Aletheia ou la nouvelle Eurydice - Emmanuel Amiot - E-Book

Aletheia ou la nouvelle Eurydice E-Book

Emmanuel Amiot

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Beschreibung

Le XXIe siècle offre-t-il encore des histoires d’amour absolu ? À travers l’art (lyrique notamment), la nature, l’érotisme et surtout la transparence des pensées et des actes, les protagonistes réécrivent un conte éternel, qui borde la mythologie: plus l’amour est unique, plus il relève des grands récits antiques. Comme tous leurs prédécesseurs, ils vont y croire, le vivre, et en périr.

L’inexorable banalité de cette trame est plus que compensée par les pépites qui émaillent la narration, enchâssée de poèmes et d’extraits musicaux ainsi que de considérations sur la sexualité des frelons asiatiques, l’abattage des canards, les synecdoques, les grands airs d’opéra et des contrepèteries.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Emmanuel Amiot, pianiste, mathématicien, grimpeur, compositeur, alpiniste, tanguero, freerider, tente un premier roman pour changer des publications scientifiques en maths de la musique. L’amour du chant et celui de la nature s’y manifestent avec une grande liberté.

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Seitenzahl: 125

Veröffentlichungsjahr: 2024

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ALETHEIA

 

ou

 

La nouvelle Eurydice

 

 

 

 

 

Roman

 

 

 

 

 

Nessun maggior dolor che ricordarsi del tempo felice nella miseria

Dante, Inferno, V.

Incipit

 

 

 

La tâche paraissait impossible: communiquer par l’écriture ce qui arriva. C’est pour cela que le Taj Mahal n’est qu’un tombeau inerte, et Belle d’Amour un recueil de mots figés qui ne changeront plus, ne vivront plus, la Joconde une planche rigide jonchée de couleurs fondues. Dire l’indicible est oxymorique. Ce que j’ai vécu, pourrez-vous le croire ? Je ne le peux pas moi-même. Un tel amour est inconcevable, ridicule à même imaginer, tout récit s’effondre sur lui-même telle une étoile à neutrons, ne laissant qu’un trou noir. Mais ce gouffre m’attire, il rayonne. J’y suis mort et ne sais plus bien comment, mais cette sombre lumière est belle et mérite votre regard.

 

J’ai essayé. De parler, d’écrire. De composer. De poser des mots, des notes. De faire ressentir, au moins, ce que nous avons éprouvé. Faire résonner, sans raisonner, les émotions que vous avez pu ressentir dans votre vie à vous, comme un écho de ce que je voudrais narrer. La musique, sans doute, le dira mieux, c’est pourquoi même si vous ne pouvez lire ses signes que j’ai semés au travers du texte, vous en pressentirez la beauté, l’harmonie de leur disposition sur la portée, le long des mots du chant. Comment transmettre l’inconcevable, sinon par l’art ? Ce que vit un humain n’est pas forcément transmissible à un autre, être de la même espèce ne suffit pas quand on est confronté aux épreuves que les Dieux nous infligent, à leur inouïe violence, quand ils nous leurrent et nous punissent de notre outrecuidance d’avoir volé leurs attributs. Mais c’est la plus célèbre de leurs victimes, Orphée, qui nous donna avec sa plainte le moyen de dire l’indicible: le chant, et surtout l’art lyrique, touchent parfois à la profondeur nécessaire. Parce qu’il convoque les mythes, qui sont les récits du châtiment de l’hubris. Peut-être qu’au mieux nos existences ne peuvent qu’ânonner, encore et encore, ces quelques histoires sacrées que les divinités infligèrent aux premiers humains, qui les avaient inventées pour donner un sens aux catastrophes qui les engloutissaient sans raison apparente, et revivre leurs tourments sacrificiels.

 

Alors si je raconte l’escalade, ce sera pour dire ce que la paroi a de lisse, d’infranchissable, et pourtant elle aura été gravie; j’évoquerai les notes qui s’effacent de la partition quand le réveil efface le rêve dont les sons se brisent, ses aigus au delà du spectre audible; l’éblouissement qui aveugle de la neige qui brûle; les sinuosités des caresses pour évoquer combien elles écartelèrent nos cœurs.

