Angela, l'ange est là ! - Olivier Hildevert - E-Book

Angela, l'ange est là ! E-Book

Olivier Hildevert

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Beschreibung

Le soir du mardi 19 mai 2020, Julien, 33 ans, professeur d’histoire distrait et irritable, écrit un SMS en conduisant. À 21 h 23, il percute un véhicule. À 21 h 30, son cœur cesse de battre. Pour sa compagne Angela, optimiste mais vulnérable, le pire vient d’arriver. Elle s’engage alors dans un parcours de résilience jalonné d’expériences et d’initiations surprenantes. De son côté, Julien est pris en charge dans l’Au-delà par un passeur inattendu. Son guide novice, mais déterminé, l’entraîne dans un voyage énergétique rythmé d'enseignements magiques. Mais au cours de leurs rocambolesques périples parallèles « d’en bas » et « d’en haut », Angela et Julien se surprennent à douter de leurs réalités… Et si ce drame cachait autre chose ? Les amoureux vont-ils comprendre les messages dissimulés derrière cette épreuve de vie et réussir l’impossible ? Un roman initiatique d’un nouveau genre, bouleversant et drôle, pour un cache-cache amoureux sensible, entre visible et invisible.

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Seitenzahl: 439

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Merci

À

ma famille,

mes ancêtres,

mes amies et amis,

mes patientes et patients,

mes guides et enseignants,

mes hasards et coïncidences,

mes vérités et faux mensonges,

mes rêves et grandes illusions,

mes joies et vraies réussites,

ma lumière éternelle,

ma belle vie.

Je dédie ce livre à mes parents, Ginette et Jean-Claude, sans qui rien ne serait possible.

Et à toi mon autre pour cette vie, celles d’avant et celles d’après…

Si le soin est souvent utile, le prendre soin est toujours indispensable.

Sommaire

Ici-bas…

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Là-Haut…

Chapitre 7

Chapitre 8

Ici-bas…

Chapitre 9

Là-haut…

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Ici-bas…

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Bien longtemps avant ici-bas…

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Très très loin ailleurs…

Chapitre 21

Chapitre 22

Là-haut…

Chapitre 23

Ici-bas…

Chapitre 24

Chapitre 25

Ici-bas, bien plus au Sud…

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Là-Haut…

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Ailleurs, encore bien plus loin…

Chapitre 34

Presque maintenant…

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Maintenant, tout de suite…

Chapitre 40

LE ROMAN EN MUSIQUES

Lexique

ENCYCLOPÉDIE du TUSA

Ici-bas…

Chapitre 1

La ville s’agite dans tous les sens.

Le temps défile.

Angela est assise sur ce banc depuis près de trois heures.

Les écouteurs de son téléphone vissés dans les oreilles, elle écoute en boucle Crying de Joe Melson et Roy Orbison.

Elle est comme hypnotisée par la musique qui la glace et la réchauffe à la fois.

Le temps défile pour les autres, mais à cet endroit précis il s’est arrêté pour elle.

Immobile, le regard vide et humide, elle est figée comme sur une photo ternie par les années. Plus rien ne semble l’atteindre. Tous ses sens paraissent débranchés. Elle n’est plus en contact avec cette réalité qui, quelques heures auparavant, lui tenait tant à cœur.

« Comment les choses sont-elles allées si vite ? », se demande la jeune femme, déboussolée. Elle se répète sans cesse qu’elle aurait pu empêcher ça. Les mêmes mots, les mêmes reproches qui martèlent son esprit sans qu’elle n’arrive à les faire taire. Les images la hantent aussi. Angela veut les chasser. Elles sont tellement envahissantes.

Des images insupportables mixées à des souvenirs pourtant si agréables.

Une sorte de smoothie raté, trop sucré et trop aigre à la fois. Le choix des mauvais ingrédients pour un résultat indigeste.

Mais tout ce qui la ramène à lui est vital à cet instant.

Elle ne peut et ne veut surtout rien oublier. Ni le bon ni le mauvais. Ni le doux ni l’acide.

En venant précisément s’asseoir sur le banc de ce parc, elle veut croire que les évènements vont se modifier d’eux-mêmes. Que les aiguilles de la pendule du temps vont reculer. Que tout va s’arranger. Un peu comme dans ces rêves qu’elle fait par dizaines. Angela a l’impression de rêver depuis toujours. Déjà petite, elle saoulait ses parents avec les incroyables histoires de ses personnages nocturnes. Tout le monde s’accordait à dire qu’elle débordait d’imagination et qu’elle en ferait bien quelque chose, un jour.

Pour l’instant, elle les compile dans son journal intime pour s’en souvenir au cas où.

C’est surtout à Julien qu’elle aime les raconter le matin au petit-déjeuner.

Bien sûr, elle sait qu’il n’écoute qu’à moitié ses délires de la nuit. Ces vagues de mots qui déferlent trop tôt au réveil et qui contrarient son coma caféiné. Mais c’est si bon, les matins d’été, de planter ses pieds nus dans l’herbe encore humide du jardin et de raconter, entre deux gorgées de thé rouge brûlant, les stupéfiants scénarios de la nuit. Sentir le soleil réchauffer son visage et laisser gentiment son corps se désengourdir au son du vent léger dans les feuilles. S’étirer comme un chat fainéant et regarder les nuages cotonneux s’effilocher pour faire place au ciel bleu éclatant.

Ah ! Le ciel si gris, si épais et si menaçant aujourd’hui qu’il anéantit à lui seul toutes les meilleures volontés du monde.

Le jour baisse très vite et le froid s’enracine peu à peu dans la terre.

Dans un frisson aussi puissant que soudain, Angela sort brutalement de sa torpeur. Relevant d’un coup la tête et balayant d’un regard vif les alentours, elle réalise que la nuit est tombée. Le parc s’est vidé.

Elle arrache, d’un coup, les écouteurs de ses oreilles et bondit du banc comme un polichinelle sort de sa boîte à l’ouverture du couvercle. Sans réfléchir, elle interpelle :

— Réveille-toi, mon amour ! Vite, on s’est encore assoupis. Je vais rater mon rendez-vous chez le Docteur. Allez bouge-toi !

Sans attendre de réponse, elle se lance aussitôt dans une course folle pour arriver aux grilles du parc avant que le gardien ne les ferme.

Dans sa précipitation et après quelques foulées rapides, elle s’écrie sans se retourner :

— Dépêche-toi, je t’attends à l’entrée, je vais faire patienter le gardien.

Sa voix s’efface au fur et à mesure qu’elle s’enfonce dans la nuit déjà plus épaisse.

Angela court avec l’agilité d’un félin. Elle connaît si bien le chemin qui va du banc Voltaire aux grilles de l’entrée, qu’elle survole tous les obstacles.

C’est sur ce banc qu’Angela et Julien se sont rencontrés pour la première fois. Côte à côte, ils lisaient tous les deux le même livre et s’en étaient amusés. Il s’agissait de L’Homme aux quarante écus, d’un certain François-Marie Arouet, plus connu sous le nom de Voltaire.

