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Ils ont quatorze ans lorsqu'ils tombent amoureux sur les bancs du collège. Mila et Jordan sont ensemble depuis dix ans mais leur nouvelle vie professionnelle ne les épanouit pas et les éloigne l'un de l'autre. Jordan s'évade en multipliant les sorties, tandis que Mila tient un journal qui lui sert d'exutoire. Lorsque cette dernière rencontre "les garçons", deux amis de Jordan, le quotidien du couple est bouleversé. La découverte du monde de la nuit va provoquer une soif de liberté inédite chez Mila. Dès lors, les nuits de fête avec les trois garçons deviennent pour elle une véritable quête vers l'insouciance dont les conséquences ne tarderont pas à se manifester. Amour de jeunesse, désillusions et amitiés fraternelles : ils expérimenteront la difficulté de passer de l'adolescence à l'âge adulte.
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Seitenzahl: 269
Veröffentlichungsjahr: 2022
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« La jeunesse est le temps que l’on a devant soi. »
Jules ROMAINS
La vie ressemble à un long sommeil. Il y a des moments où l’impression de se réveiller paraît si réelle qu’on en oublie la gueule de bois qui nous attend à la sortie. Un an, qu’est-ce que c’est, dans une vie ? Une anecdote, un grain de sable sur une plage dont on a oublié le nom. Pourtant, cette année-là s’est cristallisée comme un caillou dans un sablier. On n’avait rien de spécial, on était beaux, on était jeunes. Tout juste abîmés. Je nous revois danser au milieu de la foule. J’ai chaud, mes dents claquent. On est bien. Nous étions animés par un sentiment de flottement. Par l’espoir d’un lendemain meilleur sans pour autant le souhaiter vraiment, par crainte que le voyage ne s’arrête. La différence entre ceux qui s’en sortent et les autres, c’est l’instinct de survie. On pense souvent que c’est inné. Moi je crois qu’à notre époque, c’est un réflexe en voie de disparition. Quand on est jeune, il est de bon ton de toucher le fond juste pour savoir ce que ça fait. Montrer qu’on n’a pas peur. Côtoyer l’ombre pour retrouver la lumière. Le risque, quand on joue avec le feu, c’est de se consumer avant d’avoir trouvé le bon chemin.
1. STAMINA, Vitalic
2. SOUVENIR, Worakls (N’to Remix)
PREMIÈRE PARTIE : Mila et Jordan
3. MAI, Videoclub
4. TIME, Hans Zimmer (Pen Perry Remix)
5. HOMETOWN GIRL, Zhu
6. HURRICANE, Ofenbach et Ella Henderson
DEUXIÈME PARTIE : Les garçons
7. BLUE JEANS, Lana Del Rey (Gesaffelstein Remix)
8. Paradise, Coldplay (Johannes Agust Remix)
9. Hotel California, Eagles
10. DUSK STILL DAWN, Sia et Zayn
11. MAEVA, Joris Delacroix
12. T’ES TRISTE, N’to
13. STORM THE GATES, Savant
14. TAKE A WALK, Bolz Bolz (Neo-Romantic Dima Mix)
TROISIÈME PARTIE : La Villa Rouge
15. COME TO VILLA ROUGE WITH ME, Nicolas Cuer
16. REZORECTA, Black Tiger Sex Machine
17. LIGHTSPEED, Vitalic
18. EVERY WALLIS A DOOR, N’to
19. PETITE, N’to
20. CŒUR DE LA NUIT, Worakls
21. ANI KUNI, Polo et Pan
22. TIME STOOD STILL, George Acosta et Ben Hague
23. JORDAN
QUATRIÈME PARTIE : À nous quatre
24. AIR FRANCE, Joris Delacroix
25. YOUR DISCO SONG, Vitalic
26. SWEET DREAMS, Eurythmics
27. SUFFOCATION, Crystal Castles (Vitalic Remix)
28. UNDER YOUR SPELL, Desire
29. STAN : TRANSFORMATIONS, Rameses B
CINQUIÈME PARTIE : Molly
30. EN NUIT, Videoclub
31. SABALI, Amadou et Mariam (Vitalic remix)
32. ROI, Videoclub
33. AARON, Paul Kalkbrenner
34. INVISIBLE, N’To (Paul Kalkbrenner Remix)
