Accordements - Elisabeth Groelly - E-Book

Accordements E-Book

Elisabeth Groelly

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Beschreibung

Cinq générations se rencontrent et discutent d'une époque où l'Europe n'était pas encore celle que l'on connait aujourd'hui.

La toile de fond : les premiers fronts de 1914. Les hommes se sont entremêlés dans l’horreur que l’on sait. Le lecteur va pourtant retenir la petite musique aigrelette de cette danse d’un soir, car son écho résonne encore sur les années.
Se profile un autre souvenir, celui d’une aquarelle… Alors va se livrer une histoire étrange, un récit fait de douceur, comme peut l’être la vie, parfois. Comme le sont, peut-être, les vraies rencontres. Si le front est présent en filigrane, le texte, lancinant, est centré sur cinq générations de personnages qui vont se parler. Plutôt une conversation lente et pudique où le premier interrogera patiemment le deuxième ; lequel se retournera vers lui pour l’aider ; quant au dernier, aura-t-il, lui, attendu les deux autres ?
La voix fédératrice de la préface ainsi que celle, plus insistante, de la narration, interpellent le lecteur jusqu’au dénouement d’une quête qui ne laissera pas indifférent. Aux balbutiements d’une Europe en construction, le souci pressant de réunir les hommes est donc devenu nécessaire. Enfin !

Un roman qui interpelle et ne vous laissera pas indifférent !

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Seitenzahl: 134

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Élisabeth Fabre Groelly

Accordements

Une valse en trois temps

Récit historique

ISBN : 979-10-388-0159-2

Collection : Hors-Temps

ISSN : 2111-6512

Dépôt légal : juin 2021

© couverture Ex Æquo

© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

Éditions Ex Æquo

AVANT PROPOS

Ceci est un récit de fiction qui choisit l’Histoire comme toile de fond ; qui veut parler aussi de l’histoire véritable d’hommes qui la traversent inexorablement.

Si les personnages du récit sont une création littéraire, les soldats de la guerre, les vrais, ceux qui vivent sous d’autres noms ici, resteront inscrits dans notre pensée. Comme le seront aussi désormais cette aquarelle, Le piano de Brégy et son auteur Georges Bruyer, soldat sur le front de septembre 1914.

À la mémoire de Antoine Gide et de Marius Fabre,mes deux poilus de grands-pères.

Mais aussi, à la mémoire d’Arthur Stanners, soldat britannique et inlassable conteur.

Et toujours, à la mémoire du soldat inconnudont on se souviendra qu’un jouril a été un homme…

La génération qui a subi se tait.

La seconde supporte ce silence.

PRÉFACE DE CLARA

Boris Cyrulnik dit qu’après une crise, on repart comme avant, mais qu’après une catastrophe, on trouve d’autres voies. Les guerres et le coronavirus furent des catastrophes…

Je suis née fille avec le prénom Clara. J’ai 27 ans.

Pas mariée du tout, mais pas pie-grièche ni vieille pie non plus.

J’ai terminé ma thèse sur Bach, rien d’original. « Où peuvent te mener des études de musicologie ? » C’était ce que j’entendais autour de moi. Je serai professeur à vie. Mais je l’ai choisi et mon rôle d’éducateur me convient.

J’enseigne le hautbois au conservatoire. Au-dehors, je donne aussi des cours d’accordéon, car on l’oublie trop, cet instrument qui sait parler de toutes les souffrances des hommes, ils en ont tant. Un compagnon de joie qui aime les fêtes aussi.

J’ai l’espoir en moi, mais sur moi, je n’ajouterai rien d’autre sauf peut-être que je suis sortie vivante de l’épreuve du Coronavirus version 2020, grâce à l’enfermement.

J’ai bien dit enfermement.

J’ai arrêté alors, comme le plus grand nombre, toutes mes activités et j’ai commencé à vivre dans la maison de ma grand-mère, celle d’ici qui m’a élevée. Revoyez les sens du verbe élever et vous comprendrez…

Une grande maison, qui regarde au sud et qui a été posée dans un jardin immense et boisé, lequel jardin surplombe une plaine et sait voir au-delà d’elle, les collines et les rochers du Pilon du Roy qui ferment le paysage.

Une ancienne ferme de famille, qu’on laissait fermée, alors je l’ai investie dans ce temps d’arrêt total de toutes les activités qui, par intermittence, dura des mois.

