Anszel, le sourd de la rue Mila - Joseph Osman - E-Book

Anszel, le sourd de la rue Mila E-Book

Joseph Osman

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Beschreibung

Anszel, le sourd de la rue Mila retrace en trois parties l’histoire d’une famille juive de Varsovie. La première présente l’ambiance dans le restaurant d’Anszel ainsi que les principaux personnages et la vie quotidienne dans le quartier juif. La seconde évoque les départs successifs des fils et filles d’Anszel et Rosa pour l’Allemagne ou pour la France afin d’échapper à l’antisémitisme et aux discriminations. La troisième commence avec l’invasion, en septembre 1939, de la Pologne par les nazis. Ce récit décrit la survie des protagonistes confrontés aux horreurs de la guerre et se termine par l’arrivée en France de Nathan, de Tsila et de leurs trois enfants nés en route, au terme d’une épopée de 13 000 kilomètres sur huit ans, via la Sibérie et l’Ouzbékistan.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Né à Walbrzych, une petite ville du sud de la Pologne, Joseph Osman arrive en France à l’âge de dix-huit mois. Les récits de son père Nathan marquent son enfance et son adolescence. La majeure partie de sa carrière se déroulera dans l’édition technique et professionnelle. Visitant la foire du livre de Francfort en 1988, il découvre un ouvrage qui décrit la rue Mila avant-guerre, l’ambiance au restaurant d’Anszel et confirme les dires de Nathan. Il envisage alors d’écrire l’histoire de sa famille pour laisser une trace. Il met son projet à exécution dix ans plus tard quand il retrouve son cousin Henri réputé disparu depuis une cinquantaine d’années.

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Seitenzahl: 360

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Joseph Osman

Anszel,

le sourd de la rue Mila

Son fils Nathan et les autres

1917 – 1947 : de Varsovie à Paris

Roman

© Lys Bleu Éditions – Joseph Osman

ISBN : 979-10-377-6750-9

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivante du Code de la propriété intellectuelle.

À ma femme Monique et à mes enfants David,

Sandrine et Ophélie

À mes sœurs Rosa, Irène et Sylvie

À la mémoire de mes parents Nathan et Sarah

À la mémoire de mon frère Victor et de mon cousin Henri,

À la mémoire de mes grands-parents Anszel et Rosa

À tous les membres de ma famille et à tous mes amis

Une pensée toute particulière pour Daniel Pfefer,

Bethlyn Krakauer, Margaret Zamenhof, Ruth Zylberman,

Pascale Sommero, Sylvie Baril, Krzysztof et Maja Przewozniak.

Préface

Depuis très longtemps, Geneviève et moi sommes fascinés par la capacité de la communauté juive, à travers les siècles, à résister et à surmonter la multitude des épreuves qui lui sont infligées. Une question récurrente s’impose à nous. Comment est-ce possible ? Suivie d’une autre. Pourquoi eux ? Déjà l’étude en classe de la 2e guerre mondiale avait fait apparaître un nombre important d’exemples trouvés par Geneviève lors des enquêtes menées avec ses élèves dans des classes de terminale durant les années 80. Pour ma part, spécialiste de l’histoire orale, j’ai découvert le rôle des protestants cévenols dans le sauvetage des juifs au détour de mon enquête sur la résistance des camisards au 18e siècle. Cela donna lieu à un travail collectif avec Jacques Poujol et Patrick Cabanel, « Cévennes, Terre de refuge, 1940-1944 » – (Club Cévenol – Presses du Languedoc janvier 1988).

Lorsque nous avons rencontré Joseph Osman, une amitié réciproque nous a spontanément liés à lui. Découvrant l’intérêt que nous portions à sa communauté, Joseph confia un jour à Geneviève le manuscrit qu’il venait de terminer sur l’histoire de Nathan son père et plus largement sur l’ensemble de sa famille, complétant ainsi indirectement les questions que nous nous posions.

