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Sarah, jeune fille juive intellectuelle, vit dans une famille peu pratiquante avec son père architecte, sa mère, son frère aîné et sa jeune sœur. Dans Paris occupé, Sarah est confrontée aux lois iniques promulguées par les vainqueurs. Elle échappe de peu à la rafle qui envoie ses parents en Allemagne, réussit à survivre à l’aide de faux papiers en s’engageant chez les Lamiral, des collaborateurs, comme femme de ménage sous la houlette de la sévère madame Paulette. Celle-ci se révèlera une complice et alliée, impliquée dans un réseau de résistance. Confondues par un témoin, les femmes seront envoyées en camp de concentration. Là elles feront la connaissance de prisonnières en butte à la barbarie des Allemands et kapos, Mariska la tzigane, la jeune Maya qu’elles aideront à accoucher de Délia. La solution finale s’abattra sur elles : Sarah gazée, Délia morte de froid, Paulette ne survivra pas à la marche de la mort. Seule restera Maya, déboussolée, marquée par les sévices endurés au camp.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Simone Dézavelle a fait une carrière d’enseignante spécialisée dans l’enfance en difficulté. Poète, aquarelliste pastelliste, conteuse et auteur d’une quinzaine de publications, elle est aussi Présidente de l’Académie Léon Tonnelier (auteurs et artistes), membre du Comité de lecture de l’Association Plumes à Connaître (conseils aux auteurs), et de diverses autres associations d’art, littérature et de protection de la nature.
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Seitenzahl: 289
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Du même auteur
En préambule
Préface
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Du même auteur
Pour enfants :
Contes :
Contes à partager, coécrit avec I. Génin-Moine et F.-A. Ruolz
Poèmes :
Enfantillages (épuisé)
Gamineries
Albums :
Sais-tu où vivent les fées ? Aquarelles
Pour adultes :
Poèmes :
Imperceptible
Sentinelle
Ah, le vent !
Fables peu affables et autres petits poèmes discourtois
Partage poèmes
Nouvelles :
La Haute Mer
Romans :
Le parapluie noir
Ésotérisme :
Cherche ta lumière, de l’Essence à l’infini, Éditions l’Échelle de cristal
Cherche ta lumière, Enfants d’un même amour
Aux bornes du mystère, témoignages
Témoignages :
Henriette Chary-Dézavelle, souvenirs de jeunesse 1923-1946
En préambule
Révoltée lorsque je constate maintes nombreuses injustices, je m’insurge depuis toujours contre tout ce qui méprise et avilit l’individu en ses aspirations légitimes, en son droit à la liberté, à la différence : qu’il s’agisse de ces monstruosités que furent les manipulations des esprits durant la seconde guerre mondiale, mais aussi contre les violences faites aux femmes, aux noirs, aux étrangers, aux handicapés et minorités quelles qu’elles soient, qui perdurent encore partout dans le monde !
Mon métier d’enseignante, en charge des publics en grande difficulté sociale et scolaire, m’a toujours prédisposée à traiter ces thèmes avec force et bienveillance.
Mon but avec cet ouvrage est de faire connaître aux grands adolescents et aux adultes qui n’ont pas connu cette époque la manière insidieuse dont les esprits ont été abusés, comment le piège s’est refermé sur de simples citoyens qui n’avaient rien à se reprocher. Des lois iniques, propagées jusque par le gouvernement de notre pays soumis à l’occupant, sont venues piéger les Juifs ainsi que maintes autres catégories de Français jugés monstrueusement inférieurs en leur volant chaque fois un peu plus de leur liberté, de leur dignité et ce jusqu’à l’horreur…
Simone Dézavelle
Préface
« Dieu est-il mort à Auschwitz ? ». Voilà la terrible question que pose Elie Wiesel dans « La nuit ». C’est aussi l’interrogation qui nous explose dans l’âme, le cœur au bord des larmes, à la lecture du si beau, si poignant, si fort livre de Simone Dézavelle.
Oui, Dieu était-il à Auschwitz quand Marie-Claude Vaillant-Couturier, témoignant au procès de Nuremberg d’une voix glaciale et déshumanisée, comme une ultime volonté de résilience, racontait l’horreur du calvaire de ces mères voyant leurs enfants jetés vivants dans des brasiers ?
Dieu était-il à Auschwitz quand Janusz Korczak, ce grand pédiatre, accompagna des orphelins jusqu’à l’antichambre de l’enfer, les chambres à gaz, et mourut avec les enfants de son établissement dont il avait la sainte garde ?
