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Qu'est-ce que la vie ? Une grande aventure pour chacun d'entre-nous. Le parcours d'une vie est une histoire, avec ses joies, ses peines, ses amours. C'est ce que veut démontrer cette nouvelle rubrique, "La vie de nos aînés", dont Coralie, toute jeune journaliste, a la charge. Elle donne la parole à des retraités qui vont lui ouvrir leur coeur. Au fil des pages, le lecteur va se plonger des années en arrière, celles-ci même qui ont jalonné sa jeunesse ou celle de ses parents. Qu'est-ce qu'est la vie ? Un chemin où tout peut arriver, à tout âge, c'est ce que vous allez découvrir !
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Seitenzahl: 204
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Ceci est une fiction, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est totalement fortuite.
Ce roman se déroule en Seine-et-Marne principalement à Crouy-sur-Ourcq.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Épilogue
Mai 1940. Louise et Giovanni Propriani quittent Mantes-la-Jolie pour se réfugier comme beaucoup de Français dans le Maine-et-Loire. Ils ont pris ce qu’ils ont de plus précieux et le maximum de choses qu’ils ont entassées sur la charrette tirée par Poulichon, leur cheval.
Ils fuient l’Ennemi, c’est l’exode. Avec eux, leurs sept enfants : Giorgio, Lucia, Orlando, Maria, Ornella, Roberto et Victoria. Ils sont assis sur la carriole à côté de la cage où trois poules se demandent ce qui se passe, de deux valises en carton remplies de victuailles, de trois baluchons, d’un peu de vaisselle, des deux bicyclettes et de quelques autres objets, sans oublier la petite statue de la Vierge qui trônait sur la cheminée de leur cuisine et leurs chapelets. Voilà leur richesse.
Toute la famille, comme beaucoup d’autres, est engoncée dans les vêtements enfilés les uns sur les autres pour permettre à chacun d’avoir suffisamment de linge de rechange ; c’est ainsi que les enfants se retrouvent avec un bonnet de laine et leur manteau sous une température estivale. La poussette de Victoria, la petite dernière, est accrochée derrière la charrette. Louise attend un huitième enfant pour le mois de septembre. Ce long ruban d’êtres humains terrorisés fuit leurs villes ou leurs villages souvent dévastés, pour s’éloigner au maximum des Allemands qui progressent sur le territoire français de jour en jour. Certains sont à pied, d’autres à bicyclette, en charrette ou bien en voiture ; tous embarqués dans la même galère, les riches comme les pauvres…
Giovanni est arrivé en France en 1920, l’année de ses vingt ans. Natif de la Calabre, il avait dû se résoudre à quitter le pays et la famille, la Patrie ne pouvant donner du travail à tous ses enfants. Mais à vingt ans on est prêt à tout. En tout cas, c’était vrai pour Giovanni. C’est à Paris qu’il s’installa et qu’il rencontra celle qui allait devenir sa moitié, Louise.
Louise Dupont, cinq ans de moins que lui, était née à Amiens et ses parents avaient déménagé sur Paris peu après sa naissance.
Giovanni et Louise se sont rencontrés un 14 juillet près de la place de la Bastille où un bal était organisé ce soir-là. Ils se sont tout de suite plu, se marièrent… et eurent beaucoup d’enfants. Toutefois, là s’arrêtera ce qui commençait comme un conte de fées. Ils furent heureux ensemble, mais la vraie vie n’est pas qu’un long fleuve tranquille : il y a les moments heureux, les malheurs, les imprévus qui changent tout ce qu’on projetait et aussi quelquefois de vraies bonnes surprises. Alors il faut s’adapter, revoir ses jugements, intégrer ce qui arrive, l’accepter ou le refuser et cela ne se fait pas d’un coup de baguette magique, ça doit quelquefois mûrir pendant longtemps.
À cette époque, les naissances se succédaient mais les moyens financiers ne se reproduisaient pas, il fallait « faire avec », comme on dit.
À Cheviré-le-Rouge, ils posent leurs bagages et s’installent.
Ce lieu est un joli village qui compte un peu plus de 1000 habitants à cette époque et qui se situe dans le Pays de la Loire. Giovanni trouve un emploi de jardinier au château de Baugé à neuf kilomètres de Cheviré-le-Rouge. Il s’y rend à bicyclette chaque jour, heureux de pouvoir nourrir sa grande famille.
