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Pour Agnonlètè, hors de question de se marier, elle sera une guerrière et s'engagera dans une lutte sans fin pour la liberté !
Agnonlètè est une jeune recrue de l'armée des Amazones qui combattent pour la protection du royame "Ntö". C'est une jeune fille très belle et désirable. Mais elle est avant tout une guerrière. Elle ne peut ni se marier, ni avoir des enfants. Sa beauté ne manque pas de soulever des passions et de faire chavirer des coeurs comme celui du roi Arôssou. Il en fera les frais pour avoir voulu utiliser la force; car Agnonlètè est courageuse, sculptée et puissante. Elle le laissera défiguré avant d'entreprendre son périple vers le sud-Est le long de l'Atlantique. Avec ses soeurs d'armes Amazones, elles mettent en déroute plusieurs fois des compagnies portugaises ou hollandaises pratiquant la traite négrière. Puis elle va partir. Elle traverse le pays Yorouba et marche jusqu'à l'embouchure de fleuve Congo pour se mettre au service de la reine N'Zinga des royaumes fédérés de N'Dongo et du Matamba, à Luanda de l'actuel Angola.
Suivez les aventures d'une amazone au fort caractère et sans pitié, qui se bat aux côtés de ses soeurs d'armes face à la dominance des hommes, aux injustices et à la traite négrière !
EXTRAIT
Les Yovo, soudain plongés dans l’obscurité totale de la nuit sans lune, ne sont pas habitués à combattre dans ces conditions.
Les Amazones, parfaitement accoutumées au combat pendant les nuits les plus noires, malmènent impitoyablement les flibustiers. Ils reçoivent des coups qu’ils ne voient pas venir. Agnonlètè, en les fixant de ses yeux de tourmalies, a vaincu plusieurs individus aux cheveux de longs poils de singes. Maintenant, elle en choisit un qui porte un grand chapeau étrangement recourbé sur les côtés et un anneau à l’oreille droite. Son œil gauche est caché par un bandeau noir. Il est affublé d’une barbe mal entretenue et ses cheveux, non seulement ressemblent à de longs poils de singes, mais en plus, sont sales. Après les hommes qu’elle a l’habitude de voir au palais, quelle négligence… Pour commencer, elle expédie au loin le mousquet de cet individu en utilisant sa sagaie comme un bâton de combat. Puis, elle lui assène une succession de coups de poings, coups de pied et coups de genou. Elle lui pique le flanc de la pointe de sa sagaie. Il est coriace et saisit son épée. D’un mouvement elle l’esquive. D’un coup de sabre, elle lui tranche la main. L’arme et le membre sanglants roulent sur le sable. D’un saut acrobatique, Agnonlètè se trouve derrière lui et lui assène un violent coup de pied au derrière. Vexé, il se retrouve à quatre pattes. D’un soubresaut, il s’accroupit, fait volte-face. Puis l’œil mauvais, de la main qui lui reste, il ramasse une poignée de sable pour la jeter au visage de la guerrière et se relève dans le même élan. Mais Agnonlètè a vu venir son mouvement. D’une roulade elle a évité le jet de sable. De sa sagaie, elle fauche les jambes du capitaine qui s’est à peine mis debout. Il se retrouve encore à terre.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Enseignante,
Véronique Diarra est une passionnée de l’histoire de l'Afrique pré-coloniale. C’est une citoyenne du monde qui prend ses racines au Congo, au Burkina-Faso et en Côte d’Ivoire. Elle a vécu dans différents pays grâce à son père, haut-fonctionnaire international. Elle habite et travaille près de Paris depuis plusieurs années.
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Seitenzahl: 311
Veröffentlichungsjahr: 2019
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J’adresse mes remerciements à Nadia Sédjoro Zinsou, son cousin Prospère, son amie Séraphine et à Marie-Christine Agboton et au professeur Gomez. Je n’oublie pas le marchand d’art africain de l’avenue de Versailles, à Paris.
Enseignez à vos enfants qu’ils sont les descendants directs du peuple le plus grand et le plus fier qui ait jamais peuplé la terre.
Sur un visage d’ébène, des yeux vifs contemplent le paysage. Agnonlètè est son nom. Ainsi l’avait nommée sa mère. Agnonlètè, pour dire « tu es belle ! ».
C’est sa tante qui assurera son initiation jusqu’à son introduction à la cour du roi Arôssou. Agnonlètè a des yeux magnifiques. Sans le savoir, elle est pour son peuple une protection, une puissance capable de repousser les pires ennemis.
Son regard aux yeux en amande sont d’un blanc bleuté parés de tourmalines noires. Ces pierres semi-précieuses ont une vertu : protéger, éloigner tout ce qui est nuisible. Cette jeune fille aux sourcils souvent froncés porte un nez taillé pour humer tous les parfums de la nature, des pommettes saillantes sont scarifiées de lignes verticales et une bouche charnue pour savourer la pulpe des fruits sauvages. Elle appartient à un corps d’élite : l’armée des Amazones appelées Ahouangansi dans la langue fon.
Ces femmes sont les combattantes qui assurent la sécurité du royaume et du roi. Sa majesté Arôssou règne sur les terres de Tô. Ce pays d’Afrique de l’Ouest s’étend, en ce XVIIe siècle, sur un territoire partant de la côte océane jusqu’à la forêt dense. Ce monarque Arôssou met sa confiance en ses combattantes d’abord, et en son armée de guerriers ensuite. La vérité est qu’elles sont plus fortes et plus courageuses que les hommes.