Où était Dieu lorsque les dernières maisons du ghetto de Varsovie s’effondrèrent et que la poignée de juifs dont la seule dignité avait été de mourir les armes à la main, furent exécutés pour avoir osé défier avec des armes bricolées, des cocktails Molotov et des frondes les Panzers de la toute-puissante SS de ce Reich de mille ans ?
Dieu se cachait-il dans les fosses de Babi Yar, dans les baraquements de Ravensbrück, dans le froid de Sobibor et dans le dernier pogrom polonais de Kielce en 1946 ?
Dieu avait-il abandonné ceux qui pour survivre, égarèrent le sens du mot humanité et se comportèrent avec le plus violent et le plus terrible manque d’empathie ?
Et où étais-tu, toi le Dieu de miséricorde, quand ces vieillards, dont une petite femme qui s’appelait Rosza, furent arrêtés puis transférés au Vel D’Hiv ?
Enfin, Dieu accompagnait-il les derniers pas de mon grand-père, triste corps affamé et meurtri, tatoué d’infamie, quand il tomba quelque part entre Auschwitz et Buchenwald en Mars 1945 ?
Dieu a-t-il abandonné le peuple élu en laissant la Shoah exterminer autant d’innocents dont le seul crime fut d’être juif ?
Et aujourd’hui, Dieu contemple-t-il d’un œil cynique et goguenard l’oubli, l’indifférence, le doute et même le négationnisme ?
Ces 6 millions de morts ont-ils uniquement été sacrifiés juste pour devenir quelques lignes d’un pauvre livre d’histoire dont on hésite à enseigner la vérité ?
Pourtant, le cri de détresse de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants devrait vibrer comme une lugubre litanie : jamais, l’Histoire n’oublie les drames. Les braises ne demandent qu’à se raviver. Ce sont les hommes qui oublient et qui soufflent sournoisement pour rallumer les feux des autodafés.
Les derniers survivants vont mourir. Leur silence ouvrira désespérément les portes d’un inculte désintéressement gêné. Voire agacé. Les cendres des crématoires disparaîtront à jamais, éparpillées, abandonnées dans le puits sans fond du renoncement des hommes.
Alors, que faire ? Comment agir ? Que doivent faire les hommes de bien ? Renoncer ? Non ! Témoigner. Écrire. Transmettre. C’est ce formidable travail de mémoire auquel vient de se livrer, telle une Juste, Simone Dézavelle.
Cet « Aller simple vers l’oubli » est tout compte fait un voyage vers la transmission, la lumière et la vérité.
Merci à vous Simone, d’avoir pris le temps de nous raconter ce nécessaire et insupportable héritage. Ces histoires d’hommes et de femmes qui terminèrent leur douloureux périple dans l’oubli des crématoires.
Oui, Dieu est certainement mort à Auschwitz. Il ne pourra jamais s’amuser et partager les blagues de ces trois vieux Juifs qui riaient tellement fort se souvenant des camps, parce que justement, il n’était pas là.
Même si Dieu s’est détourné des hommes dans l’horreur absolue de la nuit et du brouillard, Simone Dézavelle nous montre que malgré tout, les hommes seront toujours plus forts que la mort parce qu’ils ne renonceront jamais. Ce n’est pas Dieu qui les portait dans la boue, la fange, le typhus, la vermine, l’humiliation, le froid, la haine. Non, ce n’était pas Dieu. Mais cet indicible espoir tellement éclatant dans les derniers couplets du chant des Marais.
« Mais un jour de notre vie
Le printemps refleurira
Liberté, liberté chérie,
Je dirai : tu es à moi.
Oh ! terre enfin libre,
Où nous pourrons revivre, Aimer ! »
Merci Simone de m’aider, de nous aider à ne jamais oublier.
Chapitre 1
Ouf, nous voilà presque arrivés à destination…
Les rues de Paris ne sont pas sûres, loin s’en faut ! Avec cette omniprésence des troupes allemandes, je ne me sens pas tranquille. Peut-être aurait-il mieux valu fixer notre rendez-vous ailleurs qu’en pleine ville ?
Je répète mentalement les coordonnées qu’on m’a données, pour ne pas les oublier : notre contact, qui nous attend ce jeudi, nous avait bien expliqué de ne pas garder sur nous cette adresse sur le moindre papier : en cas d’arrestation, sa découverte pourrait faire tomber un camarade, et même tout un réseau… J’espère trouver rapidement Léopold, ce résistant qui doit nous héberger quelques jours avant de nous trouver un passeur pour gagner la zone libre. En tant que représentant en semences agricoles, ce vieil homme a parcouru la campagne et connaît beaucoup de monde. Il saura nous aiguiller dans la bonne direction, vers quelqu’un de loyal. J’ai confiance…
D’après le plan de Paris, ce contact n’habite pas très loin du square où nous venons de nous arrêter, le temps de souffler. On s’est assis sur un banc. Marc, épuisé et que la faim torture une fois de plus, insatiable comme toujours, a trouvé un reste de nourriture en fouillant dans une boîte à ordures. Il n’a pas craché dessus… Être obligés de jouer les mendigots alors que nous avons de l’argent ! C’est un comble !
