Amaya - Élisa Tixen - E-Book

Amaya E-Book

Elisa Tixen

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Beschreibung

Après la mort de ses parents, Amaya a été élevée par son grand-père, Ewan, à proximité du village de Sare. Elle partage son temps entre les montagnes et l’océan, fortement engagée pour la sauvegarde du Gouf de Capbreton.
Mais au décès de son grand-père, sa vie bascule. L’enterrement à peine achevé, des individus se pressent à sa porte pour lui réclamer un objet sacré légué par Ewan. Qui sont ces inconnus et quelles sont leurs motivations ? En quelques jours, Amaya se trouve propulsée au milieu de ces vallées basques aux coutumes surprenantes, et c’est un monde bien différent du sien qui s’impose à elle, lui réservant de nombreuses surprises.
Rien ne l’avait préparée à de telles révélations, et surtout pas Ewan, ce grand-père protecteur qui souhaitait la tenir éloignée le plus possible d’Etche Otsoa, le domaine des Louves, situé au cœur de la forêt d’Iraty.

Un roman foisonnant, une aventure humaine bouleversante, comme l’auteure nous y a habitués. Un Pays basque magique et légendaire à découvrir sans réserve.


À PROPOS DE L'AUTEURE


Élisa Tixen est l’auteur de plusieurs nouvelles dont Fenêtre sur la Lande, primée aux concours de Mably et de Saint-Pierre-du-Mont. Chargée de projets, elle travaille dans les politiques publiques d’insertion, en France comme à l’international et enseigne ces matières dans des cursus universitaires. En lien direct avec son métier, elle a écrit « Immigrer au Québec après 35 ans ». « Le silence à l’ombre des pins » (2018) est son premier roman.
Originaire de Reims, Élisa Tixen s’est installée en Aquitaine en 1998.

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Seitenzahl: 369

Veröffentlichungsjahr: 2022

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AMAYA

Le sanctuaire d’Iraty

 

 

 

 

AMAYA

Le sanctuaire d’Iraty

 

 

 

Élisa Tixen

 

 

 

 

Roman

 

 

 

 

 

 

 

Tous droits réservés

©Editions Terres de l’Ouesthttp://www.terresdelouest-editions.fremail : [email protected]

ISBN papier : 979-10-97150-91-4ISBN numérique : 979-10-97150-97-6

 

 

 

 

Crédits photographiques :

Réalisation couverture : conception Charlotte Picouilla © Graphiste - Illustratrice - à partir de crédits photos adobe Stock : Sunset over the mountains in the Aiako Harriak Natural Park, Euskadi par © poliki - Dreamy foggy dark forest. Trail in moody forest. Alone and creepy feeling in the woods par © bonciutoma et Gothic girl and wolf double exposure on black background. Werewolf concept. space for text par © Embrace of Beauty.

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est dit qu’aucun arbre ne peut pousser jusqu’au paradis sans plonger ses racines jusqu’aux profondeurs de l’enfer.

Carl Jung

 

 

 

 

 

 

À mes petits-enfants,Nolan, Elliot et MarcusQu’ils croient en la magie de ce mondesans craindre les zones d’ombre

 

 

 

 

 

Partie I – Le cercle du visible

 

L’adieu aux abeilles

Le catamaran file en direction de la côte, mais Amaya continue de regarder vers le large. Éviter de porter ses yeux sur les atalayes, ces tours funestes où les Basques guettaient le souffle des baleines. Parfois, il lui semble que le vent charrie le chant de leurs agonies passées, qu’elle peut voir ces mastodontes plonger, tentant d’échapper aux harpons, puis remonter pour respirer, être attaqués, inlassablement. La jeune femme secoue la tête, évacuant au loin ces relents de détresse.

Laissant le port de Socoa sur tribord, le voilier glisse fièrement dans le chenal et vient se blottir dans la baie de Saint-Jean-de-Luz, ronde comme les bras d’une mère pour s’amarrer à l’écart des thoniers colorés.

Il est presque 18 heures. Le soleil est encore haut dans le ciel de septembre, mais la chaleur s’est estompée. Les passagers rassemblent leurs affaires et enfilent un lainage. Certains organisent leur soirée, d’autres gardent le silence, encore sous le charme du spectacle offert par les habitants du Gouf de Capbreton, les grands dauphins glissant dans les eaux, langoureux, les petits acrobates bondissant entre mer et ciel, tous s’approchant du bateau pour saluer les humains et faire un bout de chemin avec eux.

Un garçonnet se jette dans les bras d’Amaya pour lui dire au revoir. Il est resté près d’elle pendant toute la sortie, les yeux rivés sur l’océan, guettant les mouvements sous les eaux, posant mille questions du haut de ses huit ans, des « pourquoi » en rafale que les adultes évacuent souvent par manque de réponses. Ses yeux sont humides. La jeune femme tente de le consoler.

— Ne sois pas triste, tu pourras revenir.

— Je sais bien, ce n’est pas pour ça.

— Pour quoi alors ?

— Je suis triste pour les dauphins. Parce qu’ils sont heureux mais qu’ils sont en danger. Et ils ne le savent pas. Dis, Amaya, est-ce qu’il faut les prévenir ?

La vérité sort de la bouche des enfants… La jeune femme ne sait que répondre, elle le serre contre elle. Quand ses parents l’appellent, il l’embrasse et court vers eux sur ses longues jambes malhabiles.

Itsas arima.

L’âme de la mer lui a parlé. L’enfant n’oubliera jamais cette journée. Devenu adulte, peut-être agira-t-il pour la planète.

Amaya l’espère très fort. Elle se souvient encore de chaque détail de sa première sortie en mer, du roulis, du vent en pleine face, de sa rencontre avec les cétacés. Elle revoit ce groupe nageant avec ses nouveau-nés et ces mères venant présenter leurs petits à l’étrave. Elle s’était sentie tellement honorée devant tant de confiance.

Accoudée au bastingage, elle prend son temps. Pendant que les touristes se dispersent, elle savoure encore un instant le roulement paresseux des flots. Le vent a dénoué ses longs cheveux et quelques mèches blondes volettent autour de son visage. La jeune femme inspire profondément l’air iodé. Certains jours, elle voudrait rester à bord, ne plus jamais toucher terre. Partager l’insouciance des dauphins, inconscients de la menace plastique qui plane sur eux. Comme si les dégazages sauvages et autres marées noires ne suffisaient pas… Vingt millions de tonnes de ces molécules se déversent chaque année dans les eaux de la planète. On en a même retrouvé au Pôle Nord !