Le banc porte son nom depuis l’époque où le philosophe eût dit avoir été inspiré près du chêne centenaire qui surplombe encore le banc aujourd’hui. Lorsqu’il écrit son Traité sur la tolérance, publié en 1763, Voltaire intitule le vingt-troisième chapitre « Prière à Dieu » et déclare que le texte est descendu jusqu’à lui par des voies impénétrables. Il aurait perçu le chant des anges qui l’aurait porté pour écrire sans discontinuer, sans manger ni dormir.

En se rencontrant sur ce banc mystique, Angela et Julien avaient, sans le savoir, estampillé leur histoire du sceau du mystère.

À l’instant, c’est Angela qui est divinement guidée sur son parcours à haut risque. Elle évite tous les obstacles du parc. Elle coupe par les pelouses interdites, saute la petite clôture du coin des balançoires, s’agrippe aux troncs des arbres pour mieux négocier ses virages. D’un écart de tête, elle snobe les branchages et se paye même le luxe de sauter par-dessus une poubelle compartimentée pour le tri, plus haute et plus large que les autres. La prétentieuse masse dodue semble dire à la joggeuse – tu ne passeras pas – mais Angela, plus déterminée que jamais, s’envole par-dessus l’obstacle comme si elle avait déployé des ailes invisibles perlées de sueur.

Malgré une respiration maitrisée, Angela ressent une fulgurante douleur dans le bas-ventre. C’est comme un point de côté rythmé par des décharges électriques anarchiques. Bien que les puissantes contractions la ralentissent, elle ne s’arrête pas. Ses yeux s’habituent à la nuit d’encre qui forme maintenant devant elle un mur invisible. La confiance en sa mémoire du parc et son instinct animal chassent très vite l’angoisse de l’obscurité.

Elle a l’agilité d’une célèbre femme-chat moulée de latex noir qui bondit sur les toits luisants d’une ville imaginaire du New Jersey.

Les grilles apparaissent enfin. Elles se dessinent sombres et jointes.

Dans sa course folle, la jeune prodige de la course acrobatique ne peut ralentir. Elle se fracasse contre les barreaux d’acier ornés de feuilles métalliques torsadées et saillantes.

La violence du choc la projette à terre, quelques mètres en arrière.

Sa douleur au ventre redouble de puissance et la sueur chaude coule le long de ses cuisses.

Angela est immobilisée au sol. Elle secoue la tête pour éteindre les centaines de chandelles qui se sont allumées autour d’elle et se frotte l’épaule, déjà bleuie par le choc, avant de s’exclamer, excédée :

— Merde, trop tard !

Elle tente de reprendre son souffle et regarde sa montre.

Le verre brisé emprisonne deux aiguilles tordues, bloquées sur 21 h 30.

Angela laisse échapper un profond râle de tristesse.

— Oh non, ma montre ! Un si beau cadeau…

Elle se relève lentement et caresse son ventre secoué de crampes anormales.

D’un geste rapide, elle éponge l’intérieur de ses cuisses humides avec le tissu de son pantalon, avant de réaliser que le portail métallique est resté fermé.

Malgré la violence du choc, la grille ne s’est pas ouverte.

Dans un ultime effort, Angela empoigne brutalement les barreaux et les secoue de toutes ses forces en hurlant :

— Amour, viens m’aider, la grille est bloquée !

Comme aucune réponse ne se fait entendre, elle renouvelle son appel au secours en s’agitant de plus belle :

— Julien ! Viens m’aider, ils ont fermé la grille ! Hurle-t-elle.

Consumée par la douleur et éreintée par sa course folle, la jeune femme exténuée et livide stoppe net sa danse hystérique. Elle pivote pour s’adosser à la grille. Ses grands yeux exorbités de souffrance traduisent son effroi. Son corps glisse lourdement le long du métal humide et glacé.

Angela ne sent même pas les griffures des feuilles d’ornement qui tailladent la peau de son dos, tant sa détresse l’anesthésie. Elle s’effondre sur le sol gelé, désarticulée comme une poupée de chiffon usée par le temps.

— Julien ! Juliiiieeennn ! S’époumone-t-elle, affolée.

— Jullliiiieeeeennnnn, je t’en prie… Viens ! Supplie-telle.

Son regard se perd dans la profondeur de la nuit et ses yeux débordent de larmes plus glacées que la terre givrée qui la porte.

Réalisant l’absence de Julien, elle comprend en une fraction de seconde qu’il ne viendra pas.

Un éclair de conscience la rappelle à l’horrible réalité. Tout est fini, elle ne le verra plus.

Julien est mort.

Chapitre 2

Bon réveil ! Nous venons d’écouter Crying mais pas de pleurs prévus pour aujourd’hui, car le soleil pointe déjà le bout de son nez et c’est une belle journée de mai qui s’annonce. Vous êtes bien, sur « Musica, la radio de vos meilleurs choix ». C’est vous qui faites le programme. N’hésitez pas à appeler le standard pour partager vos coups de cœur ! Bienvenue si vous nous rejoignez. Il est sept heures passées de quelques minutes. Tout de suite place à l’info. Le journal avec Julien Delahaut. Pardon pour le retard, Julien.

L’insupportable voix perchée et speed de l’animateur s’écrase sur le jingle du journal, lancé précipitamment comme pour dire « c’est bon, tais-toi maintenant ! ».

— Julien ? S’interroge Angela, les paupières encore scellées par le sommeil.

Ensuquée et bouleversée, elle quitte lentement les bras de Morphée. Elle se redresse avec peine dans un lit qui ressemble à un champ de bataille. La nuit agitée a laissé des traces humides sur le drap plissé de douleur.

Angela jette un coup d’œil furtif au réveil qui affiche 7 h 07.

C’est samedi. Elle réalise très vite que ce n’est pas un jour comme les autres.

Elle frotte ses joues à pleines paumes et palpe son dos, qui n’est marqué d’aucune griffure. Pas plus de traces d’hématome à l’épaule.

— Putain de cauchemar ! Y en a marre de ces rêves, marmonne-t-elle.

Elle est en sueur. Avec un coin du drap, elle essuie son front et sa poitrine avant de repousser le tissu d’un violent coup de pied pour se dégager de son emprise moite.

Excédée par sa propre agitation, Angela soupire de lassitude. Le silence de la chambre la glace de désespoir.

Son regard glisse avec tristesse sur l’oreiller posé à sa gauche. Elle le caresse avant de le serrer amoureusement contre son torse à peine sec.

Ses yeux s’inondent de larmes chaudes au contact réconfortant de ce doudou consolateur qui la persuade de rester forte.

Il émane du tissu humide les effluves d’un parfum masculin qui la transporte vers le visage souriant de Julien. Puis, d’un geste aussi inattendu que violent, elle envoie valdinguer l’oreiller qui improvise une voltige aérienne. Après quelques courtes arabesques peu académiques, l’objet volant très bien identifié percute le radio-réveil qui se fracasse au sol.

Angela, enragée, bondit du lit pour piétiner l’oreiller valseur redevenu son souffre-douleur.

Elle hurle de désespoir :

— C’est dégueulasse ce que tu m’as fait, Julien ! T’avais pas l’droit de m’abandonner comme ça, t’avais pas l’droit ! Pourquoi t’as fait ça ?