Dans une première partie, de 1917 jusqu’en 1939, son père Nathan lui raconte longuement l’origine familiale, depuis la rue Mila de Varsovie et le rôle fondamental joué par ses grands-parents, en particulier son grand-père Anszel, qui tenait un modeste restaurant dans cette rue, avec son épouse Rosa. Ce restaurant était devenu le lieu de vie d’une large partie de la communauté et Nathan en avait la nostalgie. C’est ainsi qu’il aimait faire partager à ses enfants, qui ne l’avaient pas connu, le moindre détail d’une vie disparue dans des drames successifs. En effet très vite après l’invasion allemande de la Pologne, le restaurant et la famille en grande partie vont disparaître dans l’enfer nazi et presque seuls vont en réchapper Nathan et deux de ses frères sur 8 enfants. Le récit de Joseph Osman, en quelques pages, illustre très bien le Livre Noir de Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, écrivains et correspondants de guerre, paru chez Actes Sud, rassemblant des textes et des témoignages sur l’extermination des juifs par les nazis. Comment ne pas citer aussi l’enquête documentaire réalisée par Guillaume Ribot et écrite par Antoine Germa qui retrace l’histoire de ce livre et de ses auteurs, à travers des archives filmées.

Mais il existait un silence, celui de Nathan sur son propre itinéraire à travers toute l’Union Soviétique et que Joseph réussit à arracher à la mémoire de son père, en lui posant une série de questions. Comment celui-ci a-t-il pu passer en pleine guerre de Varsovie à Paris, les juifs étant recherchés, y compris par les bolcheviques ? Comment a-t-il pu traverser une grande partie de l’ouest de l’Union Soviétique, du nord au sud, accompagné d’une famille ?

Nous avons ici une véritable « Odyssée » juive qui illustre la force de cette communauté, trop souvent oubliée, qui sait laisser se révéler des personnalités hors du commun, capables souvent de surmonter, certes à travers des drames, les pires difficultés.

Plus que jamais en cette période de commémoration, mais aussi de craintes de revoir les mêmes exclusions, cet ouvrage apparaît comme d’actualité et terriblement indispensable.

Philippe Joutard

Arbre généalogique

Arrières-grands-parents paternels

Dawid – Henrietta (Hinde)

Grands-parents paternels

Anszel – Rosa

Mes parents, mes oncles, tantes et leurs enfants

Nathan – Sarah (Tsila) : Victor, Joseph, Rosa, Irène, Sylvie

Sali – Marta :David, Henri (Henry)

Gitla – Isaac : Suzanne, Jean, Daniel, Charles

Arnold – Rose : Vera, Peter, Franklin

Leon – Madeleine : Annette, Louise, Aline

Maurice – Ozypa : Jacqueline

Mania

Irenka

La plus belle des sépultures est la mémoire des vivants.

André Malraux

Avant-propos

On arpente la vie au pas de promenade et puis on s’aperçoit qu’il faudra se presser.

Anne Sylvestre

Anszel et Rosa tenaient un restaurant à Varsovie dans le quartier Muranow, au 52 rue Mila. Ils avaient huit enfants ; cinq garçons, Sali, Arnold, Nathan, Maurice et Léon, et trois filles, Gitla, Mania et Irenka. Nathan, mon père, est né en août 1904.

Quand j’étais adolescent, le soir après dîner, nous jouions aux cartes, mon père et moi, pendant les rares moments de détente qu’il s’autorisait. Tout en jouant, il répondait à mes questions en déroulant sa vie, dont j’avais pressenti très tôt la dimension dramatique. Au fil des semaines, ce passe-temps s’est mué en rituel ; une sorte d’addiction dont je ne pouvais ni ne voulais me libérer. Les récits qu’il me confiait étaient inattendus, les anecdotes parfois drôles, souvent cruelles, mais toujours émouvantes quand il évoquait ses parents, ses frères, ses sœurs ou son propre parcours. Je devinais que pour m’épargner, il masquait ses émotions en fredonnant, mine de rien, des mélodies qui des années après me bouleversent toujours.

Au sortir de mon enfance et tout au long de mon adolescence, j’ai été marqué par plusieurs films qui ont contribué à me faire prendre conscience de ce que fut la vie de mon père et de sa famille : Varsovie ville indomptée de Jerzy Zarzycki, Nuit et brouillard d’Alain Resnais. Quelques autres depuis sont venus compléter mes connaissances. Des lectures plus tardives ont encore précisé les choses.

