Anastasis - Ingrid Aubry - E-Book

Anastasis E-Book

Ingrid Aubry

0,0

Beschreibung

Et si vous vous réveilliez un jour, cinq ans après votre mort ?


Un matin, Sophia ouvre les yeux entre deux hommes : l’amour de sa vie… et un parfait inconnu. Elle est pourtant morte depuis cinq ans. Débute alors une quête à la fois intime et universelle pour comprendre l’origine de cette résurrection. Comment est-elle revenue ? Et surtout… pourquoi ?

Anastasis est une fresque humaine poignante, oscillant entre réalité et fantastique, où chaque rebondissement nous fait basculer entre rêve, mémoire et mythe. De l’ascension du mont Olympe aux confins du désert d’Atacama, Sophia explore les frontières de l’identité, du souvenir et de la vérité.

  • Un roman intergénérique entre fiction contemporaine, mystère et mythologie
  • Un voyage intérieur aussi physique que symbolique
  • Une réflexion sur les apparences, la famille, l’amour et la renaissance
À PROPOS DE L'AUTRICE


Ingrid Aubry est né à Bruxelles, en Belgique et vit actuellement près de Charleroi. Professeure de français et d'italien, elle a cofondé une librairie en ligne : AlternaLivre. Après Ecce Homo, elle revient avec Anastasis, un second roman ambitieux où la frontière entre le réel et l’imaginaire s'efface avec finesse..

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 647

Veröffentlichungsjahr: 2024

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Ingrid Aubry

Anastasis

La Lucarne indécente

El Desdichado

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :

Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,

Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?

Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;

J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

Gérard de Nerval

Partie I – Résurrection

Chapitre 1

Bruxelles, samedi 21 avril 2018

Fidèle au rendez-vous, le chœur de l’aube entama son concert matinal. D’abord, ce furent merles et moineaux, aux gazouillis impérieux, bien décidés à défendre leur carré de haie, de buisson, de ramure. Puis, attaquèrent les grives, avec leurs sifflements flûtés, interrogateurs, et enfin s’éleva la note mélodieuse et puissante du rouge-gorge qui arracha Sophia aux brumes du sommeil.

La belle endormie sentait ses membres encore engourdis. Elle baignait dans cet entre-deux qui précède le réveil, ce moment suspendu où l’on reprend peu à peu possession de soi. L’aube projetait un clair-obscur dans la chambre, rendant imprécis les contours des meubles. Sophia se sentait oppressée, comme prise dans un étau. En proie à une certaine confusion, elle chercha à repérer sa position, tâta à droite et reconnut, soulagée, la carrure râblée de Gabriel. C’était stupide, elle était dans sa chambre... Une douleur sourde lui cerclait le front, elle aurait dû se méfier, elle avait trop bu hier. Cette soirée Halloween, c’était sympa, mais avec l’âge, l’alcool lui jouait des tours...

Sophia bougea le pied gauche, rencontra la chaleur d’une peau, une peau avec des poils, beaucoup de poils... L’esprit encore nébuleux, elle caressa, caressa du bout du gros orteil puis, brusquement, sa conscience gagna en acuité et, avec horreur, elle réalisa l’incongruité de la situation, ils étaient à trois dans le lit : elle, son mari et un autre homme !

Affolée, la quadragénaire se jeta en braillant sur Gabriel qu’elle secoua frénétiquement. Ce dernier, réveillé en sursaut, cria de surprise d’abord, d’horreur ensuite, quand il découvrit le visage de sa femme. Beuglant, il la repoussa violemment, bondit hors du lit et, dans le plus simple appareil, gagna le couloir à petits pas précipités. Le bruit de sa cavalcade se perdit dans les escaliers.

Restait le troisième dormeur, qui était maintenant bien réveillé. Il s’était redressé, assis en tailleur, et fixait sa compagne de lit, hébété. Sophia s’installa elle aussi dans la même position. L’un comme l’autre restèrent un moment tous les deux, bêtement côte à côte, en silence, un silence lourd, oppressé, contrastant de façon saisissante avec le récent tumulte...

Sophia devina que l’inconnu était nu sous les draps. Avec la lumière qui s’insinuait désormais à travers les tentures, elle distinguait mieux l’intrus. C’était un quinquagénaire bien bâti et non dénué de charme. Il avait un beau visage, de grands yeux et une épaisse chevelure grise.

Devant son apparence plutôt débonnaire, Sophia décida d’ouvrir le feu.

– Pouvez-vous me dire ce que vous faites dans ma chambre ? Dans mon lit ?

Le ton se voulait autoritaire afin de masquer l’inquiétude.

– Excusez-moi, madame, mais il se fait que c’est mon lit, répondit poliment l’homme.

Il avait une voix chaude, posée, ce qui rassura Sophia.

– Sans déconner... On poursuit les petites blagues d’Halloween ?

En guise de réponse, l’homme poussa un profond soupir, ce qui provoqua un sursaut de susceptibilité chez la femme. Non, mais quel goujat ! se dit-elle. Ah, mais il va déguerpir et vite fait, bien fait !

– Écoutez, j’ai bien rigolé, la soirée était super, mais maintenant, j’aimerais me retrouver seule avec mon mari. D’ailleurs, qu’est-ce qui lui a pris à Gabriel ? C’était hier, la « course aux mauvais esprits »...

L’homme maintenant la dévisageait, pensif.

– Bon, arrêtez ce petit jeu, continua-t-elle, je veux que vous quittiez ma chambre, les meilleures sont les plus courtes ! Allez, zou !

Et elle balaya l’air du revers de la main.

– Vous ne comprenez pas, madame, dit-il tristement, je suis ici chez moi, dans mon lit et nous ne sommes pas au lendemain d’Halloween...

L’homme la fixait de ses yeux marron, des yeux doux, qui scrutaient, analysaient.

– Qu’est-ce que vous me chantez-là ? lâcha-t-elle en haussant le ton. Et Gabriel, quelle comédie joue-t-il ?

Elle s’apprêtait à se lever pour rejoindre son mari quand l’intrus, en saisissant son bras, l’arrêta dans son mouvement.

– Non, restez avec moi ! Il est effrayé et il faut qu’on parle !

– Vous êtes en train de me dire que je fais peur à mon mari ?

– Exactement.

– Et à vous, je ne fais pas peur ?

– Oui... et non. Je ne comprends pas, mais vous avez l’air tout à fait inoffensive...

Il délivra son bras et elle en profita pour se redresser. À présent, elle le dominait et le toisait du regard. Toutefois, ses certitudes commençaient à vaciller. Était-elle folle ? Était-ce eux ?

– Vous pensez être le premier novembre ? demanda-t-il soudain.

– Évidemment !

– Et hier soir, vous avez fait la fête...

– Oui, j’ai fait la fête ! Mais je ne me souviens pas de vous... Vous n’en étiez pas ?

– Non, répondit-il calmement.

– Mais qu’est-ce que vous faites ici, alors ! s’énerva-t-elle. Et pourquoi Gabriel...

– Allez tirer les tentures et ouvrir la fenêtre, dit-il en l’interrompant.

Sophia éprouvait un malaise de plus en plus grand. Elle obtempéra en silence. D’un grand geste, elle écarta les rideaux : un soleil bien lumineux l’éblouit. Elle cligna des yeux, attendit un peu que sa gêne se dissipât, puis ouvrit la fenêtre. Elle contempla alors le jardin, interdite. Le vert clair de la haie, les pâquerettes de la pelouse, les tulipes...

– Il y a ni pâquerettes ni tulipes un premier novembre... murmura-t-elle.

Bouleversée, elle se retourna et tout bascula. Mais l’homme avait anticipé sa réaction : elle atterrit dans ses bras et il la transporta sur le lit.

La porte de la chambre s’ouvrit alors doucement laissant entrevoir le visage de Gabriel. Avec prudence, il s’avança dans la pièce en jetant de tout côté des regards apeurés et s’arrêta à un mètre du lit.

– Elle... elle est en chair et en os ? demanda-t-il dans un souffle.

– Oui... il n’y a pas de doute, répondit l’homme avec calme.

– Mais ce n’est pas possible ! Massimo, tu as une explication ?

– Non, Gabriel. Comment veux-tu que j’en aie une... Es-tu sûr qu’elle était bien morte ?

– Mais évidemment, quelle question idiote ! Un certificat de décès a été signé ! Et je l’ai vue dans son cercueil. C’est un mauvais rêve ! Dis-moi qu’on va se réveiller...

– Peut-être, mais j’ai l’impression que non...

– Que non, quoi ?

– Qu’on n’est pas dans un rêve.