La fulgurance d’une nouvelle douleur au ventre interrompt sa crise de nerfs. Pliée en deux, tendue à l’extrême, ruisselante de larmes et luisante de sueur, Angela s’écroule à bout de force au pied de son lit, tremblante de tout son corps, étouffée par ses pleurs.

Ses sanglots en disent long sur la détresse qui l’habite.

Reprenant ses esprits aussi vite qu’elle avait perdu la maîtrise d’elle-même, la jeune femme ramasse les débris du radio-réveil.

— Pauvre idiote, c’est malin, maintenant t’as plus d’heures ! Julien n’aurait jamais réagi comme ça, il se serait contrôlé, s’admoneste à haute voix Angela.

D’un geste plus doux, elle retend le drap sur le lit et retape les oreillers pour les caler à leurs places respectives.

Elle perçoit quelques images décousues de son rêve : le parc, le banc Voltaire, sa course folle pour arriver avant la fermeture des grilles et sa montre brisée, bloquée sur cette maudite heure qu’elle n’oubliera jamais. Les aiguilles se sont figées sur 21 h 30. L’heure de la mort de Julien.

Les larmes qui glissent sur ses joues empruntent les sillons des premières rides sculptées par le malheur. Elles sont guidées vers les commissures de ses lèvres qui dessinent, malgré tout, le début d’un timide sourire.

— Allez, ma belle, il faut y aller. Julien n’aurait pas aimé te voir comme ça. Tu ne dois pas t’effondrer. Prends sur toi et secoue-toi. Allez courage !

Samedi, fin de matinée, il fait beau dehors mais c’est un hiver glacial qui gèle le cœur d’Angela.

Il faut entrer dans ce bâtiment austère. Pousser les portes et demander à le voir.

Julien est là. Allongé et immobile, dans une pièce froide du funérarium de l’hôpital Saint-Vincent.

Chapitre 3

Je n’ai rien vu venir. Le choc a été si violent. Je ne sais pas ce qui s’est passé.

Il fait presque nuit et doux mais la route est brillante, peut-être un peu glissante. Je conduis machinalement, comme souvent sur ce trajet familier que nous empruntons souvent, Angela et moi.

Je suis fatigué et trop stressé. Il faut que j’arrive à temps. Il est déjà 21 h 23.

La radio passe Hotel California, des Eagles, ça me détend.

J’aime bien cette chanson. Je me laisse toujours embarquer par le solo de guitare. C’est le meilleur de tous les temps.

Les yeux de biche et le sourire d’Angela se superposent au son strident et hypnotique.

Je l’aime plus que tout. Je serai bientôt à ses côtés.

Des appels de phares m’éblouissent.

Je me suis peut-être un peu déporté en roulant dans ce nid-de-poule, mais si peu.

J’envoyais un SMS à Angela et je me souviens que le téléphone m’a échappé des mains à cause de la secousse. J’ai essayé de le récupérer et j’ai baissé la tête quelques millièmes de seconde… Juste quelques minuscules secondes décisives dans une vie !

Je ne l’ai pas vu arriver sur moi. Quand je me suis redressé, c’était déjà trop tard. J’ai été percuté de plein fouet. La musique s’est arrêtée net. La détonation du fracas résonne encore dans ma tête.

Mon corps est propulsé en avant. Je n’ai plus aucun contrôle, je suis désarticulé.

Mon front percute la vitre qui explose en milliers d’éclats bleus. Ma tête est compressée. Mon visage me brule et mes yeux se troublent. Un liquide chaud et épais, au goût métallique, coule dans ma bouche. J’ai une horrible douleur au nez et ma langue est pincée entre mes dents ; je crois qu’elles se déchaussent.

La tôle se froisse autour de moi. Les sifflements des frottements de métal m’assourdissent.

Mon thorax est écrasé. Ma respiration est coupée. Mes yeux dégoulinent. Je ne peux plus lutter.

L’air froid et humide s’infiltre dans mon corps tout entier. Le vent s’engouffre, je m’envole… Je virevolte… Je plane…

Et je m’écrase au sol. Mes os éclatent. Ma peau se déchire. Mes cheveux s’arrachent.

Je roule et rebondis plusieurs fois avant de m’immobiliser. Ça y est, je ne bouge plus. Enfin !

Le sol est glacé. Je suis trempé. Je pense à mon nouveau blouson. Je l’ai mis aujourd’hui pour la première fois. Il n’a pas dû résister au choc. J’ai horriblement mal à la tête, je ne peux pas m’agiter ; de toute façon, je n’en ai pas envie. Je suis épuisé et en même temps reposé… C’est bizarre cette sensation.

Je veux juste dormir, dormir, dormir…

Tiens ! Maman est là, souriante. Elle me tend les bras et me parle avec une étrange douceur :

— Ça va Julien, Tu m’entends ? Tu peux me suivre si tu veux.

Il y a longtemps que je n’ai pas vu ma mère sourire. Elle a l’air heureuse.

— Maman, je ne peux pas, voyons ! Tu sais bien que je dois rejoindre Angela. C’est important et puis je dois racheter un blouson en cuir kaki, celui-là est déchiré.

Elle n’a jamais pris en compte mes priorités. Elle s’acharne à vouloir me faire rater ce rendez-vous essentiel.

— Allons, Julien, sois raisonnable, tu vois bien que tu as autre chose à faire…

Julien reconnaît l’émotion qui le parcourt : de l’agacement empreint de colère. Il a souvent ressenti cela envers sa mère, trop possessive, trop maladroite, mais à cet instant précis, il regrette de l’avoir parfois malmenée. Il lui répond posément et avec amour, comme pour se faire pardonner.

— Maman, s’il te plaît. Je sais que tu penses agir pour mon bien, mais fais-moi confiance. Laisse-moi vivre comme je l’entends, maintenant.

« Tiens, voilà mon père aussi ! Décidément, c’est un vrai conseil de famille. Et il lui prend la main… Encore plus étonnant. Eux qui n’ont jamais laissé transparaître un sentiment d’amour l’un envers l’autre. Ils ne se sont jamais entendus sur rien et, tout à coup, les voilà presque fusionnels. Mais ils se marrent. Ils se fichent de moi ! C’est bizarre… Ils sont très brillants. Et ces halos lumineux autour d’eux, c’est quoi ? Qu’est-ce qui se passe ici ? »

— Alors, Julien, tu es prêt ? Demande son père, radieux.

— Papa ? Mais qu’est-ce que tu fais là et depuis quand t’es rentré à la maison ?

— Je suis juste de passage, mon fils, précise-t-il dans un éclat de rire. Ta mère m’a prévenu que tu allais venir, j’ai voulu être là pour t’accueillir.

— M’accueillir ? Mais qu’est-ce qui vous prend ? Vous avez quoi tous les deux ?

La vision de Julien se trouble de plus en plus. Les contours des corps de ses parents deviennent flous pour n’être plus que deux visages démesurément grossis. Ils sont suspendus dans l’air, affublés d’un sourire indélébile. On dirait les effets spéciaux d’un mauvais film de série B. Ils paraissent irréels et éphémères, presque ridicules. Ils gondolent comme un ruban de guimauve multicolore.

