Ailleurs - Mylène Bachelet - E-Book

Ailleurs E-Book

Mylène Bachelet

0,0

Beschreibung

« Alors que j’avais tant besoin de ses bras, elle est restée là sans bouger, sans faire un pas vers moi. Bien sûr ensuite elle est venue me rejoindre dans ma chambre pour me dire qu’ils seraient tous là pour m’aider. — On en reparlera plus tard ! D’accord ? — Mais plus tard maman, ça sera trop tard ! — Trop tard pour quoi ma puce ? » Mathilde, adolescente de quinze ans part. Elle fuit sa famille, les souvenirs, les regards compatissants, la honte. Malgré l’amour qu’elle lui porte, elle laisse derrière elle Capucine, sa fille de six mois. En quittant Le Vivier-sur-Mer elle sait qu’elle n’y reviendra jamais.
Éléonore est une artiste accomplie, reconnue par ses pairs en Tasmanie où elle vit avec son mari et ses enfants. Malgré une vie qui semble épanouie aux yeux des autres, Éléonore s’enfonce dans sa détresse et sa douleur, piégée dans des cauchemars et une culpabilité destructrice.
Un lien unit ces deux femmes. Lorsque la vérité va éclater, quelles en seront les conséquences pour leur vie, pour leur famille ?
Les secrets de famille sont un poison si on ne les partage pas. Mais peut-on retrouver la quiétude espérée en se libérant de leurs poids ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Mylène Bachelet est née à Rouen. Sa première orientation s’est d’abord portée sur l’aide aux personnes en souffrance puis elle est devenue infirmière en psychiatrie. La lecture, l’écriture, le dessin ont toujours fait partie de sa vie. Les pages volantes, les carnets, les blocs de croquis ont investi ses tiroirs et le partage est le moteur essentiel à son existence.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 211

Veröffentlichungsjahr: 2021

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Mylène BACHELET

Ailleurs

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par

Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected]

9, Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-174-4ISBN Numérique : 978-2-38157-175-1

Dépôt légal : Juillet 2021

© Libre2Lire, 2021

À vous,

Par qui tout cela

n’aurait pas été possible.

« L’avenir ne sera pas ce qui va arriver,

mais ce que nous allons en faire. »

Henri Bergson.

Chapitre 1 – Mathilde

Nous arrivons tous en même temps sur la plage avec dans nos mains de quoi partager un délicieux moment. Gâteaux, bonbons, jus de fruits, bières, chacun a ramené ce qu’il préfère. Moi j’ai opté pour les oursons en guimauve, mon péché mignon et une bouteille de Fanta.

Le soleil scintille dans l’eau parsemant des milliers de pépites scintillantes à sa surface. Les bruits des vagues se mêlent aux cris des goélands qui raillent et nous survolent, ils sont intéressés par nos trésors qu’ils aimeraient nous dérober.

Il est seize heures et le clocher de l’église sonne l’heure du goûter. Nous sommes tous des Vivarais, Le Vivier-sur-Mer est notre berceau et chacun d’entre nous aime profondément notre ville, nous allons tous dans le même lycée, nous nous connaissons tous depuis la primaire. Tout le monde est heureux, plus que quelques jours et nous serons tous en vacances. Mina et Paul, les jumeaux partent rejoindre leur père dans le Sud, Katell reste ici pour aider sa mère dans son restaurant, Yann et ses cousins vont prendre la route de l’Espagne pour quinze jours en camping, Solveig reste au Vivier pour prendre soin de sa mère qui est souffrante, Maya et moi partons pour Deauville avec nos parents en août. Avoir quinze ans, se dorer au soleil entre copains, profiter de la mer, jouer, courir, voilà pourquoi il est doux parfois d’être un adolescent.

La couleur n’est jamais la même selon l’heure à laquelle on regarde le large. Les couleurs, l’odeur, les nuances du ciel et de la terre se muent au rythme de la journée, chaque teinte est différente, chaque lumière brille de façon différente pour créer une palette variée.

— Mathilde !!! Mathilde, réveille-toi !!! Mathilde, allez lève-toi ! Capucine est réveillée.

Maya me secoue, Capucine pleure pour avoir son biberon. Capucine est une petite merveille, mais du haut de ses six mois, ses cris peuvent réveiller toute la maison et mettre notre père de très mauvaise humeur.

— D’accord j’y vais mais Maya arrête de hurler. Je me lève. Allez pousse-toi pour me laisser enfiler un pantalon.

