Adieu Cervin - Michel Jobin - E-Book

Adieu Cervin E-Book

Michel Jobin

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Beschreibung

Que peut-il bien arriver au Cervin, qu’il n’ait pas encore vécu ?

Cette fiction est une fable historico scientifique, née de l’angoisse actuelle quant à la dérive du climat. L’Homo Sapiens se retrouve au centre du phénomène. Avec comme toile de fond la découverte et l’amour de la montagne, quelques Amies et Amis tentent d’établir un bilan des causes de la catastrophe planétaire annoncée et recherchent au fil des années la vérité scientifique. Une quête ardue à travers les nombreuses incertitudes qui jalonnent leur chemin. Pourront-ils, sans autre forme de procès, suivre la science alors qu’elle se trouve controversée et en compétition avec nos modes de vie et les bases de nos sociétés ? Pour le GIEC, il n’y a qu’une seule cause à notre tragédie : le CO2 humain.

Ce récit, où fleurent humeur et humour, saute à pieds joints au-dessus de la croyance « réchauffiste » et du scepticisme, de la confrontation et du déni, de la science et de la politique pour atterrir sur un terrain où l’espoir surmonte la peur, l’apocalypse et l’éco anxiété. La Terre sera sauvée et les humains aussi.

Telle qu’imaginée et pour aller à l’essentiel, cette saga, un hymne à la vie, est parfois quelque peu irrespectueuse de certains faits et de la chronologie des dates historiques. Elle s’appuie, pourtant, sur de nombreux documents, études, publications, ouvrages, dont la liste figure, avec le recueil des citations, en fin de ce livre.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Alpiniste passionné et ingénieur en génie civil de l’EPFZ retraité, Michel Jobin est depuis longtemps intéressé et intrigué par le changement climatique. Il a œuvré pendant plus de quarante années au sein de divers organismes professionnels, scientifiques et politiques dans la lutte planétaire contre les pollutions. Son roman scientifico-humaniste, se veut optimiste en dépit du pessimisme actuel au sujet du climat. 







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Seitenzahl: 385

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Michel Jobin

Adieu Cervin

Roman

© 2024, Michel Jobin.

Reproduction et traduction, même partielles, interdites. Tous droits réservés pour tous les pays.

ISBN 9782889820764

À mes enfants À mes petits-enfants À Jacqueline, mon épouse À mes sœurs et frères Au Monde entier

Chapitre I

Bruits de sabots à Zermatt

C’est en face d’un beau site qu’on pensera le plus juste.

Friedrich Nietzsche

Une bande d’amis dans les alpages

Zermatt, 14 juin 1960. À 9 h 30 précises, le Glacier Express en provenance de Randa entre en gare de Zermatt. Deux jeunes gars, sacs au dos, s’échappent du train et sautent sur le quai. Quelle foule ! C’est la Fête-Dieu. Le cortège emmené par la fanfare locale progresse lentement, au pas, en jouant une marche militaire le long de la Bahnhofstrasse déjà envahie par les touristes venus du monde entier. Puis, comme le veut la tradition, suivent les jeunes filles habillées de blanc, quelques garçons en culottes courtes et les femmes en costume folklorique local avec leur coiffe élégante bordée de dentelle d’or. Le peloton de grenadiers soutenant le baldaquin entoure les représentants du clergé qui portent l’ostensoir orné d’or et d’argent. Les fameux guides de Zermatt, fiers et droits dans leurs souliers à semelles Vibram, marchent à la suite, serrés et décontractés, piolets à la main et corde sur l’épaule. Et en fin de cortège, les autorités communales suivies par la population et quelques touristes audacieux complètent la procession. Les visages sont sérieux. Tous se dirigent vers l’église pour la cérémonie religieuse et surtout pour demander la protection de Dieu dans leurs diverses activités au pied des montagnes redoutées depuis toujours. Amusés et impressionnés, les deux jeunes voyageurs se mêlent à la foule qui s’écoule comme un fleuve tranquille. Ils ont une vingtaine d’années. Le Cervin, ils l’ont déjà admiré lors de leurs vacances de ski avec leurs parents, il y a quelques années. Comme tous ceux qui connaissent Zermatt, ils ont été, dès le début, fascinés, attirés, aspirés, presqu’aveuglés par ce sommet d’une beauté inexplicable, tellement aérien et isolé, planté là entre d’autres sommets moins spectaculaires.

 

La silhouette fine et élancée de Paul fait penser à un lévrier et contraste avec celle de Nicolas, plus trapu et musculeux. Tous les deux sont souriants et optimistes. Leur rêve commence enfin. Ils ne sont pas surpris de voir autant de monde dans la station du Haut Valais, car, arrivant de Fribourg, ils ont entendu parler de cette fête catholique et un peu anglicane très appréciée et célébrée à Zermatt. Les ressortissants du Royaume-Uni sont d’ailleurs nombreux ce jour-là dans la célèbre station qu’ils adorent.

Sacs de montagne bien calés sur leurs épaules et remplis de tout le matériel d’alpinisme nécessaire, les deux jeunes alpinistes partent à la recherche de leur hôtel sans trop s’attarder à suivre le cortège. Pas un nuage ne flotte dans le ciel, le foehn s’est calmé, l’air est frais. Il n’y a que la vue du Cervin à leur couper le souffle. La journée du lendemain sera favorable. Délestés de leurs sacs bien trop lourds, Paul propose :

– Et si on allait au cimetière sur les tombes des Taugwalder et de Michel Croz ?

– Mais qu’y a-t-il d’intéressant à voir ces tombes ? demande Nicolas.

Paul, un peu surpris, s’arrête brusquement et répond :

– Mon cher, tu sais, pour moi, ces tombes sont presque sacrées et, comme je connais ton sens de l’humour, je te jure que nous n’irons pas leur cracher dessus. Elles sont tellement chargées d’histoire. D’histoire alpine bien sûr. Ce n’est peut-être pas la Grande Histoire, mais les épopées en montagne ou ailleurs, initiées et vécues par des femmes et des hommes courageux, entreprenants, audacieux et curieux, constituent un volet important de l’histoire de l’humanité.

Il ajoute immédiatement :

– Tu connais les Taugwalder ?

– Oui, ce sont, je crois, des hôteliers de la station.

– Tu n’y es pas, corrige Paul, je vais t’expliquer sur place.