Mais, sans cartes d’alimentation, impossible de nous faire servir dans un commerce, avec tous les risques que cela implique… Difficile de voler quelque chose ici, ce n’est pas comme à la campagne, dans les jardins où nous avons pu glaner quelques légumes, des carottes, des fraises, assez pour ne pas défaillir… Dans les cafés, à la rigueur, on s’est permis un Viandox, c’est au moins quelque chose de chaud, vaguement nourrissant, mais ça ne tient pas au corps ! Et chaque fois qu’on se trouve dans un établissement où l’on côtoie le public, j’appréhende de rencontrer des espions, de ces collabos qui surveillent pour faire tomber les résistants…
La vermine, ces collabos !
Vivement qu’on le trouve, ce Léopold ! Il a promis qu’il nous logerait et nous procurerait de quoi tenir quelques jours. Il se fournit au marché noir, c’est cher mais au moins on n’a pas besoin de montrer des papiers. Bien sûr, on n’y trouve pas de tout, et c’est interdit, mais ça va à condition de ne pas se faire prendre… Il paraît même que des Allemands se font parfois passer pour des vendeurs, juste pour piéger les acheteurs…
Quand il nous aura trouvé un bon passeur, Léopold, une fois qu’on sera arrivé de l’autre côté de la ligne de démarcation, sera débarrassé de nous. Et Marc et moi, nous n’aurons plus besoin de fuir sans cesse, de nous méfier de tout, nous pourrons enfin revivre en paix !
Mon ami, à côté de moi, n’a pas autant foi en notre sécurité que moi. Je lui répète chaque jour, depuis notre fuite de la division de Panzers où nous avions été affiliés en tant que mécanos, que nous sommes sur la bonne voie, que tout va bien se solutionner pour nous… Il n’en est pas convaincu, il tremble de peur… Pourtant, il était le premier partant pour cette désertion !
Je n’en pouvais plus, de porter cet uniforme allemand ! Mourir, en temps de guerre, c’est hélas une possibilité, mais dans la dignité : je n’aurais pas supporté de me battre contre des Français, et quant à périr en portant ce monstrueux uniforme…
Je n’ai pas réfléchi, quand j’ai reçu mon ordre de gagner leur bataillon, je me suis laissé emmener dans leurs rangs… Le village, comme toute la région, était sous domination allemande, nous ne pouvions pas échapper à l’enrôlement dans leur armée…
Si au moins j’avais eu la présence d’esprit de fuir, quand il en était encore temps… J’étais trop naïf, trop confiant ! Mes parents ne pensaient pas à mal en restant vivre là : ils se sentaient à l’abri dans leur maison, le village était calme, loin des grosses agglomérations. En plus, ils avaient des réserves, leur jardin, de quoi tenir si les jours devenaient difficiles… Pourtant, ils disposaient d’autres solutions : nous aurions pu aller nous réfugier en Meuse, il aurait suffi de conserver ce café qu’ils louaient là-bas au début du conflit, de l’autre côté de la frontière. De là, c’était simple de passer dans une région moins exposée, ou du moins de partir combattre dans un régiment français…
Mais là, une fois le piège refermé, nous sommes devenus déserteurs, du coup c’est la cour martiale qui nous attend si nous sommes arrêtés !
Et Marc qui meurt de trouille…
– Ernest, tu crois qu’on va réussir à passer ?
– T’inquiète ! On a déjà parcouru plus de la moitié de la France, au nez et à la barbe des Boches, tout va bien !
– Oui, mais ce coup-là, on a eu chaud ! J’ai cru qu’on ne leur échapperait pas…
– Je te crois, on s’en est tiré de justesse ! Encore un peu, sur le quai de la gare, on se faisait repérer par une des deux sentinelles, quand on a filé du wagon de marchandises… Une chance que ces types n’aient pas eu de chien, on n’aurait pas pu s’en tirer aussi facilement…
– Je croyais que ça serait plus simple de passer par Paris, qu’on se cacherait mieux au milieu de la foule, qu’on y serait anonymes, mais le plus dur est à venir ! On n’est pas sorti de l’auberge !