Alors tout cela n’était donc qu’un rêve, la réalité m’apparaît toujours aussi douloureuse qu’hier ou que les jours précédents, me torturant encore et toujours un peu plus.

Mes réveils sont de plus en plus difficiles, mes nuits sont douloureuses, peuplées de cauchemars. Je me sens seule parmi ma famille. Une extra-terrestre là où j’avais ma place. J’ai le sentiment de ne jamais être vraiment comprise. Maman et papa aimeraient que je sois heureuse, je sais qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour moi mais ils ne comprennent pas combien je souffre. C’est un corps vide qui se meut aujourd’hui. Mes yeux ont dû mal à rester ouverts, moi qui aimais paresser au lit, je dois me pousser pour réussir à en sortir. La peur de la colère de papa si Capucine le réveille avant sa journée de travail doit être un bon stimulant.

Je réussis enfin à me lever et à rejoindre la chambre de Capucine, je la prends dans mes bras, admire sa jolie petite frimousse encore endormie, ses petits yeux pleins de sommeil et de rêves et descends l’escalier jusqu’à la cuisine. J’aime rester dans cette vaste pièce au carrelage blanc orné de petites fleurs mauves, les trois tabourets sont poussés sous les bords de la plaque de marbre grise de l’îlot central, la machine à café dans le coin gauche et une machine à soda posée juste à côté. Maman y a mis un plateau dans lequel nous débarrassons nos poches et chaque soir avant qu’elle n’aille se coucher, elle installe les tasses et le nécessaire pour le petit déjeuner du lendemain matin.

La grande baie vitrée qui s’étend sur tout un mur de la cuisine, offre une vue majestueuse sur cette plage que j’aime admirer, jusqu’au plus loin que mes yeux le peuvent, là-bas vers l’horizon, à perte de vue, majestueuse lorsque la marée descendante la laisse à découvert. J’ai toujours habité ici, j’ai toujours été subjuguée par cette vue. À droite on peut apercevoir le Mont-Saint-Michel qui se découpe au loin, à gauche les chars à voile et là-bas encore plus loin les contours de Saint-Malo. Chaque matin je longe le parc à huîtres, le petit restaurant en bords de plage et j’arrive au terrain réservé aux chars à voile.

Je tiens son petit corps potelé tout contre moi, je ne suis pas une bonne mère, « je ne suis pas une bonne mère pour toi mon bébé, je n’ai rien à t’offrir de bien, ta maman est toute cassée, mais je t’aime tu sais, je t’aime de tout mon cœur. »

Je suis là debout devant le bar de la cuisine, la tête de Capucine posée délicatement dans mon cou, mes yeux perdus dans l’immensité du paysage. J’ai répété consciencieusement plusieurs fois les mouvements pour préparer un biberon avant sa naissance. J’allais avoir un bébé, c’était à moi de gérer tout ce qui le concernerait. Bien nettoyer le plan de travail, me laver les mains, utiliser de l’eau en bouteille. Je me suis aussi beaucoup entraînée seule dans ma chambre à changer les couches sur ma vieille poupée. La pauvre, elle s’est retrouvée si souvent au sol par un geste maladroit ou de rage. Cette grossesse n’était pas programmée, pas désirée. Il a fallu plusieurs mois pour que je pose enfin mes mains sur mon ventre et que je parle à ma fille.

Les bips du chauffe-biberon me ramènent à la réalité. Je compte chaque cuillère-mesure que je dépose dans l’eau chaude et je vérifie la température sur le dos de ma main. Au début maman ne me lâchait pas, elle assurait que c’était pour m’aider mais son regard inquisiteur qui disait « Je n’ai pas confiance en toi » faisait naître une colère sourde, difficile à contenir.

— Oui mon bébé. Je vais te donner ton biberon. Ensuite je te changerais ta couche et tu pourras redormir un peu.

Installées toutes les deux sur le canapé, je contemple ma fille qui tète avidement. Ses petits yeux peinent à rester ouverts, sa bouche dessine un sourire de bien-être quand elle lâche la tétine.