– Sur place, c’est où ?

– Au cimetière, parbleu !

Dès leur arrivée au champ du repos, Paul se dirige vers les tombes. En ce jour de recueillement, le cimetière grouille de monde. Beaucoup parlent anglais. Les deux tombes érigées côte à côte, celle des deux Taugwalder père et fils et celle de Michel Croz, sont austères. Les pierres tombales sont en gneiss de la région. Celle des Taugwalder porte l’inscription « Peter Taugwalder, Vater und Sohn, die Berufstreuen Führer, Erstbesteiger des Matterhorns 1865 », autrement dit : « Peter Taugwalder, père et fils, guides réputés, premiers vainqueurs du Cervin, 1865 ». Cette inscription figure sur la partie avant de la tombe, alors que le fronton vertical comprend un crucifix dans la meilleure tradition catholique. Sur celle de Michel Croz, on peut lire : « À la mémoire de Michel Auguste Croz, né au Tour, vallée de Chamonix, en témoignage de regret, la perte d’un homme brave et dévoué, aimé de ses compagnons, estimé des voyageurs, il périt non loin d’ici en homme de cœur et guide fidèle. » Pour un si grand guide, l’éloge est modeste comme l’a été ce montagnard de grande classe.

Nicolas interroge :

– Je ne vois toujours pas pourquoi nous sommes venus sur ces tombes ! C’est plutôt tristounet et de mauvais augure pour tenter l’ascension du Cervin demain.

Paul, déçu par le manque de culture montagnarde de son ami et dérangé par le monde présent sur les lieux, ne répond pas. Il entraîne Nicolas vers la sortie. Ils se fraient un chemin à travers la foule massée devant l’église et se dirigent ensuite d’un bon pas vers leur hôtel. En route, Paul se dit, « il faudra que je trouve le bon moment pour lui parler du drame qui s’est déroulé au Cervin en 1865 et des conséquences heureuses et malheureuses qui s’en sont suivies ».

 

Au restaurant, Paul entame la discussion :

– Sais-tu que Zermatt1 figurait sur les cartes du XIIIe siècle sous le nom de Praborgne, Praborno ou encore Prato Borno, ce qui pourrait se traduire par « prés privés de soleil » ou « prés aveugles » ? Bien trouvé, n’est-ce pas ? C’est précisément vers la fin du XIIIe siècle que les colonies de paysans de montagne germanophones haut-valaisans, les Walser, émigrèrent de Praborno vers le Val d’Aoste. C’est ensuite seulement, dès 1860, que l’appellation « Zermatt » a remplacé progressivement le nom latin. Et Zermatt, tiens, je ne m’étais pas encore posé la question, pourrait bien provenir de « Zur Matte » qui peut être aussi bien traduit par « dans les alpages », « sur les alpages » ou « vers les alpages ». Cette dénomination a été abondamment utilisée avant de devenir « Zermatt ».

Nicolas rebondit :

– Et Matterhorn, la version allemande de Cervin, peux-tu m’expliquer d’où ça sort ?

– Mais, bien sûr, Nico, on vient de voir ce que signifie « Matte » et Horn, c’est « la corne ». Le tour est joué ! Et pour une corne, le Cervin est une sacrée corne. Je suis persuadé que c’est grâce à elle que Zermatt est devenue ce qu’elle est : une station touristique réputée en Suisse et dans le monde pour l’alpinisme, le ski de piste et la randonnée à ski et à pied. Et il n’y a pas que le Cervin dans le voisinage de la station. Si on fait le tour dans le sens des aiguilles de la montre suisse depuis l’est, on trouve le massif du mont Rose avec le Nord End, la Pointe Dufour, le Lyskamm, les Dioscures Castor et Pollux, qui furent métamorphosés en étoiles et font partie de la constellation des Gémeaux. Oserais-je te signaler que leur père est Zeus, ce dieu dont tu prononces le nom si souvent ? Enfin, surtout lorsque tu es enragé ! Si on continue notre tour d’horizon, voici le Breithorn et ses trois sommets à plus de 4 000 mètres, la Dent d’Hérens, juste au sud-ouest du Cervin, puis la Dent Blanche, l’Obergabelhorn, le Rothhorn, le Weisshorn. Et finissons par le Dom, le Täschhorn, l’Alphubel, le Strahlhorn, le Rimpfischhorn. Tous des 4 000 mètres, c’est exceptionnel et la liste n’est pas complète : il y en a 37 qui contemplent Zermatt ! Quand on découvre ce panorama unique, on ne se demande plus pourquoi les alpinistes expérimentés ou débutants veulent tout d’abord monter sur le Cervin. C’est l’attirance instantanée, un peu comme un coup de foudre ! En pleine saison, ils sont des centaines à crapahuter sur l’arête Hörnli en tentant d’éviter les chutes de pierre… Désolé, Nicolas, mon soliloque t’a soûlé ?

– Mais non, Paul, j’ai trouvé ces informations intéressantes. Nous étions dans le Zermatt du XIXe siècle et ça m’a naturellement fait penser à ce qui s’est passé au niveau scientifique et culturel depuis le milieu de ce siècle exceptionnel. Cette époque, le sais-tu ? a marqué le début de l’anthropocène qui est même considéré aujourd’hui, par certains, comme une époque géologique. On affirme aussi que c’est le début de l’« âge des humains ». D’ailleurs, cette période pourrait bien avoir commencé un peu auparavant, puisque Buffon écrivait déjà, en 1778, que « la Terre porte aujourd’hui l’empreinte de la puissance de l’Homme2 ». Donc, la nôtre, mon cher !

Eh oui, Nicolas, nous serions en train de changer la Terre et par notre attitude de créer un désordre planétaire. Nous serions les moteurs principaux de ce changement.

– En fait, le vrai déclencheur serait la révolution industrielle du XIXe siècle et notamment l’entrée sur le marché mondial des combustibles fossiles, complète Nicolas. Personne ou peu de monde ne s’est douté, à ce moment-là, des problèmes que nous allions devoir affronter. Pourtant, il y a longtemps, trois « savants » avaient alerté sans grand succès au sujet de l’effet de serre dû à des gaz très mal connus. Je crois que tu en as entendu parler, Paul, ce sont Fourier, Tyndall et Arrhenius.

