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De la science-fiction à la fantasy en passant par le fantastique, dix auteurs proposent leur vision d’un avenir du passé.
Dans ce rétro-futur haut en couleurs, la vapeur et la voile cohabitent, le chevalier d’Éon use de charmes inattendus, des automates interrogent le tic tac de leur cœur mécanique et des élixirs permettent de changer de sexe à volonté. Embarquez à bord de la Vagabonde ou du Quatorze Sacs à Malice, destination la Russie, l’Afrique coloniale, Paris ou Londres, et partagez avec ces personnages les tourments et les plaisirs d’une vie à voile et à vapeur riche en aventures de tous genres – et sans distinction de genre...
Une anthologie haute en couleurs qui défend la cause LGBT par le biais du plaisir de la lecture.
SOMMAIRE
– Préface :
Le Steampunk, ce puissant projecteur sur notre époque, Arthur Morgan
–
Louise Geneviève de Beaumont de Tonnerre, Anthony Boulanger
–
Dans les bras d’Orion, Céline Etcheberry
–
Les mécanismes de l’errance, Alex Barlow
–
Poupée de chiffons, Sophie Fischer
–
Ceci n’est pas une histoire de tortue, Tesha Garisaki
–
Une histoire d’éléphants, Isaac Orengo
–
Du vent dans les voiles, Jean-Basile Boutak
–
Histoire naturelle, Angou Levant
–
Le pudding bavarois, Jarod Felten
–
Suivez cette cathédrale !, Gareth Owens
EXTRAIT
Rompant la monotonie de la vue, deux traits d’acier filèrent bientôt à côté du transsibérien et ceux-ci s’engouffrèrent en même temps que le train dans un tunnel. Dans la vitre, surgit soudain le reflet de la jeune femme et celle-ci soutint son propre regard. Mademoiselle de Beaumont affichait un visage frais et androgyne. Les cheveux qu’elle avait laissé pousser pendant son séjour chez la tsarine encadraient de leurs mèches bleu nuit des traits fins. Les pommettes étaient poudrées de blanc, rehaussant ainsi une légère coloration rouge qui ponctuait la pointe osseuse, ainsi qu’une mouche placée près de la commissure des lèvres. Ses yeux bleus scintillaient légèrement chez son reflet, à la faveur des lampes à huile disséminées dans le wagon. Satisfaite de son examen, Mademoiselle de Beaumont contempla sa tenue. Ses vêtements et cuirs de voyage seraient des plus inappropriés pour Versailles. Se levant, la jeune femme attrapa une de ses grandes malles sans effort apparent et, repoussant les fourrures offertes par la tsarine, en sortit quelques effets plus au goût de la cour de Louis XV.
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Seitenzahl: 348
Veröffentlichungsjahr: 2016
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LESTEAMPUNK,
CEPUISSANTPROJECTEURSURNOTREÉPOQUE
« Out with the new,
In with the old… »
Abney Park, Steampunk Revolution
Nous sommes bien loin du steampunk tel que nous le connaissons quand, il y a trente ans, trois étudiants californiens trinquaient à la santé de la science-fiction et de Philip K. Dick ! Jeter, Blaylock et Powers se retrouvaient régulièrement pour boire des pichets de bière dans un bar et s’échanger leurs textes. À cette époque, c’est le cyberpunk qui a le vent en poupe. Comme une blague et avec cette touche d’anticonformisme (et peut-être beaucoup d’alcool), ils décidèrent de faire du cyberpunk eux aussi, mais avec le regard dans le rétroviseur.
L’un d’eux, Jeter, eut une opportunité éditoriale : une série sur les réincarnations du Roi Arthur à travers les siècles. Il se voit confier le volume sur l’époque victorienne. Jeter se documente sur Londres au 19ème siècle et dévore l’ouvrage du journaliste Henry Mayhew, The London Labour and the London Poor, chroniques des bas-fonds de la capitale britannique, une solide source pour les deux prochains ouvrages (mais n’allons pas trop vite).
Comme cela arrive parfois, le projet du Roi Arthur de siècle en siècle tombe à l’eau – et Jeter des nues. Avec son récit aux trois quarts complet sur les bras, il décide de le remanier et d’en faire une suite à La Machine à explorer le Temps de H.G. Wells. Morlock Nights, publié en 1979, ne sera malheureusement jamais traduit en français, bien qu’il préfigure déjà l’une des grandes thématiques du steampunk : le dévoiement de la machine.
Quelques années plus tard, dans cette même veine cyberpunk rétro, Tim Powers proposera Les Voies d’Anubis (1983) puis Blaylock, Homunculus (1986). Mais c’est en 1987 que tout débute : Jeter envoie son dernier né, Les Machines Infernales (1987), au magazine Locust et tente de décrire ce que lui et ses amis ont tenté de faire :
« À mon avis, la Fantasy victorienne est appelée à un grand avenir. Il suffit de lui trouver un nom approprié. Steampunk, par exemple. »
Le steampunk était né, au détour d’une lettre envoyée à une publication américaine.
