Anadrome - Marie-Ange Carral - E-Book

Anadrome E-Book

Marie-Ange Carral

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Beschreibung

Anadrome se dit d'un poisson qui remonte un fleuve. Nager à contre-courant pour reprendre le chemin de sa vie n'est pas chose facile. Mais on doit parfois le faire pour du meilleur après, peut-être. Non loin de Valence dans la Drôme, dans cette merveilleuse région traversée par le Rhône qui ouvre les portes sur la Provence, quelques-uns de ces "poissons" vont tenter de remonter le courant, si de plus gros qu'eux veulent bien leur en laisser le loisir...

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Seitenzahl: 213

Veröffentlichungsjahr: 2020

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« Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls

qui partent

Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons,

De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,

Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! »

Baudelaire

Anadrome :

Du grec anadromos, qui court en remontant

Anadrome se dit d'un poisson qui remonte un fleuve.

Nager à contre-courant pour reprendre le chemin de sa vie n'est pas chose facile. Mais si une force irrésistible nous y pousse, c'est peut-être pour du meilleur à venir.

Non loin de Valence dans la Drôme, dans cette merveilleuse région traversée par le Rhône qui ouvre les portes sur la Provence, quelques-uns de ces "poissons" vont tenter de remonter le courant, si de plus gros qu'eux veulent bien leur en laisser le loisir...

J'écris depuis vingt ans des romans policiers et historiques, des nouvelles et des biographies pour les particuliers.

Je souhaite que mes romans dont les intrigues se déroulent dans la région où j'habite, le sud-est de la France, vous séduisent...

Marie-Ange Carral

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Épilogue

1

Je m'appelle André, je suis chauffeur-livreur. J'ai abandonné mes études après une première année au lycée, parce que je ne comprenais pas ce que je faisais là. Je ne comprenais plus rien. J'avais eu quelques aventures amoureuses pendant l'été, enfin, aventures est un bien grand mot, et à la rentrée, je n'arrivais plus à reprendre pied dans le quotidien. Peut-être y avait-il un rapport de cause à effet.

Pourtant, j'y mettais du cœur, mais les études ne prenaient pas le cours que j'espérais. Je trouvais les professeurs, ou bien indifférents, ou bien trop pressants, comme l'assistante de chimie qui m'avait dit, alors que j'essayais de lui faire entendre que je ne comprenais rien, que j'avais de beaux yeux bleus. En fait, tout se passait comme si j'étais sur une autre planète. Auparavant, j'adorais la rentrée, la venue de l'automne, la camaraderie, le sport. A présent, lorsque j'y réfléchissais trop, je sentais monter une nausée, alors, j'essayais de ne pas penser.

Bientôt, j'ai fini par abandonner la partie. Pendant les cours, je regardais par les fenêtres, ce qui se passait au-dehors. Mais le lycée était bâti au milieu d'un no man's land, et il ne se passait rien. La plupart de mes camarades semblaient passionnés, happés par leurs études. D'autres s'évadaient par tous les moyens, il est vrai. Mais on ne partageait pas nos doutes et nos émotions ; les professeurs organisaient chez eux des après-midi de discussion, et mon meilleur ami Félicien m'engageait à l'accompagner chez l'assistante de chimie, les mercredis. Je lui dis qu'elle m'avait fait des avances, et Félicien trouva cela du plus haut comique. « Qu'est-ce que tu racontes ? On dit qu'elle n'aime que les femmes ! Arrête la bibine, ça ira mieux. Vu tes notes, tu devrais faire un effort...»

Oui, il y avait l'alcool, qui circulait pas mal à l'internat. C'était devenu le seule chose importante de ces journées interminables. Il me vint que les études n'étaient pas faites pour moi et pourtant, j'avais été un bon élève, j'entendais encore cet instituteur qui me donnait rendez-vous le lendemain du bac pour fêter ça.