 

Pour faire résonner la vérité, je parlerai à côté d’elle, jouant des harmonies cachées entre les mots. Sans hésiter à mentir pour paraître crédible, pour négocier ta willing suspension of disbelief, ô sourcilleuse lectrice. Une fiction qui restera, pour témoigner d’une réalité qui n’est plus.

 

Je vous dirai cet amour et ne vous demanderai pas de croire en ses péripéties. Mais je prie pour que vos yeux s’embuent et que vous rêviez de le vivre un jour, et d’en mourir.

 

 

Winter is coming

 

Elle avait un aspect étrange; elle gisait

Et rayonnait; c’était de la clarté tombée.

V. Hugo, La Chute de Satan

 

 

 

Quelque chose a toqué.

Mais d’abord je m’éveille. Conscience d’être conscient. Puis de cela qui en fut cause: un son, un bruit. Quelque chose, quelqu’un a toqué.

D’abord: où es-tu ?

Ton empreinte est chaude encore à côté de moi, humide de nos sucs emmêlés. Le lit est somptueux dans cette chambre d’angle, d’où les montagnes sont belles. Nous sommes montés pour arpenter la neige sous nos raquettes, et sourire de la beauté de l’hiver. Nos mains ont effleuré nos peaux, nos rires ont illuminé les noces de nos corps empressés d’ivresses.

Où es-tu ?

D’où venait ce bruit ? La chambre est vide, tu n’y es pas, je n’entends plus rien.

Hormis cette chambre il n’y a que la salle de bain. Étourdi, ivre encore de sommeil, je saute du lit, accours.

 

Tu es là. Petit tas rose, à terre, effondrée et nue. La peur me submerge, et la tendresse incongrue. Tu bouges, et la terreur reflue, un petit peu, revient et reflue, comme le souvenir de nos caresses récentes, de nos jouissances émerveillées. À genoux je te saisis dans mes bras, ta chair ploie sous mes doigts anxieux. Je ne sais plus ce que je t’ai demandé, quels mots j’ai prononcés. Nous nous relevons. Doucement, doucement. Pourquoi es-tu ici au mitan de la nuit obscure ? Quel démon t’aura possédée ?

Tes paupières se soulèvent. « Ça va, ça va », tu ânonnes cela.

Ça va, ça vaaa. Oh p….

Mensonge; aussitôt ton poids dans mes bras me tire vers le carreau. Ta tête choit violemment en arrière, ta bouche ouverte, les yeux morts aussitôt révulsés. Suis-je bien éveillé dans ce cauchemar ? Une vague d’horreur me submerge. J’ouïs le bruit du ressac. M’apparait un poisson sur une grève, séché déjà et pourrissant.

Cauchemar. Je ne veux pas la réalité, pas de ce vers non plus dont la mémoire m’affole :

Au détour d’un sentier une charogne infâme

Es-tu …?

Trop grand notre bonheur, il offensait les Dieux.

Nue dans mes bras tu pèses bien plus que vive, et je ne ressens qu’épouvante et terreur. Ton poids mort, ton poids de morte. Ahanant je te traîne, inerte et molle tes pieds nus raclant le sol, des crabes nécrophages et puants encombrent mon passage. Sur le lit je te pose, en deux fois: si menue, mais si lourde, empesée de mon effroi. L’inertie effroyable de la mort, son inéluctabilité, son irréversibilité.

Quand je panique, je ne panique pas. L’effondrement viendra après. Froidement, méthodiquement, efficacement, je retrouve les gestes précis de la réanimation. Ton nez je le pince, mes lèvres écartent tes lèvres, mon souffle lent et profond emplit ta gorge qui ne palpite plus. Trois fois. Rien.Puis mes mains croisées l’une sur l’autre. Ton cœur. C’est ici, pas trop sur la gauche, je le sais anatomiquement. Je pousse, fort. Cinq fois. À nouveau j’incline ta tête en arrière, pince ton nez, inspire pour souffler la vie en toi. Je suis obligé de m’arroger ce pouvoir divin. Ta poitrine se soulève, mais c’est mon diaphragme qui agit, plus le tien.