Une douleur m’étreint le ventre comme une crampe foudroyante qui me laisse pantelante et horrifiée. Est-ce cela les contractions ? Dois-je réveiller maman ? Quelques minutes entre chaque douleur, juste le temps de reprendre ma respiration et de nouveau elle est là. Je pourrais descendre dans la salle de bain me détendre dans l’eau ? Mais l’étau qui enserre mon ventre me dissuade rapidement de tenter de prendre l’escalier ou même de me glisser dans la baignoire. Je vais être mère. Comment est-ce possible alors que je ne suis encore qu’une enfant ? Si seulement j’avais hurlé, si je m’étais débattue. J’ai lu que l’effroi provoque trois sortes de réactions. La fuite, l’attaque et l’immobilité. Malheureusement mon esprit a opté pour la troisième solution. Dans les jours qui ont suivi, j’ai multiplié les douches brûlantes, frotté énergiquement mon corps jusqu’à ce qu’il saigne. J’ai hurlé intérieurement de colère, de déception, d’amertume, de honte et de répulsion. Ce corps que je ne pouvais plus regarder me renvoyait à cette nuit d’horreur. J’ai dormi pelotonnée dans un coin de ma chambre, le plus loin possible de mon lit. J’ai passé des heures assise par terre les yeux perdus, des nuits entières à ressasser ce que j’aurais dû faire, à me flageller de n’avoir pas su me protéger. Lorsqu’il a fallu que je sorte pour la première fois de la maison, chaque bruit, chaque mouvement, chaque regard provoquait une crise d’angoisse. Pourrais-je un jour aller me promener sans avoir peur ? Mais le pire restait à venir. Découvrir que je portais l’enfant de mon violeur m’a anéantie. Ce corps m’avait trahie, il avait permis à l’inconcevable de se nicher en moi et d’y grandir. La fausse-couche tant désirée n’était pas venue. Je savais qu’il ne me restait plus qu’une alternative. Me battre.

Je ne voulais pas n’être qu’une victime, je ne voulais pas n’être que la fille qui s’est fait agresser. J’étais Mathilde. Je suis Mathilde. Une jeune fille drôle et un peu timide qu’un soir d’automne a totalement abimée. Mais je suis toujours elle, la bonne élève, studieuse, rêveuse qui aime marcher sur le sable et regarder les ostréiculteurs ramener leurs chargements. Celle qui aime l’odeur de la mer de la Baie du Mont-Saint-Michel, le vol des goélands, ramasser des couteaux enfouis dans le sable mouillé. Je suis Mathilde, l’amoureuse des livres, de Victor Hugo, de Zola, la passionnée de français, d’histoire, de littérature. Mathilde l’amatrice de sculpture, de Rodin, de Camille Claudel, toujours avide de découvertes et de lecture.

Les petits gazouillis de ma fille me ramènent de nouveau à la réalité, elle devait avoir très faim vu la vitesse à laquelle elle l’a englouti ce matin. Ses yeux me fixent, ils semblent me demander pourquoi j’ai l’air si triste ce matin. Six mois… Six mois sont passés… Il y a six mois je la tenais dans mes bras sans savoir ce qui allait se passer… Six mois depuis sa naissance… Je pensais y arriver, mais je me rends compte que je suis plus Mathilde la cassée de la vie que Mathilde la conquérante.

— Comme tu es belle ma Capucine ! Ne te fais pas de souci, toi tu dois être joyeuse, tu vas être heureuse. Ce sera sans moi mais ta vie sera belle. Ce que j’ai prévu de faire, je le fais pour moi, mais aussi pour toi.

Je regarde chaque trait de son petit visage, je contemple la lumière de ses yeux, ses jolies petites joues, sa peau rose et son regard si doux et espiègle. Je note chaque petite chose qui la définit pour les ancrer dans ma mémoire. Ses petits yeux sont encore pleins de sommeil, ses joues sentent bon la crème et elles sont si douces. Je me suis toujours excusée quand je faisais une bêtise (Jordan lui ne s’est jamais excusé) alors je m’excuse auprès de toi mon trésor de ce que je m’apprête à faire. Je voudrais te conter qui je suis vraiment ma princesse, mais je n’y arriverais pas, ce qui m’est arrivé m’a détruite, m’a transformée. Je voudrais te dire que je vais rester et que tout va bien aller mais je sais que si je reste, un jour je mourrais, je mourrais de l’intérieur. Un jour mon cœur s’arrêtera à cause de toute cette souffrance et cette colère qui sont en moi. Mes bras sont lourds, mes pas pour te reposer sont titubants. Ma gorge se noue. Alors je te serre et te hume une dernière fois. Tu m’offres ton plus joli sourire, confiante sans te douter de ma trahison. Au revoir mon bébé, je t’aime tellement. J’allume ton mobile avec de petits singes tournant au-dessus de toi sur un air de Mozart et sors de ta chambre. Peut-on abandonner par amour ? Laisser son enfant pour qu’il puisse avoir une vie meilleure ? Peut-être. Sûrement.