Un jour de février, je rentrai à la maison en milieu de semaine et j'annonçai à mes parents que je souhaitais arrêter mes études.

—Et qu'est-ce que tu comptes faire ?

—Je ne sais pas encore... Travailler, c'est sûr, mais dans quoi, je ne sais pas.

Mes parents étaient des personnes compréhensives. Il me faisait confiance. Ils m'aimaient.

—Tu veux en parler à tes frères ? Qu'est-ce qui ne va pas ?

—Rien, et … tout. Je ne me retrouve pas... je ne vois plus mes buts...

Nous restâmes un moment en silence, partageant du café. Mes deux frères aînés avaient une bonne situation et une famille. Pour moi, leur chemin de vie était une évidence. Il me semblait qu'ils ne rencontraient jamais de problèmes majeurs, tout paraissait aller bien.

Enfin, pour ce qui est de Christophe, il avait l'air bien triste depuis quelques temps. C'est vrai que Sylvaine partait souvent en mission à l'autre bout du monde, et qu'ils n'ont pas encore d'enfants... Lui qui les aime tant... Mais je n'ai pas osé lui parler la dernière fois. Et puis, ça ne me regarde pas et d'ailleurs, comment l'aider ? Quand on se voyait, avec François et Christophe, on parlait surtout sport et vacances. Ils me donnaient des bourrades amicales :

« Alors, et les filles... ? Quand nous présentes-tu notre nouvelle belle-sœur ? »

Des filles, oui, j'en amenais chez moi, mais je n'avais pas encore trouvé celle avec qui j'aimerais construire quelque chose.

Alors, les congés se passaient entre le foot et les copains. A boire pas mal, mais à trente-cinq ans, je récupérais de moins en moins vite.

C'est dingue comme le temps a passé depuis le lycée. De petits boulots en petits boulots, j'ai fini par me faire une spécialité de la livraison en fourgon. J'ai même pu mettre de côté pour acheter mon propre camion. Mais je ne sais pas pourquoi, j'hésite encore. Cette vie me va.

J'aime aussi cuisiner. Je n'en parle pas trop. Mais j'aime ça. Christophe qui a un gîte non loin de Valence, les Bergerets, voudrait que je travaille avec lui. Mais je ne suis pas sûr... Sur la route, je peux rêver à ma guise, à rien de précis. Je rêve de longs voyages.

Il y a un mois de ça, au supermarché, j'ai acheté un hamburger et une bière, et je me suis arrêté à la papeterie. J'ai pris un cahier à spirale, et un stylo sympa. Je les ai longtemps regardés. Je n'avais pas manipulé de cahiers et de stylos depuis la fin de mes études. Mais ils s'imposaient à moi, me chauffaient les mains ; sur la couverture du cahier, il y avait écrit : livret pour les rêves, bizarre pour un truc d'école, et pour un chauffeur-livreur, un livret qui chauffe les mains, j'ai trouvé ça super étrange, et je suis ressorti avec.

Depuis, le soir, j'ai moins de temps pour les copains, j'ai envie de tirer le cahier et le stylo de leur cachette, et d'écrire, d'écrire. J'ai de la hâte comme pour un rendez-vous amoureux. J'ai du mal avec l'orthographe, les tournures de phrases mais c'est comme si les mots se pressaient au portillon de peur de ne pas pouvoir sortir. Très étrange. Je pourrais écrire sur mon ordinateur, mais ça ne me dit rien.

D'ailleurs, il m'est venu que ces mots attendaient depuis l'abandon de mes études. A ce moment-là, j'écrivais encore au stylo. Alors, j'écris, j'écris, tout ce qui se passe dans ma journée, tout ce qui se passe autour de moi.

Curieusement, depuis que je remplis le cahier, je me sens mieux. C'est comme si j'avais enfin trouvé un but à ma vie. Des fois, je suis en famille, je pense à ce que je vais mettre dans le cahier en rentrant, je pense qu'il va falloir que je m'achète un stock de cahiers, parce que je sais que je ne vais pas me lasser de sitôt. Je respire profondément, je souris tout seul.

