Alfred - Suzie Pelletier - E-Book

Alfred E-Book

Suzie Pelletier

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Beschreibung

Comment faire quand la vie oblige à vivre sans alcool, sous peine d’oublier sa vie et celle des siens ?

Alfred a quatre-vingt-dix ans. Il n’a pas dessoulé depuis la mort de son ami d’enfance, Emmanuel, emporté par le cancer. Trouvé dans une bâtisse délabrée, l’homme se réveille à l’hôpital. Il saisit que le black-out lui a fait oublier les dix-huit derniers mois de son existence. S’il boit à nouveau, il oubliera encore. La peur au ventre, Alfred choisit de vivre sans alcool.

Au passage, il apprendra sur son père, ses frères et ses sœurs, une famille désorganisée où l’alcool coule à flots et les coups de pied servent de langage. Qu’en est-il de son petit-fils Kevin qui n’arrive pas à partager son secret ?
La bataille d’Alfred est intense et son chemin truffé d’embûches et de rechutes. L’enjeu est de se relever et devenir plus fort avec chaque pas. Pour savourer la vie.
À PROPOS DE L'AUTEURE


Suzie Pelletier est une autrice québécoise native de Sherbrooke. Elle a fait carrière en ressources humaines. Maintenant à la retraite, elle exprime son besoin de création à travers l’écriture. Elle est l’autrice de la série Le Pays de la Terre perdue, qui a captivé des milliers de personnes ces huit dernières années. Depuis, elle relève constamment de nouveaux défis en explorant l’univers des livres pour la jeunesse, des romans à suspense et des recueils de nouvelles. Ici, elle présente Alfred, choisir la vie, un roman humaniste qui nous plonge au cœur des valeurs de la vie et de la famille.

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Seitenzahl: 506

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Table des matières

Citation

PROLOGUE

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre: Alfred : choisir la vie / Suzie Pelletier.

Noms: Pelletier, Suzie, 1954- auteure.

Identifiants: Canadiana 2021006479X | ISBN 9782898091513

Classification: LCC PS8631.E466 A62 2021 | CDD C843/.6—dc23

Tous droits réservés.

Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement des Auteurs, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.

Auteure :Suzie PELLETIER

Titre: Alfred – Choisir la vie

©2021 Éditions du Tullinois

www.editionsdutullinois.ca

ISBN version papier : 978-2-89809-151-3

ISBN version E-Pdf : 978-2-89809-152-0

ISBN version E-Pub : 978-2-89809-153-7

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives du Canada

Dépôt légal version papier: 4e trimestre 2021

Dépôt légal version E-Pdf: 4e trimestre 2021

Dépôt légal version E-Pub: 4e trimestre 2021

Illustration de la couverture : Mario ARSENAULTTendance EIM

Imprimé au Canada

Première impression : Octobre 2021

Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.

SODEC - QUÉBEC

Citation

Tout le monde veut vivre au sommet de la montagne, sans soupçonner que le vrai bonheur est dans la manière de gravir la pente.

Gabriel Garcia Marquez

PROLOGUE

Sherbrooke – 18 mois avant les événements

Une musique rythmée, mais triste, joue à tue-tête dans l’église Saint-Jean-Baptiste de Sherbrooke. L’aumônier l’a nommée Agnus Dei, une partie du Requiem en ré mineur de Mozart. La surprise se lit sur le visage d’Alfred. Il ferme les yeux et laisse l’onde symphonique glisser sur son âme. Il entend pour la première fois ce grand concert classique qui lui fait ressentir de la douceur, de la force, de l’intelligence aussi.

Intuitivement, il trouve que ça représente bien l’homme qui vient de mourir à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Il ne s’étonne pas qu’Emmanuel l’ait choisie pour souligner sa messe funéraire. Il ne savait même pas que son ami d’enfance aimait ce genre de musique.

Alfred avale difficilement sa salive. Une boule d’émotion bloque sa gorge et nuit à sa respiration. Il ouvre ses yeux qui se remplissent aussitôt de larmes brûlantes. Il murmure les paroles qu’il se répète depuis quelques jours :

— Emmanuel, on s’est pas vu depuis un boutte. J’voulais pas qu’tu partes. T’étais l’seul à m’accepter comme j’suis. Un alcoolique. Non ! Un maudit ivrogne, plutôt.

Le vieillard maigrichon, dont le dos est resté très droit malgré ses frasques, redresse les épaules et ferme les poings. Un tremblement douloureux secoue son corps. Il résiste difficilement à l’envie de sortir de l’endroit un peu trop humide pour marcher jusqu’au bar le plus proche. Un seul petit kilomètre sépare l’église de la taverne sur le coin King et Bowen. Boire à la mémoire d’Emmanuel. Très tentant. Il lèche ses lèvres sèches.

À quatre-vingt-huit ans, il demeure suffisamment en forme pour parcourir la distance d’un bon pas, surtout si un verre de fort l’attend. Il aimerait mieux trinquer à la santé de son vieux chum que de se tenir tranquille sur le banc de bois d’un temple catholique. S’il s’enivre, il oubliera que son ami d’enfance est parti sans qu’il lui ait vraiment dit au revoir. À jeun, il supporte mal son geste égoïste. Il se traite d’imbécile. Il a cru bien évidemment que son copain ne mourrait pas s’il buvait assez pour arrêter le temps. Aujourd’hui, il ne lui reste que les larmes.

Alfred est assis sur un banc au centre de l’église. Il cherche plutôt l’anonymat. L’ivrogne n’a pas pris une goutte d’alcool depuis qu’on lui a annoncé qu’Emmanuel était décédé, il y a de cela cinq jours. Il a l’impression de se retrouver en enfer. Avec la sobriété, la vie ne fait pas de sens. Il ressasse d’anciens souvenirs, comme le vieillard qu’il est devenu. Les doux moments avec ses enfants, son amitié avec Emmanuel et ces cinq années vécues avec sa belle Yolande lui font mal parce que ces gens n’existent plus ou l’ignorent. Il souhaiterait oublier ceux qui l’ont marqué malicieusement : son père, ses frères, sa mère… Alfred secoue la tête puis poursuit ses murmures, cette fois pour s’apitoyer sur son sort.

— Tabarnac ! Tu sais même pas c’que tu veux, vieux chrisse ! Pourquoi ne sautes-tu pas dans la rivière Saint-François ? Pour en finir enfin. Pour r’trouver Emmanuel, peut-être ? Non ! Lui, y est monté au ciel, c’est sûr. Toé, c’est l’diable qui t’attend ! 

Perdu dans son autoflagellation nourrie par une vie de détresse, il se lève mécaniquement pour suivre le mouvement des fervents. Il ne tente même pas d’écouter les paroles de l’officiant, s’enfermant plutôt dans un mutisme rempli de rancœur. Saint-Jean-Baptiste était son église avant que sa famille le place à la Résidence Beauséjour, une maison pour personnes âgées autonomes à Magog. Il s’est marié ici. Son cœur se serre alors qu’il pense à sa belle et douce Yolande. On a souligné sa mort dans cette église. C’est également dans ce lieu saint qu’il a épousé Thérèse, sa seconde femme. Ses larmes sèchent aussitôt et son regard devient amer. 

Cette paroisse était aussi celle d’Emmanuel, jusqu’à son décès le 16 août dernier à la suite d’un cancer. Les deux hommes se connaissaient depuis qu’ils avaient cinq ans. Ils étaient des amis, des frères même. Alfred s’en veut encore de l’avoir laissé tomber au pire moment. Le visage du vieillard se rembrunit. Il serre les poings de chaque côté de son corps. C’est trop tard maintenant. Intérieurement, il se taxe de maudit ivrogne. Emmanuel est parti et il ne peut rien changer à sa façon de l’avoir traité, surtout les derniers mois. Il devra apprendre à vivre avec le regret pour le reste de ses jours. 

Pourtant, Alfred savait que l’homme ne s’en sortirait pas. Sébastien, le petit-fils du malade, lui a expliqué la situation. Le soûlon n’a pas écouté. Plutôt, il a tenté d’oublier par tous les moyens à sa disposition. Ça faisait trop mal.

