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Anjali, née à Puducherry, l’un des cinq anciens comptoirs français en Inde, est la petite-fille d’un soldat franco-indien grand fan de
De Gaulle né à Karikal, un territoire français d’Inde en 1920. Anjali arrive en France en 1994, suite à son mariage arrangé à l’âge de 25 ans. Elle est abandonnée par son mari le premier jour de son arrivée. Malgré la désillusion initiale, elle fait face au choc des cultures et à l’adversité, elle s’en sort grâce à l’amour et au soutien des Français dont elle fait la connaissance. Elle mène une vie tranquille avec sa fille de trois ans, née dans des circonstances rocambolesques, jusqu’à l’arrivée de Raphaël. Pensant avoir trouvé un chevalier servant, un vrai gentleman, elle déchante très vite. Anjali reprend son destin en main pour la deuxième fois en quatre ans. Mais sortira-t-elle indemne de cette situation ?
À PROPOS DE L'AUTEURE
Originaire de Mahé, un ancien comptoir français en Inde,
M. Chitra arrive en France à l’âge de vingt ans en 1989 pour poursuivre ses études. Actuellement, elle enseigne l’anglais dans une université de l’ouest de la France et y habite également. Elle a deux fils.
Anjali est son premier roman.
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Seitenzahl: 228
Veröffentlichungsjahr: 2021
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M. CHITRA
C’est avec impatience qu’elle attendait sur le palier. Submergée par tant de sentiments contradictoires, Anjali en était engourdie. Raphaël ouvrit lentement la porte et s’avança. Il s’arrêta, se retourna, vérifia que Anjali et ses filles le suivaient. Elle vit un espace minuscule. La lumière du palier éclairait cette entrée, très petite mais « mignonne » tout de même. C’est le mot qui lui vint à l’esprit. Certes, il y faisait assez sombre mais quand Raphaël ouvrit la porte qui donnait sur le salon, la lumière les embrassa : c’était le mois d’avril. Cette luminosité qui contrastait avec l’obscurité de l’entrée les aveugla au début. L’aînée Priya, de presque quatre ans, entra dans le salon d’abord, suivie par Raphaël, puis Anjali et le bébé Prema, né avec un mois d’avance, qui était dans ses bras.
La chaleur les accueillit, suivie par l’odeur de moisi. Plus tard, quelques mois plus tard, Anjali n’était plus sûre de l’ordre, était-ce l’odeur ou la chaleur qui la salua en premier ?
À part la télé posée à même le sol et une chaise quelconque, comme celles que l’on voit abandonnées sur le trottoir, le salon était vide. Sa taille la surprit, deux fois plus petit que celui de son appartement, vraiment pas plus grand que sa chambre au Mans. « Maison de poupée », malgré la chaleur et l’odeur de moisi, c’est cette image qui lui vint en tête. Elle remarqua néanmoins que le papier peint était délavé et décollé à de nombreux endroits ! Le sol en PVC, vieilli par le soleil et ondulé par la chaleur, semblait fragile. À gauche au fond du salon se trouvait une kitchenette dont le carrelage au sol montrait la séparation. Deux plaques électriques posées sur le vieux frigo cohabitaient avec quelques placards en formica qui avaient dû être bleu foncé à une époque assez lointaine. Ce petit espace donnait sur le salon, pas de porte pour empêcher les émanations de la cuisine indienne de se répandre dans l’appartement, de s’incruster dans les vêtements et dans tous les recoins possibles. Une odeur âcre imprégnant les manteaux, surtout l’hiver, impossible de s’en débarrasser. À son arrivée en France cinq années plus tôt, dans ce pays sans senteur, loin de l’Inde et de son Puducherry{1} natal, ce fut cette odeur qui la marqua, qui la dérangea en premier. La première odeur désagréable.
Elle adorait les trois fenêtres qui illuminaient le salon. Il était 14 h, le soleil brillait et montrait toute sa puissance. Il frappait aux fenêtres et entrait dans l’appartement comme s’il y résidait.
