Amarres - Do Levy Dewind - E-Book

Amarres E-Book

Do Levy Dewind

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Beschreibung

« C’est une histoire comme un morceau de jazz, une phrase musicale toujours la même, chaque fois différente, (…), comme la marée, le ressac de la mer qui vient et qui s’en va. Une histoire d’amour. »
Amarres conte la vie d’Helmut, quelque part au bord de la mer du Nord, sa vie âpre de marin-pêcheur issu d’un milieu modeste et violent, sa vie pareille à un vieux blues. Le travail, les peines du passé, les joies incertaines, l’impermanence des choses. Et l’amour pour cette femme rousse, sauvage et douce, à laquelle il peine à se donner entièrement. Puis la mer, la solitude, les éléments naturels démesurés – cette lutte pareille à un match de catch.
« Combien de coups faut-il encaisser pour être un homme » – ou une femme ? Les amarres, ces cordages retenant un bateau à quai, sont aussi ce qui nous attache au passé ou aux gens qu’on aime, les amarres que l’on désire larguer ou qui nous permettent de ne pas sombrer.


À PROPOS DE L'AUTEURE


Do Levy Dewind est bruxelloise, elle propose avec ce premier roman un texte dense et fort, infiniment touchant, qui met en place un phrasé d’une grande maturité, dépouillé et incisif, au rythme volontiers syncopé, comme des coups portés aux émotions.

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Seitenzahl: 88

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Debout au vent – toujours debout au vent – c’est le seul moyen d’en sortir.

Extrait de Typhon, de Joseph Conrad

I

Des centaines d’éclairs lumineux lui traversent la tête. Noir. Les cris ont disparu, tout comme les bruits de la vaisselle qui s’éclatent sur le sol. On n’entend plus rien… Son cerveau se reconnecte lentement. Une par une, les synapses se réveillent. Il s’appelle Helmut. Il vient d’avoir huit ans. Son père, enragé, est en train de tout casser dans la maison, et il vient de le frapper violemment sur la tête. C’est pour ça qu’il est par terre, sur le carrelage jaunasse et froid de la cuisine qui sent un mélange de graisse à frire et de savon de Marseille. Il l’a frappé sur la tête. Avec quoi ? Une planche ? Sa main ? Son pied ? Helmut n’avait pas fui, cette fois. Quand le père a franchi la porte en hurlant et en titubant, Helmut ne s’est pas caché, comme d’habitude, et comme les autres. Il n’en pouvait plus de toute cette terreur qui leur mangeait les entrailles jour après jour, à lui et à ses frères et sœurs, cette terreur qui les tétanisait, les glaçait de peur à chaque fois. Alors, c’est venu comme ça, sans qu’il y ait réfléchi. Il est resté droit comme un piquet, au milieu de la tourmente, du haut de ses cent douze centimètres. Maintenant, il se demande s’il va mourir. Peut-être. Parce qu’il fait tout noir. Est-ce que c’est un signe ? Il se concentre très fort pour essayer d’ouvrir les yeux. Et il les voit… les grosses chaussures du père à quelques centimètres de son visage. Il referme les yeux précipitamment, de toutes ses forces.

Lors de la visite médicale scolaire, Helmut fut diagnostiqué sourd d’une oreille. Personne ne s’est jamais soucié de savoir d’où cela pouvait provenir.

Des années plus tard, une belle femme rousse rejette ses longs cheveux vers l’arrière et pose délicatement les mains sur son visage à lui, le visage d’Helmut. Elle laisse ses doigts effleurer son nez, ses joues, son front. Il trouvait cela bête au début, enfantin. Il n’avait pas osé le lui dire. Il voulait qu’elle l’aime. Il ne voulait pas la blesser. Et puis, il s’est habitué. Peut-être même qu’il a fini par aimer ça. Je veux dire que quand elle ne lui caresse pas le visage, cela lui manque un peu, et il se demande si elle l’aime toujours.