Mes parents me demandent ce qui me rend si joyeux, ils pensent certainement que j'ai une fille, mais je réponds que non, c'est parce que ton gratin, maman, il est vraiment super extra, il déchire, et maman me regarde d'un air attendri, secoue doucement la tête en m'appelant mon petit garçon rêveur, et je ne regrette pas mon mensonge, et ce n'est pas un mensonge, son gratin déchire réellement. J'en reprends une bonne part.

Il faudra que j'achète des carnets que je garderai avec moi, parce que je voudrais noter des choses tout de suite et le cahier est à la maison. Est-ce que je l'ai assez bien rangé ? Parce que des fois Félicien m'emprunte mon petit appart' pour des rendez-vous et je ne voudrais pas qu'il découvre mon univers secret.

Félicien poursuit ses études, qui courent vite. Apparemment, ses entrevues privées avec l'assistante de chimie n'ont pas boosté son cursus. Je n'arrive jamais bien à comprendre ce qu'il étudie. C'est souvent, il me semble, une nouvelle spécialisation qui se surajoute à une autre, mais toujours en décalage avec la demande

du marché. Alors, il essaie de rectifier le tir. Félicien n'a pas d'argent. Il me tape souvent.

La semaine dernière, quand je suis rentré, je l'ai trouvé prostré sur mon canapé, le visage caché par son étrange coupe de cheveux comme les pages du Moyen âge, ou comme les enfants des années 70, il a de beaux cheveux blancs, oui, blancs, c'est bizarre pour un type de trente-cinq ans, et ça fait longtemps que ses cheveux ont cette teinte.

Il a des yeux clairs mélancoliques et le teint clair aussi, ça lui donne un air de poète maudit qui plaît bien aux filles : elles ont toute envie de soigner ce spleen qui ne le quitte pas. Car il souffre d'une légère surdité, due à un accident survenu dans son enfance. Il en éprouve un complexe d'infériorité qui le fait se renfermer sur lui-même.

Donc, je l'ai trouvé prostré sur mon canapé. J'ai demandé s'il était malade, s'il avait besoin d'argent. Il a dit non, s'est levé, m'a souri, m'a donné une bourrade amicale et il est parti. Je ne l'ai pas revu depuis. C'est la rentrée des facs, il a dû reprendre ses cours. J'ai vite regardé si mon cahier était bien à sa place, entre mon sommier et le matelas, il y était. Après, il n'y avait pas de raison pour que Félicien soit venu dans la chambre, puisqu'il était seul. Il faudra que je trouve quand même une autre cachette, ou carrément, que je l'emporte avec moi. J'ai pensé à Félicien toute la journée. Il devrait arrêter les pétards, ça le rend encore plus triste que d'habitude.

Depuis quelques temps, j'ai envie de déménager. Mon appart' est tout petit. De l'autre côté de la rue, il y a l'entrée de la maison de retraite. Au-dessus des toits de l'établissement assez ancien, mais rénové, il y a le ciel. Le soir, c'est un vrai bonheur. Je me penche un peu, sur ma droite, le ciel est orange, mauve, rose, je prends des photos pour quand je peindrai, parce que maintenant, j'ai aussi envie de peindre. Du fait de la présence de la maison de retraite, la rue n'est pas très animée, sauf le dimanche, parce que les familles débarquent. Heureusement, le coup de feu ne dure pas longtemps. Les résidents sont nombreux, mais il y en a certains qui me voient à ma fenêtre, lorsqu'ils sortent et qui me font à présent un petit signe de la main.