Il se souvient d’avoir visité son ami, il y a quelques semaines. Ces dernières années, Emmanuel revenait souvent sur cette histoire qu’il a commencé à raconter en 1943 alors qu’il avait dix-huit ans à l’époque. Le jeune homme voulait se rendre à la guerre, mais ses parents refusaient de le laisser partir pour un conflit qui se passait si loin, en Europe. Un jour, le fils de fermier a disparu. Les gens du village ont supposé qu’il s’était enrôlé. Quand il est revenu, une semaine plus tard, la barbe hirsute et le corps amaigri, il parlait d’un périple d’une année dans un autre lieu. Tous ont compris qu’il cherchait à camoufler une bonne cuite, probablement à Montréal, avec ses copains abénaquis. Mais Emmanuel avait changé. Trop pour le goût d’Alfred.

Le jour de sa dernière visite à l’appartement d’Emmanuel, le soûlon y a rencontré une écrivaine. Il a aussitôt saisi qu’elle donnait du crédit aux péripéties vécues dans ce lieu qu’Emmanuel appelait « ailleurs ». Elle a même précisé que cet endroit se nommait le Pays de la Terre perdue. Il a eu des remords que cette étrangère accepte cette histoire abracadabrante tandis que lui, l’ami d’enfance, n’a jamais cru ses aventures. Lorsqu’Emmanuel tentait de les raconter, Alfred en profitait pour rire de lui.

Comme chaque fois que ses émotions s’embrouillent, il a demandé du fort. Bien sûr, il saisissait que cette dame, qui s’appelait Nadine, lui en a procuré pour se débarrasser de lui. Il avait vu aussi qu’Emmanuel voulait rester seul avec l’écrivaine, une femme qui aurait pu être sa fille. Ça lui a fait très mal, mais il ne savait pas comment réagir autrement qu’en noyant sa peine dans l’alcool. C’est ce que son père et ses frères lui ont montré. N’est-ce pas leur faute s’il est devenu ivrogne ? 

Il a tellement bu ce jour-là que, lorsque sa bru est venue le chercher pour le ramener à Magog, il a négligé de dire au revoir à Emmanuel. Il ne l’a pas revu vivant. Quand il a appris sa mort, il en a voulu à sa famille de l’avoir rendu soûlon au point d’oublier son ami d’enfance.

En ce moment, cette messe funéraire bouleverse ses souvenirs. Sans alcool pour étouffer sa douleur, il n’est plus sûr de rien.

Emmanuel a vécu une très belle existence comblée de bonheur, même s’il a passé pour un hurluberlu une bonne partie de sa vie adulte. Alfred sait qu’il a lourdement contribué à son malheur. Il enviait son ami qui avait une famille normale, un travail régulier et un caractère jovial et enfantin. Il était bien vu dans la communauté du Petit-Lac-Magog où ils demeuraient tous les deux. Les femmes s’intéressaient plus à ce grand gaillard qu’à Alfred. Ça le rendait jaloux. Ainsi, il l’encourageait à raconter cette histoire de voyage ailleurs qui incitait les autres à le ridiculiser. À ses yeux, elle discréditait Emmanuel face aux gens du village.

Alfred tressaille et revient au présent. L’air humide de l’église le fait grelotter. Peut-être qu’il tremble plutôt en raison de la douleur vive causée par la mort de son ami ? L’absence d’alcool dans ses veines l’amène peut-être aussi à voir sa propre existence avec lucidité. Il ferme les bras sur sa poitrine et plante ses pieds solidement sur le sol dallé pour s’empêcher de courir vers l’extérieur.

À son avis, il ne peut rien contrôler. Ce n’est donc pas étonnant que sa vie se soit transformée en désastre. Sauf pendant son mariage avec sa Yolande. Cependant, ce bonheur n’a duré que cinq ans. Aurait-il pu faire autrement ? Agir différemment ? Rendre son existence plus heureuse ? Il cherche le coupable à mi-voix :

— C’est la faute d’mon père… Peut-être que si ma mère avait vécu plus longtemps… Non… Selon mes souvenirs, elle s’enivrait autant qu’lui. 

Alfred se demande ce qui se serait passé s’il avait refusé de boire avec Wilfrid, son géniteur, quand il avait dix ans. Il serait mort, probablement. Son père aurait fini par le tuer. Soudain, sa mémoire le ramène à Thérèse. Elle a aussi contribué à le rendre alcoolique. Elle exigeait de lui ce qu’il ne pouvait pas lui donner. L’homme se redresse, comme si un soupçon de volonté résistait en lui. Est-il trop tard pour pousser sa destinée dans une nouvelle direction ? 

Malgré ses efforts, il conclut, une fois encore, qu’il ne peut rien changer de son passé. Cette réflexion lui fait mal. Il connaît chacun des centimètres du chemin qui mène au bar le plus près, SA taverne au coin King et Bowen.

Cette fois, il ne résiste pas. Il veut oublier. La mort d’Emmanuel. Sa vie de merde. Son père et ses frères. Il a besoin de s’enivrer. Ne jamais s’arrêter de boire. Pour que l’existence devienne plus tolérable.

Chapitre 1

Sherbrooke, le 12 mars

— Emmanuel ! N’m’en veux pas ! J’suis juste un soûlon !

Le cri de rage énoncé d’une voix pâteuse fait taire les gens présents dans la chambre d’hôpital. Le patient, dont les bras sont allongés le long de son torse, serre de ses mains le drap qui recouvre son corps. Le bip des moniteurs sonne à un rythme régulier. Un homme en sarrau blanc se présente dans la salle. Le stéthoscope accroché à son cou l’identifie comme médecin. Il s’approche, vérifie les pupilles du malade, écoute son cœur et prend son pouls. Puis, il tourne ses yeux noisette vers Corine, assise sur une chaise droite à côté du lit.

— Votre beau-père se réveille. Espérons que cette fois, ce sera la bonne.

La femme de quarante-sept ans note le ton janséniste du spécialiste en médecine interne. Elle observe le Dr Langevin, un homme un peu trop maigre avec des cheveux châtains continuellement en broussaille. Une mèche pend sur son front et rend difficile sa vue de myope. Ses lunettes en corne noire descendent sur le bout de son nez. Corine connaît la compétence de l’interniste. Elle a tout de même l’impression qu’il a laissé tomber les bras face à la capacité de son patient de s’en sortir.

Elle admet que les circonstances qui ont ramené Alfred à l’hôpital il y a deux semaines s’avéraient terribles. Des gamins se sont introduits dans la bâtisse désaffectée de l’ancien restaurant de l’Oncle Ho, au coin de Déziel et Saint-François, dans l’est de la ville de Sherbrooke. Ils s’imaginaient vivre l’aventure, mais la découverte d’Alfred, caché sous une vieille courtepointe sale et trouée, a refroidi leur ardeur. Ils pensaient avoir trouvé un cadavre, mais l’ivrogne s’est mis à leur crier des injures. Ils se sont empressés de contacter le 911.

Malgré les nombreuses recherches au fil des mois, la famille avait perdu la trace d’Alfred, le croyant même mort, vu son âge avancé. Quelques jours avant qu’il soit hospitalisé, le gestionnaire du bar au coin de King et Bowen avait appelé Marc pour signaler la présence de son père dans son établissement. Ce dernier ayant eu vent de la manœuvre, il s’est éclipsé avant l’arrivée de son fils et de son épouse Corine. Le couple a fait le tour du quartier pour tenter de le trouver. Ils ont même vérifié l’extérieur du restaurant abandonné, mais ils n’ont détecté aucune trace d’infraction ni de manière d’entrer. 

Cette fois, les ambulanciers ont découvert Alfred évanoui au milieu de détritus qui jonchaient le sol. De nombreuses bouteilles de fort gisaient vides autour de lui. Alfred s’était organisé un coin dans la bâtisse pour se réfugier quand les bars des environs le mettaient dehors. L’homme était inconscient. Soupçonnant un coma éthylique, ils ont rapidement transporté Alfred à l’Hôtel-Dieu, sur la rue Bowen.

L’alcoolique présentait des engelures aux doigts. L’immeuble où il s’est terré et sa couverture ne l’ont pas protégé complètement du froid polaire qui a sévi durant ses dernières semaines de vagabondage. Des morsures de rats marquaient ses jambes. Sa peau lacérée à plusieurs endroits laissait supposer qu’on l’ait battu aussi. Il souffrait de déshydratation importante et d’hypothermie. Il a d’abord été admis à l’urgence, puis en médecine générale pour qu’on soigne ses nombreuses plaies et, également, pour lui permette de se sevrer de l’alcool. Il s’y trouve toujours.