Bien sûr, le steampunk a eu quelques antécédents littéraires, comme Les chroniques d’Oswald Bastable de Moorcock (1971) ou La Machine à explorer l’Espace de Priest (1976). N’oublions pas non plus Verne et Wells, qui sans être steampunk n’en demeurent pas moins les grands pères du mouvement. Durant les deux décennies suivantes, la publication est clairsemée, mais continue. Des auteurs comme Gibson ou Gaborit et Colin pour la France se sont emparés de l’esthétique et des capacités qu’a le steampunk à relire et recycler le passé. Des œuvres importantes sont nées à cette époque : La Machine à Différence de Gibson et Sterling (1990), Les Confessions d’un Automate Mangeur d’Opium de Gaborit et Colin (1999) ou encore le superbe La Lune Seule Le Sait de Johan Héliot (2000). L’engouement n’est pas franchement au rendez-vous et les séries débutées à l’époque n’eurent pas les suites espérées. C’est au début des années 2000 que le steampunk sort de sa niche littéraire pour prendre son envol. Avec l’explosion des connexions web, de l’Internet participatif et de la mise en réseau des contenus, le mouvement littéraire transcende les mots pour infiltrer toutes les couches de la création. C’est à cette époque que les premiers artistes se revendiquent clairement steampunk aux Etats-Unis : la couturière Kato, qui a posé les jalons de l’esthétique vestimentaire ; Jake Von Slatt, bidouilleur fou qui prouve au monde que la création peut (doit) être fonctionnelle ; Datamancer, qui customise des ordinateur avec du bois laqué et de la marqueterie, ou encore Abney Park, qui crée les premiers morceaux de musique steampunk. Depuis lors, le steampunk n’a cessé de grandir pour devenir un mouvement global à l’esthétique (presque) codifiée, ou tout du moins balisée.
Mais au final, c’est quoi, le steampunk ?
À cette question, point de réponse formelle, unique et admise par tous. Pourtant, il est possible de définir le steampunk comme avant tout une esthétique héritée des ouvrages de Verne, Wells et, en partie, Disney. L’impact de l’esthétique du Nautilus de 20 000 Lieues sous les Mers (1954) a été extrêmement forte et le navire est aujourd’hui l’archétype du vaisseau steampunk. Le steam, c’est l’époque victorienne, non pas pour la période historique, mais comme vecteur d’image (chapeaux haut de forme, belles tournures, Londres dans le fog, etc.) C’est aussi la vapeur de la première Révolution Industrielle et donc la machine, gigantesque, fumante, huileuse. C’est aussi le début de tous nos maux actuels : pollution, zones rurales vidées, rationalisation de toutes les strates de la société. Le punk… Eh bien, le punk est la partie la plus difficile à définir. Il comprend dans un premier temps le DIY (« do it yourself ») des punks des années 1970, mais également une certaine vision politique du monde – qui tend, parfois, à se perdre dans les froufrous des jupons, mais elle est bien là, surtout aux États-Unis. Malheureusement aujourd’hui, dans de nombreux cas, le steampunk se limite à un décor de rouages en carton-pâte rehaussé de peinture cuivrée à bas prix. Les récits de la littérature actuelle sont en grande partie interchangeables et pourraient très bien se passer du qualificatif steampunk et avoir lieu dans un univers fantasy ou science-fiction, sans qu’un iota ne bouge. Alors, où est ce satané punk ? À quoi sert-il ?
Il faut comprendre qu’autant le steampunk recycle la littérature et l’imagerie du 19ème siècle, autant le mouvement est surtout – j’aimerais dire avant tout – une puissante machine à explorer et à réfléchir, au même titre que ces auteurs de science-fiction des années 1970 qui questionnaient par leurs écrits le monde qui les entourait. Le steampunk comme (pseudo) mouvement culturel est né dans les allées des Makers Fairs, les conventions du mouvement des Makers aux États-Unis. Le mouvement des Makers (to make en anglais signifiant fabriquer) favorise « un apprentissage informel, communautaire, collaboratif et partagé motivé par l’amusement et l’accomplissement personnel » (Wikipedia). Il vise surtout à reprendre la main via le partage, l’échange et la mise en réseau de connaissances sur une technologie qui nous échappe de plus en plus. Cette philosophie est encore aujourd’hui très présente dans les communautés steampunk à travers le monde. Certains vaporistes (amateurs de steampunk) ont prolongé cette posture en réfléchissant sur la possibilité de développer le steampunk comme une contre-culture (lire sur ce point l’excellent Steampunk Magazine, publication américaine) et d’en faire un mode de vie. Le (steam)punk questionne notre société. Il parle également de la machine face à l’industrie, de l’unicité face à l’uniformité, mais aussi de la question essentielle de notre addiction à la technologie et au transhumanisme (l’homme amélioré par la science et la technologie) grâce aux métaphores – de l’automate, du savant fou. Cet aspect relevant de la contre-culture peine encore à se faire une place sur notre vieux continent, mais fait partie intégrante du volume que vous vous apprêtez à lire. Le punk joue également avec les représentations (non, le corset ne doit normalement pas se porter au dessus des vêtements), il tord les genres et fait fi des classes et de la place des femmes. Combien de récits steampunk ayant comme personnages principaux une femme, quand la chose était pourtant impensable au 19ème siècle dont il se réclame partiellement ? Le punk, c’est l’impertinence, les pieds sur la nappe lors du tea time et une certaine vision du monde.
Pourquoi le steampunk explose-t-il aujourd’hui ?
Plusieurs facteurs entrent en corrélation. Tout d’abord, nous vivons dans une période particulièrement rétro. Le « c’était mieux avant » et sa cohorte de remugles réactionnaires, la mise en avant du patrimoine ancien et ses commémorations, les sempiternels remakes, reboots et autres origins du cinéma américain sont notre quotidien. La faute est imputable en partie à la science-fiction, en panne d’imagination. Elle ne semble plus aujourd’hui en mesure de rêver le futur autrement que dans un environnement post-apocalyptique ou dystopique. Raphaël Colson, dans son ouvrage Rétro-futur ! (Les Moutons Électriques, 2012), explore cette piste en indiquant que depuis le deuxième choc pétrolier, l’imaginaire futuriste s’est ratatiné et s’est concentré sur un futur unique qu’il nomme le « mono-futur libéral ». De plus, l’an 2000, pendant plus de trente ans dans la ligne de mire des scientifiques et de l’imaginaire de façon globale, nous promettait une vie radieuse, des voitures volantes, la vie sur Mars et des combinaisons blanches intégrales. Le 1er janvier 2000, nous n’étions ni en combi latex blanche (sauf suite à certains réveillons), ni sur Mars. Le vide. Ou plutôt la catastrophe… « Il est puéril aujourd’hui de rêver le futur, alors qu’il y a temps de choses à recycler dans notre passé », tenta l’un des invités de la conférence de clôture de l’exposition Futur Antérieur à la galerie du Jour d’Agnès B. en mai 2012. Le futur incertain, tournons-nous donc vers le passé, ce territoire à redécouvrir.