Les Amazones sont aussi appelées « les mères » du pays : les Nômiton. Elles garantissent la paix par leur présence. Elles nourrissent la paix en se tenant toujours prêtes pour la guerre. En veillant sur le pays, elles sont des Mino : des protectrices. Quand les Européens se heurteront à elles, ils les compareront aux redoutables guerrières de la Grèce antique : « les Amazones ». Les guerrières africaines sont robustes, ont une allure masculine, une démarche virile, un corps taillé pour le combat. Leurs épaules sont larges, leurs bras musclés, leurs hanches étroites, leurs abdominaux sculptés, des jambes puissantes.
Agnonlètè est une combattante parmi tant d’autres. Mais elle a tant de charme, de personnalité, d’assurance et de charisme qu’elle attire les regards, on la distingue de ses sœurs d’armes.
Guerrière, elle a, par chance, une peau riche en mélanine. Cela lui donne un teint d’un noir profond, satiné par une huile nourrissante. Dotée d’une force incroyable, grande, robuste et splendide comme un palmier royal, Agnonlètè est puissance et beauté. Elle rayonne d’une féminité triomphante avec ses formes gracieuses. La chevelure dense et laineuse qui couronne sa tête reste courte. Sans cette condition, le peigne en bois y passerait malaisément. Farouche, elle sourit rarement. Seul un rictus carnassier découvrant des dents éblouissantes apparaît au moment précis où, au combat, elle estime avoir assez « joué » avec son ennemi et s’apprête à l’expédier ad patres. À ses oreilles, les trous percés au second jour de sa vie portent de petits anneaux d’or. Un collier montant, du même métal, enserre son cou et met en valeur son port de tête altier.
Jamais elle n’aura ni amant ni époux. C’est le vœu des guerrières.
Très jeune, Agnonlètè s’est faite remarquée par Gan Féla, sa tante. Elle s’est immédiatement proclamée guerrière et a juré solennellement de renoncer à toute vie sentimentale ou conjugale pour se consacrer au combat. Son père a protesté car une fille si jeune ne peut peser les conséquences d’un tel choix. Sa mère a pleuré craignant que les effroyables efforts physiques exigés aux entraînements ne tuent sa précieuse fillette. Rien n’y a fait. Agnonlètè, fièrement, a suivi sa tante. Elle a parfaitement mesuré l’importance de son engagement car elle a une maturité particulière.
Comme ses sœurs d’armes, elle porte des bracelets gainés de cuir aux bras. Ils donnent puissance et précision à tous ses gestes pour frapper, dévier, esquiver. Une bande d’étoffe tissée couvre sa poitrine. Une culotte à l’entrejambe, confortable sous son pagne court, lui permet de révéler ses talents pour la course, le saut en longueur, le saut en hauteur, le saut acrobatique et l’escalade. Ses genoux portent des jarretières de cuir. Ils donnent vigueur et rapidité à ses jambes. Ses pieds ne craignent ni ronces ni cailloux et se rient des épines. Pour combattre, elle utilise le couteau qui pend à sa ceinture, la sagaie dans sa main droite et le sabre recourbé dans la gauche. Seule sa tante manie mieux qu’elle les armes blanches et le bâton. À la lutte, il est presque impossible de la terrasser tant elle est rigide et solide sur ses jambes.
Agnonlètè a achevé sa formation. Jamais elle n’a déçu sa tante. Chef de l’armée féminine, Gan Féla regarde souvent sa nièce avec satisfaction. Elle est vigoureuse, a l’intelligence vive et la passion des meneuses, celles qui trouvent les voies et les moyens pour réaliser les rêves et les espoirs.
Avec ses consœurs, elle subit jour après jour de dures épreuves et un redoutable entraînement. Cela consiste à savoir observer sans être vue ; se déplacer sans laisser d’indices ; repérer les traces de l’ennemi et le poursuivre pour l’affronter où qu’il soit ; résister à la douleur et à la fatigue ; contrôler la peur ; être capable de survivre dans n’importe quel environnement hostile. Tout cela a gravé au plus profond de chaque Amazone la devise « vaincre ou mourir ».
Un matin comme les autres, Agnonlètè se réveille. Elle s’étire sur son lit de bambou et repousse sa couverture de coton. Grâce aux huiles essentielles dont elle s’est frottée visage et corps, aucun moustique n’a osé l’approcher ni troubler son sommeil. Elle rajuste son pagne. Ôtant le couvercle de son pot de terre cuite rempli d’eau claire, elle se lave le visage, s’ébroue énergiquement se rince la bouche et se désaltère. Alors, elle sort de sa maison faite d’une pièce aux murs de pisé, couverts de palmes, qui repoussent chaleur et pluie. Il est temps pour elle de saluer ses sœurs d’armes.
En effet, se présenter devant quelqu’un le coin de l’œil douteux, le visage terni par les sueurs nocturnes, l’haleine lourde, quel manque de savoir vivre ! Quel manque de respect de soi ! Quelle grossièreté !
Une jeune fille au crâne rasé se place devant elle et, pliant les coudes, referme la paume de sa main gauche sur son poing droit en signe de salutation propre aux combattantes.
— Je te salue, Wagny. Nouvelle du matin ? lance Agnonlètè avec le même geste.