Et le 19 septembre de cette même année Louise accouche d’un joli bébé plein de vie comme son papa :
- Moi ! 47 cm pour 2 kg 900. Mes parents me prénommèrent Stephano, Giuseppe, Rolando, Stephano étant mon prénom usuel.
- Mes premiers souvenirs datent de 1945, de la Libération. Je revois précisément les Américains dans les rues de Chaviré-le-Rouge sur leurs chars, qui nous lançaient des bonbons. Pour nous, qui n’en avions que très rarement, c’était une manne providentielle et pour moi… ce jour de 45, la libération des bonbons ! J’entendais ce mot prononcé si souvent par les adultes avec des étoiles dans leurs yeux, que j’en avais conclu, du haut de mes cinq ans, que c’était de ces friandises qu’ils parlaient.
Le vieil homme est soudain pensif, perdu dans ses souvenirs de jeunesse :
- À l’âge de quatre ans, la mort a failli m’enlever à ma famille ; en effet, j’ai contracté le tétanos. J’avais marché sur un clou rouillé sans que personne ne s’en aperçoive et c’est quand ma jambe est devenue toute bleue que la mère s’est inquiétée. Elle m’a installé dans une brouette, car je ne pouvais plus marcher, et a demandé à mon frère aîné de m’amener jusqu’à l’arrêt du car qui nous conduirait dans la commune voisine chez le docteur. Mais le chauffeur n’a jamais voulu qu’on monte dans son véhicule, car en me voyant, il a eu peur que je sois atteint d’une maladie contagieuse. Mon frère a donc poussé la brouette jusqu’au cabinet du médecin. C’est mon aîné qui me l’a raconté car je ne m’en souviens plus. En tout cas, il m’a sauvé la vie.
Nous avons toujours mangé à notre faim, continue Stephano, en regardant dans les yeux la jeune journaliste.
Coralie, qui le questionne, est journaliste dans une revue qui publiera dans quelques mois les souvenirs de nos aînés dans une nouvelle rubrique, afin de connaître et mieux comprendre comment ceux-ci vivaient autrefois. Le titre s’intitulera tout simplement « La vie de nos aînés ».
C’est son premier reportage, elle a tout juste vingt-cinq ans.
Celle-ci s’aperçoit que les yeux de Stephano sont d’un bleu délavé ornés d’une patte d’oie dont les sillons ne sont pas très profonds vu l’âge avancé de cet homme. D’ailleurs ce sont les seules rides de son visage. Elle se met à le détailler : les cheveux bien coupés et assez longs sont enneigés par les années, la bouche découvre une dentition encore intacte ; à mesure que le regard de Coralie descend le long de sa silhouette, un corps décharné et amaigri se présente à elle. Il parle d’une voix rauque d’où se dégage pourtant une grande vitalité. Seule une certaine lenteur à se déplacer trahit les affres de la vieillesse. L’homme n’est pas très grand, remarque-t-elle aussi, et il est encore séduisant.
- Ben alors, Piote, tu m’écoutes ou pas ?
Coralie sursaute :
- Oui, oui excusez-moi, monsieur.
Elle fige son attention et tape le récit sur son ordinateur. Stephano sourit dans la moustache qu’il n’a pas.
- J’ai l’impression d’avoir une élève devant moi, qui vient de se faire remettre en place par le maître d’école.
Toutefois, il se garde bien de livrer sa pensée.
Pris au jeu de la conversation, il s’est mis à la tutoyer sans vraiment s’en rendre compte. Puis il reprend :
- C’étaient pas des menus du roi, mais on mangeait. Je me souviens du mou au vin avec des pommes de terre.
- Du mou au vin ?
- Oui, on appelait cela comme ça, c’étaient les poumons de bœuf que la mère faisait cuire avec une sauce au vin. Il y avait aussi de la tétine de vache dans nos plats de viande, persillée à l’ail.
Devant le petit air de dégoût que la jeune journaliste n’a pas pu réfréner, Stéphano réagit :
- Ah mais, ma Piote, en ce temps-là, on n’était pas difficile, d’ailleurs y avait pas intérêt. Si on ne voulait pas manger, on allait au lit l’estomac vide. Quand je vois maintenant les enfants retirer le gras du jambon… Nous, on était bien content de l’avaler.