Le steampunk ne serait-il donc qu’une autre folie rétro ?
Pas vraiment, car ce qui nous attire dans ce 19ème siècle, c’est son extrême proximité avec notre époque. Presque deux cents ans plus tard, nous sommes nous aussi en pleine révolution. La nôtre est certes moins visible car liée au numérique, mais elle aussi transforme profondément notre société. Nous sommes à une époque de choix : perdre un peu de notre humanité, devenir des « plus qu’hommes » ou se recroqueviller et détruire notre environnement.
Voilà ce qu’explorent les textes que vous allez lire. Ils questionnent la place de l’homme dans la société, mais aussi en tant que personne. Notamment par le vecteur de cet autre qu’est la machine, le robot, l’automate : qui est l’autre ? Cette machine est-elle moi ? Un être à part entière ? Capable de sentiment ? Ces textes font clairement écho au texte de Jeter, Les Machines Infernales, dans lequel le personnage principal découvre que son père horloger a construit une copie conforme de celui-ci, mais doté de capacités et de compétences plus poussées – notamment sexuelles… D’une certaine façon, les textes présentés ici sont les héritiers directs des pères fondateurs. Texte engagés ? Ou juste enfin du vrai steampunk ?
Artur Morgan,
Anthony Boulanger vit à Paris, en compagnie de sa muse et de leurs jeunes fils. On ne présente plus l’auteur d’Ecosystématique de Fin de Monde chez Voy’El, qui écrit et touche à tout dans tous les genres et tous les formats, et ce depuis des années. Parmi ses sujets favoris, on trouve les oiseaux, les relations père-fils et sa nouvelle marotte, les golems. Son premier roman, Zugzwang, vient de paraître aux Éditions Elenya.
Assise sur la banquette de velours rouge, Mademoiselle de Beaumont laissait vagabonder ses pensées et contemplait la campagne francilienne défiler à toute allure. C’était là une succession de collines et de villages par de nombreux côtés semblables à ce qu’avait offert à ses yeux la Russie qu’elle avait quittée la nuit précédente. À l’occasion, une usine tranchait le paysage de ses tours noires de suie et de ses panaches blancs de vapeur. C’était là la principale différence entre le royaume de Louis XV et l’empire de la tsarine Elisabeth. Chez cette dernière, les industries étaient enterrées pour conserver la chaleur dont était si friand l’hiver rigoureux de l’est. Évoquer le souvenir de la tsarine serra le cœur de Mademoiselle de Beaumont un court instant. Cette femme avait su se montrer si prévenante envers l’envoyée royale, lui donnant accès à sa cour, à son cercle privé et de fil en aiguille, à ses appartements… Quand la grande dame avait découvert les qualités cachées de la Française, quelles nuits délicieuses avaient-elles pu partager sous les lourdes couvertures de fourrures...
Rompant la monotonie de la vue, deux traits d’acier filèrent bientôt à côté du transsibérien et ceux-ci s’engouffrèrent en même temps que le train dans un tunnel. Dans la vitre, surgit soudain le reflet de la jeune femme et celle-ci soutint son propre regard. Mademoiselle de Beaumont affichait un visage frais et androgyne. Les cheveux qu’elle avait laissé pousser pendant son séjour chez la tsarine encadraient de leurs mèches bleu nuit des traits fins. Les pommettes étaient poudrées de blanc, rehaussant ainsi une légère coloration rouge qui ponctuait la pointe osseuse, ainsi qu’une mouche placée près de la commissure des lèvres. Ses yeux bleus scintillaient légèrement chez son reflet, à la faveur des lampes à huile disséminées dans le wagon. Satisfaite de son examen, Mademoiselle de Beaumont contempla sa tenue. Ses vêtements et cuirs de voyage seraient des plus inappropriés pour Versailles. Se levant, la jeune femme attrapa une de ses grandes malles sans effort apparent et, repoussant les fourrures offertes par la tsarine, en sortit quelques effets plus au goût de la cour de Louis XV.
Le voyage dura encore suffisamment longtemps pour que la voyageuse puisse lire quelques poèmes recueillis en Russie et, dédaignant d’un regard Paris et sa crasse, ne releva la tête de son ouvrage qu’en arrivant à Versailles, capitale du Royaume et du pouvoir, terminus de la locomotive géante. Pour arrêter le mastodonte que des mètres cubes de vapeur dilapidés chaque minute propulsaient, le freinage avait commencé à l’extérieur de la ville et avait empli le train de ses crissements. Mais c’était là de ridicules désagréments face à tout ce que cette nouvelle technologie offrait. Et toutes les richesses qu’elle rapportait à ceux qui en comprenaient les tenants et les aboutissants. Ainsi, le Royaume de France avait-il avantageusement négocié l’exploitation de ses possessions et de son savoir-faire minier avec les autres nations européennes, jusqu’à devenir le phare technologique et financier qu’elle était à présent. Le charbon et la vapeur avaient totalement redessiné la géopolitique mondiale et, des puissances médiévales d’autrefois, ne restaient en lice que celles possédant les gisements les plus importants, ou celles ayant su les conquérir. En Europe, l’Angleterre, la Russie et la France portaient-elles ainsi leur hégémonie au-dessus des autres royaumes et empires, et se dotant de moyens militaires conséquents, avaient porté leurs guerres dans le Nouveau-Monde.
