Ainsi soient-illes - Auriane Velten - E-Book

Ainsi soient-illes E-Book

Auriane Velten

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Beschreibung

Lorsque Récif perd sa compagne dans un attentat queerphobe, le choc lui révèle sa véritable nature : elle est l’ange Reshiel, prédestinée à sonner la première trompette de l’apocalypse. Dévorée par la fureur et le désespoir, elle s’exécute sans réfléchir.

Les six autres anges de l’apocalypse s’éveillent alors, parmi lesquels Zach, geek parisien en dépression, et Razika, grand-mère algéroise férue de sciences. Attachés à leurs proches et voulant donner une seconde chance à l’humanité, tous deux sont déterminés à enrayer la catastrophe.

Le périple des trois anges les conduit à New York, Paris, Jérusalem… au cœur d’une guerre céleste qui les dépasse. Menĕs par le charismatique Bélial, les déchŭs se rangent à leurs côtés, s’ajoutant aux milliers d’humains prêts à se battre pour leur survie.

Mais l’armée de Dieu peut-elle s’émanciper de Sa volonté ?

[Pour public averti]

À PROPOS DE L'AUTRICE

Auriane Velten naquit en 1991 dans la plaine d’Alsace, mais les premières contrées qu’elle arpenta furent le pays d’Oz et la Terre du Milieu. Par la suite, elle refusa de passer plus d’un quart de son temps dans la réalité. Elle y parvint sans peine grâce à Isaac Asimov, Terry Pratchett, Ursula Le Guin et bien d’autres. Inutile de demander où elle habite et ce qu’elle y fait : elle est toujours ailleurs.

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Seitenzahl: 347

Veröffentlichungsjahr: 2024

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DÉDICACE

À Morgane, qui m’a montré le chemin de nombreux sanctuaires.

AVERTISSEMENT RELATIF AU CONTENU

Cette œuvre comporte des contenus ou passages pouvant heurter la sensibilité du public.

– Principaux : apocalypse, massacres, mort, questionnements autour de la foi et de la religion.

– Ponctuels : cyberharcèlement, décapitation, dépression, fanatisme, homophobie, mort d’enfant, psychophobie, queerphobie, secte, terrorisme, transphobie, violences familiales, vulgarité.

– Mentions : drogue, tabac.

NOTE DE LA MAISON D’ÉDITION

Cet ouvrage questionne la foi de ses personnages, qui sont principalement musulmans, chrétiens, juifs et athées. Des relectures sensibles ont été effectuées par des personnes concernées pour chacune des religions ; néanmoins, nous avons conscience que la sensibilité de chaque personne diffère, et que toute religion comporte plusieurs courants et nuances, ce qui peut amener à différentes interprétations. Certaines thématiques de ce livre pourraient donc heurter les croyances de lecteur·rice·s, la vision proposée ici ne pouvant en aucun cas représenter l’ensemble des visions qui coexistent au sein des différentes religions.

Par ailleurs, l’histoire se basant sur l’Apocalypse de Jean, cet ouvrage adopte une vision et un lexique majoritairement chrétiens.

Enfin, même si les anges ne possèdent pas de libre arbitre, voire n’existent pas, dans certaines des religions évoquées dans le roman, celui-ci part du postulat qu’ils existent et sont doués d’une volonté propre.

Cinq minutes avant l’apocalypse

Je jurerais qu’il se fout de ma gueule. Y a un truc narquois dans le sourire de Max_du_96. Si ça se trouve, c’est un psychopathe. Mais assez mignon. Plutôt bien fichu. Franchement sexy, pour être honnête.

Je cesse de faire défiler les photos et laisse retomber mon bras sur le matelas. Je soupire tellement fort que je crois entendre Dark Vador en pleine crise d’asthme.

Bon. Mon vieux Zach, s’agit de faire preuve d’un peu de volonté. Arrête de te chercher des excuses. T’as rendez-vous. Lève-toi.

Nouveau message de Max_du_96 :

T ou ?

Si je pars maintenant, j’aurai que vingt minutes de retard. Ou alors, je lui propose de venir direct ici ? On aura qu’à prendre un verre en bas, et puis on avisera après.

Une fois passé à la verticale, je peux voir l’intégralité de ma piaule. Du coup, je me rassieds sans aucune grâce. Va falloir que je range. Au moins balancer la vaisselle dans l’évier, histoire de débarrasser le plumard – on risque d’en avoir besoin si on finit chez moi. Et me doucher. Trouver des fringues. Aérer un peu.

J’ai la flemme. Une flemme monstrueuse. Si les flemmes avaient leurs JO, celle-là serait minimum médaille de bronze catégorie poids lourds. C’est peut-être les médocs. Faudra que je parle au docteur Weiss. Si les antidépresseurs me coupent l’envie de baiser, je suis pas sûr que ce soit super efficace pour moi.

Et puis je parie que c’est une fausse photo de profil. À tous les coups, elle est retouchée.

Eh merde.

Encore au taf. J’en ai pour la nuit.

Vingt secondes après ma réponse, mon match disparait. Max_du_96 m’a bloqué.

J’ai plus qu’à ouvrir ma seconde appli favorite et me programmer une glorieuse rencontre avec des sushis. Je vais me faire une petite soirée peinarde.

***

Chaud, presque moite, moitié bruyant, juste assez pour que la musique entre dans la tête et prenne la place qu’elle doit ; la main de Clémence sur ma cuisse, ses lèvres sur mon cou, froides de la bière bue au goulot, son rire étouffé par ma peau ; je repose ma bouteille sur le bar, saisit son menton entre mes paumes, et l’embrasse, pas trop fort, pour réussir à la lâcher ; elle me donne encore deux petits baisers, comme si elle picorait ma bouche ; je la laisse s’éloigner à regret, même si la soirée est à peine entamée et qu’on a tout le temps du monde.

— Récif, Clémence, je vous ressers ?