— Je te salue, Agnonlètè, rien de grave. Je suis désolée de t’avoir cogné le flanc hier à l’entraînement. As-tu toujours mal ?
— Ne t’inquiète pas. Certes, tu m’as donné un rude coup mais c’était à moi de ne pas baisser ma garde. M’accorderas-tu une revanche ?
— Quand tu voudras !
Et les deux filles descendent vers la rivièreTossissa, réservée aux combattantes pour la toilette et l’approvisionnement en eau. Jeunes et moins jeunes prennent leurs bains et font leur lessive puis s’habillent et se dirigent vers la grande bâtisse aux murs ajourés où sont pris en commun les repas. Celui du matin est riche en mets pleins d’énergie. Viandes, poissons marinés et grillés, accompagnés de légumes et tubercules variés rassasient les convives réunies autour des plats. Puis elles se lavent les mains, se curent les dents avec des bâtonnets parfumés et vont se préparer pour l’entraînement du matin.
Aujourd’hui, Gan Féla, impose l’habituel parcours du combattant aux allures d’un jeu de guerre. Il s’agit de former plusieurs équipes et de se frayer un chemin dans la forêt selon des itinéraires qui se croisent. L’ordre principal est d’évoluer en se camouflant pour voir sans être vues et de surprendre les moins vigilantes pour les affronter. Le combat prend fin quand les plus fortes ont immobilisé leurs adversaires. Leur triomphe consiste à les ramener prisonnières devant Gan Féla.
Les hommes de la forêt, ceux qui deviennent adultes en gardant une petite taille, ont participé à la formation des Amazones. Ils leur ont transmis une grande partie de leur savoir. Plus tard on les appellera « Pygmées ». Gan Féla a beaucoup d’estime pour eux. Ils n’ont pas leur pareil pour se confondre avec les éléments de la nature, pour imiter les cris d’animaux et communiquer ainsi. Ils savent lancer des projectiles sans se faire voir et fabriquer des pièges redoutables. Ils connaissent parfaitement le secret de toutes les plantes, nourritures, remèdes ou poisons et sont en harmonie avec la nature. Ils vivent de chasse, de pêche et de cueillette.
Agnonlètè mène son groupe, dont Wagny fait toujours partie. Les jeunes filles se conditionnent et se persuadent que c’est une véritable guerre. Agnonlètè mobilise ses compagnes, les excite au combat et affine ses stratégies. Avec le temps, elle a transformé ses erreurs de tactique en expérience. Gan Féla, en dépit de ses qualités et de leur lien de parenté, la traite comme les autres. Ainsi, elle a vite vu qu’avec son fort caractère, Agnonlètè n’est pas toujours très disciplinée.
Le groupe d’Agnonlètè avance en silence, dissimulé par les fourrés.
— Nous sommes sur la bonne voie, mes sœurs, souffle Wagny, voici le rocher rouge. Maintenant, piquons vers le nord.
— C’est par là.
— Oui, allons-y.
Elles avancent…
— Contournons la clairière pour ne pas risquer d’être vues.
— Vous n’en avez pas assez de vous courber et de ramper ? Moi je veux marcher debout, courir et combattre, s’impatiente Agnonlètè.
— Mais Gan Féla a bien dit de cheminer cachées comme les hommes de la forêt nous l’ont appris et…
— Je vois un autre groupe, coupe Agnonlètè. La tache blanche qui dépasse de ce tronc d’arbre, là-bas, est le morceau d’un bonnet. Les autres ne doivent pas être loin.
— Et sur cette branche basse, plus loin, c’est un pied.
— En formation pour les encercler !
Les six guerrières prennent silencieusement leurs positions stratégiques. Chacune à son tour émet un cri d’animal. Ainsi on perçoit deux sifflements d’oiseaux, un singe jacassant qui reçoit les réponses de ses congénères, le bramement nasillard et lointain d’une antilope naine…
Agnonlètè et ses compagnes jaillissent de leurs cachettes et poussent leur cri de guerre. Celles qui se croyaient bien cachées se voient soudain assaillies par des créatures sorties de nulle part. Réalisant que ce ne sont pas leurs sœurs d’armes mais celles d’un groupe adverse, elles se positionnent pour la lutte. Mais le bref moment où elles se sont trouvées déstabilisées joue contre elles. Coups de tête ; coups de pied ; coups de genou ; un mouvement qui esquive un poing percutant, un talon frappeur, une jambe en rotation ; une main ferme, dressée le long de l’arête du nez, bloquant deux doigts agressifs qui menacent les deux yeux ; des projectiles évités de justesse…
— Ha !
— Han !
— Hé !
— À chacune son adversaire ! s’écrie Agnonlètè.
La lutte corps-à-corps commence. On roule à terre, on s’agrippe, on se foudroie du regard, on se malmène mutuellement. Petit à petit, le groupe d’Agnonlètè prend le dessus. Les unes après les autres, les adversaires sont assommées. Wagny coupe une liane avec son couteau afin d’immobiliser les adversaires.
— Agnonlètè, comment nous as-tu vues et avais-tu besoin de me frapper si fort ? proteste Ahouan en se frottant le front.
— Ton bonnet dépassait du tronc de l’arbre qui t’abritait mal, se justifie l’interpellée.
— En route, nous retournons au camp.
Le pas victorieux pour les unes, le pas clopinant pour les autres aux bras liés, elles cheminent jusqu’à se présenter devant Gan Féla.
Agnonlètè, le poing droit dans la paume gauche, s’incline respectueusement.