Tous ces engrenages intellectuels tournaient dans la tête de Mademoiselle de Beaumont lorsqu’elle poussa la porte de son wagon. Elle savait être en possession de nouvelles cartes et hésitait sur la marche à poursuivre et les conseils à prodiguer à son Roi. C’était un éventail titanesque de possibilités qui s’offrait à la France et à ses intérêts personnels. Descendant du train, elle émergea d’un nuage blanc qui fit comme un écrin de vapeur à la robe à paniers bleue ornée de lys argenté pour laquelle elle avait finalement opté. Si cette tenue n’était pas celle dans laquelle elle se sentait le plus à l’aise, elle procurait l’avantage psychologique de plaire aux hommes de la cour et celui matériel de pouvoir dissimuler épée et dague sous le tissu.
La gare de Versailles était un chantier permanent. Point névralgique du Royaume, bien que Paris draguait chaque année de plus en plus de marchandises, une nouvelle ligne de chemin de fer était toujours en construction ou en rénovation. Aujourd’hui, un titan d’acier et de bronze était éventré à quelques pas du quai, chaudières, tuyères et pistons exposés aux yeux de tous. Des vaporistes s’activaient sur la machine moribonde, injectant de la vapeur à la recherche de fuite, vérifiant les engrenages, les soupapes et les systèmes critiques de la motrice.
« Chevalier de Beaumont ! » entendit-elle soudain à quelques pas d’elle.
Se retournant, elle découvrit un jouvenceau en habit de taffetas jaune, portant redingote à deux collets et souliers noirs. Tricorne assorti sous le bras et perruque à bourses sur le crâne, celui-ci lui fit immédiatement une mauvaise impression.
« Nous connaissons-nous ?
— Je n’ai jamais eu le plaisir d’être présenté à vos yeux, répondit le jeune homme, mais je suis envoyé par Monseigneur le Prince de Conti.
— Ah, ce cher Louis-François… Cela fait longtemps que je ne l’ai vu et je saurais le remercier de m’envoyer si charmante compagnie, lança de Beaumont, accompagné d’un battement de cils qu’elle savait ravageur. »
Le courtisan se redressa et bomba le torse.
« Mademoiselle, apprenez que je suis plus qu’une compagnie pour votre Grâce. J’appartiens tout comme vous au Secret du Roi. »
À ces mots, le regard de la jeune femme se glaça, se fit dur et pénétrant.
« Cela est bon, petit homme imbu, dit-elle d’une voix menaçante et grave. Cela est bon, criez-le sur les toits, que la gare de Versailles et toutes les oreilles que vous voudrez bien abreuver de votre vanité les entendent. »
De Beaumont se soucia comme d’une guigne de l’écarlate auquel virait le visage de l’envoyé du Prince de Conti et se dirigea vers la sortie de l’édifice, longeant les wagons de tête, jusqu’à dépasser la locomotive du transsibérien frappée des armoiries russes. Elle héla sur la place deux porteurs, qui allèrent quérir ses malles pendant qu’elle-même prenait place dans une calèche. À la fenêtre, apparut alors le courtisan qui se revendiquait du service d’espionnage de Louis XV auquel appartenait en effet Mademoiselle de Beaumont.
« Madame, je vous prie. J’ai fait venir ma propre voiture pour vous accompagner jusqu’au château. Laissez-moi vous raccompagner. »
Sans un regard pour son interlocuteur, la jeune femme descendit de son véhicule, dédommagea le chauffeur pour le dérangement et suivit le courtisan. Celui-ci l’amena jusqu’à une réplique miniature de locomotive, montée sur roues cerclées de cuir et dont la chaudière grondait doucement. Un homme en livrée de laquais était installé aux volants actionnant les roues et les systèmes de propulsion. Mademoiselle de Beaumont avait déjà vu de tels engins en Russie, mais l’occasion de monter dans ces voitures propulsées à la vapeur ne s’était jamais présentée.
« Qui vous a fait entrer dans notre cabinet noir ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint en arrêtant d’une main le jeune homme.
— Le Comte de Broglie. Il y a de cela trois mois.
— Vous êtes de ses parents ?
— Ma famille et la sienne sont issues de la même souche, en la personne du grand-père de Monsieur le Comte…
— Et vous avez un accent léger, mais qui n’échappe pas à mon oreille, continua de Beaumont.
— Est-ce là un interrogatoire auquel vous me soumettez ?
— Hum… Voyez plutôt cela comme une marque d’intérêt. »
Mademoiselle de Beaumont prit place à côté du chauffeur, tandis qu’elle indiquait aux porteurs de ses malles, revenant du train, de les installer dans le nouveau véhicule.
« Je me nomme James de Sercq. Cet accent est un héritage de mon île.
— Oh, mais je connais bien les de Sercq, j’ai beaucoup de relation en Normandie et près de Guernesey. Comment va Matthew ? Et Walter ?
— Eh bien, mon oncle se porte tout à fait bien, répondit James. En revanche, si vous connaissez si bien les de Sercq, vous devez savoir qu’il n’y a jamais eu de Walter, ne pensez pas m’avoir ainsi, Chevalier.
— Bien sûr… »
Une ombre de sourire apparut sur le visage du jeune homme, auquel Mademoiselle de Beaumont répondit avec bonne grâce. Puis, après un rire discret, qu’elle cacha derrière un éventail, elle ordonna au chauffeur de la conduire au château, laissant dans la gare de Versailles ce jeune intrigant qui était, par la force de ses relations, son nouveau collègue.
