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Thierry Saintot

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Beschreibung

Linel nous entraine dans un voyage intérieur aux chemins escarpés et aux haltes destructrices avec le fardeau inaltérable de son enfance volée

Linel n’a de cesse que de se reconstruire. Enfant privé d’amour, écrasé par un père brutal et abandonné par une mère soumise, l’enfant ne trouve pas sa place dans cet univers. Son père n’est présent que par sa violence et sa cruauté. Linel tente désespérément de se réfugier dans des sentiments maternels que sa mère lui refuse. L’existence de cette femme est sordide et misérable et le chemin de vie qu’elle poursuit l’entraine peu à peu vers l’irréparable.

Dans cette descente aux enfers, Linel n’est pas épargné. Sa solitude est chronique, ses révoltes ponctuent les abandons et les abus sexuels jonchent son parcours. Pourtant, en dépit de son odyssée périlleuse, Linel atteint la cité brumeuse de Londres, lieu de mises en scène incontournables dans ses desseins de vengeance. Ce père à abattre y séjourne.

Soupçon de pardon, goût de vengeance, et ruse sont également au rendez-vous. Linel parviendra-t-il à vaincre tous les démons contre lesquels il bataille depuis si longtemps ? Et puis Stella, elle aussi qui réapparait. Hasard ou pas ? Faut-il croire à cette soi-disant fatalité improbable et impropre à toute réalité ? Chacun de ces personnages clés l’ignore, mais leurs destins sont intimement liés.

Un roman noir à l’atmosphère pesante dont on ne ressort pas indemne

EXTRAIT

La conséquence de mon erreur n'a pas tardé à provoquer en moi un sentiment d'impuissance. Un terrible blasphème a emporté mes indulgences, je ne pouvais continuer. Intolérant de mon image j'avais le choix de rester où de m'effacer. La réflexion intense qui m'usait aboutit un dimanche vers ma destinée. Seule, une pertinence vaguement organisée orientait ma démarche. Compliquée. La décision que je devais prendre n'offrait pas d'alternative, injuste, la meurtrissure que je ne dominais plus m'entraînait à louvoyer entre larmes de tristesse et océan de lave de néant. Tonitruant d'amertume, effiloché d'avoir tenté d'assumer mon inefficace inconstance, je bavais de ma propre ingérence, dominatrice de mes errances. Apparemment nonchalant, je vomissais en circuit fermé. Ma propre image semblait vouloir me fuir, pourtant, pourtant avant de passer à l'acte j'ai bien réfléchi, prié, pleuré.

Pas assez.

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Seitenzahl: 233

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Accès Interdit Thierry Saintot

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La Route Du Paradis Est Cruelle Si Tu N’as Pas Avalé Du Merveilleux.

La conséquence de mon erreur n'a pas tardé à provoquer en moi un sentiment d'impuissance. Un terrible blasphème a emporté mes indulgences, je ne pouvais continuer. Intolérant de mon image j'avais le choix de rester où de m'effacer. La réflexion intense qui m'usait aboutit un dimanche vers ma destinée. Seule, une pertinence vaguement organisée orientait ma démarche. Compliquée. La décision que je devais prendre n'offrait pas d'alternative, injuste, la meurtrissure que je ne dominais plus m'entraînait à louvoyer entre larmes de tristesse et océan de lave de néant. Tonitruant d'amertume, effiloché d'avoir tenté d'assumer mon inefficace inconstance, je bavais de ma propre ingérence, dominatrice de mes errances. Apparemment nonchalant, je vomissais en circuit fermé. Ma propre image semblait vouloir me fuir, pourtant, pourtant avant de passer à l'acte j'ai bien réfléchi, prié, pleuré.

Pas assez.

