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« Âme blanche » de Marguerite Van De Wiele est un roman captivant qui plonge le lecteur dans le Bruxelles de la fin du XIXe siècle. L'auteure, pionnière de la littérature francophone belge, y dépeint avec finesse les moeurs bourgeoises de son époque à travers le prisme d'une héroïne complexe et attachante. L'histoire suit le parcours d'une jeune femme issue de la bourgeoisie bruxelloise, dont l'âme pure et idéaliste se heurte aux conventions sociales et aux attentes de son milieu. Van De Wiele excelle dans l'art du roman psychologique, disséquant avec acuité les tourments intérieurs de son personnage principal et les contradictions de la société qui l'entoure. Au fil des pages, l'auteure aborde des thèmes audacieux pour son époque, tels que l'émancipation féminine et la quête d'identité, offrant ainsi une réflexion profonde sur la condition des femmes dans la Belgique fin-de-siècle. Son style élégant et sa prose ciselée font d'« Âme blanche » une oeuvre incontournable de la littérature francophone. Ce roman s'inscrit naturellement dans les catégories « Littérature francophone », « Romans historiques » et « Études féministes » sur les plateformes de vente en ligne. Van De Wiele y déploie tout son talent pour offrir un portrait saisissant d'une époque en pleine mutation, où les aspirations individuelles se heurtent aux conventions sociales. « Âme blanche » reste une oeuvre d'une étonnante modernité, qui résonne encore aujourd'hui par sa critique subtile des normes sociales et son exploration des désirs féminins. La plume incisive de Marguerite Van De Wiele fait de ce livre une lecture essentielle pour les amateurs de littérature belge, les passionnés d'histoire sociale et tous ceux qui s'intéressent à l'évolution des moeurs et des mentalités au tournant du XXe siècle.
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Seitenzahl: 198
Veröffentlichungsjahr: 2024
(ne fait pas partie de l’ouvrage original)
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Le souvenir le mieux précisé qui me reste de ma mère, avant son internement chez le professeur Oppelt, est, aussi, le plus lointain de mon enfance : j’étais toute petite, c’est à peine si je marchais seule… ; pourtant, j’avais réussi à me glisser derrière le piano où elle jouait quelque chose de doux et de fort triste.
J’avais d’abord entendu jouer Mme Veydt sans y faire attention, en trop jeune être, incapable de différencier les bruits et qui donnait à tous la même importance ; puis, j’avais prêté attention à celui-là, j’avais écouté, y trouvant un grand charme : la mélodie me venait en ondes plaintives, très sonores à la place où j’étais. J’en reçus bientôt une impression extraordinaire, tout à la fois ravie et mélancolique, qui me sortait de moi-même, qui me rendait comme folle… J’avais envie de rire et de pleurer : chaque note nouvelle me tombait sur le cœur, poignante autant que délicieuse, et, dans tout mon organisme à peine sorti des limbes, la magie énervante de la musique, agissant pour la première fois, fut si profonde que je m’évanouis. J’ai la conscience de n’avoir pu résister à ce que j’éprouvais en ce moment et de m’être laissé terrasser par une force tellement supérieure que rien, rien n’aurait pu me soustraire à son action.
Combien de temps je restai là, derrière la table harmonique de ce piano, sans connaissance, je ne saurais le dire. Quand je revins à moi, j’étais sur les genoux de Mme Veydt, près d’une fenêtre ouverte, et des bouffées d’air me caressaient le front, saturées d’une odeur de vinaigre et d’eau de Cologne : deux grands yeux bleus levés vers moi, anxieusement, sous des sourcils arqués et délicats ; un visage ovale dont le teint mat paraissait encore plus blanc aux tempes qu’encadraient des bandeaux de cheveux châtains… ; une robe rose, ample et molle, de cette mousseline qu’on appelait zéphir et qu’on eût dite tissée avec des fils de la Vierge…, la chaleur d’une main tendre qui serrait les miennes toutes froides…, une voix frémissante d’angoisse, murmurant, dans un baiser :
— Lina, ma petite, mon enfant…, tu me vois, n’est-ce pas, tu m’entends bien, tu n’as mal nulle part ?
Et c’est ce que je me rappelle de plus net, de plus exact concernant ma mère à cette époque.