Le faste de la demeure royale et de ses jardins n’impressionna pas le moins du monde l’espionne. C’était là un spectacle qu’elle connaissait pour l’avoir vu aux quatre coins du continent. À travers l’Europe, les familles souveraines se livraient toutes à cette débauche de luxe et de symbolique, quitte à se ruiner et à faire le jeu des prêteurs lombards qui parvenaient ainsi à se maintenir à flot malgré la montée des puissances vaporistes. La voiture ne se fit arrêter par les gardes qu’à l’entrée de la monumentale propriété et de Beaumont choisit de continuer à pied. Dissimulée par les pans de sa robe, celle-ci avait en effet gardé des chaussures adaptées à la marche, ainsi qu’à la course et l’escrime, fidèle à sa volonté de pouvoir sortir le fleuret en toute occasion. Arrivant à l’appartement du Roi, elle se fit aussitôt introduire dans le salon de l’Œil-de-bœuf dans lequel se trouvaient le Prince de Conti et le savant Jean-Pierre Tercier, tous deux membres du Secret.
« Messeigneurs, commença le laquais. Mademoiselle Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Thimothée de Beaumont de Tonnerre, Chevalier d’Éon. »
Le serviteur se retira avec une courbette et laissa les membres du cabinet noir entre eux.
« Messeigneurs, salua à son tour de Beaumont. C’est toujours un plaisir de vous voir.
— Bonjour, Geneviève, dit Jean-Pierre Tercier. Et bon retour chez vous.
— Chevalier, salua le Prince de Conti. Ne deviez-vous pas nous revenir accompagné ? »
Pendant quelques instants, le chevalier d’Éon regarda, tête penchée sur le côté, cet homme de sang royal, aux relations si particulières avec Louis XV, richement vêtu, de rouge et d’or, et ce savant, polyglotte, à l’allure dépenaillée qui tranchait dans un lieu comme Versailles. Depuis que de Beaumont travaillait avec eux, chacun la traitait différemment selon qu’elle se présentait, comme aujourd’hui, vêtue comme une femme, ou comme un homme. Le Prince acceptait difficilement le travestissement de son agent quand il ne servait pas ses missions, ne l’appelant alors que par son titre de Chevalier, tandis que Tercier s’en accommodait parfaitement et s’adressait à elle en tant que Geneviève ou Charles-Louis, respectant les habits qu’elle portait alors.
« Donnez-moi quelques nouvelles de la France et de certains des nôtres, pendant que je me rafraîchis et avant que je ne vous fasse part de celles du bel empire russe.
— Ne vous donnez pas trop de peine, mon amie, lâcha Tercier. À votre mine, je lis que la tsarine a signé ce traité de paix et cela est la meilleure des choses qui pouvait arriver. Nous aurons les mains libres pour agir contre l’Angleterre sans nous soucier de l’Est.
— En effet. Et j’espère bien une promotion pour un tel succès, dit Mademoiselle de Beaumont en se servant une liqueur. Un brevet de capitaine de dragons, peut-être ? »
Nonchalamment, elle sortit de son corsage une enveloppe scellée du sceau impérial et le tendit comme s’il s’agissait d’un menu détail à son supérieur.
« À votre tour de donner les nouvelles, relança la jeune femme.
— La France, mon cher, dit de Conti, se porte comme elle doit se porter en les circonstances de notre époque. Nous espérons des nouvelles sous quelques jours de l’Académie des Sciences pour un nouveau procédé de chaudière, plus performante, tandis que Beaumarchais est toujours dans le Nouveau-Monde. Nous n’avons pas de nouvelles récentes de sa part, mais les informations indirectes que nous récoltons semblent indiquer qu’il travaille avec les natifs de ce continent pour les rallier à notre cause. Des sauvages qui n’utilisent pas le charbon, quelle aubaine ! Ils nous laisseront leurs gisements et batailleront contre les Anglais pour nous s’il négocie correctement.
— Et le Marquis de Noailles ? s’enquit de Beaumont.
— Il est revenu hier, pour mieux repartir ce matin, dit Tercier. Vous allez d’ailleurs le rejoindre en Angleterre.
— Ah, je m’en réjouis d’avance ! »
Tercier se permit un mince sourire avant de reprendre.
« Noailles nous a rapporté de nombreux mouvements de leur flotte. Il a observé depuis son dirigeable qu’une grande partie de leur armada s’est élancée sur l’Atlantique. Nous voulons une estimation de la force restante le long des côtes et si celle-ci peut toujours contrer la nôtre. Des rumeurs circulent également sur un nouveau procédé, un nouvel armement qui aurait été mis au point. Tout cela n’est peut-être que de la désinformation, mais elle peut tout aussi bien être un piège pour nous attirer dans une bataille qu’une vulgaire ruse pour nous intimider et nous freiner dans notre développement. Vous irez à Plymouth recueillir les informations qu’il nous manque.
— Viendrez-vous avec moi ? » demanda de Beaumont à Tercier.
La jeune femme savait sa connaissance de la langue anglaise parfaite et espérait pouvoir emmener en voyage cet homme pour l’ajouter à son tableau de chasse.
« Non, lui répondit le prince. Vous deviez rencontrer celui qui va vous accompagner à la gare de Versailles. J’imagine qu’il vous aura raté. Sûrement s’attendait-il de la part d’un homme portant le titre de Chevalier qu’il soit habillé selon ce que son sexe exige de lui.
— Oh, ne vous inquiétez pas, il m’avait parfaitement reconnu malgré ma mise. »
Une porte claqua soudain dans le dos de l’espion et le jeune James de Sercq entra, essoufflé, le visage rouge et remettant en place sa perruque de guingois. Il s’inclina tant bien que mal devant la hiérarchie du Secret du Roi, sans regarder une seule fois en direction de Geneviève de Beaumont.
