Angelo Galvan - Marcel Leroy - E-Book

Angelo Galvan E-Book

Marcel Leroy

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Ce livre intitulé Angelo Galvan – Le renard du Bois du Cazier retrace l’histoire de ce héros carolo qui a confié le récit de sa vie et son journal à l’auteur. Hanté par la tragédie, il se mua en monument vivant, témoin des mineurs disparus. Jusqu’à la fin, il veilla, pour que tous survivent en nos esprits. « Parce que j’ai eu l’honneur de le connaître, de l’écouter durant tout un hiver et pour honorer la promesse que je lui fis, je m’efforce de transmettre ce que je sais de la mission du Renard dont le nom était Angelo Galvan. Autant pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de lui que pour ceux qui savent ce que ce nom recouvre en terme de courage. Car, voici bien longtemps, en 1985-1986, Angelo m’a parlé de la vie, de la catastrophe de Marcinelle et de ses compagnons disparus, de l’après et du souvenir. Au terme de nos entretiens, il m’a confié un manuscrit, rédigé avec bonté pour que le jeune journaliste que j’étais comprenne avec son coeur la tragédie et ce qu’il avait éprouvé dans le fond. Jamais Galvan n’aurait voulu se voir identifier à un héros. Cette idée même lui était étrangère. Discret, indifférent à la gloire, il était un sauveteur parmi les autres. Mais pour toujours il incarnera le combat de ces hommes de devoir et de sacrifice. Il est leur symbole. » Marcel Leroy

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Seitenzahl: 155

Veröffentlichungsjahr: 2016

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ANGELO

GALVAN

Éditions Luc Pire[Renaissance sa]

1, avenue du Château Jaco – 1410 Waterloo

www.editionslucpire.be

Coordination éditoriale : Éditions Luc Pire

Couverture : Marc Dausimont – Aplanos

Photo de couverture : © Rossel & Cie,Le Soir, Août 1956

La présente photo est reproduite avec l'autorisation de l'Éditeur, tous droits réservés. Toute utilisation ultérieure doit faire l'objet d'une autorisation spécifique de la société de gestion Copiepresse : [email protected].

ISBN : 978-2-50705-440-3

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est strictement interdite.

MARCELLEROY

ANGELO

GALVAN

Le Renard du Bois du Cazier

« Je tiens à dire la grande solidarité, la discipline et la camaraderie qui ont joué entre sauveteurs et mineurs de toutes nationalités. On avait gardé espoir jusqu’au bout, nous avons perdu, et n’avons pu empêcher la mine de garder ses victimes. Trente ans après cette tragédie, je tiens encore à remercier ces hommes qui ont risqué leur vie pour essayer de sauver leurs camarades et je leur dis toute la fierté que j’ai d’avoir travaillé avec eux. »

« Tu sais, quand on descendait, on ne savait pas si remonter serait une possibilité. Mais on descendait. Noëlla aurait été contente, si moi j’étais resté dans le fond, de voir mes camarades descendre pour me ramener au jour. »

Angelo Galvan, hiver 1985-1986

Avant-propos

Itinéraire d’un héros carolo

Tout en haut de la vallée de la Sambre, d’où se déploie le puzzle du grand Charleroi, la rue du Renard du Bois du Cazier s’étire près de l’étrange château d’eau qui veille à la limite de Mont-sur-Marchienne et Marcinelle. Des habitants de ce quartier se demandent à quoi se réfère le nom de leur rue, d’autres parlent d’Angelo Galvan. Parmi ces riverains, il est aussi une institutrice qui emmène chaque année ses écoliers à la découverte du site historique du charbonnage du Bois du Cazier. Elle raconte aux enfants l’histoire du Renard, le chef-porion1sauveteur et guide surnommé ainsi car il se faufilait dans le labyrinthe de la mine, « là où seul l’air passe » comme disait Adolphe Calicis, le directeur des travaux.

Parce que j’ai eu l’honneur de le connaître, de l’écouter durant tout un hiver et pour tenir la promesse que je lui fis, je m’efforce de transmettre ce que je sais de la mission du Renard dont le nom était Angelo Galvan. Autant pour ceux qui n’ont jamais entendu parler delui que pour ceux qui savent ce que ce nom recouvre entermes de courage. Car, voici bien longtemps, en 1985-1986, Angelo m’a parlé de la vie, de la catastrophe de Marcinelle et de ses compagnons disparus, de l’après et du souvenir.