Ils chuchotaient tous les deux, l’affolement de Gabriel contrastant avec le sang-froid de Massimo. De son côté, la femme étendue semblait dormir paisiblement, sa poitrine se soulevait avec lenteur et régularité. Gabriel eut l’audace de s’approcher plus près du lit.

– J’ai entendu qu’elle te parlait, qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

– Elle a fêté Halloween hier et pense être en novembre... Elle est d’ailleurs bien couverte pour le printemps...

En effet, Sophia était revêtue d’une chemise de nuit en flanelle à longues manches qui lui couvrait tout le corps jusqu’aux chevilles.

– C’est vrai, on avait fêté Halloween avec son club de jogging. Mais c’était quelques mois avant l’accident. Ce n’est pas elle, ce n’est pas possible et pourtant... Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à Sophia...

– N’avait-elle pas une sœur jumelle ?

– Non, elle était fille unique.

– Tu es vraiment sûr ? Parfois, les familles, c’est compliqué...

Les deux hommes restaient là, bras ballants, à contempler la belle endormie... Dehors, on entendait le ronronnement d’un avion. Massimo prit alors conscience qu’ils étaient nus comme des vers et gagna la salle de bain. Très vite, il revint en peignoir et en tendit un second à Gabriel. Debout au pied du lit, l’Italien examinait avec gravité cette apparition brutale dans leur vie si sereine...

– Ta femme n’avait-elle pas quelque chose qui pourrait la différencier ? Une tache de naissance, un grain de beauté ?

– Un grain de beauté, dans le cou, à droite, répondit Gabriel en resserrant la corde de son peignoir.

– Eh bien, regarde, alors...

– Oh non ! Je... je ne la touche pas !

– Allons, Gabi ! Je l’ai bien touchée, moi... Je l’ai même prise dans mes bras...

– Quoi !

Le ton était monté à la hauteur de l’indignation.

– Il a bien fallu, se défendit Massimo en s’efforçant de garder le chuchotement. Sinon, elle se serait écrasée au sol !

Et pour prouver sa bonne foi, il présenta ses deux mains, les doigts joints en cône, et les agita d’avant en arrière selon la gestuelle italienne bien établie depuis des siècles...

Gabriel haussa les épaules, découragé, puis pencha son visage douloureux au-dessus de la femme, peut-être « sa » femme... Un frisson désagréable l’empêchait de s’approcher de trop près ; il garda ses distances.

– Allons, Gabi, vas-y ! Elle est tout à fait inoffensive ! insista Massimo.

– Non, vérifie, toi...

Le psychologue soupira, puis se mit à genoux en esquissant un rictus comique, destiné à dire que, franchement, il n’y avait pas lieu d’être si pétochard... Délicatement, il écarta de ses doigts fins les lourds cheveux bouclés qui s’enfonçaient dans le col de la chemise de nuit. Sur le côté, un peu en dessous de l’oreille, un grain de beauté, ovale, d’un demi-centimètre, se détachait en brun foncé sur la peau. Gabriel étouffa un cri horrifié.

– C’est elle, c’est bien elle ! souffla-t-il en martelant le sol de ses pieds nus.

– Chut ! fit Massimo, tu vas la réveiller...

– Mon Dieu, quelle horreur...

– Voyons, Gabi, calme-toi ! Il doit y avoir une explication rationnelle... Vraisemblablement, elle n’était pas morte. Tu es sûr que tu as bien vu son cadavre ?

– Certain ! C’était assez pénible comme ça pour ne pas l’oublier...

– Tu m’avais dit que son accident l’avait...

– ... Abîmée, défigurée, oui... Mais elle était malgré tout reconnaissable. C’était bien elle, la pauvre...

Gabriel ferma douloureusement les yeux et laissa s’échapper un sanglot.

– Désolé, mon Gabi, je ne voulais pas te plonger dans de si pénibles souvenirs. Cependant...

Et Massimo laissa sa phrase en suspension.

– Cependant quoi ? reprit Gabriel.

– Le visage en partie broyé... Pas facile quand même de reconnaître quelqu’un dans de telles conditions. Sous le coup de l’émotion, on croit ce que l’esprit dit de voir. Tu sais, elle n’aurait pas été la première à mettre sa mort en scène pour disparaître...

– Allons, Massi, et la blessée, c’était qui ? Et la voiture, c’était bien la sienne, je suis catégorique ! Puis, il lui aurait fallu des complices. On n’est pas dans un thriller ou un film d’espionnage...

– D’accord, ce n’est pas James Bond, dit Massimo en esquissant un sourire.

L’Italien essayait de détendre l’atmosphère, mais Gabriel le fusilla du regard.

– Ça te fait rire ? Et si c’est tout ce que tu as à dire, tais-toi ! lâcha-t-il, larmoyant.

Le mari éploré reniflait, hoquetait maintenant comme un petit garçon. De ses yeux coulaient des larmes qui lentement gagnaient son menton. Soudain, sans crier gare, il attrapa un pan de tenture et y enfouit son visage, au grand désespoir de Massimo. Le lavage de ce velours était délicat, le pressing allait sûrement encore râler... Impuissant, l’homme assista au massacre du tissu qu’il affectionnait tant.

– Gabi... c’est très perturbant bien sûr, mais calme-toi ! dit-il sur un ton à la fois compréhensif et ferme.

Gabriel lâcha finalement la tenture, mais continua à ressasser l’événement, son incongruité, son absurdité... sa monstruosité. Était-il en train de basculer dans la folie ? Désorienté, il se lança dans un soliloque tourmenté.

– Oui, je pense bien que c’était elle... Mais avec tous les bandages... ces chairs écrasées... ce corps disloqué. Puis, cette histoire a cinq ans ! Oh et maintenant, Massi, tu me fais douter ! Les images se bousculent dans ma tête... la chambre d’hôpital... le coma... puis la morgue... Et à la fin, ce cadavre martyrisé dans son cercueil... Mais alors, elle, c’est qui ? Quand même une sœur jumelle ?

– Une sœur jumelle avec un grain de beauté au même endroit, c’est possible ? intervint Massimo, sceptique. Ça doit être très rare...

– Très rare, en effet, mais pas impossible. En trente ans de médecine, j’ai vu tellement de bizarreries... On aurait donc affaire à une imposteuse ?

– Qui est une imposteuse ?

La question venait de sonner haut et clair. Les deux hommes sursautèrent. Gabriel faillit tomber à la renverse, rattrapé de justesse par Massimo qui, vraisemblablement, était très fort pour réceptionner des corps...

– Moi, j’aurais dit « impostrice », continua la femme.

Elle les observait, le regard pénétrant. Dans le feu de l’émotion, ils avaient parlé plus fort et n’avaient plus fait attention à elle, qui avait peu à peu retrouvé ses esprits. Sophia s’était redressée en position assise et s’appuyait contre le montant du lit. Soudain, elle plissa ses yeux et ce fut alors une révélation pour Gabriel : quand elle n’était pas contente, c’était comme cela que son épouse le regardait.

– Des bandages, le coma, l’hôpital... Une sœur jumelle... Une imposteuse - impostrice... Vous parlez de moi ?

Assise comme une reine sur son trône, elle affichait un air hautain et dur. Ces traits revêches, Gabriel aussi les connaissait : c’était ceux de la professeure confondant avec sadisme l’élève qui a planché toute la soirée sur une démonstration... pour n’arriver à rien. Combien de fois Sophia ne s’était-elle pas amusée à raconter le calvaire qu’elle imposait aux malheureux qui n’avaient pas la bosse des maths !

– Madame, dit Massimo, il faut qu’on parle...

L’Italien avait joint les mains en prière et les secouait de façon implorante. Une supplique toutefois assez placide.

– Oh ça va, vous ! dit-elle à l’adresse de Massimo. J’ai compris que vous, vous aimiez parler ! Et je vais vous faciliter la tâche à tous les deux.

Sophia croisa les bras et fixa tour à tour les deux hommes suspendus à ses lèvres, l’un anxieux, l’autre curieux. Elle avait peut-être la clé de l’énigme...

– Je n’ai pas de sœur jumelle, je suis bien fille unique et j’ai compris que nous n’étions pas le premier novembre. Une impostrice ? Comment osez-vous ! Ne vous avisez plus de m’insulter... Et elle brandit un index menaçant.

Comme un seul homme, Massimo et Gabriel agitèrent les mains en signe de dénégation.

– J’ai eu un accident ? J’ai été dans le coma ? continua-t-elle.

– Tu ne te souviens pas ? demanda doucement Gabriel. Ton accident de voiture, le 23 janvier...

