doesn’t know but he almost got killed yesterday. Le mélange de fierté et d’angoisse dans ses yeux nous a précipités au cœur du sujet. Bienvenue en Israël !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- « Une chronique sensible, nourrie d’atmosphères et d’échanges, qui interroge l’identité, les racines et surtout l’importance qu’on leur accorde. » - Virginia Bart, Le Monde des Livres
- « Alors il lui faut partir pour enquêter en quelque sorte, sur un lieu comme sur soi, sur les traces d’une histoire à la fois intime, familiale et collective, partir en quête d’une écriture aussi. » - Christine Marcandier, Diacritik

À PROPOS DE L'AUTEUR

Carole Zalberg est une romancière, parolière et critique littéraire née à Paris en 1965. Elle a notamment publié Chez eux (Phébus, 2004), Mort et Vie de Lili Riviera (Phébus, 2005), Et qu’on m’emporte (Albin Michel, 2009), À défaut d’Amérique (Actes Sud, 2012), Feu pour feu (Actes Sud, 2014). Elle a reçu plusieurs prix littéraires dont le Grand Prix SGDL du Livre Jeunesse et le Prix Littérature Monde. Elle anime aussi régulièrement des ateliers d’écritures et des rencontres littéraires.

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Seitenzahl: 57

Veröffentlichungsjahr: 2017

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À Mina et Hénia, ma tante chérie, ma mère aimée et leurs deux vies reliées au même point – de chute : l’enfance cachée.

« Bien sûr tu viendras t’installer ici, avait affirmé une cousine alors que je passais l’été en Israël, où vit une partie de ma famille maternelle. Affirmé, pas suggéré ni demandé. J’avais dû avoir l’air tellement ahuri qu’elle avait entrepris de m’expliquer pourquoi, comme tous les juifs de ce monde et au-delà, je ne pouvais pas ne pas vouloir vivre chez moi.

Je n’avais pourtant jamais envisagé de quitter alors, à 13 ou 14 ans, mon pays ni même mon arrondissement parisien. Je n’en avais pas intégré la nécessité. Je savais ce que ma famille avait fui en quittant la Pologne. J’avais moi-même été confrontée, de temps à autre, à un antisémitisme assez virulent, mais plutôt moins souvent qu’à des exhibitionnistes ou à des pervers et dans ce cas, sur quelle terre se réfugier ? Bref, je n’éprouvais pas le besoin de me mettre à l’abri d’une hypothétique menace. D’autant qu’en Israël m’accompagnaient un constant sentiment d’étrangeté, une vague inquiétude. Je ne m’y sentais ni à ma place ni particulièrement en sécurité. Il s’agissait peut-être du confort d’être entre soi mais je ne m’y retrouvais pas, préférais à cela la population brassée parmi laquelle j’avais grandi. Du coup, la conviction de ma cousine m’avait heurtée, et même si je comprends aujourd’hui d’où venait sa foi, j’y repense encore comme à un moment de malentendu et de brutalité. Et je n’ai pas non plus oublié sa déception virant très vite au jugement sans appel : j’étais indigne de leur courage. »

C’est peut-être en écrivant, en 2012, ces lignes d’introduction à L’Illégitime, un court récit paru cette année-là chez Naïve, qu’est née l’idée d’un roman interrogeant ce lien ambigu.

J’ai passé, du 16 avril au 16 mai 2015, un mois en Israël dans le cadre d’une mission Stendhal de l’Institut Français, pour ce projet de fiction inspirée de la vie de mes trois cousins germains Ido, Itaï et Nadav, nés là-bas, entre 1955 et 1963. Je revenais sur cette terre magnifique et compliquée pour la première fois en trente ans. Les pages qui suivent sont la chronique au jour le jour de ce mois d’enquête et de retrouvailles.

18 avril

J’arrive au lendemain de Yom HaShoah. Je ne verrai pas les Israéliens cesser toute activité au son de la sirène. L’imagination est plus puissante encore. Je les distingue, les garde en tête, ces silhouettes immobiles que le souvenir rassemble.