— Pas de suite, Marly, on attend des amis.

La patronne hausse les épaules, et Clémence se tourne à nouveau vers moi, ses cheveux me chatouillant le nez au passage.

— Je sors m’en griller une.

— Je t’accompagne.

La nuit est tombée, les étoiles invisibles sont remplacées par des néons, le vent me pince les joues, mais Clémence semble ne rien sentir : elle est en collant, bras nus, et elle ne frissonne même pas ; cette fille a tout de l’elfe, surtout quand elle allume le briquet entre ses deux mains, prêtresse invoquant le feu, visage plongé dans un clair-obscur qui souligne ses pommettes.

— T’es prête pour demain ? demande-t-elle en soufflant avec bonheur une épaisse volute de fumée.

— Parée à casser du facho. Ou du flic.

— Tout doux, ma belle ! Ça peut aussi très bien se passer.

— Ça serait une première.

Je ne laisserai plus personne me faire mal, ou lui faire mal, à elle ou à nos amis, à quiconque sera dans la rue ; et si la violence vient d’en face, je rendrai coup pour coup, tant pis pour eux si c’est le seul langage qu’ils comprennent.

Clémence pose ses deux index sur les coins de ma bouche, les tire vers le haut pour me faire sourire et me sortir de mes idées sombres, me ramener de la manif de demain à son corps, ici et maintenant, et ça marche ; je me penche vers elle, manquant de l’écraser contre le mur quand un client me bouscule pour entrer dans le bar ; il n’y a plus que Clémence, son haleine de tabac chaud, ses hanches contre les miennes, sa main qui tient encore la cigarette écartée à quelques centimètres de nous, comme un petit braséro luttant contre l’automne, lorsque le monde explose.

***

— Mani, on mange bientôt ?

Haroun gronde sa fille :

— Douha, ici, on parle anglais !

Il aime bien, pourtant, l’entendre parler bougiote.

Mais il préfère qu’elle apprenne.

C’est pour son avenir.

— Grand-mère ? demande à nouveau Douha.

— Dans dix minutes. Le berkoukes doit encore cuire un peu.

Elle vient près de la casserole humer les odeurs de tomates, ail et ras-el-hanout.

— Qu’est-ce que tu lis ?

Elle n’a pas lâché l’ouvrage depuis qu’elle est arrivée.

(Son doigt est glissé à l’intérieur, comme marque-page.)

Elle me montre la couverture.

— C’est toi qui me l’as prêté.

Le premier livre que je me suis offert.

J’avais cinquante-huit ans.

Internet était entré dans ma vie dix-huit mois plus tôt.

Un cadeau d’Haroun, qui m’a appris à m’en servir.

Il ne « savait pas ce qu’il déclenchait », dit-il souvent en riant.

— Et qu’est-ce que tu en penses ?

— Je ne suis pas sûre de tout comprendre. Surtout la… respiration des trous noirs ?

— L’évaporation. On pourra en parler ensemble, si tu veux.

Elle m’accorde un sourire étincelant, avant de rejoindre sa mère pour dresser la table.

Cette petite est d’une intelligence remarquable.

À son âge, je n’aurais pas compris un mot d’astrophysique.

Ni d’anglais.

Mais j’ai envoyé mes trois enfants à l’université.

— Mamie, t’es sûre que tu veux pas que je t’installe quelques jeux sur ton ordi ?

— Ismaïl, tu sais que je ne comprends rien à ces choses.

— Razika Taïeb. Vous avez appris trois langues, vous discutez religion comparée et astrophysique, et vous ne pouvez pas tenter un Tetris ?

— Désolée.

Un cri de victoire – « Al hamdoulillah ! » – s’échappe de ma petite salle de bains.

Je souris.

— Je crois que je vais enfin pouvoir laver mon linge.

Ismaïl m’embrasse.

— Je vais aider maman à remettre la machine en place.

— Faites vite. On va diner.

La soirée va être belle. Inch Allah.

I

Trois choses se sont produites. L’une après l’autre. Et en même temps. Et j’ai jamais mangé mes sushis.

D’abord, le cor a sonné. Je sais que le texte parle de trompettes, mais ce vieux Jean avait pas l’oreille musicale. Moi, si je devais donner une image humainement compréhensible, ça serait plutôt un cor de chasse. De la taille d’une montagne. Et icelui qui l’utilise est an géantĕ. D’ailleurs, ile ne souffle pas dedans. Ile hurle. Comparaison foireuse, je sais.

D’abord aussi, j’ai eu mal. Un truc pas possible, pas dicible. Toutes les cellules de mon corps se sont éloignées les unes des autres. Et tous les atomes ont fait pareil. J’ai vraiment cru qu’ils allaient se faire la malle. Que j’allais me disperser façon tas de sable. Heureusement, la potentialité s’est engouffrée dans les intervalles. L’énergie brute de l’univers m’est revenue. Je sentais chaque particule qui me composait. Et je pouvais les réagencer. Aucune came m’a fait à ce point planer.

D’abord, enfin, je me suis souvenu. Injection express de plusieurs millénaires d’existence. Je me rappelle mon nom, mon ordre, mes pouvoirs. Et, détail moins épatant, le débarquement imminent de l’apocalypse.

Merde.

Je ne veux pas. Ce n’est pas juste. Mon Dieu, pardon, mais je n’arrive pas à trouver ça juste.

Je gicle par la fenêtre. Je douille un peu en percutant le verre. La pousse des ailes n’est pas non plus une partie de plaisir. La peau qui se déchire, les os et rémiges à générer, je m’en serais bien passé. Mais ces petits aléas corporels ne sont pas vraiment une priorité. D’autant que les autres sont déjà en train de prendre leur envol. Elles sont jolies, ces minuscules loupiotes, au loin. Mortellement jolies. Mortelles tout court.

Le cor retentit toujours. En dessous, dans les rues, les passants ont mis genoux à terre et mains sur les oreilles. Y en a même quelques-uns qui se sont évanouis. Faut dire que l’origine du son a l’air assez proche. Très proche. Merde.