La question de l’enfant s’attarde dans son esprit.

Parfois, il vaut mieux ne pas savoir, pense-t-elle alors.

Dans la cabine, Doriane ne l’a pas attendue pour compter la recette. À voir ses yeux qui pétillent, les ventes ont été bonnes. À ses côtés, le capitaine la couve d’un regard amoureux. Amaya secoue la tête. Le pauvre n’a aucune chance, il le sait et pourtant il continue de l’aimer.

— Alors, qu’est-ce que ça donne ?

— Top ! Quasiment plus de goodies. On a fait un carton avec les porte-clés sculptés de ton grand-père.

Une vraie bonne nouvelle. Sans les excursions ouvertes aux touristes, il serait impossible de payer le gasoil du bateau et de récolter les données qui sont ensuite transmises à l’Observatoire de La Rochelle.

À proximité du quai, place des Corsaires, des motos surgissent, moteurs ronflants. Les piétons s’écartent, les mères rappellent leurs petits. Amaya sourit. Ne vous inquiétez pas, Mesdames Messieurs. Malgré leurs cuirs et leurs tatouages, ces bikers-là ne sont pas dangereux. Un peu de trafic de cigarettes, certes, mais ce ne sont pas des délinquants, juste des amateurs de vitesse et de liberté.

Le regard du capitaine se voile, il regagne sa cabine, solitaire, prêt à rallier son port d’attache à Hendaye. Les deux amies descendent à terre et s’approchent du groupe de motards. Doriane rejoint sa Delphine et lui plante un baiser bruyant sur les lèvres.

— On fait une sortie au col de Bagargui, ce week-end. Tu viens ?

Amaya hésite, elle avait prévu de rendre visite à son grand-père.

— C’est sur la route, tu pourras t’arrêter au passage et nous rattraper ensuite.

— Tu le sais, il n’aime pas me voir à moto.

— Tu parles ! La vérité, c’est moi qu’il n’aime pas. Mais de quoi il a peur ? Que tu deviennes lesbienne si on traîne trop ensemble ? C’est pas un virus, bordel !

Derrière la colère, Amaya perçoit la souffrance de son amie, ce sentiment d’exclusion parce qu’on n’est pas comme les autres, qu’on ne trouve pas sa place. Les choses évoluent, mais cela prend du temps.

— Lâche l’affaire, Doriane, il t’apprécie au fond et tu le sais. Mais il faut vraiment que j’y aille, il m’inquiète.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Ces derniers temps, son regard se vide, on dirait qu’il est perdu. Et il s’est trompé de cartes plusieurs fois en jouant au mush. Il a franchi les quatre-vingts ans et…

— Bon, c’est comme tu veux. Tu viens quand même à la fête, ce soir ?

— Je…

— Ah non, tu ne vas pas t’échapper ! C’est la dernière sortie de la saison, quand même ! Et puis Pantxho a très envie de te revoir.

L’argument parfait pour la faire fuir ! Amaya secoue la tête.

— Allez viens, mon frère est fou de toi. Tu ne veux pas lui redonner une chance ? Je t’assure, c’est un mec extra.

Amaya s’abstient de répondre. Pantxho est beau gosse, c’est vrai. Mais il a la mentalité du Neandertal. La seule place d’une femme, à ses yeux, c’est celle du SDS, le Sac de Sable. Elle refuse d’être cantonnée à un bout de siège à l’arrière, elle veut sa propre bécane, rester maîtresse de sa route, de ses sensations et de sa vie. C’est non-né-go-cia-ble ! Avec qui que ce soit, y compris sa meilleure amie. Elle a failli perdre Doriane quand elle a refusé d’intégrer le club, mais elle a tenu bon. Les couples, les groupes, ce n’est pas son truc.

— Ton grand-père le kifferait.

— Traîtresse, ça, c’est un coup bas.

— Je n’aime pas voir bader mon petit frère. Si encore tu avais quelqu’un dans ta vie, il se ferait une raison.

L’air s’épaissit brusquement. Pourtant, le ciel est toujours aussi bleu. Pas un nuage à l’horizon.

— Bon, je parle dans le vide, soupire Doriane. On se revoit quand ?

— Je serai au vide-greniers de Saint-Jean-Pied-de-Port, si tu passes par-là.

— Cool, on viendra regarder tes nouveautés. OK, Delphine ?

— Grave.

Amaya n’entend pas la réponse, un frisson glacé la transperce. Sa vision s’obscurcit. Elle lève les yeux, le soleil est toujours là-haut, à sa place, mais quelque chose a changé. Elle regarde aux alentours. À quelques mètres, sous un porche, une femme la fixe d’un air suppliant. Vêtue d’une simple tunique blanche, elle a les pieds nus et une couronne de fleurs sur la tête.

La place, les motos, le ciel, tout se met à tourner. Un voile noir menace de la submerger. Que fait-elle là ? Ça ne lui suffit pas de hanter ses nuits, il faut maintenant qu’elle vienne la harceler en plein jour ?

Amaya n’en peut plus d’assister à ses courses effrénées dans la forêt, ses membres lourds, paralysés, spectatrice impuissante, incapable de lui tendre la main ou de la tirer vers elle. Et sentir le danger qui approche, la peur l’envahir, profonde…

— Eh Maya ! Tu nous fais quoi, là ?

Elle entend l’appel, mais elle est tétanisée, captive des yeux désespérés braqués sur elle. Tu es sortie de la forêt, tu n’as plus besoin de courir, alors va-t’en, laisse-moi tranquille ! Dégage de ma tête !

— Amaya ! Putain, merde… Ho !

On l’attrape par les épaules, on la secoue, on crie. Amaya sort de sa transe. Doriane la regarde, inquiète. Delphine fronce les sourcils. Jalouse que sa compagne touche une autre femme, quelle qu’en soit la raison.

— Arrête, ça va.

— Tu t’es pas vue, t’es toute blanche, on dirait que t’es au bout de ta vie.

— Sympa, le compliment, mais t’inquiète, je gère.

— T’es sûre ?