– Tu tombes bien, Nicolas, je viens de m’intéresser à Tyndall. En lisant des livres de montagne de l’époque, dont le superbe Le Mont Cervin, écrit en 1906 par le guide écrivain italien Guido Rey3, j’ai appris que ce chercheur alpiniste irlandais soupçonnait déjà que certains gaz étaient susceptibles de retenir dans l’atmosphère les rayons infrarouges émis par notre surface terrestre. J’ai été très intéressé par son parcours et nous aurons certainement l’occasion de reparler de lui.

 

Paul et Nicolas se sont rencontrés il y a cinq ans devant la porte du lycée. À ce moment-là, tous les deux sont anxieux de commencer ce qui devrait être le début de longues années d’études avec de nouveaux maîtres, de nouvelles exigences et surtout de grandes espérances. Tout de suite, l’amitié les a réunis. Nicolas est plus expansif et casse-cou que Paul, qui, lui, est réfléchi et réservé. Ils se complètent bien et se sentent heureux dans la nature et la simplicité. Aussi souvent que possible, ils vont grimper dans les Gastlosen, la région du Trient ou les rochers des Sommêtres. Tous les deux ont 20 ans, viennent de réussir leur examen de maturité et vont entrer en automne à l’université. En montagne, ils ne recherchent pas l’exploit. Le culte du palmarès n’est pas dans leur esprit. Réaliser de belles courses leur suffit. Ils sont conscients que leur entraînement et leur expérience ne leur permettent pas, ou pas encore, de viser plus haut que… le Cervin. Par chance, beaucoup de voies sont encore à équiper et de nombreux sommets à déflorer. D’autant que, en ce qui concerne le matériel et l’équipement, tout est en train de changer. Le chanvre des cordes vient d’être remplacé par une corde plus souple, composée d’une « âme » en fibres tissées nylon protégée par une gaine. Les baudriers sont encore bricolés, mais seront bientôt remplacés par de beaux objets certifiés sous l’indication UNE-EN 12277. Sécurité et confort sont les maîtres-mots. Quant à Paul et Nicolas, ils souhaitent simplement passer du stade de touriste à celui d’alpiniste. Comment faire ? Ils pratiquent l’athlétisme, le ski, et, pour Nicolas, l’escrime, la boxe, l’aviron et la flûte traversière. Paul a beaucoup lu sur la montagne spécialement sur les ascensions dans les Alpes et pas seulement celles de Tartarin. Nicolas, lui, suit l’actualité des itinéraires intéressants. Les guides du Club alpin suisse sont ses livres de chevet. Ils font tous les deux parties du Club alpin de leur région, un club très actif, avec un chef de course surnommé le Diable. C’est dire que leur carrière alpine débute sous une protection absolue. Durant leurs années de lycée, ils ont fait partie d’une bande d’amis, tous encore célibataires ou presque. Les amies seront acceptées plus tard. Ils forment une équipe de vrais potes. Ils portent tous des sobriquets. On trouve Milou, un gars efflanqué, plus footballeur et skieur que grimpeur, mais qui n’a rien à voir avec Tintin, et Zini, un Tessinois, qui s’est épanoui à l’internat de l’institution où il vient, lui aussi, de réussir sa maturité. Rieur, l’esprit vif, avec un reste d’accent italien fort apprécié, il navigue à vue dans son nouveau monde. Il y a aussi Tartine, l’intellectuel pur, fort partout, un peu moins au grimper à la perche, mais un entraîneur et motivateur hors pair, et Charly, rencontré en montagne du côté de la Dent de Broc. C’est un futur électricien, inventeur du réveil à incandescence. On y rencontre aussi Richelieu qui n’est ni cardinal, ni homme d’État, mais qui s’intéresse à la mécanique de précision. Et, sans vouloir être exhaustif, on ne peut pas oublier Noldi, un type assez exceptionnel qui va se lancer dans l’ingénierie et l’aide humanitaire. Cette fine équipe fera parler d’elle !

Le télescope de John Tyndall

Zermatt, 9 juillet 1864. Le convoi qui monte péniblement vers Zermatt est un peu particulier. Il est composé de cinq solides gaillards et de deux mulets, Isidore, doté d’un poil gris foncé, et Aphrodite, une mule brune avec un en-tête blanc en forme d’étoile. Leurs sabots crépitent sur le sol rocailleux du chemin menant de Täsch à Zermatt. Les pauvres bêtes sont chargées de tout le matériel nécessaire à l’ascension des montagnes ainsi que de caisses mystérieuses préparées par John. Partis du fond de la vallée, ils arrivent à l’entrée de ce qui n’est pas encore une station renommée. C’est cet endroit que les mulets choisissent pour refuser d’avancer. On les connaît, ils réagissent parfois comme des ânes. Inutile d’insister ou de leur parler à l’oreille, particulièrement à l’arrivée d’une étape aussi longue. Le chef d’expédition4 porte le nom de John Tyndall. Ne voulant pas forcer les animaux par quelque moyen que ce soit, il ordonne un arrêt de récupération. Un membre de l’équipe demande :

– John, où as-tu prévu de dormir ce soir ?

– À l’hôtel Monte Rosa, of course !

En effet, le modeste chalet en bois qu’Alexandre Seiler a acheté en 1853 est déjà devenu le fief des alpinistes, notablement celui des Anglais acharnés alors à conquérir les sommets prestigieux des Alpes. C’est l’« âge d’or de l’alpinisme5 » et il reste encore quelques sommets vierges à gravir. Au bout de cinq minutes, les mulets acceptent de repartir. À cette époque, le village de Zermatt n’est en fait qu’un petit hameau6. Parmi les quelques chalets et mazots, le Monte Rosa est vite repéré. Le groupe Tyndall est chaleureusement accueilli par le patron Seiler. À la table ronde, appelée Stammtisch, quatre vieux villageois, probablement retraités, sont en train de jouer au jass. L’un d’eux, Pirmin Aufdenblatten, ancien chasseur pas cueilleur mais bûcheron, demande à ses collègues :

– Il paraît que c’est l’équipe de Tyndall qui vient d’arriver. C’est qui, ce Tyndall ? Encore un de ces Anglais qui viennent nous voler nos montagnes, ou bien ?

Un grand barbu, pipe aux lèvres, surnommé évidemment Pipe, déclare avoir examiné le cas de ce Tyndall et a ainsi appris que cet « Irish » pur-sang vient de réaliser la première ascension du sommet le plus himalayen des Alpes : le Weisshorn.