J'ai mes préférés : surtout deux vieilles dames, qui ont l'air bien gentilles : l'une semble veiller sur l'autre. Elles sortent en se donnant le bras et vont vers le village. Elles reviennent assez vite. Quand elles reviennent avec des courses, ce sont toujours de petits paquets. Leurs moyens doivent être réduits. Pire que les miens, si ça se trouve, et ce n'est pas peu dire. Si j'osais, je les inviterais bien à prendre un verre. Je suis sûre que ces personnes ont eu des vies passionnantes à raconter. Mais je n'ose pas. Et puis, je ne pense jamais à regarnir le frigo, et je n'ai rien à offrir.

Ces derniers temps, mes deux préférées sortent moins, et quand elles sortent, elles répondent en souriant à mon bonjour, mais s'éloignent en chuchotant, du plus vite qu'elles peuvent. Il n'y a pas longtemps, protégé par les doubles rideaux, je les ai vues compter leurs sous à la lumière du lampadaire. Je vois plein de choses qui se passent, dans la cour de cette maison de retraite. Des départs, des arrivées, pas toujours bien gaies, discrètes le plus souvent. Les ambulances, le corbillard. Bon, c'est toujours mieux que d'habiter en face d'un abattoir. Et mon loyer n'est pas cher.

Les feuilles des platanes crépitent en courant sur le goudron, il fait encore bon, mais l'automne se profile. C'est joli, ça, les feuilles crépitent, l'automne se profile. Les copains rigoleraient s'ils lisaient mon cahier. Samedi, ils me proposent d'aller au lac. On pourrait encore se baigner, rencontrer des filles. Il y a encore des Hollandaises en vacances. Mais ça ne me dit rien. Ou bien, si je pars, j'ai envie de partir seul.

Emile Cachaud dit le Geôlier, mon patron, enfin, le type qui me donne des tournées, m'appelle. Pour le week-end, il y a un transport de télés pour le midi. Ça t'intéresse, André? Super bien payé. Si possible, tu partiras vendredi soir. Tu laisses le fourgon à Bourg-lès-Valence, derrière l'entrepôt Pridou Discount, avant dix heures du soir, comme la dernière fois pour les pompes. Tu ne déballes rien. J'ai vendu le camion avec. Je paie d'avance, tu te poses pas de questions. Parce que j'ai l'impression que tu deviens cérébral en ce moment. Éclat de rire gras. Je te poserai une enveloppe dans ta boîte vers midi. C'est OK ?

Oui, c'est OK. Je poserai le fourgon derrière le Pridou Discount, sans déballer, comme convenu. Mais je ne reviendrai pas bosser. Du moins pas tout de suite. Et pas chez l'Emile ! Je viens de prendre ma décision. Ça vient de me venir : ce n'est pas de déménager, dont j'ai envie, c'est de partir. Partir sans but. J'espère que je verrai mes protégées une dernière fois, aujourd'hui. Une manière d'au revoir. Ou d'adieu. Qui sait ? Je voudrais leur dire de partir aussi, qu'est-ce qui peut leur arriver de pire, à part moisir dans cette bâtisse...

Bon, ben, il n'y a plus qu'à préparer son sac. Ça sera vite fait. Une onde de quelque chose qui ressemble au bonheur gonfle ma poitrine et mon cœur.

2

Son regard ne se détournait pas, sans émotions, peut-être un peu de surprise tout de même. Ainsi, c’était si facile. L’homme avait l’habitude : il déposa l’argent avec dextérité sur le joli boutis du couvre-lit. Non, pas dextérité, oui, habitude. Elle demeura un moment glacée. Dans le miroir, tandis qu’elle relevait ses cheveux en un chignon vite fait, Maude l’avait vu lui sourire, d’un sourire étrange, comme on sourit à un enfant convalescent.

—Tu avais besoin d'argent, c'est ça ?

—Oui, enfin … Je veux dire non..

—Tu vois beaucoup d'hommes ?

Ces mots l'effrayèrent beaucoup.

—Mais non, qu'est-ce que vous allez chercher...

— Je te crois, finalement. Tu manques de savoir-faire.