À dix ans d’intervalle, deux évènements m’ont encouragé à approfondir ce que je savais alors de mes racines. En octobre 1988, à la foire du livre de Francfort, sur le stand collectif des éditeurs polonais, j’ai été interpellé par un livret qui évoquait la préservation de la culture juive en Pologne. L’auteur y décrivait la rue Mila avant-guerre et l’ambiance dans le restaurant de mes grands-parents. Le récit ambigu frisait la complaisance, mais j’y retrouvais des détails que mon père m’avait confiés trente ans plus tôt. Dix années plus tard, en août 1998, mes retrouvailles improbables avec mon cousin Henri, dont notre famille avait perdu la trace depuis une cinquantaine d’années, furent déterminantes. Je me suis senti dépositaire d’une histoire qu’il me fallait transmettre avant qu’elle ne sombre dans l’oubli.

Ce récit est basé sur la vie de mon père et de sa famille de 1917 à 1947. Cette année-là, Nathan arrive clandestinement en France avec sa femme et leurs enfants de sept ans, un an et demi et six mois, tous nés en route, au terme d’un parcours de treize mille kilomètres, commencé à Varsovie en octobre 1939, poursuivi en Asie soviétique et en Europe centrale.

Première partie

Varsovie 1917

La rue Mila, le restaurant d’Anszel

et le petit monde du quartier juif

Anszel et Rosa

Chapitre 1

Les funérailles de Louis-Lazare Zamenhof

On est à la mi-avril. Il fait beau temps à Varsovie. Anszel arpente les allées du vieux cimetière Juif de la rue Okopowa. Il y vient pour la seconde fois cette année. Il y a enterré son père, Dawid, trois mois plus tôt. S’il faisait plutôt froid ce jour-là, aujourd’hui le soleil darde ses premiers rayons sur les caractères hébraïques des stèles. La tête dans les nuages, Anszel observe le vol des hirondelles. Conquérantes, elles zébrent l’air, virent avec grâce et piquent d’un coup jusqu’à raser la cime des arbres avant de s’élancer plus vite encore et plus haut. Elles trissent à n’en plus finir ! À la longue, leur manège est obsédant. Les pouces calés dans les goussets de son gilet, pour se donner une contenance, Anszel consulte sa montre toutes les deux ou trois minutes. La cérémonie a pris du retard !

Un peu à l’écart, Rosa réconforte Klara, l’épouse du défunt. Elle caresse délicatement ses mains et lui parle avec une infinie douceur. Exténuée, Klara n’a pas trouvé les ressources physiques pour suivre à pied le cercueil de son mari comme le veut la tradition. C’est une femme de devoir ; elle a toujours mis un point d’honneur à respecter l’étiquette et à ne pas se dérober aux obligations, y compris les plus pénibles, comme c’est l’usage dans la bonne société polonaise, qu’elle fût chrétienne ou juive, mais aujourd’hui, elle a été contrainte de laisser à ses enfants le soin de la remplacer à l’avant-garde du cortège.

Une brise légère fait ployer la cime des arbres et frissonner leurs feuilles. Une atmosphère bucolique règne alentour. Pour peu, on en aurait oublié les affres de la guerre, si les journaux et la radio ne rappelaient jour après jour la terrifiante hécatombe que les hostilités engendraient sur les fronts, dans les tranchées. Après des mois de tergiversations, le Président Wilson vient de déclarer la guerre à l’Allemagne, plongeant les États-Unis dans un conflit qui risque de prendre une autre dimension et une autre tournure.

Ce matin-là, deux cents personnes au bas mot se sont rassemblées de part et d’autre de l’entrée du cimetière pour conduire le docteur Zamenhof à sa dernière demeure. Attristées par l’évènement, impressionnées par la solennité des lieux et du moment, elles demeurent silencieuses ou chuchotent, à l’exception de quelques fâcheux qui ne peuvent s’empêcher de geindre ou d’ânonner des banalités de circonstance.

