Actes de propriété - Francine Belaisch Scemama - E-Book

Actes de propriété E-Book

Francine Belaisch Scemama

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Beschreibung

Née en Tunisie, au moment de la seconde guerre mondiale, dans une famille de notables juifs, l’auteure a vécu sa jeunesse dans l’environnement exceptionnel de ce pays, à une période où, malgré les tensions, la population diversifiée partageait son quotidien sans murs religieux ou ethniques. A travers les maisons qu’elle a habitées, qui l’ont construite et qui l’habitent toujours, l’auteure reconstruit la vie chaleureuse et ouverte des habitants de différentes origines peuplant la Tunisie et évoque leur histoire depuis le Protectorat jusqu’à l’Indépendance et à l’installation dans le Paris tant aimé. Française juive, sa famille d’avocats lui a appris à appliquer les engagements et les valeurs de la République et parmi elles l’amour de la diversité. Avec humour et connaissances, elle nous fait parcourir les origines plurielles de ses ancêtres, ibériques, juifs d’Orient, caïds dans les finances du Bey, puis, devenus Français, avocats engagés dans la défense des droits de l’homme et acteurs de l’Indépendance.

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Seitenzahl: 389

Veröffentlichungsjahr: 2016

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« Notre âme est une demeure. Et en nous souvenant des ‘maisons’, des ‘chambres’, nous apprenons à ‘demeurer’ en nous-mêmes. On le voit dès maintenant, les images des maisons marchent dans les deux sens : elles sont en nous autant que nous sommes en elles. »

Gaston BACHELARD. La poétique de l’espace, PUF 1957

Pour qu’il reste une trace des miens et des maisons antérieures de Tunisie qui m’habitent encore.

REMERCIEMENTS

Jamais je ne serais passée à l’acte sans la réaction d’Agnès sur le premier brouillon ; ses suggestions, son appui ont été primordiaux.

Merci à Anne et Gilbert pour leur relecture attentive et compétente sur l’écriture et le style.

David, tu as attendu le moment où j’étais perdue devant les exigences insurmontables de l’édition pour prendre l’initiative avec ta compétence et ton calme. Et tu portes la responsabilité de la couverture.

Il était aussi indispensable d’avoir les remarques d’un historien et d’un généalogiste, merci Claude Nataf, merci Gilles Boulu, vous m’avez inspirée.

Merci aussi au cousin André Belaïsch et à la cousine Sylvie Benattar pour leur mémoire des temps tunisiens.

Samuel et Rafael, déjà vous nous donnez le bonheur d’être intéressés par votre filiation diversifiée, n’oubliez pas nos traces.

Enfin je sais ce que je dois à toutes et tous les amis qui, tout au long de ce chemin inconnu, ont cru en moi et m’ont soutenue.

Sommaire

Introduction

Chapitre 1 : La Maison de la Rue de CONSTANTINE

Chapitre 2 : La maison de l’avenue JULES FERRY

Chapitre 3 : La Goulette des Castro

Et Alors ?

Introduction

Filiation et maisons

Dans cette villa de « La Goulette-2 », nous sommes parvenus, cet été-là, à la fin du 20ème siècle, à nous retrouver tous réunis contre toute vraisemblance. Nous ? Une petite famille nucléaire à la française, un couple avec sa filiation, attaché aux souvenirs familiaux de son enfance dans le protectorat français de Tunisie, dans le petit village balnéaire du même nom près de Tunis.

Après les expropriations, l’exil de la Tunisie, les errances d’été, nous retrouver sur le bassin d’Arcachon dans une charmante villa surnommée La Goulette in memoriam, près de la plage, est un cadeau imprévisible pour les trois générations dont la dernière n’a jamais mis les pieds en Tunisie.

Climat idéal pour partager de simples joies estivales, grasse matinée, yoga, brunch sans début ni fin aux tartines de miel et confitures, musiques, livres, aller et retours à la plage pour des bains délicieusement rafraichissants (même frais souvent) et pour des bavardages sous le parasol, grillades sur sarments de vigne… La paresse, quel délice productif ! Un temps pour le lâcher prise, le détachement, la reconstruction et les échanges sans conséquence que nous pratiquons sans avarice avec un sentiment de luxe indescriptible, en dehors des occupations de tout ordre, toutes aussi nécessaires et suffisantes dans les apparences. Pour les grands, rupture avec les mois d’accomplissement et d’engagement dans leurs métiers, intenses quels que soient les risques de burnout ; pour les plus jeunes, libération des horaires contraints par l’école, de leurs corps dans le courant de la marée, et plongée structurante dans le noyau familial et amical… Même cuisiner de temps en temps devient un jeu partagé, favorable à la créativité solidaire. Pour nous, devenus les ancêtres depuis la mort des parents, notre année très chargée de retraités actifs aboutit aussi à cette pause, exquise sous tous ses aspects.

Climat favorable aussi à la méditation, activité encore plus productive dans un environnement bienveillant, une nature en conjonction parfaite avec les humains, une plongée affective et sensorielle restauratrice et un besoin de faire le point sans angoisse. La preuve est-elle faite ? Pouvons-nous être bien ensemble dans le confort des egos pacifiés ou intériorisés ? Le temps des maisons antérieures de Tunisie, nettoyé de ses tensions, s’est-il transporté comme par une marée méditerranéenne dans cette Goulette arcachonnaise ?

Dire qu’au début de ma retraite, ma vie, auparavant remplie d’actes complètement emboités par le travail, les enfants, le couple, la gestion courante, ne comprit pas la rupture. Aussi je la crus être une continuation de ma vie d’adulte parisienne, pleine de bruits, de fureurs, de monde et de gloires éphémères. Au lieu de la vider, j’y ajoutais le rattrapage de tout ce que je n’avais pas pu réaliser encore : connaître, être utile, cultiver le lien familial mais aussi profiter de toutes les facilités parisiennes d’accès à la culture, et des amis choisis depuis mon intégration dans la France métropolitaine.

En fait, je me suis trouvée plus surchargée qu’avant, doutant sans comprendre : que se passait-il ? Sans doute une nouvelle durée du temps ou un ralentissement de mon rythme ? Confrontation pratique avec la relativité ? Boulimie de tout goûter avant le terme ?

