A la vie, à la mort - Laëtitia Michel - E-Book

A la vie, à la mort E-Book

Laëtitia Michel

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Beschreibung

Après la mort de son père, Annabelle Muller sombre dans une profonde dépression. Cherchant à échapper à ses souvenirs douloureux, elle quitte sa ville natale d'Édimbourg pour s'installer dans les Highlands, à Aberfeldy, avec son mari John. Ce nouveau départ, au cœur des paysages sauvages et apaisants, semble être une renaissance pour Annabelle, qui redécouvre peu à peu le goût de la vie et s'immerge dans les mœurs locales.

Mais alors qu'elle commence enfin à guérir, l'étrange intérêt de sa voisine pour elle déclenche un profond malaise. Annabelle est bientôt assaillie de visions troublantes, la plongeant dans une spirale d'incompréhension. Elle soupçonne un lien entre ces apparitions et cette mystérieuse femme. En quête de réponses, elle rencontre Isobel Gray, une rencontre qui la pousse à se demander si sa présence à Aberfeldy est vraiment le fruit du hasard.

Mystère, énigmes et visions s'entremêlent dans ce roman captivant où Annabelle devra affronter ses peurs pour percer les secrets qui l'entourent.

À propos de l'autrice :

Laëtitia Michel est née dans le sud de la France, mais c'est en Bretagne qu'elle a trouvé sa véritable inspiration et où elle réside désormais. Passionnée d’écriture depuis son plus jeune âge, elle considère la créativité comme une expression de l'âme. Pour elle, les livres sont un moyen d'explorer son propre univers intérieur tout en offrant au lecteur un voyage introspectif. Dans ses œuvres, elle invite les lecteurs à s'évader, tout en les incitant à se questionner sur leur propre perception du monde et d’eux-mêmes.

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Seitenzahl: 242

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Laëtitia Michel

 

 

 

À la vie, à la mort.

Romance/ésotérisme

Illustration graphique : Graph’L

Image : Adobe Stock

Éditions Art en Mots

 

Chapitre

 

1

 

 

 

Je me tenais devant la fenêtre de la cuisine et respirais par grandes bouffées, l’air frais printanier.

Je me délectais des odeurs de fleurs, des pépiements d’oiseaux et de la vue imprenable.

En contrebas, le Tay serpentait vivement vers les montagnes, que je voyais poindre derrière les quelques cheminées qui crachaient encore un peu de fumée blanche.

De la buée sortait de ma bouche, alors que je restais bien au chaud, blottie dans un plaid en laine de Mérinos.

Comme la nature qui sortait de sa torpeur, j’avais la sensation de renaître. Ça faisait une éternité que je ne m’étais pas sentie aussi vivante.

Le temps s’était arrêté pour moi le 21 décembre 1954, le jour de la mort de mon père il y a trois ans, alors qu’une crise cardiaque l’avait brutalement emporté.

Nous étions très proches, lui et moi ; aussi proches qu’un père et sa fille puissent l’être.

Il m’avait élevée seul, au centre d’Édimbourg, ma ville natale et avait toujours veillé à ce que je sois heureuse. Et je le fus de toute mon âme.

Grandir à ses côtés fut un cadeau.

Quand il est parti, il a emmené avec lui une part de moi, et pas n’importe laquelle, car à cet instant, mon enfance prit fin :

Tant qu’il avait été en vie et depuis aussi loin que remontent mes souvenirs, il avait veillé à ce que je préserve mon âme d’enfant.

Ma jeunesse, jusqu’à sa disparition, avaitété bercée de récits chevaleresques et d’épopées fantastiques qui avaient alimenté mon imaginaire et nourrit mes rêves.

Mon père, en plus d’avoir été passionné d’histoire, avait eu un don pour les raconter, c’était un conteur né et il me fascinait.

Je me souviens que quand le temps le permettait, nous nous rendions au Royal Botanic Garden, un de mes endroits favoris de la capitale : un immense havre de paix regorgeant de plantes diverses et variées, pour la plupart dotées de vertus médicinales.