Adepte de Suriyanamaskar{2}, Anjali vénérait et priait le soleil tous les matins. Elle se levait et effectuait la salutation au soleil, elle lui disait merci d’exister et d’allumer la terre chaque jour. Petite fille, Tata{3} l’emmenait à la plage de Puducherry avant l’aube et pointait du doigt le lever de soleil, il lui apprenait à joindre ses deux paumes pour saluer le soleil levant. Il lui expliquait que sans le soleil, nous n’étions rien. Si pendant son enfance elle ne prêtait guère attention à ce conseil, ce ne fut pas le cas en France. Le soleil devint son allié, son compagnon quotidien. Si en Inde elle se cachait du soleil, en France elle le cherchait tous les jours et se dirigeait vers ses rayons pour se plonger dans sa chaleur accueillante.
Ce à quoi Anjali n’avait pas fait attention, c’est que l’appartement donnait sur le côté ouest, donc le soleil, elle ne le verrait que l’après-midi. Mais pour l’instant, elle baignait dans une sorte de béatitude et rien ne pouvait ternir, dissiper ce sentiment ! Elle flottait d’une pièce à l’autre. Elle se retrouvait dans un endroit où naîtrait une vraie vie de famille : papa, maman et les enfants, des projets, des vacances en famille. Enfin il était temps de commencer une existence normale, à trente ans, dans le pays de son cœur. Avoir la même vie qu’elle avait connue avec ses parents à Puducherry.
Il y avait quand même ces relents de moisi qui la suivaient partout pendant sa visite. Cette odeur, l’état général de l’appartement et d’autres détails auraient dû l’avertir du piège dans lequel elle avait déjà mis un pied avec ses deux petites filles, Priya et Prema.
Imperturbable, elle continua sa visite en toute sérénité. Au fond à droite, à côté des fenêtres, elle vit une porte. En l’ouvrant elle découvrit une petite chambre d’environ huit mètres carrés. À part une penderie ouverte avec quelques étagères, exposée à l’air et au soleil, l’endroit était vide. Le sol en PVC était sale et gras sur toute la surface. Le papier peint blanchi par le soleil était décollé à certains endroits ; on ne pouvait plus distinguer ni les couleurs ni le motif tellement il était délavé. Et surtout, près de la petite fenêtre dans le coin, il y avait des taches noires causées par l’humidité. Tout l’opposé de son appartement au Mans.
L’odeur de moisi s’accentua. Toujours pas de signal d’alarme pour Anjali.
« C’est un foyer de transition », se dit-elle sourire aux lèvres.
L’appartement se situait dans la banlieue parisienne, à Virey dans le 93. Un bâtiment de cinq étages sans ascenseur, l’appartement se trouvait au deuxième. « C’est bien, se dit Anjali, on économisera sur le chauffage ». Au Mans, on lui avait expliqué qu’il était préférable de louer des appartements qui étaient entre deux étages pour mieux conserver la chaleur.
En bas de l’immeuble, on trouvait toutes les commodités. La petite gare n’était qu’à quinze minutes à pied. C’était pratique si elle voulait aller au Mans, rendre visite à Joëlle et ses amis sans déranger Raphaël. En quelques mois, le sans déranger Raphaël deviendra surtout sans Raphaël. À deux minutes à pied, on accédait à un petit commerce qui vendait fruits, légumes, vin, électroménager, on pouvait y trouver de tout. Tout près, une halte-garderie, un centre de planning familial et à cinq minutes à pied, on arrivait à l’école maternelle. Juste derrière l’école, un petit parc arboré apportait de la verdure au paysage. À trente minutes en voiture, la zone commerciale abritait un grand supermarché, un traiteur chinois, un pressing et d’autres magasins.
Au Mans, quand Anjali et Raphaël avaient discuté de leur cohabitation, elle avait clairement émis le souhait de posséder un pavillon avec un jardin dans lequel les deux filles grandiraient. Pendant des semaines et des mois, ils avaient échangé des idées sur leur avenir en commun. Ils se permettaient de rêver de choses, de voyages, des meilleures écoles pour leurs enfants. Ils jouaient au papa et à la maman mais avec de vrais enfants et une vraie maison. Ils imaginaient leur vie ensemble, dans leur chez-soi avec quatre chambres : une suite parentale avec salle de bains, deux chambres communicantes et une autre qui servirait soit de bureau, soit de chambre d’amis, soit de chambre pour la mère de Raphaël. Sa maison à Puducherry était une construction traditionnelle. Sa sœur Sangeetha et elle avaient chacune leur chambre avec une porte communicante. Elle souhaitait la même chose pour ses filles. Dans le grand jardin, sa maman s’occupait du potager dans lequel elle cultivait des herbes aromatiques, des piments, etc.