Au terme de nos entretiens, il m’a confié un manuscrit, rédigé avec bonté pour que le jeune journaliste quej’étais comprenne avec son cœur la tragédie et ce qu’il avait éprouvé dans le fond de la mine. Jamais Galvan n’aurait voulu se voir identifier à un héros. Cette idée même lui était étrangère. Indifférent à la gloire, il était un sauveteur parmi les autres. Galvan n’avait d’autre but que de donner tout le bonheur possible à sa famille et d’accomplir sa tâche avec conscience. Mais pour toujours il incarnera le combat de ces hommes de devoir et de sacrifice. Il est leur symbole.

Sur le site du Cazier, une salle de réunion lui est dédiée depuis le 8 août 2005. La photo réalisée par Jacky Goessens2, reporter du journalLe Soir, le révèle dans sa vérité – masque, casque, visage noirci de fumée – et cetteexpression qui signifie que la tâche sera lourde à assumer.Le 8 août 1956, après avoir sauvé une poignée demineurs, il tenta l’impossible, avec ses compagnons sauveteurs, pour remonter d’autres amis. En vain. Hantépar la tragédie, il se mua en monument de chair et decœur, en leur nom. Jusqu’à la fin, il veilla, pour que toussurvivent en nos esprits. Telle fut sa destinée et voici quelle fut sa trace.

Chapitre 1

Marcinelle, 8h10, 8 août 1956…

Avec le temps, de grands témoins de la catastrophe s’effacent de ce coin de Marcinelle où le tram ne monte plus depuis longtemps, mais la mémoire du Bois du Cazier ne se ternit pas. Chaque été, quand revient le 8 août, sous la haute silhouette des châssis à molettes, lacérémonie d’hommage aux victimes rassemble une foulegrave qui écoute tinter deux cent soixante-deux fois la cloche Maria Orphanae Mater. Et les noms des mineurs disparus en 1956 s’égrènent un à un dans la cour du défunt charbonnage.

Soixante années après, le site du Bois du Cazier abrite l’Espace du 8 août 1956 – le mémorial de la catastro­phe, avec ses deux musées (celui dédié à l’industrie et celui du verre, où s’informer sur ce qu’était l’économie carolorégienne à l’époque) –, des forges en état de marche et un domaine qui se déploie sur les trois terrils du charbonnage, où l’on se promène en méditant.

Chacun, dans la foule, face à sa mémoire, partage uneémotion qui perdure, passe de génération en génération,fait partie de notre histoire. Marcinelle 1956 s’avère comme une balise socio-économique et culturelle du XXesiècle, au moment où l’Europe en ébauche accomplissait ses premiers pas sur les traces de la CECA, la Communauté européenne du charbon et de l’acier. Carles morts du Cazier émanaient de douze pays, bon nom­bre venaient d’Italie, et particulièrement de Manoppello, dans les Abruzzes.

La tragédie de Marcinelle, une dizaine d’années après le début de la bataille du charbon et de la fin de la guerre 40-45, révéla la précarité de la sécurité des travailleurs dans les charbonnages mais aussi dans les usines. Après Marcinelle, après les trois commissions d’enquête et le procès, il n’était plus permis de dire que l’on ne savait pas et plus rien ne serait jamais pareil.

Voici ce que ce fut…

Il était huit heures dix, peu après le début de la pause de jour3, quand un incendie se déclara dans le puitsd’entrée d’air du Cazier. L’accident se produisit àl’étage 975, suite à un encagement mal accompli. Unwagonnet, qui débordait de la cage, entamant saremontée vers la surface, arracha des fils électriques, suscita un arc d’étincelles qui mit le feu à l’huile tapissant les parois de la fosse. Les aérateurs pulsant l’air dansl’exploitation souterraine attisèrent les flammes et la mine se mua en brasier. Quelques rescapés échappèrent à ce piège infernal mais les sauveteurs qui se relayèrent dans une quête désespérée, après ces miraculés, ne remontèrent que des cadavres, la plupart intoxiqués par le gaz carbonique. Presque tous étaient morts rapidement. Cette fin brutale leur aura au moins épargné la longue attente du trépas, à mille mètres sous terre, avec une température de soixante degrés et un air empoisonné.