On s’asseyait sous un arbre et je tendais l’oreille attentivement, attendant inévitablement que le plus fascinant des récits commence.

Même si j’avais déjà entendu ces histoires, j’aimais les réécouter, à l’infini.

Alors, quand il s’est éteint, il a emporté la magie avec lui.

Il serait tellement fier de voir où je me trouve à présent.

Et d’une certaine manière, j’honorais sa mémoire, en ayant déménagé de la ville pour venir vivre ici, dans les Highlands.

Cet endroit qu’il avait décrit avec passion et qu’il aurait souhaité connaître était devenu mon point d’ancrage.

C’est ce qu’il aurait voulu pour moi, que je vive dans un lieu qui me ressemble ; lui qui m’avait toujours su inadapté à la vie citadine que je menais à l’époque.

Je m’étais toujours sentie en décalage avec les autres, et ce depuis mon plus jeune âge.

Quand j’étais petite fille, les convenances étaient un vrai mystère pour moi, et je n’avais eu aucune honte à laisser s’exprimer celle que j’étais, peu importe que cela soit jugé convenable ou non.

Je disais trop souvent ce que je pensais à l’époque.

Mon père affirmait que ne pas être honnête avec les autres était un manque de respect, mais que rien n’était pire que de ne pas être honnête avec soi-même.

 

Il disait « Sois vraie ma fille, même si ça déplaît. »

Mais en grandissant, j’ai tenté malgré tout de m’adapter, de me fondre dans la masse. Parce que je ne voulais pas être rejeté.

Même si au fond je rêvais d’envoyer valser les conventions…

Il avait toujours soutenu qu’Édimbourg et moi nous n’avions rien en commun.

Je l’avais toujours su aussi :j’ai toujours rêvé de calme, de simplicité et de naturel, des choses que la ville n’aurait su m’offrir.

Mais, j’avais eu besoin de mon père, et n’aurait pu concevoir faire ma vie loin de lui, alors, j’étais resté.

Quand il a disparu, tout a changé : tout est devenu si vide.

Qu’est-ce que je faisais là ? Tout était si bruyant et je me sentais si étriquée.

Un jour, alors que j’étais dans ma chambre, assise sur le lit à contempler la pluie à travers les carreaux, et tandis que sa perte avait fait tomber un ciel noir de jais dans ma vie, je me remémorais des souvenirs :

Une fois, mon père m’avait acheté une épée en bois, sur un marché médiéval qui avait eu lieu en plein centre d’Édimbourg. J’étais tellement fière d’avoir une épée.

Le soir, en rentrant à la maison, j’avais bondi sur son dos, et, brandissant mon épée j’avais clamé : "Je suis une Highlander, et je n’ai peur de rien !"

Nous avions tellement ri ! Il avait ajouté :

— Tu es trop sauvage pour Édimbourg.

C’était en me remémorant cet instant, que j’avais compris, que si je voulais aller de l’avant, il me fallait refaire ma vie, dans un endroit où je pourrais être à nouveau vivante. Un endroit brut, sans artifices.

Les Highlands.

À la suite de cette révélation, j’entretins immédiatement mon mari John de mon besoin de quitter la ville.

Partir d’Édimbourg serait douloureux, mais pas autant que d’y rester :

Cette ville regorgeait de souvenirs qui ravivaient la souffrance à chaque instant.

Je ne pouvais plus sortir de peur de m’effondrer.

John, qui depuis trois ans supportait ma dépression, avait accueilli, à ma surprise, cet élan, à bras ouverts.

Il avait dit :

— Ce sera comme si nous repartions à zéro.

Et m’avait serré dans ses bras.

Il avait ajouté que ce serait l’endroit idéal pour élever nos futurs enfants.

John avait toujours voulu être père…

Mon mari était journaliste dans un grand journal au centre de la métropole, il n’a pas mis longtemps à prendre connaissance d’une place à pourvoir à la gazette de Pitlochry, dans les Highlands de l’Est.

Ensuite, nous avons très rapidement trouvé un logement dans la bourgade d’Aberfeldy.