Culpabilisée d’avoir géré imparfaitement mes responsabilités familiales en raison de mon travail professionnel, choisi mais dévorant, je me voyais déjà devenir, comme la plupart des femmes en Tunisie, « la nonna » dévouée d’une famille nombreuse méditerranéenne mais je me voyais aussi profiter sans avarice des opportunités culturelles et relationnelles de Paris, comme si, sur ce thème aussi, les temps contemporains étaient identiques à ceux d’avant.

Ces erreurs dans l’organisation de ma 3ème vie ont été à l’origine de flottement et d’insatisfaction pendant quelques années.

Curieusement, ce fut l’une des rares périodes où je fus aussi peu lucide voire même malhonnête, défendant mordicus en moi-même, malgré quelques conseils amicaux, mon agitation, un surdosage d’actions et d’affectivité, des attentes irréalistes et des priorités incompatibles, des visions fausses de mes capacités et de la gestion du temps. Moi qui me croyais contrôlée !

De tous les côtés me sont arrivés des messages d’erreurs que je mis un temps fou à accepter et intégrer.

Personne dans la famille n’attendait de moi un rôle central et une proximité protectrice. Nos enfants étaient habitués à une certaine distance liée à mon implication dans mon travail et à leurs séjours à l’étranger, et avec l’âge, si leur amour pour moi restait au zénith, ils vivaient leur propre vie à leur rythme et à leur tour s’investissaient avec succès dans leur travail. Mon mari sut mieux gérer la période et il remplaça intelligemment l’exercice de la pédiatrie à temps plus que plein par l’expertise judiciaire et de nouvelles études d’histoire, de littérature et de philosophie à la Sorbonne et au Collège de France ; mais plus sage que moi, il n’avait pas l’envie d’être un pater familias centripète, voulant profiter du temps libéré pour notre vie de couple et amicale. Certes les petits enfants m’apportaient plus de joies que je n’en rêvais mais je réalisais qu’ils étaient les enfants de leurs parents qui les élevaient et que mon rôle était de leur donner, avec un amour stable et indéfectible, des racines solides dans l’existence, quels que soient les choix éducationnels de leurs parents.

Mais des erreurs peuvent conduire à l’amélioration des performances. J’ai compris que me trouver et passer du temps avec moi était une sorte d’obligation ardente avant le point final. Et que cela supposait prendre du temps et lâcher prise dans une quasi-paresse qui demande au début un effort et du courage, ce qui peut paraître paradoxal. Choisir, abandonner, quitter, les actions et les acteurs, les lieux et les liens, les possessions et les appétits, les idées et les affects, j’avais oublié que le mot retraite vient du verbe se retirer, comme le sage yogi prend de la distance, solitaire dans la nature.

Je m’y suis mise enfin après m’être laissé griser trop longtemps par toutes les portes ouvertes de l’esprit et du cœur. Moins de curiosités inassouvissables, moins d’affectivité dans mes relations trop intenses, moins d’agitation vaine, plus d’acceptation que de lutte devant les faits inéluctables, plus de concentration d’esprit et d’amour donné, moins d’attentes des autres, plus de proximité avec les rares êtres bienfaisants : la distance que d’autres avaient prise avec moi, je devais aussi m’appliquer à la conquérir sans me dédouaner de l’amour tolérant et incommensurable pour les miens toujours disponible à leur demande…Prendre ce grand écart comme un challenge et m’adapter, est-ce réellement faisable ?

Du coup, plus de fuite possible devant soi-même, plus de procrastination sur les décisions dures, c’est maintenant que je dois décider ce que je fais et le sens que je veux donner à cette période. Comique direz-vous, à la retraite ! Pour les quelques années-mois-jours-minutes qui restent avant le repos du néant ? Un projet encore sans connaître le délai dont je dispose, est-ce nécessaire ?

Alors que je peux passer mes derniers temps en vivant ma vie au premier niveau, agréablement, égoïstement, lentement, en pantoufles, en yogi méditant ou en vieille dame indigne ? J’ai connu personnellement quelques exemples de choix qui m’ont donné à réfléchir.

Le mari d’une superbe amie italienne dans la fleur de sa maturité a un jour prévenu sa femme qu’il lui laissait mener une vie indépendante mais qu’il avait décidé d’arrêter toute activité pour voyager dans sa chambre à lire sur son lit en dévorant des chocolats. De la même façon, ma tante Marcelle, à la mort de son mari André, a demandé d’être mise sous tutelle pour s’enfermer chez elle sans voir personne d’autre que son employée et lire 2 à 3 livres par jour, (peut-être les mêmes quand sa mémoire a disparu ?).

Libération de « vieille dame indigne » ? Une riche veuve de Tunis utilisa l’héritage et sa liberté en menant grand train en Europe avec son chauffeur-amant, après avoir donné une partie de sa fortune à ses enfants. Vision différente de celle d’Auguste qui donna toute sa fortune aux siens et partit créer une école au Mali avec sa confortable retraite.

J’ai pensé avec une certaine envie à ces modalités de derniers moments de la vie consacrés au plaisir absolu de la lecture, de la générosité ou de l’aventure, mais cette liberté ne m’était pas donnée.

La vie est une action de courage, même le plus atteint d’entre nous constitue l’élément utile d’un tout.

Entretenir mon corps pour qu’il me laisse tranquille et me permette si possible de mourir sans dépendance, après deux cancers, une prothèse du genou, une main bizarre, une colonne vertébrale en zigzag et d’autres misères, à peu près identifiées et gérées ; éviter de faire du mal ou de peser sur les êtres chers, en enfermant mon ego dans le plus profond de ma vie intérieure ; satisfaire mon esprit curieux dans des limites sévères pour éviter les lectures rapides en diagonale, le survol sans trace de champs trop variés, la relation superficielle ; conserver dans l’action mes valeurs essentielles (plus facile à écrire qu’à faire), un travail à plein temps pour marcher sur cette voie. Et pour le reste, accepter les silences (forcer le mien), les paroles agressives, vider, prendre de la distance peu à peu mais accepter des rechutes, sans l’ambition irréaliste d’atteindre le niveau de sagesse d’un yogi ou d’une philosophe…C’est déjà un projet stimulant !

En me relisant, je trouve ces réflexions très jolies et sans doute trop à mon avantage car je ne suis qu’au milieu du chemin. Mais je n’ai pas envie de les effacer, surtout qu’elles me plaisent bien comme dit « Alice à travers le miroir », qui a besoin de s’encourager et décide qu’elle est contente d’elle, même si Humpty Dumpty et la souris la jugent sotte.

