Aelmat Terres des Gardiens - Maëva Nourry - E-Book

Aelmat Terres des Gardiens E-Book

Maëva Nourry

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Beschreibung

Enfermés dans les geôles de l' ennemi, les Gardiens subissent les tortures infligées par Urbion et ses sbires.Tout en luttant pour ne pas révéler le savoir accumulé pendant leur épopée, Aliki et ses amis cherchent à se libérer des sous-sols de Colmirande. Pendant ce temps, Anthéa continue sa route vers Pendant ce temps, Anthéa continue sa route vers Thélie, déterminée à libérer la capitale du joug de l'armée du Loup. Bien décidée à sauver le monde qu' elle connaît,la jeune impératrice fera tout pour mettre la main sur le Chaos avant Urbion. La fin de la quête approche, le destin de la Création La fin de la quête approche, le destin de la Création sera bientôt scellé. Comment nos héros vont-ils réussir à surmonter les épreuves divines qui les attendent ? Urbion parviendra-t-il à poursuivre son noir dessein ? Les Gardiens réussiront-ils à surmonter leur mission et à récupérer le Souffle des Dieux avant lui ?

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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À tous ceux qui rêvent de changement, À ceux qui se terrent dans la lecture parce que vivre c’est dur, À tous ceux qui en fermant les yeux se retrouvent dans un autre monde, Aux rêveurs, à ceux qui oublient les mots.

Sommaire

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE I

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE II

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE 22

CHAPITRE III

CHAPITRE 23

CHAPITRE 24

CHAPITRE 25

CHAPITRE 26

EPILOGUE

REMERCIEMENTS

CHAPITRE 1

L’Odel, envoyé en éclaireur, avançait du plus vite qu’il le pouvait. Loin derrière lui, il entendait ses compagnons peiner et haleter sous la charge. Mais il devait presser le pas, afin de prévenir de leur arrivée à la surface.

Autour de l’elfe, aucune lumière, si l’on exceptait les vagues lueurs fongiques dispersées çà et là. Pour ses yeux habitués à l’obscurité, pourtant, c’étaient de véritables phares. Gellian avançait si rapidement désormais qu’il courait, les mains au sol parfois, dans les grottes basses de plafond.

Soudain, il s’arrêta, saisi d’un doute. Droite ou gauche ? Brièvement, son regard revêtit la couleur de l’or, luisant dans la nuit souterraine. Un frisson de fraîcheur lui parvint du cœur de la roche. Gauche. L’elfe des montagnes reprit sa course. Hormis le doux frottement de ses pieds chaussés de cuir effleurant la pierre avec régularité, il n’entendait que sa respiration dans les boyaux étroits dans lesquels il progressait. Seule sa mission comptait.

La présence des autres avait échappé à ses sens depuis bien longtemps lorsqu’il arriva près de la sortie menant à la surface. Il s’arrêta, reprit son souffle et tira de sa poche son bandeau de crêpe qu’il noua autour de ses yeux. À cette heure, les Deux Lunes étaient haut dans le ciel et il devait protéger ses prunelles sensibles à la lumière crue qu’elles jetaient sur le paysage. Une fois le tissu en place, il émergea enfin à l’air libre.

Il tournait le dos au col de Parudas et quatre lieues le séparaient de sa destination. Gellian savait qu’il devait rester attentif aux moindres bruits et aux mouvements qu’il pouvait discerner à travers son bandeau.

En tant qu’elfe des montagnes, il serait sans doute mal reçu à la Porte d’Edol. Du moins l’espérait-il. S’il était accueilli comme un ami, il y avait de fortes chances pour que la forteresse ait succombé aux ténèbres du Nexus. Dans le cas contraire, alors, ainsi que l’escomptaient ses souverains d’Odalarok, la Porte n’aurait pas été atteinte par la noirceur. Son rôle d’émissaire était donc crucial pour son peuple dont la meilleure sortie se trouvait sur ce versant de la montagne.

Gellian pressa l’allure vers la citadelle qui se découpait sur l’horizon. Il frissonna sous le vent frais. À l’abri du ventre de la terre, jamais il ne sentait la brise faire voleter ses cheveux ni mordre sa peau pâle. L’elfe serra les poings et accéléra. S’il avait froid, alors il devait se réchauffer. Hors de question de renoncer à sa mission. Son rôle était des plus décisifs.

À une lieue de sa destination, à travers son bandeau, il distingua un feu s’allumer. Le brasier d’alerte l’enjoignait de faire demi-tour. Il n’y prêta aucune attention et continua sa route, le pas sûr, vif et léger. S’il l’avait voulu, il aurait pu approcher la Porte sans être vu, mais il préférait que les veilleurs se préparent à le recevoir. Il resta donc à découvert sur le chemin. Les yeux toujours fixés sur la forteresse, l’elfe décrocha la fibule qui retenait sa cape blanche et la brandit à intervalles réguliers, tel un drapeau de paix.

Alors qu’il n’était plus qu’à une demi-lieue, il entendit la porte s’ouvrir et se refermer dans un claquement lourd. Imperturbable, il continua son avancée. Il défit son bandeau sans s’arrêter, désormais habitué à la lumière des Deux Lunes et des feux des remparts.

Quand enfin il arriva au pied du mur gigantesque, des soldats surgirent de l’ombre et l’encerclèrent de toute part. Une lance était pointée sur son cœur, les épées des trois autres étaient dégainées et deux archers le tenaient en joue du haut du chemin de ronde.

— Qui es-tu ? demanda le militaire qui lui faisait face, tandis qu’un autre le fouillait à la recherche d’armes.

— Je suis Gellian, je fais partie du peuple des Odels et je viens en paix, articula l’elfe, la voix rendue rauque par de longues heures de silence.

— Pourquoi te présentes-tu à la Porte d’Edol ? continua le Sergelak.

— Je dois parler à la personne qui dirige cet endroit. J’ai un message urgent à lui transmettre.

Le soldat fit un signe de tête à l’un des archers qui partit aussitôt en trottinant. Gellian pouvait entendre ses bottes racler les pierres d’un escalier, jusqu’à ce que le bruit se perde dans la forteresse. Ils n’eurent pas à patienter longtemps avant que l’énorme porte ne s’entrouvre dans un claquement qui se répercuta sur les montagnes environnantes.

Toujours menacé par les armes des sentinelles, l’Odel fut introduit dans la Porte d’Edol. Malgré l’heure tardive, beaucoup de soldats, curieux de découvrir celui qui mettait le bastion en alerte au cœur de la nuit, étaient rassemblés sur les chemins de ronde et dans la cour intérieure. Au milieu de la cour, trois hommes à l’autorité palpable l’attendaient, sévères.

— Cet elfe des montagnes a demandé à vous voir, Colonel Dregor, fit le soldat qui avait questionné l’elfe. Il dit avoir un message à vous transmettre.

— Qu’il approche, répondit le militaire d’un ton péremptoire.

C’était un homme massif aux cheveux poivre et sel coupés court auxquels étaient assortis d’imposants favoris. Sur son torse bombé, habillé de l’uniforme noir de l’Empire et orné de ses trois étoiles, l’elfe pouvait voir briller de nombreuses décorations.

Il s’avança vers le colonel d’un pas sûr.

— Je suis un envoyé de Leurs Majestés Throrn et Théga, souverains d’Odalarok, le joyau de la montagne, et des Odels, le peuple oublié de ceux de la surface depuis un millénaire. Si nous sortons de terre aujourd’hui, c’est pour aider notre monde à repousser cette Ombre qui se répand et vaincre notre ennemi à tous.

— Quelle preuve peux-tu apporter de ta bonne foi, elfe des montagnes ?

— Ma parole sincère est votre seule garantie, répondit Gellian en écartant les mains. Mais mon peuple est en route pour vous apporter de quoi vous prémunir contre le Nexus. La montagne vous protège de ses atteintes directes, mais nous savons tous que, un jour, vous devrez sortir des murs de cette forteresse.

— Comment saviez-vous que vous pouviez vous fier à nous ? demanda le colonel.