35. ARE YOU WITH ME, Lost Frequencies
36. USE IT OR LOSE IT, Vitalic
37. DON’T LET ME DOWN, The Chainsmokers
38. BOOM CLAP, Charli XCX
39. PHOTOMATON, Jabberwocky
40. PURPLE NOISE, Boris Brejcha
41. ODD LOOK, Kavinsky
42. SPICY, Boris Brejcha
SIXIÈME PARTIE : La descente
43. BANGARANG, Skrillex
44. STAY, Joris Delacroix
45. SELFIE, The Chainsmokers
46. IN MY MIND, Dynoro et Gigi D’Agostino
47. THE BLACK PEARL, Scotty (Bodybangers Remix)
48. SNOW WHITE, Muttonheads
49. BLACK PANTHER, Crystal Castles
50. AFFECTION, Crystal Castles
51. BLUE MONDAY, New Order
52. ERREUR 404, L’Impératrice (JVNO Remix)
53. TRAUMA, N’to (Worakls Remix)
54. LA MORT SUR LE DANCEFLOOR, Vitalic
55. CALI SOUND OF THE DRUMS, Armin Van Buuren
56. GO SOLO, Tom Rosenthal (Niklas Ibach Remix)
57. BATEU, Yuksek
58. IN AND OUT OF LOVE, Armin Van Buuren
59. WALKING ON AIR, Kerli (Armin Van Buuren Remix)
60. LOST ON YOU, LP
61. BECAUSE YOU MOVE ME, Tinlicker et Helsloot
62. PARIS, Antoine Malye (Lost frequencies Remix)
63. SMILLA, Play (Worakls Remix)
64. FEED YOUR HEAD, Paul Kalkbrenner
65. ALMOST HOME, Moby (Sebastien Remix)
66. LOVE TONIGHT, Shouse
SEPTIÈME PARTIE : La lumière
67. MILA TOURNER LA PAGE, Zaho
68. DO YOU WANT ME, Popof
69. POUR ALLER OU, Léa Paci
31 octobre 2013
La fête d’Halloween bat son plein. Le son n’a jamais été aussi fort, la vibration des basses aussi profonde. La musique est étrange, le rythme a changé. Le ton des couleurs sur les murs aussi. Il y a quelque chose de différent, quelque chose de plus, quelque chose de chaud. Ça commence par les mains. Une sorte de fourmillement. Je ferme mes poings pour être sûre que ce n’est pas un engourdissement. Non, c’est plus subtil que ça. C’est comme si je sentais l’air s’infiltrer entre chacune de mes phalanges. Le phénomène se propage ensuite dans les jambes et, soudain, une attraction nouvelle me pousse à bouger, ou plutôt, elle m’empêche de rester sur place. Je transpire et frissonne en même temps. Mon rythme cardiaque s’accélère et j’ai l’impression que des ailes poussent dans mon dos trempé de sueur. Ils appellent ça « la montée ».
Pour accéder aux toilettes, la file d’attente est décourageante. Ça me rappelle le Space Mountain à Disneyland, si ce n’est que les gens ne portent pas de masque de films d’horreur chez Mickey. Lorsque j’accède enfin à la cuvette, la vision des mosaïques qui ornent les murs me donne la nausée. L’état des lieux est si dégradé que je crois que j’aurais préféré les W.-C. turcs de l’autoroute A50. Il n’y a plus de papier, mais ma vessie est trop pleine pour renoncer maintenant. Au loin, j’entends le son étouffé de la scène. Mon cœur tape encore plus fort dans ma poitrine, j’ai les mains moites. En sortant, je les nettoie scrupuleusement en ignorant la jeune fille qui est en train de vomir juste à côté. Je jette un œil dans le miroir. C’est bien moi, mais je suis différente. Le bleu de mes yeux s’est effacé, remplacé par deux billes noires comme de l’encre de Chine. Je me trouve belle. À l’extérieur, l’air me paraît glacial. Mon corps tout entier grelotte. Mais où est donc passé Jordan ? J’ai beau tourner la tête dans tous les sens, les gens ont des regards étranges. Ce n’est pas la même sensation que d’avoir bu. J’ai l’impression d’être pleinement consciente de ce qui m’entoure, les images sont claires et nettes. Pourtant, le lendemain, seules quelques bribes de cette nuit hanteront mon esprit comme le souvenir d’un premier baiser.