L’enquête le démontrera lors du procès qui débutera en mai 1959. Il se déroulera devant le tribunal correctionnel de Charleroi. Le volet judiciaire – première instance,appel, cassation – se clôturera trois ans plus tard, mais ne pourra pas désigner le vrai coupable, soit le système lui-même et non pas les hommes qui le servaient, desouvriers aux directeurs. La « machine » économique étaitconçue pour tirer profit du sous-sol mais les con­ditions pour y parvenir ne tenaient pas le juste compte du facteur humain. Extraire du charbon. À tout prix.

Après Marcinelle, la sécurité deviendrait une priorité au niveau international.

Sans parvenir toutefois à éviter qu’à Ghislenghien, quasiun demi-siècle plus loin, le 30 juillet 2004, une autre tragédie – une explosion de gaz – ne tue vingt-huit personnes. Là aussi, l’accumulation de facteurs s’enchaîna selon la théorie des dominos et l’impensable se manifesta, heurtant l’opinion. Douze ans après Ghislenghien, la cartographie du sous-sol belge n’est pas complète. Le sera-t-elle jamais ? Les leçons doivent sans relâche être répétées. En matière de sécurité, malgré des avancées, il faut toujours améliorer la prévention pour éviter les enchaînements de faits qui, isolés, apparemment peu significatifs, finissent par se chiffrer en vies perdues. Le Hainaut compte nombre de sites classés Seveso, il faut en être conscient.

À Marcinelle, du matin du 8 août jusqu’au 23 août, quand tout espoir fut perdu officiellement, et au-delà de ce jour, sous un ciel d’un bleu intense contrastantavec le drame qui se jouait au Cazier et dans les para­ges,les sauveteurs venus des régions minières dupays et de l’étranger – on en compta une centaine – multiplièrent les efforts. Six hommes remontèrent aussitôt aprèsl’alerte. René Albert, Robert Barbieux, Philippe Detobel,Carlo Fontaine, Onorato Pasquarelli et Attilio Zanin. Plus tard, dans la journée, sept ouvriers furentremontés : Franz Lowie, Alphonse Verheecken,AlphonseVan De Plas, Albert Peers, Karel Wuyts, Louis Saluyts ainsi que Gaston Wilmart. À peine arrivé à la surface, ce dernier mourra, épuisé. L’assistante sociale du Cazier, Geneviève Ladrière, le réconforta jusqu’au bout. On la surnommait « L’Ange du Cazier » tant elle s’évertua à faire son devoir en aidant les familles mais aussi les sauveteurs. À la fin du premier jour, c’est à elle que le sauveteur Angelo Galvan osa confier sa hantise de ne pas voir remonter d’autres mineurs. Il savait que mademoiselle Ladrière n’ébruiterait pas cette prémonition. C’est elle qui me l’a confirmé, dans sa maisondu quartier de la collégiale Sainte-Gertrude, à Nivelles, il y a trente et un ans désormais.

Le terrible pressentiment se vérifia, le 22 août dans lanuit, quand le sauveteur Angelo Berto remonta à la surface et hurla : «Tutti cadaveri4! »Ses compagnons de lutteéprouvèrent une immense lassitude et un sentiment d’impuissance face aux événements.

C’est l’encageur5Antonio Iannetta qui posa l’acte déclencheur de la tragédie mais il ne fut pas inculpé. Il émigratrès vite au Canada, à Toronto – il avait déposé sademande bien avant l’accident –, où il sera poseur de rails pour la Canadian Pacific Railway. Vingt ans plus tard, en 1976, l’équipe de la RTBF Charleroi, qui réalisaitun documentaire sur Marcinelle, recueillit son témoignage, ou son ressenti, selon le point de vue adopté. Pources journalistes, il parla des cauchemars qui hantaientses nuits. Christian Druitte, Marc Preyat et RobertMayence, envoyés par André Hagon – il avait été de ceuxqui couvrirent la catastrophe – accomplirent un travail de reconstitution majeur. Ils firent le maximum pour rencontrer Iannetta. Pour le convaincre de rompre peut-être son trop long silence, ils avaient demandé à Angelo Galvan de lui parler, pour le rassurer. On ne voulait pas de mal à Antonio. Seulement des éléments pour tenter de comprendre un peu mieux les causes de l’accident. Il n’y eut jamais d’autre interview de cet homme qui a pleuré face à ceux qui lui rappelaient ce passé qui lui collait à la peau.

