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Opprimée, humiliée, Alix se retrouve séquestrée dans sa propre maison, en proie à la détresse et aux tourments. Pourtant, un évènement majeur va venir briser ses chaînes et la libérer de sa prison dorée, lui offrant un second souffle, inespéré. Aux côtés de son amie d'enfance retrouvée, elle va entreprendre un fabuleux voyage, sans se douter un seul instant du virage que leur aventure va prendre. Une rencontre, aussi inattendue qu'insolite, viendra tout remettre en question et bouleverser le cours de sa vie.
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Seitenzahl: 295
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Du même auteur chez BOD
Né un 16 avril
De l’autre côté
Anges et Racines
À toi Jeanne, Mon étoile de Noël.
« Pour ce qui est du jour ou de l'heure, personne ne le sait. »
Marc 13.
Prologue
Chapitre I. Là par où le drame est arrivé
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre II. Là par où le drame est arrivé
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre III. Le voyage inattendu
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Épilogue
Remerciements
Immobile derrière la porte-fenêtre, Alix comptait les flocons qui saupoudraient la terrasse de blanc dans leur chute gracieuse. Le jardin immaculé, la robe délicate des sapins et le silence cristallin l’apaisaient sans qu’elle n’eut su dire pourquoi. Emmitouflée dans sa polaire boulochée, les mains recroquevillées à l’intérieur des manches distendues, elle frissonna en fixant le thermomètre suspendu à la poutre de l’auvent. Elle ne voyait pas de manière précise la température qu’il affichait, mais lorsqu’elle souffla contre la vitre, un cercle de buée se forma sur le carreau.
Elle se dirigea vers la cuisine et fit couler un cappuccino dans une petite tasse blanche comme on en voit dans les cafés puis, d’une main tremblante, la posa sur la table basse en teck du salon.
En d’autres circonstances, elle aurait volontiers passé un manteau et enroulé une grosse écharpe autour de son cou. Ses gants de laine enfilés, elle se serait engouffrée dans le froid le sourire aux lèvres. Il y avait encore trois ans, elle serait sortie flâner dans les ruelles du vieux Colmar, emportée par le tourbillon de la magie de Noël. Elle aimait déambuler dans les marchés de ce petit village quadrillé par des habitations traditionnelles. Entre la place des Dominicains, de l’Ancienne Douane et de Jeanne d’Arc jusqu’au marché intérieur du Koïfhus et la suprême Petite Venise, elle aimait humer le vin chaud qui sent bon les épices et déguster des biscuits à la cannelle entre les sculptures de glace féériques et les huttes en bois. Mais aujourd’hui, elle ne s’en sentait pas la force. Les guirlandes et autres étoiles lumineuses suspendues aux balcons des maisons en colombage ne brillaient plus de cette intense lueur.
À quoi rimait tout ce cinéma à présent ? L’élan de joie des passants insufflé par les fêtes de fin d’année ravivait de douloureux souvenirs. Alix n’avait personne avec qui partager ces instants autrefois merveilleux. Elle n’avait ni enfant ni neveu à qui offrir de beaux jouets artisanaux et garnir des sacs de confiseries, son beau-frère étant décédé avant d’avoir eu le temps d’assurer sa descendance.
Jour après jour, l’ennui avait grignoté son enthousiasme et la petite étincelle qui l’animait autrefois avait fini par se consumer. Elle avait perdu le goût des choses peu de temps après avoir emménagé à Colmar avec Karl. Progressivement, sa vie était devenue aussi amère que son café sans sucre. La mélancolie s’était emparée de chacune de ses pensées. Rien ne la stimulait. Tout l’angoissait. Elle était devenue agoraphobe et se sentait incapable d’affronter le monde extérieur.
Depuis deux printemps elle n’avait plus touché à son piano, ne serait-ce qu’en faisant glisser ses doigts sur les touches blanches pour entendre quelques notes de musique s’en échapper. Dès qu’elle commençait la lecture d’un nouveau livre, elle le refermait aussi sec, ne pouvant fixer son attention plus de dix minutes quels qu’en soient l’auteur et le thème abordé. Lorsqu’elle se mettait à cuisiner, elle le faisait sans entrain, lisant les recettes en diagonale et réglant le four sur le mauvais thermostat. Ranger, nettoyer, astiquer étaient autant de verbes qui remplissaient ses journées solitaires vides de substance. En mettant de l’ordre visuellement, Alix avait le sentiment d’organiser les idées dans son esprit. Il suffisait qu’un bibelot soit recentré sur un meuble ou qu’un tableau soit rehaussé pour la rassurer et redonner un sens à sa vie.