Quelques mètres plus loin, je retrouve Stan, le pote de Jordan. Un soulagement m'envahit lorsque je reconnais sa casquette Batman, vissée à l’envers sur sa tête. La foule est si compacte que j’ai du mal à me frayer un chemin pour l’atteindre. Il se retourne finalement tel un phare, prêt à réceptionner un radeau en plein naufrage. Le radeau, c’est moi. Je m’appelle Mila, c’est la première fois que je prends de l’ecstasy. J’aurais pourtant juré que les gens normaux n’avaient pas besoin de ça pour s’éclater, mais ce soir je ne jure plus de rien. J’avais tort. La normalité n’existe pas et l’instant présent est subitement devenu une priorité. Le refrain de Stamina explose dans mes oreilles, la foule se met à sauter à l’unisson. Je hurle à Stan :
— Où est Jordan ?
— J’en sais rien, il doit être devant la scène.
— Je me sens pas bien.
Il rit en me voyant claquer des dents. Moi aussi.
— 0,1 ?1
Je hoche la tête.
— Viens, Payotte ! Ça part de là !
Stan m’attrape par le bras et m’entraîne dans la foule.
1 Dosage en gramme.
Sur la page de garde de mon journal, le titre est écrit en grosses lettres calligraphiées : « Do or die ». J’ai glissé quelques photos de nous quatre à l’intérieur. Sur l’une d’elles on aperçoit Jordan, pieds nus au bord de la mer. Bien qu’elle soit prise à contre-jour, on devine qu’il danse. Stan lève les bras, comme s’il implorait le ciel de nous rendre la nuit. Son enceinte est posée sur une serviette, le volume du son toujours au maximum. Les premiers rayons du soleil tracent le contour sombre des garçons. Cali est hors champ. Il était assis dans le sable, impassible, la capuche de son sweat remontée sur la tête. Je me souviens du parfum soufré de l’air marin, mêlé aux odeurs de tabac imprégnées sur nos vêtements. La tiédeur de l’aurore qui agit comme un calmant sur nos frissons de la veille. Je suis derrière l’objectif, j’immortalise notre jeunesse. Sur les pages suivantes, j’ai noirci les feuilles à des moments où il m’était impossible de trouver le sommeil à cause d’elle, Molly. C’est comme ça qu’ils appellent la MDMA. Après tout, c’est peut-être plus facile d’incriminer quelqu’un plutôt qu’une molécule. J’écrivais pour la retenir encore un peu, me souvenir de ces sensations nouvelles. Mais surtout d’eux. Les cœurs dessinés sur la vitre sale de la 206. Nos cheveux chamboulés par le vent parce qu’on roulait trop vite. Les yeux fermés de Cali, comme s’il n’entendait pas le son tonitruant dans la voiture. Les taches de rousseur de Stan dans le rétroviseur. La main de Jordan dans la mienne. Nos corps qui dansaient au ralenti dans un endroit sombre où les consciences s’effacent. Je savais que ça ne pouvait pas durer. C’est ça, qui est beau. Comme cette photo ratée.
***
Du plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours écrit ce que je ressentais. Pas seulement pour me défouler. Non, c’est bêtement parce que j’ai peur d’oublier. Je note tout, comme une sorte de caisse enregistreuse à souvenirs. J’ai toujours eu la trouille de perdre la mémoire. Petite, je conservais précieusement mes jouets et chaque accessoire devait être à sa place pour que l’objet puisse rester intact. Le tri était une véritable épreuve. Me séparer d’un jouet revenait à effacer un moment, un sentiment, ou la personne qui me l’avait offert. Parfois, l’angoisse de l’oubli devenait de la superstition. À l’âge de cinq ans, il m’est arrivé de pleurer parce que j’avais perdu un dé à coudre appartenant à ma grand-mère. Je pensais que si je ne le retrouvais pas, elle pourrait bien se faire renverser par un bus dans les jours qui suivraient. Dans la rue, s’il m’arrivait de marcher aux côtés de mes parents, je veillais à ce qu’aucun poteau ne se dresse entre nous. Je devais m’assurer de passer du même côté qu’eux, sans quoi un malheur pourrait leur arriver. Ce genre de chose. Je ne sais pas pourquoi j’ai peur de tout. Peut-être parce que je suis obsédée par la mort. Ou le temps qui passe. Si je ne le retiens pas avec des mots, qui le fera pour moi ?