Tout s’était si vite mis en place.

J’avais bouclé ma valise et regardé une dernière fois cette maison que j’avais occupée pendant près de dix ans.

À ce moment-là, j’avais eu la certitude que ma vie allait changer, j’étais certaine de prendre la bonne décision, sans l’ombre d’un regret.

Je m’étais surprise à envisager le futur, pour la première fois depuis la mort de mon père. C’était comme si je reprenais mon souffle après avoir été privée d’air pendant une éternité.

J’avais fermé les yeux et remercié mon père pour tout ce qu’il m’avait apporté, tout ce qu’il m’avait appris, et pour l’amour inconditionnel qu’il m’avait donné.

J’étais montée dans le taxi et nous avions filé tout droit vers Aberfeldy.

 

***

 

La transition entre la vie que j’avais pu mener en ville, et celle que je mène depuis notre aménagement, bien qu’elle fût radicale, ne marqua pas mon esprit une seule seconde.

J’avais l’impression d’être née dans ces Highlands, j’avais trouvé une terre à laquelle je me sentais rattachée et de laquelle j’avais pourtant tout à découvrir. Ce dont j’étais certaine à présent c’est que les récits que m’avait narré mon père sur cet endroit, avaient été comme des graines qu’il avait semées en moi, et qui avaient germées silencieusement dans mon cœur, et m’avaient conduite ici.

Je démarrais une nouvelle vie, et même si mon père me manquerait toujours, j’avais plus que jamais l’impression qu’il se trouvait tout à côté et qu’il veillait sur moi.

Et j’avais cette sensation rassurante, au creux de l’estomac, non pas comme un poids, mais comme une caresse appuyée du bout des doigts, qui me disait que j’avais fait le bon choix.

Je savais que ma vie était ici.

 

En venant vivre dans les Highlands, je ravivais la flamme de ce feu que j’avais étouffé depuis tant d’années.

 

Chapitre

 

2

 

 

Un pépiement d’oiseau se fit entendre.

Je reconnus la sonnette de la porte d’entrée, installée par l’ancien propriétaire de la maison. J’avais tenu à la conserver, tant j’avais été charmée par la discrétion et le naturel de ce son : Il s’agissait apparemment d’un chant de merle noir.

John, lui, aurait voulu la faire remplacer par une sonnette plus conventionnelle, stridente. Il disait que l’on pouvait aisément la confondre avec le chant d’un véritable oiseau, et qu’elle ne remplissait pas sa fonction première : celle de nous alerter d’une présence. Il n’avait pas tout à fait tort, il arrivait parfois que nos visiteurs restent un moment sur le pas de la porte avant que l’on ne s’aperçoive de leur présence. Mais c’était assez rare, les visites impromptues ne se bousculaient pas.

Aujourd’hui, la pluie battante laissait peu de place au doute, on n’entendait pas le moindre piaillement à l’extérieur.

J’allaiouvrir la porte.

Une jeune femme se tenait sur le palier, arborant un grand sourire : Elle ressemblait à une poupée, blonde avec de grands yeux bleus, les joues roses et rebondies.

Elle tenait un petit panier entre les mains.

— Bonjour, je suis Innes Stevens, j’habite le hameau, nous sommes presque voisines. On m’a informé de votre arrivée il y a peu, vous savez, tout finit par se savoir à Aberfeldy, admit-elleen riant. Alors je venais vous souhaiter la bienvenue.

Elle me tendit le panier en osier et me serra la main.

— Merci beaucoup, c’est vraiment gentil, je m’appelle Annabelle Muller. Mais, ne restez pas dehors sous la pluie, entrez donc prendre une tasse de thé.

Je me dirigeai vers la cuisine et mis de l’eau à chauffer.

— Je vois que vous avez déjà déballé tous vos cartons.

Innes parcourait la pièce du regard.

La maison était tellement rangée qu’on avait l’impression que ça faisait des années que nous vivions ici.

J’aimai tellement ce nouveau lieu de vie dans lequel j’avais tout de suite pris mes marques.