Elle rêvait d’une vie harmonieuse, d’une vie paisible comme ses parents. Avec Raphaël, ce désir pouvait devenir une réalité.
Même si Raphaël ne lui avait pas encore présenté sa mère, Anjali voulait qu’elle habite chez eux, comme avait fait Paati{4} à Puducherry, ou plutôt ses parents, sa sœur et elle qui habitaient chez la grand-mère. Il était normal de s’occuper des aînés. Elle avait vu ses parents se comporter ainsi en Inde.
Dans leur tête, ils semaient des graines dans leur potager et se voyaient récolter leurs légumes dans un panier en osier. Leur grand garage disposerait de deux places pour garer leurs voitures respectives. Raphaël disait qu’il estimait son souhait légitime. Il ne jugea pas son désir saugrenu. Il ne trouva pas l’idée incongrue que les deux petites filles grandissent dans une maison avec jardin comme celle dans laquelle Anjali avait grandi à Puducherry. Au Mans, ses amis habitaient dans de grandes maisons avec jardin semblables à sa maison en Inde.
Bien que l’appartement fût petit, mal agencé, pas très propre et humide, Anjali était comblée. L’odeur de moisi s’estompa au fil de la visite. Il faut dire que les trois fenêtres étaient toutes grandes ouvertes. Vivre dans ce petit appartement n’était qu’une étape. C’était un foyer intermédiaire. Un foyer de pansement.
Un pont entre sa vie d’avant : sans Raphaël.
Et sa vie d’après : avec Raphaël.
Leur voisinage envierait leur vie, leur bonheur.
Malgré tous ses déboires lors de son arrivée en France, l’impécuniosité ne l’avait jamais prise à la gorge. Anjali était très économe et en peu de temps avait réussi à épargner un pécule. Au Mans, Raphaël avait trouvé son carnet d’épargne et avait été impressionné par la somme. Elle aurait dû déjà se méfier de lui à l’époque quand elle le surprit en train de consulter le document.
Au Mans, elle louait un joli appartement de cinquante-cinq mètres carrés avec deux chambres, un salon-salle à manger, une belle cuisine équipée. Chaque pièce pouvait être fermée avec une porte. Anjali ne supportait pas les odeurs de nourriture qui s’accrochaient aux vêtements. Les murs peints dans des couleurs pastel, un parking au sous-sol pour sa voiture et un espace vert avec gazon et arbustes. Priya jouait en toute tranquillité dans ce jardin privatif des deux résidences. On aurait dit que le petit parc tenait les deux bâtiments dans ses bras. Si la première année de son arrivée en France les allocations logement l’avaient dépannée, très vite Anjali devint autonome financièrement et paya son loyer sans l’aide de personne.
Bien que Raphaël ne fût pas le père de Priya, il se montra doux et attentionné à son égard. Il n’avait pourtant pas encore atteint le niveau de magnanimité du père d’Anjali, d’après son échelle personnelle. Anjali avait une échelle pour mesurer tout : la joie, la douleur, la douceur, etc.
Après chaque discussion avec Raphaël sur leur avenir commun, Anjali se sentait légère et pleine d’espoir. Aussi bizarre que cela puisse paraître, leurs échanges de projets d’avenir lui donnaient en même temps des vapeurs : un mélange d’euphorie et d’anxiété. Elle avait trouvé quelqu’un qui rêvait des mêmes envies qu’elle. Enfin sa vie deviendrait comme celle qu’elle avait connue en Inde : paisible et entourée d’amour.
Malgré la petite taille de l’appartement, vraiment très petit, trente-cinq mètres carrés, et le manque de confort matériel pour deux adultes, une enfant et un bébé, Anjali n’était pas mécontente. Ou bien était-elle tout simplement inconsciente ? C’était un toit provisoire. Ils deviendraient propriétaires d’une maison plus grande et beaucoup plus chic. Toutes les idées noires étaient chassées quotidiennement par la phrase :
« Cet appartement constitue un foyer de transition, rien de permanent ! Dans quelques mois, tout cela ne sera qu’un mauvais souvenir. Plus à subir cette odeur de moisi. Raphaël, mon sauveur ! » se disait-elle.