Mais l’inconvénient, quand on cherche à se souvenir de tout, c’est qu’on n’oublie jamais rien. Le cerveau n’a pas été conçu pour ce fardeau, sinon la vie deviendrait vite insupportable. Je devrais sûrement arrêter de ressasser le passé, mais je n’y arrive pas. Je crois que si je trouve les bons mots pour ces trois garçons, alors je trouverai une sorte de… paix.
5 mai 2014
Ce matin, sur le chemin pour aller au taf, Molly m’a proposé un nouveau jeu. Les règles sont simples : je dois marcher les yeux fermés pendant dix secondes. Quoi qu’il advienne, je ne dois pas les ouvrir durant ce laps de temps. Tant pis si ça tombe au moment où je traverse une rue. Dix secondes, c’est long quand on ne sait pas où on va. Le soir, dans l’obscurité de notre chambre bordélique, les yeux collés au plafond, j’ai demandé à Jordy :
— Tu m’aimes toujours comme avant ?
— Évidemment, sinon pourquoi on serait encore ensemble, Banane ?
— Par habitude. Parce qu’on se connaît depuis toujours.
— On est dans une conversation sérieuse, là ?
— Pourquoi c’est si compliqué d’en avoir une ?
— Lala, je sais que parfois j’déconne sur plein de trucs, mais s’il y a bien une chose dont tu peux être sûre, c’est que je t’aime.
— Tu t’es jamais dit qu’on avait peut-être besoin de faire un point ?
— Ça veut rien dire « un point ». Un point sur quoi ? Tout le monde sait que les couples qui font un break, c’est un prétexte pour niquer ailleurs.
— J’te parle pas de sexe, je te parle de sentiments.
— Quoi ? Tu m’aimes plus ?
— Si. Mais l’amour ne fait pas tout.
Jordan m’appelle tout le temps « Banane », en référence à Biff Tannen, le mauvais garçon dans Retour vers le futur. C’est notre film préféré. C’est sa façon à lui de faire de l’humour même quand ça n’est pas le moment. Si ça ne marche pas, il fait semblant de fumer un cigare, en imitant l’accent cubain d’Al Pacino dans le film Scarface :
— Mila, tou sais, dans la vie, à part l’argent et le sexe…
— Oh, commence pas ! Tu peux pas rester sérieux, juste deux secondes ?
— Bon OK. Admettons qu’on se sépare après plus de dix ans passés ensemble, tu crois vraiment que ça arrangerait les choses ? Tu crois que chacun pourrait vivre des trucs de son côté et qu’après on recollerait les morceaux comme si de rien n’était ?
— Pas « comme si de rien n’était ». On ferait différemment. On ferait mieux, parce qu’on saurait à quoi ressemble la vie sans l’autre.
— J’ai pas besoin de ça pour le savoir, ma Lala.
Au même moment, le volet s’est mis à grincer. Olga, notre chatte s’est échappée sur le toit de l’immeuble. Notre appartement étant au neuvième et dernier étage, Jordy s’est précipité par la fenêtre, sautant du rebord jusqu’au sommet du bâtiment, le vide en dessous de lui. J’ai arrêté de respirer, et l’oxygène est revenu dans mes poumons seulement lorsque j’ai entendu le rire de Jordy. Voilà où nous en sommes. Je traverse des rues en fermant les yeux, Jordan saute par les fenêtres.