Et je suis malin maintenant ! En carence, ébahi, quelle connerie ! Je me fatigue tout seul à me fustiger d'avoir craqué. Certain de pouvoir tenir, il a fallu que mes extrêmes emportent avec ma vie mes haines, mes amours inconsolées. Dans une vie, juste à côté, je suis, je fus, j'étais. Je me souviens de ma jeunesse quand ma respiration m'ordonnait des palpitations parallèles, enrobant mes angoisses en parachute de stress. La moindre maladresse engendrait un écart de langage inéluctable, aboutissement fatal vers une réprimande, récurrence physique appuyée. Deux agrafes et trois sutures pour oublier... À faire semblant d'être de garde, toujours à l'affût d'un signe de tendresse, on peut oublier de se regarder. Ma solitude affective asservie par une mélancolie chronique, entretenue par l'échec cruel de ma petite enfance, façonna autour de mes sentiments une protection troublante. Cette armure maladive masquait au nom de mes détresses une terrible introversion. Refusant tout échange d'amour ou de tendresse je me réfugiais dans l'isolement, combattant mes élans platoniques envers Maman. Platonique rime avec dangereux car un amour sans retour, est un amour sans promesses, pernicieux et vide d'avenir. Sans une main pour être guidé, sans une épaule pour m'appuyer, tel un autodidacte de la vie, inconscient de la valeur réelle de celle-ci, je me suis cloisonné dans un malentendu malsain. Mais cependant, cependant… Une révélation posthume teintée d'amertume jaillit en moi. Protestant sur mon attitude, narguant mon indélicatesse, cette pensée aboutit à une évidence empreinte de remords : j'ignorais que je pouvais m'aimer. Et même si mon existence sombre et tragique ne fut qu'un lapsus malsain, englué de vicissitudes et de dilemmes insolubles, mon geste effroyable accompli; je regrette. J'ai brûlé mes trente ans et consumé ce qu'il me restait. Devenues superflues, mes passions s'embrouillent comme pour excuser mes déraisons. Mais maintenant il est un peu tard pour me repentir, car je suis de l'autre côté. Mais, permettez-moi de vous expliquer, car je ne pourrai recommencer, mon geste est irréversible. Et si cette nuit je m'attarde à me regarder, c'est qu'il y a deux heures je fus assassiné, il y a deux heures je ne me suis pas raté. Suicidé. J'observe mon enveloppe, inerte. Vraiment, je suis étonné, j'étais plutôt bel homme, du moins vu de l'extérieur, mieux que l'image que je recevais de moi lorsqu’à l'intérieur j’existais ! Et c'est bien la première fois que je m'octroie un compliment. À observer ce corps moribond, j'en oublie ce détail pas banal : je ne suis plus en vie ! L'impression est bizarre, chaude et agréable. Je maîtrise les effluves de mon vécu, transformant mes erreurs en sagesse et mes peurs en convictions. Une immense sérénité m'accompagne et je ressens sans cesse cette force qui m'attire, plus loin. Celle-là même qui m'a sorti de mon enveloppe charnelle avec tant d'amour et de douceur dans une candeur lumineuse et chatoyante de bonté. Mon âme flotte, vaporeuse, dans un brouillard pourpre. Je me demande si un seul être humain va me regretter ou verser une larme pour m'accompagner. J'espère, j'ose une pensée quelque peu affectée. Stella ! Certainement ! Du moins, je le souhaite, simplement. Afin de connaître si derrière son cœur revêche subsiste un noyau de tendresse. Elle fut mon amie de mon vivant, mais elle demeurera auprès de mon âme une imposture, un tyran. Je la pensais saine, croyant qu'elle me donnait et m'apportait mon équilibre, fragile. Elle me trompait, jouant de mes faiblesses, semblant me protéger, elle entretenait mes déroutes pour mieux en profiter. Dans ma grisaille sans frontières, elle réussit à me faire sourire, m'éclairant de fausses lumières; je fus ébloui. Embroussaillé dans mes soupirs elle m'expliquait de banales réalités. Plus je la sentais m'aider, plus elle m'enfonçait afin de mieux me manipuler. Mais son regard m'a subjugué et je me suis laissé berner. Au cœur de notre histoire, éphémère, édulcorée de sous-entendus, de mensonges et d'adultères, l'amour que j'ai déversé a sculpté dans mon cœur une cathédrale de malheurs. J'ai cru en elle, je souhaitais partager davantage ses humeurs, ses bonheurs et ses pleurs. Elle le savait, lucide et intéressée, paralysant ma clairvoyance elle m'a utilisé, essoré puis jeté. Cette amitié démesurée, enrobée d'une troublante et profonde complicité, tout cet amour que je croyais lui porter explose en moi comme une déferlante de bonheur gâché. Même mort, elle me donne la nausée. Plus je l'encensais, plus elle m'enchaînait. Sa perfidie cruelle sournoisement dissimulée se déployait sereine pour mieux abuser mon quotidien résigné. Puis la désillusion apparut, terrible, profonde et amère. La vérité fut encombrante, nauséabonde, affligeante. Le dégoût m'envahit, meurtri, trahi, elle m'a menti. Ma rancune pérenne ne s'effritera pas, car il est des Judas impossibles d'occulter même dans l'au-delà. Et déjà la mort m'ennuie, elle m'assaille. Pourtant, je suis bien, apaisé, comme enveloppé par une sérénité issue de l'ensemble des hommes, j'imagine un gâteau d'humanité. Dans une harmonie totale, il me semble que je peux tout contrôler. Toutefois, je n'éprouve plus aucune sensation tactile ni épidermique. Je ne me « sens » plus et mon corps gisant ne me suggère que de l'indifférence. Je pense que la mort m'observe avant de finaliser mon passage. Mais est-ce que je pense ? Mon esprit semble un peu dérailler. Pardon, je voulais dire mon âme. Vraiment, j'affabule ! je pense que mon éducation mélange mes raisons. Je vous raconte… Non ! Et non ! Vivant j'avais du mal à vouvoyer, alors, tu penses, maintenant… Je te raconte…