Le pauvre homme ne put achever sa phrase en proie à une forte émotion. Sophia l’observait, interloquée. Elle encaissa brutalement la gravité de cette nouvelle. Elle aurait eu un accident le 23 janvier... Elle avait beau fouiller sa mémoire, cela ne lui disait rien, mais alors rien du tout. C’était absurde ! Elle n’avait pas eu d’accident...

– C’est quoi cet accident ? demanda-t-elle. Expliquez-moi !

Elle ne voulait pas le montrer, mais elle sentait à nouveau un vertige monter... Dans son for intérieur, elle devait reconnaître que la réalité se présentait de façon bien étrange, complètement décalée. Cet accident de voiture aux conséquences dramatiques, elle n’en avait aucun souvenir et, de façon miraculeuse, aucune séquelle...

– Janvier dernier, ça remonte à loin... dit-elle, réfléchissant tout haut. Ah oui ! Il y a eu de la neige, ça je m’en souviens, mais pas de quoi fouetter un chat...

– Comment pas de quoi fouetter un chat ? Il a bien neigé cette année-là quand même ! rétorqua Gabriel.

– Tu m’as obligée à mettre des pneus hiver, mais ce n’était pas nécessaire. Il faut dire qu’au volant, t’es un vrai trouillard...

À cette pique, Gabriel l’interrompit encore et monta sur ses grands chevaux :

– Ce n’est pas de la trouille, c’est de la prudence ! Mais « madame » ne voulait pas changer ses pneus parce que « madame » se prend pour Lewis Hamilton et que « madame » veut toujours gagner deux euros !

– Arrêtez ! Arrêtez ! intervint Massimo. On s’en fout ! Vous parlez de janvier 2013 et on est en avril 2018 ! Et votre « course aux mauvais esprits », chère Sophia, ne remonte pas à hier, mais à l’automne 2012 : il y a plus de cinq ans !

Cette sortie tomba comme un couperet. Dehors, on entendait le piaillement des oiseaux et les aboiements lointains d’un chien. La nature poursuivait son petit bonhomme de chemin, indifférente aux mystères et aux coups de théâtre ; pause douloureuse, oppressante, qui s’étira une bonne minute, peut-être deux...

– Super, Massi, pour un psy, c’est du grand art ! lâcha finalement Gabriel d’une voix monocorde.

Les deux hommes se tenaient maintenant penauds près de la fenêtre. Gabriel s’attendait à quelque chose – il ne savait pas à quoi –, mais rien de bon en tout cas, et Massimo scrutait la réaction de l’intruse avec angoisse. Le psychologue avait senti qu’il fallait crever l’abcès, mais espérait après coup ne pas avoir été trop brutal. Sophia passa son regard de l’un à l’autre. Une parenthèse de cinq ans, cinq ans de sa vie... Était-ce possible ? Son mari n’était plus son mari et cet homme, qu’est-ce qu’il faisait dans l’intimité de cette chambre à coucher qui devrait pourtant être la sienne... Profondément troublée, elle observa la pièce.

– La garde-robe a changé ! s’exclama-t-elle tout à coup. C’est quoi ce grand meuble horrible avec les glaces ?

– Eh bien, c’est la garde-robe... répondit stupidement Gabriel.

– Mais ce n’est pas la mienne ! fit remarquer Sophia.

– Non, c’est la nôtre, dit Massimo.

« La nôtre » ! La pauvre femme fulminait. Ce sinistre individu vivait donc bel et bien ici et avec son propre mari ! Ils étaient en couple ! Sophia le pressentait, bien sûr, mais ce possessif, « la nôtre », lui fit l’effet d’un uppercut en plein abdomen. Fébrile, elle entreprit une analyse méthodique des lieux. Ses yeux scrutateurs balayèrent la pièce, sa tête pivotant furieusement de gauche à droite, de droite à gauche. Les deux hommes l’observaient, tétanisés. Soudain, la femme se pencha sur le côté et poussa un cri de rage, d’horreur, de désespoir aussi...

– Où sont les belles descentes de lit en laine d’alpaga ramenées du Pérou ?

– Au grenier. Elles ne se mariaient pas avec le nouveau style, répondit Massimo qui avait pris le parti de feindre l’indifférence : cela marchait parfois avec certains patients...

– Le « nouveau style » ! éructa-t-elle.

– Oui ! Nous avons opté pour l’« urbain chic » : lignes épurées, élégantes, nuances de gris pour les murs, bleu nuit pour les tentures... poursuivit-il, en adoptant les expressions types d’une revue de décoration.

– Et ce lit à barreaux gris ! beugla Sophia en secouant l’armature.

– C’est « anthracite », plutôt...

– Massi, ta gueule ! cria Gabriel avec des trémolos dans la voix.

– Oui, ta gueule ! reprit Sophia, hors d’elle. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je veux retrouver mes descentes de lit en laine d’alpaga et ma vie, ma vie ! Est-ce que vous comprenez ?

Elle lâcha le lit, comprima entre ses mains sa pauvre tête, puis tira désespérément sur ses cheveux. Les deux hommes, affolés, se jetèrent sur elle, l’exhortèrent à se calmer. Mais tout à coup, une voix autoritaire, haut perchée, retentit dans la pièce et stoppa net ce psychodrame aux allures du Radeau de La Méduse...

– Qu’est-ce que c’est que ce raffut ! Faudrait vous calmer les mecs, vous avez vu l’heure ? Mais vous êtes avec une meuf ! Mais... mais... c’est maman !

Une jeune fille se tenait sur le pas de la porte, bouche ouverte, yeux écarquillés. Elle était serrée dans un long T-shirt noir qui arborait sur sa poitrine la vérité bien sentie I speak fluent Sarcasm, histoire de dire qu’il ne fallait pas la gonfler, elle avait des piquants...

– Ce n’est rien, Jess ! dirent les deux hommes en même temps.

– Mais si, larmoya la jeune fille qui avait perdu sa hargne, c’est maman, c’est ma maman ! Je savais que tu reviendrais ! Papy me l’avait dit !

Jessica se jeta dans les bras de sa mère. Sophia, ébranlée, serra sa grande fille de dix-neuf ans, qui en avait quatorze la dernière fois qu’elle l’avait vue. Elle était désormais plus mince, plus anguleuse et sa coupe au carré s’était transformée en une longue chevelure lisse qui lui descendait jusqu’aux reins.

– Papy ? Mais qu’est-ce qu’il a dit, papy ? demanda Gabriel.

– Ah, ça t’intéresse, maintenant ! Ce ne sont plus « les élucubrations d’un pauvre vieillard » ? « Le délire du nouveau Nostradamus » ? Ou encore « les folles nuits de Kostas » ?

– « Les folles nuits de Kostas » ? On parle de mon père, là... fit Sophia, ébahie.

– Non, non ! Pas du tout ! dit Gabriel.

– Si, si ! fit Massimo. Il ne faut rien lui cacher, lâcha-t-il à mi-voix à l’adresse de son compagnon. C’est une question de confiance...

– Mais comment va-t-il ? demanda Sophia, inquiète.

– La santé est bonne, chouchou, dit Gabriel, mais il est... il a...

– Papy fait des rêves dingues ! Il se promène aux Enfers avec un guide. Mais maintenant, il ne veut plus en parler, sauf à moi, parce que papa et Massimo ne le croient pas.

Silence gêné.

– Tout est dans sa tête... Il doit faire son deuil... marmonna Massimo.

– Excusez-moi, « monsieur à la langue bien pendue », fit Sophia. Pourquoi ferait-il son deuil ? Je suis vivante ! Mais vous, par contre, vous avez pris ma place !

Nouveau silence gêné.

– Bon, papa, maman, Massimo, vous ne pensez pas qu’on a tous besoin d’un café bien serré ? proposa Jessica.

– Tout à fait, Jess ! dit Massimo, saisissant la balle au bond. On va se retrouver autour d’une bonne tasse bien fumante. C’est important de se parler dans un groupe...

Chapitre 2

Il était un peu plus de sept heures du matin. En file indienne, ils descendirent les escaliers de l’étage pour gagner le rez-de-chaussée. Sophia ouvrait la marche, elle avait en effet envie d’une tasse de café, de sa chaleur réconfortante. Mais lorsqu’elle pénétra dans la cuisine, elle se rendit compte qu’elle n’était pas au bout de ses peines...