Tous s’étonnent que cet homme de quatre-vingt-dix ans ait survécu à ses blessures et à sa dernière cuite. Peut-être que le fort qui coule dans ses veines depuis des années a aseptisé son corps pour le sauver. Qui sait ?

— La condition de santé de votre beau-père me surprend tellement ! lance le Dr Langevin, resté debout à observer la charte médicale du patient.

 — Pourquoi dites-vous ça, docteur ? Il pourrait mourir à tout moment, non ?

— Hum… La vue de toutes ses blessures et son état comateux nous laissent sous cette impression, en effet. Les tests pris à son arrivée indiquaient une carence d’à peu près tous les éléments minéraux. Son cœur donnait des signes de fatigue extrême. Ses nombreuses plaies étaient infectées. Par contre, les résultats d’hier montrent que cette situation se résorbe. Il a une excellente capacité physique à survivre pour son âge.

Le médecin s’arrête pour lire quelques informations dans le dossier avant de poursuivre son analyse.

— Il est chanceux, votre beau-père. L’abus d’alcool a amoché son foie, mais je note un simple début de fibrose, le stade primaire d’une cirrhose. Tenant compte de son existence d’ivrogne, cet organe devrait être beaucoup plus endommagé. Il devra dorénavant ajouter des vitamines à son alimentation, mais il pourra tout de même manger normalement.

— Ah ! il ne buvait pas tout le temps, vous savez, répond Corine. Je me souviens qu’il restait sobre pour de longues périodes. Bien sûr, il a toujours aimé la boisson et prenait des brosses régulièrement. Ce n’estpas comme s’il avait passé sa vie à la taverne, nuit et jour, n’est-ce pas ?

— Hum… J’ai vu des patients affligés d’une cirrhose avancée. Certains consommaient moins qu’Alfred. En fait, votre beau-père possède uneforte constitution. Saviez-vous qu’il n’a jamais été malade avant ces dernières années, même pas un rhume ?

— Oui. Peut-être que l’alcool le protégeait…

Dans le lit, Alfred s’agite, puis il écarquille les yeux. Il a mal partout. Il respire difficilement. Il remarque le cathéter planté dans son bras et un long tube attaché à un sac de soluté. Sa peau fragile affiche une couleur violette un peu jaunie. Il note qu’il se trouve à l’hôpital. Il glisse sa langue sur ses lèvres asséchées. Il bougonne :

— J’suis vieux, câlice… J’devrais mourir, mais l’diable veut même pas d’moé ! Chrisse ! J’ai soif ! 

Remarquant les yeux ouverts d’Alfred, l’adolescent qui accompagnait Corine se lève et lui offre un peu d’eau en insérant une paille entre ses lèvres. Alfred avale une gorgée, grimace parce que le liquide ne goûte rien et ne lui apporte aucun effet. Il laisse sa tête lourde retomber sur l’oreiller puis s’esclaffe d’une voix enrouée.

— Kevin ? T’as ben grandi !

— Bonjour, grand-père ! répond le jeune homme. Tu m’as reconnu ! Bravo ! J’ai quinze ans, tu sais.

Kevin observe Alfred d’un air inquiet. Les plaies encore visibles sur le visage du vieillard lui donnent une expression de chat sauvage.

De ses yeux rendus brillants par la fièvre, Alfred examine la salle où il se trouve. Il ne connaît pas le médecin qui cherche son pouls en regardant sa montre. À sa droite, l’aumônier de la Résidence Beauséjour où il loge se tient assis, les bras croisés. Paul sourit comme s’il prenait plaisir à voir cet homme revenir de loin. À sa gauche, sa belle-fille Corine reflète un visage d’ange. Il ne mérite pas leur appui, il le sait. L’ivrogne sème le désarroi autour de lui. 

— Je suis content que tu te réveilles enfin, affirme Kevin. J’ai vraiment eu peur de te perdre, cette fois.

Toujours abasourdi, Alfred écoute les paroles de l’adolescent, mais il n’entend rien. Son cerveau tourne dans une bulle de temps. Il plonge son regard dans celui aussi noir de Kevin.

— Quinze ans ! Ça s’peut pas ! On n’a pas encore fêté tes quatorze ans. Pis t’as des poils au menton, astheure !

— Alfred, racontez-moi le dernier souvenir qui vous vient à l’esprit,demande le médecin.

— Tabarnac ! J’étais aux funérailles d’Emmanuel. J’ai marché jusqu’à taverne pis j’ai pris une cuite. J’me rappelle plus d’la suite. Que s’est-il passé ? J’ai eu un accident ? Est-ce que ça fait longtemps que j’suis à l’hôpital ? J’ai tellement soif !

Se souvenant de la réserve de gin qu’il tient dans sa chambre à la résidence, Alfred se redresse un peu sur ses coudes et, comme si de rien n’était, il énonce clairement son idée.

— Chrisse ! J’va mieux, là. Corine, ramène-moé à la maison.  

Le médecin repousse doucement le corps du vieil homme pour le forcer à se coucher, puis il utilise un bouton pour remonter la tête du lit afin que le malade soit à demi assis.

— Ce n’est pas aussi simple, Alfred. Vous devez rester à l’hôpital pour quelques jours encore, explique le spécialiste.

— Calvaire ! C’est moé qui décide pis j’veux partir maintenant ! Mes vêtements ! Tout d’suite !

— Alfred, commence Corine, Marc et moi, nous avons obtenu un ordre de la cour qui nous permet de prendre les décisions. Vous vous trouvez au pavillon Hôtel-Dieu du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke. Cette fois, vous devez vous rétablir complètement avant de sortir d’ici. Nous suivrons les recommandations du docteur Langevin.

La nouvelle assomme le malade. On lui a enlevé le droit de décider de sa vie ? Pour qui se prennent-ils ? Pourquoi son fils et sa femme lui infligent-ils cet affront ? Pour le contrôler, c’est sûr. Il n’a même pas d’argent ! Son visage pâli.

— J’suis en prison… Chrisse ! Y a pas d’boisson dans les pénitenciers… 

Il s’agite et tente de se relever. Paul, l’aumônier de la résidence d’Alfred qui accompagne Corine et Kevin aujourd’hui, s’approche de lui. Il pose fermement ses mains sur le poitrail d’Alfred qui se recouche aussitôt. Il aime bien cet aumônier, même s’il essaie de le convaincre de devenir sobre.

— D’abord, annonce Paul, sache que les funérailles d’Emmanuel ont eu lieu il y a dix-huit mois. Ton petit-fils a mûri durant ce temps, mais toi, tu l’as passé dans un état d’ivresse avancée.

— Calvaire ! hurle Alfred. Ça s’peut pas ! J’ai été soûlon toute ma vie, pis j’ai jamais perdu la boule ! J’peux pas être d’venu fou !

— En fait, vous êtes un homme très brillant, réplique le médecin. Vous appliquez d’ailleurs votre intellect à trouver tous les moyens àvotre disposition pour rester en état d’ébriété…

— Sacrament ! lâche Alfred. C’est mon choix ! De quoi tu t’mêles, toé ? Allez-vous-en tous ! J’refuse d’voir qui qu’ce soit ! Pis toé, le docteur, tu m’amènes de l’alcool si tu veux m’garder icitte !

Malgré sa bienveillance habituelle, Corine perd patience. Elle se lève d’un bond de sa chaise.

— Assez, Alfred ! Si vous buvez encore, ça vous tuera !

— Pis après ! J’viens d’perdre mon meilleur ami et j’ai d’la peine ! J’aiquatre-vingt-huit ans ! J’ai l’âge d’faire c’que j’veux !

Le visage de Corine devient rouge de colère.

— Ça suffit ! Emmanuel est mort il y a dix-huit mois ! Vous avez quatre-vingt-dix ans ! Pour vous protéger de vous-même, Marc et moi avons vu un juge. Maintenant, nous gérons vos biens et votre vie. Aujourd’hui, vous n’avez rien à dire !

Paul s’empresse d’aider Corine à sortir de la chambre. Entre-temps, Alfred s’adresse à Kevin.

— Toé, mon garçon, tu peux rester. J’suis sûr que t’es capable de m’trouver une bouteille. Hein ?

— Bien sûr ! répond Kevin du tac au tac. J’ai vu une distributrice dans le corridor. Tu veux du Coke ou du Sprite ? Il y a de la root beer aussi…

Alfred se fâche.