Ma grand-mère m’avait appris à vivre de peu, à réduire les exigences d’un monde qui nous impose des diktats qui s’infiltrent en nous, malgré nous. J’ai vécu ce temps de l’année 2020 en autarcie complète. Mes parents ont continué leur vie de cloportes et c’est mon frère qui, tout ce temps de « non-vie » — c’est son mot à lui, qui enrageait devant la situation — me déposait ce qu’il me fallait pour ma semaine, derrière le portail qui grince depuis toujours, parce que personne ne veut le lubrifier ; le fer couine et sa plainte m’annonce la vie du dehors. Mes parents me téléphonaient, assez souvent, mes cousins aussi, juste pour vérifier si je ne me laissais pas aller. Ma sœur, elle, se protégeait en vase clos, avec, en elle, la peur de tout et de tous depuis longtemps.

La maison de la mère de ma mère a des caves en terre battue, une citerne qui me faisait peur, enfant : « Ne t’approche jamais, c’est un grand trou plein d’eau d’où tu ne pourras pas ressortir ! » C’est ce qu’on me disait. Puis j’ai grandi, je suis allée voir du côté de la citerne… Grand-mère me montrait ce qu’il fallait faire de temps en temps ; laisser tomber le grand seau en fer très lourd jusqu’au fond, puis le faire remonter plein d’eau, plusieurs fois et rejeter l’eau « pour que la toile ne se forme pas. Ne le fais jamais seule, que si tu tombais… » La citerne était en forme de puits et l’eau se répandait, dans un bassin, je crois, sous la dalle de la cave ; il y avait de la bonne eau de pluie, claire, pas souillée. Il fallait en ajouter l’été, de l’eau, car elle s’évaporait. Je l’avais toujours bue, les anciens la buvaient et ils n’étaient pas malades, moi non plus. J’ai cessé de le faire au mois de mars 2020, car les nouvelles étaient effroyables, il fallait prendre des précautions partout et en tous lieux.

L’enfermement dans la maison de ma grand-mère était supportable. Elle était partie pour toujours, ma grand-mère, pas la maison, en 2017, et c’est à moi que, longtemps avant sa fin, elle avait demandé de trier, classer, choisir ou jeter ses affaires, le jour où elle ne serait plus là ; à ma sœur et à moi, à ma cousine si elle le voulait. Mais les filles n’avaient pas souhaité le faire pour des raisons qui n’en étaient pas ; quant à mon frère, il s’en fichait un peu, de toutes les vieilleries des anciens. J’avais donc commencé, seule, cette tâche terrible de l’héritage de ceux que nous avons chéris.

Je reviens sur l’enfermement, car c’est un état que Grand-mère elle-même avait connu et plutôt bien ; ses « retraites monastiques », c’était son expression… Une démarche qui lui attirait des remarques moqueuses de sa famille ou des grimaces critiques de ses amies… Une année, elle partait… À Bose, dans le Piémont italien, une autre fois, c’était Venise, à San Francesco, sur une île de la lagune{1}, ou, plus près, chez les Trappistines de Blauvac ; rien ni personne ne pouvait l’arrêter… Enfermement voulu, confinement cependant ; face à elle-même, à ne plus parler pendant des jours sauf avec la sœur hôtelière ou le moine des retraitants. Elle s’y habituait. Si elle priait ? Je dirais que non, pour le souvenir que je garde de l’aïeule, du sens critique aigu qui était le sien devant les croyances des hommes.

— Mais tu faisais quoi, enfermée et pourquoi tu voulais t’éloigner de nous ?

Ce n’était pas ma question, mais celle de ma mère agacée de ne pouvoir comprendre son choix. Enfermée, ne jouissant de rien, comme une moniale en clôture, comme celles, uniformes silhouettes voilées, qu’elle apercevait le soir, à Complies. Laconique, elle répondait :

— La pensée seule et toutes les possibilités inépuisables qui en découlent pourvu que le silence soit avec toi.

Trier les affaires et les documents d’une vie, et en plus qui ne nous appartiennent pas, n’est pas une chose facile. Mais, j’avais le temps dans cette période de confinement extrême et aussi la volonté de continuer ce long travail entrepris dès la fin 2017, volonté doublée d’une bonne dose de curiosité ; je devais bien à ma grand-mère cet effort qui, finalement, n’en fut pas un… car je l’aimais, cette vieille originale.