– Mais non, crois-moi, le pire est passé. D’ailleurs, personne ne nous a poursuivis quand on s’est caché près des voies, on n’a pas été repéré par les Boches. J’ai l’impression qu’ils ont filé après quelqu’un d’autre… Ce n’est pas à nous qu’ils en voulaient ! Ils doivent chercher des voleurs de fret…
– J’espère que tu as raison… Tu sais, depuis qu’on a déserté, c’est bizarre, je me sens à la fois enfin libre, mais c’est comme si quelque chose m’enchaînait encore à cette saloperie d’armée ! Je n’en pouvais plus, de porter l’uniforme des Teutons ! Et les ordres, on dirait qu’ils les aboient… Marre de tout ça !
– Je te crois ! Si au moins les parents avaient prévu le pire, il nous aurait suffi de filer avant même qu’on ait entendu parler de nous…
– On aurait pu rester planqué, en se cachant à Nondkeil, on ne risquait pas grand-chose. Qui est-ce qui nous aurait trahis ? C’est un tout petit patelin, c’est tous des copains, là-bas !
– Je me doute que ça aurait été plus facile, mais si le grand Mimile, le père du Paulin à qui tu as soufflé sa chérie, nous avait repérés, il n’aurait pas manqué de te dénoncer pour t’évincer ! C’est vrai que c’est un beau petit lot, la Charlotte ! Sacré veinard, va !
– Dès que la guerre sera finie, on a promis de se marier… Je tiendrai avec elle la direction du garage de son oncle. C’est un vieux garçon, il va bientôt prendre sa retraite et il attend qu’on soit enfin mariés pour nous léguer son commerce. À moi, les réparations, à elle la comptabilité… Après, plus de soucis, on fera une ribambelle de petiots pour transmettre le bien de famille. Et à nous la belle vie !
– J’espère bien que tu m’inviteras à la noce ! Mais en attendant, fini de rêver, on la cherche, cette rue de Lappe, et on va enfin pouvoir souffler ! Reste en arrière, planque-toi, pas la peine qu’on risque quelque chose tous les deux : je vais devant et je te siffle pour me rejoindre si la voie est libre…
Je respire à fond. Pour un peu, je me prendrais pour un Sioux sur le sentier de la guerre… Marc est en retrait. Pas la peine de me faire remarquer, je vais marcher avec décontraction, l’air de rien, tout en prenant toutes les précautions…
Un couple et son gamin apparaissent au coin de la rue. Je ne les avais pas entendus arriver, j’ai eu un sursaut en les voyant approcher ! Mais c’est bon, ça. Au moins, au milieu d’eux, je passe plus facilement inaperçu. Je les croise, leur fais un signe de tête, je me force à prendre l’air dégagé, à faire un sourire au môme, un pâlot qui a l’air de flotter dans sa culotte courte trop large pour lui, et j’arrive au coin de la rue. Un rapide coup d’œil… Rien à droite !
Merde ! Sur la gauche, deux Frisés, mitraillette au poing, qui contrôlent les papiers ! Demi-tour, en vitesse, sans quoi je suis frit !
Raté ! Ils m’ont vu ! C’est le galop derrière moi ! Pas d’endroit où me planquer ! J’espère que Marc a réagi, qu’il s’est mis à l’abri, je ne le vois plus… Je détale, j’y mets toute mon énergie !
Une rafale ! Bande de salauds ! Raté ! C’est pas passé loin, j’y ai échapp…
Chapitre 2
J’ai déposé la valise sur l’édredon du lit de fer. Allons, je dois rester calme, du calme ! Je m’oblige à respirer à fond. Il faut que j’arrive à me contrôler ! Malgré toute ma concentration, je ne parviens pas à empêcher mes mains de trembler. Il ne faut pas, surtout pas…
Doucement, Sarah, te voilà en sécurité maintenant, là ! Calme-toi !
Sarah… Sarah Grünfeld…
Non ! Je ne m’appelle plus Sarah. Mon nom est Marcelle. Marcelle Liégeois. Je ne dois pas l’oublier.
Marcelle Liégeois !
Née le jour de la saint Georges, le 23 avril 1919 à Compiègne, fille de Monique Lahalle et Fernand Liégeois, négociant en vins et spiritueux, décédé en 1931.
Marcelle Liégeois. Mon nom. Je dois le retenir par cœur. Être capable de le réciter d’une traite si on me le demande, même à l’improviste. Avec toute ma généalogie. Mon signe astrologique. Et même, la date de « mon baptême », en pouvant citer la paroisse, le nom du curé, de mes parrain et marraine… Surtout, ne pas hésiter. Jamais. Ne pas montrer de crainte, d’appréhension, rien qui pourrait faire douter de ma bonne foi…
Bonne foi ! Le terme, monstrueux, me révulse !