Pourtant, je crois bien que plus d’une année pleine passa sur cet accident avant qu’elle quittât la maison ; il en est ainsi des souvenirs de la première enfance : ce sont les plus reculés qui se gravent le mieux dans notre esprit. À l’heure actuelle, quand je pense à la jeunesse de ma mère, c’est toujours comme cela qu’elle m’apparaît : très pâle, l’air inquiet, vêtue de rose. Certaines phrases de musique suffisent à évoquer pour moi son image et je ne peux sentir un parfum d’eau de Cologne légèrement acide sans que ces mots me reviennent à la mémoire, avec l’accent de Mme Veydt :
— Lina, ma petite, mon enfant…, tu me vois, n’est-ce pas, tu m’entends bien, tu n’as mal nulle part ?
Certes, j’ai d’autres souvenirs d’elle et ma notion de ce qu’elle fut en l’heureux temps où aucune maladie n’avait encore atteint son intelligence ne s’arrête pas à ce seul épisode : une fois, en rentrant de la promenade, elle m’apporta des livres, de beaux livres à vignettes violemment enluminées, où l’on rencontrait des chiens verts jappant aux trousses de messieurs en culottes bouffantes ; une autre fois, comme elle cousait et que le petit bruit de son aiguille, frappant le dé sans cesse, m’intriguait fort, elle me mit son dé au doigt, puis, m’invita à le cogner moi-même contre l’aiguille qu’elle tenait…, et, d’ouïr le même petit bruit me fit sauter de joie frénétiquement. J’ai encore, dans le fond de mon passé d’enfance, cette vision de Mme Veydt en grande toilette, décolletée, avec des perles au cou, me souriant, en entrant, pour me dire adieu, dans la salle où une bonne s’occupait à me distraire, à l’aide de vieilles cartes à jouer dont elle faisait des châteaux. Si je m’absorbe dans la contemplation rétrospective de cette heure à jamais enfuie, j’entends le roulement de la voiture qui, bientôt après, emporta ma mère à quelque fête, et je m’entends, moi, pleurant et me désespérant parce qu’elle ne m’avait pas emmenée.
J’en pourrais citer d’autres, beaucoup d’autres…, mais ces heures-là n’ont pas conservé dans le kaléidoscope de mon cerveau la sûreté parfaite, la décision ni la rigueur de dessin que m’a imposées celle où, si petite et marchant à peine, je m’évanouis pour avoir écouté trop de musique et repris enfin mes sens dans les bras de ma mère.
La couleur qu’avait la lumière ce jour-là : un jour d’automne frais et déjà assombri par le crépuscule tombant…, les objets autour de nous, le coin de rue qu’on apercevait par la baie de la fenêtre, tout m’est présent comme à la minute même.
Dans un vase en barbotine — que j’ai encore, du reste — je revois un bouquet de chrysanthèmes dont quelques-uns, flétris, se sont effeuillés sur la table du salon où nous sommes. Un tapis rouge recouvre cette table, et je le revois, mis un peu de travers, bordé d’une frange à grelots ; je revois la cheminée surmontée de sa glace, la pendule qui est au milieu, les deux candélabres qui en complètent la garniture ; je vois le cahier de musique, tombé du chevalet sur le clavier du piano, tandis qu’à la place laissée vide par le tabouret, reculé en hâte au moment où l’on s’apercevait de ma présence et de mon malaise, une étroite carpette montre des traces d’usure là où le talon frotte quand la bottine de l’exécutant s’appuie sur la pédale.
Si j’étais peintre, je pourrais mettre sur la toile ma mère telle qu’elle était alors, avec ses traits, l’expression de sa physionomie, son mouvement de sollicitude apeurée et l’interrogation de ses beaux yeux. Ses mains étaient particulières, avec les longs doigts nerveux des pianistes, et elle avait les ongles carrés… ; je pourrais dire quelles bagues elle portait, comment était sa coiffure, et que son col était un col droit, de crêpe blanc, uni.
Souvent, dans la suite, on s’est entretenu devant moi de cette étrange syncope, que Mme Veydt, probablement, avait racontée et dont on prenait texte pour certifier que je n’étais pas une enfant comme les autres et que la pauvre femme, avec son éducation artiste, m’avait donné une impressionnabilité ridicule, un système nerveux vibrant comme la harpe éolienne. Peut-être est-ce à ces rappels nombreux que je dois d’avoir retenu si minutieusement un incident, à la vérité, moins frappant que d’autres, qui se produisirent après, quand j’étais plus âgée et, partant, plus capable, semble-t-il, d’observer et de retenir.