On l’appelait Zabé, pour Isabelle sur l’état civil, un prénom qu’elle n’aimait pas. Zabé avait un côté caprin disait son père parce qu’elle ne suivait aucune règle dictée par autrui et n’obéissait à personne, surtout pas à lui. Ses amis l’appelaient aussi Bé (les hommes surtout) ou Isobel, qui lui venait de ses amis anglais. Je l’ai appelée Zabé tout de suite, une entente immédiate entre nous, en somme, car de moi, elle acceptait tout plus volontiers.

Quand on ne cherche pas, on découvre forcément des objets ou des documents étranges. Dans la maison de Zabé, quand il a fallu se décider à le faire, j’avais vidé, trié, classé, jeté, même si je n’aimais pas ce débarras post-mortem. Trouvé aussi… Ah, là, dans les trois caves en terre battue, il y avait matière… J’y ai remué, déplacé, replacé, mis de côté des caisses et des cartables, des cartons à dessins et des cartons tout court, puis des photos, certaines commentées, heureusement ; des lettres qui mettraient, bout à bout, une bonne année pour être assimilées et reliées aux photos retrouvées. J’ai procédé à ce travail de fourmi, quand j’avais un peu de temps, depuis la disparition de ma grand-mère. Encore et encore. Dans la pénombre des caves de Zabé, je me suis armée de patience courageuse pour affronter à nouveau le passé des miens, mais pas seulement le passé de ceux-là ; d’autres femmes, d’autres hommes s’étaient débattus comme je le faisais moi-même, évoluant dans des époques troublées, bouleversées et qui laisseraient des marques.

Les photos de ces temps anciens, à la charnière des dix-neuvième et vingtième siècles et jusqu’après la Deuxième Guerre, montraient des visages lisses qui ne pensaient pas, qui ne souffraient pas, qui ne pleuraient pas, qui ne déparlaient pas… Pourtant ils pouvaient avoir dénoncé, trahi, ces individus que je ne connaissais pas ; tué peut-être, mais rien de leurs bassesses ne transparaissait sur les visages et les corps des photos. C’est comme ça, la généalogie. Je ne saurai jamais que très peu de choses sur la vie de la plupart d’entre eux. Par exemple, sur celui qui fait le geste avec le bras tendu, est-il de la milice de Vichy ou tient-il un pistolet ? Sa main n’apparaît pas sur la photo. Et sur ces deux-là qui se cherchent du regard au-dessus de la mêlée d’un repas du dimanche, sont-ils déjà amants ? Et encore sur ce petit garçon qui revient sur toutes les photos de l’enveloppe jaune avec, dessus, la graphie de ma grand-mère ?...

Bédarieux, ne pas séparer les photos, s’il vous plaît !

D’elle, confectionnés de ses mains, il restait des albums, nombreux jusqu’à ma naissance ; après, elle s’était détournée de ses photos de papier, bien classées pourtant, absorbée qu’elle était, dans la dernière partie de sa vie, par la facilité du numérique qui les avait remplacées et qui lui plaisait.

Je m’étais d’abord colletée avec ses carnets, des dizaines de cahiers de brouillon, tous écrits au crayon gras ; la mine de plomb nue vaut bien une plume d’encre, car, à la gomme, ça ne s’efface plus, essayez donc ; il reste la trace bien visible de ce qui a été écrit, comme une gravure.

Les cahiers, datés à chaque ligne, parlaient souvent de personnages politiques et du monde, de ceux, ensuite, qui faisaient son décor habituel et de chacun de nous, personnes de sa famille ; figuraient ses remarques objectives qui glissaient vite, par le trait appuyé, vers la dérision ; une saison, un fait divers, une décision municipale… Son jugement portait sur tout, en formules caustiques, en portraits au scalpel, en poèmes courts à la Voltaire qui égratignait Fréron{2}… Pas aigre du tout, pourtant, la vieille dame qui ne l’avait pas toujours été, vieille, mais un rapace au regard acéré, ça oui.

Ce qui fait l’objet de ce récit ce sont les deux grands cahiers ficelés avec du raphia dédoublé.