Les armoires en chêne couleur miel avec leurs poignées de laiton, la hotte massive chapeautant la cuisinière, les petits carreaux de ciment beige des murs, tout cela n’existait plus. Disparus aussi les pots de faïence dans lesquels elle entassait un bric-à-brac d’ustensiles tels que ciseaux, couteaux, cuillères en bois et qui s’alignaient sur une planche au-dessus de la cuisinière. Elle chercha désespérément les bocaux en verre dans lesquels elle conservait riz, pâtes, lentilles, pois chiches, herbes aromatiques et qu’elle avait disséminés un peu partout au petit bonheur la chance. Exit aussi le vieux four à micro-ondes surmonté d’une pile de sous-plats en liège, le grille-pain, sa centrifugeuse pour les jus de fruits ainsi que les plantes vertes du rebord de fenêtre. Tout cela faisait désormais partie du passé, un passé pourtant encore si présent pour elle, si tangible.

Au milieu de la pièce, à la place de la table rustique aux nervures de bois profondes et de ses quatre chaises en plastique vert, se dressait un îlot central, vaste bloc de granit noir. Il abritait un évier de la même couleur, une cuve qui se terminait par un égouttoir, tout en longueur, creusé de sillons nets, cinq coupures qui semblaient faire écho aux blessures de son cœur en lambeaux.

Éperdue, Sophia contemplait cette destruction de son univers et de son âme dans ce qu’ils avaient de plus intime. Un frisson désagréable lui parcourait le corps de la tête aux pieds. Tout avait été gommé, effacé, éradiqué. Elle chercha du regard un objet familier, une dernière bouée à laquelle se raccrocher, mais elle savait que c’était vain. Elle sentit une vague de désespoir la submerger ; il fallait se rendre à l’évidence, tout avait été nettoyé. Même son percolateur, avec sa carafe en verre aux lignes généreusement bombées, son compagnon de tous les matins sans qui il était impossible de bien débuter la journée, avait lui aussi été rayé avec le reste, avec tout ce qui faisait son monde, sa vie.

– Mais il n’y a plus rien ici, plus rien du tout ! s’écria-t-elle, désespérée.

– La cuisine était vieille, chouchou, se risqua Gabriel.

– Mais vous avez même liquidé mon perco ! Qu’est-ce que c’était de laisser mon petit perco !

– Calme-toi, ma Sophi ! Du café, tu en auras et du bon ! Regarde la super machine ! lâcha le brave homme en désignant un bidule improbable, monstrueux, avec ses manettes, ses tuyaux, son broyeur intégré et son tableau de commande lumino-digital.

Mi-usine en réduction, mi-créature fantastique, cette chose en inox scintillant, trônait sur le plan de travail le long de la fenêtre, là précisément où s’étendait autrefois la forêt de cactus, lierres et fougères. C’était d’ailleurs le seul appareil visible de la pièce, tout étant désormais soigneusement rangé, masqué. Dans cette cuisine aux lignes pures, aux armoires gris laqué sans poignées, régnait une netteté presque désincarnée, le vide doublé d’un hygiénisme aigu ; somme toute, un néant bien astiqué, brillant comme un miroir.

Sophia remarqua que l’îlot central se prolongeait par une table autour de laquelle étaient disposés trois tabourets à l’assise plutôt spartiate : des espèces de cuvettes en tissu caca d’oie, montées sur de solides barres d’acier.

– Vous prenez vos repas avec vue sur l’évier ? demanda-t-elle.

– Seulement pour le déjeuner. Pour le dîner et le souper, nous allons dans la salle à manger, expliqua Massimo. Je parle des week-ends et jours de congé, bien entendu, précisa-t-il, car la semaine, je mange à midi à mon cabinet et Gabi passe quelques minutes à la cuisine. On avale quelque chose vite fait bien fait.

– Vite fait bien fait... J’ai toujours su que les psys ne savaient pas bouffer ! lâcha-t-elle, acerbe.

– Mais enfin Sophia, on bosse dix heures par jour, tu peux comprendre qu’on n’ait pas le temps de se lancer dans de grandes préparations à la pause de midi ! rétorqua Gabriel, indigné.

– Possible, Gabi, mais mon petit doigt me dit que ta collation ne doit plus être très diététique... J’ai l’impression que la macédoine de légumes – que je te préparais – et la pomme quotidienne, c’est fini. À voir le tonneau que tu es devenu, tu te fais plutôt livrer par le Huggy’s bar !

– Allons chère Sophia, intervint Massimo, là vous ne faites pas preuve de beaucoup de tact ! Le Huggy’s bar, c’est son petit plaisir de la mi-journée. Et Gabi est peut-être un peu enveloppé, mais c’est son tempérament, son vrai tempérament : c’est un gros, heureux de l’être et qui s’assume !

Sur le coup, Gabriel sembla quelque peu gêné et passablement contrarié. Ce que ne manqua pas de remarquer Sophia.

– Bravo, Massimo, bien dit ! Contrairement à moi, en effet, vous savez parler aux gens ! Mais c’est votre métier, il est vrai, vous êtes psychologue ! ironisa-t-elle en contemplant la mine déconfite de son mari.

– Allons, allons, dit Massimo avec un petit rire embarrassé, tout le monde est un peu énervé et c’est normal. Après un bon café, nous aurons l’esprit plus clair et apaisé.

Sophia semblait encore bien ébranlée. Massimo pensa qu’il fallait lui parler. En tout cas, engager une conversation anodine, comme si de rien n’était, pour la décrisper. Il lui apprit ainsi qu’il avait son cabinet à Auderghem1 à « un jet de pierre en voiture ». Il lui brossa à grands traits son travail, ses séances de thérapie familiale avec Chloé, une assistante « hors pair ». Sophia l’écoutait distraitement. Elle entendait comme dans un état second « génogramme », « phénoménologie », « mythologie familiale », des expressions, des mots qui restaient suspendus dans le brouillard de sa conscience. Cinq ans ! Sa vie avait marqué une pause pendant cinq ans ! Quel démiurge avait lancé ce sortilège malfaisant ?

Pendant ce temps, Gabriel s’affairait autour de la machine à café, une Esperta de dernières générations qu’il n’avait pas l’habitude de maîtriser, car c’était Massimo qui d’ordinaire était à la manœuvre. Finalement, après avoir jeté désespérément des coups d’œil vers son compagnon trop occupé à décrire l’étendue de ses compétences, il appela Jessica. La jeune fille arriva du salon en pianotant sur son téléphone. Elle déposa nonchalamment son appareil sur le plan de travail. Mais cet engin, nouveau modèle du genre, bien calé dans sa coque bleue et translucide, attira le regard de sa mère.

– C’est quoi, ce truc, un smartphone ? J’avais dit que tu gardais ton GSM, Jess !

– Maman, tout le monde a ça maintenant. Et je te signale que tu en avais reçu un de papa ! D’ailleurs, c’est l’application Cruise Control... ajouta-t-elle sombrement sans terminer sa phrase.

– Quoi l’application Cruise Control ?

– Rien m’man, je t’en parlerai plus tard...

La mère brûlait d’en savoir davantage, mais devant la mine crispée de sa fille, se ravisa de réclamer des éclaircissements.

– À part ça, on a inventé beaucoup de choses en mon... absence ? demanda-t-elle d’un air détaché.

– Ché pas m’man, sans doute... Attends... Les drones pour filmer la Coupe du monde ou Rock Werchter2...

– Ah oui, les drones ! J’avais lu des articles dans Science & Vie...

– Et Netflix ! Ça, c’est génial ! coupa la jeune fille. Tu verras, m’man, on va rattraper le temps perdu, on va mater des séries ensemble ! Cappuccino pour tous ? s’enquit-elle ensuite en agitant le carton de lait.

– Je ne sais pas... murmura Sophia.

– Oui, oui, quatre cappuccinos ! s’exclama Massimo. Chère Sophia, vous allez m’en dire des nouvelles, ajouta-t-il en joignant les mains.

– Bof... répondit-elle.

Elle se sentait vidée et regardait, groggy, sa fille s’activer : cette dernière appuyait sur les boutons, abaissait les manettes avec la dextérité d’une barista napolitaine. Massimo sortit d’une armoire quatre grandes tasses évasées en porcelaine blanche.

– Villeroy & Boch, le top du top ! s’exclama-t-il en les déposant devant Jessica, qui les plaça sur le plateau de la machine.

– On ne se refuse rien... glissa perfidement Sophia.

Massimo, se pinça les lèvres, jeta un regard contrarié vers son « invitée », mais très vite, sourit en signe d’apaisement.

– Allons, Sophia, goûtez-moi ça, c’est magique : la douceur, l’énergie et le plaisir dans un seul breuvage ! lui dit-il en tendant une tasse débordante de mousse onctueuse.

– Même Esther adore ! Et pourtant, tu sais combien c’est une inconditionnelle du thé, ajouta malicieusement Jessica.

