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Plongez dans les abysses de la déchéance dans une uchronie mêlant Histoire, horreur, magie et érotisme.
Europe, fin XVIIIe siècle.
L’éruption du volcan islandais Laki en 1783 plonge le monde dans l’obscurité et l’obscurantisme. Le nuage de soufre qui recouvre une partie de l’Europe dévaste les cultures, entraîne la famine, fait tomber les pouvoirs en place, et remet en perspective toutes les croyances établies. Beaucoup y voient la trace d’un châtiment surnaturel, que tout le monde désigne sous le nom de Fléau.
L’Église vacille d’autant plus que l’éruption du Laki révèle l’existence d’une cité enfouie, Absyrialle. Mais cette cité, son architecture, sa richesse, ses moeurs et ses occupants ne sont pas les vestiges d’une civilisation ancienne et oubliée. Bien au contraire, Absyrialle est toute puissante et ses origines restent mystérieuses, tout comme les desseins des princes démons qu’on y vénère.
Théodule, écrivain public et philosophe ne se doute pas combien sa rencontre avec Galoire de Montbrun, envoyé du Vatican au passé trouble, va l’entraîner au cœur des complots les plus sombres de la Cité.
Un roman sombre, au style d’écriture riche, pour tout amateur de science-fiction.
EXTRAIT
À une lieue de Nancy, sur une colline surplombant la route de Remiremont, se trouvait l’Auberge des ortolans. Cette grande ferme encerclée de chênes centenaires étendait ses dépendances autour d’une cour reconvertie en jardin.
Les talents de cuisinière de la mère Chevrier en avait fait un des établissements les plus réputés de la région ; à partir de juin, les ortolans étaient amenés dans leur cage depuis Mont-de-Marsan, après y avoir été engraissés pendant plus d’un mois. On entreposait ces cages d’aspect insolite, plates et recouvertes de toile, dans le grenier jusqu’à ce qu’un client suffisamment riche commande la spécialité à l’origine du nom et de la notoriété de l’auberge.
A PROPOS DE L’AUTEUR
Fabrice Chauliac est né le 23 avril 1967 à Montpellier. Après des études en droit et d’économie il a entamé une carrière de développeur web. Il s’est essayé à la BD et à l’illustration avant de se tourner progressivement vers l’écriture, inspiré par le cinéma de genre, H.P. Lovecraft, Michael Moorcock, Fritz Leiber, Robert E. Howard, Jack Vance et les musiques sombres et synthétiques.
Absyrialle est son premier roman, une uchronie à part.
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Seitenzahl: 536
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Fabrice Chauliac
Europe, fin XVIIIe siècle.
L’éruption du volcan islandais Laki en 1783 plonge le monde dans l’obscurité et l’obscurantisme. Le nuage de soufre qui recouvre une partie de l’Europe dévaste les cultures, entraîne la famine, fait tomber les pouvoirs en place, et remet en perspective toutes les croyances établies. Beaucoup y voient la trace d’un châtiment surnaturel, que tout le monde désigne sous le nom de Fléau.
L’Église vacille d’autant plus que l’éruption du Laki révèle l’existence d’une cité enfouie, Absyrialle. Mais cette cité, son architecture, sa richesse, ses moeurs et ses occupants ne sont pas les vestiges d’une civilisation ancienne et oubliée. Bien au contraire, Absyrialle est toute puissante et ses origines restent mystérieuses, tout comme les desseins des princes démons qu’on y vénère.
Théodule, écrivain public et philosophe ne se doute pas combien sa rencontre avec Galoire de Montbrun, envoyé du Vatican au passé trouble, va l’entraîner au cœur des complots les plus sombres de la Cité.
À une lieue de Nancy, sur une colline surplombant la route de Remiremont, se trouvait l’Auberge des ortolans. Cette grande ferme encerclée de chênes centenaires étendait ses dépendances autour d’une cour reconvertie en jardin.
Les talents de cuisinière de la mère Chevrier en avait fait un des établissements les plus réputés de la région ; à partir de juin, les ortolans étaient amenés dans leur cage depuis Mont-de-Marsan, après y avoir été engraissés pendant plus d’un mois. On entreposait ces cages d’aspect insolite, plates et recouvertes de toile, dans le grenier jusqu’à ce qu’un client suffisamment riche commande la spécialité à l’origine du nom et de la notoriété de l’auberge.
Dans la salle presque vide, la mère Chevrier nettoyait ses verres en écoutant les histoires d’un drapier qui revenait du Vivarais où il avait, prétendait-il, assisté à un prodige.
— Vous imaginez, ma brave dame, la tête du Bon Dieu quand il a vu débarquer chez lui l’ballon des Montgolfier ? Je les ai entendus dire qu’ils mettraient un mouton, un coq et un canard dans leur prochain engin ! Qu’est-ce qu’il va s’dire, notre créateur, quand toute cette ménagerie va s’mettre à bêler, à chanter et à caqueter ? C’va faire un beau barouf ! Et pourquoi pas un serpent ? Hein ? Il ne faut pas s’étonner que l’ciel nous tombe sur la tête cette année : y a plus de saisons, juste d’la pluie, des orages, et des inondations ! Et en Calabre, hein en Calabre ? La terre a tremblé si fort qu’y a eu des milliers de morts. Vous vous rendez compte : l’père, la mère, les enfants et tout leur saint-frusquin ? Tous engloutis ! Pour sûr, ils s’sont retrouvés chez Lucifer ! Moi j’vous dis que l’homme ne respecte plus rien, et les savants encore moins ! On n’a pas fini de subir la colère du Bon Dieu, c’est moi qui vous l’dis ! s’exclama-t-il en se tournant vers une table où une femme à l’allure respectable dégustait son ortolan, la tête enfouie sous une serviette.
L’homme guetta vainement un signe d’assentiment puis, déçu par la médiocrité de son auditoire, retourna à son verre sans se douter que l’attention de la rombière se portait de l’autre coté de la fenêtre. Deux jours plus tôt, elle avait dû quitter Paris pour venir ici. Les raisons qui avaient présidé à son départ étaient celles-là mêmes qui l’avaient incitée à choisir cette table : surveiller les agissements des deux seuls résidents de l’auberge.
Ils discutaient sous la tonnelle recouverte de vigne ; l’un était assis dans une marquise, l’autre perché sur un tabouret ; l’un était un vieillard, l’autre un homme dans la force de l’âge ; l’un s’exprimait d’une voix chevrotante, l’autre avec les intonations chantantes d’un immigré italien.
Le vieillard toussota, tira le plaid sur ses jambes et attrapa le bras de son compagnon qui semblait sur le point de perdre patience :
— Giuseppe, marmonna-t-il, je me doute combien satisfaire les caprices d’un vieil homme doit vous ennuyer, mais rassurez-vous : ça ne durera pas longtemps et bientôt, vous pourrez retourner à Paris vaquer à vos occupations.
— Je vous assure, mon Maître, que cela n’a rien de pénible, lui assura l’homme qui avait pris sa main et la tapotait dans un geste affectueux. Je me demande simplement si cela n’aurait pas été plus prudent de rester à Eckernförde pour profiter tranquillement du temps qu’il vous reste à vivre plutôt que de le risquer dans ce voyage. D’autres moyens existent de se procurer ce que vous cherchez.
— Mon enfant, contrairement à ce que les rumeurs prétendent, je n’ai que quatre-vingt-douze ans, mais croyez-moi c’est largement assez pour attirer l’attention de la Faucheuse. Je n’aurai pas d’autre chance d’acquérir ce livre.
— Je ne comprends pas votre entêtement, se désola Giuseppe.
Un cavalier en tenue de voyage poussiéreuse entra dans la cour.
— Tu comprendras avec le temps, conclut le vieil homme.
Le nouvel arrivant se laissa glisser au sol et s’étira en grognant. Giuseppe vint à sa rencontre.
— Vous avez fait bon voyage, Latour ?
L’homme se contenta de retirer les fontes de son cheval et en sortit un colis emballé dans de la toile de jute qu’il posa sur une table. S’inclinant respectivement vers le vieillard et Giuseppe, il dit :
— Monsieur le comte de Saint-Germain, monsieur Balsamo, voici l’ouvrage dont il a été tant question ces derniers mois.