De longs carnets noirs de comptabilité, épais comme si la vie des comptes devait durer pour les siècles et les siècles, mais pas faits du tout pour l’écriture. Récupération dans les documents d’un grand-oncle bijoutier. Ma grand-mère était têtue, elle avait des choses à raconter ; elle les avait adoptés, ces cahiers inconfortables où elle pouvait écrire très gros, sur les pages de comptes de l’ancien qu’elle n’avait pas arrachées. Elle avait raturé la première page, plusieurs fois ; des mots dans des titres fantaisistes. Le dernier s’appelait Accordementset, au-dessous, en tout petit, trois sous-titres : Polka, Pas de deuxet aussi Une Valse à trois temps. Elle a finalement choisi le dernier en hésitant sur le à trois temps ou en trois temps ; aucun n’était barré, j’ai pris la liberté de maintenir le second.

À sa mort, devant l’ampleur du travail de tri qui allait être le mien dans les caves, j’étais tombée sur ces carnets. À l’intérieur, un récit que j’avais lu alors avec émotion, et que j’avais aujourd’hui le temps de relire, après avoir mené moi-même un travail de recherches et de déplacements, car le texte de Zabé m’avait incitée à le faire. Le contenu de cette quête personnelle, je l’ai glissé à la fin du récit de ma grand-mère, en postface.

Le voici donc, ce texte, qu’elle raconte au fil de ces deux cahiers noirs ; il est intact, avec ses ratures à elle, ses rages, ses pages barrées d’une croix ; il est comme elle l’a écrit elle-même. De la véracité des faits, ne doutez pas ; j’ai vérifié la plupart des éléments mentionnés ; ils sont justes. Il y a le récit qui, basé sur le souvenir, peut être faillible, mais l’Histoire, elle, vous dira que ma grand-mère n’affabulait pas. Il reste, en Angleterre, une vieille dame délicieuse au grand âge, qui m’a raconté assez fidèlement, ce que Accordements nous livre. Elle est concernée d’une certaine manière par les faits, que Zabé mentionne dans son récit...

Il fallait, pour pouvoir, éventuellement, proposer ce manuscrit à un éditeur, définir son contenu après le titre. Roman ou récit ? Le second m’est apparu plus juste pour son aspect linéaire et parce que l’histoire des hommes dans la guerre est factuelle ; l’intervention de la fiction est limitée aux personnages.

Les histoires racontées ressemblent presque à des secrets de famille, mais, de secret, pour Zabé, il ne devait jamais en exister aucun. Elle parlait moins d’elle que de ces hommes qu’elle avait connus et, pour deux d’entre eux, chéris, à des époques de sa vie. Pourtant, ni la famille ni elle-même ne m’ont jamais rien raconté de ces événements consignés à l’écrit. La trace d’un passé, qui aurait sûrement disparu sans cette demande-supplique de Zabé de faire le tri de ses affaires après sa mort.

Ce temps de confinement, qui a été le nôtre en 2020, m’a permis de porter au grand jour, plus que des éléments de vie, des moments vécus de notre Histoire commune.

Clara Feuillade, janvier 2021

AVERTISSEMENT

Ceci n’est pas un autre texte sur la Première Guerre. Non…

S’il l’est, je me serais trompée.

Plutôt un sursaut de vie dans ce que fut l’enfer que nous savons. Presque un détail joli, sauf que c’était la guerre et qu’elle en était à ses débuts.

Au prochain siècle, dans quelques années en somme, en 2014 et encore après, il y aura des commémorations importantes autour de la Grande Guerre, et puis on n’en parlera plus, de longtemps, peut-être plus jamais, sauf si l’on est spécialiste de l’époque, historien ou étudiant en histoire. Les guerres, les combats et la mort sous les armes déployées se sont banalisés ; et, même si l’on veut savoir les faits et les conséquences, cela sera oublié dans le temps suivant. L’on s’en détournera, agacé…

Encore la guerre… Continuent à me dire même ceux de ma génération, nés pourtant pendant le dernier conflit mondial ou juste après.

Ce n’est plus tendance du tout d’écrire sur le sujet, même si les guerres sont à répétition depuis.

Ensuite, je dirais que j’ai souvent entendu la phrase Une fille, qu’est-ce que ça peut comprendre de la guerre ? Alors, patiemment, on la transforme en garçon, la petite-fille, et la guerre, elle, en histoire à rebondissements à raconter aux enfants. C’est comme ça que filles et garçons s’en souviennent.

Obstinée, il me plaît donc de raconter une histoire à hauteur d’hommes et de mettre l’accent sur des détails qui les concernent et me concernent aussi. Et sur quelques hommes, pas célèbres du tout.

Des hommes tout de même… C’est aussi cela notre Histoire.