Une maison de campagne typiquement écossaise avec des murs en pierres, de tailles variées d’un gris que l’on ne voit qu’ici, surplombée d’un toit en ardoise.

Le salon était une pièce épurée, dans laquelle j’aimai me relaxer : deux canapés jaunes encerclaient une table en merisier qui reposaitsur un tapis persan qui recouvrait le vieux parquet en pin. Une commode en formica beige sur laquelle trônait un tourne-disque était posée dans le fond de la pièce :

Je collectionnai une dizaine de vinyles de musiques traditionnelles écossaises, la cornemuse me donnait des frissons.

Je possédai également quelques disques de Jazz dont ceux de John Coltrane et Duke Ellington, qui me ramenaient immanquablement à notre premier rendez-vous à John et à moi, Blue Feeling fut notre première danse.

Mon endroit préféréde la maison, était sans hésitation la cuisine : une pièce lumineuse grâce à sa grande fenêtre à larges carreaux.

Une pièce chaleureuse, pleine de couleurs et de senteurs : je disposais régulièrement des herbes aromatiques auxquatre coins de celle-ci, et au centre de la petite table ronde en bois de chêne était poséun vase rempli d’hortensias bleu électrique.

Des poêles et casseroles en cuivre étaient suspendues le long des poutres, elles faisaient office de décoration, car je ne cuisinai jamais.

C’était un endroit rustique qui respirait le charme de la campagne dans lequel je me sentais à ma place.

— Et bien, ça fait déjà trois semaines que nous sommes arrivés, justifiai-je, et je ne supporte pas de vivre dans les cartons très longtemps.

En réalité, dès le premier jour, tout avait été mis en ordre, j’avais passé une nuit blanche à déballer et ranger la maison.

— On aime vite se sentir chez soi, conclutInnes. Vous vous plaisez à Aberfeldy ?

— Oui, beaucoup. Mon mari et moi sommes très heureux de pouvoir respirer enfin ! Nous habitions Édimbourg auparavant…

John pénétra dans la cuisine tête baissée, il était en train d’essayer de faire son nœud de cravate : il portait un élégant costume deux-pièces beige, qui n’était sans doute pas de rigueur, à Pitlochry.

Aujourd’hui était une journée un peu particulière pour mon mari, il se rendait à un déjeuner avec son nouveau binôme pour faire plus ample connaissance et parler des méthodes de travail. Il était très excité à cette idée, lui qui avait toujours fait cavalier seul jusque-là.

John gardait néanmoins des habitudes citadines, bien ancrées chez lui. C’était un homme qui prenait soin de lui, ses cheveux châtains gominés sur le côté lui donnaient un air enfantin, cette coupe faisait ressortir ses yeux bleu turquoise, ces mêmes yeux qui m’avaient fait chavirer. Son rasage impeccable dévoilait une mâchoire solide, qui contrastait avec sa peau douce de nouveau-né.

— Anna, pourrais-tu m’aider s’il te plaît ? Je vais finir par être en retard.

— Chéri, l’informai-je, lui qui n’avait pas remarqué la présence d’Innes, je te présente notre voisine Innes Stevens, qui est venue nous souhaiter la bienvenue.

La jeune femme se leva de sa chaise, un sourire en coin, elle serra gracieusement la main de John.

— John Muller, enchanté.

Il tendit le cou vers moi. Pas besoin de me mettre sur la pointe des pieds, j’étais quasiment aussi grande que John qui mesurait 1m80, c’était pratique pour faire les nœuds de cravate, mais j’évitai de porter des talons.

Il salua Innes et m’embrassa sur la joue avant de partir en claquant la porte.

— Que fait votre mari ? demanda Innes.

— Il est journaliste, au Gaël à Pitlochry.

Innes me présenta le panier de douceurs.

Je ne me fis pas prier et attrapai une madeleine encore tiède. Elle était délicieuse, moelleuse avec un goût de fleur d’oranger.

— Elles sont excellentes.

— Je vous remercie, je les ai faites ce matin.