L’homme reprend :
- Il n’y avait pas de chauffage dans les chambres évidemment, n’oublie pas de le mentionner dans ton papier. Pour moi c’est évident, mais pour tes lecteurs c’est moins sûr.
Pour Coralie, beaucoup plus jeune, c’est une information qu’elle n’imaginait pas. Pas de chauffage dans les chambres ? Un frisson s’étale sur sa peau.
- En 1948, mes parents décident de quitter le Maine-et-Loire pour se rapprocher de Paris. Le père trouve du travail en Seine-et-Oise, à Gargenville exactement. Là, il sait qu’il y a une usine : la Cimenterie ; ça rapportera plus que jardinier ; l’avantage aussi, ils seront logés gratuitement dans les cités de l’usine. Ça compte beaucoup, surtout que je n’étais déjà plus le petit dernier. J’aurai encore trois frères derrière moi. Nous serons onze enfants.
-La Cimenterie de Gargenville exploite les gisements de craie depuis 1921. En 1942, elle est dotée du plus grand four à voie humide d’Europe. Gargenville est à quarante-cinq kilomètres de la capitale, elle fait partie de l’arrondissement de Mantes-la-Jolie dans les Yvelines ; c’est un bourg de deux mille âmes environ en 1948.
- Notre vie s’organise dans la cité. Nous avons un grand potager que le père cultive après son travail et pendant les jours fériés. Treize bouches à nourrir et une seule petite paie demandent de s’organiser au mieux afin de dépenser avec parcimonie. C’est pourquoi les plus grands sont mis au travail le plus vite possible et moi, je dois m’occuper du jardin avec mon paternel. Pendant que mes copains d’école apprennent leurs leçons et font leurs devoirs, je bine le jardin, ramasse les pommes de terre, désherbe... Le jeudi1 je pars à la ferme voisine avec ma petite brouette et je vais la remplir de fumier de cheval qui servira d’engrais naturel pour notre potager. Pendant ce temps, les copains s’amusent, eux ! J’ai huit ans. Pour ce qui est des légumes, on avait donc le potager mais pour les fruits et la viande, mon père, mes frères puis moi-même, quand les grands étaient en âge de travailler, prenions le train à Gargenville avec un cageot, jusqu’à Paris gare Saint-Lazare. Là, on prenait le métro pour aller jusqu’aux Halles. Nous pouvions ainsi bénéficier de tarifs qui convenaient au porte-monnaie extra-plat de nos parents. J’avais douze ans, ma belle, quand ce fut mon tour d’y aller seul. Tu vois les jeunes trous du cul… faire ça en 2018 ? C’est parce que leurs parents ne leur donnent plus rien à faire qu’ils pianotent autant sur leurs téléphones. Autrefois, l’enfant participait à la vie de la famille. Il savait qu’il était lui aussi un maillon important. Le matin, le premier levé avait pour tâche d’allumer la cuisinière puis de faire l’café. Je revois mon père chargé comme une mule revenir des Halles : un cageot sur chaque épaule et un sac dans le dos, il complétait ainsi nos allers et retours car treize bouches à nourrir, ça décrotte ! Il n’était pas grand mon père, mais quelle force il avait ! À l’école, j’étais toujours au fond de la classe, le dernier du classement. Ma bête noire était l’orthographe, reprend Stephano après une pause.
- Elle l’est toujours d’ailleurs et j’en ai honte, confesse le vieux monsieur à voix basse.
- J’en voudrai longtemps à mes parents de ne pas m’avoir accompagné dans ma vie scolaire. Mais le pouvaient-ils ? La mère, toujours enceinte, s’épuisait aux tâches ménagères, le père rentrait fourbu de la cimenterie où il occupait un poste de maçon, puis terminait sa journée dans le jardin jusqu’à la nuit tombée. De plus, il parlait très mal le français.
Stephano essuie furtivement une larme. Coralie attend patiemment qu’il se remette de son émotion, imaginant la souffrance de l’enfant. Une plaie toujours prête à saigner encore à l’heure actuelle. Blessure qui ne se refermera jamais en définitive puisque Stephano va sur ses quatre-vingts ans.