– C’est un solide alpiniste, mais aussi un scientifique très connu au Royaume-Uni. Quadragénaire, il n’est venu à la montagne que cinq ou six ans auparavant. C’est donc un « savant qui vient aux Alpes7 ». J’en ai discuté avec notre médecin à Saint-Nicolas, il m’a expliqué que ce « Mister » effectuait en ce moment des recherches en glaciologie et surtout en thermodynamique par exemple… Mais, moi, je ne comprends rien à tout ça. Il chercherait à découvrir si la concentration de la vapeur d’eau et des différents gaz présents dans l’atmosphère peuvent jouer un rôle sur le climat. Une sacrée tête, celui-là.

– Mon Dieu, dit le troisième larron, qui répond au nom de Hans Inderbizen, un homme de taille moyenne, tête coupée à la hache et mâchoire ornée d’une barbe bien fournie. Quelle idée de passer son temps à des recherches pareilles ? Il doit être plein aux as.

– Atout, crie le quatrième joueur, appelé amicalement Schwarzpeter, impatient de pouvoir reprendre le jeu en tapant fort sur la table. On n’arrivera pas à terminer notre jass avant le souper si vous continuez à discuter sur des sujets qui nous dépassent.

 

L’équipe de Tyndall s’installe à l’hôtel aussi bien que possible, car les travaux de rénovation ne sont pas encore terminés et le confort n’est pas parfait. « Mais, c’est mieux qu’un bivouac sur le Gorner », déclare John ne risquant pas d’être contredit. Les visiteurs s’assoient à une table. Ils sont cinq. En plus de John, il y a son compatriote le révérend J.-M. Elliot, son guide-accompagnateur préféré Johann Josef Bennen qui vient de la vallée de Conches, Peter Knubel, guide déjà célèbre de Saint-Nicolas, et Jean-Joseph Maquignaz, guide réputé qu’il est allé recruter à Valtournenche sur le versant sud du Cervin. Tyndall s’adresse à ses compagnons :

– Demain, nous allons monter au Gornergrat avec nos mulets. Nous installerons notre télescope dans le petit observatoire8 que j’ai fait construire là-haut, puis trois jours de courses sur les beaux sommets autour de Zermatt suivront.

« Le Cervin ? Je ne sais pas », ajoute-t-il encore.

*

La nuit au Monte Rosa se passe on ne peut mieux, au début du moins. Aucun bruit, ni dans l’hôtel ni au-dehors. Vers deux heures du matin, Tyndall, peut-être un peu inquiet en ce qui concerne la mise en place de son télescope, fait un rêve. Il traverse l’histoire de l’astronomie. Il revoit le plus ancien observatoire solaire connu : les cercles de Goseck9, tracés en Saxe il y a environ 7 000 ans, dont le fonctionnement reste toutefois limité aux levers et couchers du soleil, aux solstices d’hiver et d’été. Mais ils sont si touchants ces cercles concentriques tracés dans la terre et marqués par des poteaux en bois servant à fixer la date des semailles et des moissons. Tout à coup apparaît, quelque part dans son cerveau d’hyperactif, le fameux observatoire de l’astronome de Samarcande, en Ouzbékistan, le célèbre savant Ulugh Beg10. John avait visité ce « monument » quelques années auparavant, au cours d’un voyage de préparation aux leçons qu’il dispense à l’université de Cambridge. Cette impressionnante construction conçue par Beg, inaugurée en 1429, est en partie enterrée. C’est, en fait, un immense sextant de 80 m de haut permettant de mesurer la position des astres au-dessus de l’horizon et leur passage au méridien du lieu. Il y calcule, aidé des meilleurs astronomes de son temps, la position de mille étoiles avec une précision qui restera inégalée pendant deux siècles. On n’en est pas encore à la fameuse lunette de Galilée, ni au télescope de Newton, mais la science avance avec de gens comme Beg. Difficile d’imaginer avec quels « outils » cet astronome et mathématicien a travaillé. Il paraît qu’il était le petit-fils de Tamerlan, conquérant sanguinaire qui avait mis l’Orient à feu et à sang quelque cinquante ans auparavant. Dans son rêve, John voit le sang couler, les têtes coupées, sans en être réveillé. Par la suite, Beg a été nommé gouverneur de Samarcande, mais, s’il était un remarquable scientifique, il fut un piètre politique. La vie se termine tragiquement pour le malheureux savant. En butte à l’intolérance religieuse, il est assassiné par son fils Abdulatif en 1449. Il a alors 55 ans. John se réveille en sursaut. Il se dit aussitôt que c’est un cauchemar, que ça ne peut quand même pas m’arriver à moi à cause de mes recherches dans le domaine des modifications des gaz présents dans l’atmosphère… Le monde actuel est un peu moins fou, j’espère. Néanmoins, John Tyndall se rend compte qu’il suit la même ligne éthique et philosophique risquée que Beg, lui qui écrivait : « Après cela est venu le plus humble des serviteurs de Dieu, celui qui sent le plus vivement combien il a besoin du secours divin qu’il implore, Ulugh Beg, fils de schah Rokh, fils de Timour Gourgân : que le Très-Haut le rende heureux et lui accorde une fin tranquille ! Dans la nécessité où il se trouve d’appliquer son esprit à des objets divers, désirant suffire aux nombreuses occupations dépendant de la mission qui lui est confiée de veiller aux intérêts des peuples et de préparer aux fils d’Adam des résultats avantageux, suivant l’exigence des individus ; désirant s’élever sur les ailes des hautes pensées, éviter la passion, maintenir l’intégrité de ses décisions, et réunir les mérites de la bonté et de la générosité, il a tourné les rênes de ses efforts les plus énergiques et la bride d’une assiduité rare vers la connaissance des vérités scientifiques et des subtilités philosophiques, de telle sorte qu’avec l’aide de Dieu secourable et clément, et suivant cette maxime « que celui qui cherche péniblement une chose la trouve », le pauvre auteur a su expliquer avec sécurité, en se servant de la plume, de l’intelligence et de la réflexion, les obscurités de la science et surtout de la philosophie, qui n’est pas sujette à la poussière des vicissitudes des sectes, ni aux différences des langages selon les temps. » Tels furent les mots d’Ulugh Beg dans ses Prolégomènes 30.