***
En 2003, quand on s’est rencontrés avec Jordan, les façades du collège Molier étaient couleur Arlequin. Du rouge, du bleu, du jaune, du vert. Le CDI* 2 de l’établissement ressemblait à une bibliothèque pour enfant, avec ses chaises jaunes et sa moquette bariolée. On était soulagés quand la prof de maths était absente et que nous pouvions passer l’heure à feuilleter des bandes dessinées. Maintenant, ils ont tout repeint en noir et la pelouse qui bordait l’espace récréation n’existe plus. Il y a des salles de classe préfabriquées à la place. Moi, je suis restée hermétique aux chiffres et je ne sais toujours pas à quoi sert une fonction linéaire. À quatorze ans, on se demande surtout à quoi servent les professeurs. L’intérêt de chaque chose est remis en question. La vie de Madame Bovary. Le nom des atomes. La réussite au brevet. Faire du sport. Ne pas être en retard à son premier rendez-vous chez le gynécologue. Quand on est adolescent, toutes ces informations planent au-dessus de nos têtes comme un courant d’air froid. Les obligations deviennent désagréables, ajoutées à la floraison des hormones et l’incompréhension d’un corps qui change. Le mien me renvoyait l’image d’un Carambar à la vanille. Maigre et informe, avec l’odeur sucrée d’un parfum bon marché. Je détestais mes cheveux châtains. Je les trouvais plats et gras même après un shampoing. Quant à mon visage, j’évitais de faire la bise aux copines, de peur que la couche de fond de teint sur mes joues ne camoufle plus mon acné. Surtout les comédons, ces boutons grotesques qu’on ne peut ni presser ni laisser en l’état tellement les deux options nous paraissent pires l’une que l’autre. Je n’avais pas de poitrine (encore aujourd’hui) et j’enviais les filles aux formes généreuses avec une voix rocailleuse. J’étais persuadée qu’avoir une grande gueule était synonyme de caractère. Un trait que j’imaginais manquant chez moi. Seuls mes yeux bleus me rendaient grâce. Je les cernais de crayon khôl noir, comme le faisait ma mère avec les siens.
Le mercredi après-midi, on traînait en bas de mon immeuble, avec Hélène, ma meilleure amie. On listait sur un cahier le nom de tous les garçons de la classe, puis on les notait par critères. Beauté, gentillesse, humour, réputation. La plupart du temps, ceux qui nous intéressaient avaient des notes exécrables en popularité, mais ils excellaient dans l’art de faire rire. Ils ne l’ont jamais su. Et puis, un jeudi, en cours de musique, il y a eu Jordan. La prof nous avait demandé de chanter un titre de notre choix devant la classe. Le pire exercice du monde pour des ados. J’étais terrifiée à l’idée d’être interrogée. Je savais que nous allions tous y passer et, heureusement, nous avions le droit de former un duo si cela nous paraissait trop impressionnant de passer seul. Les autres avaient choisi des morceaux dans l’air du temps. Jenifer ou Beyoncé pour les filles, Sniper pour les garçons. Quand le tour de Jordan est arrivé, une musique d’une autre époque s’est mise à résonner dans la salle. C’était Go, Johnny go de Chuck Berry, ce bon vieux rock joué par Marty dans Retour vers le futur. J’ai regardé Jordan chanter en solo, mimant un jeu de guitare avec ses mains. Sa façon de prononcer les mots anglais comme on avale un pot de yaourt, mais en pire. J’ai su que c’était lui.
Je savais que je lui plaisais aussi, mais il va sans dire que si je rougissais à mon nom chaque fois qu’un prof faisait l’appel, j’étais tout bonnement incapable d’avouer mes sentiments à un garçon. Jordan m’avait demandé plusieurs fois de sortir avec lui, essuyant chaque fois un refus. Au bout de six mois, un samedi matin après un cours d’italien particulièrement ennuyeux, Hélène me sembla agitée sur le chemin du retour. Ma meilleure amie excellait dans l’art de jouer les entremetteuses et je sentis immédiatement le coup fourré. Lorsque nous atteignîmes l’entrée de son immeuble, elle s’éloigna rapidement en prétextant un rendez-vous chez le médecin. J’étais sur le point de partir lorsque Jordan apparut. Je crois que j’aurais pu vomir mon cœur sur ses chaussures si je n’avais pas été tétanisée. Mon regard se fixa sur les pics de ses cheveux collés par le gel. Jordy s’avança, les mains dans les poches de son survêt trop large.
— Ça va, Lala ?
— Ouais, ça va.
— J’aimerais te parler d’un truc.
— Je sais ce que tu vas me demander.
— Je sais que tu sais. C’est pour ça que je te demande pas. J’ai trop peur de la réponse.
En même temps que je cherchais les mots pour combattre la panique qui m’ordonnait de m’enfuir sans explication, mon regard fut attiré par du mouvement près des buissons qui longeaient l’immeuble. Je reconnus les boucles noires qui dépassaient des branches. Hélène nous observait. Quelques mètres plus loin, j’aperçus les couleurs du drapeau italien sur une bordure de manche. C’était Enzo, le meilleur ami de Jordan, caché derrière un platane. Ils étaient là, à l’affût du moment fatidique. Celui qu’on rate inévitablement sans pouvoir jamais l’oublier. Je feignis de ne pas voir Hélène qui faisait de grands gestes vers Jordan pour l’encourager. Vexée d’avoir été piégée, mais rassurée par leur présence j’avançai vers lui.