— Vous me pardonnerez si je prends le temps de m’en assurer, lui répondit le vieil homme en se levant.
Il sortit un petit carnet de sa robe de chambre et, aidé par Giuseppe Balsamo, vint s’asseoir à la table en face du paquet mystérieux. Ses doigts maigres, tavelés de taches de vieillesse, écartèrent les pans de la toile, faisant apparaître un vieil in-folio de plusieurs centaines de pages. D’un geste doux, presque sensuel, il effleura sa couverture de cuir. On aurait dit de la peau de truie, mais le comte, qui connaissait l’origine du livre, en douta. Il défit les deux fermoirs de cuivre et ouvrit l’ouvrage. Une odeur écœurante empuantit aussitôt l’atmosphère. Il n’aurait su dire si les remugles provenaient des taches répugnantes qui maculaient le papier, ou d’autre chose.
Aucune inscription ne figurait sur la couverture. Les deux mots qui composaient le titre de l’ouvrage s’étalaient sur la première page. Le comte de Saint-Germain les prononça à voix basse. Au loin, un crapaud coassa.
Le texte écrit en latin était parsemé de schémas complexes et de symboles mystérieux, ses marges remplies d’annotations dans des langues et des styles différents.
Le vieillard, avec d’infinies précautions, tournait une à une les pages, les examinait à travers sa loupe et vérifiait parfois quelque chose dans son carnet en hochant la tête d’un air entendu.
Giuseppe, penché sur son épaule, pâlit : ces dessins grossiers, archaïques et terriblement dérangeants lui en rappelaient d’autres – aperçus quelques années plus tôt sur les parois d’une grotte de l’ile de Malte ; des dessins, pressentait-t-il, bien antérieurs au livre, et issus d’une époque où l’écriture n’avait pas encore été inventée.
— Giuseppe, dit le vieil homme sans se tourner, il est inutile de rester. Tu ferais mieux de t’occuper de notre invité : il doit être affamé. Ce livre ne contient aucune des curiosités dont tes bienfaiteurs sont si friands, seulement d’effroyables révélations aptes à ébranler les esprits les plus forts, dont le tien, mon ancien disciple. Les théories exposées y sont si dérangeantes qu’elles rendent impossible toute vision du monde où l’Homme à sa place. Si tu es prêt à payer ce prix, je t’initierai à ces mystères, mais pas aujourd’hui. Je n’en ai pas le temps.
Dépité, Giuseppe alla rejoindre Latour à une autre table que la mère Chevrier venait de charger de mets plus appétissants les uns que les autres. Il se servit un verre de vin et regarda Latour se jeter sur la nourriture.
Entendre Saint-Germain prononcer le mot de « disciple » avait ranimé en lui une exaltation mystique qu’il croyait perdue : le bonheur simple de faire partie d’un univers où chaque chose était à sa place ; où chaque événement avait une signification. Après toutes ces années, il s’en voulait toujours d’avoir tourné le dos à ce monde en détournant l’enseignement de son Maître à des fins mercantiles. Ses regrets, bien plus qu’un hypothétique élan de générosité, expliquaient sa présence aux cotés du vieil aventurier. Cette prise de conscience ne fit que renforcer son amertume.
Giuseppe se joignit à Latour et se servit une impressionnante pièce de bœuf. Les deux hommes mirent un point d’honneur à gouter à tous les plats de ce véritable festin. L’alcool aidant, ils commencèrent à discuter de choses et d’autres. Pendant ce temps, le comte continuait son examen en marmonnant des mots inintelligibles, sans se soucier de ce qui l’entourait, comme un aliéné pris au piège de sa folie.
Tandis que l’après-midi avançait, un vent glacial se mit à souffler. De gros nuages noirs obscurcirent le ciel. La nuit semblait sur le point de tomber. Dans l’auberge, la mère Chevrier alluma une lampe à huile. Les arbres protestaient contre les assauts de la bise, leurs troncs émettaient des craquements inquiétants, leurs frondaisons ondulaient et bruissaient. De toute part, des crapauds se mirent à coasser. Il commença à faire froid. Giuseppe héla une serveuse qui disparut quelques instants dans le bâtiment pour en ressortir avec deux manteaux. Il en posa un sur les épaules de Saint-Germain et s’enveloppa dans l’autre. Il frissonnait, mais la fraîcheur n’était pas seule en cause. Versé dans l’occultisme, il en avait fait d’une certaine façon son fonds de commerce, comme l’avait fait des années auparavant son ancien Maître avant de tomber en disgrâce et de devoir quitter la France. Les passages du livre qu’il avait pu déchiffrer n’avaient rien de comparable avec ce qu’il avait déjà lu, ils l’avaient ébranlé de façon indéfinissable. Ils avaient éveillé sa curiosité, mais il n’était pas sûr de vouloir la satisfaire si, comme le laissait entendre le comte, sa conception du monde devait s’effondrer.
Le chant des crapauds avait encore gagné en ampleur. À présent, il couvrait le bruit du vent. La nuit était tombée et Giuseppe prit conscience de la myriade de vers luisants qui avait pris possession du jardin. La moindre pousse, la moindre feuille en était constellée.
Une exclamation retentit. Le vieil homme venait de trouver entre deux pages un bout de parchemin recouvert de runes étranges qu’il brandissait en souriant.
— Un vrai gamin, s’efforça de plaisanter Giuseppe, de plus en plus inquiet sans qu’il sache pourquoi.
— Oui, et on peut dire que ce livre le fascine. Tant mieux. Qu’il le garde ! Ce fichu bouquin me donne la chair de poule.
— Je comprends ce que vous ressentez. Au fait, mon cher Latour, peut être accepteriez-vous de me dire comment diable cet ouvrage s’est retrouvé dans la bibliothèque de votre Maître. Vu son manque d’appétence pour ce genre de thème, c’est plutôt étonnant. J’avoue que cela attise ma curiosité, mentit Giuseppe, qui voulait avant tout échapper à l’angoisse qu’il sentait croitre en lui.
— Je dirais la volonté de mon Maître, une dose de chance et l’habilité de votre serviteur, lui répondit Latour en faisant mine de s’incliner. Il y a une dizaine d’années, suite à un pari, le marquis voulut monter une bibliothèque qui réunirait les ouvrages les plus sulfureux qui soient, et il me chargea tout naturellement de cette tâche. J’avoue que cette perspective ne m’enchantait guère, et après avoir cherché la façon la plus facile de procéder, j’ai décidé de commencer par les ouvrages réprouvés par l’Église et, de fait, pendant quelques années l’Index Librorum Prohibitorum devint mon livre de chevet. Pour votre bouquin comme bien d’autres, je suis tombé dessus par hasard. Je m’étais rendu chez un médecin de Béziers pour un furoncle mal placé. C’est là que je le découvris, à moitié enfoui sous un fatras de planches d’anatomie.
— Vous avez une chance insolente : à part l’exemplaire incomplet du comte, le seul autre dont j’ai entendu parler se trouverait dans une aile interdite de la bibliothèque pontificale.
— Alors trinquons à la chance ! s’exclama Latour en remplissant leurs verres.
Giuseppe trinqua et but d’un trait. Il posa son pied sur quelque chose de spongieux. Le sol était recouvert de vers de terre.
Le Laki était devenu le plus grand volcan du monde connu. Où qu'on se trouvât, sa silhouette majestueuse déformait l'horizon. Des années plus tôt, le flanc du colosse s'était affaissé. Aujourd'hui une route interminable y étalait paresseusement ses courbes. À une lieue du sommet, elle disparaissait sous une dalle de nuages s’étendant à l’infini. Cette voûte se fissurait en éboulements ouatés qui ensevelissaient l’Islande sous une épaisse couche de neige sauf ici, où dix ans après la grande éruption de 1783, le sol conservait encore sa chaleur.