Raphaël, bien que né en Inde également, avait grandi en France. Arrivé en métropole quand il n’avait que quelques mois, Raphaël n’était retourné en Inde que deux fois et à chaque visite, il n’y avait séjourné que deux semaines. Avec son jeune frère et sa mère, qui s’était retrouvée veuve trop tôt, ils vivaient dans une toute petite HLM en région parisienne : un appartement sans balcon, sans jardin privatif et surtout, une chambre à partager avec son frère jusqu’à ses dix-huit ans.
Au moment où il avait commencé à fréquenter Anjali, à trente-sept ans, il vivait dans un foyer pour travailleurs à Virey depuis quelque temps. Elle ne lui posa pas trop de questions sur sa vie. Elle se contenta de l’écouter, de peur de réveiller un souvenir douloureux et de le mettre dans une situation délicate qui pourrait le blesser. Ils n’avaient pas eu la même enfance. Elle avait grandi dans l’opulence en Inde avec du personnel, des parents et des grands-parents, et lui dans la pauvreté en France avec une mère veuve qui avait joint les deux bouts grâce aux allocations.
La mère de Raphaël s’était mariée à un cousin éloigné à l’âge de dix-neuf ans. C’était un mariage arrangé qui s’était déroulé à Puducherry. Le père, franco-indien, travaillait en Algérie. En attendant que le mari envoie les papiers nécessaires pour qu’elle puisse le rejoindre, elle avait vécu avec ses beaux-parents et presque deux ans s’étaient écoulés.
À l’époque, les Français installés en Algérie commençaient à quitter ce territoire pour la métropole. La petite famille, qui initialement devait se retrouver en Algérie, s’était réunie sur le sol français où le père avait été parachuté. Et à la naissance du petit frère, neuf mois plus tard, le père qui était un alcoolique chevronné décéda sans crier gare.
D’après Raphaël, l’arrivée en France du paternel ne lui avait pas réussi, à commencer par la météo : il faisait trop froid. Il adorait sa vie en Algérie. Il était quelqu’un là-bas ! Enseignant à l’université, tout le monde le respectait. La France n’avait pas su voir à quel point il était intelligent, puisque personne ne lui avait proposé un poste à l’université, un poste à sa juste valeur ! Il n’allait quand même pas se mélanger avec le personnel d’un lycée quelconque. L’alcool l’avait aidé à surmonter cet affront et à quitter ce monde sans se préoccuper des autres.
Bien qu’instruite, la mère de Raphaël ne possédait que l’équivalent du baccalauréat indien en anglais et elle ne maniait pas très bien la langue française. Au décès du père, la veuve se retrouva à faire des ménages. Cependant, à aucun moment elle n’avait souhaité retourner en Inde et revivre avec ses beaux-parents. Elle accepta ce travail ingrat afin d’élever ses deux jeunes fils et de subvenir à leurs besoins. Leur mère se pliait à toutes leurs exigences. Elle était restée très indienne dans l’âme. Elle s’occupait de tous leurs besoins matériels. Le fils cadet à l’âge adulte s’exila en Australie.
Raphaël avait grandi dans à peine quarante mètres carrés, tout le contraire d’Anjali. Tout naturellement, il partageait le même rêve qu’Anjali d’une belle maison avec un jardin, un potager et une place où ranger ses outils. Il travaillait dans un garage, il désirait avoir un établi où ses machines-outils seraient bien rangées. Sa mère à lui, qui avait grandi en Inde, lui avait également raconté sa vie là-bas, entourée de personnel : cuisinier privé et bonnes à tout faire. Raphaël, pendant ses deux séjours en Inde, la première fois quand il avait dix ans et la deuxième à vingt ans, avait pu vérifier les dires de sa mère.
Raphaël avait un travail stable dans ce garage, donc, il était plus prudent qu’Anjali déménage du Mans pour s’installer en région parisienne, plus près de son travail à lui. Une fois sur place, ils chercheraient ensemble une maison qui conviendrait à la petite famille. C’est ainsi que les trois mancelles, deux de naissance et la troisième d’adoption, se retrouvèrent à Virey, en banlieue parisienne.