— J’aimerais savoir cuisiner aussi bien, mais ça n’est vraiment pas un domaine dans lequel je suis douée.

Innes baissa les yeux.

J’avais l’impression d’avoir juré :

Ne pas savoir cuisiner pour une femme à notre époque était considéré comme une tare.

Mais c’était tout moi, j’aimais bousculer l’ordre établi…

À ma connaissance, bien des maris n’accepteraient pas de vivre avec une femme incapable de faire bouillir des pommes de terre sans les brûler.

Heureusement, John était conciliant, et quand il m’arrivait de rater le dîner, ce qui était tout de même assez fréquent, il me disait :

— On a à manger non ?

Je me contentai généralement de faire réchauffer le contenu d’une boîte de conserve la plupart du temps, ça valait mieux.

Un rayon de lumière traversa la pièce, la pluie avait cessé.

Le chant des oiseaux s’installa de nouveau.

J’en profitai pour ouvrir la fenêtre.

À ce moment-là, je me retrouvai nez à nez avec notre voisine direct. C’était la première fois que je la voyais… Apparemment, elle occupait cette maison depuis toujours, mais je ne l’avais jamais aperçu jusque-là.

Devant moi, une dame d’un âge certain, l’expression marquée par le temps et les cheveux gris dépeignés filant de chaque côté de son visage osseux, campait devant sa fenêtre et me regardait droit dans les yeux, sans ciller :

Ses yeux noirs, cernés, tapis au fond de leurs orbites, me fixaient intensément.

Sa silhouette frêle, mais solidement ancrée pour une femme de son âge ne bougeait pas.

— Tout va… bien ? tentai-je d’articuler, certainement pas assez fort pour qu’elle m’entende.

Je me sentais déstabilisée, des frissons me parcouraient de la tête aux pieds.

Une personne normalement constituée aurait détournéle regard. Elle avait l’air âgée, peut-être n’avait-elle plus toute sa tête.

Néanmoins je ne pouvais m’empêcher de ressentir un malaise grandissant. Je commençai à froncer les sourcils et me tournai vers Innes qui assistait à la scène.

Innes referma la fenêtre en jetant à la femme un regard méprisant, et tira le rideau.

— Cette vieille carne… c’est madame Wood.

— Mais… elle a… un problème avec moi ?

— Certainement, elle a un problème avec tout le monde, et surtout avec ceux qui viennent d’ailleurs. Pour elle, vous êtes une étrangère.

Vous savez, elle est née à Aberfeldy, et mourra ici. C’est tout ce qu’on sait sur elle, hormis le fait qu’elle n’a ni famille ni amis. En tout cas, elle est mal vue de tout le village. Certains disent qu’elle fait de la magie noire. Croyez-moi, il vaut mieux ne pas lui prêter attention. C’est ce qu’on fait tous ici.

Et il a fallu que j’aménage à peine cinq mètres de chez elle ! pensai-je.

— Mais vous savez ce village n’est pas peuplé que par des énergumènes dans son genre ! ajouta Innes

Je souris faussement et nous resservis une tasse de thé.

— Que fait votre mari ? demandais-je pour changer de conversation.

Cette vieille femme m’avait décontenancée, un malaise que je n’aurai su expliquer s’était installé à la suite de notre troublant contact visuel, comme si elle avait pénétré au plus profond de moi et y avait décelé des choses.

Mes genoux flanchaient, je m’assis avant qu’Innes ne s’en aperçoive.

— Rupert est patron d’une concession à Perth, autant dire que c’est un bon parti, répondit la jeune femme sans pudeur.

Ensuite, elle parla sans s’arrêter une heure durant en me racontant comment elle avait rencontré son mari, de dix ans plus vieux qu’elle.

Elle s’était mariée à 17 ans, sans l’accord de ses parents, et s’était enfuie avec Rupert pendant une année entière sans donner de nouvelles.

Elle m’expliquait que les tensions que son escapade avait provoquées s’étaient évanouies au sein de sa famille, depuis que Rupert avait repris l’entreprise familiale très réputée dans le coin.