—Parce que vous, les femmes qui se font payer, c'est votre ordinaire ?

Il soupira, se leva et ajusta sa chemise.

— Je dois partir. Si tu veux qu'on se revoie, tu appelles à ce numéro, et tu dis que tu es la secrétaire de mon ostéopathe.

—Et à qui je dis ça ?

—A mon assistante. Elle s'appelle Rose. Tu demandes Rose.

—Ah Rose, ton assistante... Bon, il faut prendre rendez-vous !

—Je suis très occupé.

Dans le silence de la chambre, elle tentait de soumettre les minuscules boutons de soie de la guêpière, sans baisser les yeux, cherchant une réponse au fond de ses prunelles. Une réprobation, un assentiment, un conseil. Mais rien. Même son regard la fuyait.

Voilà, c’était fait. Pour de l’argent. Elle tenta de réfléchir à la différence qu’il y avait à le faire pour de l’amour. Pour l’amour ! Mais son cerveau avait mis des volets roulants.

Ils avaient conversé pendant des semaines sur internet, c'était un homme normal. Avec sa femme, c'était compliqué, il cherchait autre chose, il n'avait pas d'enfants. Ils n'avaient pas communiqué autrement que par téléphone et mails, quelques photos uniquement, ils préféraient l'un et l'autre se laisser la surprise de la découverte.

Ils se donnèrent rendez-vous dans un café de la vieille ville, Maude arriva en retard parce qu'elle n'arrivait pas à se garer. Il lui sourit de loin, se leva et vint à sa rencontre. Un bel homme, encore mieux qu'en photo. Un peu enveloppé, mais Maude ne détestait pas les hommes confortables. Une chemise fine, des chaussures impeccables, il se laissa détailler sans déplaisir. En plus, il sentait bon, quand il se pencha pour effleurer sa main.

La serveuse s'approcha. Vous prenez quelque chose, madame ?

Ces mots sonnaient comme une invite à se lever et partir. Mais Christian, - il disait s'appeler Christian -, renchérissait:

— Qu'est-ce que vous prenez, Maude ?

Il prononça ces mots sur un ton abrupt qui la tira de sa torpeur.

— Un café.

— Un café à cette heure ?

Puis ils échangèrent sur le temps, Merci le temps. Oui, il avait fait bon voyage. Je suis ravi d'être là et toi, je peux dire toi, Maude ?

— Moi aussi j'ai fait bon voyage, fit sottement Maude, qui lui avait dit qu'elle était de la région.

Il prit cela pour de l'humour et rit en dévoilant une dentition parfaite.

—Vous me plaisez, énonça-t-il après un silence, avec un coup d’œil à sa montre. Une Rolex deux ors. Elle pensa qu'elle avait oublié de s'épiler le maillot. Dans la fougue de la première rencontre, ça ne compterait pas.

Mais à présent, Maude cherchait vainement leur précieuse complicité virtuelle. Elle se sentait déplacée et aussi peu concernée qu'à un entretien d'embauche auquel ni l'un ni l'autre des protagonistes ne donnera suite. Ou plutôt, on aurait dit un rendez-vous d'affaires. Maude réalisa subitement qu'il s'agissait bien de cela.

Car c'est à ce moment qu'elle avait décidé qu'elle lui demanderait de l'argent.

Elle ne se souvenait plus d'ailleurs, de la manière dont elle s'y était prise, qui devait être effarante. Mais il n'avait marqué aucune surprise, et comme il baissait les yeux pour boutonner sa chemise, elle ne vit pas son expression.

Elle ne parvint pas à fermer la guêpière, l’arracha et la jeta en boule dans son sac, puis enfila son pull sur sa peau nue. Elle avait soif et but le champagne au goulot, il en restait peu, et le liquide mit un temps interminable à atteindre ses lèvres, le flacon pesant sur son poignet meurtri. L'homme s'était donné dans un mélange de douceur et de brusquerie qui l'étonnait. Aucun de ces anciens amants ne se comportait comme ça.