Quelle clairvoyance, quelle honnêteté, quelle éthique mais aussi quelle leçon pour l’humanité !

 

10 juillet 1864. Toute l’équipe est réveillée par les gesticulations de John et chacun se met à préparer les sacs et tous les bagages pour prendre le départ en direction du Gornergrat. À l’aube, le convoi, avec les mulets bien chargés, est en route. Les hommes sont silencieux. Rien d’étonnant à cela, car les montagnards, de l’époque du moins, sont des taiseux. Souvent, ce n’est pas un grand défaut, mais, à l’inverse, il est parfois difficile de comprendre comment les parleurs invétérés peuvent conserver leur souffle, notamment lorsque la pente se relève. Le chemin est assez large pour les chars attelés jusqu’à Untere Riffelberg, puis c’est un sentier muletier qui conduit à Riffelberg même. Entre les bouquets roses de rhododendrons et le bleu profond des gentianes de Koch, il se faufile jusqu’au pied du Riffelhorn, passant, plus loin, près des « Riffelsee » pour arriver en pente douce au Gornergrat. L’étape est longue, fatigante, avec 1 500 mètres de montée. Ils mettent plus de six heures. Les montagnards de cette époque sont d’une vigueur et d’une endurance époustouflante.

 

Même en juillet à 3 130 mètres, dans le local annexe à celui du futur télescope, la nuit est assez froide. La lune éclaire la face est rocailleuse du Cervin. C’est magique. Quelques ronflements ont animé le gîte des cinq hommes. Ils sont réveillés vers 3 heures du matin par un vacarme lointain provenant de la région du Cervin. Apparemment, c’est un énorme éboulement de pierres et de glace qui déboule avec fracas sur l’une des faces du géant. On entend d’abord des craquements suspects, puis de sourdes explosions suivies d’un boucan infernal au milieu de bouffées de fumées grises et noires qui montent vers le ciel en se gonflant comme une montgolfière. L’avalanche de minéraux et de cristaux de glace forme alors un triste cortège qui atteint la rimaye et les séracs du glacier situés en dessous. Le mélange de rochers et de glace glisse ensuite sur la neige qui recouvre le glacier où il s’éparpille en gerbes remplissant les crevasses sur son passage. Il s’arrête net sur la partie plate du glacier formant un énorme andain de pierres colorées de toutes tailles.

Le guide Bennen est le premier à réagir :

– J’ai appris que de nombreux alpinistes tournent, ces jours, autour du Cervin, il y a des Italiens, des Anglais, peut-être aussi des Français et des Suisses, certainement à la recherche d’un emploi de guide ou de porteur ! Ils sont tous en train de chercher une voie d’accès au sommet et, ce faisant, ils se mettent sérieusement en danger, les inconscients. En plus, je commence à me demander ce qui se passe sur cette montagne. Est-ce qu’il y aurait des fées tout en haut qui projettent de gros rochers pour préserver ce sommet ? En tout cas, les éboulements et les glissements de terrain deviennent trop fréquents et trop importants.

– Oui, c’est vrai, appuie John. Il me semble que ce phénomène devrait être observé et répertorié, et pas seulement sur les flancs du Cervin. C’est pourquoi j’ai aussi emporté une lunette d’approche puissante que nous allons monter sur pied dans mon observatoire. Elle permettra de faire des observations régulières et d’établir une statistique de ces chutes de pierres dangereuses. Mais je vous fais remarquer que, à ce jour, on peut supposer que c’est le phénomène bien connu de l’érosion qui s’accélère. Pourquoi ? That’s the problem! On ne le sait malheureusement pas. C’est peut-être aussi un problème de tectonique, car vous savez que la croûte terrestre repose et flotte sur le noyau en fusion qui se trouve sous nos pieds.

– Bon Dieu, ils ne vont tout de même pas nous supprimer notre boulot ? s’énerve Peter, qui a bien suivi les explications de John.

– Je pense que nous n’en sommes pas là, répond John, car, d’une part, on sait encore peu de choses sur la tectonique de la croûte terrestre et notre situation n’est pas désespérée puisque la vie existe chez nous et s’y développe depuis plus de trois milliards d’années. Il y a bien eu des périodes successives de glaciation et de chaleur qui ont modifié la vie sur terre, mais, aujourd’hui, la situation est depuis longtemps relativement stable. D’autre part, le soleil nous gratifiera, pendant encore 4,5 milliards d’années, de sa lumière et de son énergie. C’est essentiel à la vie sur notre bonne Terre. Par contre, les études que je mène me font penser qu’un autre phénomène pourrait menacer notre environnement, c’est – il prend un ton grave – l’augmentation de la température sur notre planète. Pour l’instant, elle est bienvenue car nous vivons une période interglaciaire assez froide. Mais je ne peux pas vous en dire plus en ce moment. Mes études en sont à leur début et ça ne m’amuse pas d’annoncer des problèmes ou des catastrophes sans être sûr de ce que j’avance.

Ils restent tous pensifs, se retournent, s’enveloppent dans leur couverture et murmurent de concert :

– On dort encore un peu avant de préparer notre journée.

Une journée qui sera consacrée à l’installation du télescope ZST (Zermatt Space Telescope) et tous les instruments de mesures qu’ils ont transportés jusque-là.

 

Le cri strident d’une marmotte réveille l’équipe au petit matin du 11 juillet 1864. Elle a été alertée par Jean-Joseph sorti en urgence pour assouvir un besoin naturel. Le fier rongeur se dresse bien droit sur un grand bloc de gneiss et crie son angoisse en direction des envahisseurs de son domaine familial. Les marmottons au pelage moins foncé que celui de leur mère se sont déjà réfugiés dans leur trou et le mâle est en vadrouille. On se demande où il est passé.

Les hommes déjeunent en discutant de leur nuit coupée en deux par les délires de leur chef.

– Je veux vous informer sur les raisons qui m’ont poussé à venir ici monter un laboratoire, et aussi vous dire à quoi il servira, annonce John.

– Bonne idée, approuve Bennen. C’est toujours motivant de connaître l’utilité de ce que l’on fait. Tu sais, John, nous, dans nos vallées, il y a des centaines d’années, nous étions des chasseurs-cueilleurs et maintenant on est devenu des chasseurs guides. Ce changement est arrivé à petits pas, sans que nous sachions pourquoi. Comme poussés par le vent qui souffle sur le bateau Terre.