— Gan Féla, nous avons suivi notre itinéraire et avons capturé ce groupe. Elles se sont bien défendues. Ahouan m’a assénée un furieux coup de poing. J’ai eu du mal à l’assommer.
— Détachez vos prisonnières, allez toutes vous soigner.
Gan Féla rappelle sèchement aux « prisonnières » que toute combinaison cris d’oiseaux, cris de singes, cris d’antilope naine signifie attaque imminente. Elles ne devaient pas se laisser surprendre !
Les jeunes filles vont sous un abri couvert de feuilles de palmiers. Elles s’y soignent et prennent un peu de repos. Elles s’allongent sur des nattes. Dans un coin frais, de multiples pots d’argile et récipients de bronze renferment des onguents, des feuilles, des écorces, des racines aux nombreuses vertus curatives. Telle huile est désinfectante, telle pommade est anti-inflammatoire, tel cataplasme est détoxifiant, telle décoction est antihémorragique, tel bain de vapeur est relaxant, telles cendres sont apaisantes, telle sève est cicatrisante. Ainsi, avec tout le matériel prévu à cet effet, on écrase, on délaye, on fait bouillir, on infuse, on filtre, on passe dans des flammes ardentes pour obtenir des cendres que l’on tamise. Puis on applique les soins de phytothérapie. Des paniers fermés contiennent de solides bandes végétales pour panser les plaies. Des attelles de différentes tailles sont déjà prêtes à servir pour immobiliser un membre. En cas de blessures graves, quelques hommes de la forêt viendront pratiquer leurs méthodes particulières.
Malgré la rudesse des entraînements, une franche estime et une solide amitié lie les Amazones entre elles. Elles sont d’une solidarité telle qu’au combat, chacune est prête à se sacrifier pour la victoire de ses sœurs d’armes. Un mot, une interjection, un geste, un regard leur suffit pour se comprendre. Cette connivence les transforme en une formidable machine de guerre. Leur vie ne leur appartient plus. Elles en ont fait don à leur pays et sont totalement dévouées au roi.
Pour le maintenir sur son trône, elles veilleront, sentinelles infatigables.
Pour le défendre, elles combattront l’adversaire, guerrières téméraires.
Pour le protéger, elles défieront l’ennemi, boucliers vivants.
Pour le sauver, elles subiront mille morts, martyres intrépides.
Plus tard dans la journée, c’est l’heure de pratiquer le maniement des armes dans la grande cour.
— Deux par deux, ordonne Gan Féla, combattez avec vos sagaies.
Après avoir choisi leurs partenaires, les combattantes se livrent des luttes acharnées. Tout est permis, sauf un coup mortel. Une Amazone doit savoir en premier lieu se maîtriser, contrôler sa force. Les lances se heurtent et se croisent dans une danse épique. Les guerrières esquivent un coup d’un geste, évitent un choc dans un bond de côté, dans une cabriole périlleuse en avant, dans un salto en arrière ! Un saut en hauteur propulse la première au-dessus de son adversaire, lui permet de se trouver soudain derrière elle et de frapper ! Une roulade au sol de la seconde surprend la première ! C’est le moment de lui cogner la hanche, mais elle esquive ! Un coup de pied lui frappe la mâchoire, la fait tomber à la renverse et la pointe d’une sagaie menace sa poitrine haletante, elle est à terre ! Pour elle, la partie est terminée.
Soudain, une jeune fille au crâne rasé gît sur le sol, maculée de rouge. Son adversaire la regarde, interdite. Elle semble revenir à elle, la sagaie ensanglantée par terre. Elle l’a laissée tomber.
— Wagny ! hurle Agnonlètè.
Elle bondit comme si elle avait des ressorts sous les pieds et attaque sauvagement Ahouan. Aveuglée par la colère, cette dernière a perdu son contrôle et a gravement blessé Wagny. Elle l’a choisie exprès comme partenaire.
Agnonlètè frappe avec la force et la rapidité d’un être surnaturel. Elle n’admet pas qu’on fasse du mal à Wagny son amie. Ahouan, c’est clair, a voulu se venger de sa défaite du matin. Agnonlètè est folle de rage. À son tour, elle perd tout contrôle. Déjà, elle esquisse son sourire carnassier qui annonce le pire. Qui va l’arrêter ?
Gan Féla se précipite, saisit Agnonlètè pour la ceinturer tandis que quelques femmes extirpent la malheureuse Ahouan des mains de la furie. Gan Féla se met à crier :
— Agnonlètè ! Mais tu es devenue folle ! Tu veux tuer ta sœur d’armes ? Ressaisis-toi, c’est un ordre ! Tu te conduis comme une bête sauvage ! C’est indigne d’une Amazone !
Épuisée par sa fureur et la violence de ses mouvements, Agnonlètè articule :
— Wagny…
— Sa blessure est grave, mais pas mortelle. Les hommes de la forêt vont la prendre en charge. Au lieu de te jeter sur Ahouan, tu aurais mieux fait de porter secours à Wagny ! Tu es beaucoup trop impulsive et tu n’obéis pas aux ordres ! Si tu recommences une chose pareille, tu seras bannie de notre armée !