Mon prénom, Linel. Contraction de Lionel et de Nelly une extravagance de mes parents. À mon avis l'unique. Ce jour-là, au moins, ils se sont marrés. Seulement, j'étais là… Le lendemain, on ne rigolait plus, l'enfant n'était pas le bienvenu. Je me souviens de ce pauvre Linel, rejeté et qui déjà à quatre ans ne souriait plus, se demandant sans cesse pourquoi jamais une caresse ne venait effleurer son corps, gentiment. Ah ! Sourire ou bien même rire, je m'en refusais le droit. Ces plaisirs naïfs trop souvent éconduits aboutirent rapidement à une autocensure maladroite, exhibant pour paraître un bonheur de parade. Inhibé, je devins rapidement un enfant au cœur fade. Le reste de ma vie, ils m'ont fait chier, le restant de leur vie à se blesser et s'engueuler. M'envenimer à vomir. Hurler à se déchirer, et moi à prendre des volées, pour rien, parce que j'existais. Lorsqu'un répit s'installait, c'est que mon père, tonitruant d'intolérance, s'était absenté et que Maman s'affairait à glaner en fin de marché quelques pommes de terre abîmées pour assurer mes purées. Ou encore occupée à se laisser aller à accepter les pelotages du voisin du premier pour obtenir son billet, reconnaissant du repassage effectué dans la journée. À huit ans écœuré, étouffé et tourmenté par la violence de mes parents, j'ai fugué. Je n'avais comme bagages que ma haine et ma rage. Mes refuges imaginaires, mes voyages lunaires ne suffisaient plus. Ramassé sans égards onze jours plus tard dans une petite commune de campagne, au détour d'une épicerie, où, affamé j'avais subtilisé quelques pommes et bananes, les gendarmes m'agressent me jetant violemment au visage mon nom. Et ils répètent sans cesse.

— Linel,

— Linel Divaret.

— Divaret; Divaret Linel né à Draveil, fils de Bertrand Divaret, né à Malakoff et de Firdget Wilde, née à Belfast, Irlande.