— Calvaire ! J’t’aimais plus qu’les autres ! Va-t’en ! T’es aussi pire qu’tes parents qui m’volent ma vie ! S’rendre chez l’juge ! Voyons donc ! Ils veulent mon argent, ces deux-là !

Kevin laisse le silence s’installer pour quelques secondes. Il s’approche ensuite de son grand-père pour déposer un baiser sur son front. Il marche pour sortir de la chambre, puis il se retourne lentement, théâtralement presque, pour s’adresser au vieillard en furie.

— J’ai juste quinze ans, mais je sais que mes parents t’ont sauvé la vie. Ils t’ont cherché chaque fois que tu t’es sauvé. Ils t’aiment. Ils ont vu le juge pour te protéger contre toi-même. Tu as encore un endroit où vivre grâce à eux. Sans résidence, le gouvernement couperait ta pension. Je pense que tu devrais les remercier !

— DE QUOI TU PARLES ? J’me suis JAMAIS sauvé !

— Grand-papa, ça paraît que tu as oublié les dix-huit derniers mois. Pour l’instant, tu dois demeurer ici. On va bien s’occuper de toi, ici. Paul a aussi parlé d’une thérapie. Si tu veux, je te raconterai tes mauvaiscoups. D’ac ?

L’adolescent recule de quelques pas et, juste avant de sortir, il lance en direction de l’ivrogne :

— Bye… je reviendrai te voir demain. Je t’aime grand-papa.

Alfred reste silencieux. Ses paupières s’alourdissent rapidement. Il veut dormir, mais il souhaiterait plutôt avaler une rasade de vodka. Ses mains tremblent. Il note que le praticien se trouve toujours dans sa chambre.

— Docteur… Langevin, c’est ça ? J’comprends pas c’qui s’passe… j’suis perdu… un petit verre de fort m’aiderait à r’trouver la mémoire. S’il vous plaît !

— Vous ne vous rappellerez peut-être jamais ce que vous avez vécu au cours de ces dix-huit derniers mois, réplique le médecin. Par contre, votre famille croit encore en vous, une rareté pour des alcooliques. Les ivrognes de votre genre se tiennent généralement sur la Wellington, à Sherbrooke, à mendier. Vous avez de la chance de les avoir, mais vous devez arrêter de boire…

Remarquant qu’Alfred lutte pour rester éveillé, l’interniste change de ton.

— Pour le moment, nous nous estimons satisfaits de vous voir enfin sorti de votre coma éthylique. On a dû vous administrer un cocktail de drogues pour vous aider à revenir de là. Vous avez déliré durant plusieurs jours. Vous halluciniez et vos cris ont perturbé ceux qui vous visitaient, particulièrement le jeune Kevin.

— Vous m’avez drogué ? C’est pire qu’la boisson, ça ! J’veux juste du scotch, pas d’cocaïne.

— Je ne parle pas de stupéfiants illégaux, ici, mais d’anxiolytiques prescrits. Ça vous a aidé à passer la période de sevrage. Vous avez reçu du Valium, de l’Haldol et de l’Ativan. Nous allons maintenir ce dernier un moment encore pour vous permettre de mieux dormir.

Alfred lève la tête vers le soluté que le médecin a pointé en expliquant les soins qu’il a reçus. Il fronce les sourcils.

— Le liquide est ben jaune, affirme-t-il. Vous m’donnez pas du vieux stock au moins ?

— Bien sûr que non ! répond le Dr Langevin avec un sourire. Nous y avons injecté des multivitamines. Ça le colore.

Alfred tente de relever son torse, mais il se rend compte qu’une bande le retient au niveau de la poitrine.

— Qu’ossé ça ? Je suis attaché ! Bout de ciarge !

— Arrêtez de gigoter. Vous allez vous blesser. Nous avons obtenu l’autorisation de Marc et Corine pour appliquer le protocole de contention. Cette fois, vous ne vous échapperez pas !

— M’échapper ? Avec cette aiguille dans mon bras. Pis avec la jaquette, j’suis presque tout nu. Voyons donc !

— Ça ne vous retient pas d’habitude… commence l’interniste.

— D’habitude ? Ben là, j’vais ben ! Détachez-moé ! De suite !

Le médecin observe son patient quelques secondes. Il note la peur sur son visage. Alfred se sent pris. Mais le spécialiste n’est pas dupe. Alfred joue efficacement la comédie ou le drame, selon ce qu’il croit le mieux pour obtenir ce qu’il veut : la boisson. Il passe outre l’idée de le détacher et tente de l’encourager :

— C’est vrai. Vous allez bien. Très bien même. Vous avez reconnu les gens autour de vous. C’est bon signe. Une infirmière viendra ajouter un sédatif dans votre soluté et vous dormirez quelques heures encore. Si vous arrivez à bien manger ce soir et demain matin, et à avaler vos vitamines et l’Ativan, nous enlèverons ce cathéter qui brise votre peau.

Le médecin ajuste ses lunettes, puis il reprend sur un ton plus sévère.

— Je vous interdis de harceler le personnel comme la dernière fois ! Ne pincez pas les fesses des femmes et n’essayez pas de toucher leurs seins ! Sinon, je vous installe des contentions aux poignets ! De plus, sachez qu’un garde se tient à l’extérieur de votre porte. Marc et Corine l’ont engagé pour vous empêcher de vous sauver d’ici en pyjama…

Alfred jette un coup d’œil par la fenêtre où il voit la neige tomber en amas mouillé. Une giboulée digne de mars ou d’octobre.

— C’est pas l’été ? Emmanuel est mort en août… Calvaire ! Qu’est-ce qui m’arrive ? 

Il ravale sa salive, puis il reprend sur un ton qui installe la chicane.

— Pourquoi j’tenterais de m’enfuir ? C’est idiot ! Y neige à plein ciel ! Ça s’rait fret en batinse, nu-pied.

— Pourtant, vous vous êtes sauvé ainsi il y a quelques semaines, au cours d’une journée froide de janvier, quand on vous a hospitalisé à Magog.

— J’me souviens pas d’ça… réplique Alfred d’un air songeur.

— Vous avez dix-huit mois à récupérer. Vous avez accumulé de belles conneries durant cette période !

« Dix-huit mois… belles conneries… Kevin a quinze ans… » Sans trouver réponse à ses questions, Alfred glisse sa tête sur l’oreiller et s’endort d’un sommeil de plomb.

Chapitre 2

Sherbrooke, le 19 mars

Sept jours se sont écoulés depuis le réveil d’Alfred à l’hôpital. Les plaies que sa dernière virée a imposées à son corps commencent à se cicatriser et l’infection est écartée. Quant à son moral, la guérison s’avère plus lente. Il n’a pas bu une goutte d’alcool depuis cette date. Quand il ne roupille pas, il compte les secondes. Il trouve ça très long.

Arrivera-t-il à rester sobre jusqu’à la fin de sa vie comme l’exigent son médecin et sa famille ? Il aime le fort, son goût autant que son effet. Ces jours-ci, il dort beaucoup. Il se doute que les comprimés d’Ativan qu’on lui fait glisser sous la langue le soir l’aident à sombrer dans le sommeil profond. Ça permet à son corps de guérir, il paraît.

En cet après-midi ensoleillé, Alfred se réveille pour apercevoir son fils Marc et sa femme Corine assis sur des chaises pliantes à côté de lui.

— Bonjour, papa, lance Marc avec un sourire engageant. Comment ça va ?

— Pas trop pire. J’ai encore mal partout. Tu m’aides à r’lever la tête du lit pour que j’vous voie mieux ?

Marc empoigne la commande électronique et indique à son père comment la faire fonctionner. Puis, il active le bouton pour ajuster le dossier afin que le malade se retrouve dans une position plus confortable.

— T’sais, Kevin m’a montré comment ça marche, explique Alfred. Deux fois. J’arrive pas à m’habituer à ces bébelles ben trop modernes pour moé.

— Hum, répond Corine. Nous avons suggéré aux enfants de ne pas venir vous voir avant que vous ayez eu le temps de récupérer un peu. Kevin a refusé net et il insiste pour passer à l’hôpital tous les jours afin de prendre de vos nouvelles.

— Il m’a raconté ça, oui. Vos p’tits doivent être soulagés de n’pas avoir à rencontrer l’soûlon d’la famille.