Anjali et les enfants ne disposaient pas de trop d’affaires, heureusement d’ailleurs, vu la taille de l’appartement et le manque de placards et de penderies ! Elles étaient arrivées un vendredi dans l’après-midi et après la visite, qui n’avait pas pris beaucoup de temps, Raphaël leur annonça :
— Je vous emmène faire du shopping. Il nous faut des lits n’est-ce pas ?
Il les conduisit dans un dépôt-vente pour y acheter du mobilier ainsi que de l’électroménager. Anjali avait du mal à acheter des meubles d’occasion. Cela ne se faisait pas en Inde, en tout cas pas parmi les gens de la classe moyenne. En France, elle n’avait jamais réussi à différencier les pauvres des riches, et l’inexistence visible de la classe moyenne l’avait perturbée au début. Tout le monde était pareil, aucune caractérisation visible. Si le système de castes s’avérait flou en Inde aujourd’hui, la distinction entre les pauvres, les moins pauvres, les moins riches et les riches était plus visible que jamais. Les trois différentes classes moyennes, la classe moyenne supérieure dont la famille d’Anjali faisait partie, la classe moyenne et la classe moyenne inférieure portaient des signes bien distincts et reconnaissables en Inde.
Un sentiment de honte envahit son corps, une sensation pernicieuse l’enveloppa. Elle se sentit bizarre de se retrouver dans ce magasin, une émotion comparable à ce qu’elle avait ressenti quand Arjun l’avait abandonnée et avait disparu dans la nature. Le mot appauvrissement résonna dans sa tête, comme si elle était encore une fois, en cinq ans, descendue d’une marche dans l’échelle sociale en l’espace de quelques heures. Toujours pas de signal d’alarme.
Que faisait-elle dans un magasin qui sentait le moisi ? Cette odeur semblait la suivre partout.
Elle se ressaisit et s’activa à chercher les objets nécessaires pour l’appartement : une armoire pour ranger les vêtements, un lit, un canapé-lit, un lit pour bébé et surtout, une machine à laver le linge. Aya{5} n’était pas là pour laver les vêtements à la main.
Il n’y avait absolument rien dans cet appartement.
— Prends ce que je t’ai montré. Je t’attends dans la voiture, lui lança Raphaël en sortant du magasin avec les filles.
Sa morosité fut tout à coup balayée quand son regard se posa sur un objet : un bureau d’école. Dans son école privée à Puducherry, chez les bonnes sœurs, elle avait eu le même type de bureau pendant ses années de primaire. Il lui fallait absolument l’acheter. Elle toucha le pupitre et se sentit apaisée. Sa contrariété s’estompait au fur et à mesure qu’elle caressait ce meuble.
Elle sourit à Raphaël et à Priya à travers la vitre du magasin.
La petite dormait dans la voiture.
Pour quelqu’un qui travaillait dans un garage, il possédait quand même une voiture un peu trop usée, vieille et cabossée. Le mot qui lui venait à la bouche, c’était « pourrie ». Ce détail aussi aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Mais non, rien.
Si elle avait su que l’appartement ne serait pas meublé, elle n’aurait pas « donné » à Joëlle ses affaires et n’aurait pas « vendu » sa voiture non plus. Mais quand Raphaël lui avait annoncé au mois de février, juste un mois avant l’accouchement :
— J’ai trouvé un appartement pour nous, pas trop loin de mon travail. Une fois installés, on peut facilement, sur place, visiter ensemble les maisons aux alentours, en choisir une et l’acheter.
Quand Anjali entendit cette phrase, elle l’aima encore plus.
— Tu viens avec tes papiers, le strict minimum et les filles, et je m’occupe du reste.
De retour à l’appartement, avec l’aide d’un passant, Raphaël monta les meubles et Anjali commença à ranger les affaires. Le fait qu’Anjali refuse de l’aider à monter les meubles irrita Raphaël, et Anjali, de son côté, ne comprenait pas comment il pouvait imaginer qu’elle, qui venait d’accoucher, puisse porter des charges aussi lourdes. Il était pressé, il fallait rendre le camion assez rapidement au magasin, sinon il paierait une indemnité de retard.