Je ne comprends rien… Papa est recherché comme un criminel et ce qui lui est reproché semble grave, très grave. Évidemment, Maman a disparu du petit meublé rococo que nous occupions, place de la Nation à Paris. Le voisin obsédé raconte aux flics que Firdget est repartie, au pays, affolée et extrêmement angoissée. Naturellement, dans son Irlande natale elle demeure introuvable. Ballotté de familles d'accueil en placements provisoires, la DDASS[1] me balance finalement dans une institution pour gamins en difficultés à Poitiers. Une structure inhumaine et sordide, organisée et dirigée par des ecclésiastiques. Monstres débauchés, le revers de leurs soutanes cachait de terribles pervers malades, voleurs de puberté. Prisonnier de leur lubricité, j'y perds mon identité, ma dignité s'atrophie. Tripoté. Cinq années de curés. La cure. Mes parents inexistants subsistent dans mon inconscient comme une méprise. Pourtant, Maman me manque. Je ne peux digérer son insuffisance que j'assimile à une trahison. Néanmoins, elle savait où je me trouvais et c'est bien elle qui vint me chercher à l'aube de ma treizième année, sans un mot, pas même un baiser. Aucun commentaire sur le silence des cinq dernières années. Simplement dans un soupir de déception elle exprime son dégoût, me toisant d'un regard de cimetière comme pour marquer ces retrouvailles, inoubliables de cruauté.

— Vivement que tu sois majeur et que tu te débrouilles, car entre ton père et toi je n'en peux plus.

Ces mots crevèrent mon cœur, explosant en moi le reste d'idéal que j'avais imaginé. Elle m'arrachait d'un enfer de turpitudes pour m'asperger de honte, noyant en un instant mon espoir entrevu. Je rugissais en silence, submergé de tristesse. Cette envie d'allégresse prohibée si longtemps provoqua en moi un flot d'angoisses lézardant mon avenir. Comprenant instantanément que mon extrême tendresse pour Maman ne fut qu'un exutoire facile et pratique à souhait, permettant aux tuteurs et tous les responsables d'abolir le sujet, transformant son errance en un démon qui soi-disant m'habitait ! Cette mère pour qui mes sentiments, exacerbés par son absence, étaient si forts, si aimants; ma Maman ne songeait qu'à m'abandonner ! Malsaine et intolérante me reprochant quotidiennement mon existence indésirable, c'est avec elle pourtant que je me retrouve à Belfast. J'appréhende, je veux la quitter; il en va de ma vie, je le sens. Papa est apparu, m'ignorant totalement. Depuis qu'il nous a rejoints, il fuit la lumière du jour. En cavale sans cesse, toujours aux abois, jamais il ne pose un regard sur moi. Je hais cette ordure qui fait pleurer Maman. Il nous faut nous cacher et toujours nous méfier. Chaque minute s'apparente à un stress, chaque heure à une détresse et chaque jour à une nouvelle souffrance. Le quotidien devient une plainte et derrière les volets fermés je m'étiole, la lumière noire m’oppresse, le son du bleu devient une absence. La solitude persistante de ma chambre me donne la nausée. Le soleil interdit me fait rêver de plaisirs sensuels et passionnés. Mes songes me hissent vers un bonheur inaccessible jalonné par la joie, l’insouciance et les rires, mais je ne subis que des cris, des larmes et des coups soutenus. Du reste pouvais-je être insouciant alors que je cachais au plus profond de moi un terrible secret. J'ai la trouille au ventre, j'ai quatorze ans, mes parents me font peur. Je ne suis pas à ma place. Décalé, j'observe ma vie en spectateur et j'ai l'impression d'être en parallèle de la réalité. Mon père brûle mes sens, envenime mon oxygène, et du haut de ma puberté perturbée je sais qu'il va tuer Maman. Plus tard, je la vengerai. Bien que je ne l'aime plus, je l'ai perdue. Je crois d’ailleurs que je n'aime plus personne et surtout pas moi. Tout me dégoûte. Seuls, les nuages, le vent et le désespoir m'accompagnent dans mes délires toujours plus extrêmes, toujours plus blafards. Chagrin et mélancolie taraudent ma jeunesse et me vident de mes larmes. Mon avenir souillé par mon passé a noyé mes jeux d'enfant. Le cœur vidangé, aucune affection ne me portera, car mon amour inhibé ne pourra me redonner mes quatorze années grillées, à fumer mes journées. Masturbation et pétards de bas de gamme enveloppèrent ma destinée. Puis, refoulant la vérité, dans les mauvais quartiers de l'Ulster, pendant quatre ans, j'ai zoné.