Je sors un à un les vêtements encore pliés. D’un geste appuyé, je les défroisse. Mes affaires ne sont pas restées longtemps dans cette valise. Je l’ai un peu éraflée, lorsque je suis passée au-dessus du mur, mais elle a supporté le choc. Pourvu que l’on ne me demande pas trop de précisions sur l’endroit d’où je viens, ni pourquoi j’en suis partie et quand : à force de questions précises, je risquerais d’en dire trop ou pas assez, de me couper, de me trahir. Tout est si dangereux ! Je me suis fait un film de ce que j’aurais pu vivre là-bas, j’ai intérêt à m’y tenir…
L’armoire en pitchpin de la chambre de bonne, de taille modeste, contient assez de cintres pour tout suspendre : je n’ai pas apporté grand-chose, rien que quelques-unes de mes affaires les plus ordinaires, les plus élimées aussi. Je suis censée avoir quitté une place de domestique, il s’agit que je reste crédible.
Là, dessous, ma paire de bas de soie… Je n’ai pas pu m’empêcher de les emporter. Je les caresse, comme s’il s’agissait d’un trésor. J’étais si fière de me les offrir… Je ne sais pas quand je pourrai les porter à nouveau. Quand je les contemple, je ressens comme un retour à mon ancienne maison, à mon ancienne vie : un vertige me saisit. Je les laisserai au fond de ma valise, pas question même que je les dépose dans l’armoire : un curieux pourrait les apercevoir en venant fouiner. La porte de ma chambre ne ferme pas à clé…
Je me suis aperçue avec inquiétude que sur les vêtements, là où j’avais décousu l’étoile, il restait encore la trace de quelques points. En voulant aller trop vite, j’ai négligé de retirer des fragments de fil. Oh, ils ne sont pas très gros, pas très visibles et peu nombreux, mais rien que cela pourrait me trahir si quelqu’un le remarquait. Je reprends, un à un, tous mes habits, avec application, à la pince à épiler, que plus rien ne soit discernable. Ce serait trop bête… Heureusement que je n’ai pas porté le signe trop longtemps, à peine un mois, sinon le tissu aurait risqué de se décolorer autour. Par chance, on ne perçoit rien.
Je me souviens encore de cet inspecteur qui était passé à la maison, après qu’il nous avait été fait obligation de porter l’étoile de David nous désignant comme juifs aux yeux de la population. Il avait sonné et quand mère est allée lui ouvrir, il l’a bousculée comme une quantité négligeable et s’est abattu littéralement sur nous tous comme sur des crapules ! Accompagné d’un policier, il était mandaté pour vérifier si nous avions bien cousu cette étoile sur chacun de nos vêtements… Il m’avait paru si suffisant, odieux même avec mes parents, comme s’il venait surveiller des contrevenants, alors que nous n’avions rien à nous reprocher ! Il a tout fouillé, nos armoires, comme s’il était chez lui. Après avoir vérifié chaque vêtement, il jetait par terre, au fur et à mesure, ce qu’il avait sorti des armoires, il a même pris un malin plaisir à marcher dessus… Ma petite sœur avait été tellement choquée par son comportement qu’elle n’avait pas pu dormir durant trois nuits, elle en avait fait d’épouvantables cauchemars…
Ma paire de chaussures dénote, elle, logiquement pour une personne modeste, une utilisation importante : elle a l’empeigne râpée, fatiguée, décolorée mais par chance elle reste encore confortable. J’avais fait renforcer les semelles de bois à l’aide de clous mais ils ne tiennent pas bien dans cette matière. Je n’ai pas pris mes chaussures aux semelles de liège, moins résistantes elles seraient difficiles à réparer. Je risque d’avoir beaucoup à marcher avec ces travaux domestiques que je devrai accomplir toute la journée… J’ai aussi emporté mes pantoufles, celles que je m’étais fabriquées en me servant d’un patron à l’aide de plusieurs épaisseurs de tissu. Je les avais cousues sur notre machine à pédale Singer. Je les porterai lorsque je reste dans ma chambre, cela préservera d’autant mes souliers. Ce sera mieux que de marcher pieds nus…
J’ai abandonné, à contrecœur, mes belles bottines neuves à la maison, avec mes chaussures en cuir à talons. Impossible de les apporter ici sans que quelqu’un s’y intéresse… Mes moyens ne sont pas censés me permettre ce genre d’achat ! On ne trouve plus guère aujourd’hui de modèles en cuir ou parfois juste avec quelques menus éléments décoratifs et encore ! Et rien que pour les exemplaires les plus chers. Étant donné l’état de mes finances, d’autant que nous n’avons plus droit qu’à une paire de souliers par an, je me demande comment je ferais pour m’en procurer aujourd’hui.