— Nous ne le savions pas. Nous l’espérions. Nous avons appris que vous avez aidé Sa Majesté Impériale Aliki et les fées dans la Futaie aux Esprits. Nous avons été avertis qu’une bataille sanglante s’y était déroulée et qu’une partie des survivants étaient revenus ici pour faire diversion, sous le commandement d’un de vos hommes. Nous en avons donc déduit que nous trouverions des alliés en ces murs. Sa Majesté Impériale désire unir les Terres d’Aelmat afin de lutter contre notre ennemi qui agit partout à la fois. Et votre attitude à mon égard éloigne définitivement tout soupçon.

— Très bien, Sergent, vous pouvez reprendre votre poste, fit Dregor. Suivez-nous, Gellian.

Le colonel lui indiqua la direction d’une porte qui s’ouvrait dans la muraille et marcha à côté de lui, suivi des deux autres gradés.

— Je suis navré de toutes ces précautions, s’excusa Dregor, mais nous ne savons plus à qui nous fier. D’autant plus que les relations avec les elfes des montagnes sont plutôt… conflictuelles en règle générale.

— Je ne peux vous en tenir rigueur, Colonel, répondit l’elfe. Et à vrai dire, un tel accueil a été pour moi un soulagement. Sachant que les elfes de la Montagne Bleue étaient ralliés à notre ennemi, la méfiance me rassurait quant à votre exposition à l’Ombre.

Tandis qu’ils parlaient, ils longèrent un couloir qui menait à une grande salle de réunion. Ils entrèrent et le colonel proposa à l’elfe de prendre place autour de la vaste table. Face à lui se tenaient le colonel ainsi que les deux autres militaires qui l’accompagnaient.

— Je suis le capitaine Gridok, fit l’un des deux en levant une main en guise de salut. Et lui, c’est le capitaine Delorem, ajouta-t-il en désignant l’autre homme.

Gridok était un elfe des eaux de haute taille, dont les cheveux étaient d’un bleu si pâle qu’ils en étaient presque blancs. Tout en lui criait la désinvolture : il avait basculé sa chaise et posé ses pieds sur la table sans aucune civilité, détaillant l’Odel de ses yeux d’un gris acier.

— C’est moi qui ai ramené les survivants à la Porte et qui me suis battu aux côtés de Leurs Majestés et de leurs compagnons, lui apprit-il.

— Je suis honoré de faire la connaissance d’un si brave soldat, fit Gellian en se levant pour s’incliner avec déférence.

— Pouvons-nous réellement vous faire confiance ? Nous n’avions jamais entendu parler de votre peuple avant cette nuit, fit le troisième homme, le regard suspicieux.

Il était grand et guindé, assis très droit sur sa chaise. Tout le contraire de Gridok, en somme. Ses cheveux aile de corbeau contrastaient avec les pattes d’oie qui ornaient le coin de ses yeux noirs qui analysaient l’elfe sans ciller.

— Je vous répondrai que oui, évidemment, fit l’Odel. Déjà parce que les elfes des montagnes ne sont plus les ennemis du vrai Empire. Leur princesse a rejoint le groupe de Sa Majesté d’après ce que nous avons appris. Ensuite, parce que les Odels ont été chassés de la surface depuis un millénaire. Nous ne sortirions pas si nous ne jugions pas être utiles.

— Alkis nous a parlé d’eux dans un courrier reçu par corbeau, rappelle-toi, fit Gridok en se levant pour prendre des gobelets de fer et une bouteille de vin. Je suis enclin à la méfiance envers les elfes des montagnes, mais vous me paraissez différents de tous ceux que nous avons rencontrés. Quel est votre familier ?

— C’est là que les différences avec nos cousins sont flagrantes, répondit l’elfe avec un petit sourire. Nous n’en avons pas.

Gridok fit glisser les verres devant chacun et, tandis qu’ils buvaient, le silence se fit. Chacun intégrait ce qui venait de se dire.

— Soit, les elfes des montagnes sont nos alliés, fit Dregor. Vous compris, le clan que tout le monde pensait disparu. Mais pourquoi cette visite nocturne ?

— Les Odels sont encore trop sensibles à la lumière du soleil pour sortir en plein jour sans avoir les yeux bandés, alors nous avons préféré venir de nuit, afin d’être sur un pied d’égalité : le jour est encore bien blessant pour nos yeux habitués à des jours de marche dans les tunnels plongés dans l’obscurité. Leurs Majestés Throrn et Théga ont fait confectionner des amulettes de péréites pour vous et vos soldats, ainsi que des stèles, qui vous permettront d’assainir la région. C’est cette même pierre qui protège Drolbas, Thélie et Colmirande grâce à de magnifiques dômes taillés par les Samédis. Chaque personne qui entrera dans son champ d’action sera purifiée de l’atteinte de l’Ombre. Les dômes des palais peuvent purifier n’importe qui en quelques minutes, cependant, les stèles étant moins massives, il faudra compter sept jours.

— C’est un magnifique cadeau que vous nous faites là, siffla Dregor. Quel en sera le prix ?

Le colonel posait sur l’elfe un regard méfiant, auquel Gellian répondit par un sourire.

— Pas aussi élevé que vous pourriez le penser, répondit-il, rassurant. Vous devez simplement jurer allégeance à notre impératrice. La vraie, Sa Majesté Aliki de Kédalie.

— Et Drolbas ? demanda Delorem, suspicieux.

— Les nouvelles que nous en avons eues ne sont guère rassurantes, leur apprit l’Odel. Elle serait tombée sous la coupe de l’ennemi. Phélias vénère notre ennemi comme nouveau dieu du « culte des Exilés ». À vous de choisir, nous, Odels, nous savons où notre cœur nous guide.

Dans un bel ensemble, les trois militaires donnèrent leur position d’une voix forte.

— Hors de question que je suive un traître à la couronne et aux dieux, évidemment ! s’exclama Dregor.

— Phélias est un fou ! Et quoi alors, il se couronnera empereur ? Il couronnera l’ennemi, peut-être ? s’insurgea Delorem.

— Qu’on m’enterre vivant en plein cœur de la montagne si je trahis Sa Majesté Impériale, lâcha Gridok avec acidité.

Dregor lança un regard appréciateur à l’émissaire du peuple souterrain.

— Il semblerait que vous ayez reçu un message similaire à celui envoyé par notre capitaine qui accompagne Sa Majesté, lança-t-il. Nous pouvons définitivement vous faire confiance. Je suis ravi de voir que nous voguons sur le même navire !

— Je suis heureux que vous arriviez si vite à cette conclusion, fit Gellian en souriant. Ceux de mon peuple, chargés des stèles, devraient arriver à l’air libre lorsque le soleil naîtra sur l’horizon.

— Allez-y sans moi, fit Gridok avec un frisson, je ne m’approcherai pas plus de cette monstruosité de pierre !

— Comment faites-vous pour supporter la proximité de la montagne ? demanda l’Odel en fixant le capitaine avec sollicitude. Elle est si près ! Je sais quelle torture cela représente pour un elfe des eaux.

— Je survis à peine, la Porte est ma limite. Et si vous voulez vraiment que je vous dise : je n’ai qu’une hâte, c’est de repartir le plus vite possible, répondit l’elfe des eaux avec une grimace.

— J’irai avec une poignée d’hommes et un chariot, annonça Delorem. Tu pourras roupiller comme ça.

Le grand brun lança à l’elfe un regard malicieux qui contrastait avec sa posture sérieuse. Gridok se contenta de montrer la porte d’un air moqueur.

Sans attendre, ils remontèrent dans la cour, où Delorem s’activa pour organiser un convoi. En moins d’une heure, ses hommes étaient prêts au départ.

Il prit la tête d’une dizaine d’hommes à cheval qui encadraient un chariot tiré par deux puissantes bêtes de trait. Gellian chevauchait près de lui, peu à l’aise sur sa monture. Ils avançaient au pas, derrière l’attelage sur la route cahoteuse. Lorsque la lumière solaire apparut sur l’horizon, l’Odel remit son bandeau de crêpe pour protéger ses yeux de la clarté du ciel.