Sous son action, la neige devenait pluie et la chaussée un cloaque boueux que des milliers de pieds pétrissaient inlassablement. Les voyageurs formaient une étrange procession de statues de glaise. Leurs corps harassés avaient pris la teinte uniforme du basalte. Sous cette gangue, les différences s’estompaient : on s’encourageait par un sourire, on aidait les plus faibles, on partageait le pain. Ces hommes épuisés redécouvraient les bienfaits d’une solidarité oubliée qui, sans doute, ne survivrait pas à leur périple.
En contrebas, sur une corniche, cinq gaillards tournaient autour d’une proie, un homme chétif qu’un coup de poing vicieux avait mis à genoux. Il serrait un sac de toile cirée jaune entre ses bras, et tentait de réfréner son envie de pleurer, non de peur, ni de douleur, mais de rage.
Il avait abordé la matinée d'un cœur léger à l’idée de parcourir les dernières lieues du périple entamé voilà près de huit mois. Il s’imaginait déjà dans la meilleure auberge d’Absyrialle, installé dans un fauteuil outrageusement moelleux, et sans autre désagrément que le pas feutré d'une servante lui apportant un rafraichissement. Ce n’était bien sûr qu’un fantasme, car le Fléau avait fait de lui un vagabond. Or c'était précisément cette vision qui lui avait permis, jour après jour, de mettre un pied devant l’autre. Alors sur le point de réussir, une force irrésistible contrecarrait ses plans – il s’était habitué à cette malédiction. Aujourd’hui cette force prenait la forme d’une bande de brutes.
— Donne-nous ton sac, éructa le plus grand, on essayera de ne pas être trop méchants.
Un chœur de rires gras et avinés lui répondit. Ses complices, moins intéressés par le butin que par la perspective de faire couler le sang, s’étaient approchés pour profiter du spectacle.
— De grâce, laissez-moi, supplia la victime. Il ne contient que quelques livres... Des lettres...
Le Fléau avait dévasté le siècle dans sa chair – en ravageant le monde – mais aussi dans son âme, celle des Lumières. En chassant l’idée même de progrès de l’esprit des hommes, le cataclysme avait réussit là où les censeurs avaient échoué. Il avait extirpé l’espoir de ses victimes, ne laissant de place dans leur conscience que pour la mélancolie. Qui, des survivants, n’avait le cœur étreint par la nostalgie des heures meilleures qui le précédaient ? Personne. Pas même ceux trop jeunes pour l’avoir connu ou s’en rappeler. Jour après jour le mensonge, la subjectivité, l'omission façonnaient la matière brute de leurs souvenirs et entretenait le mythe d’un âge d’or. À ce fantasme le vagabond préférait un idéal, un idéal associé à des salons littéraires, à des cafés, et à bien d'autres lieux dans lesquels on avait rêvé à une humanité que le savoir aurait libérée de ses chaînes. Cette aspiration l’avait soutenu à travers les épreuves et l’empêchait à présent d'abandonner ses livres, dû-t-il en mourir.
— Voilà tout ce que je possède, mais laissez-moi mon sac, je vous en conjure, balbutia-t-il, la gorge encombrée de sanglots.
Il empila devant lui ses maigres possessions, entreprit de vider ses poches. La peur tordait ses boyaux, il tremblait et dut s’y reprendre à plusieurs reprises. Finalement, quelques pièces, un vieux canif et une pierre à feu complétèrent l’édifice. Du bout de sa botte, le bandit répandit les objets sur le sol et estima leur valeur d’un air dubitatif. Au bout de quelques instants, il souleva l’infortuné par le col, s’en saisissant comme d’un chat, et s’approcha d’une mare bouillonnante.
— Tu n’as pas très bien compris, personne ne me dit ce que j’ai à faire. Quand tu ressembleras à une poularde bien cuite, tu me supplieras de prendre ce sac.
— Non, pas ça ! Vous ne pouvez pas me faire ça...!
La seule réponse du bandit fut un sourire qui disparut lorsqu'il entendit des pierres rouler. Il laissa retomber sa victime sans pour autant la lâcher et se retourna. Un homme s’était détaché de la foule des spectateurs et se dirigeait vers eux. Rien ne le distinguait des autres voyageurs. Il portait un manteau usé et un tricorne qui protégeait son visage de la pluie. Descendant la pente abrupte avec assurance, il s’aidait de sa canne pour les passages les plus délicats.
La brute retint son acolyte d’un geste et fit signe au reste de la bande de s’occuper de l’indésirable. Ils dégainèrent leurs coutelas et s’avancèrent. Les moqueries et les quolibets fusèrent vers l’inconnu. Elles se brisèrent sur une statue marmoréenne : l’homme s’était arrêté et, appuyé des deux mains sur le pommeau de sa canne, il les attendait, en souriant. L’assurance des brigands s’effrita. La scène se figea. Seul l’impact des gouttes de pluie et le brouhaha lointain de la route troublaient le silence.
Ce furent les deux pillards les plus à droite qui rompirent ce fragile équilibre en se précipitant sur le nouveau venu. Le premier sauta en avant, et se fendit, bien décidé à l’empaler. L’inconnu se contenta de pivoter suffisamment pour que son assaillant le frôle. Emporté par son élan, il ne put éviter la canne. Son crâne vola en éclats. Le voyageur pivota, sa canne tournoya. Le deuxième homme lâcha son couteau et parvint à agripper l’arme avant qu’elle ne lui brise la tempe. Tout était allé trop vite, il se cramponnait à l’arme en essayant de réfléchir à son prochain mouvement. L’étranger ne lui en laissa pas le temps : son bras fit un mouvement de va et vient. Surpris, le brigand crut voir un aspic d’argent fondre sur lui. Il ne comprit pas d’où venait la lame fichée dans son cœur et mourut en étreignant encore le fourreau de la canne-épée.
Le troisième était sur le point de poignarder le voyageur quand il fut projeté en arrière. Une détonation se répercuta sur la paroi de la montagne. L’homme avait dégainé son pistolet si rapidement qu’il était apparu comme par enchantement dans sa main bordée de dentelles.
Un attroupement s’était formé dès les premiers instants du combat. Les badauds massés au bord de la route avaient fait de l’inconnu leur champion. Il restait là, au milieu des cadavres et des fumerolles. Le sang délavé par la pluie se répandait en flaques rougeâtres sur le sol. Certains l’encourageaient déjà, mais la plupart restaient silencieux. L’homme avait perdu l’avantage de la surprise, ses admirateurs espéraient sans trop y croire qu’il fût aussi doué qu’il en avait l’air.
Les deux brigands restants sortirent leur rapière et engagèrent aussitôt le combat. Ils savaient se battre et cherchaient sans cesse à placer cet adversaire entre eux. Celui-ci devait donc se déplacer constamment pour les garder devant lui tout en évitant mares, fumerolles, et rochers. Les premiers échanges furent lents et se limitèrent à quelques attaques au fer – de simples coups de sonde pour jauger l'ennemi. Puis, imperceptiblement le rythme s'accrut tandis que les adversaires multipliaient les enchaînements complexes. Au bout de quelques minutes, l'étranger semblait montrer des signes de faiblesse et se retrouva pris en tenaille. Les protagonistes marquèrent un temps d'arrêt pour recouvrer leur souffle, mais l’un deux essaya de tirer parti de cette pause improvisée pour surprendre le bon samaritain. Il fit un bond prodigieux suivi d'un coup droit qui se perdit dans le vide. À l'ultime instant, l'inconnu s'était laissé tomber à genoux et l'homme s'empala sur la canne-épée. Le voyageur se releva lentement. Sans prêter attention aux râles du brigand, il se servit de son arme comme d'un levier et le retourna. Puis il libéra sa lame d'un coup de pied, et projeta le corps aux pieds du dernier survivant. Toute trace de fatigue avait disparu. Il arborait un sourire féroce. La foule exultait. Le bandit laissa tomber son arme au sol et présenta les paumes de ses mains en signe de reddition.
— Je me rends, Monsieur... Vous avez gagné, dit le voleur d'une voix chevrotante.
— C'est à moi d’en juger, faquin ! Ramasse ta rapière, ordonna-t-il d'une vois sèche.
— Mais je n'ai aucune chance, Monsieur...
— Tu penses en avoir davantage avec eux ? rétorqua l'étranger en désignant la foule avide de sang. Au moins, avec moi, ce sera propre et rapide.