Ça faisait 15 ans qu’ils étaient mariés. Les absences régulières et prolongées de Rupert, liées à son emploi, n’avait pas l’air de déplaire à Innes qui en profitait pour "faire le mur" comme elle disait, pour aller discuter avec le barman si craquant du Abbotsford Bar, au centre d’Aberfeldy.

— On ne fait que flirter. Confessa-t-elle.

Quand elle eut terminé son palpitant récit, je la raccompagnai jusqu’à la porte et m’affalai sur le divan, épuisée.

 

Chapitre

 

3

 

 

Un rayon de soleil perçait à travers les nuages. Derrière les petits amas gris que le vent chassait vivement, on distinguait le ciel bleu. La journée était idéale pour partir à la découverte des Highlands. Entre le déménagement et la météo peu clémente, je n’avais pas encore eu l’occasion de m’y rendre.

J’avalai un café, puis enfilai mes bottes et mon imperméable. Même s’il n’y avait pas d’averses annoncées, on n’était jamais trop prudent. Le temps était tellement changeant par ici.

Je sortis par l’arrière de la maison.

Madame Wood me dévisageait à travers son rideau en dentelle. Je la voyais me fixer, elle ressemblait à l’une de ces statues de cire, effrayamment figée, mais qui vous suit des yeux, sans bouger la tête.

Je lui jetai un regard noir puis rabattis ma capuche sur mon visage.

J’étais mal à l’aise. Quand elle me regardait, je me sentais démunie. C’était une impression étrange et vraiment déplaisante.

Ne lui prêtez pas attention. C’est ce que tout le monde fait ici.

Innes avait certainement raison.

J’essayai de ne plus y penser, je voulais profiter de ce moment très symbolique pour moi, voir les Highlands était un rêve d’enfant.

Je traversai la rue, puis empruntai le Wades bridge, un pont imposant, vieux de deux cents ans.

Je me demandais quel genre de personne avait pu l’emprunter il y a deux cents ans : les cavaliers de la garde, ou bien les enfants du peuple qui allaient chercher de l’eau dans le fleuve.

Les pluies incessantes de ces dernières semaines avaient fait sortir le Tay de son lit, il recouvrait à présent une partie du sentier et le rendait impraticable. Du moins jusqu’à un certain point :

Le chemin dessinait une pente ascendante, il devait être très boueux à cet endroit, mais ne paraissait pas inondé vu d’ici.

Je ne voulais pas remettre mon escapade à plus tard, je brûlais d’impatience de voir les paysages que m’avait décrit mon père dans ses histoires.

Je décidai de couper à travers bois et de regagner le chemin de randonnée un peu plus haut.

Je me frayai un passage à travers les ronces, et enjambaiquelques troncs couchés.

Je continuai d’avancer dans la forêt clairsemée et jetaiun œil à ma gauche de temps à autre pour vérifier l’état du sentier.

J’arrivais enfin à l’endroit du chemin que l’eau n’avait pas atteint.

Je me dépêtrai de quelques branches et atterris dans une énorme flaque de boue. Une multitude de gouttelettes froides et visqueuses éclaboussèrent mon pantalon. Je soulevai le pied et faillis perdre ma botte.

Une fois l’équilibre retrouvé, je continuai à grimper en prenant garde de ne pas tomber à cause du sol glissant.

La route était de plus en plus escarpée.

Au bout de quelques minutes, essoufflée, je remarquai que le sentier dessinait une fourche :

Je décidai de prendre à droite, la pente avait l’air un peu moins raide.

J’enjambai les quelques pierres du chemin sinueux et arrivai dans une prairie bordée de bruyère et d’ail sauvage, encerclée par les montagnes au sommet desquelles persistait de la neige.

Au pied de celles-ci, des sapins majestueux s’entremêlaient aux bouleaux bourgeonnants.

L’effort que je venais de fournir, couplé à l’émerveillement que je ressentais, me coupa le souffle. C’était encore plus beau que ce que j’avais pu imaginer.