— Mais, Gan Féla…
Agnonlètè est atterrée. Gan Féla ne la regarde même pas. Se tournant vers Ahouan avant qu’on ne l’emmène, elle gronde :
— Et toi, rancunière ! Tu as évité Agnonlètè car tu connais sa force. Tu as lâchement rejeté ta fureur sur une autre. C’est également indigne d’une Amazone. Tu seras bannie toi aussi si tu recommences. Les guerrières doivent combattre les unes aux côtés des autres, pas les unes contre les autres. Vous êtes des sœurs d’armes. Voici ce que je vous demande : calmez-vous et faites la paix.
Ahouan reçoit des soins. On oint ses côtes d’une pommade anti-inflammatoire puis on les bande étroitement. On panse ses plaies avec des huiles cicatrisantes, on lui donne un bain de vapeur avec une décoction de plantes qui décontracte ses muscles endoloris et apprête sa peau à recevoir un cataplasme détoxifiant. Pour le fabriquer, on moud des racines et des écorces, on délaye la poudre obtenue et on en enduit généreusement les épaules, les membres, le ventre et le dos de la blessée.
Agnonlètè s’assoit seule dans sa maison et se calme. Le lendemain, avec simplicité, elle vient participer à la préparation des remèdes. Elle met les plantes décontractantes pour les muscles à bouillir, broie finement les racines et les écorces détoxifiantes, les délaye, imprègne les pansements d’huiles cicatrisantes. Mais elle ne s’approche pas d’Ahouan.
Le surlendemain, elle vient aider celles qui changent les pansements et retirent le cataplasme séché, chargé de toxines. Enfin, elles renouvellent le bain de vapeur aux plantes et l’application de la pâte thérapeutique. Ahouan fait les gestes qu’on lui demande mais garde les yeux fermés.
Quelques jours plus tard, il est temps qu’elle se mette debout et marche. Agnonlètè lui tend la main, Ahouan la prend, mais c’est une autre combattante qui soutient ses premiers pas.
Par la suite, la convalescente s’aventure dans des promenades. Wagny, remise de sa blessure, la rejoint parfois. Enfin les deux jeunes filles pratiquent côte à côte des exercices de rééducation pour permettre à leurs muscles de retrouver souplesse et tonus. Elles boivent des infusions énergisantes.
Un jour, alors qu’elles prennent ensemble le même breuvage fortifiant, Agnonlètè vient à leur rencontre. Elle dépose avec respect un gibier aux pieds d’Ahouan. C’est un hôlan particulièrement gros et gras. Pris au piège, il a lutté sauvagement avant de connaître le couteau d’Agnonlètè. Elle adresse à ses sœurs d’armes le salut des Amazones et avec simplicité, elle déclare :
— Je vous salue toutes les deux. Ahouan, j’ai tué ce gibier pour toi. J’espère que tu accepteras que nous le préparions et le mangions ensemble.
Les jeunes filles lui rendent son salut, Ahouan répond :
— Je te salue, Agnonlètè. Je te remercie pour ce gibier. Préparons-le ensemble, nous le partagerons comme un repas de paix. Wagny, je le souhaite, reste avec nous pour sceller notre amitié retrouvée.
— C’est la bonne nouvelle du jour, conclut sereinement Wagny.
Le gibier est cuisiné avec des feuilles aromatiques, des légumes et des tubercules.
Gan Féla regarde de loin ses guerrières réconciliées. Elle apprécie ce tableau de paix.
Après cette leçon d’humilité, Agnonlètè médite, le soir, seule dans sa maison. Elle est soulagée, tout sentiment de culpabilité l’a quittée. Wagny et Ahouan sont totalement remises. Mais plus jamais, non, plus jamais cette situation. Désormais, tout son être rejettera les réactions impulsives, elle agira avec rigueur et mesure, elle n’obéira qu’aux ordres de Gan Féla, à personne d’autre. Sur son honneur d’Amazone, elle s’en fait le serment.
Avec ou sans lune, Gan Féla impose un entraînement nocturne chaque nuit. Les Amazones doivent savoir se déplacer et combattre de nuit. Elles connaissent l’astronomie et se dirigent selon la position des constellations, se contentent de la lueur des astres pour voir car leur sens de la vue est particulièrement développé. Les groupes évoluent en silence, tantôt tombent dans des pièges ou des embuscades, tantôt encerclent d’autres combattantes. Alors toutes se battent avec tant d’ardeur que les perdantes essuient une piteuse défaite.
Le temps passe. Gan Féla constate avec satisfaction que même les plus jeunes sont prêtes pour la guerre. Cela tombe fort bien : à l’aube, un messager du roi arrive alors qu’elles pratiquent des exercices de musculation. Une Amazone apporte des sièges et à boire. Les voilà maintenant assis face à face. Dès qu’il est désaltéré, Gan Féla demande à ce visiteur la nouvelle du matin. Eh bien, c’est une mauvaise nouvelle. Le roi a besoin des Amazones pour protéger le royaume.
— Les Amazones sont au service du roi. Retourne vite chez notre souverain, nous nous mobilisons immédiatement et rejoignons la capitale, déclare Gan Féla.
Le messager s’en retourne rapidement.
Une fois prête, l’armée des Amazones se met en marche. Elles vont à la ville d’Agbôhômè, la capitale, là où le roi Arôssou réside dans son palais. Sur le chemin, elles chantent leur hymne :
Hommes, hommes, restez ! Que les hommes restent ! Qu’ils cultivent le maïs et fassent pousser les palmiers ! Nous, nous partons en guerre !