— Oui.
— Oui, quoi ?
— Oui je veux sortir avec toi.
Je le regardai dans les yeux pour la première fois et, tandis que je prévoyais de m’enfuir dans les trois prochaines secondes, il m’embrassa.
2 Centre de documentation et d’information.
15 septembre 2013. L’hôpital.
Je déteste le dimanche. Le ciel gris m’a foutu le cafard tout l’après-midi et Michel Drucker en a rajouté une couche sur son canapé rouge. Je ne sais pas ce qui est le plus déprimant, ne pas pouvoir changer la chaîne de la télévision ou bien le son de la poche gastrique de ma voisine de chambre. Ah si, je sais : le pot que m’a tendu l’infirmière hier soir. Ça, c’est vraiment pire ! J’avais la vessie pleine, mais impossible de me lever à cause des douleurs au ventre et de la perfusion. Quand je me suis finalement décidée à appuyer sur le bouton rouge de la télécommande, une dame corpulente est entrée dans la chambre en traînant des pieds. Ses chaussures blanches parsemées de microtrous couinaient sur le sol. Ça m’a rappelé de mauvais souvenirs. Les « tatas de l’école maternelle ». Celles qui soufflaient d’exaspération quand un gosse se chiait dessus par mégarde. L’infirmière a allumé le néon principal de la pièce, on se serait cru dans un interrogatoire de police. Ma voisine, celle qui ronflait comme le camion de Stallone dans Over the top, s’est réveillée en sursaut. J’ai rien dit, comme si c’était pas moi qui avais sonné, mais l’infirmière s’est quand même approchée de mon lit et m’a tendu le fameux pot, entre ses mains boudinées. Pendant une seconde, je me suis imaginé lui dire que je n’avais plus envie, ou que je l’avais appelée par erreur. J’ai vite abandonné l’idée en croisant son regard. On aurait dit qu’elle préméditait de m’injecter un venin mortel dans le cathéter de la perfusion, comme dans Kill Bill. J’ai tenté un sourire timide pour l’attendrir, mais ça n’a eu aucun effet, alors je me suis éclairci la gorge avant de poser cette question stupide :
— C’est pour faire pipi ?
— Relevez le bassin.
Malgré l’envie pressante, mon urine refusait de s’échapper à cause de l’infirmière qui attendait son dû sans sourciller. Je n’étais déjà pas fière de pisser dans un pot à vingt-quatre ans, fallait-il encore qu’elle constate la couleur de ma honte ? Bref, j’ai soulevé mes fesses tant bien que mal, et l’ai laissé récupérer la bassine. Quand les claquements des sabots se sont éloignés, les ronflements de Stallone ont repris de plus belle. J’ai jeté un œil vers le couloir, il y avait des malades qui déambulaient en pantoufles, comme des zombies. Ils passaient lentement devant la porte de la chambre, accrochés à leur perfusion. Je crois qu’ils attendaient l’aurore pour se rendormir, eux aussi. Cette nuit m’a paru interminable, j’ai eu le temps de cogiter sur plein de trucs. J’ai repensé à notre emménagement, il y a deux ans, avec Jordy. Ça fait dix ans qu’on est ensemble, mais depuis qu’on habite sous le même toit, les choses sont différentes. L’excitation des débuts et l’odeur des cartons ont disparu. Plus de vadrouilles dans les magasins de déco, le coffre rempli de meubles en kit. J’ai abandonné l’idée de nous sentir plus adultes en comblant l’espace avec de l’électroménager. Les fous rires et les câlins se font rares. J’ai beau allumer des bougies suédoises aux fruits rouges tous les soirs, l’atmosphère me pèse. Jordan me manque. Je me fiche d’avoir la boule au ventre en allant travailler ou d’habiter un appart avec une salle de bains qui sort d’un film d’Hitchcock. Mais sentir que je le perds, c’est insupportable. Il rentre de plus en plus tard. Plusieurs fois par semaine, il passe des soirées entières chez nos voisins de palier, des étudiants en colocation qui passent plus de temps à se remettre de leur gueule de bois que d’une jambe cassée. Le week-end, il est souvent invité chez Maxime, un de ses meilleurs potes du moment. Ils appellent ça « leurs soirées entre couilles ». Je crois que je suis jalouse. Pas d’eux, mais du temps que Jordan leur consacre. Je ne sais pas ce qu’ils font pendant ces soirées, mais j’imagine que ça aide Jordy à décompresser de sa semaine de boulot sur le chantier. Il a besoin d’avoir des moments à lui, sans moi, comme je le fais lorsque j’écris. La différence, c’est que j’apprécie la solitude. Parfois je me demande si c’est une réelle volonté de ma part de fuir le contact des autres, ou bien si c’est la peur qui me pousse à m’isoler. Jordan se fait de nouveaux amis aussi facilement qu’on tend une poignée de main. J’en suis incapable. Je l’envie, de pouvoir se défouler autrement que dans le calme et la concentration. Il rencontre de nouvelles personnes, ne se méfie de rien. Je sais, c’est stupide de comparer notre relation à celle qu’il entretient avec ses potes, mais j’ai l’impression qu’il y a un décalage entre nous depuis qu’il passe plus de temps avec eux. Comme s’ils pouvaient lui donner quelque chose que je n’aie pas.