Je m’assisdans cette prairie aux senteurs mélangées pour contempler ce paysage de carte postale.

Tu avais raison Papa, c’est magnifique. Pensai-je en laissant couler une larme sur ma joue.

L’humidité était peut-être indissociable de l’Écosse et pas très agréable, mais c’était grâce à elle que je pouvais admirer un tel contraste de couleur :

L’herbe d’un vert incomparable, presque fluorescente, se dissociait du vert sombre des sapins touffus. L’on pouvait même distinguer d’ici les petites fleurs roses naissantes sur la bruyère.

Au fond de la prairie, je remarquai ce qui avait l’air d’être une bâtisse en ruine.

Je me relevai et me dirigeai lentement vers celle-ci.

En me rapprochant, je constatai qu’il devait probablement s’agir d’une ancienne chapelle :

Les restes d’une croix celtique surplombaient une voûte qui offrait l’empreinte de ce qui avait dû être des gonds, laissant deviner que c’était ici que se trouvait l’entrée, du moins c’était là qu’il y avait eu une porte.

La mousse et le lierre recouvraient en grande partie les pierres restantes.

Je parcourais la ruine du regard quand, je m’arrêtai sur une inscription gravée dans la roche. Je plissai les yeux pour mieux y voir : 16… les derniers chiffres étaient illisibles, usés par le temps.

S’il s’agissait d’une date, alors ce monument, enfin ce qu’il en restait, avait plus de 300 ans ! J’étais stupéfiée, cette bâtisse avait traversé tant d’années.

Tellement de choses avaient pu se passer ici. J’étais émue en pensant à toutes les personnes que ces murs avaient vues défiler, tant de vies différentes, séparées par des siècles.

Certaines d’entre elles s’étaient inévitablement recueillies ici, d’autres s’étaient mariées ou avaient fait baptiser leurs enfants.

Je caressai doucement la pierre quand tout à coup, une image envahit mon esprit, j’apparentai cela à un flash, c’était la première fois que ça m’arrivait, mon souffle s’arrêta net.

Je discernais des bannières rouge bordeaux attachées à un long piquet en bois planté dans le sol, qui flottaient au vent.

Je secouai la tête et revins à la réalité.

Bousculée par ce qui venait de se produire, j’observai furtivement la chapelle puis rebroussai chemin.

Ma tête tournait, j’avais l’impression de descendre d’un manège à sensations.

Quand je me retournai, je distinguai une personne dressée, immobile, à l’autre bout du champ.

Je n’eus aucun mal à reconnaître madame Wood.

Soudain, la silhouette frêle de mon étrange voisine laissa place à celle d’un cheval noir, dressé sur les pattes arrière.

Ça recommençait.

Des images défilèrent rapidement : un autel religieux, des cavaliers, puis des armures entourées d’immenses flammes.

Ma tête se trouvait prise dans un étau qui ne cessait de se resserrer. La douleur était intense.

Je perçus un cri de détresse au loin.

Je n’arrivais pas à savoir si ce hurlement appartenait à mes visions, ou s’il était survenu dans la prairie.

Un bourdonnement souffla dans mes oreilles et mes genoux heurtèrent violemment le sol.

 

***

 

J’ouvris lentement les yeux, le ciel s’était assombri. Des nuages gris avaient envahi l’horizon et menaçaient de se déverser à tout instant. Le vent faisait vaciller la cime des arbres.

Combien de temps étais-je restée inconsciente ?

Je me sentais nauséeuse, ma tête tournait et j’avais l’étrange sensation de ne pas être totalement revenu à la réalité ; comme si je n’habitais pas complètement mon corps encore engourdi par ce qui venait de se produire. Le paysage que j’avais sous les yeux demeurait flou, et l’écho déplaisant du bourdonnement résonnait.

Je tournai lentement la tête.

Madame Wood se tenait à genoux près de moi, elle me fixait, une main posée sur mon épaule.

Effrayée, je me relevai d’un bon.

Elle tendit la main vers le ciel :

— Tout n’est qu’éternel recommencementAnnabelle, murmura-t-elle.