– Esther ! s’écria Sophia avec émotion, mais c’est vrai, où est-elle ? Qu’est-ce qu’elle devient ?

– Oh, Esther, la sublime Esther ! Elle a la tête en l’air ! s’exclama Massimo avec emphase.

– Pardon ?

– Ta petite étudiante en physique a fait du chemin, chouchou : elle observe les trous noirs dans le désert d’Atacama, lâcha fièrement Gabriel.

– Le Chili... le désert d’Atacama... fit Sophia attendrie et rêveuse. Je veux la voir ! Je veux lui parler !

– Écoute Sophi ! Je suis sûr que vos retrouvailles seraient émouvantes et que vous auriez des discussions passionnées sur les étoiles, mais avant tout, Esther met toute son énergie pour finaliser sa thèse...

– En plus, le Chili, fit remarquer Massimo, c’est pas la porte à côté... Et votre gamine y est collée pour minimum six mois ! Pensez, une sécheresse infernale ! Certains secteurs du désert d’Atacama peuvent rester cinquante ans sans pluie !

Sophia, aussi dépitée que furieuse, darda sur le fichu Rital un regard féroce, celui du fauve avant l’attaque. Mais où son mari avait-il dégotté un énergumène pareil !

– Ce n’est pas psychologue que vous êtes, mais « déprimologue », cher Minimo ! lui dit-elle d’une voix sans timbre.

– « Minimo »... ça c’est petit... marmonna Massimo.

– C’est peut-être petit, mais tu ne l’as pas volé, Massi ! s’écria Gabriel. Écoute Sophi, poursuivit-il ensuite radouci, Esther est dans un endroit isolé, à deux mille six cent trente-cinq mètres d’altitude, une terre certes assez aride, mais je puis t’assurer que l’observatoire du Cerro Paranal est une résidence tout confort : chambres luxueuses, piscine, sauna, complexe sportif, une oasis de bien-être en pleine montagne !

– Oui, mais elle doit quand même bosser et parfois douze heures par jour, enfin plutôt par nuit... précisa Massimo. C’est pas le bagne, mais...

– Suffit Massimo ! tonna Gabriel tout rouge. Sophi, termine ton café et ensuite, rejoins-moi dans mon bureau, conclut-il sur un ton plus calme.

 Commune dans la région de Bruxelles.

 Grand festival de musique qui se déroule début juillet à Werchter, en Belgique.

Chapitre 3

Les Levy habitaient une demeure cossue en « L », au fond d’un cul-de-sac poétiquement appelé « val des Mésanges », à quelques encablures de la forêt de Soignes1. Il s’agissait d’une villa des années 70, d’architecture classique : entrée monumentale encadrée de buis, murs blancs avec leurs hautes fenêtres à croisillons, le tout chapeauté d’un toit gris ardoise, percé de lucarnes.

Le cabinet de consultation était un endroit bien séparé des autres pièces de l’habitation, il occupait tout le côté gauche du bâtiment : les patients, après avoir longé la pente de garage, empruntaient un passage latéral bordé par une haie d’ifs. Un peu avant d’atteindre la grande pelouse – isolée par une barrière afin de garantir l’intimité des hôtes du lieu – ils tombaient sur une porte de bois peinte en bordeaux arborant une belle plaque couleur or. Cette plaque, qui rutilait de façon insolente comme une broche sur la poitrine d’une vieille rombière, était le cadeau de la maman de Gabriel pour la fin de ses brillantes études :

Docteur Gabriel Levy

Médecine générale

Consultations sur rendez-vous

Du lundi au vendredi — de 8 h 30 à 19 h

C’était donc là, entre les quatre murs de son cabinet, que le médecin avait entraîné sa femme afin de pouvoir l’examiner à l’aise, mais aussi lui parler entre quatre yeux, sans la présence intempestive de Massimo et Jessica.

Ils étaient assis de part et d’autre du bureau ; Sophia sur une chaise destinée habituellement aux patients et Gabriel, dans son fauteuil de docteur, là où il communiquait les diagnostics, rédigeait les ordonnances et rassurait de sa voix posée les âmes en déroute dans leur corps malade.

Mains entrelacées sous le menton, ce dernier observait son ex-conjointe avec perplexité. Le mystère en face de lui restait entier, troublant, effrayant. Son esprit rationnel vacillait face à ce qui s’apparentait à un maléfice...

– Bon, Gabi, tu m’auscultes, oui ou non ? fit brutalement Sophia que l’attitude de son mari mettait mal à l’aise.

– Écoute, dit-il, d’abord, il faut qu’on cause... Tu reviens d’où ? Sincèrement, tu n’as aucun souvenir ? Cinq ans d’absence, c’est une longue parenthèse...

– Non ! Je ne me rappelle rien ! Je me suis endormie le 31 octobre 2012, c’est-à-dire pour moi hier, mais voilà que je me réveille le 21 avril 2018... Tu n’imagines pas le cauchemar que je vis, dit-elle, les larmes aux yeux.

– Et moi donc ! ne put-il s’empêcher de lâcher.

– Quoi ! s’exclama-t-elle en se redressant. Je suis ton cauchemar, c’est ça ? Je te signale que je suis dans « ma » maison et que je suis censée être « ta » femme ! Oh, mais bien sûr, je dérange « monsieur » qui s’était empressé de me remplacer !

– Arrête, Sophia ! À ta mort, j’étais ébranlé et c’est grâce à celui qui t’a « remplacée », comme tu dis, que je suis sorti du gouffre !

– En effet, tu n’es plus ébranlé, tu vas même beaucoup mieux, tu es devenu... comment est-ce qu’il dit encore « super psy » ? Ah oui : un gros heureux qui s’assume !

– Là, tu es méchante.

– Désolée, mais c’était plus fort que moi face à un mystificateur.

– Comment ça ? lâcha-t-il indigné.

– Tu ne m’avais jamais parlé de ton homosexualité...

– C’est parce que je n’en avais pas conscience à l’époque ! C’est ce drame qui m’a... m’a révélé un penchant que je ne me connaissais pas !

– Mais enfin, qu’est-ce qu’il a de plus que moi, ce Massimo ?

– Mais je ne sais pas, Sophia, c’est différent...

– C’est mieux qu’avec moi ?

– Non ! C’est différent ! dit-il d’un ton sec.

– Différent comment ? Développe ! insista-t-elle avec un sourire mauvais.

– Différent, c’est tout ! Oh et puis, fiche-moi la paix ! cria-t-il en écrasant brusquement son poing sur la table.

La douleur provoquée par le coup qu’il venait de se faire et le regard effrayé de sa femme déclenchèrent en lui un électrochoc. Il se dit que ce n’était pas une bonne idée de laisser ses nerfs le lâcher ainsi. Il se dirigea vers une petite armoire, y donna un tour de clé, l’ouvrit et en sortit une bouteille de cognac avec deux verres.

– Tu proposes qu’on se saoule ?

Gabriel, silencieusement, les remplit, en tendit un à sa femme, puis se décida à lui répondre.

– Bois, Sophi, vas-y ! Ce n’est pas un petit remontant qui va te rendre saoule, ça te fera du bien...

Ils restèrent ainsi quelques minutes, muets, à siroter leur « petit remontant ». Tout à coup, Sophia, histoire de détendre l’atmosphère, se décida à lâcher une vanne.

– Je bois de l’alcool dans le cabinet d’un toubib !

– J’ai toujours eu une bouteille ici, répondit Gabriel, vexé. C’est parfois nécessaire lorsque j’annonce de mauvaises nouvelles... Bon, dit-il soudain en prenant un ton faussement enjoué, prête ?

– Prête... Oh, attends ! Tu penses que je pouvais boire ? fit-elle, brusquement inquiète.

– Oui, Sophi, tu as avalé un cappuccino tantôt et ça ne t’a rien fait. Je vais t’ausculter, mais je peux déjà te dire que tu es plus vraie que nature...

Ils se dirigèrent vers la table d’examen et Sophia s’allongea. Gabriel voulut soulever sa chemise de nuit, mais elle se redressa comme piquée par un aiguillon pour lui donner une petite tape sur la main.

– On n’est plus ensemble, maintenant !

– Arrête tes gamineries ! Je fais cela avec tous mes patients. Je ne peux pas t’examiner à travers tes vêtements...