— Pourquoi dis-tu ça ? demande Marc. Tu t’apitoies encore sur ton sort. Tu te dénigres et tu penses que ça nous empêchera de t’aimer… concentre-toi plutôt à guérir… s’il te plaît.

— Hum, tente Alfred, pour détourner la conversation sur un sujet plus facile. Kevin est venu m’voir, mais les autres m’ont appelé. Je n’peuxpas croire que j’ai perdu tout c’temps d’leur vie. Dix-huit mois d’un coup. Comment ça peut arriver ?

— Selon le docteur Langevin, commence Marc même s’il sait que le médecin a déjà tout expliqué au malade, tu as fait unblack-out. Si tu continues à boire, ça finira par te tuer.

— Ouais… Paul m’a raconté c’que vous avez fait pour moi. Je n’aurais plus de logis ni de compte en banque si vous n’étiez pas intervenu. Je n’vous en veux plus d’avoir rencontré l’juge. Dans l’fond, j’mérite pas qu’vous preniez soin de moé d’même…

— Nous n’avons pas eu le choix, papa. Il fallait qu’on te donne toutes les chances pour que tu t’en sortes, cette fois.

— À propos, est-ce que le docteur Boudreau est venu vous voir ? demande Corine.

— C’t’un psychiatre, ton gars ! Il m’a rendu visite, mais j’lui ai dit que j’avais pas besoin de lui. J’suis pas fou, ma belle Corine, j’suis juste soûlon.

— Vous devrez suivre une thérapie, Alfred, pour apprendre à ne plus boire, tente Corine pour le convaincre. Paul, l’aumônier de la résidence, est également psychologue et il peut vous aider. Le docteur Boudreau est spécialisé en psychogériatrie.

— Autrement dit, tu m’trouves vieux, pis tu veux qu’je m’fasse soigner pour ça ? T’as pas d’allure.

Alfred note que son humour ne plaît pas à son fils ni à sa femme. Ils ont tant fait pour lui et, là, il fait la mauvaise tête. Il croise ses bras sur sa poitrine avant de conclure.

— D’toute façon, j’serai pas interné. Pas assez agressif, qu’il a dit. J’ai un rendez-vous avec le docteur Boudreau la semaine prochaine. Paul m’a expliqué que l’doc m’verra à son bureau tous les mois après ma sortie. C’est correct, ça ?

Corine sourit. De toute façon, elle discutera avec le psychiatre, dès qu’elle aura un moment. De son côté, Alfred frotte son abdomen doucement.

— Au moins, y m’ont pas attaché trop longtemps. Je devais demander la permission pour pisser et chier. Tu t’en rends compte ? Est-ce que Georges pis les autres sont encore là ?

— Oui, les gardes engagés te surveillent pour éviter que tu foutes le camp, énonce Marc. Georges travaille durant la journée, Denis le remplace en soirée et Réal s’occupe de toi la nuit. Ils sont employés d’uneagence de sécurité. Avec eux, tu ne pourras pas t’enfuir.

— J’me sauverai pas ! Tu peux les congédier. Là, j’ai l’impression d’être un mafieux qu’on protège.

— Ah ! Pourquoi cette comparaison avec un mafieux ? questionne Marc en souriant. Pourquoi pas l’image d’un président de pays qui vient chercher des soins ici ?

— OK pour le président. Tu les renvoies ?

— Non. Ils resteront jusqu’à ce que le docteur Langevin te donne ton congé pour retourner à la résidence.

— Pourquoi ? J’vais bien, là ! J’me sauv’rai pas, j’te dis !

— Je ne te crois pas, c’est tout. Tu es un paquet de troubles, mais mon père quand même. Je veux te protéger.

Surpris, Alfred observe le visage de son fils où s’affiche un air narquois. Ça lui rappelle sa première femme quand elle tentait de lui passer un message important qu’il n’arrivait pas à assimiler. Il a envie de rire, mais le souvenir le bouleverse aussi. Le mélange d’émotions lui fait froncer les sourcils. Il remarque les traits préoccupés de Corine et décide d’exprimer ce qu’il ressent. Il tourne son regard vers Marc.

— Plus tu vieillis, plus tu ressembles à ta mère avec tes yeux verts, testaches de rousseur et ta coiffure auburn.

— Les cheveux de maman étaient noirs et ses prunelles brunes, réplique Marc d’un air inquiet.

Alfred encaisse difficilement le coup. Il réalise que Marc ne se souvient pas de Yolande. C’est de sa faute. Il aurait dû lui en parler souvent, pour garder sa mémoire vivante. Ce qu’il ressent subitement lui fait mal et son cœur palpite. Il a soif. Il a promis à Paul de faire face quand des émotions vives refont surface. Il ferme les yeux un moment pour retrouver sa contenance, puis il reprend la conversation.

— Thérèse est celle qui t’a élevé. J’ai toujours trouvé correct que toé pis tes frères l’appeliez maman. Elle a pris soin d’vous, vous adoptant comme ses véritables fils. Mais vot’ vraie mère était Yolande. Toé, t’avais juste deux ans quand elle est morte.

— Je suis désolé, papa. J’oublie tout le temps.

Marc devient pensif un instant. Le Dr Boudreau les a explicitement avisés. Alfred retombera dans l’alcool à la première occasion, sauf s’il trouve une bonne raison de rester sobre. Pour l’aider, ils doivent donc chercher toutes les motivations qui pourraient lui permettre de s’accrocher à la vie sans s’enivrer. Une idée traverse son esprit.

— Papa, j’ai peu de souvenirs de Yolande. Gilles m’a dit plusieurs fois qu’il s’en rappelle un peu, mais je crois que ses bouts de mémoire sont fragmentaires. Accepterais-tu de me parler d’elle ?

Alfred observe son fils du coin de l’œil. Le fait que son corps n’est plus imbibé d’alcool lui donne une acuité déconcertante. Il saisit très clairement la tentative de Marc.

— T’espères que je n’boirai pas, l’temps que j’te raconte ma vie avec ta mère. Brillant concept, mais j’te promets rien. J’me connais. Jusqu’à présent, personne n’a pu m’arrêter, sauf Yolande et Emmanuel.

Le visage de Marc affiche un air si déçu qu’Alfred revoit, pendant un instant, le gamin qui l’attendait à la porte de la maison chaque soir. Combien de fois l’enfant a-t-il exprimé son désappointement en retournant sa lèvre inférieure, quand il sentait l’alcool sur l’haleine de son père ? Heureusement, il n’a jamais usé de violence envers ses fils. Pas comme Wilfrid. Il battait ses rejetons, s’ils refusaient de boire avec lui. Alfred inspire profondément avant de prendre la parole à nouveau.

— D’accord. J’sais pas si j’suis capable. Pour toé pis tes enfants, j’vais essayer.

— Merci, papa ! Tu ne le regretteras pas.

Les traits de Marc affichent soudainement un air si sérieux qu’Alfred s’arrête de respirer. L’alcoolique attend le reproche. Pourtant, la surprise s’exprime sur son visage aux paroles de son fils.

— Tu sais, papa, nous avons eu peur de te perdre cette fois. Je tiens à te garder encore pour plusieurs années.

— Calvaire ! Tu veux quand même pas que j’me rende jusqu’à cent ans ! répond-il sur un ton grognon. Ça s’rait terrible, surtout si j’suis condamné à vivre les dix prochaines années sans alcool !

Devant l’air grincheux de l’homme, qui venait de croiser ses bras sur sa poitrine pour marquer son désaccord, Marc et Corine éclatent de rire. Ils souhaitent qu’Alfred réussisse à rester sobre. Malgré les nombreuses frasques du vieillard au fil des ans, ils chercheront encore à l’aider.

Alfred frotte sa bouche du revers de la main. Il a tellement soif. Une vraie torture. Le geste familier d’Alfred attriste Marc. Il sait que l’alcoolique supporte difficilement l’absence de fort. Il se lève, prend le verre de jus posé sur la table de chevet et l’offre à son père. Celui-ci grimace, mais il note la larme sur la joue de son fils. Pour éviter que les émotions vives ne le dérangent trop, Alfred avale un peu de ce jus d’ananas, s’imaginant qu’il l’a plombé de rhum. Le manque d’effet instantané l’étonne.

Marc regarde son père directement dans les yeux.