Une fois désencombrée, sur le chemin vers plus de détachement, je ressens encore plus l’impression que ma vie a traversé des circonstances particulières, pas exceptionnelles mais pas si banales, que je veux prendre le temps de ruminer sans nostalgie avant de partir. Je note depuis des années de façon intermittente mes souvenirs de Tunisie, ceux de ma mère, des amis d’alors. J’enregistre aussi quelques réactions sur des livres historiques et anecdotiques, des conférences sur la judéité, la Tunisie, l’altérité, comme des flashes ou des fragments isolés. Comment en tirer une vision d’ensemble personnelle face aux avis si divergents de nostalgiques, d’accusateurs, de coupables, de libérés ?…Ecrire ? J’ai toujours eu besoin d’écrire pour comprendre, alors écrire.

Mais pour qui ? Faut-il transmettre ? Les jeunes ont raison de ne pas vouloir regarder derrière quand le présent et l’avenir dévorent leur temps. Les amis auront du mal à entrer dans cet écrit indéfinissable qui ne sera pas une œuvre littéraire avec une histoire palpitante, un début, une fin.

Finalement le plus simple est de ne pas considérer que j’écrive pour un public de lecteurs. En fait à ce stade, c’est comme si je m’écrivais un livre pour moi-même, pour mesurer qui je suis, Française juive de Tunisie ou Juive française de Tunisie, peut-être aussi Séfarade ibérique, Berbère, et encore d’autres composantes de mon être, qui se groupent ou s’opposent dans des séquences et des dosages imprévisibles.

Ecrire sur le temps de construction et de filiation en Tunisie, pour avancer dans mes tentatives du « connais-toi toi-même », pour m’accomplir dans un dernier élan vers les disparus si marquants qui vivent toujours en moi. Après mon départ, pas d’orgueil, ce livre, imprimé ou numérique, ne servira sans doute pas à une tâche grandiose. Au pire, il sera dans le mystérieux « Palais des Livres Oubliés » dont fait rêver Zafon dans ses romans.

L’absurdité de la chose ne m’échappe pas, mais construite comme je le suis après tant d’années, cela peut représenter une occupation qui réponde à certaines questions et surtout qui serait un bon chemin vers la distanciation. Utilisons le matériel amassé et enrichi. L’action a commencé.

Après les cours d’Antoine Compagnon au Collège de France sur le récit de vie chez Proust, les lundis de la philosophie de Francis Wolf à l’Ecole Normale de la rue d’Ulm, mes lectures abondantes et disparates (du livre de science-fiction aux classiques), la littérature fragmentaire de Quignard, déchiffrée par Eric Hoppenot à la Sorbonne, je me recroqueville, je mesure très humblement mes talents et mon histoire. Pas de livre-fleuve ni de poème dense dans mon envie, pas de livre d’Histoire digne de paraitre après ceux de Paul Sebag1 et de Jacques Taïeb2, ou dans la collection de la société d’Histoire des Juifs de Tunisie3 ni de lecture de plage, encore moins une contribution scientifique à l’ethnologie et sociologie judéo-arabe. Ce sera comme cela viendra.

Aucune raison de m’ennuyer à repasser toute ma vie en revue, elle n’a connu ni drames ni grands accomplissements exemplaires, surtout elle n’est plus en moi. Je ne suis pas assez introvertie et pas assez brillante pour inventer une autofiction qui donnerait une image séduisante ou mystérieuse de ma vie. Je suis incapable d’écrire sérieusement mes mémoires car de mémoire je n’en ai qu’une et elle baisse à vue de souvenirs.

Mais j’ai en moi des traces, des bribes, des dons, des empreintes d’enfance, des sensations, des actes de propriété qui m’ont structurée et m’inspirent des idées fortes, une sensation de filiation, de fil conducteur, me reliant aux miens du passé et à la population tunisienne.

Au centre, émergent les maisons de Tunisie qui ont construit mon identité (mot qui a été porteur d’un mauvais sens ces temps-ci au singulier), plutôt mes identités. Au point qu’on peut se demander si mes parents comme moi ne sommes pas la propriété de ces maisons, inscrits à l’encre secrète dans les actes de propriété des maisons de la famille. Ces maisons antérieures sont impérissables, même si elles n’existent plus, car leur espace intègre dans nos êtres les réalités, les images et les souvenirs des personnes qui y ont demeuré.

Ces maisons ont un lien fort avec cet autre mot important pour moi, ma filiation, plus encore que ma généalogie, approche sûrement plus scientifique mais moins incluse dans la vie courante et le rêve. Autrement dit, maisons, identités, filiation, me semblent former un ensemble stimulant mais fragmenté, pour avancer par l’écriture sur un chemin calme vers une fin consolidée ou tout au moins pour lâcher prise sur les détails d’un quotidien mal mené.

Ces maisons de Tunisie, qui me possèdent encore, ne sont pas mon musée nostalgique ; au contraire elles participent à une histoire spéciale et non reproductible qui reflète « certains » aspects de la vie de « certains » Juifs français en Tunisie du temps du protectorat jusqu’à l’indépendance à laquelle nous avons donné beaucoup. (« certains » entre guillemets car je sais d’avance que « certains » de mes vécus ont été très différents de ceux des autres, pour qui j’étais d’un milieu bourgeois à part, peu représentatif de celui de la majorité des Juifs de Tunisie ; j’accepte bien sûr cette évaluation critique de notre spécificité, mais c’est de mon vécu à moi que je veux témoigner).

Et la prise de propriété de ces maisons sur mon être profond se manifeste par une influence ineffaçable sur mes repères et mes actes.

Ce n’est pas dans un quartier juif qu’étaient mes maisons nourricières et je m’en réjouis. Non pas que je renie mon appartenance heureuse aux miens, pauvres et riches, mais parce que partout dans le monde et pas seulement au Moyen-Age, quand on vivait dans un quartier juif, c’était un quartier séparé (par volonté juive, par assignation obligatoire, parfois prétendument pour protéger les Juifs), sans contact avec les autres, les majoritaires non juifs.