– Comme c’est bien dit, Johann Joseph !

– Attends, John, je me pose souvent la question suivante : est-ce un progrès, ce qui nous arrive ? Notre vie est certainement plus confortable, mais est-elle vraiment plus heureuse que celle de nos ancêtres ? Avons-nous eu le choix ou s’est-il imposé à nous ? Enfin, assez ergoté, vous me répondrez plus tard si vous le pouvez. Je te rends la parole, John.

John leur indique que de tels observatoires sont en ce moment assez rares sur la planète, surtout en altitude où l’air est pur et favorise des observations de grande qualité.

– Vous voudrez bien m’excuser si je joue un peu au professeur, que je suis d’ailleurs. Tout d’abord, pour les recherches astronomiques que nous voulons faire ici au Gornergrat, nous allons installer le télescope. Son but principal est d’observer la voûte céleste et sa voie lactée, ses étoiles, planètes, nébuleuses et, si possible, de temps en temps une comète. Nous allons, en réalité, continuer le travail des astronomes égyptiens, babyloniens, chinois, ouzbeks ou encore mayas, mais avec une lunette beaucoup plus puissante et précise que celles de leurs époques respectives. Le but final de toutes ces recherches, ne l’oubliez jamais, est de comprendre le lien fort que l’on devine, que l’on sent, entre notre Terre et l’espace, entre l’Homme et l’Univers. O.K., je sais bien que, lorsqu’il faut lutter tous les jours pour nourrir sa famille, ce qui est le cas pour plusieurs d’entre nous je suppose, ce genre de problème ne semble pas essentiel.

– C’est vrai, approuve Bennen, en hochant la tête, le regard sollicitant l’approbation de ses collègues.

– Pour l’instant, poursuit John, je tiens à préciser qu’une partie de mes recherches sont un peu spéciales puisqu’elles concernent notre environnement. Je veux mesurer la température de l’air, la vitesse du vent et la pression atmosphérique grâce au baromètre développé par Horace Bénédict de Saussure, vous savez celui qui fut, en 1787, l’un des premiers hommes au sommet du Mont Blanc avec 18 guides-accompagnateurs dont le célèbre Balmat. Je veux aussi mesurer l’humidité de l’air et la concentration des gaz que contient l’atmosphère. Les résultats seront rassemblés à l’université de Cambridge pour le monde entier. On verra ce que nous pourrons en tirer !

Dans son élan, John renchérit :

– Je voudrais encore vous rappeler, excusez-moi si je suis un peu pédant, que les études au sujet de la connaissance de notre environnement, et en particulier de la vie sur notre Terre, ont débuté vraisemblablement avec l’Homo Sapiens, il y a environ 210 000 années selon les dernières découvertes. Je pense cependant qu’il faut partir d’Aristote et Théophraste, son élève, qui ont, au IVe siècle avant J.-C., étudié de manière raisonnée et méthodique le vivant et les phénomènes naturels. Ensuite, les grands voyages d’exploration des navigateurs européens de la Renaissance ont apporté des informations sur ce qui se passe ailleurs dans le monde. Et nous avons beaucoup appris de ces expéditions, qui, dès le XVe siècle, ont permis de découvrir non seulement la géographie de notre Terre mais aussi la culture et la science qui se développaient en Asie, en Amérique du Sud et en Afrique. J’ai, par exemple, été étonné de lire qu’on a pris conscience, dès le XVIIe siècle déjà, du fait que l’exploitation des ressources et, principalement, la déforestation des territoires colonisés semblaient provoquer des changements du climat dans ces régions. De plus, grâce à ces périples devenus de véritables expéditions scientifiques, les chercheurs ont, semble-t-il, inventorié 20 000 espèces vivantes au XVIIIe siècle. L’inventaire de notre siècle, le XIXe, est en cours et, selon nos estimations, nous en serons à 40 000 espèces et ce n’est certainement pas fini.

John s’interrompt, reprend son souffle et continue :

– Vous m’arrêtez si je vous casse les pieds ! Sinon, j’ajoute encore ceci : le nom de Charles Darwin11 vous parle ? Je l’espère. C’est un grand scientifique, un peu plus âgé que moi. Il est en train de préparer un livre qui pourrait bien provoquer une révolution. Il y développe une théorie sur les relations entre les espèces et donne une explication simple en décrivant les liens qu’il a étudiés entre les prairies de trèfles, pollinisées par les bourdons, et les chats qui mangent les mulots, qui eux-mêmes délogent les bourdons de leurs terriers. Cette relation étroite entre les espèces est intéressante. Elle pourrait avoir une influence sur la vie de l’Homme sur la Terre. Son comportement envers la nature n’a pas beaucoup changé depuis que le vénéré René Descartes a proposé, il y a plus de deux cents ans de se « rendre comme maîtres et possesseurs de la nature12. » C’est ce que nous sommes encore en train de faire, n’est-ce pas ?

– Alors, ça, c’est compliqué, avoue Jean-Joseph.

– Bon, au boulot ! Toi, Révérend, avec Jean-Joseph, tu déballes soigneusement le télescope et vous, Peter et Johann, venez avec moi chercher les autres instruments.

Et ils se mettent au travail cogitant encore les théories incroyables de John.

– Où va notre monde ? pense Jean-Joseph.

– Ah, j’oubliais. Vous voyez cette deuxième lunette ? demande encore John. C’est celle dont je vous ai parlé et qui servira à observer l’avance et l’état des glaciers, surtout celui qui se trouve au-dessous de nous, le Gornergletcher, ainsi, bien sûr, que les éboulements et les avalanches dans toute la région autour de nous. Mais ce n’est pas tout. Je veux aussi surveiller ce qui se passe sur et autour du Cervin, et ainsi savoir qui lui fait la cour. Mon vœu est d’en faire l’ascension, si possible l’an prochain, avec vous, et tenter d’y être les premiers si vous voulez bien m’y accompagner.