— Tranquille. Ça va, je te dis.

— Bon… mais si tu recommences, frangine, je t’emmène à l’hosto.

Doriane enlace son amie et lui murmure de prendre soin d’elle. Puis elle finit par s’éloigner, le bras possessif de Delphine entourant sa taille.

Quand la dernière moto disparaît, Amaya ose tourner la tête vers le porche où se tenait la femme en blanc. Il n’y a plus personne. Elle enfourche sa bécane et soupire, soulagée. Sans doute une illusion. Un vertige passager. Rien d’important, et surtout pas le signe de quoi que ce soit, elle refuse ce genre de superstitions qu’égrène la vieille voisine de son grand-père.

*

Partir maintenant ou attendre demain matin ? Amaya hésite. Elle s’était fait une joie de passer la soirée dans son hangar, seule avec sa musique métal hurlant ses décibels et ses objets cabossés attendant qu’elle leur donne une vie nouvelle. Sur son établi : une roue de vélo tordue, des bâtons de bois flotté ramassés sur la plage, des bouts de ficelle…

Quand elle a choisi ces matériaux, elle avait en tête une image, mais l’idée s’est volatilisée. C’est un peu comme sa relation avec son grand-père… À quel moment se sont-ils éloignés ? Seuls survivants de leur famille sur cette terre, ils étaient tout l’un pour l’autre. Mais maintenant, ils peinent à se comprendre. Plus grave encore, ils ne s’acceptent plus.

Est-ce la vieillesse qui le rend aussi intransigeant ou elle qui refuse son autorité ? Difficile à dire, probablement un peu des deux. Elle voudrait tellement qu’il soit fier d’elle, de ses choix. Mais ces derniers temps, quoi qu’elle décide, elle ne reçoit que des critiques. Elle pensait qu’il approuverait son engagement dans l’association de Doriane. Les mers ont autant besoin d’être protégées que les forêts et les alpages, pourquoi ne le comprend-il pas ?

En mal d’inspiration, Amaya se dit qu’elle pourrait au moins ranger les ferrailles récupérées à la déchetterie en début de semaine. Une fois nettoyées, elles feront de jolies sculptures pour accrocher des photos. Photos de famille. Famille. Grand-père.

C’est trop con, ils s’aiment si fort.

Elle partira demain, une fois qu’elle aura rangé son hangar.

S’il la voit arriver aussi tard, il lui reprochera d’avoir roulé de nuit, elle prendra la mouche et ce sera parti pour une énième dispute. Soudain la situation l’agace. Elle a vingt-neuf ans, on est samedi soir et elle est seule à se lamenter dans un hangar poussiéreux. Le goût de la bière lui emplit la bouche. Abandonner ses idées noires, aller s’amuser, danser.

Elle repousse les débris métalliques et court se changer. Un peu de maquillage pour donner de l’éclat à ses yeux clairs et gommer son nez, un nez basque qu’elle trouve trop épais entre ses joues. Attacher ses longs cheveux blonds dans un chignon lâche et se hausser sur des talons. Elle est prête pour la fête.

Amaya est partie tôt ce matin.

Elle est arrivée trop tard.

Ewan est mort.

Une attaque foudroyante hier soir, alors qu’il discutait avec ses voisins, les Oxegoa.

Ils l’ont appelée toute la nuit pour la prévenir, mais elle n’a pas entendu. Le bruit de la sonnerie a été étouffé par les basses et les percussions. La nausée qui monte dans sa gorge n’a rien à voir avec sa gueule de bois. Pendant qu’elle dansait, la musique à fond, l’alcool amplifiant ses sensations, Ewan, son grand-père, est décédé.

Elle a reçu tous les messages des Oxegoa en bloc ce matin. Le choc. Puis la réalité a transpercé la brume. Elle s’est ruée dans sa camionnette, pestant contre le moteur qui peine dans les montées, appuyant sur l’accélérateur en vain. 15 petits kilomètres séparent Saint-Jean-de-Luz du village de Sare où vit Ewan, vingt minutes à peine. Si loin.

Égoïste ! Pendant que tu t’amusais, Ewan est mort.

Il était seul. Tu n’étais pas là.

Arrivée trop tard.

Dans sa tête, l’écho de leur dernière dispute, la porte qu’elle a claquée en partant, furieuse.

Trop tard pour le revoir.

Trop tard pour l’embrasser, lui dire « je t’aime ».

Les Oxegoa lui ont confié qu’avant de mourir, il a prononcé son nom. Il voulait lui parler et… il s’est éteint. Rien ne pourra réparer cela.

En tant que premiers voisins, les Oxegoa se sont occupés de tout : fermer les volets de la maison, arrêter les horloges et couvrir les miroirs. Marta prend Amaya dans ses bras à son arrivée et lui propose une tasse de thé que la jeune femme refuse. Elle veut voir son grand-père ; malheureusement, elle doit attendre. Les pompes funèbres sont à l’œuvre.

Son mari, Claudio, a prévenu le curé et les villageois. C’est maintenant l’heure d’avertir les abeilles. Il conduit la petite-fille de son ami auprès de la ruche installée au bout du jardin et, de sa voix rauque, leur annonce que leur maître est mort. Puis il entame un long monologue en langue basque, dont Amaya ne comprend pas un mot. Pas plus qu’elle ne saisit la raison de tout cela.

— Pourquoi vous faites tout ça ? demande-t-elle.

— Parce que c’est la tradition, petite.

— Mais Ewan était breton.

— Peu importe où il est né, Ewan avait l’âme basque. Il aimait notre pays, nos valeurs. Quand nous partions dans les alpages, il pouvait rester des heures en silence, assis sur un rocher, à écouter les chemins marcher.

À son retour, Amaya peut enfin entrer dans la chambre où se tient la veillée. Sans un regard pour l’eau bénite et la branche de buis, elle s’avance vers son grand-père. Il repose dans son costume du dimanche, entouré de cierges, la croix de l’église posée derrière le lit aux draps blancs parsemés de fleurs. Beau malgré son sourire figé. Marta murmure à son oreille :

— J’ai versé trois gouttes de cire sur son torse.

Amaya s’assied sur le fauteuil, à côté de lui.

La veillée dure trois jours.