Perdue dans ses pensées, elle décida finalement de regarder Thelma et Louise une dernière fois, bien que consciente de son incapacité à tenir cette promesse. Ce film était devenu un rituel, un antidépresseur à sa tristesse, une sorte de thérapie. Depuis un an, et ce deux à trois fois par semaine, elle le visionnait en boucle, alternant avec les téléfilms à l’eau de rose de l’après-midi et les talkshows pour se donner à penser que sa vie n’était pas aussi morose qu’il n’y paraissait et qu’il y avait bien pire ailleurs.
Béate d’admiration devant l’amitié qui unissait les deux femmes de la jaquette, elle se surprit à chercher dans sa mémoire à quand remontait sa dernière sortie avec une amie depuis leur départ de Barcelone. Quand était-elle sortie boire un verre ou même un café, faire du shopping ou aller au cinéma ? À vrai dire, elle n’en avait pas le moindre souvenir.
Après avoir allumé sa cigarette, elle inséra le disque dans le lecteur et alla se blottir sous la couverture molletonnée entreposée dans le panier en rotin à côté du canapé. Elle se pencha et souffla légèrement sur son café fumant avant d’en boire une gorgée. Elle connaissait les scènes et répliques par cœur, mais se laissa à nouveau embarquer par ce road trip entre filles.
Du bout des doigts, elle tira un mouchoir en papier de la boîte cartonnée posée sur la table et tamponna ses yeux, puis le garda en boule au creux de sa main.
Assises côte à côte dans la Cadillac, Thelma et Louise fonçaient vers la faille de San Andreas quand la porte d’entrée claqua brusquement et la fit tressauter.
Un courant d’air glacial parcourut tout son être.
— Arrête-moi ce navet !
« Et bonjour, ça t’écorcherait la bouche ? » pensa-t-elle.
— Tes chaussures, Karl !
Alix regarda les flaques de neige souillée qu’il avait laissées derrière lui.
Il se contenta de souffler et suspendit sa veste au portemanteau.
— J’ai fait le ménage, tu pourrais faire attention, gémit-elle.
— Eh bien, tu recommenceras demain. Je crois savoir que tu n’es pas débordée depuis trois ans, lâcha-t-il sans un regard.
En se dirigeant vers le canapé il lui signifia d’un simple hochement de tête de lui laisser la place. Sans broncher, elle s’exécuta et alla s’asseoir dans le fauteuil en cuir noir en fixant les taches brunes qui se répandaient sur le carrelage gris clair.
Il jeta ses chaussures aux pieds d’Alix et attrapa la télécommande.
— Non, n’arrête pas le film ! le supplia-t-elle.
— T’en as pas marre de regarder ces mièvreries depuis le temps ?
— C’est le meilleur moment, balbutia-t-elle.
— Tu m’étonnes ! Si seulement tu pouvais finir comme elles.
Ses yeux couleur de miel autrefois si pétillants avaient perdu de leur éclat.
— Au fond d’une falaise ? bredouilla-t-elle.
On dit que les yeux sont les fenêtres de l’âme. Elle tenta de capter son regard, mais sans succès.
— Affirmatif, lança-t-il en continuant à mâcher son chewing-gum comme un ruminant.
Habituée à ses constantes attaques depuis leur arrivée en Alsace, Alix ne réagissait plus vraiment, mais chaque jour elle faisait le même constat d’une tristesse affligeante.
— Tu as changé, Karl, depuis que tu as pris la direction de la menuiserie de ton père.
Karl balança la télécommande sur elle.
— Je travaille douze heures par jour ! Qu’est-ce que tu veux de plus ? Au lieu de me tuer à la tâche, tu voudrais peut-être que je te joue des sérénades sous la fenêtre ? se moqua-t-il. Ah non c’est vrai, j’oubliais, Madame n’écoute que du Chopin. Je te sors à mes dîners d’affaires, tu rencontres du beau monde, Alix. Gucci, Prada, Dior ; je crois avoir suffisamment investi pour remplir ta garde-robe et tout ce que tu trouves à faire, c’est m’accueillir en haillons quand je rentre le soir. Non mais regarde-toi ! T’as l’air de quoi avec tes vieilles guenilles sur le dos ?
Les yeux félins d’Alix restèrent placides. Elle encaissa, une fois de plus, en serrant son mouchoir au fond de sa poche. Ses ongles s’enfoncèrent dans la paume de sa main jusqu’à lui faire mal.
— Pourquoi me dénigres-tu autant, Karl ?
— Tu me fatigues avec tes questions.
— Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?
— Mériter une belle maison et le droit ne pas avoir à travailler ?
— L’interdiction de travailler, rectifia-t-elle.