Ils arrivèrent à l’entrée de la grotte, que Gellian avait quittée quelques heures auparavant, lorsque l’astre du jour pointait au-dessus des montagnes.

Une elfe aux longs cheveux d’un noir profond, bandeau épais sur les yeux, apparut devant l’ouverture, un vague sourire flottant sur ses lèvres.

Gellian sauta au bas de sa monture pour la saluer et la guider. Delorem les rejoignit.

L’Odèle s’inclina devant le nouveau venu, dont elle avait entendu les pas.

— Je me nomme Ehona, se présenta l’elfe des montagnes, et j’ai été missionnée par Leurs Majestés Throrn et Théga, afin d’apporter notre aide à la garnison de la Porte d’Edol, dernier rempart du Sergelak.

— Je suis le capitaine Delorem et je suis ici sur l’ordre du colonel Dregor, répondit le militaire. Nous tenons à vous remercier pour votre aide. Nous savions que la grande Ombre parcourait le monde et nous nous sentions, à juste titre, impuissants à la combattre. Avec à votre aide, nous allons enfin pouvoir quitter les murs de cette forteresse et prêter main-forte à l’impératrice.

— Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour aider les peuples de la surface à ramener la paix sur notre monde, déclara Ehona.

— Transmettez notre respect et nos remerciements à vos souverains, ainsi que la reconnaissance de tous ceux qui soutiennent Sa Majesté Impériale Aliki, fit Delorem avec emphase.

— Ce sera fait, soyez-en assuré, répondit l’Odèle.

Puis elle se tourna vers Gellian et pressa doucement sa main qu’elle n’avait pas lâchée. Aussitôt, l’elfe se dirigea vers l’entrée de la grotte, échangea quelques mots à voix basse avec un Odel qui se tenait encore dans l’ombre.

— Venez, suivez-moi, fit-il, il faut les mettre dans le chariot.

Il s’effaça et laissa passer deux elfes transportant un obélisque de pierre translucide longue d’au moins quatre pieds. De délicates runes dorées étaient gravées sur deux de ses faces, brillant sous le soleil naissant. Delorem fit signe à deux soldats de venir relayer les Odels dont les pas étaient peu sûrs, du fait de leurs yeux bandés. Deux stèles furent ainsi transportées jusqu’au chariot et un sac en toile pesant plus lourd qu’un sac de blé les y rejoignit.

— Ehona et moi resterons avec vous pour confectionner les amulettes dont vos soldats auront besoin, Capitaine. Nous accompagnerons également Dahini, Xillia et Ladaren, ici présents.

Trois elfes s’avancèrent, deux femmes et un homme, silencieux.

— Bienvenue à vous, fit Delorem. Prenez place dans le chariot, il sera certainement plus aisé pour vous de voyager assis que de conduire une monture si vous ne voyez pas.

— En réalité, nous distinguons le monde avec nos bandeaux, mais nos yeux habitués aux souterrains sont trop fragiles pour la lumière directe du jour. Cependant, oui, mes camarades seront bien mieux dans le chariot. Monter à cheval n’est pas vraiment habituel pour nous.

— J’avais cru remarquer, oui, fit Delorem avec un petit rire.

L’Odel sourit et se dirigea vers Ehona. L’Odèle donnait les dernières directives aux elfes qui restaient dans la montagne.

— N’oubliez pas de remercier Leurs Majestés à nouveau, disait-elle.

— Ne t’en fais pas, nous le ferons, répondit un elfe, invisible pour ceux à l’extérieur. Nous remonterons dans trois nuits pour connaître votre avancée.

— À dans trois nuits alors.

Ehona se tourna vers Gellian et tendit la main pour qu’il la guide jusqu’au chariot.

Aliki ouvrit les yeux avec difficulté. La lumière fade du matin peinait à atteindre le sol de sa cellule, dont elle distingait mal l’intérieur. La jeune femme se redressa, grimaçant au contact des dalles glaciales et poisseuses. Son corps, engourdi et affaibli, répondit tant bien que mal. Elle grelottait, à peine couverte de sa simple tunique de toile.

— Y a quelqu’un ? cria-t-elle, du plus fort que le pouvait sa voix éraillée par deux jours sans boire.

Le silence lui répondit. Avec difficulté, elle glissa jusqu’au mur et s’y adossa, les genoux contre la poitrine dans une vaine tentative pour se réchauffer. Encore une fois, elle essaya de convoquer ses pouvoirs. Rien ne se passa, comme à chaque fois. Depuis qu’Urbion avait fait son entrée dans la salle du trône de Colmirande, elle se heurtait à un mur invisible chaque fois qu’elle tentait d’accéder à sa magie. L’image du visage de son ennemi s’imposa à elle. Aliki revoyait le regard du semi-elfe lorsqu’elle avait compris que ses magies, autant naturelle qu’élémentale, se refusaient à elle. La reine de Kédalie secoua la tête pour chasser de son esprit le sourire victorieux du sorcier.

Elle et ses amis avaient été emmenés sans ménagement dans les geôles du palais, ainsi que le deuxième groupe, celui des Péries, qui était présent dans la salle du trône ce jour-là. Aliki avait été séparée des autres et elle supposait qu’il en allait de même pour les autres. Parfois, une porte claquait et elle voyait un de ses amis passer, le regard vitreux, bardé d’ecchymoses. Mais la plupart du temps, les heures s’étiraient, seulement marquées par les tiraillements de la faim et de la soif, la solitude et le froid.

Lorsqu’elle était arrivée dans sa geôle, un soldat au regard noir comme le charbon lui avait lancé une simple robe de tulle légère et avait exigé ses vêtements. Discrètement, elle avait fait sortir Auréus de sa veste et lui avait intimé de rejoindre l’extérieur par le soupirail durant un instant d’inattention du garde. Elle en avait profité pour cacher, dans sa lourde tresse, l’amulette qui la protégeait du Nexus et à laquelle elle tenait comme à la prunelle de ses yeux sans savoir pourquoi, ainsi que celle des Mystères d’Ebéris qu’elle avait récupérée sur le corps d’Antarès.

Saisie par le souvenir de son défunt époux, elle caressa sa tresse qui dissimulait le seul bien qui lui restait de lui. Un sourire triste étira ses lèvres. La vision qu’elle avait eue avant de se réveiller dans la Source avait apaisé son esprit torturé par sa perte, allégé son cœur, mais elle ne pouvait s’empêcher de songer que tout aurait été plus simple s’il avait été là. Ils n’auraient pas perdu de temps dans la Montagne Bleue, à attendre qu’elle se réveille, ils n’auraient pas été attendus par Urbion. Elle se sentait fauchée en plein essor, au moment où elle pensait que tout allait enfin dans la bonne direction. Elle se sentait trahie et abandonnée de l’Avatar et de tous les dieux qui le constituaient. Des larmes de rage perlèrent sur ses joues, sans qu’elle puisse les arrêter. Puis, l’épuisement prit le dessus à nouveau et elle sombra, la tête sur les genoux, torturée par la soif et la faim.

— Debout là-dedans !

D’un sursaut, Aliki sortit de son sommeil. Face à elle, un geôlier prenait un malin plaisir à faire tinter ses clés sur les barreaux. Le bruit résonnait dans les couloirs avec tant d’intensité que la jeune reine faillit crier grâce. Pourtant, elle n’en laissa rien paraître et, d’un pas lent, s’approcha de l’homme et murmura suavement :

— Qui me demande ?

Le garde lui lança une œillade mauvaise, mais ne répondit pas. Son regard, empli d’une peur mêlée d’adoration pure, s’égara un court instant dans le corridor qu’Aliki ne pouvait voir.

— Ah, je vois, reprit Aliki d’une voix à peine plus audible qu’un murmure. Ton Maître est là, n’est-ce pas ?

— Quelle perspicacité, fit la voix glaciale d’Urbion, en provenance du couloir. Oui, en effet, je te demande.

Sous le regard brûlant de haine d’Aliki, l’ennemi de l’Empire s’approcha de la porte et, d’un geste de la main, fit cliqueter la serrure, sans même la toucher. Saisissant l’occasion, elle jeta son esprit à la suite du sorcier dans les méandres de la magie. Mais le passage se referma derrière lui, repoussant Aliki dans le désespérant silence de sa conscience.