« Nous parlions justement de vous, lança la demoiselle.
— Prince, Monsieur, salua de Sercq.
— Je pense qu’il est vexé, commenta l’espionne à voix haute. Allons, dit-elle en tapant l’épaule du courtisan. Prenez cela pour une amicale plaisanterie et une leçon de collègue à collègue. La trahison est notre métier, n’est-ce pas ? »
L’épaule du jeune homme se raidit sous la main de de Beaumont. Celle-ci tapota une nouvelle fois et partit d’un rire masculin, fort et grave, qui tranchait avec la finesse de sa silhouette et sa robe délicate. Puis, après un signe de tête envers ses supérieurs, tourna les talons.
« Vous partez dès ce soir, au coucher du soleil, intervint Tercier tandis que le Chevalier d’Éon sortait de la salle. Depuis la plateforme royale du Grand Trianon, précisa-t-il.
— Parfait, répondit-elle sans se retourner. Je n’aurais même pas besoin de déballer mes malles. »
Le soir venu, le Chevalier d’Éon apparut sur l’esplanade cerclée de colonnes du Trianon. Celui-ci avait revêtu pour la traversée une tenue masculine, tout en cuir brun sous un manteau en peau de renard. Coiffé d’un tricorne assorti, fleuret ceint au côté gauche et seconde-main au droit, il avait l’air d’un garçon jouant à l’homme d’armes. Pourtant, quiconque avait croisé le fer avec cet épéiste savait, par avance ou par défaite, qu’il ne fallait pas sous-estimer sa corpulence et ses traits dépourvus de violence. Tout comme dans la vie quotidienne et ses relations avec les hommes et les femmes, le combat était un sujet d’amusement et une source de plaisir.
Un dirigeable de petite capacité était amarré à un des anneaux de fer planté au sol et, à la lumière des torches qui jetaient un éclat fauve sur le gravier et les murs, on devinait sa forme ventripotente se balancer légèrement au gré des courants. Au pied de la nacelle qui permettait d’accéder au pont, attendaient Tercier et de Sercq. Les bagages avaient déjà été acheminés à l’intérieur du véhicule, constata Louis de Beaumont.
« Vous êtes en retard », lâcha, d’une voix froide, James de Sercq.
L’homme planta ses yeux dans les prunelles de son vis-à-vis, qui soutint sans peine la colère qu’il y lisait.
« Oui, je devais rendre quelques visites de courtoisies à de chers amis que je n’avais… vus… depuis longtemps. Madame de Pompadour vous salue, à propos, Monsieur Tercier. Mais, oh de Sercq, vous me voyez ravi d’entendre que vous m’adressez à nouveau la parole. Avez-vous reçu une remontrance de votre protecteur quant à la manière dont je vous ai malmené ce tantôt ? Ou vous sentez-vous une âme de meneur que votre expérience au sein du cabinet ne vous devrait pourtant pas vous conférer ?
— Cela suffit, messieurs, intervint Jean-Pierre Tercier. Dois-je vous rappeler que vous devez travailler ensemble pour la gloire de notre nation ? Laissez votre rivalité d’enfant derrière vous. Voici comment votre mission va se dérouler. Votre dirigeable fera une étape à Calais où il prendra à son bord d’autres passagers et intègrera le flux quotidien de véhicules entre l’île et le continent. Vous débarquerez à Plymouth et vous devrez y collecter toutes les informations nécessaires sur la position réelle de l’armada anglaise.
— Et le nouvel armement que vous évoquiez plus tôt ? s’enquit de Beaumont.
— D’après les rumeurs, l’usine qui serait en charge de sa construction est située à Dartmouth. À l’est de votre point d’arrivée. »
Louis de Beaumont sortit une paire de gants d’une de ses poches et les enfila avant de reprendre la parole.
« Très bien. Quel niveau de communication pour cette mission ?
— Nul. Aucun échange dans un sens ou dans un autre. Vous devez revenir en personne nous porter les informations. Toute autre source sera considérée comme non fiable. Même l’un des nôtres. Est-ce clair ? »
Les deux hommes acquiescèrent et saluèrent leur supérieur. Puis, prenant place sur la nacelle, actionnèrent la cloche indiquant aux servants du dirigeable qu’ils étaient prêts à monter. Aussitôt, l’ascenseur s’ébranla et le duo d’espions commença sa lente progression saccadée, parallèlement à l’amarre du véhicule géant. Le château de Versailles, illuminé de milliers de torches et de chandelles visibles à travers ses fenêtres, apparaissait à leurs yeux. Le spectacle éveillait en de Beaumont les souvenirs de marches nocturnes aux côtés d’une belle ou d’un bellâtre d’un soir, les baisers volés dans les alcôves avant qu’il ne dût s’éloigner de la cour, poussé par les missions du Secret ou les menaces d’un noble trop bien entouré. Plus il gagnait en hauteur, plus s’étalait ce squelette de lumière monumental, cet animal de pierre et de feu étalé au milieu des jardins et des fontaines. Le Chevalier d’Éon leva les yeux, il restait encore quelques minutes avant le pont, et sortit bientôt une blague à tabac d’une de ses poches. Il prit quelques feuilles, qu’il enfourna dans sa bouche, avant d’en proposer à ses collègues.
« Contre le mal de l’air », éclaircit-il.
James de Sercq se servit à son tour, puis, alors que ce dernier commençait à mâcher, de Beaumont ajouta.
« Et ça fait pousser la poitrine. »
En contrebas, Jean-Pierre Tercier ne comprit pas l’hilarité soudaine de son maître-espion qui accompagnait la chute du glaviot s’écrasant à ses pieds.