Le shtetl, le ghetto, le mellah, la hara, la judaria,4 les rues aux Juifs, les zones de résidence, existaient parce que les Juifs étaient dans des lieux bannis, ou séparés des villes par les pont-levis, les portes et les barrières, judaïques ou non, souvent fermées aux Juifs la nuit, chose admise et répandue jusqu’aux temps récents, un peu partout dans le monde, de l’Espagne aux Pays Baltes et à la Pologne en passant par la belle France et Bordeaux.5

Que mes ancêtres aient quitté la Hara pour vivre dans la ville moderne révèle donc un changement des mœurs à l’égard des Juifs. En même temps ce mouvement traduit une ouverture des Juifs vers la modernité, aidés fortement en Tunisie par l’influence européenne et les lois issues de la Révolution Française. Ces lois nous furent appliquées par le Protectorat français de la Tunisie en 1881, plus tard qu’en Tunisie (Pacte fondamental 1857). Et peu à peu le mouvement fut général dès que les Juifs purent accéder à un niveau économique meilleur, car les Haras, bien que propres, étaient misérables, surpeuplées et malsaines.

Parmi les divers lieux de vie qui m’ont construite et possédée, j’ai choisi trois maisons, trois fragments, les plus forts, les plus basiques, de l’édifice sur lequel repose ma structure parce qu’elles représentent ma famille et ma filiation, parce qu’elles ont concentré les transmissions de valeurs et d’interdits, parce qu’elles ont été le nid où j’ai été couvée et qui m’ont lancée vers la vie. Ce fut un choix sévère car d’autres maisons ont compté terriblement, celle de nos cousins Moatti à Sousse, celle de Moufida Bourguiba à Carthage, celle des Nataf, impasse el Bechtaoui, où j’ai connu l’hospitalité, la joie et les rires, l’ouverture aux autres.

Ces lieux choisis sont ma maison de naissance, dans l’immeuble Scemama, rue de Constantine où j’ai habité avec mes parents, Raymond et Giselle Scemama, à quelques étages de différence avec mes grands-parents paternels Annette (Nataf) et Joseph Scemama, jusqu’à mon envol à Paris ; la maison de mes grands-parents maternels dans l’immeuble Castro, Esther (Castro) et Jacques Scemama (petit frère de Joseph), avenue Jules Ferry, centre de regroupement familial ; enfin les maisons d’été à la plage en cohabitation à géométrie très variable.

Pour clarifier les généalogies, je précise, dès le début de ces pages, que les actes de propriété de ces maisons portaient les noms de deux de mes familles ascendantes, les Scemama et les Castro, la troisième, les Nataf (origine de ma grand-mère paternelle) étaient des notables de Tunisie (un président de la communauté juive, un rabbin..) mais pour diverses raisons étaient peu investis dans les possessions (en particulier filiation nombreuse se partageant les biens à l’ancienne, les hommes étant héritiers et non les filles, donc aucun bien pour ma grand-mère Nataf, Annette Hanna).

Les Scemama étaient respectés car plusieurs d’entre eux ont occupé des postes importants dans l’administration beylicale6, en particulier dans les finances. Ces hauts personnages avaient le titre de Caïd7.

Avec le temps, les apports constructifs de ces maisons m’ont explosé au visage comme une certitude éclairante; sans doute est-ce l’expérience de l’âge et la réalité de mon être aujourd’hui qui relativisent avec une affectueuse indulgence la part trouble et les questionnements ressentis indiciblement alors ?

Tunisie, tu restes dans mon cœur avec les miens comme tu étais dans le temps et dans les places d’avant, avec les images d’alors, les gens de bien (nèche akabri) de là-bas et d’alors, surtout les femmes, déjà modernes et porteuses d’universalité. Je ne suis pas nostalgique parce que je suis chez moi en France et en Europe. Je sais que j’ai eu de la chance de vivre dans ce monde méditerranéen ouvert, mélangé, effervescent qui m’a imprégné de ses valeurs, de sa diversité, de son cœur. Je sais aussi que ce monde tunisien est en grand bouleversement et que je l’ai quitté à temps, de ma propre volonté, avant qu’il ne m’exclut, m’oublie et renaisse autre, encore meilleur.

1 Paul Sebag, plusieurs livres sur la Tunisie dont l’histoire des Juifs de Tunisie, 1991.

2 Jacques Taïeb," être juif au Maghreb à la veille de la colonisation"

3 La société d’Histoire des Juifs de Tunisie, créée par des historiens dont Claude Nataf, conduit et publie des recherches menées en France, en Tunisie et en Israël principalement. Elle contribue à enrichir les connaissances sur cette population et sa vie partagée avec les autres groupes vivant dans ce pays.

4 Quartiers juifs souvent clos de murs et fermés la nuit en Europe et dans les pays arabes.

5 Les mots en italiques dans ce livre sont des mots étrangers, principalement en arabe tunisien courant et en judéo-arabe. Lorsqu’ils sont parfois en hébreu, espagnol, italien, l’origine est mentionnée.

6 De Bey : titre turc désignant à l’origine un chef de clan. En Tunisie il est le représentant de l’Empire Ottoman dont la Tunisie a fait partie. Il succède au Dey, souverain vassal du Sultan ottoman et il prend avec l’avènement des beys husseinites au 18ème siècle une autonomie de gouvernement jusqu’au protectorat de la France en 1881. Mais le Bey ne retrouve pas son pouvoir à la décolonisation, la Tunisie devenant une République présidée par Habib Bourguiba. Le dernier Bey, Lahmine, fut alors destitué.

7Caïd : titre arabe donné à des notables. Pour les Juifs tunisiens, ce titre était donné aux personnalités auxquelles le Bey avait donné des responsabilités dans son administration ou auprès de ses ministres. Tel était le cas du Caïd Chalom et de son fils Moïse, receveurs des finances. Ce titre était aussi utilisé pour nommer le chef de la communauté juive (alors on parlait de « Caïd des Israélites » ou « ha-sar ve ha-tafsar » en hébreu, titre aussi présent sur la pierre tombale de Chalom. Le Caïd des Israélites était entre autres responsable de lever un impôt payé par les Juifs, la Djiziah, que devaient payer les Dhimmi, non musulmans appartenant aux peuples du Livre (la Bible), pour leur protection dans un pays musulman (Empire Ottoman).