Prostitué.

Un matin au réveil, j'ai dix-huit ans et je ne me supporte plus. Ma propre image me fait vomir. Respirer devient pénible, la vie m'étouffe et c'est à ce moment que j'ai décidé de le retrouver pour le tuer. Ma mère complètement alcoolisée, ne s'occupe plus de moi depuis longtemps déjà. Tous les clochards et les débris de Belfast connaissent ses draps. Entre deux bouteilles, elle s'évertue à me rappeler que toutes ces horreurs sont dues à Bertrand, mon père. Qu'elle ne peut endurer l'effroi de ses actes et qu'elle souhaiterait mourir ! Mes nombreuses questions, mes supplications ne servirent à rien. Jamais, même ivre, elle ne me révéla la vérité. Sa souffrance m'indignait, car elle masquait la mienne.

— Il me tuera s'il apprend que j'ai parlé, bafouillait-elle, tremblante et apeurée par l'idée.

En plus, il battait Maman. Pauvre mec, pourri. Salaud. Lui, il disparut de nouveau pendant deux ans. Recherché par toutes les polices, je le suppose protégé. Un de ses complices peu scrupuleux, interpellé à la suite d'un attentat a révélé son identité. Je sais maintenant qu'il officie pour le compte de l'I.R.A[2]. Pourtant, de nationalité française, il méprise la religion. Mercantile, il agit uniquement pour l'argent. Il devint mon obsession, son image me hantait. Le souvenir de sa violence me révulsait. Je finis par le nommer « le mec de trop », refoulant ainsi ma pesante filiation avec une abjection profonde. Hélas, mes recherches ne donnent rien et je n'ai pas de moyens. J'abandonne, fatigué. Pourtant, je le sais, je l'aurai. Un an plus tard, un soir, Maman s'est envolée. Pour libérer sa douleur où plutôt pour ne plus l'affronter, dans ses veines elle a injecté tellement d'héroïne que son cœur a implosé. Je n'ai pas pleuré. Bien plus tard, tristement, mon indifférence face au décès de Maman et mon absence à son enterrement m'affectèrent. Je fus bouleversé par ma propre méchanceté. Des lueurs récurrentes honorant son image m’apparaissaient constamment me rappelant mon insensibilité malsaine. Au lieu de me libérer de la tyrannie cynique de ma mère, je braillais mon déficit en amour maternel et me remémorais les sévices reçus. Mon comportement vengeur initie dans mon esprit une débauche affligeante de regrets et d'émois. Digérant ma bêtise je conclus tardivement que ce manque d'affection que je revendiquais ne pouvait uniquement être supporté par ma pauvre Maman. Expiant mes vanités et mon agressivité adolescente je reconnus fébrile que mon introversion et mes observations sournoises n'étaient pas innocentes. Insidieuses et malveillantes, mes réflexions contribuaient à maintenir le râle dépressif qui habitait ma mère. Firdget si fragile, dans ce contexte violent, ne pouvait pas faire face et adoptait une conduite assurant sa survie, me mettant à l'écart pour me protéger. Ce constat tragique érigea en moi une stèle pathétique de regrets acérés par ma culpabilité.

Laminé.