Je veux savoir ce que c’est.
16 septembre 2013.
Savez-vous ce qui rend le premier amour si spécial ? C’est la première fois que notre cerveau découvre les sensations d’une avalanche de mots en - ine : dopamine, ocytocine, adrénaline, sérotonine, endorphine. Des sensations addictives aussi puissantes que la drogue, parce qu’elles activent la même zone de récompense. Loin de moi l’idée de résumer l’amour à une simple combinaison chimique, mais j’ai lu dans un magazine, une fois, ces mots d’un médecin : « C’est parce que nous sommes nés pour être amoureux que les drogues fonctionnent aussi bien sur nous. » Je ne sais pas ce que ça fait d’être accro à une substance, mais je sais ce qu’on ressent quand on est addict à celui qu’on aime. Pendant l’été de canicule, en 2003, Jordan et moi passions notre temps collé l’un à l’autre comme si notre survie en dépendait. Nous allions être séparés quinze malheureux jours au cours des vacances du mois d’août, un drame. Lui partait en Corse avec ses parents, moi sur la côte basque dans un camping avec ma famille. J’écoutais le groupe Kyo en boucle, In my place de Coldplay, ou Can’t get you out of my head de Kylie Minogue, en repensant à nos baisers ratés pour exacerber le côté dramatique de la situation. À quatorze ans, j’en avais rien à cirer de la dune du Pilat. Je priais pour que les piles de mon lecteur MP3 tiennent jusqu’à la fin du séjour. J’avais la sensation étrange d’être à part, connectée à quelque chose d’invisible que les adultes ne pouvaient pas comprendre. Parler seul, en imaginant que le soleil ou les arbres vous écoutent. Leur demander de l’aide. Se sentir nostalgique avant d’avoir vécu. Je crois que c’est ça, l’adolescence. Commencer à entrevoir une porte de sortie où les parents ne sont pas invités, développer des sentiments puissants pour quelqu’un qui ne fait pas partie du cercle familial. Qu’on le veuille ou non, c’est une trahison, mais une trahison naturelle.
Durant ces vacances d’été, chaque jour j’espérais que Jordy m’appelle, sans pour autant le faire moi-même (par fierté). Je portais une petite chaîne autour du cou qu’il m’avait confiée en gage de fidélité. Le temps semblait tellement long. Je ne savais pas encore à quel point il était précieux. Pendant que je rêvassais à nos retrouvailles, je n’imaginais pas que ce serait la première et dernière fois où ma famille se réunirait pour des vacances. Un an plus tard, mes parents se séparèrent et ma grand-mère décéda d’un AVC. Aujourd’hui, tous les grains de sable de la dune du Pilat ne suffisent pas à combler le manque des jours heureux.