Sérieux, c’était quoi, la probabilité ? Le choix était large, quand même. La planète comporte un assez grand nombre d’endroits bien pourris. Mais non, fallait que la fin du monde commence chez moi, à Paris.

Cinq coups d’ailes et j’y suis. Moins de deux minutes de trajet – le métro et toute la RATP (Renoncez À Toute Ponctualité) peuvent aller se rhabiller.

Je suis juste au-dessus d’elui. Reshiel, lĭ premiĕr ange de l’apocalypse, vient de s’éveiller. La potentialité a fait exploser les limites de son anatomie. Ce qui était des jambes a fondu et s’est mêlé en un piédestal qui lĭ ancre au goudron du trottoir. Ile a les lèvres collées à ses coudes, embrassant la trompe formée par ses avant-bras fusionnés l’un à l’autre. Ses mains, élargies et distendues, en constituent le pavillon, et sa cage thoracique déborde de partout, énorme réservoir pour alimenter son hurlement.

Autre détail : ile dégouline. Un liquide brunâtre, qui pue le fer, la rouille, et la mort. Celle de l’homme qui git à ses pieds. De là où je suis, je profite d’une vue directe sur son faciès horrifié et ses entrailles à l’air.

Je plonge en piqué, ce qui est une belle connerie. D’abord, parce que je n’ai aucune chance d’aider un type littéralement déchiré en deux. Ensuite, parce que l’onde sonore me heurte de plein fouet. Je valdingue sur plusieurs mètres et rebondis sur deux bâtiments. J’achève ma cascade au sol, juste à côté du cadavre. Je vois pas très net en me redressant, mais quand même assez pour distinguer le fusil que tient encore le mort. Le temps de retrouver mes esprits, j’ai aussi reconnu l’endroit.

Je suis déjà venu ici. Plus d’une paire de fois, et pour boire plus d’une barrique de bière. Ce bar, il était vraiment cool. Au passé, parce qu’il n’a plus aucune chance de le redevenir. Je passe par la vitrine, explosée, pour prendre la mesure du désastre. Les murs ont été criblés de balles. Les slogans des affiches sont illisibles. J’arrive à peine à les reconstituer, de mémoire, pour les avoir hurlés lors de la dernière Pride. Le tireur s’est particulièrement acharné sur l’expo photo porno-féministe.

***

Lesbar – Paris – France – 11 octobre 2030

8 morts par arme à feu

26 blessés graves

1 mort par chair potentialisée

***

Au sol, des morts. Au-dessus, des survivants. Y a ceux qui pleurent, ceux qui beuglent, un ou deux qui s’improvisent soigneurs. Quand j’entre, ils essaient tous de se carapater, ce que je peux comprendre. Ils se collent aux murs à s’y enfoncer, s’entassent dans des chiottes qui en ont déjà vu pas mal, mais jamais rien de pareil.

Je rengaine mes ailes avec à peine une grimace, et c’est pas un petit exploit. Réincorporer plumes, os et potentialité me donne l’impression d’avoir un tison fouaillant sur et sous mes omoplates redevenues humaines. Je recommande pas l’expérience.

Mais j’arrive à sourire quand je lève les mains.

— Zen, les meufs ! Et les gars. Et les autres.

Évidemment, avec le boucan que fait Reshiel, personne ne m’entend. D’ailleurs, ceux qui utilisent pas leurs mains pour endiguer le sang de leurs blessures ou tenter de garder leurs organes là où ils sont censés être ont les paumes plaquées sur leurs oreilles. Mais même si lĭ ange qui est dehors est un vrai aspirateur à potentialité, le peu qu’ile me laisse est suffisant pour créer une bulle de silence à l’intérieur du bar. Je fais vibrer chaque atome de l’atmosphère autour de nous à l’exacte fréquence nécessaire pour annuler le raffut de Reshiel.

Après, je répète mon injonction au calme – mais ils ont quand même pas l’air de pouvoir redevenir zen avant le prochain millénaire. Maintenant que je n’entends plus la trompe, ce sont les pleurs, les gémissements, et des cris de pure terreur qui se mettent à saturer mes tympans. Je dois hausser la voix pour espérer qu’ils perçoivent quelque chose.

— OK. Restez là. Sortez pas du bar. Je vais arranger ça.

Si seulement ça pouvait être vrai.

— Dites-moi juste ce qui s’est passé.

— Il… Ce… Le mec… bégaie quelqu’un.

C’est un de ceux qui tentent de venir au secours de ses amis. Il parait calme, au premier abord, mais ses paupières sont grandes ouvertes sur des pupilles écarquillées. Il doit y avoir pas mal de trucs débranchés dans son cerveau. Honnêtement, y a pas grande différence entre lui et ceux qui se sont évanouis à cause du choc physique, de l’onde sonore ou de l’horreur de ce qu’ils ont vu. Mais au moins, celui-là peut me parler.

— Le type dehors ? Le mort ?

Hochement de tête.

— Il est rentré. Il était armé. Il…

— OK, je vois.

Pas besoin de me faire un dessin, j’ai la vidéo en haute résolution qui se déroule dans mon cerveau, vu que ce film est déjà passé quatre fois aux infos depuis le début de l’année. Demain, on trouvera une lettre testament qui dira que tout est de la faute des féministes-pédés-gouines – rayez les mentions inutiles, s’il y en a.

— C’est Récif.

— De quoi ?