J’imagine que des listes doivent être tenues, pour vérifier que personne ne s’inscrive à deux places en tentant d’obtenir plus que son dû… En me présentant avec mes faux papiers, je crains le pire… J’espère qu’il n’y aura pas de contrôle trop rigoureux… Si c’était le cas, à la suite d’un recoupement, si quelqu’un parvenait à constater que je n’existe pas, qu’il me dénonce… Ou même, si on remarquait que je porte un modèle trop élégant, moi qui suis censée être d’une condition modeste, on pourrait considérer que j’aie pu voler ces souliers ! D’autres s’imagineraient, pourquoi pas, que je bénéficie des largesses d’un petit ami pour lequel j’aurais eu des bontés. Madame Paulette me l’a clairement laissé entendre, ici je dois avoir une conduite irréprochable ! Pas question de marivaudage !
Tiens, je me rends compte que voilà un mot à éviter, marivaudage : il sent trop son érudition… Je dois me concentrer, revoir ma manière de parler afin de rester dans la gamme de langage plus fruste, basique, que peut proférer une simple domestique… Quoique je puisse toujours arguer que le temps passé à faire la lecture à mon ancienne patronne aurait pu me permettre d’enrichir mon vocabulaire ! Mais même si cela pourrait paraître plausible à mes nouveaux employeurs, les autres personnes à leur service risquent de me trouver un brin trop prétentieuse…
La chambre dans les combles que l’on m’a assignée, petite mais convenable, va me permettre de souffler un peu : je ne dois prendre mon service auprès de madame que demain matin.
C’est madame Paulette qui m’a recrutée, elle gère la domesticité, elle passera me présenter aux autres. Je dois rencontrer en fin d’après-midi le personnel de maison pour préparer mon entrée en fonction, elle me précisera à ce moment mes futures attributions, puis ce sera tout pour aujourd’hui. Je suis tout à la fois impatiente et si anxieuse aussi… Si jamais l’un ou l’autre se doutait de quelque chose ! Pourtant, dans ce quartier éloigné, il y a peu de risques que quelqu’un m’ait déjà croisée. Par une ultime précaution, je n’ai répondu qu’à des propositions d’emploi situées loin de notre arrondissement.
J’aurais pu chercher une place dans un endroit plus lointain, plus campagnard, là je me serais sentie en sécurité. Mais j’aurais eu très peur que mon incompétence en ce qui concerne les travaux agricoles ne se remarque au premier coup d’œil… Si on me demandait d’effectuer quelque ouvrage de jardinage, d’entretien des animaux, d’aider aux travaux des champs, toutes ces tâches ordinaires pour qui vit à la campagne, je serais vite mise en défaut. Je n’aurais pas manqué d’attirer l’attention… Tout ce qui pourrait me faire suspecter doit être évité. Je ne sais pas comment j’aurais pu m’en tirer, si on m’avait demandé d’aller nettoyer une étable ou de traire les vaches… Ou même, rien que d’avoir à désherber un carré de jardin, je n’aurais pas su comment m’y prendre, je ne connais rien aux plantes indésirables. J’aurais même risqué d’arracher les bonnes… Je panique rien que d’y penser !
Mon incompétence, difficile à masquer, m’aurait attiré ne serait-ce qu’une grande méfiance, si ce n’est pire ! Je ne suis pas ignare, je connais quelques notions élémentaires de jardinage apprises avec mon père, quand il entretenait par plaisir un petit carré de légumes dans notre jardin. Je sais pincer les tomates mais rien d’autre. Je laissais mon père gérer tous ces travaux, je n’étais pas très attentive. Ce genre de choses ne m’intéressait pas…
Les coutumes de la bourgeoisie en ville me conviennent mieux. Il faudra juste que je prenne garde à baisser les yeux au lieu de redresser la tête, comme j’en ai l’habitude…
Tenir mon rang avec humilité, obéir ne me sera pas trop difficile : au pensionnat de jeunes filles, c’était la règle. Je savais m’y prêter plutôt bien, en faisant un minimum d’efforts, même si souvent je n’en pensais pas moins… La vie en collectivité, j’en ai eu l’habitude durant toutes ces années. Les réflexes que l’on m’a inculqués reviendront vite !
Les cabinets qui nous sont réservés, sur le palier, sont communs à toute la domesticité, ils se situent au même étage que nos chambres. Et dans la mienne, qui ne comporte pas de chauffage, sur un meuble de toilette, un broc et une cuvette devront suffire pour mes ablutions. C’est sommaire mais suffisant pour qui est capable de supporter un moment des choses aussi austères. Un robinet à l’étage nous permet de renouveler l’eau de notre cruche.