Les heures s’enfuient, le temps s’interrompt. Amaya reste à proximité, elle refuse de s’éloigner, voit à peine les visiteurs, sourde aux condoléances et au chagrin des autres. Elle n’a d’yeux que pour son grand-père, son visage parcheminé, ses paupières baissées. Parfois, elle caresse ses doigts fins d’artiste ou dépose un baiser sur sa joue froide. Elle voudrait lui parler mais elle n’y parvient pas. Incapable de formuler une pensée, un mot… Elle reste là, posée.

Un matin, les hommes arrivent, vêtus de leur taulierra de deuil. Avec douceur, Marta l’entraîne dehors et lui tient compagnie. Son bavardage amortit le bruit des marteaux et des clous qu’on enfonce dans le bois.

Claudio sort de la maison, portant la croix. Il est suivi par les enfants qui tiennent avec précaution les cierges dans leurs petites mains. Quand les hommes apparaissent avec le cercueil, Marta pose la mantaleta sur ses épaules et une mantille noire sur la tête d’Amaya. Puis, empoignant son panier empli de bougies de deuil, elle l’accompagne jusqu’au cortège et s’engage avec elle sur le hilbidea, le chemin des morts.

Amaya n’a aucun souvenir de la messe. Les éloges prononcés par le curé ou les voisins et amis, elle ne les a pas entendus. Trop douloureux.

C’est un joli cimetière, celui de Sare. Son grand-père aimait s’y promener. Il circulait entre les tombes surmontées d’une stèle discoïdale ou d’un lauburu, puis venait s’asseoir face au dolmen trônant au milieu du cercle de caveaux. Il pouvait y rester longtemps, en silence ou gribouillant dans ses carnets.

Le cercueil est descendu par les porteurs auprès de ceux de sa fille et son gendre. Hommes et femmes défilent pour une dernière bénédiction. Puis chacun s’éloigne. Ils ne vont pas bien loin. Tous se regroupent chez Ewan. Dans sa maison vide de lui, ils mangent la poule au riz préparée par Marta, chantent le requiem et dansent l’aurresku en son honneur.

Les plateaux à desserts sont presque vides.

Pourquoi ils ne s’en vont pas ?

Elle les aime bien, ces gens qui l’ont vue grandir, mais leur présence ici, alors que son grand-père n’y est plus… Elle voudrait leur crier de partir, mais c’est impossible. Le Pays basque est une terre de tradition, il faut permettre à tous ceux qui n’en sont pas empêchés de rendre hommage aux moments clés de la vie. Baptême, mariage, enterrement, les gens se regroupent, ils mangent et ils chantent.

Les anciens sont assis dans un coin de la pièce, là où quelques chaises ont été réservées à leurs rhumatismes et leurs jambes tremblantes. Le visage grave, ce sont eux qui causent le moins. Ils n’osent pas faire de bruit, ne veulent pas être les prochains.

Les plus jeunes sont réunis par grappes. De près ou de loin lui parviennent des anecdotes. Ici une larme, là un départ de rire réprimé. Incongru, interdit. On loue les talents de sculpteur du défunt, il manquera dans le pays. Les mains d’Amaya se crispent autour de son verre. Elle, c’est son grand-père qu’elle a perdu, celui qui l’a élevée, sa seule famille.

Incapable de rester en place, ne sachant où se mettre, la jeune femme circule entre les silhouettes vêtues de sombre. Au passage, des mains lui tapotent le dos ou lui pressent le bras. Contacts humains pour un réconfort impossible. Elle n’a qu’une envie, fuir cette foule qui envahit son chagrin. Partir loin, foncer vers l’océan.

Le bruit de fond s’amplifie. Ils sont nombreux à trinquer en l’honneur d’Ewan. Et pourquoi pas à sa santé, pendant qu’ils y sont ?

Mais qu’ils disparaissent bon sang, qu’elle puisse pleurer sans retenir ses larmes et hurler si elle en a envie. Ou se pelotonner dans le fauteuil de son grand-père, comme quand elle était cette petite fille sans papa ni maman. Comme quand il lui disait que tout allait s’arranger, qu’il serait toujours là pour elle. Sentir sa main dans ses cheveux, écouter sa voix envoûtante lui raconter des histoires d’autres mondes. Oublier qu’à partir d’aujourd’hui, elle est vraiment orpheline.

Amaya n’en peut plus. Elle s’enfuit dehors, trouve refuge dans l’encoignure de l’ancienne bergerie. Loin du brouhaha, se connecter à l’image de son grand-père est plus facile. Les souvenirs affluent. Là, un genou écorché sur lequel il a soufflé. Ici, à quelques mètres, le grand hêtre où il lui avait suspendu une balançoire.

C’était une pièce de bois toute simple, mais il l’avait polie lui-même, il y avait gravé son symbole fétiche, une tête de cerf. Si elle pouvait retenir le temps, revenir à hier… à ce tremplin qui lui permettait de s’envoler vers le ciel sans avoir peur.

Aujourd’hui, le corps de son grand-père gît entre quatre planches qui ne décolleront jamais, vouées à pourrir dans la terre.

Un sanglot échappe à la jeune femme. Elle s’en fiche qu’il repose dans un endroit qu’il aimait, elle voudrait juste qu’il soit encore ici, avec elle. Malgré la chaleur, un frisson glacé ne la quitte pas. Tellement besoin de bras pour la réchauffer, d’une épaule pour y blottir sa peine. Doriane a dû repartir dès la fin de la cérémonie. Son amie lui manque. Mais le jury qui attribue les subventions aux associations se tient aujourd’hui ; impossible pour elle de ne pas y assister.

Amaya ne veut pas penser au quotidien, elle se projette vers l’océan, vers l’eau qui ondule, le vent qui chante… Piètre tentative pour éloigner le chagrin. L’illusion ne fonctionne pas. La réalité s’impose, elle est ici, seule sur ce seuil de pierre, seule sous le soleil qui rayonne là-haut, impudique.

Il ne devrait pas faire si beau les jours de deuil.

Le son des conversations lui parvient à nouveau, étouffé. Des chuchotements se dégagent du brouhaha. Des pas bruissent sur les gravillons. Sans doute Marta qui s’inquiète de son absence. Elle recule et s’enfonce dans l’obscurité de la bergerie ; essuyer ses yeux avant qu’elle n’arrive.