— Je comprends, tu sais. Rester sobre te fait peur. Accroche-toi à l’idée de me parler de ma mère. Ça t’aidera. Les enfants aussi seront contents de connaître leur grand-mère, ta première femme.

Alfred se redresse dans son lit. L’idée l’intéresse, bien sûr. Il voudrait raconter cette période où il nageait dans le bonheur avec sa Yolande et leurs trois garçons. Réussira-t-il à ne pas boire ? Il prend un air moqueur et réplique du bout des lèvres.

— Il faudrait d’abord que tu m’laisses sortir d’icitte et que j’reste sobre assez longtemps !

— Ah ! Ça peut s’arranger, répond aussitôt Marc. Ce matin, le docteur Langevin m’a dit que ta convalescence se passe bien. Il nous autorise à t’inviter à la maison dès dimanche.

Marc observe le visage d’Alfred. Il reconnaît l’expression vive dans ses yeux. Un défi évident. Convaincu que l’alcoolique cache quelques bouteilles de boisson à sa résidence, malgré l’interdiction, il note mentalement de parler avec Paul pour qu’il effectue une recherche. Puis, il brise les espoirs de son père en lui donnant la suite de sa sortie.

— Bien sûr, tu reviendras à l’hôpital le soir même. Tu dois me promettre que tu ne tenteras pas de t’enfuir de la maison. D’accord ?

— OK ! réplique Alfred en perdant l’air de défi qu’il affichait l’instant d’avant. Va pour le dimanche ! Batinse ! Je n’ai pas d’linge à m’mettre sur l’dos !

Corine éclate de rire. Malgré son ivrognerie, elle aime ce vieillard qui garde son cœur d’enfant en dépit de la sévérité de sa situation. 

— Pas de problème ! explique-t-elle. Pour les vêtements, je vais parler à Kevin. En quelques clics sur sa tablette électronique, vous choisirez ce qui convient, puis j’irai acheter du neuf ! Pour votre nouvelle vie ! Ça prend des souliers aussi. Vous avez tellement usé et sali les autres que nous les avons jetés. Vous serez bien habillé pour dimanche.

— Une tablette électronique ? On peut-y trouver n’importe quoi avec ça ?

— Oui ! répond rapidement Marc avant de voir la lueur dans les yeux de son père. Ne t’avise pas de commander de la boisson ! Du jus si tu veux…

— J’ai rien contre l’jus d’orange, réplique Alfred en riant aux éclats, c’est excellent avec la vodka !

— Papa ! Tu ne devrais pas parler comme ça !

— Paul m’a expliqué que l’humour réduit l’stress, affirme Alfred. M’moquer de ma situation m’aide à résister, y paraît.

— Je ne suis pas convaincue, annonce Corine, mais ça vous va bien. Votre sourire est parfait !

— Ma petite poulette, tu m’ferais-tu d’l’œil ?

— Papa ! éclate Marc avec un brin de dérision dans sa voix.

— C’est juste pour rire. J’viens d’un milieu désorganisé, mais pour moé, la famille est sacrée ! Pas touche à mes brus ! J’ai toujours respecté les femmes d’mes amis. Demande à Emmanuel, y t’le dira…

Soudain, le visage d’Alfred s’assombrit. Ses yeux se remplissent de larmes et son sourire disparaît. Il tremble comme une feuille. Il serre les poings et s’accroche au drap. Corine s’approche pour l’aider à se recoucher.

— Voulez-vous que j’appelle l’infirmière ? demande Corine.

— C’est pas nécessaire. L’souvenir de mon ami d’enfance, surtout que j’l’ai abandonné à la veille d’son décès, m’chavire encore. J’peux pas croire qu’le cancer a emporté cet homme bon et honnête alors qu’moi, j’vis toujours. C’est pas juste !

— On ne décide pas de la vie des uns et de la mort des autres, réplique Marc.

— C’est pour ça que j’suis resté si soûl depuis qu’il est parti. J’voulais oublier que j’l’ai laissé tomber. Tu t’rappelles, Corine ? Un jour, tu devais magasiner à Sherbrooke et tu m’as amené chez Emmanuel. Rendu là, on m’a offert d’boire d’la vodka ou d’passer du temps avec mon ami d’enfance… j’ai choisi la bouteille. Pis, cet été-là, j’ai noyé ma peine dans la bière, pour pas m’souvenir qu’j’étais en train d’le perdre. Y m’a appelé.J’ai pas répondu. Quand on l’a hospitalisé, j’ai refusé d’le visiter, comme si mon geste l’garderait en vie. Yé parti sans que j’le revoie. Ça m’a écœuré, alors j’ai bu pour oublier. J’ai pas pris d’alcool entre l’jour d’sa mort et l’moment d’ses funérailles, mais j’ai eu si mal. J’supportais pas…

— Depuis, tu es resté soûl, poursuit Marc. Pendant dix-huit mois. On t’a retrouvé dans un coma éthylique dans le vieil immeuble de l’Oncle Ho, à Sherbrooke, il y a trois semaines. Tu aurais pu périr sans qu’on sache ce qui t’était arrivé.

Marc veut que son père cesse de parler d’Emmanuel. Il craint que de ressasser ses souvenirs douloureux le plonge à nouveau dans l’abîme de l’ivresse. Alfred, à qui la sobriété fait mal, trouve la force de regarder son fils droit dans les yeux.

— Mes propos t’font peur. Pourtant, j’dois m’battre contre mes démons. J’ai nié toute ma vie. J’absorbais les belles émotions par tous les pores d’ma peau. Par contre, j’refusais d’affronter les plus difficiles. Pour réussir, j’dois faire face. Ça m’terrifie.  

— D’où vous vient cette nouvelle philosophie ? demande Corine.

— Hum… une thérapie avec Paul. Il est spécialisé dans les intoxications en tous genres. Le saviez-vous ? Y m’explique des choses. Y m’a aussi présenté une… il a appelé ça une citation, j’crois. J’la relie souvent pour m’aider quand je trouve ça dur. 

— Ah oui ! J’aime beaucoup ces petites phrases qui font réfléchir, répond Marc sur un ton enthousiaste. J’adore celles d’Einstein !

— Euh… j’connais pas ce gars-là. Celle de Paul vient d’un auteur mexicain, un certain Marquez. Regarde dans le tiroir, Paul a laissé un papier et c’est écrit dessus.

— Hum ! commence Marc après avoir trouvé le texte, ça dit ceci : « Tout le monde veut vivre au sommet de la montagne, sans soupçonner que le vrai bonheur s’inscrit dans la manière de gravir la pente. »

Marc et Corine demeurent songeurs. La femme est la première à parler. Elle s’avance sur le bout de sa chaise et place sa main sur celle de son beau-père.

— Vous savez, Alfred, j’aime bien cette citation. Savourer le chemin qu’on emprunte est aussi important que réaliser le rêve lui-même. Pour vous, chaque jour sans boire d’alcool ajoutera un morceau de pavé sur votre route.

— C’est en plein c’qu’a dit Paul ! réplique Alfred, mais j’chus pas convaincu d’bien comprendre. J’me demande si l’idée d’rester sobre est l’sommet d’la montagne ou l’sentier pour m’y rendre. J’ai l’impression d’avoir à gravir l’Everest ! Ça m’essouffle et m’étourdit. Ça m’effraie terriblement.

— D’accord ! riposte Marc, surpris que son père exprime si bien ses émotions. Tu verras bien avec le temps comment tu peux te servir de cette citation.

— T’sais Marc, explique Alfred en affichant un air malheureux, j’doute que j’en vaille la peine, mais Paul, lui, y croit que j’peux réussir. Cette fois. Y dit que j’suis rendu là. Tu y comprends quelqu’chose, toé ?

Un silence s’installe dans la chambre. Alfred a beaucoup discuté et il est fatigué. Corine reste perdue dans ses pensées. Marc observe son père avec un regard neuf. Il tente d’expliquer :

— Je crois que Paul a raison. Ça ne sera pas facile, mais nous t’aiderons. Comme ça, tu trouveras le chemin plus court… la pente moins abrupte…

— Merci, mon gars. J’apprécie ben gros ! Je n’aime pas l’idée d’perdre encore la mémoire. J’devrai travailler dur… rester sobre jusqu’à ma mort…

— Papa ! Ne parle pas comme ça !

— N’prends pas l’mors aux dents, fiston ! Accepte plutôt l’évidence. L’alcoolisme ne s’guérit pas. J’dois donc apprendre à vivre du mieux que j’peux… sans boire. J’devrai faire des efforts jusqu’à ce que j’parte pour l’au-delà.