La première partie du vol, jusqu’à Calais, se déroula dans une morosité grise qui était, le reconnut Louis de Beaumont, due en grande partie à la mauvaise volonté qu’il mettait à travailler avec la bleusaille qu’on lui avait collée dans les pattes et dans une moindre mesure à la météo. Depuis que le premier jour s’était levé sur le dirigeable, un océan de nuages teintés de cendres cernait le ballon. Les vapeurs et les suies que rejetaient ce dernier se mêlaient alors admirablement avec les reliefs gonflés qu’il traversait, mais, regretta le Chevalier, ce fut à peine s’il put admirer la Cathédrale de Beauvais, entre deux ouvertures que les nuées avaient bien voulu former, et encore moins celle d’Amiens. C’était, se surprit à penser l’homme, peut-être un mal pour un bien. Aux premières heures du vaporisme, quand les dirigeables et les montgolfières avaient commencé à pointer leurs carcasses dans le ciel, voler au-dessus de la campagne française était un plaisir pour les yeux sans cesse renouvelé. Il était alors possible de découvrir un Royaume inconnu, méconnaissable depuis les airs, où se dessinaient barrières et champs, frontières, rangées de collines alignées telles des soldats marchant sur les plaines et les villages, entre lesquelles serpentaient des reptiles d’eau de toute taille. Le jeu du soleil sur les rochers et l’onde captivaient le spectateur et lorsque la chance était avec le passager, un vol d’oiseaux migrateurs croisait la route du géant aérien. Aujourd’hui…
Aujourd’hui, ces paysages étaient torturés par les usines, champignons noirs s’abreuvant du sang des serpents bleus et de la chair des dômes verts. Au nom du progrès, les installations métallurgiques, les usines chimiques, les industries de transformations de la matière se développaient pour contribuer à maintenir la France à la pointe technique et technologique. Le pays devait garder son avance, abandonner sa beauté sauvage pour une rationalisation moderne. Telles régions deviendraient la nourrice et le grenier du pays, telles autres seraient les fers de lance du progrès. Et le Chevalier de Beaumont survolait de tels territoires, entre Normandie, Picardie, Nord, à la croisée des routes commerciales terrestres et maritimes. Ces nuages étaient peut-être aussi naturels que d’autres, mais sûrement provenaient-ils du charbon et du bois que l’on brûlait par forêts et mines entières, et de toute cette eau que l’on évaporait pour actionner les rouages de la puissance.
À l’aérodrome de Calais, le dirigeable actionna ses propulseurs à vapeur latéraux pour se repositionner en fonction du vent et du ponton d’amarrage. L’embarquement, contrairement à Versailles, ne se faisait pas par nacelle, mais par ponton métallique directement au niveau du bastingage. Par ce procédé, la ville assurait des rotations rapides des engins et avait volé la place de porte aérienne sur l’Europe à sa voisine bruxelloise. Tandis que les nouveaux passagers montaient et prenaient possession des cabines, les deux philosophies des espions s’opposèrent. Habillée en femme, de Beaumont saluait en anglais les nouveaux arrivants, les détaillant des pieds à la tête, apprenant en quelques secondes à leur contact ce qu’ils pouvaient lui apporter comme informations, tandis que de Sercq restait en retrait derrière le rideau de sa chambre. La tension entre les deux hommes était de plus en plus vive, le premier reprochant à l’autre la frivolité qui caractérisait ses gestes et son attitude face à la mission qui les attendait, le second se moquant de la rigidité d’esprit qu’il affichait. Ainsi, un soir où James avait persuadé Geneviève de réfléchir au meilleur trajet à adopter entre Plymouth et Dartmouth, cette dernière s’était-elle contentée de rire et de prêcher le hasard des rencontres et des évènements dans leur ville d’arrivée. Puisqu’ils devaient aller à Dartmouth, avait dit la jeune femme, ils iraient, mais pourquoi se projeter autant alors que leur but pourrait bien évoluer dès leur arrivée ?
« Et puis, avait-elle ajouté, je suis sûre que si je demandais à ce jeune Andrew que j’ai rencontré à la proue hier de m’y conduire, il viendrait de Glasgow me chercher pour pouvoir partager encore quelques instants avec moi. Après notre nuit, c’est le moins qu’il puisse m’accorder.
— C’en est trop, Chevalier, cracha James. Comment a-t-on pu vous faire entrer au Secret du Roi avec la mentalité pervertie qu’est la vôtre ? Avez-vous séduit et acheté de vos actes honteux un de nos supérieurs. C’est Tercier, j’en suis sûr, cet arriviste de basse extraction !
— Vous venez de franchir une limite verbale que je ne pardonne pas, petit noble, répliqua aussitôt l’espion. Car l’on ne peut insulter ni ma rigueur, ni mon intégrité, ni mes amis. Alors que ces trois points sont très discutables vous concernant. N’importe lequel membre du cabinet s’étonnera en apprenant qu’un homme tel que vous, sans expérience, sans nom, sans pouvoir ait reçu la charge d’une telle mission. Je n’ai pas besoin d’amis haut placés pour exister et, si ma façon de vivre et jouir de la vie vous déplaît, sachez que mon fleuret vous percera avec le plus grand plaisir. Et je ne parle pas là de jouissance de la chair, mais de celle du métal, et c’est le jaillissement de votre sang qui sera son extase. »
Geneviève de Beaumont sortit de la cabine et le bruit du fleuret que l’on tire fut comme l’appel macabre au duel. James de Sercq hésita quelques secondes. Il connaissait la réputation du chevalier une arme à la main. À Versailles, il avait déjà assisté à un des exploits qui participait à sa légende, un combat pendant lequel cinq adversaires l’avaient combattu sans pouvoir le toucher alors qu’eux subissaient assauts et bottes en parant avec difficulté. Une part de raison lui commandait de rester assis sans répondre au défi lancé, mais cette voix était noyée par celles mêlées de la rancune, pour les plaisanteries et railleries endurées depuis quelques jours, et de la haine de cette différence de mœurs qui effrayait le noble. De Sercq prit ainsi son arme et rejoignit à son tour le pont où quelques curieux étaient déjà assemblés par les cris et exhortations de de Beaumont.