Pendant trente ans, le docteur Zamenhof s’est investi corps et âme, pour favoriser l’essor de l’Espéranto en Europe. Il était convaincu que l’avènement de cette langue qu’il avait créé de toutes pièces allait favoriser des relations apaisées entre les hommes de bonne volonté, qui ne se comprenaient pas, dans tous les sens du verbe. C’était une initiative ambitieuse, une aventure passionnante, humaniste et romantique, dont il était l’artisan. Mais Louis-Lazare Zamenhof venait de mourir à cinquante-huit ans, le dernier jour de Pessah, la Pâque juive, déprimé par le conflit qui mine l’Europe depuis trois ans, le cœur usé par la fatigue. Il a consacré sa vie à soigner ses semblables et à tenter de les réconcilier de toute son énergie.

Anszel se demandait si parmi ses disciples il y en avait un ou unede taille à reprendre le flambeau pour poursuivre cette tâche lumineuse. Sa fille Lidia peut-être ? Elle faisait preuve d’une surprenante précocité et traduisait déjà de courts récits en espéranto. Son père lui avait confié le jour de ses treize ans combien il espérait qu’elle l’accompagnerait dans cette formidable aventure, pour lui succéder un jour. C’était prémonitoire ! Mais en mourant brutalement, il chargeait l’adolescente d’une lourde responsabilité. L’élève était mûre et douée, mais aurait-elle la foi pour poursuivre l’œuvre spirituelle et politique de son père ?

L’attelage qui achemine le cercueil vient de passer le portail qui ferme le mur d’enceinte du cimetière. Il lui a fallu fendre la foule avant de s’immobiliser. Les affligés suivent dans un silence pesant. Les amis de la famille se pressent déjà vers le convoi, pour avoir le privilège de soulever la bière et la déposer sur le catafalque dressé au beau milieu d’un tapis de boutons-d’or et de marguerites. Alignés au cordeau, tirés à quatre épingles, impassibles, les croque-morts observent leur chef qui administre le protocole.

Soudain, les chevaux noirs empanachés s’ébrouent et font un écart. Pris au dépourvu, violemment secoué d’avant en arrière, le cocher manque chuter. Il se retrouve les jambes en l’air dans une position incongrue. Dans le choc, il a perdu son haut-de-forme et son sang-froid. Rouge de colère, il maudit dans la langue de Tolstoï la jument démoniaque qui a engendré ces fichus canassons ! La scène fut brève, mais désopilante. Une sourde clameur et quelques rires étouffés ont parcouru la foule. Klara elle-même n’a pu s’empêcher de pouffer. Le cocher aboya un ordre et fit claquer son fouet pour éloigner la troïka rebelle à distance respectable. L’incident était clos. La cérémonie pouvait commencer.

Dans un silence que seuls les gazouillis des oiseaux troublaient, le rabbin récite la prière rituelle, puis entonne une poignante psalmodie, qui supplie le Seigneur de recevoir dans sa gloire le défunt, de soutenir sa veuve éplorée et de consoler ses enfants. Dans son homélie, il rend hommage à l’homme généreux, à l’époux fidèle et au père exemplaire.

Malgré la peine qui la dévaste, Klara reste digne. Elle a fière allure sous la mantille noire qui lui couvre le visage. Épuisée par le chagrin et la longue attente, elle a accepté une chaise. Ses enfants, Adam et Sofia la cajolent, enserrent ses fines épaules et lui caressent les mains. La petite Lidia s’efforce de réprimer les violents sanglots qui la submergent.

La cérémonie se poursuivit par de vibrants hommages, certains officiels, tous émouvants, qui vantaient le génie de Zamenhof, sa générosité, sa ténacité et la considérable contribution de son œuvre au rayonnement universel du judaïsme, mais aussi de la Pologne. Cette litanie de compliments n’en est pas moins fastidieuse ; le docteur avait beaucoup d’amis qui tenaient à exprimer leur admiration et leur peine.

Dans son éloge, au nom des habitants de Muranow, Anszel avait choisi, par respect et par amitié pour la famille du défunt, de faire une entorse à ses convictions. Il suggéra que dans son infinie bonté, Dieu avait envoyé son Messie ici-bas en la personne du brave docteur, mais que devant la folie meurtrière des hommes, il s’est rétracté et l’a rappelé prématurément. Misérable espèce humaine ! Il lui faudra attendre encore et faire ses preuves avant d’être sauvée. Cassé par l’émotion et le souvenir encore vivace du décès de son propre père, Anszel avait craqué. Il avait dû s’y reprendre à plusieurs fois pour aller au bout de son propos. En revanche, il ne lisait plus son texte. C’était inutile. Il lui suffisait de laisser parler son cœur.