« Helmuuuut » crie la maîtresse de sa voix nasillarde en faisant un u strident, un u irritant. Cet élève la dérange. Il ne sent pas bon. Il a un prénom allemand. Ce n’est pas sa faute à lui, elle le sait bien, mais elle n’arrive pas à rester indifférente. « Helmuuuut ». Pourtant Helmut essaie d’apprendre, essaie d’être sage, essaie de lui plaire. « Helmuuuut, pour la troisième fois, apportez-moi votre devoir ». Helmut n’a pas fait son devoir. Il aime l’école, il voudrait être un bon élève mais il ne fait pas ses devoirs. Il ne peut pas ramener l’école à la maison. Ce n’est pas possible. C’est comme ça. Les Heldenberg ne font pas leurs devoirs. Jamais. C’est tout. Les autres le regardent, le dévisagent. Il déteste ça. Tous ces regards hostiles et méprisants fixés sur lui. Il sent une grosse boule se former au fond de son ventre et grandir dans sa poitrine. Il ne veut pas la laisser exploser. Il serre les dents. Il serre les poings. Qu’ils le regardent seulement. Il raidit son corps du mieux qu’il peut pour en faire une carapace, pour que rien ne puisse l’atteindre. Emmuré en lui-même, il attend que ça passe. Il regarde fixement le bout de ses chaussures, les petites déchirures qui laissent pénétrer l’eau de pluie, le cuir autour des trous par lesquels passent les lacets qui est prêt à lâcher tellement il est usé, la poussière blanche du chemin qui recouvre presque entièrement la couleur noire.

Quand il lui fait l’amour, elle s’abandonne complètement. Helmut n’a jamais connu cela avant. Une femme qui s’offre comme ça. Une femme avec de longs cheveux roux, une femme toute douce, souriante, qui a quelque chose de solaire. Et elle est à lui.

La voiture roule toujours tout droit. La pluie tombe dru. Helmut presse légèrement sur l’accélérateur lorsqu’il approche les flaques sur la route. Parce qu’il aime les jets d’eau que cela provoque à droite et à gauche de sa voiture. C’est comme un jeu. Plus vite. Il accélère. Il tourne le bouton de la nouvelle sono. Huit haut-parleurs. La musique occupe maintenant entièrement l’espace, épaississant l’air d’une langueur grasse et lancinante. Son cœur ralentit pour battre en rythme. Elle est restée sur le pas de la porte. Elle partira peut-être un jour avec un autre. Il attend au carrefour. Il s’est trompé de route. Il se souvient de ses doigts courant sur sa peau. Ses mains à elle qui passaient délicatement sur son visage. Sa jambe frôlant la sienne. Mais qu’est-ce qui compte finalement ? La pluie le rassure, ruisselante sur la carrosserie, sur le pare-brise, elle efface les traces. Qu’est-ce qui reste alors ? Quelques cordes de guitare qui vibrent au plus profond ? Le souffle de la vie ? Il arrive au carrefour, essuie une larme qui déborde, accélère.

Elle, dans son cœur, elle entend la voix de Lightnin’ Hopkins. Marcher sur ce chemin par moi-même… Helmut est parti au petit matin. Elle a l’impression d’avoir été oubliée dans une gare désaffectée à la nuit tombante, seule sur le quai battu par le vent qui rabat la pluie par fortes rafales. Les petites lumières blanches et rouges qui brillent au loin sont inatteignables.

Plus tard dans la journée, elle court sur le plongeoir granuleux et s’élance. Elle pénètre dans l’eau telle une lame affûtée. Il n’y a presque pas d’éclaboussures. Juste quelques ondes oscillantes qui disparaissent rapidement. Elle se faufile dans l’eau comme une créature aquatique. Revenir à l’aube des temps.

En ce moment, le temps est gris, les jours minuscules et les nuits interminables. Des militaires déambulent dans la ville, leur arme en main. L’odeur de la peur est partout. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants arrivent pour demander l’asile. Sales, épuisés et pleins d’espoirs, ils campent dans les parcs et font la file, muets, devant le Ministère des étrangers.

Elle aurait été à la mer s’il l’avait invitée, mais il ne lui a pas téléphoné. Elle l’aime, cet homme-là. Elle l’aime d’un amour trop grand pour elle, d’un amour qui la déborde par flots. Elle l’aime d’un amour qui la fait souffrir. C’est dimanche, et elle traîne dans son lit.