M. Prenez-rendez-vous avait raison : elle manquait d'expérience. Le vin était fade et tiède et son esprit revint dare-dare à son idée fixe : une envie de frites et de soda bien frais, vision ineffable qui lui tenait compagnie les jours de ventre vide. Elle récupéra sur la moquette une pièce de son bracelet, donna un coup de pied dans le montant du lit qui en avait vu d'autres, et sa cheville céda sous la brûlure.

La colère la submergea et elle plia vivement les billets, les empocha, puis elle les ressortit, les considéra avec respect, les plia bien comme il faut, les rangea dans son sac à main. « je n'ai pas plus en liquide sur moi... »

avait-il dit sans la regarder en fouillant dans la poche de sa veste. Ce fut rapide, il posa l'argent sur le couvre-lit, sourit comme il devait sourire quand il bossait, et sortit de la chambre.

„Deux cents euros, je vaux quand même deux cents euros... Ah oui, mais les talons hauts et la guêpière, ça fait une plus-value... Merci Luce !“

Le visage goguenard de la punkette, moqueur mais bienveillant, lui remit du baume au cœur. Luce qui avait toujours ce qu'il fallait, dans ses armoires. Des trucs qu'elle ne portait jamais, mystérieusement. Une manière de gérer le vestiaire de la comédie sociale, peut-être.

Luce ! Elle ne pourrait même pas l'épater avec le récit de son aventure. Luce en avait vu bien, bien d'autres. Même ce qu'on ne pourrait pas imaginer. Maude en avait l'âme déchirée, quand elle dormait chez son amie et que Luce s'éveillait droite dans le lit, en sueur, après de longs cris en langue slave qui les faisaient se serrer de peur l'une contre l'autre, comme s'ils provenaient de la gorge d'une tierce personne tapie dans l'ombre.

Puis Maude se levait : „ je vais faire le déjeuner...“ Même à deux heures du matin. Luce faisait oui de la tête, elle ne pouvait pas retrouver tout de suite l'usage de la parole. Sans maquillage, - mais Luce se montrait rarement sans son masque de chair et de nuit -, Luce faisait plus jeune et plus âgée à la fois. Une enfant prématurément vieillie. Ses beaux yeux bleu sombre interrogeaient, lorsque Maude l'avait trouvée une fois coupée en deux sur le tapis. Elle la serra longtemps contre elle. Puis : « Viens Luce, je t'emmène aux urgences. » Luce lui avait planté ses ongles dans le bras, comme un chat rétif. Puis d'une étrange voix éraillée.

« Laisse.... Aucun service d'urgences de la planète ne pourrait rien pour moi... »

Et c'était Maude qui avait éclaté en sanglots.

— Luce, Luce, ne me laisse pas … je suis toute seule sans toi !

Luce lui bourra les côtes :

— Arrête ton char, tu veux... je ne suis pas encore morte. Aide-moi plutôt à me remettre debout. Ce soir, mes cinquante ans sont lourds à porter..

— Ah! Alors là ! Tu as cinquante ans, réellement ?

Maude la soutenait par la taille, la poussait sur le divan.

Luce lui donnait une chiquenaude :

— Mais non ! C'est pour rire !T'as rien entendu OK ?

Maude rejoignit le rez-de-chaussée par l’escalier, le beau Christian était encore là, riant avec le barman. Pour quelqu'un de surbooké, il prenait son temps! Elle glissa silencieusement jusqu’à l’entrée. L’homme ne la vit pas. Leurs mots, leur immédiate entente sensuelle n’avaient donc tissé aucun lien subtil qui les avertirait de leur proche présence respective en un doux message subliminal. Incorrigible romantique, va !