Ce qu’il y a de certain, c’est que je n’ai aucun souvenir si clair, si positif, si vivant que celui-là, et que la forme physique de ma mère, avant la catastrophe, ne se présente jamais à moi autrement que telle que je la vis en ce jour d’automne assombri et frais, comme je revenais d’une faiblesse dans ses bras.
J’avais quatre ans lorsqu’on nous sépara.
Mon père, lieutenant aux guides, était mort quelques mois auparavant, au Congo, où il était parti en exploration, à l’exemple de nombre de ses camarades, tout jeunes, comme lui, et qui jugeaient les moyens de parvenir à un haut grade dans l’armée vraiment trop rares et trop difficiles en Belgique.
Qu’il y avait eu d’assez sérieux désaccords entre mes parents, peu après ma naissance, et que ces désaccords avaient influé sur la détermination de Jules Veydt s’expatriant après trois ans de mariage et s’en allant si loin, dans ce pays perdu…, je l’ai su plus tard et cela m’a expliqué bien des choses.
Son mari mort — et, non d’une de ces maladies sournoises qui, là-bas, tuent les hommes traitreusement, au débarqué, sans leur laisser le temps de donner la mesure de leur courage, mais, en héros, dans une affaire avec les indigènes — son mari mort, ma mère qui, sans doute, l’aimait toujours, se prit à regretter les déplorables commencements de leur union. Elle eut des remords, s’accusa de mille fautes imaginaires et souffrit d’un chagrin si intense qu’elle s’en rendit malade.
C’était une nature fine et passionnée, un tempérament nerveux qui devait se désorganiser aussitôt que les nerfs ne le soutiendraient plus. Cela arriva : insensiblement, comme une plante privée d’air, elle se mit à décliner ; elle maigrit, pâlit, s’étiola, eut des palpitations de cœur et des insomnies, des accès d’humeur noire dont rien ne pouvait la tirer. Du jour où on lui avait appris son veuvage, elle n’avait plus voulu sortir du tout, ni recevoir personne, ni ouvrir son piano, elle qui en jouait à miracle et pour qui la musique avait toujours été le meilleur plaisir, la plus douce consolation ! Moi-même, je lui fus à charge et elle me livra aux servantes, sans Souci de mon existence.
J’entendis cette phrase prononcée par des commères, un matin, au marché où mon ancienne nourrice devenue ma bonne, m’avait conduite : «Mme Veydt est folle ».
Rentrée chez nous, je demandai à voir maman ; on me répondit qu’elle ne voulait pas ; j’en conclus qu’être folle c’était ne plus aimer son enfant et refuser de le voir.
Peu après, comme elle prenait l’habitude de s’enfermer dans sa chambre, et d’y rester des journées entières, repoussant toute nourriture, on vint la chercher pour la conduire à Uccle, chez le professeur Oppelt.
C’était vrai ; elle était folle.
Du jour de son départ de la maison, date mon entrée chez mes grands-parents.
Jusqu’alors, et, bien qu’elle connût vaguement, par les rapports des domestiques, l’état de santé de Mme Veydt, la famille s’était assez peu préoccupée de moi.
Ma mère était orpheline et beaucoup plus riche que son mari : elle avait un caractère indépendant, des idées hautes et peu bourgeoises, aussi ne s’entendait-elle guère avec ses proches, tous bourgeois entichés de l’esprit, des mœurs, des préjugés de leur caste.
M. François Lorentz, son frère, qui, du reste, n’habitait pas Bruxelles, mais Anvers, où il était armateur, trouvait ma mère romanesque et c’est à peine s’ils échangeaient les lettres banales qui sont de politesse courante entre personnes du même sang, de bonne éducation, désireuses de ne se point brouiller tout à fait : il écrivait au jour de fête de Mme Veydt, lui envoyait ses souhaits le premier janvier et, pour moi, de grands bonhommes en massepain. Quand on avait su officiellement la mort de mon père, il était venu, avec sa jeune femme, nous faire une visite de condoléances et le couple avait accepté de dîner chez nous, pour reprendre le train le soir même.