Puis l’homme se lève ; il est encore alerte malgré tout pour son âge, remarque la journaliste, et il se dirige vers un paquet de nounours en guimauve enrobés de chocolat qui se trouve posé sur le buffet bas de la cuisine.
- Tenez, prenez-en un, ça va nous réconforter ; on n’est pas là pour pleurer, pas vrai ?
La jeune femme s’exécute, attendrie par cet homme qui se met à nu devant elle et lui permet d’écrire sa vie. Une vie où la droiture, l’honnêteté et surtout le travail sont les bases de l’éducation parentale.
- J’ai fait pas mal de conneries malgré tout. Un jour, on décide de jouer aux Indiens avec mon copain Octave qu’on appelait Tatave et un autre dont je ne me souviens plus du prénom. On avait construit une tente avec de vieux draps récupérés chez Tatave. Nous voilà partis à la chasse avec nos lances et nos lance-pierres vers la ferme où j’allais chercher le fumier de cheval. C’était moi qui avais pensé à ce lieu que je connaissais bien. Une idée de « génie » m’était venue : voler un lapin, le tuer, faire un feu pour le cuire et le manger comme devaient le faire les Indiens. Aplatis dans les grandes herbes, silencieux comme des Sioux, nous avancions en rampant pour ne pas être vus. Vite, ouvrir le clapier, prendre le lapin par les oreilles et courir… Tout se déroula comme prévu, enfin presque, car la fermière nous rattrapa juste avant que nous ayons pu allumer le feu. C’était malheureusement déjà trop tard pour Jeannot. Il finit dans la cocotte en fonte des fermiers… C’est Tatave qui a tout pris, la colère du propriétaire et la raclée par son père. Je suppose que par amitié ou par une forme de pitié pour moi qu’ils voyaient toutes les semaines, les victimes de ce chapardage n’en soufflèrent mot à ma famille. Heureusement, car mon paternel aurait sorti le ceinturon… Il y eut aussi les larcins de bonbons… Tenez, ma piote, reprenez donc un nounours, moi j’adore ça, comme toutes les friandises. Seraient-ce les privations d’antan qui me poursuivent ? Quelquefois les parents nous donnaient quelques pièces pour aller chercher des bonbons à l’épicerie au coin de la rue. Ce jour-là était un jour béni ! Nous profitions que la vieille femme avait le dos tourné pour lui chiper une poignée supplémentaire de ces délicieuses sucreries… Le dimanche j’allais à la messe, content d’être enfant de chœur. C’était une distraction pour moi et ça me donnait aussi une certaine importance. Cependant je ne serai jamais pratiquant tout comme mon père. Celui-ci disait que les curés profitaient bien des naïfs.
L’homme est dans ses pensées… Coralie croit bon d’intervenir :
- À part jouer aux Indiens, quels étaient vos autres jeux, monsieur Propriani ?
- Je me souviens que je grimpais dans les arbres pour aller dénicher les nids d’oiseaux, ou bien je les visais avec mon lance-pierres. Pauvres petites bêtes ! Quand j’y pense maintenant, je me dis que la jeunesse nous rend bien inconscients et souvent cruels. À présent, je leur mets de la graisse et des graines l’hiver… J’allais aussi à la chasse aux papillons avec une épuisette achetée à l’épicerie du coin. En récréation, nous avions inventé un jeu avec Tatave et les autres : le jeu du Tour de France. C’était un chemin tracé dans le sable ou la terre, et les vélos étaient… nos billes ! Nous les poussions avec le doigt. L’index plié contre le pouce se redressait tel un diablotin qui sort subitement de sa boîte. La première bille arrivée à la fin du circuit consacrait son propriétaire vainqueur du Tour de France. Attention, celles qui sortaient de la route tracée étaient éliminées. Au moment des cerises, on se mettait deux paires de ces jolies boules rouges aux oreilles ; enfin, je crois que c’étaient plutôt les filles qui se paraient ainsi ; mes frères et moi, on confectionnait des ballons en tissu. Un carré de tissu bourré de chiffons, on refermait les quatre coins et on resserrait avec une ficelle. Le tour était joué.
Stephano, qui souriait, prend un air triste tout à coup.