Marly, la proprio, connait tout le monde et n’oublie jamais un visage. Un roc, aussi bien susceptible de laisser un client pleurer sur son épaule pendant une heure que de foutre dehors – seule et à mains nues, je l’ai vue faire – trois machos éméchés venus s’encanailler et vexés d’être éconduits. Aujourd’hui, elle est recroquevillée devant son bar, bras tremblants serrés autour des genoux, incapable du moindre mouvement. C’est à peine si elle parvient à donner un coup de menton vers la rue, et à répéter d’une voix qui saute dans les aigus :

— C’est Récif. Elle a craqué, quand Clémence…

Son regard glisse vers le sol, vers la jeune femme étendue dans l’entrée, le bout des pieds encore sur le trottoir. Elle a les yeux grands ouverts, et une écume rosâtre dégouline de ses lèvres.

On n’est pas dans la merde.

Le scénario est pas difficile à reconstituer. Je connais les personnages, surtout Clémence. Elle m’a aidé à gérer un bad trip. Le genre de nana qui peut vous faire un câlin même quand vous puez le vomi et qui vous invite à dormir chez elle pour éviter les pervers du métro. Je la connaissais même pas, avant ce soir-là. Le lendemain matin, elle m’a fait des crêpes. Avec confiture de marrons – la grande classe.

Récif, elle, c’est plutôt le genre porc-épic. D’ailleurs, j’ai jamais pu l’appeler autrement que par son pseudo. Son prénom ne lui va que dans l’amour.

Comme l’a décrypté Clem : « Un récif déchiquète les navires ennemis et protège les habitants de la côte. » Un élan poétique surement attribuable aux shots descendus ce soir-là. En clair : Récif en a chié. Avec ses parents pour commencer, avec son identité de genre ensuite, avec le monde entier pour finir. Du coup, quand elle a pris la porte de chez elle, elle a aussi pris les armes, et très vite un nom de guerre. À vrai dire, je l’ai surtout croisée en manif, chaine de vélo autour du poing, capuche noire rabattue sur le visage. Pas étonnant que je l’ai pas reconnue sous la forme de Reshiel. Et Clem, c’était son ancre. La seule à l’appeler Rebecca – et encore, je l’ai entendue le dire qu’une seule fois, cette nuit où on a bu trop de petits verres de trop d’alcools. Clem l’avait chuchoté à l’oreille de son amante après un baiser, comme un secret entre elles deux.

Maintenant, y a plus rien qui rattache lĭ premiĕr ange de l’apocalypse à ce monde.

— Zach, qu’est-ce qu’elle va faire ?

Marly a peur, et j’ai pas vraiment de réponse rassurante à disposition.

— Je m’en occupe.

Je tente un sourire et ressors dans la rue. Le cor me déchire les oreilles. Je potentialise mes poumons, réagençant ma cage thoracique, pour réussir à couvrir le son.

— Reshiel, arrête !

Zéro réaction. Pas que je m’attendais à autre chose. Mais je sais pas quoi faire. Sauf que je dois faire un truc. Stopper le massacre tant que – si – c’est encore possible. En appeler à ses sentiments humains ?

— Merde, Récif, tu fais peur à tout le monde !

J’avance, un pas après l’autre, dans la tempête hurlante.

— Arrête !

Je plaque mes deux mains, doigts soudés façon palme, sur l’embouchure de la trompe.

Sa réaction est instantanée. Ile me balance un coup de son cor en pleine tête. Je m’écroule.

— Récif !

J’ai à peine le temps de rouler sur le côté. Son bras, aiguisé comme un épieu, s’enfonce dans le bitume, pile là où je me trouvais.

— Récif, c’est moi, c’est Zach !

Ile me dévisage enfin.

— Non. Je suis Reshiel, première ange à sonner ; tu es Zadkiel, troisième ange de l’apocalypse, et ce sera bientôt ton tour.

Reshiel a utilisé le féminin. Pas l’angélique. Elle a dit « première », pas « premiĕr », j’l’ai bien entendue, cette voyelle longue typiquement humaine. Reshiel reste accrochée à son genre, typiquement humain lui aussi. C’est bon signe ; enfin, je veux le croire.

— Mais je suis aussi Zach ! Je veux rester Zach ! Et toi, tu es Récif, tu t’en souviens forcément, ton identité t’habite encore, sinon…

— Ces gens n’existent plus, m’interrompt-elle.

— OK, compris ! Mais tu t’es vengée, ce type est clamsé. Arrête les frais, maintenant !

— L’apocalypse aura lieu.

— Mais tu te rends compte de ce que ça veut dire ?

Est-ce que je panique ? Absolument. Récif n’est plus là. Elle a abdiqué. Y a plus que Reshiel, et le plan divin.

— Tout le monde va crever ! Tous ceux que tu aimes. Tous nos potes, la famille de Clem, ceux qui t’ont accueillie…

Et ma mère. Le visage de ma daronne, sourire épuisé, se superpose à celui de Reshiel, sourire froid.

— Les Justes seront accueillis dans la nouvelle Jérusalem, rappelle-t-elle.

Sa voix a un peu tremblé. Faut que j’insiste :

— Et ça va être qui, les Justes ? Les sodomites ? Tu sais ce qui va se passer ! Nos potes. Vont tous. Mourir.

L’info commence à se frayer un chemin dans son ciboulot. Je la vois glisser un regard vers ce qui reste du bar. Ça va marcher. Il n’est pas trop tard. On peut encore tout arrêter.

Alors, le son du deuxième cor me défonce les tympans. Abdiel, tu es an emmerdeŭr. Dieu ordonne, alors tu obéis sans réfléchir une seconde, comme d’hab ?

On sait – moi et Ré – ce que ça veut dire.

— « Et quelque chose comme une grande montagne embrasée par le feu fut jeté dans la mer ; et le tiers de la mer devint du sang, et le tiers des créatures qui étaient dans la mer et qui avaient vie mourut, et le tiers des navires périt », récite Reshiel.

Bon, Jean avait un peu abusé sur les champis durant ses visions. Dans les faits, ce qui va se passer, c’est qu’Abdiel va plonger dans la flotte. Et faire bouillir les océans, façon ragout pas ragoutant.

— C’est trop tard, ânonne Reshiel.

— Non. Je refuse.