« Allons, viens, petit joufflu ! tonnait-elle, d’une voix aiguë et adoptant à nouveau la langue de Shakespeare. Je vais te faire tâter de mon acier. »
À grand renfort de moulinets et de fentes, la jeune femme s’échauffait et attendait son adversaire. Quand celui-ci apparut, elle salua et se mit en garde, statue silencieuse loin de la débauche de geste et d’énergie qu’elle venait de manifester.
« Au premier sang, annonça-t-elle.
— Au premier sang », confirma de Sercq.
L’homme vit alors fondre sur lui un rapace tout en vitesse, précédé par un trait gris. Il para comme il put la lame qui visait sa poitrine, sentit qu’il avait réussi à intercepter le coup empli de violence aux vibrations qui secouraient son bras et recula. À quelques pas, le dirigeable survolait Londres, que l’on devinait davantage à son smog qu’à ses monuments, mais ni les passages ni les duellistes n’y prêtèrent attention. Ils regardaient, sans comprendre, le Chevalier d’Éon ranger sa lame.
« Vous renoncez ? s’étonna de Sercq. Vous reconnaissez avoir tort.
— Pas un seul instant, dit Geneviève avec calme. Je vous enseigne, puisque vous êtes encore un moineau qui doit être instruit, qu’il ne faut jamais céder à la colère et qu’il ne faut jamais suivre un adversaire sur son terrain d’excellence. Cela vous aura coûté une phalange, mais vous me serez reconnaissant à l’avenir, ne vous inquiétez pas. »
Entendant ces mots, le duelliste baissa les doigts sur sa main. Tout à l’excitation du combat, il n’avait pas senti la lame de son adversaire trouver sa chair et prélever son petit doigt d’une frappe nette. En découvrant le filet de sang qui s’écoulait, la douleur jaillit alors comme d’un barrage qui cède.
« Garce… murmura-t-il. J’aurais ta peau. »
Après une courte escale londonienne, le dirigeable reprit sa route le long de la côte jusqu’à Plymouth. De Beaumont avait annoncé à son collègue qu’ils se sépareraient à leur arrivée, pour travailler chacun de leur côté. À la vue de leur relation et de leurs approches, cela ne pouvait être que profitable aux deux espions et à leur mission. De Sercq avait acquiescé d’un grognement, pour laisser son aîné ajouter que rendez-vous était donné à l’embarcadère de Plymouth cinquante jours après leur débarquement, pour un retour à Versailles.
Ainsi, Geneviève de Beaumont eut tout loisir d’appréhender sa mission comme elle l’entendait, assurée de pouvoir travailler seule. À la proue du véhicule, elle s’était détaché les cheveux et admirait la vue, dégagée de nuages et de fumée. Le dirigeable avait perdu de l’altitude au fur et à mesure que les courants s’étaient refroidis, jusqu’à ce qu’on puisse distinguer les détails des paysages. La côte était striée de panaches blancs s’élevant des usines anglaises et la jeune femme se demanda laquelle de ces installations pouvait bien construire le nouvel armement qu’elle devait trouver. Était-ce cette structure titanesque qui dépassait les autres en superficie, ou au contraire, un de ces points noirs perdus dans la masse de ses semblables ? Tournant son regard de l’autre côté du pont, l’espionne contempla quelques instants les navires de pêche et les patrouilleurs frontaliers danser au gré des vagues. Un porte-avion croisait, frappé des symboles de la royauté anglaise, gigantesque amas de métal fumant, exposant dirigeables de combat et avions à chaudières sur son ponton. Le vaporisme avait permis l’explosion d’une technologie inimaginable il y avait encore quelques décennies et ce navire, cette ville flottante, en était un des plus formidables représentants.
« Impressionnant, n’est-ce pas ? » entendit-elle en anglais dans son dos.
Se retournant avec un mouvement de cheveux tout étudié, Geneviève sourit à l’inconnu qui l’abordait. Elle avait déjà eu l’occasion de remarquer ce grand homme richement vêtu lors de son embarquement à Londres. Il voyageait seul, avec peu d’affaires et une clef qu’il gardait en permanence autour du cou. Une décoration militaire ornait le revers de son costume. Un contact potentiel ? se demanda-t-elle un court instant.
« En effet, répondit-elle sans une once d’accent français, mais au contraire, avec une touche écossaise longtemps travaillée. Je n’avais jamais eu l’occasion de découvrir un tel bâtiment. »
À la façon dont son interlocuteur se rengorgea, elle sut qu’elle avait ferré sa proie. Posant les mains sur le bastingage, se cambrant légèrement, elle joua avec les courbes dont la nature l’avait doté au détriment de son véritable sexe, sans rien laisser paraître de son calcul. L’Anglais s’éclaircit la gorge et fit un pas pour se soustraire à la vue que lui offrait la jeune femme. Un bon point pour lui, nota l’espionne. Les hommes d’honneur étaient toujours les plus délicieux à séduire et à croquer.
« Si vous restez quelque temps à Plymouth, je peux vous arranger une visite, si cela vous intéresse. Je connais très bien les officiers de la capitainerie. Et le commandant de ce navire en particulier.
— Oh, mais ce serait un tel plaisir ! s’exclama-t-elle en joignant les mains. Mais comment le pourriez-vous, servez-vous dans la Royal Navy ?
— Amiral John Jervis, pour vous servir, ma dame. Je suis le capitaine de ce glorieux galion d’acier qu’est le HMS Glory. »