Filiation Scemama

Caïd Chalom (fils de Moïse Scemama circa1780) 1815-1893, époux de Messaouda Tuil Tartour (3 enfants), puis de Khomsa Marcelle Koskas (8 enfants).

L’aîné mon trisaïeul, Moïse dit Bichi, 1846-1931, époux de Semha Tuil Tartour a 4 enfants :

- Chalom époux de Mathilde Scemama et père de Max, Henri, Janine

- Joseph époux d’Annette Hanna Nataf, père de Raymond (mon père),

- Jacques époux d’Esther Castro, père d’André, Giselle (ma mère), Roland, Fabien

- Louisette épouse Attal, mère d’Hélène et de Suzette.

Filiation Castro8

David Castro (circa 1810) époux de Messaouda Samama, 5 enfants :

- Rahmine circa 1836-1901, veuf de Rachel Cohen, époux ensuite d’Aziza-Elissa Cohen Tanuji (dite Tia) pas d’enfant,

- Meriem 1845-1900 épouse Koskas,

- Haï 1850-1900,

- Biba épouse Fitoussi,

- Joseph époux de Semha Cohen Tanuji, sœur d’Aziza, 3 enfants : Esther-Thiry 1889-1948 épouse de Jacques Scemama (lui-même frère de Joseph, mon grand-père paternel), mes grands-parents maternels, David sans enfant, Rachel divorcée sans enfant.

8 Informations familiales enrichies par les recherches de G. Boulu.

Chapitre I

La Maison de la Rue de CONSTANTINE

Du cocon au coton longues fibres

C’est confus mais délicieux d’être bien au chaud, entouré par plusieurs couches bien protectrices, baignant dans un liquide juste assez tiède, exquis, et nourrie à souhait sans avoir à manger, dans une obscurité rassurante propice au lâcher prise. A peine quelques bruits amènent parfois à la déconcentration de ce bien-être jouissif.

Parfois un fond musical ou harmonieux augmente le plaisir. Depuis quand a eu lieu une telle installation dans cet espace qui semble fait pour le développement harmonieux ? Qui a organisé ce séjour particulièrement adapté ? D’ailleurs qui est en fait le sujet qui essaie de penser et d’exister ? Pas vraiment de conscience, ni de mots. Une soupe chaotique et évolutive ? Des éléments coexistant ou une seule matière ? Pas d’impressions durables ou de souvenirs établis, à peine des sensations agréables mais vagues, des impressions douces et excitantes, des fulgurances de couleurs vagues ou intenses.

Mais des errances fugaces provoquent un sentiment de déjà vécu, sans référence dans la mémoire mais plutôt dans la durée et dans le temps ainsi que dans cet espace épanouissant, fortifiant et constructif. Malgré tout cet inconnu ressenti intuitivement, le besoin de se fixer sur des questions n’est pas compulsif, d’ailleurs le serait-il possible, même avec la volonté et la curiosité ? Qui sait ? L’effort pour se différencier de cet intérieur rebondissant et totalement flou semble hors de portée. Pourquoi rechercher plus, mieux, autre quand tout va bien ? A quoi bon plus de transparence, de clarté, de compréhension sur l’environnement, cet abri, les raisons de cet isolement si délicieux qui n’est pas une solitude mais une protection, d’autant qu’un centre paraît se renforcer dans cet ensemble, ainsi qu’une présence bienveillante et attentive toute proche ? L’important est de rester dans cette situation inqualifiable, indicible, mais réelle et bienfaisante. Se vautrer, s’étaler, cabrioler, glisser, glisser surtout, sans risque, et avec jubilation dans l’enclos protecteur et tiède, à travers lequel parviennent de l’extérieur des effluves de tendresse, des sons d’amour doucement modulés, des caresses attentives, des ondes d’extase quelles que soient les cabrioles les plus puissantes d’un bout à l’autre de ce petit nid.

Depuis un certain temps, des choses nouvelles arrivent, plutôt agréables et qui n’altèrent pas le principal, ce confort bienfaisant et complet dans lequel tout s’enroule et se déroule sans vertige, tourner et se déployer, glisser et se poser. Arrive d’abord une sorte de trace, le mouvement vers un nouvel état, avec un développement intense, une pulsion de développement irrésistible. Un souvenir d’une chose nouvelle survenue il y a peu de temps, difficile à caractériser, un accomplissement, un élan vital, une ouverture, une croissance, une certitude fracassante, une envie confirmée de durée et d’espace ?

Maintenant dans une continuité ou un nouvel état, une étape essentielle s’est produite, qui va dans le bon sens de la vie. Je sens, je nous sens, je me sens…Moi, moi, moi ?

Viable ! Voilà brusquement la notion sans le mot qui émerge en moi (moi ?) et qui me surprend car je ne la comprends pas mais j’en sens le côté stimulant et plein d’espoir.

Maintenant je sais profondément que je suis viable, sans vraiment comprendre cette intuition vitale quasi organique qui me pousse en avant avec une puissance fantastique et irrépressible. Est-ce bon, est-ce mauvais pour moi ? Pas possible de savoir si ce bonheur qui m’envahit est un leurre, dissimulant des menaces, ou un danger, risquant de détruire mon délicieux équilibre, à l’intérieur de ce cocon.

Maintenant chaque parcelle de moi est en activité, elle se démultiplie, se différencie très vite, pousse les autres pour se faire une place plus grande, en même temps s’associe aux autres pour grandir ensemble et se réjouit sans ambiguïté : viables, nous sommes viables, nous sommes un tout uni qui est viable, semblent-elles sentir, à moins que ce soit le constat d’un régulateur contrôlant l’état de l’intérieur ? Ou une intuition justifiée d’un moi ? Cette fois le succès est présent, un résultat satisfaisant va émerger dans un proche délai, le pire est passé ; l’autre fois, c’est là que tout s’est déréglé et que l’échec sans rattrapage du processus s’est manifesté. A ce stade, ce n’est plus envisageable, le développement est achevé, bientôt à point pour la vie, malgré quelques imperfections sans danger immédiat pour le pronostic vital.

Danse, manifeste-toi, prend toute la place, absorbe tout le suc qui te donnera la force pour le dernier effort avant l’explosion de la vie et la découverte du monde.

Encore quelques efforts, ne pas se décourager! Moi ? Je ? Tout ce groupe est-il devenu un seul être, moi ?