Tout en installant le télescope qu’il a choisi pour l’observatoire du Gornergrat, John explique à ses deux aides très attentifs :

– Le télescope que nous installons n’est pas semblable à celui inventé par le célèbre Galilée13, vous vous en doutez bien ! Le sien, en 1609, était une vulgaire lunette composée d’un tube muni à l’une de ses extrémités, côté ciel, d’une grande lentille, l’objectif, et, du côté œil, d’une petite lentille, l’oculaire. Selon la distance entre les deux lentilles et leur courbure, il pouvait plus ou moins grossir l’objet. Les rayons lumineux provenant des étoiles et des astres étaient recueillis par l’objectif et concentrés en un point dont l’oculaire donnait ensuite une image agrandie. Cette lunette avait des défauts. Elle ne courbait pas la lumière de la même façon selon la couleur envoyée par les astres observés. On obtenait donc une image floue entachée d’un effet arc-en-ciel. Pour éviter ce que les astronomes ont appelé une « aberration chromatique », le non moins célèbre Isaac Newton14 a développé, vers 1671, le télescope. Il a utilisé deux miroirs à la place des lentilles. Le premier miroir collectait la lumière du ciel et des corps célestes, le second redirigeait la lumière observée vers l’oculaire placé sur le côté du tube. Pour notre observatoire, j’ai choisi un Newton amélioré par un certain Cassegrain – ne riez pas, s’il vous plaît – qui, il fallait l’imaginer, est doté d’un miroir primaire concave et parabolique convergent, avec un trou percé en son centre, puis un miroir secondaire convexe et hyperbolique divergent complété encore par une lentille réflectrice. Ainsi, l’image se forme derrière l’appareil et non pas sur le côté du tube comme pour celui de Newton. Vous m’avez suivi, j’espère ? Je l’ai choisi parce qu’il est compact, pas trop encombrant, transportable. Vous l’avez constaté. Il est polyvalent. Il permet l’observation des planètes, du ciel profond et aussi de la nature. On peut aussi photographier des astres avec une belle précision. La photo couleur vient d’être inventée et c’est une avancée très intéressante. Le seul défaut de cet instrument est qu’il déforme le bord des étoiles en leur ajoutant une sorte de « chevelure » qui réduit la précision de l’observation.

Une fois de plus, les bons guides et accompagnateurs sont subjugués par la science de John. Ils se disent :

– Bon dieu, ça n’est pas qu’un alpiniste, cet homme-là ! Comment est-ce possible qu’un tel savant perde son temps dans la montagne ?

Ils n’ont pas encore vu ni compris qu’à ce moment-là, nombreux sont les chercheurs, savants, naturalistes à pratiquer ce qui n’est pas encore un sport, ni un loisir, mais beaucoup plus : un grand laboratoire de la connaissance du monde et de la nature auscultée par ceux qui sont des « savants universels ». Ils ont pourtant tous en mémoire les recherches et le célèbre baromètre de Saussure emporté au Mont Blanc et auquel John a fait référence.

 

La soirée arrive, le télescope est installé, réglé et prêt à faire ses premières observations. Le repas du soir, riche en graisse, lard, saucisses de porc et pommes de terre, a été cuisiné par Jean-Joseph, chef étoilé. Tous préparent ensuite le lendemain qui doit être consacré à une exploration dans la région du Mont Rose.

 

– Cérès ! Je vois Cérès ! s’écrie John dans la nuit, depuis l’observatoire.

Ils sont abruptement arrachés à un sommeil plus profond que les crevasses du glacier du Gorner. Ils se retournent sur leurs couchettes formées de couvertures de laine rêche en s’écriant : « Du calme ! »

Le calme, ils ne l’auront pas, car John explique déjà, à ceux qui ont eu le courage et l’envie de se lever et de l’écouter, que Cérès est un astéroïde très volumineux, découvert en 1801, qui gravite autour du Soleil, au sein d’une ceinture d’astéroïdes, entre les orbites de Mars et Jupiter. On suppose qu’il y a plusieurs centaines de milliers de ces objets de tailles variables dans notre galaxie. Certains les appellent des graines de planètes. D’autres les considèrent comme des « vermines du ciel ». En plus, ils sont placés comme des épées de Damoclès au-dessus de nos têtes et il faut donc les observer, car, entrechoqués, déviés et transformés en météorites avant leur entrée dans l’atmosphère, ces filles d’astéroïdes pourraient bien tomber sur nos têtes. Ces pierres noires aux formes arrondies qui reposent sur nos sols et intriguent les amateurs de nature viennent de là. Il est important d’observer ces corps célestes afin de tenter de prévenir leur chute potentiellement dévastatrice… même si l’on peut se demander si, selon la grandeur du météore, une catastrophe pourrait véritablement être évitée.

John renchérit :

– Nous ne ferons pas que cela. Il faut continuer les travaux des anciens astronomes, suivre la trajectoire des planètes et des autres corps célestes. Il est intéressant d’observer la voûte céleste, le Soleil et son activité de surface, ainsi que les grandes planètes que sont Mars, Mercure, Jupiter, Venus et Saturne qui errent dans notre galaxie. Observer, calculer, comparer les diverses trajectoires et alerter « s’il se passe quelque chose là-haut15 ».Et, pas de doute, il s’en passe des choses là-haut ! Bref, il est tard. 3 heures du matin déjà. Venez à tour de rôle regarder dans mon télescope ce que vous n’avez jamais vu : la Lune, comme si vous étiez dessus.

*

Le lendemain matin, après une petite nuit, ils observent le Cervin à l’aide de la petite lunette. Ils aperçoivent l’énorme impact laissé par l’éboulement de la nuit précédente. La face est ravagée et blanchie par le choc des gros blocs projetés contre la paroi et qui, éclatant en petits morceaux, se sont égrugés en granulats fins, accrochés à la falaise presque verticale. Un jour, inévitablement, ils finiront mêlés au sable des plages.

L’arête de Furggen est méconnaissable tellement son profil s’est modifié. Tyndall est inquiet. Il décide immédiatement de changer le programme prévu. Au lieu d’explorer le massif du Mont Rose, il préfère se rendre à Breuil avec l’équipe. Histoire de voir ce qui se passe du côté italien.

L’observatoire du Gornergrat est situé, comme son nom l’indique, sur la crête du Gorner. De là, on peut continuer en direction du Stockhorn ou bien redescendre à Zermatt par le chemin gravi pour la montée d’avant-hier. Mais John veut emprunter le sentier étroit qui conduit directement au glacier du Gorner, avant de remonter ensuite au col du Théodule. Une montée de 1 300 mètres. John n’en fait pas mystère : il s’intéresse aux glaciers, à leur formation, à leur « écoulement », à l’émergence des crevasses, des séracs, à leur vie, à ce qu’ils pourraient nous raconter sur notre histoire. C’est sa troisième passion !