***
17 septembre 2013
Les gens se plaignent souvent de la nourriture à l’hôpital. C’est tellement pire de ne pas pouvoir manger du tout. Quand je regarde la vieille dame d’à côté, en train de mastiquer ses haricots verts sans goût et son colin infect dans sa barquette, je l’envie presque. Moi, j’ai eu droit à un bol en plastique rempli d’un fond d’eau chaude qu’ils appellent « soupe de légumes ». Rien d’autre, pour éviter de surcharger mon foie. Je me demande combien de temps je vais rester ici. J’imagine déjà M. Cortes, mon patron, en train de fouiller dans les tiroirs de mon bureau pour chercher je ne sais quel papier inutile « d’une importance capitale ». Quand je rentrerai, il dira que c’était le foutoir dans mes affaires et il faudra que je remette tout en ordre après son passage. J’ai trouvé ce boulot de secrétaire il y a trois ans, quand Jordy et moi avions décidé de prendre notre indépendance. Il est étrange ce mot quand on y pense. Comme si le fait de travailler pour quelqu’un, lui donner tout son temps pour ensuite reverser l’argent à un propriétaire qui vous loue son appartement, pouvait vous donner une quelconque indépendance ! En réalité, je me sens prise au piège. Après avoir signé le fameux CDI, j’ai compris deux choses. La première, que le travail demeurerait une succession de tâches administratives toutes plus ennuyeuses les unes que les autres. La seconde, que ce n’était pas un hasard si la place était vacante. Le directeur des ressources humaines (mon supérieur hiérarchique direct) est connu pour ses sautes d’humeur fréquentes, raison pour laquelle plusieurs employées ont quitté le poste avant moi. Je me console en pensant que la plupart des gens détestent leur boulot. Ce n’est peut-être pas le lot de tout le monde, et heureusement, mais en tout cas ça l’est pour ceux qui prennent le métro à la même heure que moi. Ils ont le regard vide, la jauge de motivation à zéro. Je me surprends souvent à imaginer l’autre monde, caché derrière leurs yeux : un jardin secret et verdoyant. Un eldorado fermé à double tour dont ils sont les seuls à détenir la clé.
Et puis il y a eu les maux de ventre, samedi soir. Quelque chose de sourd et lancinant à la fois. D’habitude quand j’ai mal, j’avale les antispasmodiques comme des bonbons, mais cette fois-ci ça n’a eu aucun effet. J’ai passé quatre heures recroquevillée sur le canapé, entre les diarrhées et les vomissements. Quand Jordan m’a conduite aux urgences, j’ai eu l’impression que le temps s’était arrêté. Toutes mes obligations venaient subitement d’être relayées au second plan par un facteur « x ». La couleur de mes selles était devenue plus importante que la date de paiement du loyer ou l’agenda de M. Cortes. Après une longue attente pour obtenir mes résultats aux premiers examens, le professeur Forget, gastro-entérologue à l’hôpital de la Timone a retiré ses lunettes en grimaçant. J’ai finalement appris un nouveau mot du dictionnaire médical : angiocholite aiguë. Les poches sous ses yeux mangeaient presque la moitié de son visage, et sa barbe mal rasée m’inspirait de la sympathie. Il en avait vu d’autres, le vieux. Alors, quand ses yeux de vieil homme expérimenté ont croisé les miens, il a dit : « Pour faire simple, y a un caillou qui bouche la tuyauterie. »
18 septembre 2013
Jordan est passé me voir après le travail. Son parfum habituel s’est engouffré dans la chambre et je me suis tout de suite sentie mieux. Il en avait mis plus qu’à l’ordinaire. Je l’ai écouté m’énumérer les frasques de nos voisins de palier, experts en matière de beuverie. Les anecdotes de leurs soirées étudiantes finissent toujours de la même façon : une dépravation extrême. Jordan sait si bien tourner les évènements à la dérision que je finis toujours par en rigoler. Pas du contenu des histoires, mais plutôt de sa mise en scène. Rien n’est jamais grave, un mauvais trip est une expérience comme une autre. Il a cette capacité à tout dédramatiser, tisser des liens avec tout le monde. Il pourrait aussi bien sympathiser avec un ingénieur de la NASA qu’avec Pablo Escobar, pourvu qu’ils passent un moment agréable ensemble. C’est facile pour lui : ses grands gestes, ses éclats de rire comme s’il se raclait la gorge. Cette faculté d’adaptation à tous les milieux. J’aime tant le regarder être lui. Et parfois je déteste ça. Il n’a jamais su refuser une invitation. Je l’imagine déjà en train d’aligner les shooters les uns après les autres dans je ne sais quel bar. Ses potes l’encouragent comme on applaudit un singe qui réussit son tour. Ce même public qui attend que le lion saute à travers un cercle enflammé. Ils ne rient pas parce qu’il est assez fou pour le faire, mais par confort de ne pas être à sa place.