— Je vois que tu gardes toujours la porte de la Magie, murmura la jeune femme, la bouche sèche. Dis-moi comment tu as fait ça !

— Trêve de bavardages, je ne suis pas venu ici pour ton insolence, trancha le sorcier.

Il claqua des doigts et, aussitôt, une jeune femme sortit de l’ombre, un paquet à la main. Elle s’empressa d’entrer dans la cellule qui se referma sur elle.

— Aujourd’hui, Sa Majesté Dehana et moi t’invitons à boire le thé. Sois présentable, Ton Altesse.

Sans attendre la réponse acide qu’Aliki lui réservait, Urbion tourna les talons. La jeune femme entendit ses bottes frapper le sol un moment avant qu’elles ne s’arrêtent dans un claquement de porte.

Aliki se tourna vers la domestique. Cette dernière s’avança, le visage figé tel celui d’une statue. Dans ses bras reposaient des vêtements chauds et somptueux. La captive les fixa un instant, tant elle avait envie de les sentir sur son corps. Au prix d’un effort colossal, elle reporta son regard sur le visage de la Gwilédienne qui lui faisait face.

— Comment t’appelles-tu ?

— Adila, ma Dame, répondit la jeune femme, d’une voix où perlait le dégoût. Je vais vous aider à passer vos vêtements.

Au fond de ses yeux gris, Aliki ressentit la froideur du Nexus griffer l’âme de la servante. Comment l’aider, alors qu’elle était elle-même prisonnière ? Elle ne pouvait rien pour cette jeune femme à peine sortie de l’enfance. Une de ses compatriotes, de ses sujets. La reine serra les dents et des larmes de rage lui piquèrent les yeux.

La Gwilédienne s’avança, déposa le linge dans un coin propre derrière elle et attrapa le bas de la tunique inconfortable et trop légère d’Aliki. Cette dernière se retrouva en simple culotte dans la geôle. Le froid mordit sa peau délicate avec encore plus d’avidité, mais la domestique ne mit guère plus d’un instant à lui enfiler un dessous de coton doux et chaud. Sans délicatesse, elle attrapa l’épaisse natte de la prisonnière pour la sortir du vêtement. Alors que les cheveux retombaient dans le dos d’Aliki, elle entendit la jeune femme s’affaisser dans son dos. Un genou et une main à terre, Adila avait les traits tirés par la souffrance et la haine.

— Adila ! Vous allez bien ?

— Ne m’approchez pas, sorcière ! grogna la jeune femme. Il m’avait prévenu que vous useriez de vos pouvoirs contre moi !

Elle se plia en deux et les soubresauts qui la parcouraient ne trompaient pas : elle allait vomir. Aliki fit un pas en avant, mais elle fut stoppée dans son élan par le regard assassin de la jeune fille. Lorsque la bouche de celle-ci s’ouvrit, ce ne fut pas le contenu de son estomac qui se déversa sur le sol, mais une bolée noire et gluante. Elle n’eut aucun mal à reconnaître la substance huileuse qui s’en était pris à la fée, dans la Futaie aux Esprits.

— Le Nexus ! gronda Aliki entre ses dents.

La flaque se dirigea vers elle avant de reculer précipitamment et de se couler entre les dalles. Soulagée, la reine de Kédalie se tourna vers la jeune Gwilédienne, toujours à genoux sur le sol. Les larmes coulaient sur ses joues et elle tremblait de tout son corps.

— Adila ? Vous allez bien ?

— Oui… Oui, je vais bien… Votre Majesté, affirma-t-elle d’une voix tremblante. Dépêchons-nous de vous habiller. Il… Je ne veux pas que vous soyez en retard par ma faute.

Vivement, elle se releva et récupéra le jupon. Ses gestes étaient fébriles et elle eut du mal à serrer le lacet qui fermait le vêtement.

— Sais-tu où mes amis ont été emmenés ?

Adila secoua frénétiquement la tête.

— Je suis l’impératrice, je vous aiderai. Je vous libérerai, promit Aliki. Mais je n’irai pas servir de faire valoir à ce faux souverain.

— Je vous en supplie, Votre Majesté. Vous devez y aller. Je vous en prie, il…, implora la jeune femme, tout en se tordant les mains. Vous ne savez pas de quoi il est capable…

Le cœur de l’impératrice manqua un battement. Cette rebuffade était d’un tel égoïsme… Comment ne pas penser à cette jeune femme qui serait la victime de son refus ? Elle était libérée du Nexus, n’était-ce pas suffisant comme bravade au pouvoir de l’ennemi ? Et d’ailleurs, comment était-ce possible ? Un instant, le Nexus avait une prise parfaite sur Adila, le suivant, elle le vomissait ? Aliki entra dans la robe que la domestique lui tendait, y glissa ses bras et, d’un geste machinal, ramena sa natte sur le devant afin qu’elle en referme les lacets. La natte ! Elle avait touché, à travers ses cheveux, les deux amulettes créées avec Ednara, c’était certain ! Ainsi, leur protection avait permis à son corps de rejeter l’Ombre. Un sourire effleura les lèvres de l’Impératrice. Le pouvoir des deux bijoux l’étonnait, elle qui pensait qu’ils ne faisaient que protéger leur porteur ! Pourtant, conjuguée, leur puissance était visiblement décuplée.

Avant qu’elle ait le temps de savourer cette victoire sur l’ennemi et son Nexus, Adila appela le garde, ramenant Aliki à la réalité. Elle passerait les portes des cachots… Et Adila resterait au service de l’ennemi, à la merci du Nexus à nouveau. Elle devrait obéir aux ordres d’Urbion, quels qu’ils soient, et n’aurait toujours pas sa liberté. Aliki serra les poings de rage. Malgré cette infime victoire, elle restait l’impératrice prisonnière et sans pouvoir qu’elle était un quart d’heure avant…

Le soldat ne tarda pas à arriver et il fit avancer Aliki dans les couloirs. Elle appréciait la chaleur que les vêtements diffusaient dans son corps tandis qu’elle parcourait les corridors sombres où les courants d’air déferlaient. Même marcher était moins pénible, une fois au chaud… Pourtant, elle trébucha plusieurs fois dans l’escalier, et la main secourable d’Adila fut là pour lui éviter la chute. Une larme de colère coula sur la joue d’Aliki. Elle lui avait assuré qu’elle libérerait la Gwilédienne, et, pourtant, c’était elle qui la soutenait, qui l’aidait…

Aliki fut introduite dans un petit salon, où Urbion était déjà installé confortablement dans un large fauteuil, tel un roi sur son trône. Face à lui, dans un canapé, était assise Dehana, la reine de Gwilédie. Elle se tenait avec dignité, le dos droit, ses yeux noirs lançant des éclairs vers le sorcier qui souriait.

— Aliki ! s’exclama plaisamment Urbion. Je me demandais si tu nous ferais la grâce de répondre à notre invitation !

— Comme si j’avais le choix, riposta la jeune femme avec froideur.

— Mais je t’en prie, installe-toi, continua le sorcier sans prêter attention aux paroles de son invitée.

— Ma chère, c’est un plaisir de vous revoir, fit Dehana en prenant l’impératrice dans ses bras. Faites ce qu’il dit, pitié.

Cette dernière phrase avait été murmurée à son oreille, si bien que personne d’autre n’avait pu l’entendre.

Aliki saisit les mains de l’elfe entre les siennes et regarda bien en face celle qu’elle avait toujours considérée comme sa souveraine.

— Ma très chère Dehana, souffla-t-elle avec douceur. J’espère que vous êtes mieux traitée que moi et que vous ne manquez de rien.

— Allons, Aliki, pourquoi tant de sarcasme ? s’exclama Urbion. Tu n’ignores pas ce que je désire et tu t’évertues à me le refuser et à te mettre en travers de mon chemin. Je ne fais que tenter d’obtenir ce dont j’ai besoin ! Dehana, elle, sait se tenir, tu vois bien. Ils m’ont fait, avec son époux, une belle place dans leur humble demeure et ont même la gentillesse d’exécuter la moindre de mes volontés. Tu devrais prendre exemple sur eux.