Les relations avec les Veydt — et bien que ceux-ci eussent leur demeure à deux pas de la nôtre — étaient moins cordiales encore ; je crois qu’une sourde hostilité existait entre eux et maman. Peut-être même trouverait-on là l’origine des premières discordes surgies dans le ménage de mes parents, qui s’étaient épousés très jeunes et fort amoureux l’un de l’autre, pour en venir à une rupture après si peu de temps de vie commune : ma mère et ses beaux-parents n’avaient rien pour sympathiser et le voisinage des deux maisons amenait entre elle et ceux-ci des conflits où Jules Veydt, ayant à intervenir, devait, fatalement, de quelque côté qu’il se tournât, blesser quelqu’un de cher à son cœur.
Après le départ de mon père pour le Congo, toutes relations avaient cessé entre nous et les vieux Veydt, et il fallut notre deuil, les formalités exigées par ma situation d’orpheline mineure, la réunion d’un conseil de famille, me donnant, à côté de ma tutrice naturelle, un tuteur et un subrogé-tuteur, qui furent mon grand-père, le docteur Veydt, et mon oncle François, il fallut cela pour amener un rapprochement, d’ailleurs temporaire. Maman était souffrante et révélait de graves troubles d’esprit depuis des semaines, quand la famille en fut informée par le médecin de la malade.
Alors, les formalités recommencèrent ; le même conseil de famille fut assemblé qui décida de pourvoir la pauvre femme, devenue incapable de se conduire ni de conduire qui que ce fût, des mêmes tuteurs que j’avais, moi, tandis qu’on la déclarait, du fait de sa démence constatée, déchue de la tutelle de son enfant.
Toutes choses ainsi arrangées et la malade internée à Uccle, on ferma notre jolie maison de la place du Béguinage, après avoir congédié les bonnes, vendu le chien, — qui était de race, — donné le chat, — qui était merveilleux à la chasse aux souris, — et ma tante Josine m’emmena rue Marcq, chez mes grands-parents.
Mlle Josine Veydt, la sœur aînée de mon père, avait alors quarante-cinq ans et paraissait, à mes yeux, une très, très vieille personne. Courte sur jambes et un peu boiteuse, elle n’avait jamais été jolie, devenait tout à fait laide, le savait et en éprouvait beaucoup de chagrin. Elle était de ces filles sur le retour, de qui le célibat a aigri le cœur et quelque peu déformé le caractère. Je crois que ma mère, particulièrement avait eu à en souffrir. Mais une chose exquise et profonde contrebalançait ce que ma tante Josine avait de trop acariâtre dans les manières : c’était son amour pour Jules Veydt, le culte dont elle entourait la mémoire de ce frère plus jeune qu’elle de quinze ans, qu’elle avait élevé, qui l’aimait, et qui était mort si lamentablement, si loin des siens !
Quand elle vint me chercher, place du Béguinage, pour me conduire rue Marcq, elle n’obéissait certainement qu’à un sentiment de devoir et aucune affection pour moi n’avait dicté cette démarche qu’elle accomplit elle-même alors qu’une mercenaire aurait pu l’y remplacer. Elle ne m’aimait pas, me connaissait à peine et, à cette époque, je représentais pour elle une étrangère, la fille d’Evangèline Lorentz, une enfant quelconque, plutôt antipathique, sans lien aucun avec les Veydt, mais coupable de ce grand crime de n’avoir pu retenir son père au foyer.
Je m’en souviens, je l’appelais « Madame » et elle me laissait dire sans rectifier. Elle ne me tutoyait point, trouvait moyen de ne pas prononcer mon nom de baptême qui était aussi celui de ma mère et, lorsque le voisin à qui l’on avait cédé notre chat, camarade chéri de mes feux, dont je ne pouvais me séparer sans larmes, vint chercher cette bête, ma tante vit mon désespoir et ne s’attendrit point. Elle donnait un dernier regard aux pièces désertes de ma chère maison, avant de se retirer, puis, me mena dans la rue :
— Allons, allons, avancez, fit-elle, d’un ton sec, en m’entraînant.