C’est pas possible. Je cherche une échappatoire.

— Ton barrissement était censé provoquer une pluie de feu ! Y a pas eu…

Reshiel tend solennellement le doigt vers le ciel. Le soleil est entré en éruption.

II

Il est beau, le soleil, avec ces panaches s’acheminant vers la Terre sans que rien puisse les arrêter, émanation furieusement sans âme de ma colère – et de Sa volonté. Zadkiel, elui, est plutôt laidĕ pour l’instant, tellement humainĕ, le visage tout tordu dans une grimace d’horreur ; ile ne doit pas encore s’être tout à fait souvenŭ de ce que signifie être an ange : nous sommes bien au-dessus de tout ce qui va advenir, qui a été écrit voici des siècles et prévu depuis des millénaires, et fait partie d’un plan parfait. Un scénario qui, maintenant, implique Zadkiel, en tant que troisième ange de l’apocalypse, devant emboucher la trompe à son tour et provoquer la chute de la grande étoile nommée Absinthe ; j’attends, parce qu’ile n’a pas le choix, ile est nĕ pour cette mission, qui est inscrite en elui comme la fin du monde l’est dans la vie de l’univers – et pourtant ile ne fait pas un geste, ah, si, ile me regarde fixement, bizarrement, dérangement.

— Je le ferai pas, lâche-t-ile comme une évidence. Pas que j’en sois pas capable, hein. Je suis très très fort en intoxication. Sur moi. J’ai avalé pas mal de trucs craignos. Mais empoisonner les fleuves et les eaux, pas question.

J’ai un petit sursaut en entendant l’ange qui me fait face se désigner au masculin ; mais dans la seconde où je m’apprête à le faire vertement remarquer, alors que je vais demander pourquoi l’illustre porte-étendard de Gabriel renie sa nature, je constate soudain que pas un instant je n’ai songé à parler de moi à l’angélique, et comprends que je ne saurais faire autrement : le féminin m’est nécessaire en tant que Reshiel autant qu’il l’a toujours été pour Récif.

Alors, soit, Zadkiel peut effectuer ce choix-là – mais pas celui de suivre ou non les plans de notre Père, qui sont inscrits dans les temps à venir aussi surement que les évènements passés se sont déjà accomplis.

— Pas question, répète-t-il pourtant. Pas sans que quelqu’un me donne une bonne raison.

— Tu ne peux pas refuser. Ce n’est pas… Tu seras déchu.

— Je refuse !

Ce n’est pas sur moi qu’il a crié : le visage levé, il prend à partie les cieux, les anges qui y sont réunĭs, et Dieu en personne.

— Je refuse ! insiste-t-il. Et ne me faites pas le coup des « voies impénétrables » ! Un minimum d’explications, c’est trop demander ?

Aucune voix ne lui répond, et alors que, dans le silence total – les fêtards comme les pigeons se sont tus, et aucun vent ne dérange cette atmosphère de fin du monde –, je m’attends à le voir foudroyé dans l’instant, mais aucune punition divine ne s’abat sur Zadkiel.

— C’est tout ?

La question m’a échappé, expression de ma déception, de ma volonté que tout s’arrête enfin, que je puisse me reposer, loin de la douleur ; le retentissement soudain d’une nouvelle trompe me soulage infiniment.

— Cassiel, murmure Zadkiel. Impossible. Lĭ quatrième ange ne peut pas sonner avant le troisième.

Je ne sais pas à quoi il pouvait s’attendre : aucan ange, quel que soit son rang, ne peut stopper le plan divin, et c’est très bien comme ça, car Il l’a conçu pour le bien de tous ; l’apocalypse adviendra, et plus rien n’aura d’importance. Pourtant, mon regard ne peut se détacher de ce qui subsiste de la devanture du Lesbar, et, dans un sursaut à peine volontaire de potentialité, je décolle mes pieds l’un de l’autre et du trottoir pour avancer à pas lents, et mes ailes frottent contre l’embrasure tandis que je me faufile au travers de ce qui reste de la porte pour m’agenouiller devant le corps de Clémence, ignorant ceux qui poussent de petits cris, voire des supplications, en me voyant entrer. Je redonne à mes bras forme humaine, parce que j’ai besoin de deux mains pour effacer les disgracieux stigmates que la mort a laissés sur son cadavre, et tenter de lui fermer les paupières, qui me résistent, et ses pupilles demeurent rivées sur le néant. Mon Dieu, dans toute Votre miséricorde, accordez le pardon à cette femme, et permettez-moi de la retrouver dans Votre nouvelle Jérusalem.

— Récif ? m’interpelle une voix apeurée – celle de Marly, et mon regard dérive vers le tabouret et le bar où mon corps humain était assis voici encore quelques minutes.

Mon fond de bière m’y attend, sans doute tiède, maintenant. Marly, qui m’a servi une pinte en souriant, avant que tout ne commence, n’est plus qu’un amas de chair et de vêtements frémissants recroquevillé entre deux sièges.

— Oui ?

— Qu’est-ce qu’il va se passer ? C’est vraiment la fin du monde ?

Sa voix hoquète, et je ne saurais dire si elle espère que je nie ou que je lui réponde par l’affirmative – car après tout, elle aussi souhaite probablement que tout cela cesse, enfin.

— Oui.

— Non !

Zadkiel m’a suivie et me dévisage avec un air bravache qui ne sied guère à un être par nature éloigné des contingences du monde matériel.

— Non, insiste-t-il avec entêtement. Pas forcément.

Ses yeux me vrillent jusqu’à ce que j’accepte de tourner le regard vers lui.

— Sept anges doivent faire sonner leurs trompes pour que l’apocalypse débute vraiment, me rappelle-t-il. Et lĭ seŭl indispensable, c’est Uriel. Elui seul ouvrira la voie à la Bête.

— Et permettra l’avènement du royaume de Dieu.

Et alors, tout sera enfin paisible, dans le monde et dans mon âme. Je secoue la tête.