Sophia décida de mettre sa susceptibilité de côté et se recoucha. Gabriel put alors promener ses mains expertes sur tout son corps : il tâtait, explorait, évaluait, sourcils froncés, regard circonspect, mais non moins ému de retrouver cette morphologie de nymphe, fine et élancée qu’il connaissait si bien. Il constata, partagé entre effroi et émerveillement, que le temps ne semblait avoir eu aucune prise sur elle : en cinq ans, pas un cheveu blanc, pas une ride, la peau toujours aussi souple et élastique. Cette silhouette longiligne, mais musclée, ce visage si bien sculpté avec sa bouche gourmande, ce nez impertinent et ces beaux yeux brillants comme deux obsidiennes semblaient lancer un défi aux lois du vieillissement. Troublé, il immobilisa ses doigts sur l’avant-bras gauche de sa femme et resta plongé dans une profonde méditation.

– Il y a un problème ? demanda Sophia.

– Non... au contraire... tu es éclatante de santé, dit-il, arraché à ses pensées.

Soudain, son regard s’ajusta, attiré par la cheville droite de sa femme :

– C’est bizarre, dit-il. Les deux trous laissés par les crochets de la vipère sont encore bien visibles, comme si tu avais été mordue il y a à peine quelques mois...

– Mais pour moi, c’était il y a quelques mois, juillet 2012...

– C’est incroyable, dit-il d’une voix blanche, ton esprit est en 2012 et... ton corps aussi !

 Forêt située au sud-est de Bruxelles.

Partie II – Ascension

Chapitre 4

Thessalonique, 7 juillet 2012, 14 h 15

Le choc sec, assez brutal, de l’avion rencontrant la terre ferme fit bondir de joie le cœur de Sophia. Le bolide fila sur la piste, mais ralentit aussitôt dans un grondement sourd pour atteindre une vitesse plus modérée. Il passa devant une enfilade de hangars, derrière lesquels se profilaient des montagnes, et se rapprocha du bâtiment principal non sans avoir changé de direction à certains embranchements.

Il régnait au sol une activité fébrile, tranchant avec la sérénité du grand azur, vaporeux, immatériel, dans lequel ils avaient évolué pendant deux heures et cinquante-cinq minutes. Le tarmac grouillait de personnes en salopette fluo, abeilles diligentes, qui couraient, agitaient les bras, s’agglutinaient par grappes autour d’oiseaux de fer de tailles variables. Remorques à bagages, Clarks, voitures de services se frayaient un passage entre petits, moyens et gros porteurs en un ballet incessant. Sophia fut happée par les bruits extérieurs : les cris, les sons métalliques, parfois stridents, qui parvenaient à franchir le hublot contre lequel elle avait posé la tête.

L’Airbus s’immobilisa devant son terminal et le signal lumineux signifiant l’obligation d’attacher sa ceinture s’éteignit, marquant le début du concert des cliquetis habituels. Quelques passagers impatients envahirent alors l’allée centrale, prêts à s’engouffrer dans la brèche dès que serait ouverte la porte avant. Ce qui fut fait une fois terminée la manœuvre d’approche de la passerelle de débarquement...

– Αντίο και ευχαριστώ1 ! lança joyeusement Sophia en passant devant l’hôtesse d’Aegean Airlines, postée en sentinelle à côté de la sortie.

– Αντίο κυρία και καλή διαμονή στην Ελλάδα2 ! répondit la jeune femme sur le même ton.

Radieuse, Sophia se retourna sur Gabriel, tout content de voir son épouse d’aussi belle humeur. Ils traversèrent côte à côte le couloir de débarquement et quand ils débouchèrent dans le hall principal, Jessica et Esther, qui les avaient précédés, les attendaient devant une boutique Mango.

– Vous avez choisi votre endroit, les filles ! plaisanta Gabriel.

– Ça va, papa, tu préférais le marchand de vins et liqueurs d’en face ? fit Jessica en levant les yeux au ciel.

– C’est pour rire ! Cool, Jess ! dit Sophia. On est en Grèce, on y est enfin ! Bon, c’est pas tout ça, ajouta-t-elle, mais il faut rejoindre Isa, Jean-Séb et Victor !

– Ils vont arriver. Je les ai aperçus en pleine discussion dans l’avion, ils fouillaient les coffres à bagages, Isa ne retrouvait plus son sac, dit Gabriel.

– Ah, les voilà ! fit Esther en faisant de grands signes à l’adresse d’une petite blonde toute en rondeurs, d’un bellâtre grisonnant et d’un adolescent traînant la patte, écouteurs fichés dans les oreilles.

Le trio se rapprocha. La femme affichait un visage renfrogné et ses beaux yeux bleus exprimaient une profonde lassitude. L’homme souriait d’un air nigaud et moqueur. Quant à l’ado, il dodelinait de la tête au son d’un tube de Sexion d’Assaut, le regard vide.

– Excusez-nous, mais Isa avait tapé son sac n’importe où !

– Arrête, Jean-Séb ! Il était à côté de ma veste, c’est le Toulousain qui l’a déplacé, qu’est-ce que j’y peux...

– On surveille ses affaires, surtout quand on a les cartes d’identité de tout le monde...

– Ah, c’est sûr que toi, tu ne risques pas d’égarer quelque chose ! Tu ne t’occupes de rien !

– Allons, allons, dit Gabriel, on a retrouvé le sac, c’est le plus important. On est en vacances, ne nous énervons pas, on va tous en profiter au maximum !

– Et ne traînons pas, dit Esther, le groupe vient de passer, il ne faudrait pas louper le car !

– Bien vu ! Les filles, suivez-moi ! En avant pour récupérer les bagages ! lança Gabriel.

– Je vous accompagne, s’écria Jean-Sébastien ! Il faut bien rattraper le temps perdu par certains... ajouta-t-il perfidement en se retournant sur sa femme.

Isabelle poussa un long soupir de découragement.

– Va aussi devant avec eux, mon Vivi ! dit-elle alors à l’adolescent, en lui enlevant les écouteurs des oreilles.

À ce geste, Victor sortit instantanément de sa léthargie : il écarta avec brutalité les bras de sa mère et les lui arracha des mains.

– Tu fais chier m’man, j’suis crevé ! geignit-il.

Silence gêné, douloureux.

– Il faut qu’il atterrisse... Sans mauvais jeu de mots, c’est un peu ça... dit Isabelle devant le regard réprobateur de son amie.

– Je pense que ça va te faire du bien, Isa, ces vacances... murmura Sophia en lui enlaçant les épaules.

***

Sophia, Isabelle et Victor – toujours aussi grincheux – rattrapèrent le groupe agglutiné autour du carrousel à bagages. Il y avait un peu de confusion, plusieurs personnes ayant choisi le même modèle de valise, à savoir : la Samsonite Itineris anthracite. Mais au final, tout le monde put récupérer « son barda », comme disait Jean-Sébastien.

Ils avaient quitté l’avion et traversé l’aéroport sans mettre le nez dehors, mais une fois sortis du bâtiment, ils furent happés par la touffeur qui leur tomba dessus comme une chape de plomb. Par bonheur, une légère brise se manifestait de temps en temps et venait contrebalancer cette atmosphère moite et lourde. Sophia ferma les yeux et savoura la caresse chaude de l’air, chargé cependant d’une odeur tenace de gasoil.

– Vite, Sophi ! Cédric et Aurélie nous attendent ! s’écria Gabriel, la voyant immobile, perdue dans sa rêverie.

Cédric et Aurélie étaient les « gentils organisateurs » de leur groupe. Aurélie, une belle rousse à la longue chevelure sauvage, brandissait à bout de bras une pancarte Toni Aventures. À ses côtés, un blond athlétique au look de moniteur de ski, attirait tous les regards par son teint bronzé, ses yeux brillants et son sourire en banane.

Après s’être assurée que tout le monde était bien présent, Aurélie baissa sa pancarte et d’un large geste du bras, invita sa troupe à la suivre. Ils jouèrent des coudes dans la cohue, dépassèrent une longue file de taxis pour se diriger vers un car gris métallisé où se détachait en turquoise l’inscription cursive Toni Aventures.

Le chauffeur, cigarette au bec, était en train de remplir les soutes. Soudain, Isabelle déposa par terre le grand sac qu’elle tenait en main et l’ouvrit fébrilement.

– Qu’est-ce que tu as encore égaré, Isa ! Tu crois que c’est le moment de faire des fouilles ! pesta Jean-Sébastien.

– Je cherche mon chapeau...

– Tu n’en as pas besoin dans le car, range ça !

Il attrapa le sac, le referma plus ou moins et le lança dans la soute.

– Toujours des idées, saugrenues... grommela-t-il en la fusillant du regard.

– C’est vrai, m’man, on n’attend plus qu’toi ! Tu fais chier... ajouta Victor.

Tête basse, Isabelle monta dans le car, à la suite de son mari et de son fils.