L'homme resta planté là quelques instants à chercher une issue. Il se tassa sur lui-même quand il comprit que son destin était scellé, puis il ramassa son arme et se mit en garde sans aucune conviction.
— Propre et rapide, répéta l'étranger en croisant le fer.
De fait, il enchaîna les manœuvres comme à l'entraînement. Au terme d'une feinte magistrale, il enveloppa la lame de son adversaire, le désarma et le tua sans plus de formalités. La foule des badauds se mit à l'acclamer, certains l'applaudirent, d'autres descendirent pour le féliciter. L'inconnu ne semblait guère disposé à savourer cette nouvelle notoriété et marcha d'un pas vif vers l'homme qu'il venait de sauver.
— Pourrais-je vous suggérer de récupérer au plus vite vos affaires ? demanda-t-il. Nous n’avons que trop attiré l'attention et je vous saurais gré de nous éloigner…
Ce ne fut pas tâche aisée que de fausser compagnie aux badauds trop curieux. Ils y parvinrent néanmoins en se fondant dans la masse des voyageurs. Là, calant leurs pas sur ceux de leurs voisins, ils purent enfin souffler. Ce fut le rescapé qui, le premier, prit la parole.
— Je vous remercie, Monsieur, sans votre intervention providentielle, ces vautours m’auraient fait mon affaire.
— Ces lascars n’étaient pas des vautours, croyez-moi. Les vautours se déplacent toujours en grand nombre. Vous n’avez eu affaire qu’à des brigands attirés par votre paquetage. Votre sac en toile cirée jaune si discret, ajouta le bretteur en souriant.
— Non, je vous l’assure, il s’agissait bien de vautours, j’en ai reconnu quelques-uns. Leur bande m’est tombée dessus dès mon arrivée en Islande. Je n’ai dû la vie qu’à l’intervention providentielle d’une unité danoise.
— Vous êtes chanceux, dites-moi.
— Plus que je ne saurais dire, car il était évident que leur objectif était de les exterminer, pas de me secourir.
— Ce n’est pas étonnant. Ces charognards stigmatisent toutes les rancœurs, tout le monde les déteste. Pendant la bataille de Dunkerque, Anglais et Français ont cessé le combat et se sont alliés le temps d’éradiquer une pareille bande.
— Vous avez sans doute raison, mais j’aurais aimé davantage de sollicitude de la part de mes « sauveurs ». Quoi qu’il en soit, j’ai pu profiter de la confusion pour m’enfuir. Vous pouvez imaginer quelle a été ma surprise quand je suis tombé sur ceux-là des semaines après l’attaque.
— C’est étrange en effet. Peut-être est-ce le pur hasard, à moins qu’ils ne tiennent à votre splendide sac.
L’homme s’esclaffa. Entre deux éclats de rire, il parvint à articuler quelques mots :
— Peut-être… Mais je manque à toutes mes obligations, laissez-moi me présenter : Théodule Bernard, précepteur, écrivain public, philosophe à ses heures et actuellement... va-nu-pieds, conclut-il d'un air faussement désolé.
Le voyageur amusé haussa un sourcil et se présenta à son tour.
— Galoire de Montbrun... dilettante.
— Un dilettante qui, ma foi, sait fort bien se battre, fit remarquer Théodule, sans rien cacher de son intérêt.
— Ne dit-on pas que nécessité fait force de loi ? Le Fléau a transformé en aventure la moindre excursion et je dois avouer qu'il n'est pas dans ma nature de me laisser violenter par une bande de marauds.
Tandis que moi j'adore cela, sans doute, songea l’écrivain public. Un silence gêné s'installa. Dès lors, chacun se concentra sur la marche. La remarque de Galoire avait profondément vexé Théodule, mais il ne pouvait décemment pas lui reprocher de ne pas se dévoiler au premier venu, fût-il la personne qu'il avait secourue. Fouillant dans son sac, il en sortit deux pommes et en tendit une à son sauveur.
— Merci mon ami, dit Galoire en prenant la pomme. Mais... Je croyais que vous n'aviez que des livres et des lettres dans votre besace ?
— Je dois bien avouer, Monsieur, que bien qu'ayant quelques talents de philosophe les nourritures spirituelles ne me suffisent pas.
— Comme je vous comprends, répondit le bretteur dans un sourire, avant de croquer à belles dents.
Le reste de l’après-midi s’écoula dans un silence morne. La pente s’était accentuée et la boue rendait leur marche plus pénible encore. Théodule la maudissait en silence. Qu’il lève le pied, elle s’agrippait à sa botte, qu’il le pose, elle s’acharnait à le faire glisser en se dérobant sous sa semelle. Il n’était plus que fatigue et courbatures, et malgré ses résolutions, il devait s’arrêter de plus en plus souvent. Il avait cessé de compter ces pauses où, honteux, il restait sur le bas-côté en essayant de respirer cet air glacial qui lui brûlait les poumons. Pendant ces courts instants de répit, il jetait des coups d’œil furtifs à son nouvel ami : un jeune homme dans les cinq pieds de haut, qui ne devait guère dépasser les vingt-cinq ans. Il ressemblait à un chat maigre. Sous sa peau ondulait une résille de muscles fins et noueux qui opposait un vif démenti à ceux qui pourraient le trouver chétif. Ses cheveux aile de corbeau étaient emprisonnés dans une natte impeccable qui venait accentuer l'ascétisme d'un visage tout en creux et arrêtes. Si l'homme n'était pas d'une beauté académique, il émanait de lui un charme indéniable.
— Nous devrions arriver sur le plateau demain matin. Absyrialle n'est plus très loin, confia Galoire d'un ton encourageant.
— Vous semblez connaître la route, vous êtes donc déjà venu ici ?
— Oui, mais c'était il y a très longtemps, répondit-il d'un ton évasif.
— Quoiqu'il en soit, Monsieur, je vous suis reconnaissant pour cette bonne nouvelle. Je vais finir par ne plus savoir où finissent mes pieds et où commencent mes chaussures.
— Au moins en ce qui concerne vos chaussures, vous pourrez toujours en changer une fois arrivé en ville. Pour ce qui est de vos pieds, je ne puis rien vous garantir.
La blague n'était pas fameuse, mais ils rirent de bon cœur. Théodule se sentit ragaillardi par le tour cordial que prenait leur rencontre. Comme pour les récompenser, le flanc du Laki s’infléchit pour former une sorte de plateau et les deux compagnons se remirent à discuter de choses et d’autres. Théodule oublia sa fatigue, il se sentait bien, en accord avec lui-même, les autres et le monde. La sollicitude dont avait fait preuve son nouvel ami n’y était probablement pas étrangère. Elle avait réveillé en lui une sorte d’optimisme tranquille.
— C’est étrange de penser que nous marchons sur une montagne qui n’existait pas il y a quelques années, dit-il d’un ton badin.
— Pour ma part, ce que je trouve étrange c’est que les gens ne se posent pas davantage de questions sur Absyrialle, répondit Galoire. La modification du volcan, aussi impressionnante soit-elle, reste un phénomène purement géologique contrairement à l’apparition de la ville qui, elle, reste un mystère.
— C’est ma foi assez simple…
Galoire l’interrompit.
— De grâce, évitez-moi la tirade sur la civilisation enfouie ramenée à la surface par l’éruption du Laki. C'est la théorie la plus fumeuse que j'ai jamais entendue ! Il suffit d'ouvrir les yeux pour s'en rendre compte. Une telle exhumation aurait ruiné la plus grande partie de la cité, tué la majorité de ses habitants, au lieu de quoi elle s'étend, paisible, au beau milieu d'un lac, comme si elle avait toujours été là. Moins d’une décennie a suffi pour que les gens cessent de s’interroger sur sa soudaine irruption dans leur vie.
— Je ne sais si elle est à l'origine du Fléau ou si c'est le Fléau qui « l'a transportée », mais elle est ici, c’est indéniable, irréfutable, nous sommes bien obligés de l’accepter…
Galoire s’emporta et haussa la voix.