Deux inconnues apparaissent. Vêtues d’un jean et d’un tee-shirt sombre sous un cuir de motard, elles portent des tatouages visibles sur les poignets. Un voile brodé de grosses fleurs noires masque leur visage. Il s’agit des étrangères qui ont rejoint le cortège au cimetière. Un jour normal, Amaya aurait souri devant les murmures curieux qui ont circulé à leur arrivée et qui, à coup sûr, enflammeront les spéculations lors des veillées cet hiver.

Mais aujourd’hui n’est pas un jour normal. C’est celui où l’on enterre son grand-père. Pourquoi ces femmes les ont-elles suivis jusqu’ici, jusque dans sa maison ? De quel droit se sont-elles incrustées ? Elle laisse monter sa colère, les jeter dehors lui fera du bien. Au moins pendant quelques instants, elle n’aura plus mal.

— Il faut dire la vérité à Amaya, Margot.

Arrêtée dans son élan, sa curiosité en alerte, elle s’approche sans faire de bruit. Quelle vérité ? La voix de son grand-père résonne dans sa tête, écouter aux portes ne t’apportera rien de bon. Elle envoie balader le souvenir au loin.

— Ce n’est pas le meilleur moment, Meara.

— Alors pourquoi on est venues, si on repart sans lui parler ? Elle est adulte, maintenant. Elle a le droit de savoir et de faire ses propres choix.

— Oui, mais…

Un hélicoptère passe au-dessus de leur tête, son vrombissement empêche Amaya d’entendre la suite. Déjà les deux motardes s’éloignent. Oh pas question ! Elle s’élance pour les rattraper. C’est quoi, cette histoire ? Elle court, fait le tour de la maison et bute contre Marta.

— Maître Bisquey t’attend.

— Tu as vu deux femmes en noir ?

— Les étrangères du cimetière ?

— Oui, elles étaient là et…

— Elles n’auraient pas osé venir ici, quand même. Tu as dû te tromper.

— Non, je…

Amaya recule, elle n’a pas le temps, elle doit retrouver ces étrangères, écouter cette vérité à son sujet. Marta la prend par le bras et l’entraîne dans la maison. Impossible de résister.

À l’intérieur, elle englobe la pièce du regard, mais il n’y a que des visages familiers. Soudain, devant elle, un vieil homme à lunettes et costume cravate. Maître Bisquey. L’un des plus anciens amis de son grand-père et son notaire.

— Pourrions-nous commencer, ma chère, je dois rentrer à Donibane.

Amaya hoche la tête, la gorge nouée. Si mystère il y a, ce n’est pas aujourd’hui qu’elle le résoudra. Une autre épreuve l’attend. Ensemble, ils montent à l’étage et s’isolent dans le bureau-bibliothèque d’Ewan pour prendre connaissance de ses dernières volontés.

*

Pendant l’entrevue, la maison s’est vidée. Quand Amaya redescend, il n’y a plus un bruit, plus une silhouette habillée de sombre. Sur la table, des monceaux de nourriture ont été alignés dans des assiettes recouvertes de film transparent. De quoi alimenter une armée pendant des semaines. Elle sourit devant cette attention et se note de passer remercier Marta demain.

Demain, pas aujourd’hui.

La jeune femme s’assied à la table de cuisine. Elle tourne et retourne entre ses mains l’enveloppe épaisse, le testament de son grand-père que Maître Bisquey lui a résumé. Ewan lui lègue tous ses biens, un peu d’argent, les économies d’une vie, sa maison et son cayolar dans les alpages d’Iraty. Malheureusement, le prix des terrains au Pays basque est tellement élevé qu’elle va devoir s’acquitter de droits de succession bien au-dessus de ses moyens.

Amaya aurait paniqué sans l’offre transmise par le notaire. Un consortium pour la préservation du patrimoine autochtone québécois lui propose une somme exorbitante pour acquérir le wampum de son grand-père. On dit que pour être basque, il faut porter un nom basque, parler la langue et avoir un oncle en Amérique. Voilà la troisième condition remplie, Amaya Etchegui.

Ce serait la solution parfaite. Les wampums font partie du patrimoine des Amérindiens du Québec. Rendre la ceinture brodée à son pays d’origine lui semble juste. De plus, avec la somme qu’ils lui offrent, elle pourra payer les frais de succession, réparer sa camionnette sans être obligée de vendre sa moto, et même, qui sait, en acheter une neuve. Et louer une boutique. Elle voit déjà les lettres sur la vitrine : Les K’bossés. Et bien sûr, faire une donation à l’association pour financer quelques expéditions en mer.

Oui, mais…

Amaya n’est pas certaine que cette vente soit conforme aux souhaits d’Ewan. Cet objet a bercé son enfance, quand les cauchemars envahissaient ses nuits et que son grand-père lui en racontait l’histoire pour l’apaiser. Sa voix résonne encore dans l’espace de ses souvenirs. Machinalement, elle murmure : « Trois oiseaux volant ensemble, avec dans leur bec une goutte d’eau et dans leurs pattes de petits bouts de bois. Sur la terre brûlée, trois chaudrons. Le blanc vint déposer ses brindilles sous celui en fer, le corbeau noir sous la marmite d’argile et l’aigle royal glissa les siennes sous le troisième, fait d’un dos de tortue renversé ».

La petite fille en elle secoue la tête. Oui, cet argent lui permettrait de faire face à toutes les taxes et de financer ses projets. Mais non. Le notaire lui a appris que son grand-père était venu récupérer le codicille qu’il avait ajouté à son testament. Juste quelques jours avant sa mort, après avoir reçu la proposition du consortium.

Amaya hésite, l’enveloppe tourne et retourne entre ses mains. Elle pressent que vendre la ceinture reviendrait à trahir la mémoire d’Ewan, mais elle n’en a aucune certitude. Que voudrait-il qu’elle fasse ?

Une ombre se dessine sur le seuil de la cuisine. L’une des inconnues voilées de noir apparaît dans le contre-jour.

— Bonjour Amaya. Est-ce que je peux te parler ?

— Qui êtes-vous ?

— Je m’appelle Margot, j’étais une amie de ton grand-père.

— Ben voyons ! Les amis d’Ewan, je les connais. Maître Bisquey, Marta, Claudio, Mateo… Vous, je ne vous ai jamais vue.