Maman et papa sont toujours endormis et Maya s’est recouchée replongeant rapidement dans les bras de Morphée, il n’est que six heures. Enfin je regagne ma chambre, je me suis toujours sentie si bien ici, jusqu’à cette fête tragique où tout a basculé. Martin nous avait conviées Maya et moi à sa soirée, il organisait une immense teuf comme il disait pour célébrer ses dix-sept ans. Nous avions fêté nos quatorze ans seulement quelques semaines auparavant et maman n’avait pas été facile à convaincre. Maya et moi étions si impatientes quand elle donna son accord.

— Tu en as la charge Martin, tes sœurs sont sous ta responsabilité, tu dois faire attention à elles. Tu m’entends Martin, s’il te plaît, tu m’écoutes ?
— Oui maman, je te promets de faire très attention à elles. Je connais tous ceux que j’ai invités, il n’y aura pas de problème.
— D’accord, je compte sur toi pour qu’elles ne boivent aucune goutte d’alcool et pour les envoyer à minuit se coucher.
— Maman, dit-il d’un ton ironique, tu me l’as déjà dit cent fois. Je te promets de veiller sur Maya et Mathilde.

Mais ni l’un ni l’autre ne pouvait se douter que c’est justement en nous envoyant dans nos chambres que l’horreur allait se produire.

En regardant cette vue ce matin, je sais que ma décision est prise. J’enfile le pull vert de Maya, celui qu’elle aime tant, je sais que je n’emmènerais rien en dehors de cette petite photo de Capucine. Elle y ouvre grand les yeux à la vie, ses yeux si bleus et pétillants et affiche un joli sourire. Je prends l’argent que j’ai économisé, le glisse dans mon porte-monnaie rose et le mets dans mon sac à dos dans lequel j’ai glissé mon journal intime, un joli cahier que j’avais déniché sur une foire à tout il y a deux ans. Je ne dois pas me retourner sur la chambre de Maya ni sur celle de mes parents. Je ne dois pas non plus entrer dans celle de ma fille si je veux avoir le courage d’aller au bout de ma décision. Je sais qu’elle me manquera cruellement, que chaque cellule de mon corps mourra de ne plus la prendre dans mes bras, de ne pas pouvoir la regarder grandir, mais il me semble maintenant que c’est la seule option qui s’offre à moi pour ne pas plonger et ne jamais me relever. Je descends l’escalier, traverse la cuisine en jetant un dernier coup d’œil à cette vue qui va tant me manquer, je sors sur le perron et referme la porte derrière moi, je ferme la porte sur cette vie que je fuis. Je pars.

Chapitre 2

Comme chaque matin, Lili s’est levée pour préparer le petit déjeuner. Elle a fait couler le café pour Marc qui doit toujours être sous la douche, mis une assiette de pancakes sur la table et le sirop d’érable. C’est le petit déjeuner préféré de Martin. Elle s’est habillée et ne va plus tarder à partir pour le travail. Elle aime son métier presque autant que ses enfants. Aider les autres la remplit de fierté, elle se donne à cent pour cent pour les familles qu’elle accompagne. Elle avait raconté à ses filles l’histoire de cette jeune femme, maman d’une petite fille, abandonnée par sa famille et son mari qui peinait à finir ses fins de mois. Elle s’était battue pour lui trouver un logement décent, une place en crèche pour la petite Agathe qui n’avait que trois mois à cette époque. Elle avait accompagné Chloé dans un restaurant qui acceptait de la prendre à l’essai sur ses recommandations. Chloé est revenue la voir l’hiver dernier avec une grosse boite de chocolats et un magnifique bouquet de roses. Elle a tout à fait convenu aux propriétaires du restaurant qui l’ont prise sous leurs ailes protectrices, s’attachant à Agathe de la même façon. Elle voulait dire à Lili qu’elle s’en était sortie, qu’elle avait aujourd’hui un nouveau logement, une petite maison à Dinan et que Agathe était une très jolie petite puce de cinq ans. Chloé voulait la remercier de son aide et surtout de la confiance qu’elle avait eue en elle dans cette période de doute. Il suffisait de voir les courriers qu’elle recevait souvent pour savoir qu’elle aimait les personnes qu’elle rencontrait, qu’elle adorait son métier et qu’elle le faisait bien.