Helmut, dix ans, dévale la pente sur son petit vélo rouge, sentir le vent sur son visage, dans ses cheveux. Comme quand il est allongé sur son lit et que sa mère fait voler le drap au-dessus de lui. Il pédale plus vite. L’aigle de Tolède, le plus grand grimpeur cycliste de tous les temps. Les cris, les applaudissements des supporters. Plus vite encore. Il accélère. La maison de la vieille Standaert, la maison de Joris, et plus loin derrière, celle de Mie. Il y a un homme qui a marché sur la Lune. Il pédale de toutes ses forces. La roue avant est légèrement voilée, le cadre rouillé, la peinture rouge écaillée par endroits laisse l’humidité s’immiscer dans le métal. Ils peuvent bien rire, il roulera plus vite. Le vent sur le visage. Le grand Jo discute au coin de la rue en contrebas avec un autre gars. Plus vite. La vieille Standaert qui parle au facteur. Plus vite. Il n’a plus peur maintenant sur son vélo. Ils peuvent bien rire. Il ira plus vite, plus loin.

Elle laisse glisser ses doigts sur son visage, sur l’arête du nez, sous les yeux, là où la peau est toute fragile. Le beau visage d’Helmut. Elle se noie dans l’eau claire de ses yeux. Le temps s’est arrêté. Elle sourit. Il répond.

Helmut vient d’avoir huit ans et demi. Il entre subrepticement dans la chambre, faisant bien attention de ne pas laisser la porte grincer. Les rideaux bleu marine laissent passer un peu de lumière donnant à la pièce un éclat particulier, doux et presque mystérieux. Il entre sur la pointe des pieds, passe à côté de l’aspirateur et des trois caisses en carton pleines de vieux outils entassés là depuis des mois. Tout est silencieux. Ses trois frères sont dehors. Il ouvre la porte de la lingère et contemple les draps blancs empilés sur les deux planches. Ils sont parfaitement amidonnés, pliés, posés les uns au-dessus des autres, sans que rien ne dépasse. C’est là tout l’espace de la mère, le seul qu’elle a réussi à préserver de la fureur du père. Le rêve d’un monde sans chaos. Un monde aseptisé, un monde où la brutalité serait impensable. Helmut s’assied sur le plancher et se laisse emporter dans sa contemplation. Un sentiment d’apaisement. La porte de la cuisine claque, un cri, l’eau du robinet. Il se précipite hors de la chambre, silencieux comme un tigre en chasse. Personne ne doit savoir.

Elle sort du lit. Laisse un instant sa main traîner sur le drap blanc en désordre. Elle se sent belle. Quand il lui a fait l’amour, elle se sent toujours belle. Elle sent son regard qui glisse sur son corps. Elle sort de la pièce avec une assurance inhabituelle. Elle part à la recherche de ses habits. Elle est comme hors du monde, ici. Dans ce salon pâle, uniformément gris et blanc, ses vêtements colorés font d’étranges taches vives.

Café De Hoek, 9h40. La serveuse, Cristal, petite boulotte, cheveux blonds bouclés. Ce matin, elle a vu à la télévision de la station de métro les corps échoués sur la plage. Un client est assis sur la banquette depuis plus d’une heure, face à sa tasse de café à laquelle il n’a pas touché. La serveuse ne dit rien. Il ne dérange pas ce type, même s’il consomme peu. Il n’est pas saoul, il ne lui raconte pas sa vie. Un marin-pêcheur probablement. Il s’appelle Helmut, mais elle ne le sait pas. Elle a mal dormi, et Lambert, son amoureux, l’a ignorée ce matin. Quand est-ce qu’il lui a fait l’amour pour la dernière fois ? Ce matin, elle a vu à la télévision de la station de métro les corps échoués sur la plage. Des corps jeunes et forts, échoués comme des cannettes usagées que la marée refoule. Échoués. Elle n’arrive pas à chasser l’image, elle passe un coup de lavette sur l’évier pour faire briller l’inox. Helmut est assis là depuis plus d’une heure. Il s’est réveillé à l’aube dans les bras d’une belle femme rousse. Et puis, il l’a laissée sur le pas de la porte. C’est bien, ici. Il peut regarder dehors par la fenêtre. Observer les passants, leurs vêtements, leur manière de marcher, leur visage, voir comment ils laissent transparaître leur ennui, leur bonheur, leur tristesse, comment ils se tiennent droits et regardent très loin, combien ils sont blessés parfois, enfermés. C’est comme ça qu’il a appris le monde, en regardant. La serveuse repasse un nouveau coup de lavette sur l’inox.