Et je tourne et me retourne, et je danse et trépigne, poussant sans me censurer les parois qui m’entourent et que je commence à trouver limitantes et bien moins extensibles. Je sens qu’en dehors de mon enveloppe, des caresses, des bruits répétés et divers, semblent tenter de me faire des signes, agréables d’ailleurs. D’autres ?

Je me sens bien une, mais une énorme, saturant la place qui lui est impartie, d’autant que l’énergie qui m’emplit de plus en plus me pousse à frapper avec tout ce que je peux les murs de ma prison dont la protection me semblait si douce il y a quelques moments. Que se passe-t-il ? C’est un état inconnu excitant, qui remplace vite l’état tranquille et douillet d’avant. Et le sentiment de succès se précise et se renforce alors que je ne vois pas du tout son origine.

Que va-t-il donc m’arriver d’accompli, d’irréversible, de transcendant pour sentir une telle impatience d’aboutir ?

Et c’est ainsi que je naquis un jour de mai 1939, avec l’intervention musclée du Docteur Jules Scemla, à la clinique moderne de Montfleury près de Tunis, dans une extirpation rapide et douloureuse hors de mon cocon maternel, mais avec une excitation personnelle et familiale bienheureuse. Rêve, imagination débordante, souvenir fugace improbable, brin de folie complaisante et rétroactive d’une enfant solitaire et peu conformiste ?

J’ose avouer que j’ai ressenti parfois la trace étrange et douteuse de cette pseudo biologie du développement, passant de quelques individus indifférenciés à un tout un moi organisé et unique. Et quand j’ai été consciente que ce n’était pas banal ni présentable d’avoir des idées aussi absurdes, l’humour décalé, procuré par sa fantaisie, me récompensait de mon inquiétude vague de ne pas être tout à fait “ normale ” ; n’empêche qu’avec la maturité et malgré mes nouveaux apprentissages en philosophie et en sciences, je maintenais en secret et développais cette fiction absurde avec une jubilation intérieure jamais démentie. La théorie des mondes parallèles, des incertitudes et des anomalies de la raison, la littérature de l’absurde, la science-fiction, m’ont accompagnée depuis lors.

Mais j’arrivais impétueusement dans une turbulence et une crise dont, hélas, le monde est coutumier. Nazisme, haine violente de l’autre et de sa différence, maniement pervers d’un mot dépassé, la race, surtout quand elle est dite pure, actes barbares et dictateurs totalitaires subjuguant les peuples, avaient commencé depuis quelques années à caractériser les terreurs de l’époque et même à engager les conquêtes territoriales et une guerre mondiale dont l’histoire a marqué la mienne.

Cinq ans auparavant, ma mère, Giselle, avait perdu son premier enfant, un fils mort-né, un garçon, au cours d’un accouchement à la maison sans la surveillance professionnelle de son ami et accoucheur Jules Scemla. Et elle fut tellement sûre qu’elle n’en aurait jamais d’autre qu’elle proposa à mon père, Raymond, de la répudier (selon la loi rabbinique, lui donner le guett9 ) et de divorcer pour qu’il se trouve une autre femme plus fertile et se remarie religieusement. C’est ainsi qu’on voyait les choses en Tunisie à cette époque, seules les femmes étaient responsables de la fécondité du couple et coupables de ne pas donner à la famille un ou des garçons qui transmettraient le nom et le patrimoine même s’il s’agissait d’une misérable boutique dans les souks ou d’une chèvre erratique.

La naissance de filles était certes un bienfait pour les parents, car elles étaient dévouées et aimantes mais un évènement secondaire par rapport à la succession (elles n’héritaient pas d’ailleurs chez les Juifs suivant le code rabbinique, avant l’adoption du droit français). Point de vue curieux d’ailleurs pour des Juifs qui ont décidé depuis la diaspora que la judéité se transmet par la mère !

En réalité ma mère, cultivée et bien éduquée, était, à l’époque, incompétente dans les pratiques légales de la religion comme beaucoup de femmes, tenues écartées de l’étude de la Bible et du Talmud. En Tunisie, on donnait aux filles une formation pratique des traditions mais de celles réservées aux femmes : shabbat, cuisine et éducation des enfants, respect de l’autre, mais pas de lecture en hébreu du Pentateuque et du Talmud. De plus, chez les Scemama, l’éducation juive portait plus sur les valeurs morales données par les Commandements que sur les 613 mitzvoth ou sur le « Livre de la table dressée » (en hébreu, le shulhan aroukh dont nous aimions la spiritualité)10.

Ma mère était peu au courant des règles religieuses sur la procréation, à part le fait que c’était le but incontournable du mariage et dans un grand élan romantique, elle croyait les appliquer à la lettre en faisant cette proposition. Et le guett donné unilatéralement par le mari, geste symboliquement jugé inacceptable par ceux qui avaient été exposés à la culture européenne, représentait sûrement pour elle une sorte de sacrifice expiatoire digne, offert à son mari sacrificateur potentiel, pour sa coupable stérilité.

En fait mon père, un Français juif laïque et moderne, fut horrifié par la proposition rétrograde de sa femme, sa jolie cousine, connue en tresses et tablier, dont il était très amoureux. Il préféra en rire et je fus conçue cinq ans après ce deuil à domicile, puis accouchée cette fois en clinique.

Après de telles angoisses sur la situation et la santé du couple parental, on imagine avec quel enthousiasme la famille m’accueillit, enthousiasme sans doute encore plus fort que le mien en sortant dans le grand monde. On m’a dit que tous défilèrent à la clinique bruyamment sans ménager la pauvre accouchée épuisée, pratiquement étouffée par les fleurs et les baisers, qu’ils insistèrent tous pour choisir (et imposer) des prénoms, et qu’ils partirent rapidement y compris mon père, car c’était un vendredi et, après le champagne (un vicomte de Castellane11 dont il resta longtemps des caisses de vieilles bouteilles madérisées car la guerre et l’occupation allemande ne donnaient pas d’occasion de festoyer et personne ne les vola dans la cave), une somptueuse macaronade au basilic et aux légumes de saison les attendait dans la maison des grands-parents, avenue Jules Ferry, pour fêter l’événement. Parmi les quatre prénoms choisis, celui de Francine fut préféré à Hanna, celui en hébreu de ma grand-mère paternelle Annette et ce choix traduisait sans aucun doute à la fois leur engagement dans la culture de la France et leur confiance dans le pays des lumières face à la montée agressive du nazisme, avec une inconscience probable de ses retombées. Il fut retenu à l’unanimité comme prénom usuel.