En effet, les redoutables Amazones sont plus fortes et plus braves que les hommes. Attaquantes téméraires, elles vont montrer aux ennemis que leur méprisable comédie est terminée.
Bientôt, la ville d’Agbôhômè est en vue. C’est une cité fortifiée, réalisée par de talentueux architectes et urbanistes. Les maisons de torchis couvertes de palmes tressées ont des formes carrées ou rectangulaires. Elles sont entourées de spacieuses cours, alignées selon un parfait quadrillage. Les bâtiments des religieux se reconnaissent à leur forme ronde, leurs peintures murales, leurs bas-reliefs colorés, leurs sculptures. Le somptueux palais du roi est un bâtiment gigantesque aux entrées soigneusement gardées. Des guerriers et une haute muraille le protègent. C’est une résidence entourée d’un parc immense, boisé et fleuri. Rectangulaire, en torchis coiffé d’une toiture végétale, solide et haut, il est orné de fractales géométriques. De larges ouvertures laissent circuler l’air, l’ombre des arbres retient la fraîcheur et, sur chaque pilier de l’entrée principale, une panthère représentée en couleurs et en relief rappelle la légende des origines du roi.
Les Anciens racontent qu’il y a bien longtemps, une panthère mâle et une princesse s’aimèrent. Ils eurent un fils qui devint roi. Il fonda pour son peuple la ville d’Agbôhômè. La population proliféra, les familles de plus en plus nombreuses s’installèrent plus loin en construisant des villages sur le littoral et dans les clairières. Le royaume Tô naquit ainsi.
En les voyant passer, en entendant leur chant, les habitants d’Agbôhômè retrouvent espoir. Les guerrières d’élite sont là.
Les Amazones prennent place dans la cour royale. Elles sont en tenue de combat. Elles sont coiffées des casques en laiton ciselé dont les languettes protègent les oreilles, les joues et s’accrochent sous le menton. Elles sont vêtues, sur leurs confortables culottes, de jupes de raphia et portent des corsages courts et serrés faits de coton tissé. Leurs parures sont des bracelets, des manchettes et des jarretières. En place, leurs armes sont pressées de servir.
De ses appartements, le roi Arôssou envoie des servantes qui offrent de l’eau à toutes. Le tapis multicolore est déroulé et les grands parasols sont placés. Des serviteurs apportent solennellement le trône d’ébène et d’or. Enfin, le roi fait son apparition. Il marque d’abord un arrêt pour saluer les panthères des deux piliers, ses ancêtres selon la légende. Puis il vient s’asseoir sur son trône au rythme du tam-tam.
Son costume est fait de deux riches habits, l’un de couleurs vives et l’autre de teintes mordorées. Le plus sombre lui ceint les reins et descend jusqu’à ses pieds, chaussés de sandales de cuir épais, ornées de cartouches d’or. Le vêtement le plus chatoyant couvre son bras gauche et se meut en un élégant drapé jusqu’à ses genoux. Puis il découvre entièrement son épaule et son bras droit aux muscles puissants qui porte une lourde manchette d’or. De sa main ferme, il tient son sceptre d’or. C’est le symbole de sa puissance. Son visage sévère porte une barbe et des cheveux courts illuminés d’argent. C’est un homme de soixante grandes saisons des pluies. Les traits de son visage sont nobles et ses yeux ne cillent pas en public. Ils gardent une expression énigmatique. Nul ne sait jamais les sentiments de ce monarque calme et froid. Sa couronne, son imposant collier plastron, ses lourdes bagues d’or massif et ciselé témoignent de la prospérité du royaume.
Sa première épouse, la reine Ayoavi, celle qui a le titre d’Arôssi, est une princesse du royaume voisin. Elle se tient à sa droite sur un trône semblable au sien. Elle est vêtue d’un riche pagne tissé drapé en fourreau de sa poitrine à ses pieds. Sa coiffure haute, son cou et ses bras sont couverts de bijoux d’or qui proclament toute sa distinction royale. Son visage serein et ses épaules sont maquillés de touches de kaolin. Les Anciens, les autres épouses royales et les aristocrates de la cour sont déjà en place. Quand le tam-tam royal s’est tu, les artistes du palais viennent louer le souverain de leurs chants, leur musique et leurs danses.
Puis le Maître de la parole salue les guerrières de la part du roi, de la reine, des Anciens, des religieux, des guérisseurs, des épouses royales, des aristocrates. Il décrit une calamité qui s’est abattue sur le littoral et ses conséquences. La psychose qui s’installe, les exodes des populations, le poisson qui se fait rare, faute de pêcheurs. Ceux qui osent encore camper sur la plage, avec pirogues et filets, augmentent outrageusement leurs prix et le peuple en souffre.
Voici ce qui est arrivé !
Des hommes étranges ont attaqué une nuit un village situé au bord de la mer. Ces individus mettaient le feu aux cases des pêcheurs, faisaient jaillir des éclairs de leurs longs bâtons et cela tuait de nombreux villageois qui voulaient défendre leurs familles. Ils ont maîtrisé les survivants et les ont emmenés on ne sait où, dans on ne sait quel but. Le doyen des religieux les a vus en songe et les a décrits. Ils ressemblent à des revenants. Ils semblent couverts d’une épaisse couche de kaolin qui les blanchit et leurs cheveux ainsi que leurs barbes ont l’air de longs poils de singes. Ils sont venus par la mer dans une grande pirogue.