Ils semblent n’être qu’un agréable souvenir dépouillé de défauts et de souffrances.

Julien est arraché à sa vision par une effroyable douleur à l’arrière de la tête. Il use du peu de force qui lui reste pour appeler à l’aide.

— Au secours ! Au secours ! Crie-t-il.

Ce qu’il pense être un hurlement n’est en fait qu’un infime couinement, imperceptible à l’oreille humaine.

Sa mâchoire est bloquée et la vibration stridente de son cri ne perce que ses propres tympans. Dans une sensation horrible de déchirement musculaire, il se sent soulevé pour être arraché du sol, avant d’être immédiatement reprojeté à terre. Il perçoit le bruit de ses os réduits en miettes secoués dans son corps comme les graines dans un bâton de pluie africain.

L’insupportable phénomène se reproduit trois fois de suite.

Julien, paralysé par la douleur, perçoit une mélodie de clochettes ou de carillons zen agités par le vent. Sur ce concert improbable, une voix inconnue se fait entendre.

— Plus tu vas lutter, plus tu vas souffrir, Julien. Laisse-toi aller et tout se passera bien, promet le son bienveillant.

La douleur est tellement insupportable. Quel autre choix que de s’abandonner au conseil venu de nulle part ?

— Mais qui parle et qui est là ? Murmure Julien.

— En voilà une bonne question ! Tu as peut-être perdu ton corps, mais tu as gardé toute ta tête. Je m’appelle Valexaire. Je suis ton accompagnateur pour ce passage.

Ne t’inquiète pas, tout va bien se passer. Allez, on bouge mon ami !

Julien, pétrifié par la peur et perclus de douleurs, trouve la force d’insister :

— De quoi vous parlez ? Perdu mon corps ? Un accompagnateur ? Quel passage ? Appelez les secours, j’ai eu un accident. Magnez-vous et arrêtez ces putains de clochettes !

La voix de Valexaire s’impose à nouveau.

— Okay, je suis face à un rebelle ! Enfin, un gentil rebelle qui s’éclate, dans tous les sens du terme, sur Hotel California… Si tu avais écouté Music de John Miles en version remixée, là au moins on se serait un peu plus ambiancés !

Alors, je t’explique très cher Julien. Je suis une sorte d‘ange gardien. Je suis là pour toi et dans l’état où tu es, mon ami, considère que les secours, c’est moi ! Je sais c’est un peu brutal dit comme ça, mais tu dois faire un choix maintenant : t’abandonner à l’inconnu avec moi et au soulagement ou t’accrocher ici-bas et t’enfoncer dans des douleurs abyssales et grignoteuses jusqu’à que quelqu’un d’autre, beaucoup moins sympa que moi, vienne te récupérer…

Alors, que décide-t-il Monsieur « j’ai fait n’importe quoi avec mon téléphone en conduisant » insiste la voix avec assurance.

— C’est quoi ce délire, tu joues à quoi ? Arrête de radoter et soigne-moi, si c’est toi les secours ! Grogne le blessé.

Un courant d’air chaud parcourt l’échine de Julien qui finit par s’apaiser.

La voix insiste alors avec beaucoup plus de fermeté :

— Écoute mon jeune ami, je ne suis là ni pour te soigner ni pour t’accabler, c’est beaucoup plus simple. J’ai été désigné pour te guider dans ton expérience de passage. Je suis ton guide, c’est aussi simple que ça. L’accident que tu viens d’avoir t’a été fatal. Navré de t’annoncer que tu n’es plus vivant, Julien Pierre Édouard Flochin. Ta vie a été suspendue en ce mardi de mai, à 21 h 30, dans ta trente-troisième année de vie sur Terre. En d’autres termes, tu peux te considérer comme mort.

— Mort ? Suffoque Julien.

— Ah, oui ça a fait couic ! Tu as bien compris et si tu t’élèves un peu pour voir les choses de plus haut, tu t’apercevras que l’état de ta voiture ne laisse planer aucun doute. C’est un chantier sans nom cet accident.

Puis Valexaire ajoute avec fierté :

— Maintenant s’il te plaît, accepte l’introduction musicale des fées clochette et écoute les paroles de la symphonie du plus haut qui t’accorde bien volontiers l’aide que tu réclames pour te soulager. Que la pureté de ton âme d’enfant éclaire dès maintenant ton chemin et te montre la voie du juste choix. Tu es reconnu comme Source d’amour universel et inconditionnel. Sois confiant et suis-moi.

Valexaire aime toujours prononcer ces phrases cosmiques et sait les effets qu’elles peuvent produire. En fait, c’est encore nouveau pour lui d’utiliser ces mots magiques d’accueil et d’accompagnement. Il les a maintes fois répétées au cours de ses formations pour devenir guide-préparateur-passeur, mais c’est la première fois qu’il les utilise pour un accidenté de la route. Malgré tout, le discours fait son œuvre sans délai.

Un souffle d’air vanillé atteint les narines de Julien tandis que des tremblements incontrôlables envahissent son corps. Une succession de courants froids, tièdes puis brûlants serpentent de sa tête à ses pieds. L’immense vague de tendresse qui le submerge vient s’enraciner en plein cœur. Il sent l’émotion se propager en lui. L’humeur qu’elle déclenche semble appartenir à des souvenirs lointains. C’est un jaillissement sensoriel issu d’une mémoire très ancienne qui redevient accessible et agite ses entrailles.

Dans un ultime tressaillement, Julien est traversé par un flux électrique fulgurant et saccadé. Son corps n’est plus une masse unique, encombrante et lourde, mais un assemblage de milliards de particules scintillantes qui décident, à cet instant précis, d’exploser pour s’éparpiller. Julien oublie les limites de son corps physique. Il se dilate pour atteindre un état gazeux.

Des lucioles pétillent autour de lui et projettent des images et des réflexions étonnantes.

Les visages, les paysages, les évènements, les émotions, les sentiments et les pensées baignent dans des couleurs irisées. Une lumière argentée transporte des odeurs sucrées et épicées qui parfument le tout.

Contre toute attente, Julien est léger et joyeux. Dépouillé de l’inutile, il se sent libre et heureux, imbibé de foi et d’espoir. Il ne doute plus de rien. Il n’a jamais ressenti quelque chose d’aussi doux et fort à la fois.

Sauf peut-être, se souvient-il, pendant cette sortie scolaire en maternelle, lorsque la petite Isabelle lui avait pris la main dans l’autocar qui les ramenait du zoo.

Son premier émoi. Mais c’est si loin, si loin. Pourquoi s’en souvient-il maintenant ? Drôles de pensées. Des dizaines d’autres émotions fantastiques se bousculent à l’entrée de sa conscience. C’est comme s’il assistait à la projection d’un film sur une partie tendre de sa vie. Comme recevoir une multitude de cadeaux extraordinaires. C’est une évidence, il faut ouvrir cette pochette surprise pour être heureux maintenant. Un lâcher-prise acidulé enveloppe Julien qui voit défiler les évènements joyeux de sa petite enfance.