Mais à côté de cet accueil enthousiaste de la famille et des vrais amis, il y eut de ces commentaires contradictoires et quelque peu malveillants, comme souvent dans les petites villes où tous se connaissent et s’envient. « Avoir un enfant dans ce contexte de guerre est vraiment irresponsable » ou encore « Ces pauvres Scemama, au moins ils ont maintenant la chance d’avoir une petite fille proche d’eux ! », disaient avec une fausse commisération ces méchantes personnes qui sans doute auparavant devaient dire à haute voix sans ménager la souffrance de la famille après la mort de mon grand-frère si tragique : « et dire qu’ils pourraient avoir tout pour être heureux ces avocats Scemama mais Giselle n’aura sans doute jamais d’enfant ».

Il faut dire qu’à l’époque les femmes se mariaient très jeunes, vers 20 ans, et se retrouvaient mères aussitôt, consécration indispensable du mariage, alors que ma mère avait montré son incapacité à suivre cette voie jusqu’à la trentaine. Ces propos que les rumeurs amenèrent jusqu’à eux rendirent mes parents très lucides sur la médiocrité de certains congénères et les défauts de la vie provinciale.

Mais le bonheur effaça les mauvais moments.

Tout se passant normalement, on m’amena après dix jours de clinique dans ma chambre, préparée avec amour mais installée seulement après le moment où le chirurgien a confirmé que “ le projet ” était très probablement viable (était-ce là que j’ai entendu et retenu ce mot ? Encore cette envie de justifier mon imagination déjantée ! ). A l’époque, tout ce qui se faisait de bien venait de Paris et du meilleur faiseur ; et malgré la crise, ma chambre au 4ème étage de la rue de Constantine, à 200 mètres de l’immeuble de mes grands-parents maternels, avenue Jules Ferry, et deux étages au-dessus de mes grands-parents paternels, était un concentré de jaune paille, de meubles gris pâle de chez le fameux Bonichon et de voiles blancs avec un berceau tendu d’organdi et de dentelles, des draps ajourés en linon et des objets en bois peint pastel décorées de scènes enfantines. Le jaune reflétait l’incertitude sur mon genre et le souhait de ne pas faire le choix du bleu qui avait été adopté pour la première grossesse, bien évidemment reflétant l’envie d’un garçon qui « porterait le nom ». J’ai longtemps conservé un délicieux portemanteau représentant le corbeau et le renard et une commode laquée gris Trianon.

On m’habillait de chemises fines et de langes en lin, et toutes les femmes de la famille avaient tricoté sans relâche le fil d’Écosse et la laine pure pour me faire une garde-robe fournie de chaussons, cache-cœurs, barboteuses, gilets, bonnets et manteaux d’été de toutes les couleurs pastel. Un luxe un peu ridicule, démesuré par rapport à notre standing modeste ! Accomplissement de la maternité, remerciements de Jacques et Esther à leur fille de leur avoir fait une petite-fille, besoin de rattraper les angoisses du risque de stérilité ? Tout ce luxe, je n’y ai bien sûr pas été sensible, on me l’a décrit après et montré à travers de petits vêtements de bébé adorables gardés symboliquement dont deux chemises en linon et une robe de baptême en dentelle que j’ai pu, en mémoire, mettre à ma fille qui n’en pas plus de souvenir que moi de mon baptême, évidemment ! Ce luxe disparut après la guerre.

En ces temps-là, l’immeuble de la rue de Constantine, situé hors les murs de la vieille ville, était la 3ème version construite vers 1930 par mon arrière grand- père, Moïse Scemama, fils du Caïd Chalom et père de :

- Chalom (fils ainé qu’il prénomma comme son propre père selon la tradition juive tunisienne qui rend difficiles les arbres généalogiques),

- Joseph (qui fut donc le père de mon père).

- Jacques (qui devint le père de ma mère).

- Louisette.

La précédente version, maison de ville à un étage et jardin, construite à la fin du 19ème siècle, était devenue trop petite pour la descendance. Elle succédait elle-même, m’a-t-on dit, à la première construction de type fondouk12 par le Caïd Chalom (le père de Moïse). Le terrain, situé en dehors de la Medina13 où se trouvait la Hara, quartier des juifs, occupait tout un bloc très proche des enceintes de la Medina, entre trois rues dont la fameuse rue des Tanneurs et la rue de Constantine, ma rue.

En effet le quartier des tanneurs fut le premier quartier hors murs de la vieille ville, occupé par les tanneurs dont le travail des peaux empuantissait la Medina et avait donc été transféré juste en dehors des murailles, dans des terres salées et fangeuses, bordant le lac de Tunis, qui arrivait alors à l’une des portes de la Medina, Bab El Bhar, Porte de la Mer. Lorsqu’après le Pacte Fondamental, les non-musulmans eurent aussi le droit de posséder des terres, et que la Medina devint trop étroite pour contenir la population en croissance explosive, le Caïd Chalom, visionnaire, acheta ces terrains infects extra-muros sans doute pour 3 « zouz » (3 sous). Plus tard, quand l’activité de tannerie fut déplacée en banlieue, ce malodorant quartier des tanneurs à l’extérieur et autour de Bab El Bhar fut peu à peu nettoyé de ses ordures et égouts, les marécages furent asséchés et le quartier moderne se développa à partir de lui.

Alors Chalom put y installer sa famille à moindres frais. D’ailleurs, s’installèrent dans ce nouveau quartier les habitants européens y compris les consulats de France, d’Angleterre et d’Italie, logés auparavant dans le quartier “ franc ” de la Medina, déjà bien plus élégant que le reste de la ville intra-muros,.

Le quartier des tanneurs s’agrandit, bénéficia d’aménagements plus hygiéniques et devint, avec le protectorat français en 1881, le quartier moderne de Tunis, avec l’avenue de la Marine (future avenue Jules Ferry pendant le protectorat), s’étalant de Bab El Bhar (entrée vers la Medina) jusqu’au lac dont on agrandit de plus en plus les berges pour, de nos jours, faire du quartier du lac la partie la plus moderne de la ville.