Angelo Galvan, membre d’une des trois commissions d’enquête, qui y représentait les travailleurs italiens de Belgique, n’a jamais accablé son ancien subordonné comme il n’a jamais considéré que le seul condamné, au terme de la procédure, était coupable. Selon Galvan, le directeur des travaux, Adolphe Calicis, avait risqué sa vie pour sauver des hommes et n’aurait rien pu faire pour entraver l’inéluctable. Chaque semaine, un inspecteur de l’administration des mines descendait au Cazieret que faisait le gouvernement sinon exiger d’accélérer les cadences de production ?

La cour d’appel de Bruxelles finit par condamner M. Calicis à six mois de prison avec sursis et à deux mille francs d’amende. Il porta ce poids toute son existence. Il fallait bien désigner un responsable. Quitte à commettre une injustice. Quant à l’indemnisation desvictimes, elle passa par un compromis conclu avec les parties civiles. La Société anonyme du Bois du Cazier versa cinq mille francs à chaque famille meurtrie. À chargedu Fonds Cornez, portant le nom du gouverneur du Hainaut de l’époque, de soutenir les proches qui avaient perdu leur époux, leur père, leur oncle.

Provenant de douze pays, les victimes comptaient nonante-cinq Belges, cent trente-six Italiens, huit Polonais, six Grecs, cinq Allemands, trois Français, trois Algériens, deux Hongrois, un Britannique, un Néerlandais, unRusse et un Ukrainien. Dans le fond du Cazier œuvrait une communauté de travailleurs qui risquaient leur peau pour gagner leur vie. C’est l’Italie qui fut frappée aucœur, avec cent trente-six morts, notamment des Abruzzesdont vingt-deux de Manoppello et sept de Lettomanoppello.

Le 28 novembre 1956, les morts revinrent à Manoppellopour y être enterrés. Figée dans un profond chagrin, la population dressa une haie d’honneur pour saluer le convoi des camions chargés de cercueils ramenant les hommes à la maison. Cette cérémonie spontanée scellait aussi, en quelque sorte, la fin du contrat signé en 1946, pour dix ans entre la Belgique et l’Italie. L’objectif du Premier ministre Achille Van Acker était de pousserla production quotidienne à cent mille tonnes de charbon par jour. Pour y arriver, cinquante mille travailleursseraient fournis par l’Italie, celle-ci recevant mensuellement de deux mille cinq cents à cinq mille tonnes de charbon, afin de relancer son industrie détruite.

Jamais un déplacement de population aussi massif n’avait été organisé, de manière systématique, entre États.

Dans les régions minières de Belgique, la vie quotidiennes’imprégna de la présence de ces personnes émigrées qui avaient quitté le soleil, leurs paysages, leurs proches, leurs existences, pour se trouver confrontées au travail épuisant du mineur de fond. Après avoir vu ce qu’était la mine, bon nombre des candidats houilleurs décidaient de rentrer aussitôt au pays pour échapper à ce qu’ils considéraient comme l’horreur. D’autantplus que les conditions d’accueil manquaient d’humanité.À Charleroi, ceux qui ont grandi avec les Italiens que certains caricaturaient en tant que « macaronis » peuvent en témoigner. Il faut avoir vu ce qu’étaient les cantines pour comprendre. Des baraquements, un robinet dans la cour, des logements précaires et glacés en hiver. Des Italiens vécurent dans les baraquements où avaient séjourné les prisonniers de guerre allemands employés dans les mines. Certains de ces anciens soldats restèrent en Belgique après la guerre. Dans ces années-là, la moitié des mineurs de Charleroi étaient Italiens. Et la Wallonie se colora d’Italie.

Malgré ces réalités, des liens forts se nouèrent et c’estce qui importe, malgré tout, si longtemps après. Oui, c’est elle qui compte, l’unité perçue quand, au Bois du Cazier,les uns et les autres, tous frères et sœurs dans la mémoire, resserrent les rangs au pied du châssis à molettes6érigé en monument, et font silence. Ce moment-là, c’est Charleroi. Une terre solidaire.