- Noël n’a jamais été une belle fête pour moi quand j’étais gosse ; elle m’enfonçait encore un peu plus dans notre condition d’enfants de pauvres. Une année m’a profondément marquée : je voyais mes voisins essayer le vélo que le Père Noël leur avait apporté ; nous, nous n’avions eu qu’une orange. Pourquoi ? Pourquoi le Père Noël faisait-il tant de différences entre les enfants ?
Un silence empreint de tristesse s’installe. Coralie sent qu’il va falloir terminer ce premier entretien sur une note un peu plus joyeuse. Elle demande à cet être qu’elle découvre petit à petit d’essayer, pour finir la journée, de la faire sourire, elle, Coralie. Alors un sourire coquin fleurit sur ses lèvres :
- Sais-tu Petiote, qu’un jour, pour une poignée de noix convoitée par une copine, je lui proposais de lui offrir en échange d’enlever sa culotte ? Eh bien elle l’a fait !
Ses yeux, rieurs, démontrent une envie de taquiner la jeune fille qui lui paraît un peu trop bourgeoise à son goût. Il n’a jamais vraiment aimé le genre BCBG, lui l’enfant miséreux qui s’est battu toute sa vie pour s’en construire une plus belle que celle de ses parents.
Coralie sourit, un peu gênée malgré tout, mais heureuse d’avoir déridé cet homme qui lui ouvre son cœur et ses blessures. Un homme sensible.
- Nous allons nous quitter pour aujourd’hui, monsieur Propriani, je vous remercie de la confiance que vous me témoignez et si vous le voulez bien, nous nous reverrons demain. Quand votre témoignage sera terminé, nous le relirons ensemble et c’est vous qui me donnerez le feu vert pour le faire publier.
Monsieur Propriani fait un signe affirmatif de la tête, il le sait déjà puisque le directeur du journal qui l’a contacté au départ lui a tout expliqué. Il sait que les rendez-vous avec la jeune femme vont lui tenir compagnie un bon moment. Une vie, c’est long et court à la fois. Il n’est pas mécontent, pour une fois qu’on s’intéresse à lui, et puis les distractions se font rares à son âge…
1 Autrefois il n’y avait pas d’école le jeudi.
Quand Stephano ouvre la porte à Coralie ce matin, celle-ci reconnaît de suite le parfum qui flotte dans la maison, Sauvage de Dior ! Son père utilise le même et elle l’adore.
- Oh c’est déjà toi, ma piote ? Encore un peu et tu me trouvais tout nu dis-donc !
Les cheveux encore mouillés, il sort de la douche, à n’en pas douter ; Coralie ne répond pas, ses joues rosissent… Stephano a les yeux qui pétillent de malice.
Alors pour reprendre de l’assurance, la jeune femme fixe son attention sur ce qu’elle voit à l’intérieur de la maison : le salon et la cuisine. Des meubles anciens supportant de jolis bibelots en porcelaine, des émaux de Longwy, des napperons en dentelle qui embellissent un rebord de fenêtre ici, un meuble, là, un canapé en cuir, de vieilles lampes de style Napoléon sur la poutre du manteau de la cheminée, des casseroles en cuivre accrochées sur un mur de la cuisine, une cuisinière du 19ème à la retraite, sur laquelle sont posés des cruchons en émail de différentes tailles et tous de la même couleur … Rien qui laisse paraître que cet homme vit seul, une maison très bien tenue et arrangée avec beaucoup de goût. N’y tenant pas, Coralie interroge :
- Où est madame Propriani ?
- Il n’y a plus de madame Propriani depuis bien longtemps, tu sais. Après mon divorce, j’ai décidé de me marier à la petite semaine...
- Comme c’est coquet et propre chez vous, je n’aurais jamais imaginé que vous puissiez vivre seul. Quand je vous compare à mon père… D’où tenez-vous tous ces objets de prix ?
- C’est le fruit de mon travail, ma belle ; et comme j’ai toujours été passionné par les vieilles choses, petit à petit je suis allé les acheter dans les salles des ventes ; à une période, j’y allais très souvent.
La journaliste est impressionnée, vraiment. Puis elle se reprend :
- Bon, revenons à vos souvenirs si vous le voulez bien. Parlez-moi un peu de la maison de votre enfance.
- Veux-tu un p’tit café, ça nous donnera de l’entrain car je n’ai pas encore déjeuné ?