— Zadkiel, il est trop tard, il me revenait de décider du moment où tout commencerait, et je l’ai fait. Personne ne peut annuler cela.

— Sauf que ce n’est pas Reshiel qui a pris cette décision. À ce moment-là, tu étais Récif, humaine, donc faillible.

Peut-être que le discours de Zadkiel contient une forme, tordue, de logique, mais je suis bien trop fatiguée pour y réfléchir.

— Viens avec moi, Reshiel, implore-t-il. Accompagne-moi. On peut convaincre Uriel d’ajourner le jugement dernier. De laisser un répit à l’humanité. De lui donner une chance de s’améliorer. Et d’augmenter le nombre de Justes qui seront sauvés.

Zadkiel affabule totalement : Uriel ne risque pas plus de fléchir devant ses suppliques que les humains de devenir moins méprisables, même en des siècles ; toutefois, ouvrir la bouche, articuler des mots et lui expliquer à quel point il s’égare… tout cela m’épuise par avance, tandis que hocher la tête et accepter de le suivre semble relativement plus facile – d’autant que les premières sirènes de police commencent à se faire entendre, et que je n’ai pas la force de tuer, ni d’affronter un interrogatoire – pas si je dois décrire les récents évènements. Je passe la main, une dernière fois, sur la joue de Clémence, alors que Zadkiel me tire par l’autre bras avec véhémence ; il a repris une apparence humaine et m’adjure de l’imiter tout en utilisant son blouson pour essuyer le sang qui macule mes doigts ; ils sont quand même encore anormalement roses lorsqu’il m’entraine au loin, courant sans raison, sans but, et sans plan : nous ne savons même pas où se trouve Uriel.

***

Je n’ai compté que trois trompes.

La première était bien celle de Reshiel.

S’est ensuivie une éruption solaire, ainsi qu’il est écrit dans l’Apocalypse.

Puis est venŭ Abdiel.

Ile causera la mort du tiers des créatures marines et le naufrage du tiers des bateaux.

Mais le troisième coup de cor n’avait pas la douce modulation caractéristique de Zadkiel.

Et aucune étoile ne s’est abattue sur Terre.

Au lieu de cela, nous avons entendu la voix de Cassiel.

Le ciel de la Terre a résonné de l’imprécation de lĭ quatrième ange :

— Malheur, malheur, malheur aux habitants de la Terre, à cause des autres sons de la trompette des trois anges qui vont sonner !

Amine et Douha se sont serrés contre moi à ces mots.

Ils ont enfoncé leurs visages dans les plis de ma djellaba.

Les plus grands scrutaient le ciel pour découvrir la provenance de cette annonce.

Je pourrais répondre à toutes leurs interrogations.

Il me faudrait aussi leur expliquer que ma crise d’épilepsie n’en était pas une.

L’avènement m’a traversée comme la foudre l’aurait fait.

(J’ai dû rassembler toutes mes forces pour garder figure humaine.

Je reste Razika, leur mère et grand-mère.)

Non, inutile d’effrayer mes doux agneaux avec une vérité qu’ils ne seraient pas en mesure de combattre.

Cette décision étant prise, je dois m’atteler à la suivante.

Soit je remplis le rôle qui m’a été dévolu et fais sonner la cinquième trompe, ce qui complaira à Allah et amènera Sa création vers son parfait achèvement.

Soit je choisis d’emprunter un chemin inconnu, comme Zadkiel semble s’y être déterminĕ.

— Mani… Grand-mère, qu’est-ce qu’il se passe ? chuchote Amine.

Je souris à mon petit-fils en lui ébouriffant les cheveux.

Il s’est forcé à parler anglais.

Allah ne peut pas vouloir la peur de ces enfants, et encore moins leur mort.

— Je vais aller voir, mon chéri. Je monte sur le toit. Vous, restez ici, avec vos parents.

Mon ainé fait un geste pour m’arrêter, mais sa sœur le stoppe.

Malika a toujours été la plus perspicace.

Aujourd’hui encore, elle me jette un regard plein de confiance.

Je referme la porte sur cette vision de mes descendants, blottis les uns contre les autres.

La dernière fois qu’ils ont ressenti le besoin de faire ainsi bloc, c’était à la mort de mon Houcine.

Allah, je crois que tout ceci est une épreuve que Tu nous envoies.

J’espère que je vais agir selon Ta volonté.

Et, si ce n’est pas le cas, j’implore Ta miséricorde pour ma famille. Qu’ils ne paient pas le prix de mes erreurs.

Les escaliers sont extraordinairement faciles à monter. La potentialité a rendu à mon corps la vigueur de sa jeunesse.

Elle m’a aussi rendu tous mes pouvoirs.

Mais ne m’a pas offert la grâce d’être sereine quant aux actes à poser.

L’idéal serait bien sûr de parvenir à empêcher Gabriel de sonner le sixième coup.

Il provoquerait la mort du tiers de l’humanité.

Mais Zadkiel a sauté son tour sans que le cours des évènements s’interrompe.

Mettons que j’arrête Gabriel avant qu’ile n’appelle les deux myriades de myriades de l’armée angélique… Uriel pourra surement déclencher la suite malgré tout.

Lĭ archange doit donc être ma première cible.

Ce qui signifie sacrifier plusieurs milliards d’humains.

Pour en sauver deux fois plus.

Cruelle arithmétique.

Peut-être que, en agissant assez vite, nous pourrons limiter les dégâts.

Non. Nomme les choses, Razika : limiter les morts.

Je ralentis en attaquant l’escalade vers le dernier étage.

Je dois me laisser le temps de réfléchir. Être pragmatique.

La première des choses à faire est de trouver des alliĕs.

D’autres anges partagent certainement mon avis.

Soixante-dix-sept d’entre nous ont été incarnĕs sur Terre.

Illes ont vécu parmi les humains. En tant qu’humains.