— Le Fléau, le Fléau, vous n’avez plus que ce mot à la bouche, le Fléau ! Là où je vois des épidémies, des révoltes, des guerres, des cataclysmes, vous ne voyez que le Fléau.
— Vous savez bien qu’il s’agit d’un fourre-tout, un terme générique bien pratique, répondit Théodule d’un ton conciliant.
— Oui, effectivement, ça simplifie tout et ça vous dispense surtout de réfléchir. Vous savez à quand remonte la première fois où on a parlé du Fléau ?
— Ça s’est fait de façon plutôt spontanée, me semble-t-il.
— Rien n’est spontané, mon ami. Le terme a fait son apparition dans les sermons des prêtres avant de se généraliser pour la plus grande satisfaction du clergé.
— Je crains de ne pas vous suivre…
— Voyons Théodule, où est passé le philosophe en vous ? L’Église a tout simplement trouvé le moyen d’ordonner le chaos, de lui donner du sens en établissant clairement les responsabilités de chacun. L’Homme a péché, Dieu l’a puni.
L’érudit resta coi, incapable de répliquer.
— D’ailleurs, reprit le jeune homme, le flou savamment distillé à coup de « Fléau » sert bien davantage l’Église que vous ne pourriez l’imaginer. En faisant l’économie du pourquoi d’Absyrialle, et en laissant libre cours aux superstitions, elle a accru son influence au-delà de ce qu’elle croyait possible. La Ligue Catholique est devenue la plus grande puissance du vieux continent, les tribunaux inquisitoriaux prolifèrent, le Malleus Maleficarum devient l’ouvrage de référence des tribunaux séculiers et ce, même dans les pays n’appartenant pas à la Ligue, où des bûchers illuminent la nuit…
En écoutant, Théodule réalisait que pendant toutes ces années, il s’était contenté de subir les événements sans jamais les soumettre à son sens critique. Il était bien un philosophe de boudoir, s’exprimant avec éloquence, mais incapable de mettre en pratique sa pensée, de la traduire par des actes concrets, en un mot de vivre en philosophe.
Il ne prononça plus un mot. Quand le soleil déclina, les gens désertèrent la route pour installer des bivouacs sur le bas-côté. Contre quelques morceaux de viande séchée, les deux compagnons rejoignirent un groupe qui avait allumé un feu. Il n’y eut pas de veillée : les voyageurs, après un pauvre repas, s’étaient empressés d’aller dormir en espérant se réveiller un peu moins fatigués.
— Décidemment, je ne m’habituerai jamais à ces nuits si courtes, dit Théodule en se couchant à côté du foyer.
— Et dans quelques mois vous vous lamenterez parce qu’elles ne finissent jamais…
— Sans doute avez-vous raison. Je crois surtout que j’en ai assez de ce maudit voyage, conclut Théodule en s’enroulant dans sa couverture.
Dagur Sigurdsson regardait le soleil disparaître derrière l’horizon. Il fronçait les sourcils en essayant d’imaginer la ligne de crêtes, telle qu’elle s’étendait jadis. Il passa la main dans sa tignasse graisseuse et soupira. En dépit de ses efforts, ses souvenirs se heurtaient à ce jour de 1783 où le Lakagígar était devenu l’antichambre de l’Enfer, et à chacune de ses tentatives, il sentait sur sa langue la brûlure alcoolisée du brennivín.
Les événements remontaient à dix ans, chacun marqué au fer rouge dans sa mémoire : le mariage de Reynir avait été célébré la veille, ils avaient énormément bu et ce matin-là, seul l’air marin que Dagur inspirait consciencieusement l’empêchait de se vider de ce qui lui restait de bile. Pour vaincre son tournis, il s’était assis sur le ponton de bois, les jambes suspendues au-dessus de l’eau, et avait entrepris de ravauder la voile de son petit bateau. Il se concentrait sur les mouvements monotones de l’aiguille pour oublier sa nausée. Sous l’impulsion de ses doigts crevassés, la pointe d’acier allait et venait à travers la toile épaisse et le berçait insidieusement.
Il somnolait quand la terre trembla brièvement, comme un ours au sortir d’un hiver trop long. Les Islandais sont habitués à ce genre de manifestation et le pêcheur s’attela derechef à sa tâche comme si de rien n’était.
Ce ne fut que beaucoup plus tard, quand les secousses devinrent plus fréquentes, qu’il se résigna à scruter les alentours. Il fut saisi par le silence qui s’était abattu sur le petit port : à l’exception du ressac, il n’y avait aucun son, la mer elle-même semblait sur le point de se figer. La plupart des habitants étaient sortis sur la place du village, mais personne n’osait parler, peut-être de peur de rompre le fragile équilibre.
Son estomac s’était calmé. Il posa son filet et s’étira avec plaisir puis, d’une démarche encore hésitante, monta à bord du bateau où, après avoir mangé quelques harengs marinés et arrosé le tout d’hydromel, il s’allongea contre le bastingage et s’endormit.
Au beau milieu de la nuit, une clameur le réveilla : un grognement résonnait, si puissant qu’il se recroquevilla comme un enfant par un soir d’orage. Le grondement submergeait ses sens, si fort qu’il meurtrissait ses tympans, si grave qu’il faisait trembler chaque parcelle de son être.
Il lui fallut une éternité pour distinguer dans ce fracas les bruits, plus familiers, d’une éruption. Il se redressa alors prudemment, regarda vers le nord, et s’immobilisa sous l’effet d’une peur telle qu’il n’en avait jamais connue : loin vers l’horizon, de véritables montagnes de lave partaient à l’assaut des cieux.
Dix ans plus tard, cette vision hantait encore ses cauchemars. Dagur détourna le regard des crêtes. Reynir était assis à côté de lui et mâchonnait de la viande de rat séchée. Ils avaient marché toute la journée en veillant à ne pas se laisser distancer par Théodule et son nouveau compagnon. Quand la nuit tomba, ils rejoignirent un groupe de voyageurs suffisamment important et éloigné pour les dissimuler.
Personne ne leur prêta attention. Pourtant, leur apparence aurait pu inquiéter, ou le contraste de leur silhouette prêter à rire. Il était de taille moyenne, mais semblait minuscule à côté de Reynir dont la stature d’ogre, l’épais manteau de fourrure, l’énorme barbe et les sourcils hirsutes rappelaient immanquablement un ours. Les gens soupçonnaient que le colosse en avait non seulement la force, mais aussi l’imprévisible sauvagerie et ils évitaient de le dévisager. Dagur examinait ses voisins. Leur couardise l’écœurait : personne ne semblait vouloir lui donner de prétexte pour se battre et apaiser cette rage qui couvait en lui depuis des jours et des jours.
Il n’avait pas toujours été ainsi : son ancienne existence s’était achevée avec la grande éruption. Les immenses gerbes de feu étaient devenues le souvenir le plus net de son passé, non qu’il souffrît d’amnésie, mais désormais ces souvenirs ne lui évoquaient plus rien. Sa mémoire appartenait à un autre. Le petit pêcheur avait assisté à l’agonie de tout un pays, rongé par les vapeurs pisseuses du Laki, et n’y avait pas survécu. Les plus faibles, hommes ou animaux, étaient morts, les plus résistants avaient vu leurs dents et leurs os s’effriter, leur corps se déformer, leur peau se transformer en quelque chose de verruqueux, et de jaunâtre. Il avait vu le bétail mourir, les récoltes pourrir, la famine s’installer et la civilisation qu’il avait connue disparaître du jour au lendemain. Il avait échappé à tout ça, mais une part de lui s’en était allée, remplacée par une nature vouée à la survie.
Il évitait de songer au passé, certaines images remontaient malgré tout. Floues et éthérées, elles étaient comme cette perception qu’avaient certains infirmes d’un membre des années après une amputation. Il détestait cette sensation spectrale qui ravivait toujours la douleur dans le moignon sec et racorni qu’il était devenu. Ses tentatives pour y échapper ne faisaient qu’attiser sa souffrance, comme une dent malade qu’on ne peut s’empêcher de titiller du bout de la langue. À la longue elle finissait par se transformer en colère, puis en haine. Ce processus alchimique ne lui procurait aucun soulagement, mais la haine au moins, il pouvait la maîtriser, ou tout du moins la canaliser, il suffisait de lui offrir ce qu’elle demande : un sac de viande.