Et ce furent les seules paroles qu’elle m’adressa durant le trajet de chez nous à la rue Marcq. Là, ayant ouvert avec son passe-partout une porte brunâtre à un seul vantail, au milieu duquel luisait la plaque de cuivre mentionnant le nom de mon aïeul : Édouard Veydt, et, annonçant sa qualité de Docteur en médecine, ma tante me fit passer devant elle, pour traverser un vestibule long, étroit, glacial et dont le dallage, alternativement blanc et bleu sombre, faisait penser à un damier funèbre dont chaque carré eût recouvert une sépulture.
Il pouvait être quatre heures du soir ; on était en hiver, la journée avait été pluvieuse et la lumière n’arrivait là que par les vitres matées d’un très petit œil-de-bœuf donnant sur la cour. C’est dire que ce vestibule était obscur. Je ne me rappelais pas y avoir jamais mis le pied et le premier sentiment qu’il m’inspira fut la peur, une peur nerveuse, indicible, qui, malgré moi, fit venir à mes lèvres le nom de ma nourrice, la seule personne qui eût pris soin de moi depuis la maladie de Mme Veydt. Et, retournant sur mes pas, bien décidée à gagner la rue, je prononçai ce nom, dans le cri furieux et navré que je retenais depuis notre départ de la maison :
— Dauka !… Où est Dauka ? Je veux retourner près d’elle.
Ma tante ne me répondit point, ne fit rien pour m’apaiser, mais, comme ma colère, accrue à son indifférence, devenait de plus en plus tapageuse, elle me prit sur le bras, se dirigea tranquillement vers l’escalier qui était au fond du vestibule et, malgré sa claudication, malgré la défense que je lui opposais, tout mon corps agité de mouvements convulsifs, en gravit trois marches sans faiblir. Mes cris étaient devenus des hurlements ; je donnais des pieds et des mains, au hasard, dans les côtes, la poitrine, les reins de la vieille fille, poussée par une subite révolte de sauvage, et je continuais à répéter :
—Dauka, Dauka…, je veux Dauka !
Ma tante Josine qui, tout de même, n’avançait guère, finit par me dire, sans s’émouvoir pourtant :
— Si vous vous obstinez à crier comme cela, vous allez réveiller votre grand-papa qui fait sa sieste.
Elle avait imprimé à ce mot « votre grand-papa » le ton spécial, plein de componction, qu’adoptent les dévots en parlant du bon Dieu, et cet excessif respect m’impressionna, tout d’abord ; mais mon chagrin renaissant de ma défaite, de la certitude où j’étais, à présent, de ne pouvoir plus m’échapper, je recommençai mes plaintes avec rage.
Nous étions parvenues à l’entresol, devant une porte où un rideau de percale verte se fronçait sur une vitre ; et, soudain, cette porte, en s’ouvrant, livra passage à un vieillard magnifique, imposant, colossal, qui disait, les yeux gros de sommeil et la bouche tiraillée de bâillements :
— Josine, faites-la taire.
C’était le docteur Veydt ; je le connaissais, pour l’avoir vu dans toutes les circonstances solennelles de ma jeune vie. Il était inoubliable.
Sa fille, confuse, répondit :
—C’est la petite de Jules. Elle demande sa bonne.
Mais l’autre, prodigieusement méprisant, répétait, les mains sur ses oreilles :
—Faites-la taire, faites-la taire.
Et la porte au rideau de percale se referma sur mes cris, avec indignation.
Alors, je cessai de me plaindre, je ne demandai plus Dauka : je me cramponnai à ma tante Josine, de toutes mes forces, saisie d’épouvante devant ce grand vieux si beau et si terrible sous la noblesse de ses cheveux blancs bouclés, avec l’accent autoritaire de sa voix. Et il me semblait avoir aperçu un être surnaturel, quelqu’un de tout-puissant qui tenait, à la fois, du Croquemitaine dont on m’avait menacée quand je n’étais pas sage, et d’un saint apôtre dont ma bonne avait une statuette sereine et bénisseuse sur sa cheminée.
Mlle Veydt, me portant toujours sur son bras, gagnait le second étage et m’introduisait dans sa chambre. Là, les verrous tirés, elle me déposa à terre et voulut m’enlever mon chapeau.