— Nous étions… fâchés.

— Alors vous n’étiez pas son amie. Sortez !

— Ton grand-père et moi… La vérité, c’est que…

Chagrin, colère, tout s’emmêle. Amaya se lève brusquement, la chaise se renverse, bascule sur le carrelage, elle n’y prête pas attention. Elle veut se débarrasser de cette inconnue qui ne se montre qu’à visage masqué et se croit autorisée à s’introduire chez son grand-père comme bon lui semble !

— La vérité, quelle vérité ? Les révélations une fois les gens morts, c’est trop facile et ça pue l’arnaque. Allez vous faire foutre !

Quelque chose se rompt en Amaya. Elle ouvre la porte et pousse dehors la femme en noir. Celle-ci trébuche et tombe par terre. Le voile se décroche et révèle un visage aux rides profondes. Elle rougit à la pensée qu’elle a malmené une si vieille dame. Elle ramasse la coiffe, secoue la poussière et la lui tend puis elle l’aide à se relever.

— Pardon, excusez-moi.

— C’est moi qui suis désolée. C’est jour de deuil pour toi. J’aurais dû attendre que ta peine s’apaise. Tout va bien. Je reviendrai plus tard.

Fascinée, la jeune femme se perd dans le regard si clair qu’il en paraît presque translucide. Tant de paix émane de ces yeux-là. La voix est douce et grave, presque hypnotique. À mesure qu’elle parle, le chagrin et la colère d’Amaya s’adoucissent. Une bienheureuse indifférence l’envahit, ainsi qu’une immense fatigue. Oui, plus tard, pas maintenant.

Etche Otsoa

Amaya observe la femme courir à travers les arbres. Elle voit sa silhouette blanche s’enfuir. Loin des forêts sombres et des fonds d’eau stagnante, elle file. Les branches giflent son passage, ses pieds glissent sur les feuilles fripées. Elle fonce. Les yeux vers l’avant, l’effroi dans les tripes.

Si elle se retourne, elle meurt.

Si elle reste, elle meurt.

Alors elle court, elle fiche le camp, prend la tangente, le large, ce qu’elle peut, mais elle court. La femme se sauve. Elle fonce vers l’océan immense et ses vagues dansantes.

Furieuse de vivre.

Se sauver.

Mais l’horizon s’éloigne, le bleu, le vert se chargent de gris, les ombres se rapprochent.

Amaya s’éveille en sursaut, oppressée, le cœur battant, nauséeuse comme un lendemain de gueule de bois puissance dix. La migraine vrille entre ses tempes. Quand ce cauchemar finira-t-il ? À presque trente ans, elle devrait avoir passé l’âge. Pourtant, ses nuits continuent d’être envahies par cette fuite qui ne mène nulle part, impossible de s’échapper. Chaque fois, elle ressent le désespoir de cette inconnue comme si c’était le sien, tétanisée par son impuissance, et quelque part au fond d’elle, cette prescience que si elle ne réagit pas, elle sera la prochaine.

Amaya secoue la tête pour se débarrasser des miasmes de ce mauvais rêve. Puis les souvenirs reviennent, implacables. Son sourire s’efface. Elle est chez son grand-père, dans sa chambre de petite-fille, mais lui n’est plus là.

Ewan est mort, parti pour toujours.

Passage éclair sous la douche. Détour par la cuisine. Besoin de caféine à haute dose pour tenir. La pièce est déserte. Pas un bruit, pas une odeur. Ni café frais ni pain grillé. Juste un bol à carreaux bleus et jaunes posé sur la table en formica. La poussière virevolte dans la lumière, la pendule résonne en creux. L’absence, le vide, le manque.

Sous le bol, un bout de papier dépasse. Amaya s’approche et lit :

« Si tu veux connaître les réponses à tes questions, viens au cayolar de ton grand-père. Apporte le wampum. »

La jeune femme n’en revient pas. Pourquoi cet intérêt soudain pour une vieille ceinture défraîchie ? Si elle la considérait, enfant, comme un objet magique, elle doit bien admettre qu’elle n’a en réalité aucune valeur. Pourquoi, d’un seul coup, tout le monde la réclame ? Et comment savent-ils qu’Ewan était en sa possession ? C’était leur secret à tous les deux.

Que dois-je faire, grand-père ?La garder en souvenir de toi, ou bien la confier à ce consortium qui souhaite la rapatrier dans son pays d’origine ? Et qui sont ces femmes surgies de nulle part ? L’une d’elles se dit ton amie…

Amaya se lève et va chercher le wampum. Il est toujours au même endroit, rangé dans son vieux coffre à jouets, comme quand elle était petite. Elle l’étale avec précaution sur son lit. Il y a si longtemps qu’elle ne l’a pas vu. Probablement depuis le jour où elle a décidé qu’elle était trop grande pour écouter des contes. Peut-être le jour où elle est partie en internat. Leur première dispute. Il lui avait tellement répété qu’il n’y avait pas meilleure école que celle de la nature et voilà qu’il l’envoyait au loin…

Les franges effilochées ont jauni, certains coquillages sont ébréchés, mais la ceinture est la même que dans ses souvenirs. En haut et en bas, des ornements sans importance. Ce qui compte, ce sont les dessins violets au centre, tranchant sur le fond blanchâtre.

Un arbre au sommet pointu précède trois bonshommes stylisés qui se donnent la main. Viennent ensuite trois oiseaux séparés par des carrés symbolisant les trois chaudrons, puis un loup et une femme au cœur rouge. Enfin, trois perles écarlates mènent à l’arbre rond qui termine la ligne.

Chaque fois, Ewan la prenait sur ses genoux et dépliait le wampum pour qu’elle puisse suivre les motifs de ses petits doigts. Non pas qu’elle en ait eu besoin, elle la connaissait par cœur, cette histoire. Mais c’était son rituel contre les cauchemars qui se déployaient la nuit, menaçants comme un noir sans fond.

Il était une fois trois jeunes hommes habitant des contrées très éloignées. Il n’y avait a priori aucune raison pour que ceux-ci se rencontrent un jour. Mais le grand Univers en avait décidé autrement et il les réunit pour qu’ensemble, ils sauvent la vie. Écoute leur histoire, ma c’halon.