Boulots pourris, et déjà aigri, les somnifères du soir font le désespoir de mes vitamines des matins sans entrain. Mes pensées velléitaires torturent mes journées et me volent mes nuits. Le chagrin m'exaspère, la douleur m'éviscère. Je ne contrôle plus rien et comprends simplement que la vie m'indiffère, mais surtout que la mienne, sans saveur, ressemble à un ulcère douloureux et poisseux. Les années passent, terribles, sans traces, indécises. Un enchaînement indescriptible d'un quotidien sans attrait au lendemain incertain. Je traîne mon errance ponctuée de rencontres éphémères anodines, de taudis en squats sordides. La déchéance m'entraîne vers les abysses infects et crasseux des bas-fonds. Déraciné et à la recherche de mon identité je bafoue mon intégrité. Ma débâcle psychologique a peu à peu flétri mon physique. Plus personne pour me regarder et moi, il y a fort longtemps que je ne veux plus me voir. Afin de subsister et payer mes doses, ne pouvant travailler j'organise des larcins de petite envergure. Mes cibles le plus souvent s'orientent vers les grands-mères usées et sans défense. Puis, l'inéluctable escalade me conduit vers la glissade. L'enfer m'attend, patient. L'horreur survint un soir, non, c’était un après-midi ! À moins qu’il ne s’agisse d’une matinée enveloppée de brumes d’artifices, du genre une nuit sans réplique, une saison abrutie trinquant à ma détresse, soupirant mon énième mois de stress et me facturant mes maladresses. En fait, je ne sais plus ! J’avais beaucoup bu ! Et je rumine dans ma chambre. Elle se situe dans l'antichambre de l’humiliation et de l’horreur, simplement posée dans une charmante ville de l’Ulster, décorée de grilles et de matons. J’habite maintenant à la prison. Si je suis là évidemment : l’homme en robe sombre m’a condamné. Car j’ai glissé me trompant de verbe, j’ai escaladé une échelle sans barreaux. Les échardes acérées de la justice, destructrices, transpercent mes phalanges et me rappellent la chemise blanche que je portais, fier de mon importance, juste avant de tomber. J’ai braqué une banque. Comme une ordure, sans couilles, j’ai tiré. Vachement facile. Fabrice Camard avait vingt-neuf ans, Papa de deux enfants. Serviteur affable et sans envergure, timide et apeuré, il est mort pour s'être levé, tentant de quitter son humble guichet. À trois reprises mon arme a craché des balles de deuil sur l'employé au regard hébété. Depuis ce geste impardonnable, jour après jour je vomis mes regrets, hurlant dans mon cachot la douleur des fillettes. Mélody a quatre ans, sa sœur, Thiofène, fait ses premiers pas. Grâce à moi, elles ne verront jamais plus leur Papa. La pauvre Maman qui lacère mes nuits emprisonnant ma conscience se prénomme Andy. Pour cette brune d’opale à qui j’ai ôté un avenir normal, je veux lui prouver en me suicidant que mon erreur, ce meurtre, c’est à moi de le porter. Incapable de récupérer les balles que j’ai lâchées, Mélody et Thiofène, je ne pourrai pas me faire pardonner d’avoir gommé le regard de votre père. Mon avenir envenime mon âme en sang de vipère. Ma honte me gronde et les gardiens me rappellent sans cesse votre orphelinat. Pour une simple déroute, j’ai brûlé le cœur de votre mère, je regrette. Irréparable. Mieux vaut mourir que de supporter une vie les soupirs de ces enfants. Désormais sur cette planète deux mecs de trop doivent disparaître, je serai leur bourreau, la faucheuse du diable. Les Divaret doivent mourir afin d'acquitter leur tribut insolvable.