Je vais regretter le confort de notre maison, une des plus modernes du quartier : mon père, architecte en vue, passionné par son métier, par le modernisme, mettait un point d’honneur à la doter de tout ce qui se faisait de mieux, de plus récent. Il s’intéressait à toutes les nouveautés, qu’il s’agisse de matériaux, de systèmes de chauffage ou de mécanismes judicieux qui permettaient d’améliorer le quotidien. Il tenait à les expérimenter pour en connaître toutes les particularités avant de les proposer à ses clients. Ainsi, nous en avions toujours la primeur ! Je prenais tellement de plaisir lors de ma toilette à me prélasser dans notre baignoire, chaque fois que je le pouvais, dans des volutes d’eau tiède…
Mais tout cela est bien fini.
Peut-être, un jour, plus tard…
On peut toujours rêver ! Et cela fait même du bien !
Chapitre 3
Ce matin déjà, dans le tram, j’ai senti la panique me submerger lorsque deux types vêtus d’un imperméable sont montés. D’une voix cassante, ils ont intimé l’ordre à chaque voyageur de présenter ses papiers. L’un d’eux avait un visage couperosé aux pommettes saillantes. Je crois que je ne pourrai jamais oublier le regard mauvais, suspicieux, torve qui filtrait à travers ses lunettes à grosse monture d’écaille. Un orgelet qui endommageait sa paupière supérieure rajoutait un je-ne-sais-quoi de malsain à sa physionomie déjà antipathique… On aurait dit qu’il nous flairait, d’une manière animale, bestiale, comme un vulgaire chien de chasse ! Mais il n’a rien remarqué de mon dégoût, son collègue non plus. Je sentais pourtant mon sang se glacer… Si jamais ils s’étaient aperçus que je leur présentais une fausse carte d’identité !
Pendant qu’ils étudiaient mes papiers, j’ai concentré ma pensée sur ma respiration, j’espérais donner le change en n’ayant l’air de rien. D’ailleurs, personne n’y a rien vu. C’est passé, comme une lettre à la poste ! Mais malgré mes efforts, ma volonté de contrôle, je n’ai pu m’empêcher de trembler une fois qu’ils se sont éloignés.
L’homme qui me faisait face, dans ce tram qui me menait vers ce que j’espérais la liberté ou du moins une forme de liberté, lui, a discerné mon trouble. Je m’en souviens avec acuité : il a fixé mes mains agitées d’un tremblement incoercible avec une insistance désagréable, comme s’il s’était aperçu de mon émotion. Il m’a lancé un long regard, intensément, mais je n’aurais su dire s’il était compatissant ou s’il voulait me montrer qu’il avait compris. J’ai détourné les yeux, avec une moue, comme si c’était à mon physique qu’il en voulait. Pas un mot entre nous. Rien.
Rien que le vide de mon angoisse… Je suis persuadée qu’elle atteignait une telle densité qu’elle en était perceptible ! Mais par chance, ce n’était qu’une impression. D’y faire référence, je ressens les poils de mes bras se dresser, comme s’ils voulaient me tenir à distance d’un danger… J’en frémis encore !
Est-ce que cet homme m’avait devinée ? Est-ce qu’il aurait pu me dénoncer ? Je suis persuadée qu’il a compris. Il sait…
J’ai vite baissé les yeux, puis comme si tout était ordinaire, normal, comme si je n’avais rien remarqué, je lui ai tourné le dos et j’ai regardé les rues défiler. Je m’efforçais de simuler un intérêt blasé. Je craignais que le tremblement de mes mains me trahisse, je les ai dissimulées sous mon foulard…
Il aurait suffi que cet homme rameute les policiers ou juste qu’il les interpelle et j’aurais perdu pied. La pression était trop forte.
J’ai pensé : à moins qu’il soit comme moi, que lui aussi se cache sous une fausse identité. Il est alors doué, plus que je ne le suis, lui qui a paru si indifférent, il n’a même pas frissonné après.
Sûr, il a deviné la vérité. Même s’il n’a rien fait voir, je suis en danger si je reste là.
Dès le premier arrêt, je suis descendue du tram comme si j’étais arrivée à destination et j’ai continué ma route à pied. J’ai remarqué que ce passager ne m’avait pas quittée des yeux mais à mon grand soulagement il est resté assis. Il ne m’a pas suivie ! Je respire ! Il ne saura pas où je me rendais, il ne risque pas de me trahir…
Il faudra que je me méfie, que je me contrôle plus… Que je parvienne à simuler l’indifférence. En théorie, cela semble si facile…
J’essaie de me convaincre de ce que je vais devoir raconter, chaque jour, à qui me posera des questions. Mon subterfuge me paraît bien rodé : je peux, en regardant la personne dans les yeux, prétendre que j’étais depuis mes quatorze ans bonne chez la comtesse de Raville. D’ailleurs le certificat et les recommandations dont je dispose, que père m’a arrangés pour le cas où, en font état et j’imagine qu’ils feront l’affaire.