Il paraît que la moitié de la propriété de ce bien du quartier des tanneurs avait été jouée aux cartes par l’ancêtre, le Caïd Chalom, qui avait remis l’acte de propriété en garantie à son ami le notable Bessis. Il ne l’avait jamais récupéré au remboursement de la dette, le débiteur ami prétendant avoir égaré le titre. Vrai ou faux, la légende sera transmise dans les deux familles, très amies au demeurant, comme une illustration ironique du caractère dilapidateur des Scemama. Et la fantaisie qui les caractérisait aussi fit que cette action fut revendiquée avec fierté et citée dans les générations ultérieures avec une admiration sans borne pour cet ancêtre hors du commun, au lieu de pleurer sur la perte d’un patrimoine important. Un jugement du tribunal de l’époque, trouvé récemment par Gilles Boulu, devenu généalogiste passionné14, confirma l’évènement : en fait l’acte de propriété de mon ancêtre était, au moment de son utilisation comme caution par le Caïd Chalom, en cours d’enregistrement par l’administration française qui ne put donc en attester la propriété par les Scemama, ce qui laissa ainsi aux Bessis la possession de cette moitié.

Ce qu’il en restait était cependant très étendu, un bloc d’immeubles en pierres, allant de la rue de Constantine à la rue des tanneurs et à la rue de Rome, moderne, sobre, où tout était prévu pour le confort d’alors, avec trois ou quatre entrées différentes, partageant une immense terrasse au 4ème étage avec des cabines individuelles pour la lessive et des cordes pour accrocher le linge, terrasse qui fut un de mes lieux de jeux préférés.

Il paraît aussi que le Caïd Chalom n’habita jamais ce lieu et resta dans la Hara, impasse de l’argent ( !), c’était pour ses enfants qu’il avait réalisé son projet. Moïse non plus n’habita pas longtemps lui-même le quartier des tanneurs car il avait quitté la version 2 pour faire construire la 3ème et s’installa avec ses enfants et leurs familles, dont mes deux grands-pères maternels et paternels (Joseph et Jacques), rue d’Espagne, dans le nouveau quartier créé par l’extension de la ville, au premier étage d’une maison de ville où il demeura, me dit-on, jusqu'à la fin de ses jours. Dans l’histoire familiale, il est resté que la cohabitation fut houleuse au point que Moïse pressa l’entrepreneur de terminer au plus vite.

Moïse finit ses jours rue d’Espagne en compagnie de sa dernière conquête, Madame Sabourin, une des chaisières de l’Avenue Jules Ferry, brave et digne blonde, qui l’entoura de ses soins jusqu’à la fin, sans être évidemment accueillie dans la famille avec qui il passait ses étés.

Mon grand-père Jacques, quand il eut épousé Esther Castro, alla habiter avenue Jules Ferry dans l’immeuble Castro. S’installèrent donc durablement dans l’immeuble Scemama rue de Constantine, quartier des tanneurs, deux des fils de Moïse, Chalom l’ainé, Joseph le second, père de mon père, et leurs enfants. Je n’ai pas connu Chalom, frère ainé de Joseph et Jacques, mais j’ai un souvenir clair de sa femme, Tata Mathilde, une femme altière, au menton poilu et pointu, peu chaleureuse, même avec les enfants, et de leurs fils, Henri et Max, dont les enfants furent mes compagnons d’enfance et j’en reparlerai plus tard.

Avant la période bénie et structurante, s’étalant entre la reprise succédant à la guerre et les débuts de l’agitation liée au désir d’indépendance des Tunisiens, ma petite enfance fut remplie d’images bien classiques de la guerre et de l’occupation, par les Allemands et les Italiens, de la Tunisie, protectorat à la fois soumis aux mêmes lois pétainistes que la Mère-Patrie mais caractérisé par la spécificité de ses enjeux coloniaux et géographiques. On le sait, malgré l’occupation allemande, la bataille de Tunisie, les amendes et le travail obligatoire imposés aux juifs, les déportations et les morts, rien ne fut comparable cependant à la barbarie et aux assassinats industriels de millions de juifs mis en œuvre en France et en Europe avec la complicité et la surenchère conscientes de certains ministres, fonctionnaires et citoyens de mon pays.

L’arrivée tardive des Allemands en Tunisie, le statut de Protectorat de la Tunisie qui n’était pas française comme l’Algérie, s’ajoutèrent à la crainte de l’Etat Français de Pétain de voir les Italiens, alliés des Allemands, coloniser la Tunisie à leur place ; cela expliqua en partie l’attitude hésitante de l’Amiral Esteva, résident général, ami de Pétain, vis-à-vis de l’application de certaines mesures anti-juives, car il craignait que les Italiens de Tunisie ne s’emparent des biens et commerces juifs.

Je n’ai aucun souvenir personnel de cette première période de guerre bien évidemment, mais les récits de mes parents ont largement contribué à faire surgir des images. Après avoir retrouvé une partie du carnet-journal ainsi que le carnet militaire de Papa et écouté les récits de mon oncle Fabien, mobilisé dans la campagne Rhin et Danube auprès du Général de Lattre de Tassigny, et plus encore après notre voyage dans l’Allemagne occupée (dont je reparlerai plus loin), j’ai eu très naturellement le besoin d’en savoir plus, suivant avec un intérêt constant les publications sur la période.

Après l’Anschluss de l’Autriche en mars 1938, les accords de Munich en septembre 1938, et la nuit de cristal en novembre 1938, il faut dire que l’an 1939 qui m’a reçue au monde fut aussi celui de faits marquants de cette guerre.

Le 3 septembre 1939, c’est la déclaration de guerre de la France (avec son Empire colonial) et du Royaume Uni de Grande Bretagne à l’Allemagne, après l’invasion de la Pologne par les troupes allemandes. Tous les Français furent mobilisés, donc les Français juifs aussi. Je sais que papa fut mobilisé le 1er septembre 1939, 4 mois après ma naissance, et il fut affecté à l’active, aux casernes de la Casbah puis de Forgemol à Tunis. Mes deux autres oncles étaient affectés à l’intendance, évitant ainsi les exercices nocturnes maudits par mon père, ce héros… de l’esprit. Pendant ce temps, d’autres Français juifs de Tunisie comme mon oncle Fabien et mon futur beau-père étaient envoyés rejoindre l’armée en France.