Alors que le silence retombe, Alfred tente de retrouver son souffle, car la discussion un peu trop émotive l’épuise. Il comprend que Marc voudrait que les choses se passent plus vite. Le fils aimerait que son père cesse de s’enivrer tout de suite. Sans conséquence. Sans rechute. Il ne peut pas promettre ça.

— Marc, j’suis heureux que toi et tes frères possédiez les gènes de Yolande à propos de l’alcool. Pis qu’vous avez profité de l’éducation d’Thérèse. J’souhaite qu’aucun d’mes petits-enfants partage avec moi c’tte terrible obsession à la boisson. Pour moi, c’est différent. J’suis né dans une famille d’soûlons. Pour m’y construire une place, j’ai adopté leur comportement. J’ai quatre-vingt-huit… plutôt quatre-vingt-dix ans. J’me suis soûlé souvent dans ma vie. J’ai pas arrêté d’boire depuis la mort d’Emmanuel. Ça s’change pas vite de même. J’me lève l’matin avec l’odeur du whisky dans l’nez, j’dîne en essayant d’oublier l’goût d’la bière et j’soupe en évitant d’penser au gin. L’eau goutte mauvaise, l’jus n’me rafraîchit pas, la liqueur reste sans effet. J’fais des efforts, mais ça n’sera pas facile.

Un silence lourd tombe sur les personnes présentes dans la chambre. Les yeux remplis de larmes, comprenant qu’une seule parole de sa part ferait aussi pleurer Alfred comme un veau, Marc se résigne à hocher la tête en direction de son père. Corine tente d’adoucir l’atmosphère.

— J’apprécie beaucoup mon nouveau beau-père… un peu sérieux, mais serein. Ouais, j’aime bien.

Chapitre 3

Magog, le 2 avril

Alfred a obtenu son congé de l’hôpital la veille et il a retrouvé son appartement à la Résidence Beauséjour de Magog avec bonheur. Ce matin, à son retour du déjeuner, qu’il a pris dans la cafétéria commune comme d’habitude, il a trouvé des paquets de vêtements neufs sur son lit. Il a conclu que sa bru les a apportés avant de se rendre à son travail.

Claquant la langue d’excitation, il ouvre un contenant. Il voit plusieurs paires de chaussettes de différentes couleurs, des caleçons, trois cravates ainsi qu’une boîte de mouchoirs en tissus. Il ferme les yeux et respire lentement. La technique l’aide à laisser les émotions vives couler en lui, sans que ça lui fasse trop mal. Il est tellement désolé d’avoir traité Corine malicieusement quand il se soûlait. Dans les faits, elle est un ange. La femme connaît son goût pour les beaux vêtements. Un air sombre s’affiche sur son visage et il serre les dents se souvenant qu’il porte n’importe quoi lorsqu’il s’enivre. 

L’homme l’appellera aujourd’hui pour la remercier d’avoir apporté ces choses dont il a besoin. Il sait que sa bru travaille fort. L’infirmière spécialisée en pédiatrie passe tout son temps à s’occuper de petits patients. Son métier la passionne. Alfred s’étonne toujours quand elle raconte qu’on hospitalise des enfants atteints de maladies aux noms presque imprononçables. Il est fier que Corine en prenne soin aussi bien. Puis, il se demande pourquoi on rend des gamins invalides. Ou alcooliques.

L’homme se retient au pied de son lit pour ne pas tomber. Une vague de rancœur brûlante vient de le frapper. Ça lui laisse un goût de bile dans la bouche. Il hait ce père qui l’a obligé à devenir ivrogne. Il était trop jeune pour lui résister. Pire, l’habitude bien ancrée dans sa vie, il rechutera à la prochaine occasion. Pourquoi Corine s’occupe-t-elle d’un vieux bougre grincheux comme lui ?

Alfred ferme les yeux. Il a besoin d’un verre ! Pas du jus, mais du gin ! C’est plus difficile de tenir le coup quand il tombe dans le négativisme et l’autoflagellation. Il tente péniblement de repousser l’idée qui prend soudain toute la place dans sa tête. Il se souvient des paroles de l’aumônier. Vite ! Il doit chercher des images positives. Ça va l’aider à supporter l’absence d’alcool. Il fouille la chambre de ses yeux et trouve les trois photos que Marc a déposées sur sa commode. Ses fils et leurs familles. Lentement, il sent le bonheur s’immiscer dans son corps. Il sourit. Il veut les connaître à nouveau. Pour ça, il doit rester sobre. Ça vaut la peine. Pour augmenter sa résistance à son envie de boire, il comble le silence en s’exprimant à haute voix.

— Bon ! Maintenant, j’range tous ces beaux habits. Pas question d’les laisser traîner ! Ah ! Non ! 

Il dépose ses nouvelles acquisitions dans les tiroirs de la commode. Il retourne ouvrir un deuxième sac. Il contient des camisoles comme il les aime, quelques chemises à manches courtes, deux pantalons et une ceinture noire. Il rit en se souvenant que l’adolescent voulait ajouter des shorts pour l’été qui s’annonce. Ce dernier a cessé d’insister en voyant l’air scandalisé de son grand-père.

En passant, il remarque les chaussures solides qu’il a placées dans l’entrée. C’est loin des souliers en cuir patin qu’il portait à ses noces. Par contre, Kevin avait raison pour le confort qu’apportent les semelles épaisses et antidérapantes.

Lentement, parce qu’il a perdu un peu d’équilibre avec l’âge, il s’avance pour prendre des cintres afin de suspendre ses vêtements neufs. En ouvrant la porte du placard, un effluve connu se colle à ses narines. Instinctivement, il cherche cette bouteille que l’équipe médicale n’aurait pas trouvée. Puis, la déception s’affiche sur son visage quand il réalise que l’odeur vient d’une veste de laine qui sent la sueur tout autant que le gin ranci. Il inspire profondément cet effluve qui s’infiltre rapidement à toutes les cellules de son corps.

Soudain, il se rappelle avoir perdu dix-huit mois de sa vie à cause de l’alcool. Il se souvient aussi de son intention de vivre plus sainement. Dans un geste rempli de furie, Alfred roule le chandail souillé en boule et le jette dans la poubelle près de son lit. Il respire à fond et place ses mains sur ses hanches. Non ! L’odeur va se répandre dans tout l’appartement. Il doit s’en débarrasser… 

Du coup, il glisse ses pieds dans ses nouvelles chaussures, puis il sort de sa chambre en tenant le paquet nauséabond au bout de ses bras. Il marche le plus vite qu’il le peut, de peur de changer d’idée. S’il trempait ce vêtement dans un peu d’eau, réussirait-il à tirer un peu d’alcool ? Il secoue la tête. Il refuse de penser à ça. Il se concentre sur le fait que le chandail pue.

À l’extérieur, il se dirige vers le gros conteneur où les résidents déposent les rebuts. Il ne s’arrête pas pour réfléchir, sinon il pourrait choisir de retenir son action. D’un geste sec, Alfred garroche le vêtement tout au fond. Il le voit aussitôt s’imbiber d’un liquide gras et brunâtre. Il grimace.

— Batinse ! C’est sûr que j’pourrai plus l’récupérer ! lance-t-il à haute voix pour s’encourager.

Satisfait d’être passé à travers cette petite épreuve, Alfred reprend le chemin vers son appartement. Du coin de l’œil, il aperçoit Paul. Le regard perçant et soupçonneux de l’aumônier fait sourire Alfred. L’intervenant croit probablement que l’ivrogne tente une fugue. Ça lui fait un immense bonheur de pouvoir le rassurer :

— Salut, Paul ! J’ai décidé de jeter mes vieilles affaires !

— Ha ! Et l’odeur d’alcool qui flotte autour de toi ?

Alfred éclate de rire.

— Batinse, rien t’échappe, toé. J’ai trouvé un vêtement pas lavé. Ça puait l’swingen p’tit péché ! Ça partirait pas, même avec de l’eau d’Javel. Je l’ai j’té.

Paul sourit. Il a vu le manège d’Alfred de la fenêtre de son bureau. Il sait que son patient dit la vérité. Le psychologue place une main sur l’épaule d’Alfred.