Mais j’avais vu, tout de suite, mon petit lit de chez nous, dressé là, à côté de celui de la vieille fille : cette découverte, en me convaincant de la justesse de mes craintes, en me prouvant que j’allais rester au milieu des Veydt, à demeure, exaspéra ma peine et je reculai avec horreur, tenant à deux mains ce pauvre chapeau pour qu’on ne pût me le prendre. D’un bond, je m’étais précipitée vers la porte close et j’y déchirais mes ongles, sans parvenir à l’ébranler. Ma tante Josine haussait les épaules ; elle se défit de son manteau et de ses gants, puis, me demanda d’un ton sérieux, comme elle se fût adressée à une grande personne :
— Voulez-vous, oui ou non, me laisser vous ôter votre chapeau ?
— Non, non ! répliquais-je avec une énergie boudeuse, un profond désespoir.
Elle ôta le sien, changea de robe, noua un tablier de mérinos autour de sa taille et commença de vider une malle qui était là et que je reconnus pour avoir appartenu à maman : toutes mes petites affaires s’y trouvaient entassées. Mon émotion augmenta, et, inconsciemment, car j’étais trop jeune pour avoir la foi, je joignis les mains et murmurai, ayant, sans doute, entendu prononcer ces mots par d’autres dans les moments d’affliction :
—Mon Dieu !
Je les répétai à plusieurs reprises, torturée d’un de ces chagrins d’enfant, immenses et si cruels que, des années après, leur pensée seule évoque une image plus noire que tout ce que la pratique de la vie a pu apporter de désolant. Mais, soudain, comme je levais les yeux sur la muraille, un visage peint, un visage connu, aimé, un charmant et jeune visage d’homme m’apparut, souriant dans un cadre d’or qu’une grande couronne de pensées artificielles entourait :
— Mon papa ! fis-je, un peu consolée, ravie de la rencontre et les bras tendus vers ce portrait, tout pareil à un autre que nous avions à la maison et qu’on m’avait appris à révérer.
—Oui ; votre papa, redit Mlle Veydt.
Et ce que n’avaient pu faire mon désespoir et mon insurrection, la vue du portrait de son frère le fit : elle s’amadoua un peu, me regardant avec moins de froideur. Même, j’aperçus comme un éclair de pitié illuminant ses yeux ternes ; elle contemplait tour à tour la toile et mon visage, et elle alla jusqu’à ajouter, d’une voix radoucie :
—Vous lui ressemblez beaucoup, à votre papa.
Elle avait dit cela très bas, comme à regret, et je sentis bien qu’elle eût préféré ne pas convenir de cette ressemblance ; la phrase devait lui être échappée malgré elle, frappée qu’elle était, certainement, de l’étonnante similitude existant entre la physionomie de mon père et la mienne.
Elle s’était mise à ranger des bouquets qui levaient leurs roses blanches, sur le marbre de sa commode, en deux grands vases placés sous le portrait, de chaque côté ; et, intéressée par ce soin qu’elle prenait avec tant de dévotion et qui me la rendait sympathique, je me coulai près d’elle, moins farouche, je demandai :
—C’est pour papa, ces fleurs ?
Elle répliqua :
—Et pour qui serait-ce ?
Seulement, une larme avait roulé sur sa joue, et elle s’attendrit au point de s’écrier en me prenant la main :
—Ah ! ma pauvre, pauvre enfant !
Alors, à mon tour, je serrai sa main et, pour la première fois depuis mon départ de la place du Béguinage, je me laissai aller à pleurer. Je pleurai tant, et d’un tel cœur, et durant si longtemps que j’en étais comme suffoquée.
Heureusement, ma tante eut une inspiration divine ou, plutôt, simplement, maternelle : elle alla chercher au fond de la malle à moitié vidée, Mlle Zoone, ma poupée, et elle me la mit dans les bras. Cette présence d’une vieille chose qui, toujours, m’avait distraite, avec laquelle j’avais joué et que j’aimais passionnément, me calma un peu. Je consentis à me laisser enlever ma coiffure, baigner les yeux, laver les mains… et quand nous descendîmes pour le souper, j’étais sinon résignée, au moins très convenable.
Chez les Veydt, les dames de la famille mangeaient dans la cuisine avec la domestique, selon l’ancienne coutume flamande. Mon grand-père prenait ses repas seul, dans une petite salle attenante à son cabinet de travail, à d’autres heures… ; et les mets délicats qu’on lui servait n’avaient aucun rapport avec ceux dont les femmes de la maison devaient se contenter.