La peur me submergea. Je reculai doucement d’abord, puis, pris mes jambes à mon cou, affolée.

Mon état nauséeux s’amplifia instantanément, je continuai néanmoins de courir, ne prêtant aucune attention au chemin que j’empruntai, slalomant entre les arbres.

Au bout de quelques minutes, je m’arrêtai, le souffle court et regardai autour de moi.

La panique me gagna :

Je ne reconnaissais pas cet endroit, je n’étais pas passée par là à l’allée. Je me retrouvais à présent au milieu de jacinthes des bois entourées d’un tapis de mousse et de pins gigantesques.

Dans un autre contexte, j’aurais pu apprécier l’endroit.

Le bruit, presque imperceptible d’une chute d’eau m’indiquait que le Tay n’était pas loin.

Je n’étais pas totalement perdue, il me suffirait de longer le cours d’eau qui me conduirait tout droit à la maison.

Je suivis le son à la hâte et atterris devant une cascade immense, un cours d’eau dévalait des escaliers de roc de granit sur plusieurs niveaux et devait s’étendre sur une bonne dizaine de mètres.

Je m’avançai doucement et plongeai mes mains dans l’eau glacée.

Je m’aspergeai le visage en espérant que le contact de l’eau gelée sur ma peau m’aiderait à reprendre mes esprits.

Je décidai de rester assise ici, en tailleur, et ne pensai plus à rien.

Je remarquai que le soleil avait déjà bien entamé sa descente et qu’il n’allait pas tarder à faire nuit.

J’ignorais quelle heure il était et quelle distance me séparait de la maison. Je me redressai péniblement et empruntai le sentier qui passait devant la cascade, en ne m’en écartant pas d’un iota.

Le chemin du retour me parut durer des heures.

 

J’arrivai chez moi trempée jusqu’aux os ; une averse s’était déclarée quelques minutes à peine avant que je n’atteigne la porte d’entrée.

Quand je passai devant le miroir de la salle de bain, je m’attardai sur mon reflet :

Mes cheveux noirs gouttaient sur mes épaules, mes vêtements, tachés d’herbe et de boue ruisselaient.

Mon teint blafard faisait effrayamment ressortir mes yeux cannelle. Je devais avoir attrapé une affection assez virulente, à première vue. Je me touchai le front afin de vérifier ma température, j’étais glacée.

Je me laissai glisser dans un bon bain chaud avant d’aller me coucher.

 

Chapitre 4

 

 

Au réveil, je restai quelques secondes à me demander si ce qui était arrivé dans les Highlands s’était vraiment passé. Il ne me fallut pas longtemps pour me remettre les idées en place et réaliser que oui, ça s’était réellement produit.

Ce qui me perturbait le plus ce n’était pas l’apparition de ces flashs incohérents. Ni même le fait que je me sois évanouie. Bien que je réalisai que ça aurait dû être ma préoccupation principale,en réalité, j’avais surtout la crainte que madame Wood n’aille répéter à John tout ce à quoi elle avait assisté dans les Highlands.

S’il venait à l’apprendre, il s’inquiéterait démesurément et m’interdirait de sortir seule.

Et je n’avais aucune envie de me retrouver confinée.

John devenait maladroitement autoritaire quand il angoissait.

La voisine aurait pu lui dire que j’étais partie en courant en la voyant, et j’aurais été morte de honte.

Peut-être que j’avais réagi de façon excessive, en filant à toutes jambes. Qu’aurait pu me faire cette septuagénaire ?

Bien que, je n’arrivais pas à élucider la raison de sa présence à cet instant…

Je trouvai néanmoins une explication qui tombait sous le sens, quant à mon évanouissement.

Il s’agissait du résultat de l’effort que j’avais fourni, mêlé au fait que mon ventre était vide à ce moment-là.

Forcément, je n’étais plus habitué à marcher autant, et sans énergie, mon corps ne l’avait pas supporté.

En ce qui concerne les "visions", aussi étonnantque furentleur réalisme, je trouvai l