Depuis le Cataclysme, les routes étaient envahies de sacs de viande, des sacs d’os, de muscles, de tendons et de viscère. Des sacs qu’on pouvait marteler à en perdre haleine. Des sacs maculés de sang qui, une fois déchirés, laissaient s’échapper leurs entrailles. Oui, il avait compris très rapidement que la valeur de la vie humaine était dérisoire et plus encore celle d’autrui. Dans un monde où tout faisait défaut, la valeur d’un individu se réduisait à ce qu’il avait à offrir. Les sacs de viande n’avaient pas saisi ce que cela impliquait : ils persistaient à s’accrocher à leurs possessions sans comprendre qu’ils étaient devenus une ressource, une ressource dont on pouvait extraire plaisir et nourriture.
Quand les sacs de viande prirent conscience des enjeux, ils commencèrent à se regrouper pour se défendre et Dagur dut se résoudre à trouver des alliés. Il détestait cette idée. Ces ententes étaient toujours fragiles, elles pouvaient rompre à tout instant, il suffisait pour cela qu’une personne réalise qu’il était plus facile de mourir en partageant ses possessions que de survivre en gardant tout pour soi. Ce fut après avoir massacré la famille qui l’avait recueilli qu’il découvrit son aptitude à endosser le mauvais rôle. Dès lors, comment faire confiance à autrui quand il savait ce dont il était capable ? Cela revenait à confier une lame à un inconnu en priant qu’il ne vous poignarde pas pendant votre sommeil. La survie n’était pas une question de force ou d’intelligence, mais seulement de détermination ; dans ce jeu, les vainqueurs étaient toujours ceux qui se débarrassaient les premiers des oripeaux de la civilisation.
Dagur avait donc pris sous son aile Reynir, inconsolable de la mort de son épouse, et commencé à recruter de la racaille. Tout se passait pour le mieux. Le colosse se contentait de suivre ses instructions sans jamais rien demander en échange et les quelques exécutions sanglantes dont il se chargea fixèrent les positions de chacun au sein du groupe. Bien sûr, au bout d’un moment, Reynir s’aperçut qu’il n’avait besoin de personne et devint le chef de la bande sans que Dagur n’ose s’y opposer. Il s’accommoda de ce renversement qui lui permettait de conserver une part de son pouvoir sans craindre d’être assassiné par un de ses lieutenants envieux. Cette situation lui avait convenu, du moins jusqu’à aujourd’hui.
— Reynir, tu peux me dire ce que nous fichons là ? apostropha-t-il son compagnon. Nos derniers hommes sont morts et rien ne nous dit que le sac de cet imbécile en vaille la peine.
Devant le mutisme du colosse, il continua :
— On a mis des jours à le rejoindre, j’ai les pieds en sang, je meurs de faim et je suis sûr que personne n’en aura rien à foutre de savoir ce que ce type est devenu, alors retournons à Hafnarfjörður avant que la piste ne soit impraticable.
Avec une rapidité insoupçonnée chez un homme de sa corpulence, la main de Reynir fusa vers la gorge de son compagnon et l’emprisonna dans un étau de muscles et de tendons.
— Dagur, espèce de sombre abruti ! Un vautour isolé est un vautour mort ! Si nous retournons à Hafnarfjörður, même les plus couards de ces moutons s’uniront et nous massacreront à moins que ce soit une patrouille danoise qui s’en charge, comme celle que ce maudit bâtard a attirée sur nous.
Le visage du petit homme s’était déjà empourpré, mais le géant continua.
— Le seul choix qui nous reste est Absyrialle, j’y connais du monde, on pourra s’y refaire. Alors on retrouve ces merdeux, on règle nos comptes et on passe à autre chose, conclut-il en jetant un regard peu amène sur les quelques curieux qui assistaient à leur altercation.
La nuit avait duré moins de cinq heures, et déjà la clarté d’une aube maladive chassait l’obscurité des contreforts rocheux. Les deux vautours dormaient encore quand la terre trembla, martelée par des dizaines de sabots. Dagur se leva d’un bond, juste à temps pour apercevoir un groupe de cavaliers remontant la route à une allure infernale. Équipés d'imposantes épées et d'armures de plaques, on les aurait crus tout droit sortis d'un improbable Moyen Âge.
— Putains de légionnaires, grogna-t-il. Ses courbatures le faisaient souffrir, les marques violacées sur son cou le brûlaient encore et il n’avait qu’une envie, se recoucher, mais il entendit Reynir hurler : « Dépêche-toi, ces bâtards sont déjà partis ! »
La dernière fois que Théodule Bernard eut un métier digne de ce nom remontait à 1786. C'était à une époque où, comme beaucoup de gens, il arpentait les routes sans autre but que de voir le soleil se lever un jour de plus. Ses pas l’avaient mené dans une vallée du Cantal, connue pour le petit chef de guerre qui y régnait sans partage. Ce nabot au corps de géant s’était autoproclamé empereur après une série de succès militaires inespérée et Théodule avait décidé de proposer au tyran ses services en tant que chroniqueur, en échange de sa protection. L'accord fut scellé. Dans les mois qui suivirent, l’érudit put constater que, comme la plupart des humains, il était enclin à se satisfaire de la tyrannie pourvu qu’il y trouvât la sécurité. Cette prise de conscience était un choc pour quelqu’un qui s’était nourri de la pensée de Rousseau, Voltaire, Helvétius et de bien d’autres, mais il lui fallait se rendre à l’évidence : ses beaux principes n’étaient rien face à la crainte de se retrouver de nouveau sur la route. Il passa donc les mois suivants à transformer les massacres en faits d’armes épiques et les orgies en fêtes grandioses et raffinées.
Bien que le tyran y travaillât plusieurs fois par jour depuis des années, il entreprit de fonder une dynastie. Il décida de faire d’une jeune cousine son épouse et, dès le lendemain, on célébrait leur union. La cérémonie fut courte, et il s’en fut de peu qu’il consommât son mariage sur l’autel. Quant aux festivités qui suivirent, elles n’eurent rien à envier aux pires bacchanales de la Rome antique.
Une fois marié, il fallait encore à l'empereur un héritier. Toujours aussi pressé, il se hâta de reconnaître un de ses bâtards, puis demanda tout naturellement à Théodule de prendre en main son éducation. Il accepta, puis regretta très vite cette décision. En effet, il devint évident que des générations consanguines avaient marqué l’enfant. Physiquement de complexion fragile, son esprit était lourd et sans apprêt. À défaut d’être un élève intelligent, il aurait pu se révéler agréable. Ce luxe lui fut refusé, tant la nature s’était ingéniée à priver cet être des traits de caractère qui d’ordinaire rendent une personnalité attachante. Les quelques jours qu’il passa en tant que précepteur furent si terribles qu’ils le convainquirent de faire son baluchon et de s'éclipser.
Ses déconvenues ne s’étaient pas arrêtées là, car quelques mois plus tard, il se retrouva adossé au bastingage du Dóttursonur à se demander pourquoi il avait entrepris un tel voyage. Étaient-ce ses aspirations à vivre selon ses principes qui l’avaient poussé à s’embarquer sur cette épave ou le vague tropisme d’en finir ? L’écrivain public n’aurait su le dire et de toute façon, la mer du Nord allait mettre un terme à ses interrogations. Les flots pourtant tranquilles de la baie de Faxaflói ballotaient l’embarcation à peine plus grande qu’une barque, la remplissant à chaque vague d’une eau glacée que plus personne ne prenait la peine d’écoper.
Une main tomba sur son épaule qu’il chassa d’un geste machinal, mais elle retomba plus lourdement encore, se posant avec la détermination d’une guêpe affamée. Il tourna la tête, vit des doigts marbrés de bleu aux extrémités fripées et comprit que leur propriétaire était mort. Sans plus d’émoi, il nota l’information et laissa la main là où elle était.