Karl ignora ce dernier commentaire. Furieux d’avoir manqué la signature de son contrat, il ne l’écoutait déjà plus.
— Vanel n’a pas signé le contrat des escaliers du lotissement qu’il projette de construire. Dix-sept maisons, tu te rends compte de ce qui me passe sous le nez ?
— Oui.
— Qu’est-ce qu’il y a à manger ?
Alix se leva machinalement pour se diriger vers la cuisine flambant neuve.
Les éléments design en aluminium étaient impeccables. Pas une trace de doigts n’avait résisté à sa chiffonnette en microfibre.
Elle fit craquer une allumette au-dessus du piano de cuisson et plaça la casserole sur le feu. Elle avait passé du temps à éplucher le potimarron et les pommes de terre pour préparer la seule soupe que Karl aimait, pensant adoucir ses sautes d’humeur.
Il s’affala sur sa chaise en se tapotant le ventre.
— Tu ne manges pas ? lui demanda-t-il en la voyant dresser la table avec une seule assiette creuse et une unique cuillère à soupe.
— Tu m’as coupé l’appétit, répondit-elle sans relever la tête.
Karl bascula la chaise en arrière en passant sa main entre ses cheveux blonds mi-longs et la nargua.
— Remarque, ça ne te fera pas de mal, t’as pris une sacrée culotte de cheval dis donc ! C’est pour bientôt le saut de haies ? rit-il.
Alix resta de marbre.
Elle n’avait pas grossi, au contraire elle perdu du poids. Elle ressemblait à ses poupées russes aux joues colorées et au visage au teint de porcelaine couronné d’un carré clair qui recouvrait des cheveux autrefois bruns. Karl avait exigé d’elle qu’elle se les décolore pour pouvoir les teindre à sa convenance. Sa chevelure brune conjuguée à ses yeux de tigresse avait été jugée trop animale et provocante et s’était vue ainsi annihilée pour être recouverte d’un blond insipide beaucoup plus discret.
— Arrête.
Karl était amusé.
Elle serra les dents.
— Tu as raison, je ne suis pas juste, mais reconnais que c’est une chance que tu ne sois pas douée pour faire des enfants. Les vergetures, le ventre mou, le nombril qui se retrouve entre deux seins flétris qui tombent en gants de toilette desséchés, ça n’aurait pas été bien joli joli. Tu as échappé à tout ça de justesse, ma chérie.
Alix partit dans sa chambre sans un mot, tandis qu’il riait de plus belle.
— Tu as perdu ton sens de l’humour Alix, cria-t-il en la regardant s’en aller. Ce n’est pas bon pour ce que tu as !
Il dîna tranquillement et se servit deux énormes parts de kouglof qu’il enfourna goulûment. Puis il fuma deux cigarettes d’affilée en regardant le journal télévisé.
Lorsqu’il apparut dans l’encadrement de la porte de la chambre trois quarts d’heure plus tard, Alix était assise sur le bord du lit.
Penchée en avant, elle hoquetait en fixant la photo posée sur le chevet de Karl.
Dans la pénombre, il devina la courbe de ses épaules secouées par les sanglots. Il avança d’un pas nonchalant, puis s’arrêta à un mètre d’elle et la contempla avant de s’asseoir à ses côtés.
La pression de son index sous son menton la força à relever la tête. Il approcha alors sa bouche de son oreille.
— J’aime te voir comme ça, murmura-t-il.
À la lueur du faible faisceau de lumière qui lui parvenait depuis le couloir de la mezzanine, Alix découvrit la terrifiante noirceur qui luisait dans les yeux bleus de l’homme qu’elle avait tant aimé.
Vêtue d’un épais jogging noir et d’un pull en laine grise trop grand pour elle, sur lequel retombaient des boucles blondes vénitiennes revêches, Mandy se leva de son tabouret pour se poster à la fenêtre quand les cloches de seize heures se mirent à sonner. Ce carillonnement lui rappelait son enfance à Saint-Malo lorsque ses parents habitaient encore à côté de la Cathédrale Saint-Vincent.
Il faisait un froid glacial en cette fin janvier. L’air s’infiltrait dans les boiseries et la faisait greloter. À travers la vitre gelée, elle appréciait le superbe panorama sur le Sacré-Cœur de Montmartre. Le ciel était dépourvu de nuages et la perspective sur la Basilique légèrement enneigée était à en couper le souffle. C’était une de ces journées claires et lumineuses comme on en voit parfois dans la capitale en hiver. Le vent soufflait fort et secouait les branches du platane enraciné en bas de l’immeuble dont le crépi comptait de multiples fêlures. Malgré le grand ciel bleu, la ruelle était quasiment déserte, les pavés silencieux et verglacés décourageaient les passants les plus téméraires.