La colère monta aux joues d’Aliki, les teintant de rouge. Elle s’efforça de ne pas sauter à la gorge du sorcier. Si elle était privée de sa magie, lui ne l’était pas et elle le savait.

— Tu peux toujours rêver pour que je te laisse la voie libre. Tu n’auras jamais les Terres d’Aelmat ! cracha-t-elle entre ses dents.

Le semi-elfe éclata d’un rire sans joie et agita la main dans les airs avec désinvolture.

— Balivernes, elles sont en mon pouvoir et tu n’y peux rien. Maintenant, assez parlé de sujets qui fâchent ! Buvons ce thé !

Il claqua des doigts et aussitôt, sorti de nulle part, un elfe aux cheveux d’un roux flamboyant et aux yeux d’un vert aussi froid que ceux d’un reptile apparut derrière lui.

— Alstan, le thé et les biscuits, je te prie.

L’elfe de feu posa sur le guéridon un plateau garni d’une théière fumante et d’une assiette pleine de petits gâteaux. Il déversa le liquide chaud dans des tasses, disposa deux friandises sur chaque soucoupe et les tendit aux souveraines. Dehana saisit la sienne du bout des doigts comme si elle tenait un animal dangereux. Dans son regard, Aliki vit l’horreur, mais aussi la résignation. Dehana fit un signe de menton discret pour l’enjoindre à saisir la tasse que lui donnait l’elfe de feu. La reine de Kédalie leva les yeux vers lui et frissonna devant l’animosité qu’il dégageait. Malgré elle, la jeune reine prit la tasse, assoiffée.

Aliki huma le liquide chaud avec prudence, à la recherche d’un quelconque poison. L’odeur des plantes, à la fois sucrée et piquante, l’envoûta. Sa couleur ambrée la surprit et elle se perdit dans les volutes de vapeur qui dansaient à sa surface. Le ravissement détendit ses traits et écarquilla ses yeux verts dont les paillettes dorées rappelaient les reflets changeants de la boisson. Sans réfléchir, elle saisit la pâtisserie posée sur sa soucoupe et mordit dedans. La confiture emplit sa bouche et, à jeun depuis deux jours, elle ne put retenir des miaulements d’extase. Pour faire glisser le gâteau qu’elle venait d’engloutir, elle avala une gorgée de thé brûlant, aussi réconfortante qu’un feu de bois au cœur de l’hiver. Elle but et mangea de tout son saoul, resservie par Alstan chaque fois qu’elle était à court de breuvage ou de friandises.

— Très bien. Maintenant, Aliki, fit Urbion d’une voix de velours, dis-moi, où sont les Tablettes ? Sais-tu où se trouvent celles qui manquent ?

— Oh, tu sais, les Tablettes, nous les cherchons encore, répondit la jeune femme sans lever la tête.

— Peux-tu me répéter ce qu’il y avait écrit sur celle de Jade et celle d’Onyx ?

— Pas vraiment, c’est du charabia incompréhensible.

— Allons, ne fais pas ta timide, raconte-moi tout ! Je suis ton ami après tout, fit le sorcier d’une voix cajoleuse.

— Je ne m’occupe pas des notes, je ne suis pas sûre de m’en souvenir, sanglota Aliki, la tête roulant d’une épaule à l’autre. C’est Ednara qui…

La phrase mourut sur les lèvres de la jeune femme et son regard distant se fit plus clair.

— Ednara, murmura-t-elle en passant la main sur la gorge.

Urbion eut un geste d’agacement et l’impératrice s’effondra, inconsciente.

Aliki se réveilla en sursaut, la tête lourde. Elle peina à ouvrir les yeux. Lorsqu’elle y parvint enfin, la jeune femme constata qu’elle était seule dans la pénombre où la lueur d’une torche lointaine était visible. Sa bouche pâteuse aurait apprécié un verre d’eau et le froid mordait sa chair telle une bête affamée. Son regard se posa sur ses cuisses, qui, à son grand regret, avaient retrouvé le tissu râpeux de sa tunique de tulle.

Aliki tendit l’oreille et se figea d’horreur.

Au loin, mais très nets, elle percevait des râles de souffrances. C’était, elle en était certaine, la voix d’Ednara qui se faisait entendre par à-coups. Elle distinguait également les cris d’un homme, malmené lui aussi, sans pouvoir la reconnaître. Une larme roula sur sa joue. Si ses amis en étaient là aujourd’hui, c’était uniquement sa faute.

La reine de Kédalie se décomposa. Un souvenir flou venait de la frapper de plein fouet. Il était si vague qu’elle aurait pu le confondre avec un rêve si elle n’avait pas entendu les cris de douleur de l’elfe des eaux et de son compagnon d’infortune.

Ednara était torturée par sa faute. C’est elle qui avait donné le nom de l’érudite à Urbion. Ces maudits biscuits, cette maudite tisane ! Sa naïveté la perdrait ! Pourquoi avait-elle porté à sa bouche ces mets, offerts par l’ennemi ? Il était pourtant évident qu’il s’agissait d’un piège, et non d’un geste de bonté. Stupide. Elle avait été stupide. Une chose était certaine cependant : elle ne se laisserait plus prendre.

La fatigue la surprit alors qu’elle ruminait ces sombres pensées et elle s’endormit en chien de fusil, d’un sommeil encore agité par les drogues de l’elfe de feu.

Lorsqu’elle se réveilla, le soleil chatouillait sa peau de sa douce chaleur. Mais la jeune femme s’aperçut vite que l’agréable rayon n’était pas ce qui l’avait tirée de sa torpeur. Elle ne mit que quelques secondes à s’en souvenir, quand deux soldats, vêtus de l’uniforme noir estampillé de la plaque d’argent à la tête de loup, arrivèrent près de sa cellule. Ils traînaient une personne qu’ils soutenaient vaguement par l’aisselle, sans prêter la moindre attention aux genoux de l’homme qui rebondissaient sur les dalles mal ajustées.

— Partret ! hurla Aliki en se précipitant contre les barreaux dans un sanglot déchirant.

Le jeune homme redressa la tête avec tant de difficulté qu’elle retomba presque aussitôt sur sa poitrine.

— Silence, là-dedans ! grogna un des deux sbires d’Urbion en donnant un coup de botte ferré dans les barreaux qui tintèrent avec bruit.

— Que lui avez-vous fait ? continua-t-elle pourtant. Partret ! Vous n’êtes que des monstres !

Mais déjà, le trio disparaissait derrière la porte au bout du couloir.

Elle passa la journée à faire des allers-retours dans sa petite cellule, rongée par la culpabilité. Peu avant le coucher du soleil, alors que la moite froidure envahissait ses os, ce fut Ednara qui passa devant elle, le visage contusionné, mais debout, toisant ses geôliers qu’elle dépassait d’une bonne tête.

—Ednara ! s’exclama Aliki en bondissant jusqu’aux barreaux.

— Silence ! beugla le soldat.

— Nous sommes forts, Aliki. Quoi qu’il te demande, résiste !

L’autre homme enfonça son coude dans l’estomac de l’elfe. Elle étouffa un hoquet, le souffle coupé.

— Résiste !

Aliki n’eut pas le temps de répondre qu’une fois encore, les matons passèrent la porte, refermant le battant derrière eux dans un claquement sinistre qui résonna dans toute la prison. Elle se retrouva à nouveau seule dans la pénombre silencieuse.

De rage, elle frappa le métal de sa cage. Comment avait-elle pu se laisser berner et donner le nom de l’érudite ? Elle devait trouver un moyen de fuir ces geôles et de libérer ses amis et les Péries qui avaient été enfermées en même temps qu’eux. C’était impératif pour l’Empire. Mais comment ? Elle se retrouvait aussi fragile qu’elle l’était lorsqu’elle avait quitté la Gwilédie, seule et sans magie. Elle n’était plus reine d’aucun royaume. Elle n’était plus la souveraine aux pouvoirs divins que tout le monde attendait. Elle n’était plus qu’Aliki.