C’est ainsi que son grand-père commençait toujours son récit, et chaque fois, il l’appelait ma c’halon, mon cœur.

La première des trois contrées, le pays des Pierres Levées, était connue pour ses falaises abruptes se jetant dans l’océan bouillonnant et pour ses mégalithes immenses, cachés dans les forêts sombres. Là vivait Ewan… Oui, il s’appelle comme moi, ma c’halon.

La deuxième, les Montagnes Nuages, était, elle aussi, bordée par les eaux, mais ses collines étaient vertes et douces parce que les masses vaporeuses venaient les caresser chaque jour. Là vivait Martzio.

La troisième, les Terres-Neuves, était située très loin, de l’autre côté de l’océan. L’on disait les sols si fertiles que les semailles poussaient même dans la poussière. Les ours, les castors et les élans sauvages offraient à tous viandes et fourrures pour l’hiver. Au printemps, les arbres pleuraient des larmes de sucre. Et surtout, l’on disait que c’était une terre de liberté, sans rois ni ducs ni marquis. Tous égaux en droits et libres de s’installer où ils voulaient pour cultiver les champs. Là vivait Élan Noir.

Chaque printemps, des bateaux quittaient les ports des contrées des Pierres Levées et des Montagnes Nuages. Ils partaient, joyeux, chasser les baleines et les castors dans les Terres-Neuves, rêvant de richesses et d’aventures.

L’année de ses seize ans, Ewan embarqua sur le Sainte-Marguerite. La traversée dura trois longues semaines pendant lesquelles le jeune homme ne cessa de songer à ce monde nouveau vers lequel il voguait.

Hélas, au moment même où ils apercevaient la côte, un violent tourbillon se forma et le bateau heurta les rochers. Ewan tomba dans l’eau glacée, il essaya de nager, mais les courants l’éloignaient de la côte au lieu de l’en rapprocher.

Il désespérait de revoir la terre ferme quand une tortue passa près de lui, il s’accrocha à son dos et lui demanda de l’emmener jusqu’au rivage. Deux fois hélas, la tortue plongea sans même lui répondre. Ewan se retrouva à nouveau seul dans l’océan.

Il était à bout de forces quand un navire apparut à l’horizon. Trois fois hélas, il arborait le pavillon des Montagnes Nuages. Ewan craignait que l’équipage refuse de lui porter secours. Il faut dire que la concurrence était rude entre les deux contrées pour rapporter les richesses des Terres-Neuves. Mais le capitaine était bonhomme, il lui lança une bouée et convint de le mener jusqu’à l’Île-aux-Coudres s’il acceptait, en échange, de travailler sur le pont.

— Et c’est sur ce bateau qu’Ewan a rencontré Martzio !

— Mais dis-moi, ma c’halon, si tu la connais par cœur, je vais devoir trouver une nouvelle histoire…

C’était leur rituel. Son grand-père la taquinait, elle le suppliait de continuer, puis il lui ébouriffait les cheveux avant de reprendre son récit.

Ewan et Martzio partageaient le même désir secret. Ils ne voulaient pas seulement pêcher la baleine ou la morue ni défricher la terre, aussi riche soit-elle. Non, eux, ils voulaient prendre la forêt, partir explorer les territoires inconnus. Le soir dans leur hamac, ils parlaient d’arbres géants et de grottes regorgeant de pierres précieuses gardées par des lièvres sacrés.

— Moi, j’aime pas les grottes. C’est noir et méchant.

— Ne t’inquiète pas, ma c’halon, personne ne t’obligera à y descendre, je te le promets.

— Vraiment ?

— Juré, craché.

Rassurée, elle se blottissait encore un peu plus contre son grand-père.

Juste avant la fin de l’été, Ewan et Martzio décidèrent de partir à la recherche de ce trésor dont ils rêvaient. Ils prirent le chemin de la forêt, suivirent la rivière et arrivèrent à une étendue d’eau dont la pointe se perdait dans un horizon d’un bleu sans fin, le lac Mashteuiatsch. C’est là que vivaient Élan Noir et sa tribu, les Pekuakamiulnuatsh, les hommes-du-lac-peu-profond.

Ils furent accueillis en amis, un grand festin fut organisé en leur honneur, mais quand ils demandèrent le chemin des grottes du Lièvre, tous se renfrognèrent et secouèrent la tête. « C’est une légende, ces grottes n’existent pas », répondirent-ils. Les deux jeunes aventuriers les crurent. Après tout, si les Indiens savaient où les trouver, ils ne vivraient pas dans un tel dénuement, juste vêtus de peaux de bêtes, sans même une maison en pierre pour les abriter du vent et des neiges d’hiver que l’on disait redoutables.

Ewan et Martzio passaient tout leur temps avec Élan noir, qui leur montra les richesses que leur territoire offrait aux hommes. Les saumons dans les rivières, les barrages de castors, le vol des aigles, les arbres-médecine… Ils s’y sentaient si bien qu’ils décidèrent de rester plus longtemps. Les feuilles se teintèrent d’or et de rouge, puis la neige et la glace recouvrirent la terre et les lacs. Ewan, Martzio et Élan noir partirent à la chasse dans les forêts du Nord.

Au printemps, quand les trois garçons revinrent au campement, les femmes affichaient un visage sombre et les enfants s’accrochaient à elles en pleurant. Les arbres ne montraient pas l’ombre d’un bourgeon, les saumons ne sautaient plus dans les rivières et les ours ne léchaient plus le sirop sur le tronc des érables. Tous craignaient que le Grand Esprit ne soit fâché contre les hommes du Peuple. Les chamans l’avaient supplié de leur révéler la raison de sa colère, ils avaient prié les Ancêtres du Monde d’En Haut de porter leur demande. Mais nul ne répondait. Les rêves restaient vides.

Le Conseil décida alors que tous les hommes devaient se purifier pour aller parler aux esprits de la nature, aux animaux totems, à tous ceux qui pourraient leur expliquer pourquoi les arbres et la terre mouraient.

Comme les autres, Élan Noir, Martzio et Ewan construisirent une hutte de purification. Ils restèrent à jeûner et à méditer pendant trois jours et trois nuits. Puis ils rejoignirent le cercle sacré. Le chaman agita sa pipe pour les soustraire à la vue du monde, puis il chanta et dansa pour les guider. Et les esprits parlèrent. Et à qui s’adressèrent-ils, le sais-tu ?