Elle retourna s’asseoir sur son tabouret vissé au plancher et poursuivit le portrait du clown sur lequel elle travaillait depuis cinq heures du matin. Elle y avait pensé toute la nuit et, ne trouvant pas le sommeil, s’était finalement levée aux aurores pour donner vie à ce visage qu’elle avait projeté dans son esprit avec une incroyable précision.
Au cours de ces deux dernières années, Mandy avait pris l’habitude d’organiser des vernissages intimistes dans son appartement parisien sous les toits. Chacun de ses amis venait accompagné d’un invité de son choix pour faire connaître ses œuvres, les acheter ou lui permettre d’enrichir son carnet d’adresses. La vente de ses tableaux lui avait permis d’arrondir grassement ses fins de mois. Mais depuis six mois, elle n’arrosait plus tout ce beau monde sans compter ; les flûtes de champagne avaient été remplacées par des gobelets en plastique, les petits canapés par de simples chips. Et force était de constater que le rationnement n’était pas au goût de tous. C’est ainsi que les petites sauteries s’en étaient vues espacées.
Le père de Mandy rencontrait des difficultés depuis l’été et n’avait plus les moyens de payer le loyer de sa fille comme il le lui avait promis. Elle avait dû piocher dans ses économies, mais son compte en banque ne bénéficiait pas de ressources indéfiniment disponibles. L’automne s’était déroulé sans encombre mais le passage à l’hiver avait été plus chaotique. Elle avait réussi à vivoter en vendant quelques peintures dans les ruelles touristiques de la capitale, mais, depuis les grands froids, elle faisait chou blanc. Elle ne mangeait plus à sa faim et maigrissait à vue d’œil.
Elle n’avait pas voulu baisser les bras si vite, la peinture, c’était toute sa vie. Sa passion, son maître, son tyran. Elle savait combien les plus talentueux de ce monde n’avaient pu échapper à cette même misère pour se vouer corps et âme à leur passion. « Désormais sans famille, sans amis, ce que je veux avant tout c’est fuir Paris qui est un désert pour l’homme pauvre ». Elle avait un jour lu cette citation de Paul Gauguin dans une revue littéraire sans vraiment en comprendre le sens profond. À présent, cette phrase prenait tout son sens, la vie y était beaucoup trop chère. Mais qu’allait-elle devenir hors de la capitale si elle plaquait tout ? Il était déjà difficile d’être artiste à Paris, alors penser vivre de son art en province lui semblait être du suicide à l’état pur.
Elle releva la tête de sa peinture et se tourna vers la Basilique en se rappelant au doux souvenir de ses quinze ans et de sa révélation artistique au musée Guggenheim à Bilbao.
Émerveillée par La persistance de la mémoire de Dali, connue du grand public sous le nom des Montres molles, elle avait eu un véritable coup de foudre pour le peintre espagnol. Submergée par la beauté du tableau, le bloc de glace qui lui gelait le cœur depuis ses treize ans avait fondu sous de chaudes larmes.
Un peu surpris par ce soudain excès d’émotivité, son père lui avait tendu un mouchoir en papier.
— Tout va bien ma chérie ?
Mandy souriait tout en pleurant de joie.
— Je ne sais pas ce qui m’arrive, papa.
— C’est cette peinture qui t’émeut ?
Mandy avait hoché la tête.
— Reste ici ma puce, je reviens.
Heureux de la voir enfin s’ouvrir au monde, Paul avait foncé vers la boutique du Musée et dévalisé le rayonnage qui contenait tous les ouvrages du peintre aux célèbres bacchantes.
À leur retour d’Espagne, il avait écumé les magasins du centre-ville et débusqué tout le matériel qui lui permettrait de laisser parler sa créativité : un chevalet, une palette, un fusain, des toiles et toutes sortes de peintures. De la gouache, de l’aquarelle et des pinceaux de toutes tailles. Mandy avait apprécié la surprise, mais avait en premier lieu commencé à réaliser des croquis au crayon à papier. Au bout de trois mois, elle s’essayait à la peinture abstraite, mais le résultat l’avait laissée perplexe. Avec les natures mortes a contrario, elle avait appris à jouer avec les nuances de couleurs, les reflets, les volumes et le relief. Puis, elle avait débuté les cours particuliers et, au vu de sa motivation et de son talent, avait intégré les Beaux-Arts à sa majorité.
— C’est à Paris que tout se joue si je veux avoir une chance de percer un jour, avait-elle expliqué à son père.