De toute façon, elle ne voulait plus penser. Les frites et le soda formaient seuls une réalité affolante de promesses. Dans la rue, elle ouvrit son sac : les billets étaient là, bien réels. Elle soupira. D’aise. Elle marcha un moment, la tête vide, les gens qu'elle croisait la regardaient. Elle se sentait étrange, une autre, sale, et en même temps, belle, libérée, libre. Elle pourrait recommencer à volonté. C'était somme toute facile, l'homme était content. „Tu manques de savoir-faire...“ Pff ! Un peu embêtant avec ses questions et ses remarques de connaisseur, mais elle s'y ferait aux questions embêtantes, à la longue.“Mais pourquoi toutes les femmes fauchées ne font-elles pas ça ? Mais peut-être qu'elles le font finalement... Décidément, je débarque toujours de la planète Mars. Pas de Vénus, en tout cas...“

La colère monta, froide. Avec son corps, elle avait tout de même donné au moins un bout de son âme, précieuse, créative, qui avait aimé tant de gens, grandes personnes et enfants, de doux animaux, de belles choses, mais l'homme n'avait rien à faire de ce merveilleux présent. C'était physiologique, les hommes avaient ce besoin de se vider, il leur fallait une femme. Elle avait été celle-là.“Mais dis donc, tu aurais pu tomber plus mal, avec un détraqué, un fauché...“

Maude chercha dans ses poches, dans son sac, elle n'en revenait pas.“ Il m'a laissé sa carte... Je serai toujours ravi de te revoir ! Dis que tu es mon ostéopathe. Non, mais je rêve... Les vendredis soir, comme aujourd'hui, ce serait bien … Oh, mais attends ! Je ne suis pas encore à en faire un commerce, juste comme ça, pour dépanner...“Ben tu vois, lui aussi, c'était pour dépanner... Quinze partout...“ Sacrée petite voix raisonneuse...“

La pluie se mit à tomber, elle entra dans un café du cours. Elle chercha de la menue monnaie au fond de son sac, parce qu'elle ne voulait pas entamer ses deux cents euros. Mais elle ne trouva que quelques centimes et commanda un coca et des frites. Il n'y avait pas de frites à cette heure et elle remit à regret un billet au serveur, le suivant des yeux avec inquiétude pendant qu'il allait chercher sa commande et qu'il rapportait la boisson et la monnaie. Son portable hulula, c'était Luce.

— Où tu es ? Je commençais à m'inquiéter ! Ça fait quinze jours que je me ronge les sangs pour une ingrate de ton acabit ! Le téléphone, tu connais ? Tu as consulté ton compte, je t'ai versé cinq cents euros.

« Cinq cents euros. Il y avait cinq cents euros sur son compte... »

— Tu ne vas pas m'entretenir tout de même! Je n'ai pas dépensé un rond ! Et même, j'en ai encore plein ! Je n'avais plus de batterie. J'avais des trucs à voir...

Puis confuse :

—Je te demande pardon … Je … Je ne vais pas très bien et... Merci infiniment, ma belle Luce...

—Ça va... Tu es où, si je ne suis pas indiscrète ?

—Je suis à Romans, dans la Drôme. J'avais un rendez-vous … d'affaires.

— Bon, c'est super, parce que je dois descendre sur Valence. Un pote tient un gîte vers Livron : les Bergerets. Vas-y de ma part, et fais mettre sur mon compte. Si tu es d'accord, je te rejoindrai dans les jours qui viennent. Qu'est-ce que tu en dis ? Tu as pu conclure?

— On peut dire ça...

— Tant mieux ! Et qu'est-ce que je fais de ton stock, je le descends ? Tu en as besoin ?

Après tout, pourquoi ne pas rester dans la région ? Rien ne la retenait plus dans le nord. Maude ferait quelques expositions à droite à gauche avec ses chapeaux. Et quelques rendez-vous secrets peut-être...

— D'accord pour se retrouver au gîte de tes amis. Merci Luce ! Mais où es-tu ?