Obsédé par l'idée d'appliquer rapidement ma sentence suprême, je m'évertue sans cesse à trouver une idée afin de m'évader pour retrouver mon père. L'enfermement a des côtés pervers, car ces longs mois derrière les barreaux m'ont redonné une certaine vitalité renforçant ma détermination pour m'échapper. Omniprésentes, mes réflexions m'entraînent vers des méandres compliqués et parfois audacieux. Je me surprends parfois à élaborer des plans plus insensés que le plus extravagant des scénaristes de films d'action pourrait imaginer. À chaque nouvelle idée, j'étudie les risques, les chances de réussite. J'approfondis l'étude de tous les paramètres et évalue le potentiel de réussite de passage pour chaque obstacle sur une échelle de pourcentage que j'ai mis au point. Mon calcul consiste à additionner des notes que j'octroie à chaque difficulté, d'une à dix, le dix représentant un problème nul. L'ensemble de ces notes cumulées puis converties en pourcentages, doit être supérieur ou égal à 90 %. Les 10 % restants étant attribués à la chance qui me semble être un élément indispensable pour réussir une évasion de cette forteresse pénitentiaire. Et chanceux je dois l’être, juste une fois. Car dans ma chienne d'existence jamais une once de veine ne s’est présentée pour me soutenir. Lorsque mon nouveau plan est élaboré, je fais les comptes. Hélas ! depuis quatre longs mois, depuis ma décision, aucun des stratagèmes que j'ai pu mettre au point n'a pu atteindre ces fameux 90 % ! Je perds patience. Les semaines s'étirent péniblement vers un printemps sans odeur. Je ne sors qu’obligé de ma cellule et uniquement pour les fouilles hebdomadaires. Je refuse promenades, sports et petits boulots volontaires. Mon univers de sept mètres carrés m'étouffe dans le nuage tabagique permanent et entretenu par mes soixante Golden Grave fumées jour et nuit. Je pleure fréquemment, comme un enfant inconsolé, aux sanglots identiques. Bramant les frustrations enfouies dans mes viscères, les sévices endurés lors de ma petite enfance ressurgissent, pathétiques. Ces pervers malades affublés de soutanes prodiguant des caresses toujours plus infâmes emportant dans leurs doigts et parfois dans leurs gorges le sirop de la honte. Je les entends toujours menaçant d'appliquer la sentence, s'il me venait l'idée de trouver anormaux ces gestes de satyres corrompant mon esprit, édulcorant ma haine.

Émasculé.

Des flashs virtuels me rappellent trop souvent le visage des deux fillettes orphelines aperçues dans les couloirs tapissés de douleurs des locaux feutrés de la police criminelle. Le martyre supporté par les malheureuses gamines, anéanties par l'abandon involontaire de leur Papa m'exaspère. Puis, le portrait hideux et foudroyant de violence de mon père apparaît. Il me torture de chagrin et j'agonise d'impuissance ; expectorant mon dégoût. Ma paranoïa excite mes sens et mon cerveau exhume l'image de cet oppresseur et le transforme en meurtrier sadique, ayant sauvagement assassiné de sang-froid le petit banquier. Mon imagination esquisse son rictus cruel et me donne la nausée. J'entends aussi Maman qui, de son paradis, approuve mes pensées. Emmitouflée dans un linceul sombre et maussade, elle m'apostrophe souvent pour m'ordonner d'aller éradiquer mon père avant de me supprimer. Étriqué dans ma cellule et noyé dans la fumée, ma rationalité s'effrite et je perds la notion de mon identité. Peu à peu mon père se confond avec ma personnalité et ses comportements se mêlent à ma propre individualité. Je ne sais plus lequel des deux criminels doit expier ses actes, mais je reste motivé pour aller effectuer cette tâche salvatrice. Je dois m'échapper et enrôler la chance pour m'envoler. Emporté par mes délires, épuisé après des semaines de veilles, une léthargie profonde m'emporta, lascive, d'une légèreté sensuelle. Durant quatre jours, je n’entrouvrais les yeux uniquement qu'à l'occasion du passage des matons, rassurant leur mission et m'évitant ainsi le piège de l'infirmerie. Je ne rêvais pas, les cauchemars qui torpillaient habituellement mon sommeil explosaient en myriades colorées et vaporeuses. La somnolence entretenue me procura une sagesse sereine jamais approchée. Avoisinant la tranquillité, mon réveil paisible m'étonna. Placide, vague et indécis entre l'idée de me rendormir ou de me réveiller, les paupières mi-closes, je distingue vaguement un vieux calendrier plaqué au pied de ma paillasse. Écorné, l'almanach présentait une spirale tordue et rouillée. Les nombreux feuilletages, témoins d'années d'enfermement, avaient ôté l'encre originelle sur les deux tiers des pages. Détendant mes membres engourdis, je serre fermement mes paupières ankylosées. La torpeur consommée, je déplie lentement les rideaux de mes yeux. Mon intellect m'insulte face au calendrier. Des larmes de sommeil perlent aux commissures de mon émoi et se mêlent aux volutes de fumée latentes de mes Golden passées. Le calendrier arguant les mérites de quelques pompiers d'une bourgade effacée me révèle d'une manière instantanée le chemin pour m'évader ! Enfin ! Je vais trouver la paix ! Me sauver, le tuer et mourir pour enfin m'échapper. Fuir mes carences, mes atrophies et mes extravagances de vie décalée, étrange et ratée, anémiée par la souffrance et la nonchalance de mes parents, j'aspire à sortir de ma propre histoire.