Les douces siestes de la maternelle dans la pénombre rassurante d’une classe baignée par le soleil de mai. Les goûters dans la cour, sur un banc contre lequel on essuie les doigts dégoulinants de confiture. La joie de voir maman à la grille à l’heure de la sortie. Les déguisements du carnaval et la cacophonie des instruments de musique dans le préau de l’école primaire. Les rires des copains et la fierté de défiler dans les rues en Robin des Bois.

Les parties de billes sous le préau pour dégommer à vingt pas des soldats démontables qui redorent le blason de l’honneur. Et l’ultime bille d’argile rouge, propulsée avec assurance au fond d’un trou de terre pour remporter le pot. Le trésor qui redonne de la force au petit égo en construction !

Julien se régale à revivre les grandes séquences de ses premiers bonheurs insouciants.

La construction d’un château de sable sur une plage ensoleillée en attendant la baignade autorisée seulement après les trois heures de digestion obligatoires ! L’odeur de la crème solaire et les coups de soleil piquants qui finissent par donner bonne mine. Un dixième anniversaire sublimé par le vélo de course bleu flambant neuf pour conquérir les routes de la gloire d’une vie débutante. Noël, et son superbe babyfoot en bois vernis installé au pied d’un sapin aussi synthétique que la pelouse du terrain des joueurs-acrobates. Les médailles et les coupes de champion d’athlétisme qui rappellent le courage et la foi qu’il faut pour triompher. Tout est là, comme autant de témoignages d’expériences utiles et fondatrices.

À l’image des souvenirs créatifs qui ont permis les premières expressions des talents et des dons pour dire « Je t’aime » et « Je m’aime » pour avoir réussi le sous-main de la fête des Pères ou la boîte à bijoux de la fête des Mères.

Puis ce sont les saveurs familiales qui s’imposent à Julien dans cette relecture de début de vie. L’odeur gourmande des pommes de terre sautées au beurre de tata Gilberte et l’odeur acide du savon de Marseille de sa salle de bain. La fraîcheur des bonbons à la menthe à la fin d’un repas, offerts comme une récompense par tonton André, pour avoir bien mangé. Le parfum de l’eau de Cologne ambrée sur un mouchoir brodé aux initiales de mamie Lucienne. La sensation des gorgées froides de mie au lait glacé pendant les vacances d’été chez tata Yo. Le goût d’une merveilleuse omelette à la ciboulette des tantes de Chantilly. Le goût rhumé de l’incontournable salade de fruits en boîte de tata Monique et de son assortiment de biscuits toujours trop secs.

Les effluves tenaces de la persillade des escargots de Noël mélangée aux émanations toxiques des boîtes neuves de jeux déballées au réveil d’un 25 décembre enneigé.

Le parfum enivrant d’un premier baiser alcoolisé qui flirte avec les effluves acides d’un fluide corporel excitant. Et les volutes d’une première cigarette trop mentholée qui donne de l’assurance, mais, surtout, mal au cœur.

La farandole d’images et d’émotions qui dansent dans l’esprit de Julien est animée par des musiques tout aussi marquantes. Les comptines d’un soir, les chants traditionnels face au sapin scintillant, les hits à la mode hurlés à tue-tête sous la douche, les musiques de films incontournables, le slow du premier baiser qui fait exploser le cœur. Et la puissance révélatrice de l’orgue de l’église qui éveille et réjouit l’âme un jour de communion solennelle.

Julien est submergé par cette cascade de souvenirs plus agréables les uns que les autres. Il est emporté par ce tourbillon émotionnel et sensoriel surnaturel. Saturé de bons souvenirs, il s’abandonne, nourri de joie et étourdi de bonheur.

Le cœur en paix, il s’endort, serein et soulagé. Son choix est fait, il passe ailleurs.

— Voilà mon Julien, c’est une bonne décision ! Attache ta ceinture, on décolle mon ami. Commente Valexaire, ravi de constater l’endormissement favorable de son nouveau passager.

Novice dans l’accompagnement des défunts de la route, le guide providentiel prépare et révise ses fiches pratiques pour guider son voyageur dans les meilleures conditions.

Son rôle est de préparer le nouveau défunt à passer dans l’ailleurs.

Tous deux quittent l’Ici-bas et progressent déjà vers l’Au-delà.

Chapitre 4

La douleur de la solitude occasionnelle reste très supportable comparée aux profondeurs abyssales de l’absence définitive de l’être aimé.

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé, Angela se laisse pénétrer par la puissance de cette phrase qui prend tout son sens aujourd’hui.

« Ah, les grandes phrases… Il aimait tant les mots », soliloque Angela, tremblante à l’idée de pousser les portes du funérarium.

Elle sait qu’elle doit le faire.

Il est impensable de ne pas le revoir une dernière fois pour lui dire adieu et surtout merci.

Malgré son désespoir, elle se sent portée par une force irréelle et bizarre, comme venue d’ailleurs. Cette humeur est un véritable cocktail vitaminé et anesthésiant, identique aux effets grisants des mélanges d’alcool et de neuroleptiques.

Cette chimie de détermination, de sentiments désinhibés et de désespoir la rend plus solide pour pousser les lourdes portes en verre fumé du lugubre bâtiment.

« C’est des choses qu’on voit que dans les films », pensera-t-elle plus tard quand elle réalisera la dimension surréaliste de son aventure.

Elle se souviendra toujours des murs froids de cet endroit sans vie, des odeurs javellisées, des couleurs délavées et des lumières blafardes.

La petite salle qui fait office de hall d’accueil est dépouillée de raffinement. Quatre chaises en bois blanc au look suédois annoncent la dureté de leurs assises.

Ce modèle OKLINGÜT au dossier à huit barreaux horizontaux et verticaux est un supplice pour le dos. Il est pourtant l’article le plus acheté par les hôpitaux et les administrations.

À croire que les concepteurs nordiques appartiennent tous à des familles de kinésithérapeutes, d’ostéopathes ou de rhumatologues à qui ils renvoient leurs clients.

La table basse au plateau de verre fumé qui entrave l’accès au comptoir n’est guère plus attirante. Elle n’offre que de fades revues people écornées et un catalogue funéraire d’un autre temps.

Sur la haute banque d’accueil en mélaminé blanc trône un vase en plastique fourré de fleurs séchées poussiéreuses. À côté du pot, dépassent deux mains, dont les doigts pianotent avec nervosité le rythme du Concerto pour mandoline en C majeur RV425 d’Antonio Vivaldi.

À cet instant, la musique en sourdine est la seule alliée d’Angela qui se laisse emporter par les arabesques des notes guillerettes.

Surpris par la présence d’une visiteuse, l’homme de permanence se dresse d’un coup, mains derrière son dos, à l’image d’un soldat au garde à vous.

Sa raideur et son teint blafard inexpressif le font ressembler à un mort-vivant. Certainement un mimétisme inconscient, par solidarité avec ses pensionnaires. Reçue et questionnée sur un ton policier, Angela se sent de plus en plus mal. Elle est prête à défaillir. Ses jambes tremblantes peinent à la porter.

— Bonjour, vous venez pour qui, Mademoiselle ? Demande sans détour le préposé à l’accueil.

Pétrifiée à l’idée de se rapprocher de Julien, Angela balbutie son nom et son prénom dans un début de sanglot qui étouffe sa voix.