Quand le doyen des religieux a prédit une prochaine attaque, les guerriers du roi ont reçu l’ordre de construire un village factice et de se déguiser en villageois pour tendre un piège aux criminels. En effet, les agresseurs sont encore revenus de nuit, malgré le courage des guerriers tout s’est passé de la même façon. Le seul rescapé, complètement désorienté répétait quand on l’a trouvé : « Du feu ! le tonnerre ! des morts ! Mes frères enlevés… ! »
Le doyen des religieux intervient pour prédire de prochaines attaques de plus en plus nombreuses, de plus en plus terrifiantes, de plus en plus meurtrières. Il a décidé de nommer « Yovo » les assaillants à cause de leur apparence. Le guerrier rescapé ne retrouve pas la raison malgré les soins des guérisseurs. Il précise dans son délire : « Ils sentent mauvais… sueur, crasse, mauvaise haleine ! »
Le doyen des Anciens déclare que jamais on n’a rencontré un ennemi aussi terrible et imprévisible. En effet, les prochaines attaques annoncées restent dans le vague. On ne sait pas quand les terroristes vont encore frapper…
Le roi s’impatiente. De sa propre voix, malgré le protocole, il interroge :
— Gan Féla, ton armée et toi, êtes-vous prêtes à affronter les Yovo ?
— Nous connaissons votre vaillance au combat ! ajoute la reine.
D’une voix tonnante, Gan Féla déclare :
— Nous combattons de jour comme de nuit. Nous voyons et entendons tout. Nous maîtrisons plusieurs langages de la nature. Nous connaissons toutes les odeurs. Nous savons nous camoufler, débusquer, piéger. Même surprises, nous nous libérerons de n’importe quelle embuscade. Nous manions sagaie couteau et sabre. Nous luttons corps-à-corps. Nous méprisons la peur. Nous vaincrons ou bien nous mourrons.
— Je place le royaume entre vos mains, Amazones, nos combattantes !
Pour l’honorer, d’un geste de son sceptre, le roi invite Gan Féla à venir s’asseoir sur le tabouret qu’un serviteur vient de placer entre sa reine et lui. Elle s’exécute dignement. Soudain, le roi se fige. Il vient de remarquer parmi les guerrières une jeune beauté au regard fascinant. Les prunelles de ses yeux semblent des tourmalines logées dans des coquillages effilés qui s’étirent vers ses tempes. Elle est grande. Sa silhouette est ondoyante son teint satiné rayonne d’un noir si profond que le monarque croit un instant s’y noyer. Perturbé quelques secondes, il cligne plusieurs fois des deux yeux. Puis il se reprend.
— J’ai besoin d’une garde rapprochée, murmure-t-il à Gan Féla, envoie-moi cette grande guerrière au teint très foncé.
— C’est ma nièce, Agnonlètè, renseigne Gan Féla, une exceptionnelle combattante. Elle fera un excellent garde du corps royal mais elle manquera sur le champ de bataille.
— Vous serez toutes au combat, il en faut bien une pour assurer ma protection… argumente le roi.
— Bien, majesté, elle sera ton garde du corps, promet Gan Féla.
Elle ne peut imaginer qu’un roi digne de ce nom veuille attirer vers lui une Amazone pour la séduire.
Il n’y a pas une minute à perdre. Tous les campements de pêcheurs sont évacués. Les combattantes construisent un village de pêcheurs en trompe-l’œil et une dizaine montent la garde, scrutant la mer de jour comme de nuit.
Soudain, l’alerte est donnée : une grande pirogue est en vue, au large.
Elle ne bouge pas de la journée. Le soir venu, le village côtier que les Yovo ont repéré, s’illumine.
Hé ! Hé, ricane le capitaine flibustier Dos Santos, mercenaire de la compagnie portugaise Madeira, ces bougres vont nous faciliter la tâche ce soir : on distingue parfaitement leurs habitations sous les cocotiers. Nous allons faire belle prise…
Pendant ce temps, Gan Féla donne ses ordres. Les guerrières, galvanisées, vont pouvoir libérer leur puissance et non se contenter de s’exercer. Le village factice est « peuplé » de mannequins, les torches allumées créent une ambiance paisible. Les combattantes, positionnées dans des endroits stratégiques, attendent. Les unes sont perchées dans les cocotiers, les autres sont embusquées, soit derrière les palissades de feuilles de palmes tissées, soit dans les broussailles aux alentours.
Dans le palais du roi Arôssou, une jeune fille mécontente avale sa contrariété et la digère avec peine. C’est Agnonlètè. Ses grands yeux de tourmaline sont remplis de colère car elle doit assurer la sécurité du souverain au lieu de combattre avec ses sœurs d’armes. Mais, les ordres de Gan Féla sont des ordres…
À minuit, le capitaine flibustier Dos Santos accoste avec ses hommes armés. Ils ont plusieurs barques. Quelques-unes sont vides, avec un seul rameur. Sournoisement, ils avancent sans se douter que des yeux les observent.
Les cris d’oiseaux nocturnes qui résonnent leur paraissent anodins. Ils font irruption dans le village et mettent le feu aux toitures. En hurlant, ils tirent sur les premières formes humaines qu’ils voient et…
Peste ! Que signifie…
Le capitaine flibustier Dos Santos comprend qu’il n’a « tué » qu’un mannequin. Il n’a pas le temps de terminer sa phrase. Des créatures tombent du ciel, des démons surgissent de nulle part. Un de ses hommes hurle, un autre tombe, le troisième appelle sa mère. Profitant de l’effet de surprise, les Amazones immobilisent, amputent, tuent, décapitent. Ahouan brandit des organes que Dos Santos reconnaît avec horreur. Voyant un démon qui se précipite sur lui avec une lance, le flibustier ramasse le mousquet d’un mort. Il tire. Le démon s’écroule.