Quand les deux hommes eurent fini, Anjali se précipita vers l’inconnu et lui tendit un billet. Elle avait vu sa mère en Inde le faire à chaque fois que quelqu’un prêtait main-forte à Pakiri, leur chauffeur, jardinier, l’homme à tout faire à l’extérieur de la maison et accessoirement le mari d’Aya, la femme à tout faire à l’intérieur de la maison.
Comme les journées s’allongeaient et que le soleil était tous les jours au rendez-vous, Anjali, qui puisait son énergie dans cette luminosité, était contente de sa vie. Avec les fenêtres ouvertes de 9 h à 17 h et les fumées des agarbathis de l’ashram qui se répandaient dans l’appartement, elle réussit à atténuer l’odeur de moisi en quelques semaines.
Cette puanteur, presque un lointain souvenir maintenant, allait revenir très vite en hiver quand les fenêtres seraient fermées. Mais Anjali n’y pensait pas.
Prema, Priya, Anjali et Raphaël commençaient à prendre leurs marques et à s’habituer à cohabiter en paix dans ce petit espace. Le fait que Raphaël parte travailler pour la journée aida à la cohabitation. L’appartement était vraiment exigu. Passer du temps à quatre dans un espace aussi confiné aurait pu finir mal.
Elle réussit à inscrire Priya pour la rentrée scolaire dans l’école maternelle qui se situait à cinq minutes à pied de l’appartement. La petite allait avoir quatre ans en décembre. Anjali visita la halte-garderie sur le chemin de l’école et selon la règle de l’institution, Prema pouvait prétendre à une place une journée entière ou deux demi-journées par semaine. Anjali réfléchissait à quelle formule lui serait plus utile. Le responsable lui avait fait comprendre que si les demandes étaient faibles, elle pouvait la déposer plus d’une journée, mais pour ça, il faudrait téléphoner le matin même. Il lui conseilla aussi de constituer un dossier pour une place à la crèche. Quel soulagement ! Parce que son congé de maternité se terminait fin septembre. Bien que pas très décidée sur ce qu’elle souhaitait faire à la rentrée scolaire, elle espérait reprendre son travail d’enseignante. Elle croisait les doigts pour trouver un poste en tant que remplaçante en anglais à l’année, comme elle l’avait fait au Mans pendant ces trois dernières années. Elle avait également en tête l’idée – elle jouait pour l’instant avec cette possibilité – de prendre un congé parental, comme l’avait suggéré Raphaël. S’ils devaient acheter une maison, prendre un congé parental n’était pas vraiment une bonne idée.
Elle, mère au foyer, qui l’aurait cru ! L’idée même d’y songer la fit sourire. Cinq ans auparavant elle ne savait même pas cuire un œuf, ne savait pas repasser ni faire le ménage ! Quel chemin parcouru !
La mère de Raphaël, qu’elle n’avait toujours pas rencontrée et qui n’habitait pas près de chez eux, aurait pu la dépanner avec les enfants comme faisait Joëlle au Mans.
Depuis leur installation en région parisienne, Raphaël, Priya, Prema et Anjali allaient parfois à Paris. Le train était leur moyen de transport le plus pratique. Raphaël les conduisait jusqu’à la gare de Virey et ils prenaient le train de banlieue pour leur trajet Virey-Paris. Pas de stress pour trouver une place de parking à Paris, lui disait-il. Il les déposait devant la gare pour qu’Anjali achète les billets tandis qu’il garait la voiture un peu plus loin pour ne pas payer le parking. Leurs escapades à Paris, les sorties en famille procuraient à Anjali tant de joie et de bien-être. Enfin elle vivait comme ses parents. Les sorties en famille avec papa, maman et enfants lui avaient tellement manqué.
Anjali était amoureuse de Paris, elle adorait cette ville chic, élégante, distinguée. La liste des adjectifs était non exhaustive. Elle ne se lassait pas de son architecture, de ses bistrots typiquement parisiens, rêvait de retourner à la Comédie française, cette fois-ci au bras d’un compagnon. Cette ville la charmait à un point ! Elle venait assez souvent à Paris avec ses amis de la fac. En 1995, moins d’un an après son arrivée en France, assise confortablement avec son bébé d’un mois sur son canapé au Mans, en regardant le journal de 20 h, elle voyait les gens qui se déplaçaient à Paris autrement qu’en métro pour aller travailler. Des grévistes et des non-grévistes à pied passaient devant des monuments magnifiques. Eux, pancarte à la main, traversaient Paris en criant. Anjali, installée dans le confort de son salon, ne comprenait pas tout ce remue-ménage, mais était en admiration devant les bâtiments majestueux de cette ville qu’elle voyait sur son petit écran. Elle visita et revisita ainsi Paris pour la première fois de sa vie, mais virtuellement devant la télé, pendant ce mois de grève. Joëlle gardait sa fille Priya la journée, le temps pour elle de visiter un musée, un monument ou autre chose.