***

Le car s’ébranla pour se lancer dans le trafic de Thessalonique. La ville se dévoila au premier abord bien morose et bétonnée : de larges boulevards, des immeubles de banlieue, des terrains vagues entourés de murs lézardés. À un endroit, des gamins jouaient au foot sur de chétifs carrés de verdures pendant que des types louches échangeaient des paquets tout aussi louches.

Leur véhicule progressait très lentement et dans un vacarme incroyable : pétarades de deux-roues, furieux coups de klaxon, pilonnages de marteaux-piqueurs, cris de piétons... bruits dantesques, poussière, architecture disgracieuse.

Cependant parfois, sur une placette, un miracle : une superbe église byzantine, un vestige ottoman coincé entre deux immeubles modernes. Quelques perles dans la grisaille... grisaille qui toutefois ne dura pas, car au détour de la route apparut un énorme marché oriental avec son festival de couleurs : des tapis, des étoffes, des épices, des légumes, des poissons étincelants... Mais le sublime y côtoyait aussi le dégoûtant : on pouvait distinguer des abats baignant dans des récipients douteux ou encore des tripes pendouillantes, bousculées, palpées par des doigts noueux, des mains brunes et osseuses. Sophia devinait les odeurs écœurantes qui devaient prendre le chaland à la gorge. Elle se rappela le marché d’Athènes qu’elle parcourait enfant avec ses parents. Il y avait aussi des effluves peu ragoûtants, mais on pouvait heureusement aller se nettoyer le nez du côté des torréfacteurs et marchands de pâtisseries. Bougatsas, karydopitas, baklavas, kadaïfs... Bien de ces douceurs atterrissaient dans sa bouche de petite fille gourmande, libérant des goûts suaves dont l’Orient a le secret.

Peu à peu, l’environnement se transforma. Ils abordèrent des avenues de plus en plus chics, bordées de boutiques de luxe, règne du design et des vêtements haut de gamme. Une population bourgeoise, élégante, cosmopolite et très affairée avait envahi les trottoirs. Sophia eut l’impression que la densité de l’air, traversée par le souffle léger de la mer désormais assez proche, changeait.

Finalement, le car déboucha dans l’opulente rue Tsimiski, là où se trouvait l’Apollon Hotel. Il s’arrêta, en face de l’imposant bâtiment néoclassique, haut de six étages, en double file, bloquant toute la circulation et provoquant un concert de klaxons courroucé. Les passagers descendirent du véhicule et, dans une belle pagaille, récupérèrent leurs bagages.

Le hall d’entrée de l’hôtel charma d’emblée Sophia par son décor désuet, tout en tapisseries, boiseries et dorures. Un imposant lustre à pampilles de cristal diffusait une chaude lumière et, en face d’un escalier monumental, du personnel en livrée les attendait pour un jus d’orange d’accueil : des verres étaient rigoureusement alignés sur une longue table recouverte d’une nappe blanche.

– Ça, c’est l’hospitalité à la grecque ! lança Gabriel.

– Du jus d’orange, c’est chiche. Ils auraient pu prévoir quelque chose de plus classe... marmonna Jean-Sébastien.

– Il est trois heures de l’après-midi, on ne va quand même pas boire de l’alcool, surtout par cette chaleur... objecta Isabelle.

– C’est sûr que ce ne serait pas bon pour toi, Isa. Déjà que t’es pas capable de supporter un petit verre de vin avec ton repas...

Cette sortie sournoise hérissa Sophia au plus haut point, elle se dit qu’il faudrait recadrer Jean-Sébastien, elle ne savait pas trop comment, mais elle ne pourrait pas supporter plus longtemps son attitude odieuse.

***

Une fois dans la chambre, Gabriel sauta sur le lit et s’amusa à rebondir sur le matelas.

– Doucement, Gabi, tu vas tout casser ! dit sèchement Sophia.

– Oh, tu étais plus souriante à l’aéroport... Tu as l’air tracassée. Qu’est-ce qui ne va pas, ma Sophi ? demanda gentiment Gabriel.

Sophia venait d’ouvrir la valise et était en train d’en farfouiller nerveusement le contenu. Gabriel n’osait rien lui dire, mais regardait avec désespoir sa belle chemise à fleurs toute fripée par les doigts agacés de sa femme.

– C’est Jean-Séb... Tu as vu comme il est infect avec Isa ? C’est de pire en pire ! lâcha-t-elle en balançant à terre les caleçons de son mari.

– Le moins qu’on puisse dire, nota Gabriel, c’est qu’il est crispant... Mais leurs histoires de couple ne nous regardent pas. Puis, Jean-Séb a un boulot fatigant, il est manager...

– Ah oui, il est « manager » ! répéta Sophia avec une pointe de sarcasme. C’est d’ailleurs bizarre qu’il ne l’ait pas encore rappelé...

– Jean-Séb a besoin de vacances comme toi et moi. Dans deux jours, il sera beaucoup plus détendu...

Sophia allait se saisir de sa trousse de toilette, mais Gabriel lui attrapa les mains et l’obligea à se lever.

– Sophi, demain, tu commences l’ascension que tu attendais depuis des mois, lui murmura-t-il en l’attirant dans ses bras.

– C’est vrai, répondit-elle en se pressant contre le torse protecteur de son mari, le mont Olympe...

Le mont Olympe ! Ce vague projet avait pris réellement consistance quand son amie Isabelle avait accepté de l’accompagner dans l’assaut de ce sommet : le toit de la Grèce... Le mont Blanc était bien sûr beaucoup plus proche et, coiffant l’Europe de toute sa hauteur, représentait un fameux défi. Mais il se révélait somme toute assez banal face à son petit frère grec, chargé de mythes, siège des passions les plus folles...

Car derrière ce nom « Olympe », évoquant la sérénité marmoréenne, se cachait en réalité un maelström d’émotions, des transports inouïs qui permettaient aux divins habitants de cette résidence céleste les pires vilenies comme les plus brillants coups d’éclat... Et c’était cela, ces fantasmes véhiculés depuis la nuit des temps, qui inconsciemment, attiraient les deux femmes, bien avant la performance sportive.

Sophia se souvenait avec exactitude du moment où tout avait commencé...

***

Huit mois plus tôt, par un triste matin de novembre

En entrant dans la salle des professeurs, elle avait été happée par l’odeur de café, la machine fonctionnant déjà à plein régime. Elle avait claqué un bisou distrait sur les joues de quelques collègues et avait repéré son amie au bout de la longue table de la pièce. Emmitouflée dans une écharpe, la professeure de français était en train d’éponger son nez tout rouge avec un kleenex. Isabelle aussi avait vu Sophia et avait levé la main de manière comique, comme une élève qui demande la parole.

– Salut, Sophi ! avait dit Isabelle, la voix enrouée. Ne m’embrasse pas, avait-elle ajouté, j’en tiens une bonne !

– Oh ma pauvre Isa ! avait lâché Sophia, sincèrement affectée par l’état de son amie.

– C’est la mauvaise saison et ses misères ! avait répondu Isabelle en haussant les épaules. J’ai dû me refroidir à l’entraînement dimanche...

– C’est vrai qu’on était trempées ! En plus avec Martin qui imagine toujours de nouveaux itinéraires et qui se perd...

– C’est plus ton coach préféré ? avait demandé malicieusement Isabelle.

– Non... À moins qu’on ne lui offre un GPS pour son anniversaire... Et je suis prête à aller le chercher moi-même chez Decathlon !

Elles avaient éclaté de rire, bien que celui d’Isabelle se fût terminé en grimace à cause de son mal de gorge. Pour toutes les deux, la course à pied, c’était leur bouffée d’oxygène. Elles se connaissaient depuis l’université, mais cette activité commune avait considérablement renforcé leurs liens. Elles faisaient d’ailleurs souvent des séances supplémentaires. Elles s’élançaient alors à travers les drèves et sentiers de la forêt de Soignes et leurs mouvements épousaient la même cohérence, leurs respirations se mettant à l’unisson.

Parfois, elles ralentissaient la cadence, adoptaient un souffle plus profond. Dans ces moments-là, elles ouvraient leur cœur et se dévoilaient au nom de leur amitié sincère et indéfectible. Isabelle surtout parlait beaucoup, il fallait qu’elle vidât son sac, si lourd d’amertume, de frustrations, de déconvenues... Et Sophia écoutait, écoutait. Elle plaignait, consolait, conseillait, réprimandait parfois vigoureusement, mais toujours avec bonté : « Isa, ça ne peut pas continuer comme ça », « Isa, c’est un bâton pour te battre que tu donnes là », « Isa, si tu ne réagis pas, comment veux-tu que cela s’améliore ? »... Et Isabelle soupirait, essuyait une larme, lançait des regards éplorés.