Elle ne risque pas de me contredire, ladite comtesse, d’autant qu’elle vient juste de mourir le mois dernier, sans héritier. C’est mon cousin Joshua qui nous en a avisés et qui avait suggéré ce subterfuge censé nous aider en cas de problème. Le certificat de travail porte d’ailleurs la date de la semaine précédant le décès de ma prétendue patronne.
Si on s’étonnait du délai, je pourrais prétendre que je devais me rendre tout d’abord en province aux obsèques d’un parent avant de revenir vers Paris chercher une nouvelle place…
Attention à ne pas donner comme prétexte de mon départ le décès, cela ne correspondrait pas à la lettre établie antérieurement… Il s’agira que je trouve des arguments vraisemblables pour expliquer que j’aie pu quitter une place aussi intéressante… Que je ne risque pas de me faire suspecter d’une quelconque insuffisance dans mon service, si ce n’est d’avoir été remerciée suite à une malversation…
Que la comtesse ait été fatiguée par son état de santé précaire et qu’elle n’ait pas souhaité conserver sa lectrice, là, cela reste plausible… J’aurais pu en profiter pour me rendre auprès de ce parent, pourquoi pas un oncle que je prétendrai agonisant, en province, et j’aurais quitté sa maison après son décès pour revenir sur Paris… Oui, voilà ce qu’il conviendrait que je leur fasse croire !
Une fois à mon poste, cela ne devrait pas poser de problème. Je sais par habitude comment me comporter au travail, j’ai assez vu les bonnes à la maison autrefois. Lorsque j’étais petite, je leur tenais souvent compagnie pendant leurs heures de travail. Elles s’amusaient même à me faire effectuer de menus ouvrages avec elles, j’avais l’impression de leur être indispensable, je prenais cela comme des jeux. Mère me sommait de ne pas les importuner par mes babillages mais je crois me souvenir qu’elles aimaient bien que je reste jacasser auprès d’elles. D’ailleurs mes bavardages leur faisaient sans doute passer le temps plus vite…
Je saurai copier leur attitude déférente, leur rapidité à exécuter les demandes. Ma mère n’était pas une mauvaise patronne, je les ai souvent entendues l’affirmer. Elle était exigeante, bien sûr, elle demandait un travail soigné mais elle restait avant tout humaine. La petite Jeannette, cette lingère si maladroite que nous avons gardée trois ans, n’aurait sans doute pas trouvé autant de patience chez un autre employeur…
Me voilà, aujourd’hui, rétrogradée dans la position de cette Jeannette…
Chapitre 4
Je m’inquiète de mes vêtements. Je les ai choisis parmi mes plus anciens, un peu élimés, mais quelqu’un d’attentif pourrait remarquer leur excellente coupe, la qualité de leur tissu. Ce ne sont pas des personnes modestes qui peuvent se payer de tels habits… Si on m’en fait la remarque, je pourrais dire simplement que madame la comtesse de Raville était très bonne et comme j’en avais grand besoin, étant vêtue de hardes, elle m’avait fait don de quelques vêtements défraîchis… Mon argument pourrait se justifier, ces toilettes, je les avais portées voilà plus de deux ans. Comme j’avais grandi elles n’étaient plus à ma taille. Mais depuis les restrictions, j’ai beaucoup maigri, moi qui étais plutôt ronde, je peux les enfiler à nouveau : elles me vont presque bien. J’ai simplement été obligée de rallonger les ourlets, on peut le remarquer car cela laisse une bande moins décolorée. Que le vêtement ait appartenu à quelqu’un d’autre peut s’en trouver légitimé, par exemple si la comtesse de Raville ou l’une de ses parentes était plus petite que moi…
Une chance que j’aie parfois porté ces tenues défraîchies au jardin, lorsque j’allais par plaisir m’amuser à tailler les rosiers, la seule activité de nature qui me plaisait : j’adore les roses ! Les accrocs reprisés, les fils tirés que cela avait entraînés accréditeront eux aussi cette thèse…
Avec les cent points de textile par an qui nous sont octroyés, j’aurais du mal à m’en procurer aujourd’hui… J’ai ajouté à mes affaires un gilet de laine que je m’étais tricoté, pas très adroitement je l’avoue, et que j’ai déjà dû repriser aux coudes. Il aurait fallu que j’y couse une pièce en renfort, pour plus de solidité. Je m’en préoccuperai plus tard… Ce tricot jouera sans surprise son rôle de vêtement appartenant à une personne modeste.