— Je n’ai pas compris le patronyme du défunt. Pouvez-vous répéter, Mademoiselle ? Insiste l’homme qui réduit d’un geste rapide le volume de la musique.

Angela tente de maîtriser son émotion, ravale sa salive et répète l’identité de Julien.

— Ah oui ! Monsieur Flochin Julien. C’est l’AVC de mardi 21 h 30, valide l’homme tout en feuilletant un épais registre.

Surprise par cette remarque, Angela intervient avec un peu plus de vivacité.

— Mais Julien n’a pas eu d’Accident Vasculaire Cérébral ! Vous êtes certain de ne pas vous tromper ? S’angoisse-t-elle, étonnée.

L’employé cireux extirpe la tête de son livre d’admissions et précise avec un dédain à peine dissimulé :

— AVC pour Accident sur Voie de Circulation, Mademoiselle. C’est un code… mais pas de la route… glousse-t-il en ricanant sans desserrer les dents. C’est un code interne à notre service, et heureusement que nous le respectons nous le code… S’esclaffe-t-il comme pour égayer sa journée.

Angela reste sans voix face à l’indécent cynisme du personnage.

— Vous êtes de la famille ? Reprend-il.

Parce que seule la famille est autorisée à entrer pour les visites de recueillement, insiste-t-il avec assurance.

— Encore un code ? Interroge Angela un peu plus agacée encore. Je suis son amie, sa fiancée, sa chérie, si vous préférez. Insiste-elle, nerveuse.

Elle comprend immédiatement, au regard noir du pâle personnage, que le ton qu’elle utilise n’est pas le bon pour obtenir gain de cause.

— Alors, Mademoiselle, ça ne va pas être possible, désolé. Rétorque l’employé en refermant d’un claquement définitif le lourd livre des défunts.

Stupéfaite et désemparée, Angela reste sans voix. Elle devrait donc se plier bêtement à ce règlement débile qui la tient à distance de Julien. C’est impensable ! Inimaginable ! Intolérable ! Pas ça aujourd’hui.

Désespérée, mais profitant d’un sursaut de lucidité et d’énergie elle réclame :

— Monsieur, pouvez-vous au moins lui mettre ça autour du cou pour que je sois encore un peu avec lui là où il va.

Elle tend sous le nez de l’employé une chaîne dorée au bout de laquelle tournoie un médaillon à l’effigie d’un angelot souriant.

L’homme recule la tête et explique d’un ton très solennel :

— Mademoiselle, je ne suis pas accrédité pour recevoir les objets personnels des défunts, et encore moins habilité à les déposer sur leurs dépouilles.

L’aplomb avec lequel l’homme du musée Grévin répond ne laisse aucun doute quant à l’impossibilité de la chose.

Bien qu’étourdie de douleur et engourdie de tristesse, Angela pense que cet homme est un abruti fini. Il n’a pour cerveau qu’un pois chiche qui se balade sous sa voute crânienne. La bille sèche doit rebondir comme une boule dans un flipper, à chaque tentative de réflexion.

Elle s’essuie les yeux pour mieux voir et soutenir le regard impassible de la statue cireuse figée devant elle.

— Je comprends, dit-elle, finaude, en esquissant un sourire ravageur.

Et comme si elle recevait une violente décharge électrique, elle se redresse, claque violemment ses deux mains à plat sur le comptoir collant et déclame toute tendue :

— Dans ce cas, cher Monsieur, il va falloir me présenter le règlement intérieur qui stipule les détails de ce que vous avancez, car je ne suis pas habilitée et encore moins accréditée pour recevoir et accepter votre refus catégorique sans une vérification préalable qui validera peut-être votre décision et entérinera ma position pour clore définitivement la procédure qui a généré ma requête !

L’interminable tirade avait jailli de sa bouche à la vitesse d’une rafale de mitraillette.

D’une seule traite et sans ponctuation respiratoire, Angela avait canardé de mots la face grisâtre de l’homme au comptoir. Les impacts semblaient avoir fissuré le marbre de son visage. Il se décomposait. Comme un boxeur touché par un uppercut, il libéra une toux significative qui en dit long sur la précision de la baffe verbale qu’il venait de se prendre.

« Dans les dents ! », pense Angela avec jubilation, encore surprise de ce qu’elle vient de faire.

Elle a parlé et agi comme Julien l’aurait fait, avec son aplomb et son humour. C’est comme s’il lui avait soufflé cette réplique surréaliste. C’était bien son genre de souligner le ridicule des situations en faisant le pitre.

Cette impression bizarre la rend un temps joyeuse, malgré les circonstances.

Les yeux de l’employé rentrent dans leurs cavités oculaires. Il reprend ses esprits, ce qui est plutôt bon signe dans son milieu professionnel, et argüe qu’il ne dépend pas d’un règlement, mais d’une hiérarchie qui lui impose les procédures.

— Très bien Mademoiselle, votre demande ne sera traitée que si vous remplissez les documents que voici, précise-t-il.

Il fait claquer une liasse de feuilles roses et jaunes sur le comptoir pour affirmer sa position et reprendre la main dans le combat d’égos qui se joue. Le violent courant d’air provoqué par le mouvement décapite les fleurs du bouquet artificiel. Les pétales volent au-dessus du comptoir tandis qu’une étiquette se décolle d’une des tiges. Le vase vacille avant de tomber pour se craqueler au sol comme un œuf à la coque fracassé par une cuillère meurtrière.

« Une belle occasion de remplacer cette horreur… » Marmonne Angela.

L’étiquette poussiéreuse poursuit son vol. Elle est comme guidée par une main invisible qui la fait virevolter autour de la jeune fille. Après quelques arabesques poétiques, l’insolent petit bout de papier amorce un dernier virage avant de filer tout droit vers sa cible.

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle vient se plaquer sur la joue droite de l’employé. On eût dit qu’un lanceur invisible avait visé et lancé le projectile. L’homme médusé se paralyse d’effroi.

L’étiquette révèle son texte : fleur artificielle fabriquée en France. Entreprise Tronchedequon. Maison fondée en 1882 – Pompes funèbres générales – 83340 Le Cannetdes-Maures.

La scène s’est déroulée au ralenti, comme pour offrir à Angela le temps de tout apprécier. La jeune fille libère un éclat de rire hystérique et obstrue sa bouche avec son mouchoir pour étouffer cette rigolade déplacée. Ce rire libérateur lui fait un bien fou, mais déclenche une salve de spasmes abdominaux qui lui vrille le ventre.

L’employé étiqueté agite les bras dans tous les sens, comme pour chasser une horde de moustiques imaginaires. Il finit par se libérer du papier collant pour le froisser nerveusement avant de retourner à sa procédure administrative.

— Mademoiselle, dans le meilleur des cas, la réponse vous sera communiquée sous trois semaines, à condition de me remettre le document aujourd’hui et de n’omettre aucune rubrique.

Angela prend à son tour cette manchette qui la sort de sa joie pour l’installer dans un agacement très mal contenu. De tout son sérieux elle rétorque :

— Vous êtes en train de me dire que je peux avoir gain de cause dans trois semaines ! Et par quel miracle Julien pourrait-il porter mon médaillon autour du cou dans trois semaines puisqu’il sera enterré dans trois jours ?