— Leswing, hein ? Mon nez me dit qu’il était aussi imbibé de gin. Ce vêtement a échappé à notre vigilance et tu t’en es occupé toi-même. Je t’en félicite.

Alfred retourne à sa chambre avec la lenteur associée à son âge avancé. Pour s’assurer que la puanteur quitte complètement son appartement, il ouvre la fenêtre ainsi que la porte qui donne sur le corridor. Une odeur d’humus, caractéristique de la fonte des neiges, s’immisce aussitôt dans la pièce.

Il poursuit sa tâche de ranger ses nouvelles affaires. Dans le troisième sac, il trouve ce qu’il avait expressément demandé à sa bru. Il prend la canette de mousse et une pioche toute neuve, puis il se rend dans la salle de bain pour les déposer sur le comptoir. Le son maladroit du métal contre la céramique lui rappelle que ses mains tremblent encore beaucoup. Le vieillard possède aussi un rasoir électrique, mais il préfère tailler sa barbe de près. C’est son défi ! Il pourra affirmer qu’il a récupéré la forme quand il sera en mesure d’utiliser cet outil-là. Paul lui a parlé de l’importance de se définir des buts et de se donner le temps pour les atteindre. L’homme secoue la tête. Il regarde sa main et murmure son impatience.

— Batinse ! Pas maintenant, c’est sûr. Je pourrais me tailler la gorge plutôt que mes poils au visage.  

Aujourd’hui, le rasoir électrique fera l’affaire. Se rapprochant de la fenêtre, il remarque le magnifique soleil qui brille dans le ciel printanier. Ça lui rappelle sa visite chez Marc et Corine le 15 mars dernier. Sa bru avait rempli la maison de bouquets géants pour l’accueillir.

Toujours à la recherche de la prochaine goutte d’alcool, Alfred prenait rarement le temps de regarder les beautés qui l’entourent. Ce dimanche-là, il a vu les couleurs et senti les parfums. Tristement, il s’est souvenu que Yolande aimait les chrysanthèmes et que Thérèse préférait les jonquilles. Mais lui, il ne passait jamais chez le fleuriste, surtout que le magasin se trouvait tout près de la taverne. Son vice l’emportait toujours.

Alfred appuie ses mains sur le rebord, puis ferme les yeux pour empêcher les larmes de couler sur son désarroi. À sa manière, il marmonne son mécontentement :

— Tabarnac, j’suis devenu braillard parce que j’bois pus…

Il tape sur sa cuisse pour se sortir de cette noirceur. Il se souvient que Marc et Corine se sont privés d’alcool au cours du repas à cause de sa présence. Dans la cuisine, il a vu le cadenas sur le petit refroidisseur à vin. Il sait que son fils en a installé un autre, plus gros, sur le réfrigérateur du sous-sol où il garde sa réserve. Ça l’a mortifié. Pourtant, il comprend que sa famille utilise le meilleur moyen de l’empêcher de boire, du moins jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour y résister par lui-même. Ce jour-là, il est retourné à l’hôpital pour poursuivre les soins pour ses plaies encore visibles sur son corps avec le Dr Langevin et continuer sa thérapie avec le Dr Boudreau.

La veille, quand il a obtenu son congé, Marc est venu le chercher pour le ramener à son appartement. Son fils lui a offert de passer quelque temps chez lui, mais Alfred a refusé. Il sait que, avec le travail des adultes et les études des enfants, il aurait trouvé le moyen de briser un cadenas ou deux pour atteindre l’alcool. Il a plutôt choisi de revenir à la résidence où on a encadré son retour.

Il a donc retrouvé la chambre qu’il occupe depuis une quinzaine d’années. Il apprécie le fait de ne pas l’avoir perdue au cours de ses dernières frasques. Il doit aussi ce tour de force à la belle Corine. Lentement, il projette son regard sur la pièce, examinant chaque nouveau détail. Il observe le pot de fleurs transparent. L’autre était en porcelaine bleue. Il ne se rappelle pas l’avoir cassé. Paul lui a raconté la grave crise qu’il a subie il y a quelques mois. Apparemment, on lui a mis la camisole de force pour l’amener à l’hôpital. Il n’est pas étonné que son cerveau ait oublié ça. Il note les tapis neufs de chaque côté de son lit. Il se rappelle que les autres étaient usés. Corine les a remplacés.

Soudain, il remarque une dame âgée, à l’allure bien droite, qui se tient dans le cadre de la porte encore ouverte. Il ne la connaît pas. Il a beau être vieux, il réalise tout de même que la femme est très jolie. Elle lui rappelle sa Yolande, mais en format plus petit. Celle-ci porte des cheveux très blancs. Au souvenir de sa première épouse, un violent coup au cœur le déséquilibre. Il s’accroche à une chaise pour rester debout. La visiteuse s’approche doucement.

— Est-ce que ça va ? Voulez-vous que je demande l’infirmière ? Paul peut-être ?

— Non, merci. Vous m’avez fait sursauter. J’vous connais pas, j’pense. Vous êtes nouvelle ici ?

La femme ferme ses bras sur sa poitrine. À son arrivée, il y a un an, elle a rencontré Alfred. Elle a même porté plainte contre cet ivrogne exécrable qui a tenté de pénétrer dans sa chambre à plusieurs reprises après s’être soûlé comme une botte. Quand elle a su que l’alcoolique revenait à la résidence, elle en a parlé avec Paul qui l’a convaincue de laisser une chance à Alfred. Ce matin, elle cherche à confirmer que l’homme dégrisé ne ressemble pas à l’autre.

— J’habite ici depuis un an. Nous nous sommes rencontrés quelques fois, explique la femme sans donner plus de détails.

Apercevant le regard de défi dans les yeux de sa visiteuse, Alfred comprend le dilemme.

— Ah ! J’ai mal agi envers vous. C’est ça ?

— Disons que vous devenez désagréable quand vous buvez.

— Bon, j’ai pas pris une goutte d’puis des semaines. Si on partait par l’début, affirme-t-il en tendant une main tremblante à la dame. Je m’appelle Alfred.

— Je suis Rose, répond la femme en lui serrant la main.

— J’suis enchanté d’vous connaître. J’peux vous offrir un verre. Ne vous inquiétez pas, mon frigo ne contient que du jus, de l’eau minérale gazéifiée et quelques bouteilles de coca-cola. Alors ?

— Un jus fera l’affaire.

Tout en marchant vers la petite cuisinette, Rose remarque le rasoir à lame sur le comptoir de la salle de bain. Un air d’effroi se glisse aussitôt sur son visage. Elle pointe l’outil du doigt.

— Vous n’allez pas couper votre barbe avec ça quand même ? Vos mains tremblent trop !

— Je préfère une pioche, mais aujourd’hui, j’dois m’résoudre à utiliser l’appareil électrique.

Rose s’arrête un moment pour réfléchir. Ce matin, elle trouve Alfred plutôt sympathique. Elle veut encourager cet homme à mieux contrôler sa vie. Pourquoi ne pas l’aider ?

— Je pourrais la tailler pour vous, si vous me le permettez.

Alfred jette un regard épouvanté à cette femme qui vient d’apparaître, comme ça, dans son existence. Il touche les poils hirsutes sur sa joue.

— Voyons donc !

— J’ai l’habitude. Daniel, mon mari, était atteint de la maladie de Parkinson et il n’arrivait plus à utiliser un rasoir à lame sans risquer de s’entailler la peau. Quand je voulais lui faire plaisir, je coupais sa barbe à ras.

— Vous parlez sérieusement, là ?

— Bien sûr. Je note que vous n’avez pas bu d’alcool. Je n’ai donc pas peur de vous. Pour ma sécurité, on peut garder la porte de votre chambre ouverte, histoire de me laisser la chance de me sauver, ou d’appeler à l’aide, si vous vous transformez soudainement en vieux malcommode.

Alfred reste étonné par le ton employé. Seul l’air taquin qui illumine le visage de Rose lui indique qu’elle lui lance une blague. Il choisit de poursuivre sur le même ton.

— D’accord ! Mais on garde la porte ouverte pour que j’puisse crier à tue-tête si vous décidez d’me taillader la gorge en revanche de c’que j’vous ai fait endurer depuis un an.

— Mais, vous ne vous rappelez pas ce qui s’est passé !

— J’m’en souviens pas, mais j’peux deviner c’qu’un vieil ivrogne peut inventer pour harceler une femme. En fait, j’préfère pas savoir.