— Si seulement les dieux écoutaient de temps en temps !

Un rire gras lui répondit et des bruits de botte approchèrent. Précédée par la lueur sale d’une torche au suif, se dessina la silhouette lourde et malhabile du soldat qui l’avait forcée à se changer à son arrivée.

— Les dieux nous ont abandonnés il y a bien longtemps, fillette. Le seul qu’on peut vénérer en étant écouté marche à nos côtés ! C’est l’Ombre d’Ebéris, le Maître du Nexus, le dieu des Exilés ! fit-il, le regard extatique, tandis qu’il accrochait la lampe dans l’anneau fixé au mur.

Il s’approcha ensuite de la cellule de la prisonnière, se pencha difficilement, en expirant son haleine fétide et avinée, et déposa sans délicatesse un pichet qui éclaboussa généreusement le sol.

— Mange, bois, ajouta-t-il en sortant de sa poche une miche de pain noir pas tout à fait rassie. Le Maître a besoin que tu vives.

CHAPITRE 2

La magie clignota dans la paume de la jeune femme, peinant à se manifester. Enfin, dans un cri de victoire, la flammèche d’énergie monta dans la main d’Anthéa.

— Vous voyez que vous pouvez y arriver ! s’amusa Sébéor en regardant la régente dont le front était plissé par la concentration.

Anthéa sourit et secoua les doigts auxquels la lueur s’accrocha un instant.

Tous deux étaient assis dans l’herbe derrière le campement, dans une plaine qui revêtait son manteau d’un vert profond. L’armée kédalienne marchait sur Thélie. Il était temps de reprendre la capitale des mains d’Urbion et de sécuriser la province. Au passage, ils enrôlaient autant de soldats qu’il était possible de trouver dans les villages déjà moissonnés par l’ennemi. Et grâce aux stèles fournies par les Odels, qui s’étaient montrés des alliés fiables et efficaces, les villages retrouvaient la paix et les personnes en exil revenaient. Cependant, les soldats qui se battaient sous la bannière noire étaient souvent bien trop atteints par le Nexus pour en être débarrassés si facilement et les escarmouches avec les troupes de la régence étaient nombreuses.

Anthéa soupira et posa son regard sur l’elfe des eaux assis près d’elle. Bien qu’elle en ait tout d’abord conçu une sourde révolte, Anthéa était soulagée que Sébéor ait demandé à Trelok de rester à ses côtés en compagnie d’un bataillon, tandis que la flotte maatmeren se dirigeait vers Triala. Elle avait noué une relation de confiance exceptionnelle avec l’elfe des eaux, qui s’occupait, depuis la bataille d’Alamis, de son apprentissage magique. La jeune femme avait encore beaucoup de progrès à faire et elle n’avait pas envie de perdre de temps à devoir rencontrer un autre sorcier, à tisser un nouveau lien avant de pouvoir s’exercer en toute confiance. Sébéor avait vu son pouvoir naître et elle le considérait comme son mentor.

— J’ai besoin de tellement de concentration pour parvenir au moindre résultat ! se lamenta la régente. J’ai du mal à concevoir que vous y arriviez si facilement !

— Allons, vous savez très bien que j’ai des décennies d’entraînement derrière moi ! la raisonna l’elfe. Votre magie ne s’est manifestée qu’il y a deux semaines. Vous êtes au fait que c’est un long processus. Vous m’en avez vous-même parlé.

— C’est vrai, soupira Anthéa. J’ai vu Sa Majesté Aliki s’entraîner tous les jours avec Ednara ces dernières années ! La veille de l’attaque de Thélie, elle tentait encore de faire le moins de bruit possible. Elle y est arrivée si facilement, à allumer et à éteindre sa magie. À en croire Ednara, son souci, c’était surtout cette onde énorme qui faisait tout trembler. Mais je me souviens qu’elle parvenait même à faire éclore les fleurs les plus délicates à la fin. Et au début, elle avait plus tendance à exploser des objets qu’à peiner comme moi à créer un peu de lumière !

— Patience, Votre Grâce, je vous l’ai dit : ce que vous arrivez à faire en si peu de temps est honorable. Et votre bruit est convenable. Loin d’être indétectable, mais pas plus fort que n’importe quel sorcier qui ne tenterait pas de masquer ses actions. Voulez-vous continuer ?

— Non, ça ira les exercices magiques pour aujourd’hui, annonça la Maatmeren. C’est tellement difficile de retrouver le chemin qui m’y mène !Une heure cette fois-ci ! Mon cerveau va exploser. Cependant, j’aurais besoin de me défouler physiquement. Je vous ai vu vous entraîner à la Sabaïstel. Quand j’étais petite, j’adorais regarder les garçons se défier au corps-à-corps, mais mon père me refusait ce genre d’activité. Il me préservait pour le mariage. Il refusait que je fasse un quelconque sport, de peur que j’abîme mon visage et ne gagne des épaules larges comme celles d’un garçon. Il a réussi à faire une bonne affaire en me mariant au baron, d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, avec mon départ en Kédalie, c’était la première fois depuis longtemps que je voyais cette discipline à l’œuvre !

— Vous êtes sûre de vous ? lui demanda l’elfe des eaux. Je ne suis pas certain d’être le meilleur des instructeurs, j’ai là aussi bien des années de pratique derrière moi et il est à craindre que vous ne preniez des coups, bien malgré moi.

— Sébéor, nous sommes en guerre, lui rappela la jeune femme avec un soupir agacé. Des coups, j’en ai pris et j’en prendrai encore. Je préfère les prendre en entraînement plutôt que perdre la vie parce que j’aurais été incapable de me défendre après avoir perdu mon arme. Ne cherchez pas à me proposer quelqu’un d’autre. Je vous ai vu à l’œuvre et vous êtes bien meilleur que tous ceux que j’ai pu observer !

— Très bien, capitula le sorcier. Je sais très bien que vous obtenez toujours ce que vous voulez. Vous résister ne fera que nous faire perdre du temps.

— Vous commencez à me connaître, c’est parfait ! se rengorgea la jeune femme.

— Cependant, précisa l’elfe, je serai votre maître d’armes. J’aurai toute autorité et tu dois me faire une absolue confiance. La Sabaïstel est un art et une discipline qui demande une rigueur que tu devras acquérir au plus vite. Nous nous tutoierons et les titres s’effaceront au profit du prénom seul. Pour pouvoir t’enseigner cet art, nous devons nous connaître par cœur. Cela débute par l’abolition de nos rangs sociaux. Et nous passerons autant de temps ensemble que nous le permet cette guerre afin de n’être qu’une seule entité de combat le temps de ton apprentissage. Debout maintenant et en garde !

Anthéa bondit sur ses pieds et se prépara aussitôt, poings levés et jambe fléchie en avant, de la même manière que ceux qu’elle observait jadis. La jeune femme tenta de reproduire les mouvements qu’elle avait mémorisés mais, comme elle s’en doutait, elle ne fit pas le poids. Quelques secondes après le début de ce premier échange, la régente de Kédalie gisait sur le dos dans l’herbe fraîche. L’elfe des eaux lui tendit une main secourable et l’aida à se relever en arborant un large sourire.

— Ce n’est pas si mal pour une première fois, déclara-t-il d’un ton amusé.

— N’importe quoi, répondit Anthéa, balayant le compliment d’un geste de la main. J’ai été mise à terre en moins de temps qu’il ne faut pour le dire !

— C’est vrai, mais tu n’avais aucune chance, lui rappela le sorcier. Ta garde était potable, bien que trop molle à mon goût. La première parade a été à peu près bien exécutée. Tu manques de souplesse, de précision et de vitesse. Mais je suis certain que tu y arriveras plus vite que tu ne le crois. Tu as beaucoup observé et ça se ressent.

— Je progresserai plus rapidement qu’avec la magie alors ? fit la jeune femme avec espoir.

— C’est possible, oui. Mais je te conseille tout de même de t’entraîner à la magie dès que tu le peux. Ce que nous ne perdons pas comme temps avec la magie, nous le gagnons au combat. Nous y retournons ?