Est-ce le 18 ou le 15 ? 115 ? De ma main libre, je saisis à tâtons mon téléphone. J’agis dans l’écroulement du monde. Si je te perds, il n’y aura plus rien. Rien. Y avait-il quelque chose avant toi ?

L’oiseau

 

Tu chantes. Depuis toujours tu chantes. Depuis l’enfance. Depuis la plus haute antiquité, disait Vialatte. Ce sera la première chose que je saurai de toi, avant même ton nom, avant de te voir. Avant de t’aimer.

Tu chantais sur les disques de ta mère, des beaux disques, Didon, Rinaldo. La Bartoli, la Callas, les chœurs de Nabucco ou de Tannhaüser. Tu adores la couleur ronde de Mozart. Et même quand tu chantes en regardant La Reine des neiges, c’est chanté juste et bien. Juste aussi, les Red Hot Chili Peppers, même si tu n’es pas trop sûre de ton accent, ou même du sens des paroles.

When I am laid, am laaaaaaid in earth…

Sometime I fill like I don't halve a partner…

Au-dessus de ta chambre dans un mélèze de l’autre côté de la route vit un merle. Il t’a beaucoup appris. Lui et Händel et tous et tous les autres. C’est un don, c’est naturel, tu progresses sans effort.

Un peu pour le solfège tout de même. Surtout quand il faut battre la mesure. Qu’a-t-elle donc fait qui mérite un châtiment si cruel ? Le chant c’est d’abord le souffle, pas une marche militaire.

Néanmoins tu chantes à la chorale du collège. L’énergie du groupe te prend et t’emmène dans son rythme. Tu y es bien. Lycéenne, puis jeune adulte, tu rejoins d’autres chœurs. Tes qualités naturelles t’y font entrer sans ambages, tu passes les auditions de rentrée haut la main et même sans crainte d’échouer. Mais ce sont d’autres qui sont choisies pour les parties de solistes occasionnelles, sans parler des pros ou semi-pros invitées pour les grands airs. Tu ne les jalouses pas, même si tu es consciente de les égaler, au moins, en qualités vocales. Le solo expose à la pleine lumière. Ta voix pourrait vaciller, fût-ce sur une note, un souffle voiler ton timbre. Tu pourrais rater ton entrée, toi si souvent trop lente. Être jugée condamnée exécutée. Cela n’arrive jamais quand tu es dans le groupe, où tu inspires avec tout le monde, ensemble on est comme le poumon d’un grand animal. La simultanéité de l’inspir entraîne celle de l’attaque de la note. La baleine aux cent bouches souffle, impavide, naturellement simultanée.

En robe noire, écharpe rouge comme les autres, au milieu des autres tu salues les spectateurs dans la splendide église romane. Ils vous applaudissent, tous et toutes, sans faire le détail. Puis pour le Mozart, le chef fait s’avancer les solistes, mezzo et soprano. Elles salueront devant, à la fin du concert.

Tu ne les envies pas. Non, bien sûr que non. Déjà c’est le domaine où tu surpasses ton frère, cet être brillant et exposé aux compliments. Plus tard je te dirai, l’œil coquin, que j’aime vachement ton frangin. Mais tu ne veux pas risquer les critiques.

Pour vivre heureuse vivons cachée.

Certes tu as chanté leurs parties, et bien chanté, une fois revenue dans ton minuscule studio d’étudiante — dont ton père paye le loyer, à ton grand dam. Mais tu eusses été tétanisée au moment de t’avancer vers le public pour lancer la première note de cet air. Avec toutes les autres choristes derrière toi qui connaissent chaque croche et chaque embûche, et le moment précis du départ, et qui ne manqueraient aucune erreur de ta part.

Ta mère est venue, tu l’as frôlée en longeant les bancs dans l’allée centrale, silhouette frêle et volonté de fer. L’Attila des canards. Curieusement cette athée militante est fan de musique religieuse autant que de la révolution prolétarienne. Elle ne te le dira jamais, mais elle est fière de ton talent.

Papa n’est pas là. Il a beau dire qu’il est fier de toi, lui, il ne vient plus guère. Plus depuis la séparation.