Je suis sûre que certainĕs d’entre eulx sont prĕts à s’unir pour empêcher l’apocalypse.

Mais je suis la seule à détenir le livre de leurs noms.

Moi seule peux les invoquer et réunir.

En haut des marches, je pousse aisément la lourde porte.

Le soleil a transformé le toit plat en miroir aveuglant.

La brume de chaleur rend flou mon télescope.

Il est tendu vers le ciel, comme un basson prêt à retentir.

Une évidence s’impose à moi avec la même clarté : je sais qui nommer en premiĕr.

Agenouillée, je lance à haute voix une ultime supplique à Allah.

Puis je murmure, vers l’intérieur, cette fois.

La potentialité qui m’habite se met à vibrer au rythme des mots.

Un appel qui se répercute dans chaque atome de l’univers.

An seŭl ange peut entendre cette fréquence.

— Zadkiel. Ange compassionnĕl. Zadkiel. Toi qui as refusé de trompéter la mort des hommes. Zadkiel. Je te nomme et te supplie. Zadkiel. Viens à mon secours.

III

Me répéter serait inutile : Zadkiel a forcément entendu mon appel.

Je suis maintenant, pour elui, une balise palpitante au cœur de l’univers.

Ça y est. Ile répond.

Je sens l’atmosphère se déformer à son approche.

Je déploie mes ailes et ma lumière.

Ainsi ile me reconnaitra malgré la forme qui est mienne.

Un nouveau soleil semble grossir dans le ciel.

Non, pas un.

Ce sont deux astres qui s’avancent.

Zadkiel n’est pas seŭl.

Reshiel est à ses côtés. Lĭ juge des hommes, des anges et des nations.

Icelui par qui tout est en train d’advenir.

Illes se posent à l’extrémité de la terrasse.

Zadkiel parait aussi méfiantĕ qu’inquiĕt ; et déterminĕ.

Reshiel, elui, a le regard vide.

Autant briser la glace immédiatement.

— Je ne veux pas souffler dans ma trompe.

Zadkiel n’a pas l’air plus soulagĕ pour autant.

Ile reste suspicieŭs.

Je le serais aussi, à sa place.

Ile a désobéi à Dieu et ne semble pourtant pas avoir été punĭ.

Ile devine que la sentence tombera bientôt, et croit peut-être que je suis chargée de l’infliger.

J’elui explique donc, posément, mes réelles intentions :

— Je vais aller trouver Uriel. Je ne compte pas lĭ affronter. Juste elui parler. Mais avoir des alliĕs avec moi appuierait mes propos.

— Des alliĕs… comme nous ?

— Oui. Je me doute que tu partages mes sentiments, Zadkiel. Tu ne veux pas qu’ils meurent.

Ile tourne la tête du même côté que moi, vers la mer de toits sous lesquels tant d’humains tremblent.

D’autres sont sortis dans les rues.

Ils se dévissent le cou pour observer les nouvelles étoiles apparues en ce jour.

Elles sont encore hautes dans le ciel.

Cela ne durera pas.

Je suis sûre qu’aucun Algérois ne pense à des anges.

Ils doivent envisager des météorites, ou quelque autre évènement astronomique.

Certains sont pourtant déjà en prière, front contre le sol.

Je porte le regard plus loin, vers l’ouest et l’autre côté de l’océan :

— Je suis la seule à savoir où se trouve Uriel. Et je vais y aller. Que vous décidiez ou non de m’accompagner.

Zadkiel tique sur le pronom et mon usage du féminin.

Ça ne l’empêche pas de croiser les bras.

— C’est bien beau, ton histoire. Mais pourquoi je devrais te croire ? Ça ressemble à un piège de mafiosos de série B.

Je pose un doigt sur mes lèvres. Ile fait silence.

Nous écoutons.

La ville bruisse de murmures de plus en plus angoissés.

Et de prières de plus en plus ferventes.

À l’étage juste en dessous, le vieux Melki se prosterne.

Nous entendons son front toucher le sol à plusieurs reprises.

Sur le même palier, la famille Saadoun filme, surexcitée.

Maryam téléphone à sa sœur, au Liban, et apprend qu’elle y contemple un spectacle identique.

Et encore plus bas, ce sont mes enfants qui se chuchotent des mots rassurants.

Ils se demandent où je suis, craignent qu’un malheur ne se soit produit.

Et Nadjira pleure.

— Tu entends cela ? C’est ma plus petite petite-fille. Ma famille est là, dans l’immeuble. Ils étaient venus me rendre visite. Ils ont peur. L’éruption solaire a tout détraqué. Internet et le téléphone fonctionnent à peine. Ils ne comprennent rien. Alors, je vais les secourir. Parce que je crois que c’est ce que je dois faire. Inch Allah.

— Et si Dieu ne le veut pas ?

— Il triomphera. Et je saurai que j’avais tort.

***

Elle ressemble à une gentille grand-mère, mais Raziel est quand même de l’ordre des chérubins. Y a pas grand monde de plus haut placĕ. Elle pourrait surement nous régler notre affaire vite fait bien fait.

Sauf que, justement, elle l’a pas fait. Et utilise le « elle ». Et pas de renforts à l’horizon. Personne ne saute de derrière un nuage pour nous ficeler, nous foutre un coup de pied aux fesses et nous expédier en Enfer.

Autant la croire.

De toute façon, j’ai pas de meilleure idée pour mettre la main sur Uriel. Et Reshiel est même pas en état d’en avoir une, d’idée.

— Ça marche, mamie, on te suit. Mais évite de nous la jouer à la Hansel et Gretel.

Elle se marre. Un rire léger, court, discret, mais qui dénoue un truc dans mes tripes.

— Appelle-moi Razika, se présente-t-elle.

Ça me soulage encore plus. J’crois bien qu’on est sur la même longueur d’onde.

— Zach, j’annonce à mon tour. Et elle, comme tu sais, c’est Reshiel.