— À Élan Noir, Martzio et Ewan !

— Revenu du monde des Esprits, les trois jeunes gens racontèrent au Conseil ce qu’ils avaient vu :

Trois oiseaux volant ensemble, avec dans leur bec une goutte d’eau et dans leurs pattes de petits bouts de bois. Sur la terre brûlée, trois chaudrons. Le blanc vint déposer ses brindilles sous celui en fer, le corbeau noir sous une marmite d’argile et l’aigle royal glissa les siennes sous le troisième, fait d’un dos de tortue renversé.

Puis le temps se figea. Il semblait que même le vent retenait son souffle. C’est alors qu’apparut une jeune femme aux cheveux blancs comme la lune, portant autour du cou un médaillon-serpent. Un loup d’argent, aussi haut qu’un caribou, marchait à ses côtés.

D’un claquement de doigts, elle fit jaillir le feu et les branchages s’enflammèrent. Depuis le ciel, les oiseaux versèrent dans les chaudrons les gouttes qu’ils gardaient dans leur bec. Sous l’effet de la chaleur, les petites bulles se mirent à grossir, grossir… si bien qu’elles débordèrent et s’échappèrent en crépitant. Le loup hurla, le cœur de la femme s’embrasa, trois gouttelettes de sang en tombèrent, se mêlant aux eaux bouillonnantes avant de s’infiltrer dans le sol et de rejoindre le monde souterrain.

Les arbres se couvrirent alors de bourgeons, les saumons sautèrent à nouveau dans la rivière et les ours revinrent lécher les troncs des érables.

Ewan repliait alors la ceinture de perles en concluant :

Voilà, ma petite Amaya, ce que raconte le wampum. Grâce au message des anciens rapporté de l’autre monde par les jeunes gens, les hommes-médecine surent qu’il fallait faire appel à la femme au Cœur de loup pour qu’elle unisse les trois savoirs et qu’ensemble, ils sauvent les grands arbres.

J’aimerais bien avoir un cœur de loup, disait-elle d’une voix ensommeillée. Son grand-père se penchait, déposait un baiser sur les cheveux blonds et soufflait : Que l’Univers t’en préserve, ma c’halon. Elle n’avait jamais compris pourquoi. Ça aurait été cool d’avoir des pouvoirs magiques. Comme les héroïnes dans ses livres.

Amaya se revoit, essayant de répéter après son grand-père ces drôles de mots : Mash-teu-iatsch,Pe-ku-a-ka-mi-ul-nu-atsh… Des souvenirs précieux et douloureux. Des larmes s’échappent de ses paupières brûlantes, qu’elle laisse couler sur son visage. Puis, la jeune femme essuie ses joues, replie le wampum et le range à nouveau dans le vieux coffre à jouets.

En redescendant à la cuisine, la colère la rattrape. Une émotion qu’elle n’aime pas, pas plus que les conflits. Pourtant, elle n’a aucune intention de se calmer, sa rage la soutient, lui donne la force dont elle a besoin. Elle ne subira pas sans se défendre ! On s’introduit chez elle la nuit, on lui écrit un message tout droit sorti d’un mauvais mélodrame, on la convoque…

On sonne. Le carillon égrène ses notes cristallines.

Amaya jette un œil sur la pendule. Il est à peine neuf heures, elle a les cheveux humides, n’a pas encore pris la moindre goutte de caféine. Ça ne peut être que Marta, il faut qu’elle la remercie. Réfrénant sa mauvaise humeur, elle plaque un sourire sur ses lèves et ouvre la porte. Sur le seuil, deux hommes. Le plus grand a un visage carré, une peau cuivrée et de longs cheveux noirs retenus dans un catogan. L’autre affiche un large sourire qui ferme un peu plus ses yeux bridés. Petit et trapu, costume-cravate et mocassins de ville aux bouts pointus, une mallette à la main. C’est lui qui parle, avec un accent qu’elle ne reconnaît pas.

— Bonjour, nous venons voir Ewan Guézennec.

— C’est trop tard, répond-elle sans réfléchir, il est parti.

— Pourriez-vous nous dire quand il sera de retour ?

L’homme insiste. Amaya les regarde tour à tour, tétanisée.

— C’est urgent, mademoiselle. Je vous assure que Monsieur Guézennec nous attend. Il faut absolument qu’on lui parle.

Amaya déglutit, la bouche sèche. Elle prend son élan et parvient à prononcer l’horrible réalité d’une voix cassée :

— M. Guézennec est mort, dit-elle en refermant.

De l’autre côté du battant, on insiste :

— Mademoiselle, Madame, nous vous présentons toutes nos condoléances. Nous sommes désolés d’arriver dans un tel moment, mais Monsieur Guézennec nous avait écrit. Pourrions-nous en discuter avec vous ?

Soudain, Amaya reconnaît les inflexions chantantes. Du Québécois.

— Je vous en prie, Mademoiselle. Cela ne vous prendra pas longtemps. Nous arrivons de loin pour voir Monsieur Guézennec. Il devait nous restituer une ceinture amérindienne appartenant à notre Peuple et…

Sa rage revient aussitôt, elle ouvre la porte.

— Et ça ne pouvait pas attendre ? Mais merde ! Les funérailles ont eu lieu hier seulement. Vous, elle, tous, vous venez ici, chez lui, réclamez son bien, une bande de vautours planant au-dessus de ses restes. Non, ne m’interrompez pas ! Dites à votre consortium machin-chose que le wampum de mon grand-père n’est pas à vendre. Vous pouvez rentrer au Québec, vous n’aurez pas un seul de ses coquillages, pas une seule de ses perles, vous m’entendez, et…

Amaya s’interrompt, à bout de souffle. Le plus petit continue à lui sourire, ça la dérange. L’autre, le grand, la fixe en silence, accentuant sa gêne. Elle détourne la tête.

Les deux hommes dévisagent la jeune femme qui reste muette, les yeux perdus dans le lointain. Toute la peine du monde se lit dans son regard, dans ses épaules voûtées. Mais le temps joue contre eux et ils ne peuvent pas se permettre de lui laisser faire son deuil.

— Quel consortium ?

— C’est ça, faites les innocents, Maître Bisquey m’a transmis votre courrier.

— Maître qui ?