Pendant une heure encore, ils échangèrent des coups, paradèrent et sautèrent, tels deux chats pris en flagrant délit de ballet. Anthéa apprenait vite et, si Sébéor devait régulièrement corriger ses postures, il était satisfait de sa nouvelle élève.

Lorsque le ciel commença à s’assombrir, ils rejoignirent le campement en ébullition. Les patrouilles rentraient, soulevant de la poussière sous les sabots de leurs chevaux pressés. Les odeurs de cuisine montaient, signalant que l’heure du dîner approchait. Sans hésitation, Anthéa se dirigea vers le plus large des pavillons, tendu de pourpre et au-dessus duquel le drapeau écarlate de la Kédalie flottait, exhibant le puissant dragon du royaume. Deux soldats en uniforme kédalien gardaient l’entrée, armés et prêts à défendre aupéril de leur vie celle des dirigeants de l’armée. Anthéa souleva la tenture et entra, suivie de Sébéor.

Les lampes à huile jetaient une lumière dorée sur Katoen et Ydelar, tous deux penchés sur une carte déroulée sur toute la largeur d’une grande table de bois. Absorbés par les positions des troupes, ils ne virent les deux nouveaux arrivants que lorsqu’ils eurent pris place de part et d’autre de la table.

— Anthéa ! s’exclama le comte de Triala. Nous vous attendions ! Nous avons eu des nouvelles des patrouilles venues de l’est. Celles venues du nord rentrent à peine, nous aurons bientôt leur rapport. Il semblerait que l’ennemi n’ait pas entièrement pris le territoire. Les gens sont globalement hostiles et sous l’influence du Nexus, mais l’armée du Loup n’a pas écumé la campagne comme nous l’avions tout d’abord cru.

— Excellent ! s’exclama la jeune femme tout en détaillant les pions noirs qui représentaient les positions ennemies sur la carte. La nouvelle se répand-elle sur la venue de l’impératrice ? Les cristaux sont-ils posés et les populations rassemblées dans son champ d’action ?

— Autant que possible, Votre Grâce, répondit Ydelar. Nous avons en outre rencontré un village d’elfes des plaines disposés à nous aider. Nous avons posé un cristal chez eux et ils font venir le plus d’humains possible dans son rayonnement. Certains ont rejoint nos troupes afin de poursuivre la tâche de purifier le cœur des affectés.

— Y a-t-il eu des combats aujourd’hui ? questionna Anthéa en s’approchant de la carte.

— Deux seulement, ici et là, répondit Katoen en pointant le parchemin à deux endroits différents. Nous n’avons aucune perte à déplorer, tout au plus quelques blessés. Les troupes de l’ennemi reculent devant nous.

— Il est donc à craindre qu’elles ne nous attendent sagement avant Thélie, ce n’est pas leur genre de battre en retraite, fit remarquer la régente en mordillant l’ongle de son pouce. N’y a-t-il pas un endroit où nous pourrions voir ce qu’ils trafiquent ?

— Nous pourrions essayer de trouver dans les rangs de l’ennemi un sorcier encore dévoué à notre cause, proposa Sébéor. Nous sommes plusieurs de la Cabale dans le campement. Nous pourrions écumer nos relations pour savoir si certains sont à son service dans le coin de Thélie.

— Très bonne idée, répondit Katoen. Je me demande bien comment nous allons pouvoir récupérer la ville. Elle est imprenable.

L’ancien militaire eut un soupir et s’assit sur la chaise près de lui. Ses traits étaient tirés et des cernes violacés s’étalaient sous ses yeux. Depuis Alamis, s’il n’était pas dans la tente de commandement, il parcourait le camp pour s’assurer de son bon fonctionnement et questionnait les soldats qui revenaient de patrouille.

— Vous devriez vous reposer, Katoen, lui suggéra Anthéa avec sollicitude. J’ai besoin de vous et de votre discernement. Ne vous esquintez pas comme vous le faites, je n’aimerais pas du tout devoir vous ramasser à la petite cuillère.

— Je vais très bien, jeune fille, bougonna le comte. J’ai simplement besoin que cette satanée armée au Loup nous rende notre capitale !

— Comme nous tous, vous en conviendrez ! Vous êtes si fatigué que vous en devenez ronchon, très cher ! l’aiguillonna la régente avec un sourire taquin. Allez, filez ! Je vous donne votre soirée ! Et non, je ne veux rien entendre, vous en avez besoin, j’en ai besoin, tout le monde en a besoin ! Nous partons demain matin. D’ici là, nous n’aurons pas trouvé le moyen d’entrer à Thélie et d’en déloger l’armée noire. Ydelar, veuillez raccompagner le comte de Triala sous sa tente, je vous prie.

— Vous m’envoyez au lit, c’est nouveau, ça ? se récria Katoen.

— Quand je vous dis que vous êtes ronchon !

La jeune femme lui lança un sourire éblouissant que Katoen accueillit avec une œillade sévère.

— Très bien, capitula-t-il. Venez Ydelar, nous discuterons en mangeant !

— À demain, Votre Grâce, fit l’elfe à l’adresse d’Anthéa en lui lançant un regard de connivence.

— À demain, répondit la Maatmeren. Merci pour tout ce que vous faites, tous les deux. Je ne m’en sortirais pas si vous n’étiez pas là.

Pleine de gratitude, elle posa sa main sur le bras de Katoen. Elle se souciait de la santé de ses troupes et si elle n’avait pas été très délicate avec le comte, Anthéa lisait dans ses yeux qu’elle avait pris la bonne décision. La fatigue pesait sur ses épaules comme un fardeau invisible.

Le comte et le baron s’inclinèrent avec reconnaissance face à la régente avant de quitter le pavillon sans ajouter un mot.

— Assieds-toi, Sébéor, ne reste pas debout. Je t’offre à boire ? proposa Anthéa.

— Avec plaisir, oui, répondit l’elfe en récupérant la chaise sur laquelle s’était effondré le comte. Tu n’as pas été un peu rude avec Katoen ?

— C’est fort possible, si, avoua la jeune femme. Mais il est éreinté. Si je laisse mes hommes s’épuiser autant, comment veux-tu que j’accomplisse ma mission ? Seule, je n’y arriverai pas, c’est certain !

Elle poussa la tenture au fond du pavillon et dévoila une petite pièce annexe où se trouvaient un lit de camp et un coffre. Elle ouvrit ce dernier et en sortit une bouteille de terre cuite scellée d’une cire vert émeraude, accompagnée de deux petits verres de fer blanc.

— Un cadeau de Trelok ? demanda le sorcier tandis qu’elle revenait s’asseoir à la grande table.

— Oui, il me l’a offerte avant qu’on quitte Alamis, en me disant que ça me donnerait un nouvel angle lorsque les problèmes me sembleraient insolubles !

— Et c’est le cas ce soir ? s’enquit l’elfe des eaux en empilant les cartes pour libérer de la place.

— Si on veut. Je suis inquiète surtout. Et j’ai vraiment envie de goûter cette eau-de-vie de baies d’ofères aussi !

— C’est une excellente raison, en effet ! Ne t’en fais pas, on finira par récupérer la Kédalie et enfermer à nouveau cette Ombre dans les souterrains. C’est déjà arrivé une fois, il n’y a pas de raison que nous n’y arrivions pas.

Armée d’un couteau qu’elle avait sorti de la besace accrochée à sa ceinture, la jeune femme s’attaqua à la cire jusqu’à ce qu’elle dévoile le bouchon de liège. Ensuite, elle déboucha la bouteille et remplit les deux verres.

Alors qu’elle s’apprêtait à tendre sa boisson à Sébéor, un des gardes passa la tête dans la tente et lui tendit un parchemin sans un mot. Le rapport des dernières troupes rentrées. Anthéa le récupéra et le posa sur la table près de la carte. Elle aurait tout le temps de voir ça avec les autres plus tard…

Elle revint vers le sorcier, lui donna son verre et récupéra le sien. Les vapeurs de l’alcool lui firent plisser le nez lorsqu’elle l’y porta pour humer le liquide ambré. Elle ne fit qu’une seule lampée de la liqueur, qui lui brûla l’œsophage et lui laissa au creux de l’estomac la sensation d’avoir avalé une braise.