— Ah ça Mademoiselle je l’ignore. Se gargarise l’homme raide et sec, fabriqué à base de résine de synthèse et de plastique recyclé.

— Allez vous faire voir ! S’exclame Angela en faisant voler d’un revers de manche la liasse rose et jaune.

Dans un accès de colère incontrôlable, elle attrape l’employé livide par le col et l’arrose d’insultes mouillées de postillons.

Les effluves chlorées et javellisées qui émanent de la blouse de mister morgue attaquent directement les nerfs olfactifs d’Angela. Elle ne peut retenir un éternuement digne de l’éruption du Vésuve.

L’explosion nasale s’accompagne d’un son strident rappelant le cri d’une célèbre Castafiore. Le coup de grâce est asséné par un jet baveux qui s’écrase sur le front blafard de l’employé, définitivement meurtri et déshonoré.

S’ensuit, sans complaisance, un échange d’insultes entre les duellistes. Les hurlements des deux gladiateurs de l’extrême s’enlacent pour gronder dans le hall de l’institut, jusque-là silencieux et désert. L’écho du combat se propage dans les couloirs et les bureaux. Les voix guerrières s’infiltrent jusque dans les tiroirs réfrigérés où reposent les corps inertes qui pourraient, malgré tout, en grimacer d’effroi.

Afin d’éviter les plaintes de ses collègues et de ses clients à l’humour glacial, un homme en costume sombre et sobre surgit dans l’encadrement d’une porte qui ouvre sur un couloir.

— Que se passe-t-il ici ? Demande-t-il d’une voix rauque empruntée au cowboy taiseux d’un vieux western américain.

Le bon, la brute et le truand se regardent fixement tandis que la perfide musique d’un pet, long et nourri, brise ce silence Morriconien. Sans mot dire, tous trois s’accusent du regard.

L’homme au costume sombre corrige très vite le malentendu. Il se retourne, comme pour rebrousser chemin et passe la tête dans l’embrasure de la porte, côté couloir.

— Étienne, tu veux bien fermer la porte du labo s’il te plaît. Chuchote-t-il à l’attention du thanatopracteur occupé à dégazer le corps d’un obèse cadavre.

La seule réponse à cet ordre est un violent claquement de porte qui clôt toute discussion.

La rudesse du fracas aurait pu être remplacée par un « oh, fais chier ! » tout aussi approprié dans le cas présent.

— Désolé, Mademoiselle, je suis navré de cet incident, déclare l’homme mystère.

Face à Angela, c’est une véritable statue grecque qui se dresse. L’apollon puissant et sexy au crâne rasé impressionne. La douceur et la force de son regard émeraude pénètrent l’âme de la jeune femme. La voix profonde et caverneuse rappelle celle de Sean Connery dans la version parlée de In My Life des Beatles. Mais, il émane aussi de l’homme une étrange odeur de javel très incommodante.

— Ce… ce… ce n’est pas grave, bredouille Angela, subjuguée.

Tout en s’approchant du comptoir, l’homme interroge le préposé :

— Pourquoi ces hurlements ?

L’employé s’avance avec fierté pour argumenter en sa faveur.

— Monsieur le Directeur, cette jeune personne ne veut pas comprendre qu’il lui est impossible d’approcher la dépouille de son ami.

Angela fixe les traits parfaits du visage de bellâtre qui se tourne vers elle.

— Expliquez-moi, Mademoiselle.

Aspirée par le magnétisme de l’homme, Angela tente de reconstruire sa pensée.

— Mon amour, Julien, est décédé dans un accident de voiture et les pompiers l’ont amené dans cet hôpital. Je sais qu’il repose dans ce funérarium. Je veux juste le voir une dernière fois pour lui dire au revoir.

L’émotion trop forte submerge à nouveau la jeune femme. Ses muscles défaillent. Ses jambes ne la portent plus et elle vacille.

— Apportez une chaise, vite ! Ordonne l’homme en récupérant in extremis Angela dans ses bras d’athlète.

L’employé approche aussitôt une des sinistres chaises suédoises.

— Tenez, asseyez-vous et calmez-vous, Mademoiselle. Insiste le Directeur.

Entre deux sanglots d’épuisement, elle ajoute :

— Votre employé me dit que ce n’est pas possible de le voir parce que je ne suis pas de la famille. Pourtant, j’ai tellement de choses à lui dire avant que...

Sans attendre la fin de la phrase, le John Wayne de l’archipel des Cyclades prend sa plus belle posture de héros et se tourne vers la statue de cire jaune, devenue verte de peur.

Le ton est ferme et menaçant.

— Vous allez tout de suite organiser la présentation du défunt dans le salon rubis. Prévenez-moi quand ce sera prêt et faites disparaître ces documents inutiles.

Tandis que l’employé pétrifié s’éclipse pour s’exécuter, l’homme en costume prend la main de la belle.

— Je vous présente toutes nos excuses et nos condoléances, Mademoiselle. Vous allez pouvoir passer un moment auprès de votre ami. Je m’y engage. Prenez tout le temps dont vous avez besoin pour communier avec lui dans la sérénité. Patientez encore quelques minutes. Nous viendrons vous chercher pour vous mener auprès de lui. Courage, soyez forte.

La chaleur de cette main providentielle et virile apaise enfin Angela. Les mots magnétisent son corps et anesthésient ses pensées.

Dans un sursaut de lucidité, la tête baissée et alourdie de soulagement, elle remercie l’homme de l’Ouest américain de la Grèce Antique ! Angela est désorientée.

— Merci, Monsieur, vous êtes un ange. Sans vous, l’histoire n’aurait pas continué de la même manière.

Relevant la tête pour lui adresser un sourire de gratitude, elle constate, stupéfaite, que le héros a disparu, sans aucun bruit. Il s’est évaporé !

Elle reste seule dans ce hall blafard. Son regard désabusé se pose sur une affiche punaisée au mur. Elle vante les services funéraires de la société Cadavaire, spécialisée dans la crémation. Le slogan s’impose en écriture grasse Chez Cadavaire on peut tout faire même sans terre. Atterrée par le mauvais goût du jeu de mots, Angela, dépitée, ne fait pas attention à mister morgue, revenu sournoisement à sa hauteur.

— Si vous voulez bien me suivre, Mademoiselle, le salon rubis est par ici.

Expulsée de sa torpeur par cette macabre invitation, Angela se lève et suit, docile, la voix qui la commande.

À ce moment, elle comprend qu’elle marche vers l’inacceptable.

Elle réalise qu’elle va voir le corps sans vie de Julien.

Cette fois c’est certain, elle est au cœur de son pire cauchemar.

Chapitre 5

Le long couloir est velouté par des éclairages doux et rassurants. Plusieurs portes massives en bois d’acajou rouge et ornées de poignées dorées brisent la longueur monotone du corridor. Des plaques en cuivre gravées affichent les noms des salons : saphir, émeraude, turquoise, opaline ou rubis.

Le guide qui précède Angela s’immobilise devant cette dernière plaque.