J’ai passé une première épreuve, et non des moindres : répondu aux questions, à la douane. How is it for our people, there ? « Our people » étant les juifs et « there » la France… Not as bad as what the media want you to think, me suis-je entendue répondre. Quelque chose en moi refusait de confirmer que le pays autrefois considéré comme « notre » refuge (en Mitteleuropa, on disait « heureux comme Dieu en France ») cédait à ses démons antisémites. À l’heure d’entrer en Israël, je ne veux pas représenter ça. I know, a-t-elle dit avec un vague sourire qui pouvait être de la complicité autant que de la compassion : elle faisait mine de me croire en guise de cadeau de bienvenue.

Je parle d’épreuve et, mêlée à la joie, c’est vraiment ce que je ressens. Je disais hier soir à Frédérique, ma dousœur, que je préfèrerais redécouvrir Israël sans lien censé aller de soi, en véritable outsider. Je changerai sans doute d’avis mais pour l’instant j’ai l’impression d’une injonction : sens-toi d’ici, reconnais, connais, même. Or au jour 1, je me sens étrangère et tiraillée.

19 avril

Dîner hier avec la famille presque au complet à Jaffa, au Vieil homme et la mer, lieu invraisemblable, immense, bondé, busy busy busy (c’est la première fois que je vois des serveurs – une armada – rouler les assiettes sales dans la nappe en papier pour desservir plus vite), où se côtoient, certes sans vraiment se mêler, toutes les populations d’ici, générations confondues, autour de repas bruyants, joyeux, gargantuesques pour la Parisienne que je suis encore (je vais probablement muter très vite). Un paquebot dans la nuit et moi à son bord, un peu secouée.

20 avril

Hier, entre deux portes, j’ai commencé à parler « du livre » avec Itaï, qui était venu déposer ma valise égarée par Air France. J’ai enfin compris leur silence à lui et à ses frères quand, il y a deux ans, j’avais évoqué mon projet et leur avais proposé de m’envoyer quelques lignes qui résumeraient leur trajectoire et leur rapport à ce pays. Tout est si complexe ici, si chargé et si intriqué qu’ils craignent de blesser ou, pire, de mettre d’autres en danger. J’ai demandé à Itaï de me faire confiance, essayé d’expliquer ma démarche (en anglais, donc assez grossièrement). Our lives have changed, a alors dit Itaï, comme pour couper court. Il m’a montré une photo d’Omri, qui fait son service dans une unité de combat. Ima doesn’t know but he almost got killed yesterday. Le mélange de fierté et d’angoisse dans ses yeux nous a précipités au cœur du sujet. Bienvenue en Israël !

Aujourd’hui, j’ai passé une partie de la journée avec mon autre cousin, Ido, le documentariste, qui va filmer tous mes déplacements ici. De la même manière, de fil en aiguille, dans une conversation à bâtons rompus, il m’a rapporté les propos de son oncle, survivant des camps, à qui il demandait pourquoi il n’avait pas émigré en Israël après la guerre, comme son frère. « I didn’t think it was such a good idea to be again among such a concentration of jews ». Quel que soit le sens donné à cette réponse, elle fait froid dans le dos.

Si mes cousins existent, c’est parce que leur grand-mère paternelle faisait de bons gâteaux. Feu mon oncle et son frère, enfants, avaient été arrêtés et promis à la déportation. Un officier qui était venu à leur domicile quelque temps plus tôt pour saisir tous leurs biens (la liste existe encore) les a reconnus et s’est souvenu du délicieux strudel dégusté chez eux. Il a fait libérer les deux frères… Ils n’ont pas été épargnés ensuite, mais ils ont vécu.

De ces origines autrichiennes, Itaï a décidé de tirer parti. Il a demandé des passeports pour lui et ses fils au pays natal de feu son père « pour que Liam et Omri puissent y étudier, s’ils le souhaitent, pour qu’on puisse s’y réfugier, s’il le faut. » Hier, Frédérique me disait que sa vie durant, l’existence d’Israël, même chaotique et menacée, l’avait rassurée. Autour du même minuscule État, deux mouvements contraires, deux courants et nous dans les remous. Le monde se tient sur la tête, comme le dit l’un des personnages du très beau portrait de Jérusalem publié chez Actes Sud (dans la collection « Un endroit où aller », ça ne s’invente pas) par Justine Augier.