Razika comprend que c’est important, ce elle. Elle capte vite, ça me rassure.

Je précise quand même, pour Razika mais aussi pour tenter le coup, histoire de voir si l’humaine est encore quelque part :

— Y a eu une Récif, un jour, mais je suis pas sûr qu’elle ait survécu.

La mention de son précédent nom ne déclenche pas même un battement de cils chez Reshiel. Razika, elle, hoche la tête. Elle a pris note.

— Alors, où ile crèche, lĭ Uriel ? je demande finalement.

— À l’autre bout du monde. Littéralement. Au Mexique.

— Évidemment. Ça pouvait pas être simple.

Là, je suis surement censé ajouter un truc intelligent et donner le signal du départ de notre voyage possiblement sans retour, mais à la place, je lâche :

— J’ai un coup de fil à passer.

Et si j’étais moins débile, j’y aurais pensé bien plus tôt. En même temps, j’avais d’autres choses en tête dernièrement.

Je me sens quand même un peu couillon de sortir mon téléphone à un moment pareil. Mais Razika glisse délicatement son bras sous celui de Reshiel et l’attire à quelques pas de distance pour me laisser un peu d’intimité. C’est moyen utile, vu que les anges ont une ouïe de malade et qu’elles m’entendraient même de l’autre bout de la ville, mais ça fait passer le message. Elle comprend.

J’adresse une petite supplique au réseau téléphonique, qui doit m’écouter, parce que ça décroche aussitôt :

— Zach ? Qu’est-ce que…

Je l’interromps :

— Maman, tu vas bien ?

— Oui… oui, moi ça va. Mais il se passe des choses bizarres, ici.

Je l’entends mal, mais je sens bien qu’elle fait genre. Je parie qu’elle est sacrément inquiète, en vrai.

— Maman, j’ai pas beaucoup de temps. T’es chez toi ?

— Oui, je…

— Sors surtout pas. Ferme les volets, et reste loin des fenêtres.

— Zach, qu’est-ce qu’il se passe ?

— T’expliquerai plus tard. Mais reste dans l’appart. T’as de quoi manger ?

— J’ai des conserves plein le placard.

Surement des haricots verts dégueulasses et du maïs sans gout, mais ça fera le job.

— Je te promets de t’inviter dans un trois étoiles quand tout ça sera fini.

— Tu crois que je devrais aller prévenir Mme Traoré ?

Ma daronne, c’est une reine.

— Bonne idée. Fais le tour des voisins. Mais reste dans l’immeuble. Je t’aime.

— Je t’aime aussi, mon fils. Fais attention.

C’est elle qui raccroche. Je relève difficilement la tête, pas sûr de jamais réentendre cette voix. Et j’me retiens de me gratter la gorge, avant de lancer, du ton le plus détaché que j’trouve :

— On peut y aller.

— Personne d’autre à prévenir ?

— Y aurait Max_du_96, mais il m’a bloqué.

Vu comme elle me regarde, je lui parle coréen.

— Laisse béton. Non, y a personne.

Mais si, bien sûr, y a les potes de la Cracknarchy, Ducon ! Je pourrais me coller des claques. Ma communauté en ligne ! Elle m’a sauvé la mise une paire de fois, et au pire moment, j’ai même pas pensé à eux. À leur survie. Mais pas besoin d’appeler quiconque. Dire qu’on s’est foutus de la gueule d’OdWin quand il nous a montré son système d’urgence. Finalement, ils vont servir, ses codes spéciaux fin du monde. Je lance les bots Ragnarok et Arche sur nos principales planques virtuelles. Ces machins-là ont autant d’autorisations et de passe-droits que possible. Ils vont donner l’alarme par tous les moyens de contact connus, sur toutes les plateformes. Et putain, j’espère que mes hackers préférés vont percuter assez vite. De toute façon, je peux rien faire de plus avec le téléphone du boulot.

Pendant ce temps, Razika interroge Reshiel du regard, avec une prévenance vraiment mal dirigée, pour le coup. Reshiel détourne le visage aussi violemment que si on l’avait giflée. Je fais non de la tête. Non, Récif n’avait plus personne. Et surement pas une famille digne de ce nom.

— Et toi, tu veux pas aller leur dire que tu t’en vas ?

Je fixe mes pieds, mais Razika comprend que je parle de ses proches, là-dessous. Elle secoue le menton de droite à gauche et sourit.

— Ils ne me laisseraient pas partir.

Et peut-être ne se sent-elle pas capable de les revoir avant de les abandonner.

— Comme tu veux. Du coup, je crois qu’on devrait se bouger le cul. Non ?

Elle bat des ailes en assentiment, moi je hoche la tête, et Reshiel hausse les épaules – soit la plus grande manifestation d’enthousiasme que je pouvais attendre d’elle.

Nous décollons aussi vite que la potentialité le permet. Autant dire que ça décoiffe.

Razika est pas bête : tant qu’on survole la terre, elle prend soin de nous planquer autant que possible dans les nuages. Filer à travers des pluies semi-solides et gelées, c’est pas super agréable, mais ça vaut mieux que se précipiter dans les bras de l’armée céleste. Toute cette eau finit par effacer les dernières traces de sang sur Reshiel. Celle-ci semble certes n’en avoir strictement rien à cirer, de ça comme du reste, mais au moins, on sera présentables quand on rencontrera Uriel. Et ma maman m’a toujours dit que la première impression est primordiale.

Une fois au-dessus de l’océan, on fonce dans ce que je crois être du simple brouillard, bien opaque et épais, parfait pour nous. Jusqu’à ce qu’on y touche.

— Mais ça brule !

— Montez plus haut !

J’aime pas qu’on me donne des ordres, mais je sais quand même reconnaitre le bon sens les rares fois où je le croise. On se dépêche de sortir de cette poisse bouillante.

— Qu’est-ce que c’est ? demande Reshiel, que la douleur parait avoir un peu réveillée.