Après un pas de côté, il désigne la double porte d’un geste solennel et pose sa main sur la poignée dorée. Tête baissée, il tend son bras en direction du salon pour inviter Angela à entrer. Il actionne la clenche et précise d’un ton mielleux, mais corrosif.

— Prenez tout le temps dont vous avez besoin pour vous recueillir Mademoiselle… Mais n’oubliez pas que nous fermons à 18 h, il serait dommage que vous restiez enfermée ici toute la nuit. Son cynisme n’a d’égal que son indécence. Il a gagné, Angela est anéantie.

Sans avoir seulement le temps d’émettre un son, elle voit la lourde porte s’ouvrir sur une petite salle à la lumière blanchâtre. Submergée par un tsunami de désespoir et de dégoût, elle sent son cœur imploser et déverser un torrent de lave incandescente mélangée à des larmes gelées. Les moindres espaces de son corps sont meurtris. Ses yeux coulent sans fin et les frissons qui l’envahissent la glacent d’effroi.

Dans un claquement feutré, la porte se referme derrière elle.

Paralysée et asphyxiée, elle se retrouve à quelques mètres de la dépouille de Julien, incapable de dévier son regard du corps étendu.

La pièce froide est juste carrelée de blanc et de gris. L’air javellisé transporte des odeurs médicamenteuses et acides, qu’une petite ventilation tente d’aspirer dans un couinement régulier. Une unique fenêtre au verre opaque laisse passer ce que l’on devine être la lumière du jour. Au centre, une table métallique supporte le corps recouvert d’un drap blanc à liserés bleus.

Le bruit du silence est effrayant. Il anesthésie toute pensée. Ici, il n’y a rien d’autre que la mort.

Le mélange d’odeurs attaque les sens. Angela est vide et creuse. Le temps s’est arrêté. La vie n’est plus ici. Tremblante, mais décidée, elle s’approche de Julien.

Seul son visage est découvert.

Hébétée et sanglotante, Angela bredouille, un peu sotte :

— Qu’est-ce qui se passe, mon amour ?

L’impassibilité du faciès cireux pousse Angela à insister:

—Dis-moi quelque chose, chéri, je t’en prie.

Rien ne se passe. Les yeux de Julien restent horriblement clos. De sa bouche verrouillée ne sort aucun son. Le corps inerte n’affiche aucune réaction. Seuls les cheveux soyeux et coiffés paraissent vivants. Le léger filet d’air de la ventilation rotative qui réfrigère la table anime quelques mèches rebelles. Elles semblent lutter coûte que coûte contre la mort.

Dans un sursaut instinctif, Angela recule pour s’éloigner de l’insupportable. Elle bute et s’effondre sur une chaise en bois massif de style ancien, bien placée pour accueillir la lourde et légitime détresse des visiteurs.

Envahie par un vertige prêt à l’emporter dans l’inconscience, Angela tente de récupérer son équilibre tout en luttant contre des écœurements qui surgissent par vagues. Les spasmes vomitifs décuplent ses douleurs corporelles. Tandis que les râles s’unissent aux sanglots et aux tremblements, l’acidité viscérale remonte dans sa gorge et l’étouffe davantage. Terrassée par les émotions, elle s’épuise à lutter avant de s’abandonner à cette horrible purge incontrôlable, mais nécessaire. Dans un ultime haut de cœur, Angela finit par vomir ses tripes et sa détresse.

Le malaise s’estompe enfin et les derniers soubresauts s’éloignent. Le cœur reprend un rythme plus normal. La jeune femme redresse la tête, essuie d’un revers de manche les larmes, la sueur et la salive accumulées aux commissures de ses lèvres. D’un pas de côté, elle s’écarte de sa flaque grumeleuse et constate que Julien est resté impassible face à cette scène d’horreur.

Le regard plus clair et désembué, elle respire avec profondeur et s’avachit contre le dossier de l’inconfortable chaise aux épais reliefs. Fixant le corps et le visage de celui qui reste l’éternel amour de sa vie, elle l’interpelle avec courage dans un monologue obligatoire :

— Mon amour, j’ai compris, tu sais. J’ai compris que tu ne te réveillerais plus et que je vais devoir te laisser partir. Je te regarde ici, sans vie, mais je veux encore croire que tu vas te tourner vers moi avec ce sourire que j’aime tant. Après un clin d’œil comique, tu vas t’asseoir et t’esclaffer : « j’t’ai bien eu mon amour ! » ; pourtant, j’attends et rien ne se passe. Tout est terminé, je sais. Je t’aime et tu ne pourras plus jamais m’entendre te le dire.

À cet instant précis, Angela croit entendre une voix lui traverser la tête.

« T’exagères, Pilou. Je t’entends. Je t’aime aussi et pour toujours. C’est juste un p’tit accrochage. On en verra d’autres ! »

Elle se redresse d’un coup, bondit de sa chaise et se précipite auprès du corps de Julien.

— Tu m’as parlé ? Se surprend-elle à demander, oubliant l’horreur de la situation.

Comme aucune réponse ne se fait entendre, Angela insiste :

— Dis tu m’as parlé, Julien. J’ai pas rêvé !

Bien sûr, la dépouille froide et figée ne laisse apparaître aucune réaction.

Reculant de quelques pas, Angela réalise qu’elle parle à un cadavre. Elle s’effondre, horrifiée, sur la fidèle chaise toujours disponible.

— Je deviens dingue, c’est horrible, murmure-t-elle en se prenant la tête entre les mains.

— Pourtant, j’ai bien entendu. Même qu’il a dit Pilou !

Pensive et désorientée, Angela se remémore tout à coup l’origine de ce surnom. Elle se souvient avec tendresse de ce premier épisode de leur saga amoureuse…

Chapitre 6

C’est Julien qui lui avait donné ce sobriquet, à cause d’une histoire de nuisette…

Lors de leur première escapade amicale, alors qu’ils ne se connaissaient que depuis quelques semaines, ils avaient décidé de partager la même chambre d’hôtel pour réduire les frais de leur week-end touristique en Bretagne.

Rien d’innocent dans cette décision qui les obligeait aussi à partager le même lit… Chacun avait sa petite idée derrière la tête pour inviter l’autre à une découverte sensuelle et excitante des sentiments et des anatomies.

Fait étonnant, Angela avait oublié d’emporter sa nuisette, pourtant choisie et achetée pour l’occasion. Nuisette sur laquelle elle comptait beaucoup pour attirer Julien dans les filets de sa sensualité.

Dépouillée de cet accessoire essentiel – bien qu’elle n’eût besoin d’aucun artifice pour séduire le futur grand amour de sa vie –, elle expliqua à Julien qu’elle avait, par étourderie, oublié sa chemise de nuit, se gardant bien de préciser qu’il s’agissait d’un redoutable hameçon…

Comme il lui était impensable que Julien envisage cet acte manqué comme une stratégie sexuelle, Angela insista pour acheter en ville un vêtement de nuit décent. Elle précisa avec humour qu’elle ne pouvait pas s’allonger à côté d’un homme en tenue d’Ève dès le premier soir, aussi sexy et bienveillant soit cet Adam. Le jeune homme, déjà aguerri à l’humour séducteur, avait rétorqué avec malice « d’autant que moi, c’est Julien ». Le ton était donné !