 

Dans la descente vers le glacier, ils croisent un troupeau de bouquetins fort heureusement pas agressifs ce jour-là. Des rois de la montagne, fiers, agiles malgré leurs lourdes cornes en forme de lune croissante, ornées de superbes anneaux qui dévoilent leur âge. Les deux mulets, Aphrodite et Isidore, font toujours partie du groupe. Ils sont apeurés par les bouquetins dont ils connaissent l’agressivité potentielle. N’étant pas nés avec des cornes, ils reconnaissent leur incapacité à lutter contre ces solides bovidés. Par chance et sans encombre, la petite troupe, surveillée par les chocards tournoyants, prend pied sur le glacier du Gorner. Une immense surface de glace, un peu moins que celle de l’Aletsch, mais tout de même respectable. La croûte glacière est gelée : la nuit a été étoilée et froide. Les cristaux de glace crissent sous les souliers munis de clous. Knubel propose de monter à travers les impressionnants séracs qui se sont accumulés sous la face nord du Breithorn. John n’est pas de cet avis, car il veut être le plus vite possible à Breuil… et il faut penser aux mulets. La colonne se remet en marche et descend lentement jusqu’aux confins du glacier en progressant le long de la langue qui s’étire jusqu’au-dessous de Gletschergarten. Ils attaquent ensuite la longue et épuisante montée vers le col du Théodule en passant par Furgg et Trockenersteg. Après une pause ravitaillement très brève, les voilà qui descendent du col du Théodule en direction de Breuil-Cervinia. En route, ils croisent l’inévitable Edward Whymper accompagné de son fidèle Meynet et de Jean-Antoine Carrel, guide de Valtournenche déjà bien connu. John, dans la discussion qu’il tient avec Edward, devine l’intention de celui-ci. Il veut attaquer le Cervin depuis Zermatt… et sans attendre plus longtemps. John avait tenté l’ascension, depuis le versant italien, il y a deux ans. Il avait échoué à 200 m du sommet, Carrel n’ayant pas voulu continuer. Il n’a pas encore digéré cet échec et il lui en veut encore, même si ses recherches scientifiques ont toujours été prioritaires. Il se remettra donc de ce revers, même si la « première » du Cervin l’aurait certainement rendu plus célèbre que ses découvertes scientifiques.

Chapitre II

La montagne entre ciel et terre

Tous nos malheurs viennent du premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi.

Jean-Jacques Rousseau

Ascension et drame au Cervin

Zermatt, 15 juin 1960.Partis tôt le matin, Nicolas et Paul ont dormi dans la cabane Hörnli avec quelques autres alpinistes. Leur arrivée avancée au refuge leur a permis d’aller repérer le début de la montée de l’arête du Hörnli. Simple prudence et anticipation utile, car ils savent que le début de l’itinéraire de la grimpée n’est pas évident. Plein de fausses pistes. Du temps perdu à trouver le chemin du sommet céleste sans détour par la face est. Le lendemain, le 16 juin, à leur grand désarroi, ils sont refoulés cruellement par la tempête au niveau du refuge Solvay à 4 003 mètres d’altitude, juste au pied des deux ressauts équipés de cordes fixes. Descente délicate sur un rocher recouvert d’une fine couche de neige, mais rassurés quant à leur capacité à réussir cette course lorsque les conditions seront meilleures. Comme ils en avaient l’habitude depuis le début récent de leur activité alpine, les deux compères ont en effet pu tester leurs aptitudes en suivant une cordée dirigée par un guide expérimenté bien connu et complétée par une jeune fille et un homme qui pouvait bien être son père. Allez savoir !

 

16 juin 1960, midi. Bruit des sabots de chevaux tirant leurs calèches chargées de touristes de toutes les couleurs, bien emmitouflés dans leurs couvertures en peaux de renne. Clic, clac, clic, clac. Quelques taxis électriques démontrent que la station est déjà à la mode écologique. Il est midi, les deux alpinistes anonymes suivis des quelques autres cordées qui ont aussi renoncé au sommet entrent dans la station. Dos courbés, casquettes sur soif, ils pestent contre les prévisions météorologiques. Le temps est maussade, la pluie se mélange à la neige, des nuages noirs entourent le sommet du dieu local. Un hélico d’Air Zermatt passe en soufflant et pétaradant sur leurs têtes, ébouriffant au passage les femmes et les hommes chevelus sans bonnets. Les magasins sont ouverts. Les premières marques dédiées à l’alpinisme et au ski trônent dans les vitrines surchargées des boutiques de sport.

Paul s’exclame soudain, un sourire moqueur sur les lèvres :

– Eh, Nicolas, je crois bien que t’es tombé en amour pour la jolie blonde de la cabane Hörnli !

– T’as remarqué ça, Paul ? Je te croyais fatigué et soucieux à cause de la météo. Eh oui, c’est vrai, je l’avoue fièrement, elle m’a plu avec ses tresses couleur de blé, son beau visage fin et bronzé et ses longues jambes qui n’ont pas à chercher les prises les plus minuscules.

– Alors quoi, tu rêves de nouveau ?

– Non, non, t’as sûrement observé ? En arrivant à l’entrée de la station, lorsqu’on s’est séparé, j’ai eu droit à une bise. Elle s’appelle Kathy. Je crois qu’on se reverra.

– Alors, bonne chance !… Tu as vu, Nicolas, depuis là-haut, de part et d’autre de la Vispa, Zermatt se développe à gogo, comme la raclette que je te propose de goûter à la Walliserkanne.

– D’accord, Paul, à gogo, ça me convient. J’ai une faim de loup.

16 juin 1960, 19 h. Paul a à cœur de raconter à son ami, et à sa manière, l’histoire tragique de la conquête du Cervin. Une histoire bien connue, des initiés du moins, mais dont je ne me lasse pas, se dit-il. À l’heure du souper, dans leur petit hôtel à bas prix, il se lance.

– Connais-tu Samivel1, dessinateur génial, écrivain, poète, illustrateur et cinéaste ? Ton hochement de tête me laisse deviner que ce n’est pas le cas. Alors, comme lui, je vais tenter de rendre un peu vivante une histoire de morts et de gloire en observant les chocards, notamment le plus curieux d’entre eux, que je nommerai « Bec orange ».