Sophia avait un jour décidé d’inviter son amie à la maison avec son mari et son fils. Elle en avait parlé au préalable à Gabriel qui, en gentil garçon sociable, avait tout de suite accepté, même s’il ne connaissait Isabelle que de vue et n’avait jamais rencontré Jean-Sébastien. Sophia tenait à ce dîner par amitié, pour permettre à Isabelle de passer une agréable soirée, mais aussi pour défier ce fichu macho de Jean-Sébastien et lui donner une bonne leçon. Elle n’avait donc pas manqué une occasion ce soir-là de faire remarquer que Gabriel n’hésitait pas à faire la cuisine, lui ! Qu’il ne rechignait pas à débarrasser la table, lui ! Et que quand les filles étaient petites, c’était souvent lui qui changeait leurs couches, et avec plaisir, encore ! Mais toutes ces piques n’avaient pas semblé atteindre Jean-Sébastien, si ce n’est que parfois, il esquissait un sourire goguenard...

Par contre, de façon inattendue, le mari indigne s’entendit à merveille avec le brave Gabriel. Les deux hommes se trouvèrent des centres d’intérêt commun, en particulier l’œnologie. Ils passèrent ainsi un temps infini à la cave, à soupeser des bouteilles de vin, à comparer des étiquettes et Gabriel fut tout content de montrer à son nouvel ami son embouteilleuse dernier cri.

Sophia avait profité de ce que les hommes étaient de leur côté pour faire visiter à Isabelle son superbe intérieur et avait littéralement bluffé son amie. Il faut dire que la villa cossue des Levy ne manquait pas d’allure avec ses enfilades de pièces lumineuses, son parquet bien ciré, ses carrelages brillants comme des miroirs et ses échappées vitrées sur un jardin coquet, de taille honorable pour cette banlieue chic et chère de Bruxelles. D’autant plus que, cerise sur le gâteau, un imposant « spa multijet spécial massages » trônait au bout de la longue pelouse !

– Tu as vu le spa ! avait fait Sophia en actionnant les projecteurs du jardin, car il faisait déjà bien sombre. Il faudra que tu l’essaies un de ces quatre... avait-elle ajouté avec une pointe de fierté.

– Oui, oui, merci... avait bredouillé Isabelle.

Sophia n’avait pas remarqué l’étincelle de jalousie dans le regard de son amie. La petite professeure de français fulminait en contemplant ce bac d’eau riche de promesses voluptueuses. Et cette demeure dont on lui faisait la visite avec le bagout d’un agent immobilier ! Elle n’était pas seulement vaste, opulente, mais aussi colorée et scandaleusement joyeuse : partout où elle promenait le regard, ce n’était que tapisseries, tableaux abstraits, plantes exotiques et petits points lumineux modulables par télécommande. Sophia s’était d’ailleurs amusée à lui faire une démonstration, passant du blanc cru éblouissant à une lumerotte vacillante les plongeant dans la pénombre. Un palais des mille et une nuits ! Même le désordre et les deux furets qui couraient partout respiraient le bonheur, un luxe bohème dans toute sa splendeur ! Comme cela était bien loin de l’univers d’Isabelle, de sa maison sombre aux fenêtres à croisillons, de son jardin rabougri, de son macho de mari – qui se prétendait « manager », mais qui n’était en réalité qu’employé – et du zombie hargneux qu’était devenu son fils ! Elle avait toutefois ravalé son dépit, mais s’était dit que désormais, elle tiendrait tête à la fatalité et déciderait que sa vie ne serait plus la même...

Et pour commencer, quelques semaines après cette réception, en ce matin de novembre aux relents de Toussaint, alors qu’un crachin humide collait aux vitres, et que l’on entendait le brouhaha de plus en plus insistant des élèves dans la cour, elle avait dit « oui », « oui » à Sophia qui l’avait invitée à se joindre à elle, l’été suivant, pour aller taquiner les dieux dans leur résidence haut perchée.

– Je te propose, avait déclaré Sophia, en ce matin gris, d’oublier ton fichu catarrhe pour penser à vivre une expérience mythico-sportive avec Toni Aventures : ascension du mont Olympe, en deux jours avec une nuit en refuge, puis farniente au bord des plus belles plages de Chalcidique ! C’est une suggestion de Charalampe !

– Chara-machin, ton copain grec qui tient l’agence ? avait demandé Isabelle en reniflant.

– Tout à fait ! C’est un voyagiste hors pair ! On fera partie d’un groupe belgo-français avec des guides super sympas ! Et ne t’en fais pas, ce ne seront que les plus aguerris qui pourront monter au sommet : autrement dit, toi et moi... avait-elle fait avec une moue espiègle. Libre à Gabriel, Jean-Sébastien et aux gosses de faire une petite excursion le deuxième jour autour du refuge...

– Et après, la Chalcidique... avait lâché Isabelle, rêveuse.

– Yes, Madam ! Plus précisément, Nikiti sur la presqu’île de Sithonia, une station balnéaire de premier ordre !

Maintenant que Gabriel et Jean-Sébastien avaient fait connaissance et que, de façon tout à fait improbable, ils s’entendaient très bien, pourquoi les deux familles ne pourraient-elles pas partir ensemble en vacances ? Il était vrai cependant qu’entre Victor et les filles de Sophia, les rapports étaient plutôt glacials, mais ce n’était finalement qu’un détail... Ah, la Grèce ! Ah, les hauteurs, la grimpette et ses challenges !

– Jean-Séb, j’en fais mon affaire ! avait dit Isabelle, gonflée de conviction. Il ne tarit pas d’éloges sur Gabriel, surtout depuis qu’il lui a conseillé son fameux copain dermato et c’est vrai qu’il n’a plus d’eczéma ! avait-elle ajouté, impressionnée.

Sophia avait alors poussé un cri de joie et serré avec effusion son amie. Puis, elle avait extrait mystérieusement de son cartable, comme s’il s’agissait d’un document confidentiel, une revue d’alpinisme.

– T’as les 5e B en première heure... avait-elle dit en la lui tendant.

– Exact ! Et je pense qu’ils vont m’analyser un petit poème, ce matin... avait poursuivi Isabelle avec une joie roublarde. On est en train de voir Les Fleurs du mal... « L’Invitation au voyage », c’est pas mal, non ?

– Coquine ! J’adore quand t’es comme ça, Isa ! C’est ça, zyeute-moi ces belles photos discretos pendant que tes boutonneux s’arrachent les cheveux avec « Monsieur Charles » !

Sophia avait exulté, Isabelle avait si vite accepté ! L’enseignante avait exercé sur les épaules de son amie une pression rapide des mains et était sortie euphorique de la salle des professeurs. Quelques minutes plus tard, alors qu’elle traversait les couloirs en direction de sa classe, elle s’était mise à imaginer le colosse minéral émergeant de la couche nuageuse, comme s’il venait de se soulever de terre et qu’il allait encore grandir, grandir...

 Au revoir et merci !

 Au revoir, madame, et bon séjour en Grèce !

Chapitre 5

Apollon Hotel, 7 juillet 2012, 16 h 45

– Ça ne te dirait pas d’aller flâner du côté de la place Aristote et de faire un petit coucou à la grande bleue ?

Sophia sursauta et contempla, surprise, la chambre d’hôtel. Gabriel venait de la sortir de sa rêverie.

– Oui, Ok ! répondit-elle, l’esprit un peu vaporeux. J’appelle Isa, ajouta-t-elle en attrapant le combiné du téléphone.

Gabriel n’osa pas le montrer, mais il éprouvait une pointe d’amertume. Il avait imaginé une petite promenade en amoureux...

– Ah, c’est toi, Jean-Séb, dit Sophia, désappointée. Isa ne se sent pas bien ? ... Une migraine ? Mais on peut être très mal avec ça ! Puis, par cette chaleur...

Au fur et à mesure des explications de son interlocuteur, le feu montait aux joues de Sophia, elle bouillonnait.

– Dis-lui de bien se reposer ! lâcha-t-elle d’un ton sec en raccrochant.

Elle poussa un cri de rage et se redressa comme un ressort.

– Sale type ! Tu sais ce qu’il m’a répondu ?

– Ben non... fit Gabriel.

– Je te répète mot pour mot ses paroles : « Elle est au lit, elle prétend qu’elle a une migraine ! Migraine, mon cul ! Il faut toujours qu’elle fasse sa chochotte ! »

– Jean-Séb est énervé, argua Gabriel, qui était pressé de se débarrasser des déboires conjugaux des uns et des autres – et surtout des autres...

– Énervé ? Mais c’est un salopard de première !

–