— Je sais, ma fille. Je m’attendais à ce que tu m’en parles à un moment donné. D’ailleurs, j’ai déjà réfléchi à cette éventualité et je suis prêt à te payer ton loyer pour t’aider à démarrer dans ta vie d’artiste, comme ça tu n’auras pas à trop te préoccuper des questions financières. Voilà, j’attendais que tu décroches ton diplôme pour te l’annoncer.
Mandy, si peu démonstrative d'ordinaire, avait explosé de joie et lui avait sauté au cou, manquant de lui briser une vertèbre.
— Merci, t’es le meilleur !
Depuis le départ de sa femme, Paul était prêt à tout pour rendre sa fille heureuse. Il se sentait coupable, alors que la responsabilité ne lui incombait pas directement, sa femme l’avait quitté pour son professeur de tango argentin et son coup de reins particulièrement sanguin. Paul avait eu tout le loisir d’apprécier le spectacle un soir d’été où la brillante idée de venir la voir danser avait germé.
À Paris, Mandy s’appliquait à affiner les pourtours du nœud papillon de Monsieur Loyal quand un coup de sonnette retentit.
« Quel con ! J’ai failli ruiner mon tableau ! »
Elle se leva, contrariée. Son pinceau en poils de soie à la main imbibé de bleu, un chiffon blanc tacheté maintenu en dessous, empêchant la gouache de goutter sur le plancher, elle se dirigea vers la porte en continuant à jurer comme un charretier.
Elle n’attendait pas de visite et ne voyait plus personne depuis que son père lui avait coupé les vivres. Ses « amis » bobos des Buttes-Chaumont s’étaient volatilisés depuis des mois et son dernier petit ami en date, Antoine, avait profité de l’appel d’air pour mettre les voiles à son tour. Ce n’était pas une malheureuse coïncidence, mais bel et bien une relation de cause à effet.
Mandy dévisagea l’inconnu à travers le judas de la porte. Avec son costume impeccable et sa cravate trop bien ajustée, il éveilla des soupçons. Le visage fermé, l’air hautain, il appuya une seconde fois sur la sonnette.
« Huissier de justice, veuillez ouvrir Madame ».
Les poils de ses bras se dressèrent, le feu gagna ses joues parsemées de délicates taches de rousseur. Elle courut à son placard et en sortit un énorme sac à dos de randonneur. Elle ramassa quelques vêtements et affaires de toilette. Au troisième coup de sonnette, elle fourra ses derniers effets personnels à l’intérieur, enfila sa parka, rassembla ses peintures en rouleaux, mais dut se résoudre à abandonner la toile du clown avant de sauter par-dessus la fenêtre de sa chambre. Elle posa les pieds sur le toit en ardoise, descendit le long de la gouttière et rejoignit l’arrière-cour de l’immeuble. Son baluchon sur le dos, elle courut jusqu’à la bouche de métro des Buttes-Chaumont.
Elle était morte de trouille. Pour la première fois de sa vie elle se retrouvait à la rue sans savoir où aller.
Ressaisis-toi, Mandy. Ne laisse pas l’angoisse te mettre sens dessus dessous.
Cachée dans l’artère souterraine à l’odeur d’albumine, elle décida d’étaler ses quelques toiles à même le sol à une dizaine de mètres de la rame et n’entendit pas venir le vendeur de montres qui se posta devant elle.
— Vous avez fait tomber quelque chose, Mam’selle.
Elle releva la tête étonnée.
Le visage de l’étranger ne lui était pas inconnu, elle était presque certaine de l’avoir déjà vu ici au début de l’hiver, quand elle avait commencé à exposer dans sa galerie de fortune.
Dans cet univers hostile, l’agressivité fut sa seule réponse.
— Quoi ?
— Votre sourire.
Un regard dédaigneux accompagné d’un haussement d’épaules et elle se remit au travail.
— On me l’avait jamais faite celle-là, dit-elle en continuant à disposer ses œuvres à terre.
— Alors, ça se vend bien vos gribouillis ?
— Comme des petits pains. Mon talent dépasse les frontières, si tu veux tout savoir, c’est d’ailleurs pour ça que j’ai arrêté d’exposer dans les musées, il faut savoir faire place neuve aux nouveaux talents.
L’Africain sourit.
— Jereko, enchanté, dit-il en inclinant la visière de sa casquette américaine blanche marquée d’un énorme cinq bleu.
— Mandy, répondit-elle froidement.
— On se connaît, pas vrai ?
— Possible.
— T’es pas le genre de filles à sourire, mais t’as l’air sympa.
Elle repositionna la dernière toile afin de l’aligner aux autres et lui lança un regard en biais, hermétique à ses vaines tentatives d’approche.