La faim, la soif, la dysenterie avaient prélevé leur dû. Sur la cinquantaine de passagers qui avaient embarqué, une dizaine tout au plus étaient encore vivants. Théodule trouva étrange que la proximité de la mort lui rende toute sa lucidité, comme à un condamné auquel on aurait refusé de bander les yeux. Il lissa ses cheveux, réajusta ses vêtements, entreprit de trouver une posture plus digne quand l’embarcation fit une embardée qui le jeta par-dessus bord.
Le cri des mouettes le réveilla. Étendu sur la grève, vivant et heureux de l’être, il gardait les paupières closes. Une prudence durement acquise au cours des derniers mois l’empêchait de laisser éclater sa joie.
Des galets crissèrent sous le poids d’un homme se tenant tout près de lui. Le naufragé tendit l’oreille, de nombreux bruits de pas, des rires, des gémissements de douleur et venant de plus loin, les hurlements d’une femme lui commandèrent de rester immobile. Avec une extrême lenteur, il entrouvrit les paupières. De lourdes bottes ferrées occultaient une partie de son champ de vision, mais il put apercevoir, entre les pieds de l’inconnu, le Dóttursonur se rapprochant de la plage sombre.
Les hurlements de la femme se transformèrent en sanglots, puis cessèrent. Un personnage aux vêtements bigarrés sortit de derrière un amas de poutres. Il avançait d’une démarche chaloupée, refermant son pantalon d’un air satisfait et vint se placer à côté de Théodule. Une grosse voix retentit.
— Dis-moi ce que tu penses de ça.
— Des immigrants en route pour Absyrialle, répondit une voix fluette. Vu l’état de leur bateau, certainement pas les plus riches. Il n’y aura pas grand-chose à récupérer, à part peut-être, avec de la chance, un peu de chair fraîche…
— Tu ne penses donc jamais qu’avec tes couilles, Dagur ?
— Je suis affamé, ce serait donc davantage avec mon estomac, rétorqua l’homme en pouffant. Tiens regarde celui-là, il a un drôle de sac jaune…
Les hurlements de Théodule réveillèrent le bivouac. Trempé de sueur en dépit du froid, il regardait les alentours d’un air absent, les yeux exorbités. Aucun de ses voisins ne lui fit de reproche : tous avaient eut leur part d’épreuves et rares étaient ceux pouvant se vanter d’un sommeil paisible.
— Ça va, mon ami ?
Galoire se tenait à ses côtés, sa canne-épée à la main.
— Oui, ça va. Tout à l’heure, je vous parlais de l’attaque des vautours… Les mots sont incapables de décrire leur sauvagerie, personne ne devrait avoir à supporter cela.
Galoire marqua un temps d’arrêt avant de répondre.
— Je veux bien le croire, mon ami. Si un dixième des horreurs que j’ai entendues à leur propos est vrai, je doute que vous arriviez à trouver le sommeil, constata-t-il en se relevant. L’aube ne va pas tarder, reprenons la route. La marche est le remède idéal à vos tourments.
La matinée était bien avancée quand les deux compagnons durent s'arrêter : un chariot s'était renversé, sa cargaison jonchait la chaussée, il était encore possible de passer, mais en empruntant une étroite bande de rocaille surplombant le vide. Les voyageurs s’y déplaçaient si lentement qu’une foule importante s’était entassée là, chacun attendant patiemment son tour sous l’œil attentif de miliciens en armure, veillant à ce que l'incident ne dégénère pas en émeute.
— La Légion Opale, chuchota Galoire. Nous approchons d'Absyrialle et nous les rencontrerons plus fréquemment.
— Elle existe donc, répondit Théodule d’une voix rêveuse. J'ai entendu dire que leur armure est si solide qu’elle résiste aux balles, et si bien ajustée qu’aucune lame n’en a découvert le défaut.
— Je suppose que si les Danois s'y sont cassé les dents, c'est qu'il y avait une raison.
Le bretteur paraissait excédé pour une raison connue de lui seul. Théodule continua :
— Ouais, je me souviens : ils se sont fait massacrer, on ne parlait que de ça, il s’était même dit des choses à propos de sorcellerie, enchaîna-t-il, goguenard.
Contrairement à ce qu'il avait escompté, sa remarque ne fit pas sourire son compagnon. Il décida de se taire et d’examiner plus attentivement les légionnaires.
Leur armure était si fine qu’elle ressemblait à une seconde peau. En outre, fait étrange, la boue semblait ne pas y avoir de prise. Des veines d’or dessinaient des arabesques sur le métal sombre et mat. Les motifs étaient propres à chaque armure, l’érudit supposa qu’il devait être possible d'identifier le porteur grâce à eux.
À force de les scruter, il eut cependant l’impression que les dessins s'altéraient imperceptiblement. Plus étrange, en y regardant de plus près, les règles élémentaires de la géométrie semblaient y être remises en cause.
Théodule éprouva soudainement une appréhension grandissante, une peur qui, il en était sûr, remontait à un âge que les hommes avaient choisi d’oublier. Il détourna le regard, mais cette impression terrifiante le poursuivit pendant quelques instants encore.
Au terme de longues minutes, ce fut à leur tour de s'engager sur le bas-côté. Théodule allait longer le précipice quand Galoire posa sa main sur son épaule et le força d'une poigne amicale, mais ferme, à se placer entre les légionnaires et lui.
Il semblait évident qu'il ne désirait pas attirer l'attention. Le moins qu'il pût faire pour son sauveur était de continuer à marcher comme si de rien n'était. Parvenus de l'autre côté, ils purent reprendre une allure normale.
La pente s'adoucissait, notifiant à chacun la fin du périple, la fatigue cédait alors la place à une sorte de fébrilité, cette excitation rendait les animaux nerveux et les accidents étaient fréquents. Gagnés par cette douce euphorie, les voyageurs se sentaient revigorés, tandis que leur foulée gagnait en amplitude.
Bien que soulagé et heureux, l’érudit ne se laissa pas aller au sentiment général. Il repensait à ce dont il avait été le témoin. Le Fléau – Théodule sourit en pensant à la réaction de Galoire s’il l’entendait utiliser ce mot une nouvelle fois et se promit d’en trouver un autre – avait ravagé le monde et ses stigmates étaient visibles où que se porte le regard. Quand ils n'avaient pas été simplement rayés de la carte, les empires étaient devenus des royaumes, les royaumes des cités-États, quant au reste... On appelait ces régions les dominions, on y trouvait quelques rares vestiges de civilisation, où les denrées les plus élémentaires faisaient défaut. Seigneurs de guerre et bandes organisées y rançonnaient l'innocent, qui n'avait d'autre choix que de mourir ou de rejoindre la cohorte des tortionnaires. Des endroits abandonnés de Dieu, de véritables enfers sur terre.
Galoire voyageait seul. Il était couvert de boue, sale même et ses habits miteux ne valaient guère mieux. Il aurait pu passer pour un transfuge des dominions, un voyageur en quête d’une vie meilleure, mais Théodule en doutait de plus en plus.
Absyrialle n’était accessible que pendant les mois d’été, quand les pistes du Miðhálendið – les Hautes Terres – étaient praticables. Vers la fin du printemps, des centaines de navires chargés à ras bord de voyageurs, d’immigrants et de marchandises s’entassaient sur les côtes d’Islande. Dès les premiers jours de juin, les cargaisons étaient placées sur des charriots, tandis que les capitaines envoyaient des hommes en reconnaissance vers l’intérieur des terres. Ces éclaireurs étaient attendus avec impatience, leur verdict – s’il était positif – donnait le coup d’envoi d’une véritable ruée. On pouvait alors assister à un spectacle impressionnant : un cortège ininterrompu de voyageurs, de chariots et de mercenaires s’étirer du rivage à la Sombre Cité.
Ce phénomène migratoire, d’une intensité inédite dans l’histoire du monde, avait débuté très tôt. En effet, dès l’éruption, des récits de rêves étranges s’étaient multipliés. Leur contenu, souvent cauchemardesque, variait d’un individu à l’autre. Tous avaient en commun leur cadre, une cité sublime, et la profonde mélancolie qui étreignait les dormeurs à leur réveil, de celles que l’on ressent au sortir d’une romance onirique, quand on se découvre solitaire. Ce sentiment se renforça rêve après rêve, creusant un vide dans les cœurs. Quand la nouvelle de la découverte d’Absyrialle se répandit (d’aucun dirait à une vitesse surnaturelle), l’envie de se rendre dans la cité se nicha dans ce vide : une envie d’apparence anodine qui, avec le temps, finissait toujours par l’emporter. Certains la comparaient à un appel ; quelque qu’elle fût, Théodule y avait cédé, comme avant lui des milliers d’âmes.