 

En duo ou trio, cela passe encore. Et même tu préfères cela, dans le cadre des cours que tu prends, à chanter seule. Exposée aux critiques systématiques. Car alors que d’autres reçoivent des compliments, juste pour avoir progressé, alors que leur voix crie et dérape, toi, on te dit que ce n’est pas encore parfait. Devant tout le monde. Sans doute on attend plus de toi ? C’est vrai que cette noire était pointée et que tu l’as ratée, tu as fait deux durées égales au lieu d’un iambe, taaaaaa poum ! Et tu es pointée aussi, du doigt, pour ce petit accident. Comme à chaque cours.

Pourquoi, encore une fois, elle ne m’a rien dit sur la conduite mélodique de cette longue phrase ? J’ai assuré, la tenue de la voix, stabilité de la colonne d’air, ouverture du voile du palais, la couleur, la fluidité de ces triolets que j’ai bossés comme un âne et finalement je l’ai réussie. Ça l’écorcherait, de me complimenter ? Alors qu’elle a félicité P. sur ses progrès, elle qui ne tient pas stable une seule de ses notes aigües. Cette chèvre !

Jamais elle ne te dit que c’est bien. C’est trop injuste. Caliméro. Tu pleures. On t’entoure ; des soucis ? Mouchoirs, murmures harmonieux et inutiles de la sororité. Mais qu’y peuvent-elles ?

Décidément je suis nulle. Vouée à l’échec. Comme l’était leur couple.

Tu voudrais tant le voir t’applaudir, se lever souriant et t’applaudir, lui, comme jadis, au début. Qu’il t’approuve. Te dise que tu es dans le vrai, dans le beau.

 

Tu es douée. Douée d’une voix pleine, sonore, qui porte facilement. Plus tard tu m’assourdiras, comme ça, pour rire, pendant un trajet en voiture, dans les montagnes et les zigzags. J’objecterai que cela est dangereux. Tu ne feras qu’en sourire, ton sourire dangereux, qui parle sans rien dire de ces autres élans sonores sans retenue, tes cris de jouissance. Comme j’aime ces manifestations dépourvues d’ambiguïté du plaisir que je te donne, que nous nous donnons. Ces halètements, ces cris brefs au delà du contre-ut, ce hululement parti du fond de ton ventre quand l’orgasme te secoue. En déménageant, tu seras gênée d’apprendre que trois étages plus hauts, trois octaves ? Un voisin appréciait ces vocalises au point d’en profiter pour lui-même.

Ce salopard vient de me remercier de mes cris de jouissance ? Il se branlait dessus et il ose me le dire ?

Suis-je furieuse ou honteuse ? Je sens que je rougis. En même temps j’ai l’impression d’un super pouvoir, d’avoir fait jouir à distance quelqu’un sans même le savoir.Je suis fière, troublée, offensée. Excitée. Je suis souillée.

Tu t’es sentie salie. Moi j’y vois aussi comme une force naturelle, irrépressible. Quelle honte y aurait-il à jouir de ces délices que peuvent nous donner nos corps ? Au contraire, tu peux être fière de fonctionner aussi bien — quand nous avons connu tant de mal à récupérer nos capacités en ce domaine ! Et tu auras apporté quelque bonheur à ce malotru. Donné un peu plus de lumière au monde. Et exprimé ce que tu éprouvais, sans retenue. Là est l’essentiel.

Encore un homme sans qualités

 

 

Cette transition du moment où l’on trouve les choses du monde vieilles à celui où on les trouve belles est à peu de chose près celle qui nous conduit des conceptions du jeune homme à la morale plus élevée de l’adulte, laquelle demeure un ridicule B-A-BA jusqu’au jour où brusquement, on l’a faite sienne.

Robert Musil, L’homme sans qualités.

 

 

Je vis. C’est déjà bien. J’en suis content. J’ai lu Musil, et j’ai été touché par son Homme sans qualités, inachevé, que rien ne touche et qui me touche. J’ai rencontré plusieurs grands mystiques, certains proches et d’autres en des vallées reculées de l’Himalaya, médité, connu des expériences transcendantales, des miracles même, et aussi la consistante satisfaction du train-train quotidien, de mitonner la caponata avec ajout de pignons et zeste d’orange, ou les spaghettis alle vongole, sans fromage râpé, mais avec l’accent sur von