Ce ne sont que des humains ! Battez-vous, tirez ! crie-t-il à ses hommes terrifiés.
Les coups de mousquets assourdissants n’effraient pas les guerrières. Elles découvrent l’odeur de la poudre. Si l’une tombe, une autre se jette sur le Yovo et, sans lui laisser le temps de recharger son arme, le tue, le décapite. Elle en poursuit d’autres en brandissant son trophée sanglant pour les terroriser. Et c’est efficace.
Malgré leurs armes à feu, Dos Santos et ses flibustiers se trouvent progressivement en difficulté car ils ont perdu courage face à cet ennemi terrible et inconnu. Ils tirent de plus en plus maladroitement. Et même s’ils arrivent à en tuer un, le second poignarde, le troisième égorge avec ses dents limées en pointe, le quatrième fait rouler une tête aux pieds de ses compagnons déstabilisés, épouvantés…
Enfin, les attaquants, devenus les vaincus, ne sont plus que quatre. Dos Santos se cramponne à son mousquet déchargé. Trois hommes hagards, les vêtements déchirés révélant leurs blessures, tremblent les bras ballants. Leurs vainqueurs les encerclent, brandissant leurs sabres.
« Nous sommes perdus, nous allons tous être découpés et dévorés par ces sauvages anthropophages, pense le capitaine flibustier avec effroi. »
Mais, quand Gan Féla s’approche avec une torche, il s’aperçoit que c’est… une femme. Elle lui arrache son fusil avec des injures qu’il ne comprend pas, heureusement pour lui. Sans ménagement, il est bousculé avec ses hommes jusqu’à tomber à la renverse dans une barque. Alors, d’un geste impérieux, la femme guerrière lui indique son bateau, puis l’horizon. Il est clair qu’elle lui laisse la vie sauve pour qu’il retourne dans son pays et raconte ce qu’il a vécu, pour qu’il informe celui qui l’envoie qu’il dissuade quiconque de revenir se mesurer à une telle armée. Se bouchant le nez, Wagny leur fait signe de s’éloigner rapidement.
La chaloupe revient au bateau négrier. Des Européens aux vêtements lacérés, des Européens couverts de plaies, brisés, montent péniblement sur le pont. Les quelques flibustiers qui attendaient un butin humain sont confus. Ce sont des Africains qui auraient dû monter dans cet état. Ils peinent à reconnaître leur capitaine et leurs compagnons. Où sont les autres ? Atterrés, ils écoutent les récits et commentaires, tous plus ahurissants et effrayants les uns que les autres. Certains détails font même douter… mais on n’a aucune envie d’aller vérifier.
Au Portugal, les propriétaires de la compagnie Madeira entendront le rapport du capitaine flibustier Dos Santos. Il leur dira combien la situation a changé et devient navrante, à l’embouchure du fleuve Ouémé. On nomme ainsi le golfe que forme le littoral d’Afrique de l’Ouest. Au port, dans les auberges et les maisons de tolérance de Lisbonne, il ne se taira pas. Ses hommes non plus.
Le lendemain de la victoire, on défait ce qui reste du village factice, on emporte les morts, on refait plus loin un autre village-appât car on s’attend à d’autres attaques. Des sentinelles veillent, plus vaillantes que jamais.
Le roi Arôssou et sa reine reçoivent Gan Féla et ses troupes. Satisfaits, ils entendent le récit du combat et contemplent les têtes lamentables des Yovo vaincus. Les souverains Arôssou et Ayoavi reconnaissent que cette victoire est le fruit de la stratégie de Gan Féla et du courage des Amazones. Certes, elles n’ont pas démérité, mais la secrète vérité se tient dans la puissance des yeux de tourmalines d’Agnonlètè, cette pierre semi-précieuse capable de repousser tous les fléaux. La seule présence de la jeune fille repousse n’importe quel ennemi.
— Je te félicite, Gan Féla, et te laisse toute opportunité pour les stratégies à venir.
— Je m’attends à une autre attaque. Les guerrières traiteront les Yovo de la même façon jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils n’ont rien à faire sur nos rivages.
Les Sages complimentent les guerrières victorieuses, les épouses royales et les aristocrates les saluent avec tous les honneurs. En ville, le peuple les acclame.
Dans les mois qui suivent, d’autres attaques de Yovo, d’autres victoires des Amazones. Puis plus rien. Les nouvelles ont fini par monter jusqu’aux responsables de la compagnie Madeira. Ils cherchent une solution.
Quelle misère pour la compagnie Madeira ! Prospère depuis plus de cent cinquante ans, elle a enrichi trois familles portugaises qui l’ont développée davantage à chaque nouvelle génération. Ils sont liés par les intérêts financiers et les mariages des fils héritiers avec les filles aînées, richement dotées.
Voilà trois hommes au bord du gouffre qui peut se creuser sous leurs pieds : celui de la ruine. C’est dans le somptueux palais de Lisbonne du plus puissant d’entre eux que trois richissimes bourgeois sont réunis. Ils sont les propriétaires de l’importante compagnie Madeira.