Il n’était pas possible pour une telle multitude d’entrer directement dans Absyrialle et on prit l’habitude de faire halte sur le plateau : un lieu de négoce jouxtant le cratère où se croisaient les marchandises venant de la cité et celles y arrivant. Quelques années avaient suffit à le métamorphoser : la désolation de roches avait cédé la place à une succession de terrasses aux murs de pierre sèche et sur lesquelles s’étaient empilés des bâtiments de conception fruste. On eût dit qu'un géant, lassé de jouer aux dés avec ces baraquements, les avait abandonnées là. Le hameau prospéra d’année en année jusqu'à devenir une petite ville – ou plutôt un labyrinthe d'auberges, d'écuries et d'entrepôts dans lequel il était imprudent de s'aventurer seul. L’endroit n’avait pas de nom. Les voyageurs lui en trouvèrent un : Dédale.
Une profonde tranchée traversait le bourg, opposant sa rectitude au chaos ambiant. La route s'y engouffrait, et montait en ligne droite vers la falaise vertigineuse qui ceignait l'immense caldeira telle une couronne de jais posée sur la tête d’un colosse.
Quelque part à l’intérieur de ce fossé, Galoire et Théodule discutaient devant un étal où une écuelle de ragoût leur avait été servie. Cela aurait pu être du lapin, du chat, ou toute autre viande à l'origine plus ou moins douteuse, mais ils n'en avaient cure. Le plat devait mijoter depuis plusieurs heures. L'odeur qui s'échappait de la marmite était devenue un parfum envoûtant auquel ils n'avaient pu résister. Ils s'étaient donc arrêtés ici, quelques dizaines de mètres après s'être engagés dans la tranchée.
De part et d'autre de cette artère, des échafaudages avaient été érigés sur lesquels des régiments de sculpteurs et de tailleurs de pierre façonnaient inlassablement la paroi de roche noire. Des pièces de tissu tirées au-dessus de la voie empêchaient la poussière et les gravats de tomber sur les voyageurs. La lumière qui traversait les étoffes aux teintes chamarrées projetait en contrebas des taches de couleur. Ce phénomène conférait à l'endroit un caractère particulièrement chaleureux, presque organique.
L'étal autour duquel se restauraient les deux compagnons se trouvait à l'écart, directement sous une de ces structures. Ils pouvaient donc dans une relative discrétion observer le joyeux bazar qui les entourait, mais pour l'heure, seul le spectacle de leur assiette leur paraissait digne d'intérêt. Leur faim dévorante avait mis à mal leurs bonnes manières : ils se jetèrent sur leur repas et l’engloutirent en quelques coups de cuillère. Ils ne recouvrèrent leur sens des convenances qu'une fois resservis. Là, avec des gestes plus appliqués, ils prirent le temps de déguster leur plat. Ce ne fut qu'une fois leur écuelle dûment saucée avec d'épaisses tranches de pain noir qu'ils recommencèrent à parler.
Le tenancier, agréablement surpris par leur engouement pour sa cuisine, offrit un pichet de vin. Ils n'auraient su dire s'il s'agissait de vin ou de vinaigre, mais acceptèrent ce geste avec gratitude. Ils levèrent leur chope à leur bienfaiteur et à leur bonne fortune, trinquèrent, puis se remirent à discuter d'un ton que la boisson avait rendu plus enjoué.
Alors que l'après-midi touchait à sa fin, Galoire reprit son sérieux et demanda à Théodule ce qu'il comptait faire maintenant que son voyage était terminé.
— À vrai dire, je ne sais pas trop, répondit-il. Arriver à Absyrialle me semblait une telle gageure que je n'ai pas réfléchi à ce que je ferais si j'y parvenais...
— Je comprends, cependant, mon ami, nous ne sommes pas encore à Absyrialle. Les autorités demandent un droit d'entrée, un sauf-conduit qu'il faut acheter. Vous voyez ces gens, dit-il en désignant les artisans au-dessus de leur tête. Ce sont probablement les plus chanceux parmi ceux qui arrivent ici sans un sou vaillant en poche. Au bout d'un an ou deux (s’ils n'ont pas d'accident, et si on ne les vole pas), ils devraient pouvoir s’acquitter de cette formalité.
La bonne humeur de Théodule s'évanouit aussitôt. Il demanda d'une voix sans timbre :
— C'est si cher que ça ?
— En vérité, une fortune quand on part de rien. Il n'y a qu'à voir les milliers de réfugiés et d’immigrés installés dans des abris de fortune autour de la caldeira. Certains y vivent depuis des années.
— Je ne connais rien au métier de tailleur de pierre et je ne suis pas spécialement habile de mes dix doigts....
— Vous avez aussi les petits métiers : aider à décharger les marchandises, faire le coursier, je ne sais quoi d'autre encore, mais ça paye mal et en général, l'accès à ces professions est chapeauté par des individus peu philanthropes. Vous avez de la chance si vous êtes payé, et encore plus si vous n'avez aucune dette auprès d'eux.
Théodule crut discerner une lueur amusée dans le regard du bretteur. Il paraissait réfléchir profondément au problème qui l'occupait, mais il ne faisait aucun doute qu'il se délectait de la situation. Curieux de savoir où il voulait en venir, l’écrivain public décida de mettre de côté sa méfiance et de se prêter au jeu :
— Je ne suis ni robuste ni endurant. N'y a-t-il donc aucun autre moyen ?
— Si la fortune vous sourit, vous pouvez dégotter un emploi dans une auberge ou dans un quelconque commerce, mais bon, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Sans compter que certains sont prêts à tuer pour se faire engager.
— S’il y a une chose dont je suis sûr, c'est que la fée qui s'est penchée sur mon berceau n'était pas celle de la chance. Avez-vous d'autres idées aussi brillantes ?
— Eh bien, si la vue du sang et la perspective de la damnation éternelle ne vous rebutent pas, vous pouvez toujours entamer une carrière criminelle.
— Cette perspective ne m'attire guère. Je me vois pas porter un masque et longer les murs, drapé dans ma cape.
Le sourire de Galoire s'élargit. Il continua en surjouant le rôle du spécialiste :
— Je suppose que vendre vos charmes est exclu ?
— Des divines créatures seraient-elles prêtes à les acheter ?
— Je connais assez peu les mœurs absyriennes et puis, vous l'avez dit, vous n'êtes ni robuste ni endurant, il vaut mieux oublier cela.
— Oui, je le pense aussi. Si j'ai bien compris, j'ai fait tout ce chemin pour aller m'échouer sur les rivages du lac, parmi tous les misérables incapables de se payer un morceau de papier ? De grâce, ne prenez le commandement d’aucun régiment ! Vous n’avez aucun talent pour galvaniser les troupes...
— Il y aurait bien un moyen...
— Honnête ?
— Je suppose, oui. Vous ai-je dit que je me considérais comme un dilettante ?
— Il me semble en effet que vous l'avez mentionné.
— Eh bien, je dois également vous confesser que je suis joueur à mes heures et que je compte bien exercer mes talents au détriment de la bonne société absyrienne.
Théodule s'étrangla, avalant de travers l'infâme piquette qui lui ressortit par les narines.
— Dois-je vous rappeler que vous êtes à peine moins miteux que je ne le suis ? hoqueta-t-il en s'essuyant la bouche du revers de sa manche.
— C'est un simple point de détail qui sera réglé dans les heures à venir et selon une manière beaucoup plus sûre et rapide que les cartes.
— Soit, admettons. Et que viens-je faire dans vos aspirations à la vie mondaine ?
— Eh bien, pour faire bonne figure, il serait de bon aloi que j'aie un valet...
— Un valet, répéta l'érudit en regardant le jeune homme d'un air peu affable.