Ses compliments ricochaient sur sa carapace comme autant de galets qui ne parviennent pas à rentrer en contact avec l’élément convoité.
— On se tutoie maintenant ?
Il leva les mains au ciel, amusé.
— Très bien, je n’insiste pas, je n’ai pas envie de me faire frapper !
Il jeta un coup d’œil discret à son sac à dos et regarda la rebelle se débattre avec la vie. Il n’attendait pas de confidence, mais cette fille traînait une bien trop triste solitude pour ne pas être dans le besoin affectif ou matériel, peut-être même les deux.
— C’est une sale journée, lâcha-t-elle sans plus de détails.
— C’est ma dernière soirée à Paris, répondit-il. Demain je pars pour Marseille, j’ai un business avec mon cousin. Si ça t’intéresse, je peux te laisser mon squat.
Mandy fit mine de ne pas avoir entendu.
— J’ai quelques affaires à récupérer là-bas, reprit-il, je peux te montrer le chemin si tu veux, il n’y a personne d’autre.
Étrangement, il lui inspirait confiance, il l’attirait même. Elle n’aurait su dire si c’étaient les contours de sa bouche charnue, l’odeur de sa peau épicée ou le chaloupé de ses hanches lorsqu’il mettait un pied l’un devant l’autre qui l’invitaient à la sensualité, mais elle était sous le charme malgré elle.
Tout compte fait, elle décida de le suivre quand le jour commença à décliner. Un peu effrayée mais pas mécontente de savoir qu’elle avait un endroit où dormir à la nuit tombée, elle se mit en route aux côtés de Jereko.
À la sortie de la bouche de métro, d’innombrables klaxons retentissaient sur le boulevard. Des coupures de journaux et de petits papiers blancs voltigeaient dans les airs entre les immeubles haussmanniens et la fumée des gaz d’échappement. Une lumière ocre teintait le ciel de volutes bleutées surréalistes qui filaient au loin comme un film passé en accéléré.
Une rafale de vent lui fit perdre l’équilibre. Dans sa chute, une des toiles glissa entre ses doigts et s’envola vers une poubelle métallique.
— Non, pas ça ! hurla-t-elle.
Une seconde bourrasque la fit vaciller. La toile se dégagea et finit sa course autour d’un lampadaire où elle s’entortilla avant de se déchirer.
Mandy s’effondra de douleur. Jereko s’accroupit et posa sa main sur son épaule.
— Viens, ce n’est rien.
— Tu ne comprends pas ! Ce tableau, c’est toute ma vie.
Cette peinture était sa plus belle réussite.
Un portrait de sa mère.
— Quand on est à terre, il faut se relever.
— C’est quoi ça ? Un proverbe africain débile ? lui jeta-t-elle à la figure avec mépris.
Mais Jereko ne releva pas.
— Allez viens, on n’est pas très loin.
Il lui tendit une main qu’elle saisit timidement.
Il habitait un grenier mansardé à la propreté toute relative. Le velours marron du canapé défraîchi à l’assise affaissée donnait sur un hublot condamné avec une vue imprenable sur la Seine et les toits parisiens. Jereko lui avait expliqué qu’il avait tiré la terre pour l’électricité et déniché un poêle à pétrole dans une brocante.
— Tu veux un café pour te réchauffer ?
D’un mouvement brusque, presque masculin, elle dégagea ses cheveux roux en pagaille de ses yeux.
— Oui, s’il te plaît.
Assis côte à côte dans le canapé, ils échangeaient très peu.
Le poêle chauffait mal, Mandy était frigorifiée et comme Jereko avait le sens de l’hospitalité, il l’invita intuitivement à un massage. D’abord un shiatsu, un japonais qui glissait une demi-heure plus tard vers un californien, il lui fit ainsi faire le tour complet de la planète en terminant par un thaï, le body-body pratiqué dans les quartiers chauds de Bangkok. Sous les caresses sensuelles de Jereko, Mandy s’endormit dans ses bras après lui avoir fait l’amour dans le silence le plus complet.
Au petit matin, Jereko s’était envolé sans un mot.
Depuis trois semaines, Mandy déambulait dans ce grenier lugubre où une insoutenable odeur de renfermé sévissait. Elle avait le dos en miettes à dormir sur ce fichu matelas tout juste plus épais qu’une paillasse pour chien. Le dos cambré, les mains posées sur ses reins endoloris, elle traîna les pieds jusqu’au garde-manger et grimaça lorsqu’elle l’ouvrit.