Sauvé.

Le calendrier glorieux m'interpelle, je ne peux le quitter. Un sourire respectueux inspire mes lèvres, comme pour remercier ces fidèles soldats aux moustaches ancestrales. Flanqués d'uniformes de parade ils exhibent avec fierté leur tacot-citerne d'un autre âge. Ce camion rutilant, ventru de ses tonnes d'eau, fait naître en moi une jubilation suprême. Un ricanement joyeux jaillit de mes entrailles, ricochant sans délai sur les murs crasseux de ma geôle insalubre puis se meurt mollement dans les confins des couloirs de ronde. Cette allégresse soutenue mêlée de rires brefs et de hoquets de larmes dura de longues minutes, peut-être même des heures. La notion de temps fut inexistante pendant cette alternance de comas et d'excitations renouvelées. Puis, l'exaltation s'estompa, laissant imprimées dans mon corps une émouvante sensation, une impression de délivrance empreinte d'assurance. Les préludes confus du plan qui me dirigera vers la liberté germent dans mon esprit. De multiples combinaisons jaillissent et s'amalgament, s'entrelacent puis se désassemblent. Mon esprit prolixe me déconcerte par son effervescence et je dois me raisonner pour enfin maîtriser une réflexion objective. La première difficulté consistant à poser de manière rationnelle ce projet tumultueux surgit de mon imaginaire. Retenant ma fébrilité, je soumets immédiatement mon idée globale à mon système d'évaluation. Je côte sévèrement les critères me semblant les plus à risques. Comme pour mes précédents projets, mon intransigeance reste inébranlable. Ma résolution me permet d'appréhender objectivement les passages difficiles et de noter chacun d'eux avec le discernement logique d'un vieux professeur d'université. Je griffonne quelques chiffres dans un journal froissé, oublié sur la vieille planche qui fait office de table dans mes sept mètres carrés. Je me cale sur le tabouret boiteux et noircis les marges d'un Daily Ulster News du mois dernier, dont la manchette déclame une fois encore les attentats meurtriers perpétrés par l’I.R.A. La photo accrocheuse et sanglante de la une révèle un paysage de guerre aux corps mutilés gisants dans les gravats d'un immeuble éventré du centre de Belfast. Les commentaires hostiles du journaliste, encadrant l'image sanglante, exhortent les autorités laxistes à intervenir, pour faire cesser le carnage. Grâce à ce quotidien d'ailleurs, j'appris avec rage que l'évasion d'un ressortissant français membre de l'organisation terroriste fut une réussite. Ce détenu, dont le patronyme n'était pas mentionné, et décrit comme extrêmement dangereux, put prendre la fuite au prix de nombreux risques à l’occasion d'un transfert. La police sur les dents restant bredouille à ce jour agaçait les bonnes familles avides de faits divers aux dires du chroniqueur. Cette information m'avait fait bondir. Il s'agissait sans aucun doute du « mec de trop ». La colère impulsive passée, cette nouvelle me ravit : il me sera plus aisé de le retrouver et de le supprimer à l'extérieur plutôt qu'incarcéré. Ressassant les obstacles comme autant de barrières dressées, empêcheuses de liberté, je pointe du stylo chacune des notes attribuées. Une espérance malicieuse me réconforte à l'énumération des notes qui se révèlent toutes positives. J'effectue aussitôt la conversion en pourcentage.

Impatient.