Chapitre 2

Avec Galvan, à la croisée de nos chemins

En cet hiver 2015, alors que se profilent à l’horizon de l’été les hommages aux disparus, je reviens au rayon dela bibliothèque où mon dossier du Cazier grignote l’espace dévolu aux autres ouvrages. Il contient des livres,des photos, des pages de journaux, des magazines, des dessins et le cahier d’écolier à la couverture cartonnée où j’ai pris des notes durant l’hiver 85-86. Plus l’essentiel, soit une vingtaine de feuillets noircisd’une écriture serrée, soignée, appliquée. Celle d’AngeloGalvan.

Quand je me replonge dans ce mausolée de papier, je relis àvoix haute les mots placés en exergue de cetouvrage : « Je tiens à dire la grande solidarité, la disciplineet la camaraderie qui ont joué entre sauveteurs et mineurs de toutes nationalités. On avait gardé espoir jusqu’au bout, nous avons perdu, et n’avons pu empêcher la mine de garder ses victimes. Trente ans après cette tragédie, je tiens encore à remercier ces hommes qui ont risqué leur vie pour tenter de sauver leurs camarades et je leur dis toute la fierté que j’ai d’avoir travaillé avec eux. »

Ces mots ont été tracés par le Renard à l’aube de 1986pour les générations qui le suivraient. Angelo m’ademandé de perpétuer son message de solidarité tantque je le pourrais, comme continuent à le faire les autrestémoins de l’époque. Ma promesse, je la tiens enfin, au nom de notre amitié, parce qu’Angelo est mort au printemps de 1988, à bout de souffle, les poumons usés jus­qu’à leur trame. Je me dis que ce message de tolérance et de respect des autres, émanant d’un travailleur d’origine immigrée, est plus important que jamais, par ces temps froids où des réfugiés nous arrivent et se heurtent à la crainte de ceux qui ont peur de perdre, de manquer ou de partager.

C’est cela que Galvan nous transmet. Ne jamais oublier, comme disaient les mineurs, que, dans le fond, si ta vie est en danger c’est l’autre qui te sauvera. Quelle que soitton origine, ce à quoi tu crois, ou ta fortune. La main tendue de l’autre.

Du jour de la catastrophe je me souviens, comme s’en remémorent tous ceux qui étaient en âge de compren­dre ce qui se passait autour d’eux à cette époque. J’avaishuit ans et, en vacances chez mes cousins, je courais par les campagnes de Walcourt avec l’insouciance des mômesqui découvrent le monde à deux pas de chez eux. Ce jour-là, cousine Mariette écoutait la radio et nous fit faire silence puis se voila les yeux des mains en tentantde retenir ses larmes. Nous apprîmes qu’un incendieavait tué, à Marcinelle, et qu’une gigantesque opérationde secours était lancée. Elle dura des semaines et, pendant tous ces jours-là, les mains des femmes et des enfants de ceux qui ne remonteraient plus s’accrochè­rent aux grilles du Bois du Cazier. Vint le moment où il fallut dénouer les mains des grilles pour que la vie reprenne lentement son chemin.

Radieux, août 1956 fut, pour Charleroi, d’absolue noirceur. Une sorte de camp retranché avait été établi sur le périmètre du charbonnage. Gendarmes, policiers, militaires, Croix-Rouge, médecins et infirmiers, agents techniques du gaz, de l’eau et de l’électricité, bonnes sœurs, salutistes, journalistes et personnes chargées dela logistique avaient renoncé à la vie normale pour aller au bout de leur devoir. C’était la mobilisation générale, autour des sauveteurs, avec l’espoir qui s’ame­nuisait jour après jour. Les nouvelles de Marcinelle marquèrent l’actualité jusqu’à la fin de l’année.

À vrai dire, il ne se passe guère de semaine sans que le visage de Galvan me revienne en mémoire. Se dessine d’abord la photo sublime où la fatigue marque ses traits, retour d’une plongée dans l’enfer du Cazier à larecherche de ses compagnons. Angelo, avec son appareil respirateur, ressemble à un explorateur. Il revenait biend’un autre univers. Puis se superpose une autre photo, du même homme, datant de 1986. Je me souviens de