Une boîte de cassoulet et une soupe chinoise se battaient en duel entre deux noix de pécan et quelques miettes éparses qui lui rappelaient le passage d’une brioche tressée dont elle avait vomi la mie moisie deux jours plus tôt. Elle avait vendu ses dernières peintures pour une bouchée de pain afin de se payer ces quelques maigres repas et à présent elle était à sec.
Depuis six mois, la vie lui envoyait des signaux d’une clarté absolue. Pourtant, à chaque fois, elle les avait chassés du revers de la main, persuadée qu’elle saurait surmonter cette mauvaise passe. Mais il fallait se rendre à l’évidence. Peu importe l’étendue de son talent, sans argent et sans papa, elle était logée à la même enseigne que la plupart des peintres de Paris : la précarité et l’insalubrité pour compagnes. Tout ce temps elle s’était bercée de douces illusions et l’affreux gargouillis qui se fit entendre au creux de son estomac la ramena à la dure réalité.
Elle rassembla ses vêtements et quitta l’antre de Jereko.
Le cœur meurtri, Alix s’endormit en essayant de se rappeler de beaux souvenirs. Ses pensées la ramenèrent à l’été de ses vingt ans sur les côtes bretonnes.
Adrien, son meilleur ami qu’elle avait rencontré dans le cabinet dentaire où elle travaillait comme secrétaire médicale, venait d’ouvrir une boutique de prêt-à-porter dans la rue commerciale la plus fréquentée de Saint-Malo. Il avait servi des cocktails au Queen pendant deux ans, une boîte de nuit tendance, pour pouvoir monter ce projet jusqu’au jour où une banque l’avait suivi pour l’aider à créer son entreprise. Après avoir distribué des centaines de flyers et reçu, pour son ouverture en nocturne dans son magasin rue Saint-Vincent, proches et autres clients potentiels, il avait décidé d’organiser un week-end à bord du voilier de son père avec ses plus proches amis.
Jacques avait accepté l’escapade en mer sans hésitation. Revenu cinquième de la dernière Route du Rhum, il passait ses journées à lustrer son bateau quand il ne vidait pas une bouteille de rhum coco au souvenir de la Guadeloupe, les yeux rivés vers l’océan. Chaque jour, il revivait sa fantastique traversée en solitaire dont sa femme ne supportait plus le glorieux récit. Adrien lui avait demandé de les emmener à plus de cent cinquante milles marins pour faire plaisir à Alix qui avait toujours rêvé de se rendre aux falaises d’Étretat.
Le rideau de pluie s’était retiré depuis un quart d’heure et déjà le soleil embrasait les murailles malouines de la Côte d’Émeraude. Accoudé au parapet en acier, pull noir ras du corps, jean moulant délavé, et montre Hermès or et argent au poignet, Adrien attendait le reste de ses amis en regardant les vagues se briser sur le fort.
Sa posture évoquait une splendeur saisissante.
— Tu es à l’image de ce fort, tu crées l’agitation autour de toi, mais résistes à tous les courants, aussi solide que ce roc.
Il tira longuement sur sa cigarette avant d’en expirer les volutes sans un regard.
— Je ne te connaissais pas une âme si poétique.
— Pour un littéraire, linguiste de surcroît, je pensais qu’une traduction ne te serait pas utile. Tu es un aimant à filles, c’est ce que j’essaie de te dire !
Mais il resta impassible.
— Je ne te suis pas.
Le rire d’Alix fut retentissant.
— Monsieur aime se faire flatter, ben voyons. Comme je suis prête à te concéder ce petit plaisir, se moqua-t-elle gentiment, je veux bien te faire l’inventaire de ce qui t’est agréable à l’oreille.
Le visage d’Adrien s’éclaira d’un sublime sourire.
— Je t’écoute, ma belle Alix.
— Ton regard ténébreux, tes airs mystérieux, tu sais très bien de quoi je parle, tu cultives un truc mystique et entretiens une classe folle à tel point que j’ai parfois même l’impression d’être habillée comme un sac à côté de toi.
Le port de tête d’Adrien était élégant, semblable à la proue d’un luxueux navire. Grand, brun, le teint hâlé, une ligne impeccable et une générosité musculaire faisait de lui le stéréotype du mannequin. D’une légère pulsion du pouce sur le filtre, il fit tomber sa cendre dans la mer, puis jaugea Alix avant de laisser tomber le couperet.
— Tu sais quels sont les accessoires qui manquent à ton complet ?
— Non.
La réponse ne se fit pas attendre.
— Deux ficelles en plastique assez rigides pour refermer le sac poubelle d’un coup sec !
Une effusion d’éclats de rire éclata sur le bateau.
— Merci de la comparaison flatteuse, rit-elle en reprenant son souffle. Cette fichue robe m’a quand même coûté soixante-dix euros.