— Et si Aliki et les Gardiens échouaient ? demanda la régente. Imaginons qu’Urbion devienne ce qu’il a envie d’être : le maître d’un monde nouveau, une sorte de dieu sur terre ? S’il éradique les autres pour prendre leur place et que nous nous retrouvons sous son joug despotique ? Ou si notre monde cessait tout bonnement d’exister ?

Sébéor avala son verre d’eau-de-vie et vissa son regard d’acier dans celui de la Maatmeren.

— L’impératrice ne laissera jamais une chose pareille arriver, lui assura-t-il. Pas celle dont tu m’as parlé en tout cas. J’ai hâte de rencontrer cette femme extraordinaire. Elle a l’air d’être intègre et déterminée. De plus, je suis certain que les dieux n’auraient pas mis le destin du monde entre ses mains si elle n’était pas la meilleure personne pour le sauver.

— J’espère vraiment que tu as raison, soupira Anthéa.

L’elfe remplit à nouveau les verres et poussa celui de la jeune femme pour qu’il glisse jusqu’à elle. Anthéa le leva à hauteur de ses yeux d’aiguemarine et l’elfe fit de même. Un instant après, les deux verres étaient vides et reposés dans un claquement sur la table. Les deux Maatmeren gardèrent le silence durant de longues minutes avant que la régente ne brise le silence.

— Sébéor ? fit-elle en se redressant. Je viens d’avoir une idée.

— Laquelle, dis-moi ?

— Deux en réalité, corrigea la jeune femme. La première, c’est : si la Cabale est à ce point corrompue et si elle est tombée sous la coupe de l’ennemi, pourquoi ne pas créer une coalition de sorciers qui œuvrerait pour le bien ? L’autre, c’est que j’ai définitivement envie d’infiltrer le Dragon Noir parce qu’ils sont devenus les mercenaires volontaires d’Urbion et que je n’en peux plus qu’ils puissent voyager sans aucun souci sur nos routes et prendre ce qu’ils veulent aux habitants du monde sans même demander.

— Tu veux infiltrer le Dragon Noir ? Mais c’est de la folie ! s’écria l’elfe des eaux en se redressant.

La régente de Kédalie se carra dans son siège et étendit ses jambes.

— Je ne vais pas l’infiltrer moi-même, calme-toi ! Je pense que mon visage n’est plus inconnu maintenant, de toute manière ! Non, j’ai l’homme parfait pour infiltrer cette organisation ! Enfin, je l’aurai s’il s’avère digne de confiance !

— Tu penses à qui ? Un des hommes de Ceralen ?

— Oh non, pas le moins du monde ! Moins ce vieux renard met son nez dans mes affaires, mieux je me porte ! Je suis bien contente qu’il soit resté à Doclan ! Non, je pense au comte d’Everny. Il porte le même nom que celui qui a tenté d’assassiner Sa Majesté, peu après son mariage. Je pense que c’était son père. Ceralen m’a dit que le comte aurait voulu voir sa fille épouser Antarès et Torel est bien trop jeune pour avoir une fille en âge de se marier. Torel est un capitaine droit et honnête. Je le sens digne de confiance, mais je vais devoir aller creuser un peu, tout de même.

— Et tu ne penses pas qu’avec son regard honnête et son allure militaire il se fera directement démasquer ? demanda l’elfe.

— Nous verrons bien ce qui se passera, soupira Anthéa, mais je suis sûre que s’il vient avec des informations vérifiables, il trouvera sa place. Reste à savoir lesquelles lui donner pour ne pas non plus courir à notre perte. Et mon idée de coalition ?

— C’est une excellente idée ! Reste que nos runes de télépathie sont un art que seule une caste de la Cabale peut apposer. Je n’ai pas ce savoir et aucun des sorciers présents au campement non plus, je le crains, déplora Sébéor.

— Si la plupart des sorciers que vous recrutez faisaient partie de la Cabale, nous aurions suffisamment de runes pour converser à travers le continent, non ? Est-ce un moyen sûr de communiquer ou est-il possible que, grâce à elle, ils puissent en quelque sorte vous écouter ?

— Non, c’est impossible, elle n’est reliée qu’à notre magie et nous pouvons choisir à qui parler, tout comme nous pouvons décider de nous adresser à l’ensemble des porteurs de la rune. Quoi qu’il en soit, j’aime cette idée de quitter la Cabale. Elle navigue en eau trouble depuis trop longtemps…

L’elfe eut à peine le temps de finir sa phrase que la tenture s’ouvrit sur Sénia, qui avait suivi Anthéa sur les routes de Kédalie.

— Je suis navrée de vous déranger, Votre Grâce, mais il se fait tard et vous ne vous êtes pas présentée à la cantine. Voulez-vous que je vous apporte à dîner, ainsi qu’à vous, maître Sébéor ?

— Je suis désolée, Sénia, j’ai totalement oublié, tant je suis accaparée par tout ce qui se passe, s’excusa la baronne de Sélie. Je veux bien que tu nous apportes le repas, oui. Je te remercie.

— Bien, Votre Grâce.

La domestique de la régente sortit, laissant les deux Maatmerens seuls à nouveau. Anthéa versa encore de la liqueur dans les godets, qui rejoignirent leurs prédécesseurs dans la fournaise de leurs estomacs.

— Je ferais bien un peu de magie ! s’exclama la jeune femme, dont les joues avaient rosi sous l’effet de l’alcool.

— Je ne sais pas si c’est vraiment sérieux, dans ton état, nota l’elfe des eaux, le visage fendu par un sourire hilare.

— J’y arriverai peut-être mieux ainsi ! Tu me disais tout à l’heure que j’étais trop dans le contrôle. Je suis certaine qu’une partie s’est envolée là !

— Ça, je n’en doute pas une seconde, marmonna le sorcier avec un soupir.

La jeune femme ferma les yeux, ralentit sa respiration, la main ouverte à plat à hauteur de ses yeux, son verre en équilibre précaire dans la paume. Une timide lueur blanche s’éleva, dans le doux murmure de la magie. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, la liqueur le remplissait à ras bord, près de se déverser sur elle au moindre faux mouvement. Elle dédia un sourire espiègle à son instructeur et vida le godet d’un trait, sans même sourciller.

Le soleil était levé depuis plusieurs heures déjà et les Kédaliens avançaient d’un bon pas, encadrés par des sentinelles à cheval. Les chariots de nourriture fermaient la marche, poussant les retardataires à avancer dans la prairie herbeuse.

Anthéa était juchée sur sa monture, un solide cheval gris qui avançait avec assurance dans l’air frais du matin. Sa cavalière, en revanche, n’était pas au mieux de sa forme. Elle était pâle et ses yeux verts étaient perdus sur l’horizon. La jeune femme serrait les lèvres, dans une vaine tentative pour faire taire ses nausées. Katoen et Ydelar avançaient devant elle, à bonne allure, tout en discutant. À côté d’elle chevauchait Sébéor dont l’éclat moqueur de ses prunelles grises commençait à l’agacer sérieusement.

— Allez, dis-le, qu’on n’en parle plus, souffla la jeune femme, pâlissant encore d’avoir ouvert la bouche.

— Tu vas bien, Votre Grâce ? fit l’elfe des eaux, moqueur.

— Laisse tomber, lâcha la régente dans un soupir plaintif.

— Je te l’avais dit qu’elle était traître, cette eau-de-vie, rappela Sébéor.

— Je t’en prie, supplia Anthéa. Ne parle plus de ça. Par Karméméri, plus jamais je ne toucherai une goutte d’alcool !

— C’était la première fois que tu en buvais ?

— Bien sûr que non. Enfin, à ce point-là, si. Et crois-moi, je ne suis pas près de l’oublier !

— Il y a des chances, oui. J’ai de quoi te soulager un peu, au moins les nausées, tu veux ? proposa le sorcier.

— Vraiment ? demanda Anthéa, pleine d’espoir.