— Maya, Mathilde, levez-vous, il est l’heure !
— Je suis levée maman, Mathilde n’est pas dans sa chambre. Je prends Capucine et je descends. Bonjour Maman, dit Maya en entrant dans la cuisine Capucine dans ses bras offrant un large sourire à sa grand-mère. Mathilde a encore dû aller marcher sur la plage, elle n’est pas dans sa chambre.
— Elle aurait pu nous laisser un petit mot sur la table quand même, qui va s’occuper de Capucine. Bonjour ma petite princesse dit Lili à sa petite fille en adoucissant sa voix, comme tu es belle. Maman t’a préparée avant sa balade. Tu as l’air d’une petite princesse ma beauté.

Capucine portait une jolie petite salopette en velours rose et un tee-shirt blanc avec son prénom brodé dessus, cadeau d’une collègue de Lili. Il avait fallu un peu de temps pour se remettre de l’horreur qu’avait vécue Mathilde mais Lili l’avait incitée à garder le bébé malgré les supplications de sa fille. Dans la famille on n’avorte pas, peu importe les conditions de la conception. Elle savait qu’elle aimerait ce bébé et priait chaque soir pour qu’il en soit de même pour sa fille. Mais elle avait pu se rendre compte qu’il n’en était rien. Mathilde semblait aimer Capucine mais pas comme sa fille. Elle s’en occupait car elle le devait, elle la câlinait, lui apportait tous les soins dont elle avait besoin mais rien au-delà.

Le procès de Jordan avait fait beaucoup de bruit dans une si petite ville et Mathilde avait dû faire face aux cruautés des amis de Jordan. Martin n’avait plus parlé à son groupe d’amis et avait décidé de changer de lycée. Il avait eu du mal au début à parler à sa sœur, un immense sentiment de culpabilité l’envahissait tout entier. Jordan était son ami, il avait fait mal à sa sœur, il avait trahi leur amitié qui datait de l’école maternelle. Il avait été condamné et ses parents avaient quitté la ville.

La grossesse de Mathilde avait d’abord été une épreuve pour toute la famille. Maya se reprochait de ne pas avoir entendu sa sœur appeler cette nuit-là puis chacun avait entouré Mathilde du mieux qu’il pouvait. Mais aucun d’eux ne réussit à percevoir la colère et la dépression qui envahissaient son cœur et son corps. Mathilde mourait au fur et à mesure que son bébé grandissait.

— Maya, je dois partir au travail, je ne peux pas arriver en retard aujourd’hui, tu veux bien t’occuper de Capucine en attendant que ta sœur revienne de sa balade.
— Pas de souci maman, dès qu’elle sera là je partirais au collège, dit-elle en avançant vers sa nièce installée dans sa chaise haute.

Il ne restait plus que trois jours d’école avant les vacances, les trois meilleurs jours selon Maya. Mathilde était scolarisée à la maison. Elle déposait Capucine chez sa nourrice en fin de matinée et revenait à la maison travailler jusqu’à 17 h 00 où elle retournait chercher Capucine, puis elle s’en occupait jusqu’au moment de la coucher. Maya commençait à trépigner d’impatience, elle allait rater le car et être en retard au collège. Elle fixait la plage espérant apercevoir sa sœur. Il était bientôt 10 h quand elle prit la décision d’appeler sa mère à son travail. Mais où pouvait être Mathilde ? Lili rentra aussitôt, elle était inquiète et sentait qu’il se passait quelque chose. Son cœur de maman s’était serré et l’angoisse la gagnait au plus profond d’elle. Depuis qu’elle s’était réveillée ce matin elle avait cette impression douloureuse qu’un drame allait se produire. Maya aussi ressentait cette angoisse. Elle avait une connexion très particulière à sa sœur et là elle était sûre que quelque chose de grave était en train de se passer. Sans nouvelle de Mathilde malgré les appels à ses quelques rares amies, une recherche dans la ville et ses alentours, Lili se décida à appeler la police.