Adrien posa sa main sur son avant-bras et se tourna à peine pour la regarder fixement.
— Alix, souffla-t-il, je t’ai déjà dit de m’appeler pour faire ton shopping. Tes mariages sont atroces, dit-il en secouant la main pour jouer l’efféminé qu’il n’était pas. Tes Dock Martins rouges, Grand Dieu, elles s’accordent à ta robe de soirée aussi bien que des mocassins à un survêtement ! Mais je dois avouer que ton décolleté laisse rêveur et tes yeux de petite abeille prête à butiner sont un délice.
Les seins d’Alix ressemblaient à deux pommes parfaitement calibrées qui ne demandaient qu’à être croquées.
Elle regonfla la poitrine et le regarda de haut.
— Qu’est-ce que tu peux être sexy quand tu parles chiffons! Je me demande ce que tu n’aimes pas chez les femmes, tu nous ressembles tellement.
Il s’était déjà détourné et regardait les allées et venues du port.
— Je les aime trop pour leur faire ça.
Alix éclata de rire.
— Je crois que tu idéalises un peu trop l’icône maternelle. Désolée de te décevoir mais, avec tout le respect que je dois à ta mère, ce n’est pas la Vierge Marie. Elle n’est pas tombée enceinte par l’opération du Saint-Esprit.
Il ferma les yeux comme pour chasser cette horrible image de ses pensées.
— Hors de moi cette vision de ma mère en train de...
Le rire franc d’Alix dévoila d’irrésistibles pommettes.
— Pas plus que deux hommes à mon goût. Tu n’es pourtant pas le roi de la boîte à outils, alors j’aimerais bien comprendre. Toi qui es le raffinement à l’état pur, dis-moi ce qui peut bien t’attirer chez les torses velus ? La sueur du bricoleur ou son aptitude à manier le tournevis coincé dans sa poche ?
Adrien releva ses lunettes de soleil avec une langueur déroutante.
— Tu demanderais à un borgne pourquoi il ne se sert pas de ses deux yeux, Alix ?
Elle réfléchit un instant.
— Ta question est stupide !
— C’est une évidence.
Elle soupira et plia devant l’argument indiscutable.
— Esprit de femme dans un corps d’homme, réfléchit-elle à voix haute. Quel gâchis que la gente féminine ne puisse pas en profiter.
— Ça se mérite !
— Au fait, rappelle-moi à quand le coming out ? le nargua-t-elle en jouant avec une mèche de cheveux. C’est bien ce que je pensais.
Adrien lui rebattit les oreilles avec son frère aîné qui avait déjà viré à bâbord deux ans plus tôt, ses parents n’avaient toujours pas accusé le coup. Il ne se voyait pas leur annoncer que leur fils cadet n’était pas non plus resté à tribord. Et tant qu’il ne leur avait pas annoncé la nouvelle, il préférait n’en parler à personne et lui demandait de continuer à garder le silence.
Son téléphone se mit à vibrer. Il regarda l’écran et lut le message.
— C’est Nathan. Leur train vient d’arriver, ils sont en route. Ils seront là d’une minute à l’autre. Tiens, ce ne serait pas Punky Brewster que je vois arriver sur le port ?
En apercevant son amie, Alix laissa échapper un cri de joie aigu. Elle agita la main comme une adolescente hystérique, mais Mandy releva la capuche de son coupe-vent et la snoba en baissant la tête.
Mandy n’était pas aussi pulpeuse qu’Alix. Plus sèche, plus directe, elle ne s’encombrait pas de maquillage. Ses airs de garçon manqué ne lui enlevaient rien de sa beauté naturelle. Ses cheveux flamboyants coupés en un dégradé mi-long ondulaient légèrement sur une tenue baba cool. Son sourire carnassier était désarmant, mais son visage pouvait se fermer en un éclair lorsque ses yeux clairs tempêtaient. Depuis le départ de sa mère, elle s’était repliée derrière les remparts d’une forteresse imaginaire, une carapace en bouclier pour se protéger du mal qui la rongeait pourtant de l’intérieur. Mais Alix connaissait ses failles par cœur. Elle savait comment se glisser entre les fissures de sa muraille pour la faire parler.
Le vent en poupe, Mandy monta sur la passerelle dans sa robe seventies orange à fleurs jaunes et vertes.
— Sympa ta tapisserie ! T’es un peu en retard pour Mardi Gras, la taquina Adrien.
Alix lui mit un coup de coude, mais Mandy ignora la raillerie, trop occupée à admirer les boiseries en acajou du voilier.
Une main sur le front, la tête en arrière, elle contemplait les immenses voiles.
— Somptueux, Monsieur Breder.