Coralie remarque qu’il a une certaine manière de prononcer le mot café, elle aurait envie de l’écrire avec un k, l’kafé. À mesure qu’elle l’entend parler, elle lui trouve comme un petit accent qu’elle ne saurait pas définir, l’accent parisien ? Peut-être. En tout cas, il ne parle pas comme elle, originaire de l’Aisne. Le vocabulaire de cet homme est assez particulier également : il peut s’exprimer très correctement ou dans un langage qui n’est pas piqué des hannetons comme aurait dit sa grand-mère. Coralie qui espère un CDI s’arrangera pour ne pas choquer certains des lecteurs en reprenant ses notes quand elle rédigera « son papier ».
La jeune femme acquiesce et observe l’homme qui prépare le café avec sa cafetière italienne des années soixante, posée sur la gazinière rétro, ça va de soi ! Il sort deux tasses fleuries en porcelaine fine et y ajoute les sous-tasses, puis verse le café brûlant, s’assoit dans le canapé et commence son récit :
- À Gargenville nous n’avions ni l’eau courante, ni l’électricité ! lâche Stephano. Oui, ma belle, foi de Stephano, c’est véridique.
Coralie tape sur le clavier de son ordinateur portable, ce qui lui permet de cacher son expression abasourdie. Ni eau, ni électricité en 1948 près de Paris, avec de surcroît onze enfants à la maison ?
- Mais comment faisiez-vous ? Comment vous éclairiez-vous, à la bougie ? Et sans eau ? se permet-elle quand même de lui demander d’un ton neutre.
- Mon père avait fabriqué une citerne derrière la maison ; un cube en ciment dans lequel tombait l’eau de pluie de la gouttière. L’eau était filtrée par un tapis de cailloux qu’il avait déposés dans la cuve. Quand il eut fini, il fit analyser l’eau… qui était bonne à boire et à utiliser pour tous nos besoins. Il avait muni ce réservoir d’une pompe à bras. Nous devions donc sortir de la maison pour nous procurer de l’eau. Alors inutile de te dire qu’on ne se lavait pas toutes les quatre minutes comme maintenant. Un brin de toilette vite fait tous les jours et le samedi, un bain pris dans un grand baquet. L’eau de celui-ci n’était pas changée à chaque enfant, mais elle servait pour deux ou trois. À vrai dire, si je veux être honnête, c’était plutôt pour trois voire quatre. N’oublie pas, nous étions onze sans compter les parents. Chacun de nous était de corvée à tour de rôle pour amener l’eau à la maison chaque jour. Je devais aussi tous les matins mettre les pierres dans les lampes car pour ce qui est de l’éclairage, nous avions deux sortes de lampes : à carbure et à pétrole.
- Des lampes à carbure ? Je n’ai jamais entendu parler de cela. Qu’est-ce que c’est ?
- En principe, ce sont des lampes utilisées par les mineurs. Elles possèdent deux réservoirs. Dans le fond du premier, on pose des pierres de carbure que l’on achetait dans une droguerie et, au-dessus, l’autre récipient est destiné à mettre de l’eau qui tombe au goutte à goutte sur les pierres. La réaction chimique entre ces deux éléments produit un gaz inflammable qu’il suffit d’allumer. Ça nous éclairait bien sûr, mais pas assez pour lire par exemple.
Le regret d’une vie qui refait surface, pense la jeune femme devant le silence qui accompagne les derniers mots de cet homme.
Puis il reprend :
- Nous avions quatre chambres et dormions à trois dans un lit ; oui, ma piote, on n’avait pas chacun sa chambre en ce temps-là, mais tu sais, on a fait de bonnes parties ; quelquefois, ça tournait au vinaigre entre nous, alors le père ou la mère devait intervenir. Seuls les parents avaient leur chambre. Après quelques années, notre vie sans confort s’est améliorée et nous eûmes du chauffage dans chaque pièce. Un luxe que nous appréciions lors des hivers très froids de l’époque. Plus tard, quand mon paternel fut en retraite, il se mit à construire sa maison avec un copain ; c’était l’objectif qu’il s’était fixé pour la fin de son activité professionnelle, avoir sa maison à lui. Une maison toute en agglos, mais attention, des agglos faits maison !
- Comment ça, faits maison ?