Chapitre 3 – Lili

J’ai senti dès mon réveil que cette journée ne se passerait pas correctement. Une boule au ventre, une angoisse née sans raison, la certitude que quelque chose de mal allait avoir lieu. Lorsque Maya m’a appelé, j’ai tout de suite compris que notre vie allait prendre un autre tournant. Mathilde n’est pas revenue de sa promenade, Maya n’a pas pu partir au collège, elle ne pouvait pas laisser Capucine. La route de mon bureau à la maison me semble interminable. J’ai fait la route à l’envers jusqu’à la nourrice de Capucine. Même si j’essaie depuis des mois de me convaincre que tout va bien, je sens que Mathilde dépérit. J’aimerais tellement qu’elle accepte enfin sa fille, qu’elle prenne plaisir à s’occuper d’elle. Je fais tout ce que je peux pour que ce soit elle qui s’en occupe, pour lui apprendre les bons gestes. Son père fait comme si rien n’avait changé, il part au travail, fait sa journée, rentre et lit son journal puis après le dîner, il monte se coucher. Il ne parle presque plus à notre fille. Je m’en désole mais je suis convaincue que bientôt il redeviendra le père attentif qu’il était avant ce drame. Nous ne reparlons jamais de cette nuit-là. Martin rongé par la culpabilité s’est muré dans un silence et une solitude pesante et destructrice. Maya tente d’aider sa sœur mais elles sont maintenant si différentes. Elles qui étaient tellement complices ensemble. L’une toujours prête à entraîner l’autre dans des blagues et des taquineries. Maya se reproche de ne pas avoir entendu sa sœur, de ne pas avoir senti que sa jumelle était en danger. Chacun de nous tente de survivre avec sa propre culpabilité. Mais coûte que coûte, nous avançons. Mathilde n’est plus que l’ombre d’elle-même, j’ai voulu fermer les yeux et me dire qu’en lui laissant du temps, elle surmonterait l’épreuve. Peut-être me suis-je trompée ? J’espère qu’elle n’a pas fait de bêtises ? Qu’elle n’ait pas attenté à sa vie ? Non, elle ne nous ferait jamais cela, à nous, à Capucine. Où peut-elle bien être ?

Je sens monter l’angoisse, des picotements envahissent tout mon corps, j’ai la tête qui tourne, mes idées s’entremêlent, s’entrechoquent. Si je ne me reprends pas, je serais incapable de réfléchir et de m’organiser pour la retrouver. J’essaie de ralentir ma respiration, d’inspirer et d’expirer doucement. « Vide ta tête Lili, pense à une plage de sable doux sous tes pieds, regarde au loin, la lumière, les couleurs, observe cette terre que tu aimes tant ».

Ai-je fait ce qu’il fallait à ce moment-là ? Comment doit-on réagir quand notre enfant de quatorze ans attend un bébé de son violeur ? Y a-t-il un mode d’emploi, une notice explicative des réactions à adopter et de celles à éviter ?

J’arrive enfin à la maison. Maya semble aussi apeurée que moi.

— Ne t’inquiètes pas ma puce, on va la retrouver. Je vais appeler les amies qu’elle a. Tu connais leurs noms ?

Je me rends compte que je connais très peu de choses de ma propre fille depuis son agression. Je pars au travail, elle reste seule à la maison et je lui pose très peu de questions quand je rentre en fin de journée. L’avons-nous à ce point abandonné dans sa détresse ? Avons-nous fermé les yeux sur ce qu’elle endurait ? Mon Dieu, comment en sommes-nous arrivés là ?

— Elle ne voit presque plus personne. Je crois qu’elle parle encore un peu à Morgane.
— Je vais essayer de l’appeler.

Après avoir fouillé sa chambre, appeler Morgane, je me résous à joindre la police. Il nous faut attendre un peu, ils ne veulent rien précipiter.

— Votre fille a certainement dû vouloir faire un tour, se changer les idées. Rappelez-nous en fin de journée si elle n’est pas rentrée.

Moi je sais qu’elle ne rentrera pas. Maya en est sûre elle aussi.

Je m’en veux tellement, je n’ai pas fait attention aux changements qui s’opéraient en elle, à sa souffrance. Elle n’allait pas bien et je me suis convaincue que ça allait passer. Je dois appeler son père. Est-il trop tard pour lui dire que nous l’aimons, que nous lui demandons pardon et que nous allons prendre soin d’elle ?

— Maman.
— Oui ma puce ?

Mathilde a le visage inondé de larmes, elle semble prête à s’effondrer. Ses yeux vont de mon visage à un petit objet qu’elle tient dans ses mains.

— Qu’est-ce qu’il y a ma chérie ?

Alors elle me tend ce qu’elle a dans les mains et je comprends. J’entame dans ma tête une prière, je reste là immobile, incapable de prononcer le moindre mot, je reste focalisée sur les paroles que j’adresse à mon Dieu.

« Je t’en supplie Mathilde, rentre à la maison. Nous allons parler, tu vas pouvoir nous parler, je te le promets. ».

Chapitre 4 – Lettre à Capucine

Capucine, ma chérie, mon bébé.