Mais maintenant, avec sa petite famille, elle n’allait ni au musée ni en balade dans les quartiers qu’elle admirait tant. Leurs virées à Paris se limitaient au quartier indien. Ils passaient beaucoup plus de temps dans le quartier de la Chapelle, celui de la gare du Nord, à se ravitailler en épices, légumes, à boire le chai au lait épicé et bien sucré et manger des dosais{6}.
Raphaël n’appréciait plus les musées. Ce n’était pas le cas quand il venait la voir au Mans. Visiter des monuments était devenu une perte de temps et d’argent pour lui. Anjali s’accommodait de ce changement de goûts chez lui. Les gens avaient le droit d’avoir des envies qui ne correspondaient pas aux siennes.
Pourtant au Mans, ils visitaient les musées, les zoos, allaient au cinéma, se baladaient dans les jardins publics. Là-bas, ils ne sortaient pas avec l’unique objectif de se ravitailler. Anjali se rappelait avec nostalgique ses escapades culturelles à Paris. Tout dans cette ville l’hypnotisait, l’histoire la fascinait.
Malgré tout, l’été fut magique. La jeune maman adorait jouer à la poupée avec Priya et Prema dans son minuscule appartement.
Raphaël partait de la maison avant 9 h et ne revenait pas avant 19 h 30 et parfois même 20 h. Il roulait trente minutes à l’aller et au retour pour se rendre au garage.
Anjali et les enfants avaient toute la journée pour elles.
Raphaël n’avait plus de vacances. Il lui avait dit :
— Des vacances ? Mais je n’en ai plus. N’oublie pas, je suis venu au Mans plusieurs fois pour prendre soin de toi.
Anjali répéta dans sa tête : « S’occuper de moi ? »
Elle ne possédait aucun souvenir des soins qu’il lui aurait prodigués. Sa grossesse, elle s’en était occupée toute seule. Voir le gynécologue, faire des prises de sang, se présenter à l’échographie, elle s’était retrouvée toute seule à chaque fois.
La déception initiale de ne pas pouvoir partir en vacances ensemble en Inde au mois de juillet se dissipa très vite. Anjali et Raphaël avaient parlé de rendre visite aux parents cet été-là ; Anjali leur aurait présenté Priya, Raphaël et Prema dans l’ordre d’arrivée dans sa vie. Elle habitait en France depuis cinq ans, elle n’était jamais retournée voir sa famille depuis. Mais là, Anjali se sentait déterminée. Prête à se confronter au regard de tout le monde. Maintenant que Raphaël l’accompagnait, rien ne pourrait lui arriver. Bien qu’elle sût que ses parents ne la jugeraient pas, elle n’en était pas si sûre concernant son entourage, à commencer par sa famille assez proche.
— Tu t’es remariée quand ?
— Mais Raphaël, n’est-ce pas un prénom chrétien ?
— Tu t’es convertie avant de l’épouser ?
— Vous êtes toutes les trois des chrétiennes maintenant ?
— Ses parents à lui sont de notre caste ?
Raphaël, comme son prénom l’indiquait, n’était pas hindou. Jeune, il allait à la messe tous les dimanches avec son frère et sa mère. En Inde, on distinguait facilement la religion des personnes grâce à leur prénom. Là-bas, dès la première rencontre, on mettait les hommes dans des cases : hindou ? Chrétien ? Musulman ? Pauvre ? Classe moyenne ? Riche ? Et ainsi de suite.
Anjali, sûre de pouvoir passer des vacances en Inde cet été-là, avait proposé à sa sœur aînée Sangeetha, qui était sa confidente et sa meilleure amie et qui habitait aux États-Unis, de venir au pays au mois de juillet, pour qu’elles puissent s’y retrouver.