Pour un ultime adieu à son époux, Klara a ôté son gant de dentelle noire et posé sa main frêle sur le linceul frappé de l’Étoile de David, qui recouvre le cercueil. Le rabbin enchaînait les suppliques, tantôt en hébreu, tantôt en yiddish. Quand il entonna El Molé Rahamim, Dieu miséricordieux, Klara s’était levée et avait chuchoté quelques mots tendres. Elle soupira, frotta ses yeux humides, porta ses mains de ses lèvres à la bière et serra ses trois enfants dans ses bras.

Afin de respecter les dernières volontés du défunt, tandis que les fossoyeurs descendaient le cercueil dans le caveau, Krzysztof, un ami d’enfance entonna à la trompette la Marche funèbre de Frédéric Chopin. Les vibrations provoquées par l’instrument avaient cloué le bec aux oiseaux ; ils ne piaillaient plus. La mélodie lancinante déchirait le silence. Elle prenait au ventre. Puis, toujours au son de l’instrument, mais en sourdine pour ne pas couvrir la voix du récitant, Adam murmura le Kaddish, la prière pour le repos de l’âme de son père. Enfin, Klara et ses enfants en tête, la longue procession défila devant la tombe. Chacun jetait à son tour trois pelletées de terre sur le cercueil. Selon la tradition, en signe de deuil, le rabbin déchira un morceau d’étoffe d’un vêtement de chacun des proches du défunt.

Zamenhof était enseveli. La cérémonie s’était éternisée. La famille éprouvée souhaitait abréger les condoléances qui s’annonçaient interminables. Klara prit la parole et s’excusa pour cette entorse au protocole. Elle remercia les officiels, le rabbin, ses amis et la foule des anonymes, pour leur présence réconfortante. Elle aspirait à rester seule avec ses enfants et leur chagrin, pour commencer sans tarder le Shiv’ah, le deuil rituel de sept jours.

Anszel et Rosa se rincèrent les mains à la fontaine, selon la coutume, avant de regagner leur restaurant, dont ils avaient laissé le rideau de fer baissé. Nathan venait de se joindre à eux et marchait à leurs côtés. Sa mère était surprise de le voir là.

Il avait observé la cérémonie à la dérobée. C’était la première fois qu’il assistait à un enterrement. Surmontant ses appréhensions, il était venu soutenir Lidia. Trop pudique il n’avait pas eu le cran de l’aborder. Elle ne l’avait sans doute pas vu. Émue par la présence inattendue de son fils, Rosa avait lancé à son mari un regard interrogateur, puis avait caressé délicatement le visage de son fils. Elle était heureuse qu’il fût là. Anszel le regardait avec fierté. Nathan devenait un homme ; il allait bientôt faire sa bar-mitsva.

Quelques années plus tôt, Anszel avait demandé à Zamenhof de traduire en yiddish deux textes qu’il avait adressés à un ami français, Alfred Michaux, avocat au Barreau de Boulogne-sur-Mer. Il les avait faits calligraphier, mis sous verre et accrochés au mur du restaurant de part et d’autre du comptoir. Anszel, à qui Zamenhof confiait parfois ses doutes comme ses certitudes, avait désiré que tous ceux qui passaient chez lui puissent prendre la mesure des idées généreuses qu’ils véhiculaient et s’imprégner de leur portée visionnaire.

Le premier des deux textes disait :

Si je n’étais pas un Juif du ghetto, l’idée de réconcilier l’humanité ne m’aurait pas effleuré l’esprit ni ne m’aurait poursuivi obstinément ma vie durant. Personne ne peut ressentir comme un Juif du ghetto le malheur de la division des hommes. Personne ne peut ressentir la nécessité d’une langue humainement neutre et anationale aussi fort qu’un Juif, qui est obligé de prier Dieu dans une langue morte depuis longtemps, qui reçoit son éducation et son instruction d’un peuple qui le rejette et qui a des compagnons de souffrance sur toute la terre, avec lesquels il ne peut se comprendre. Ma judaïcité a été la cause principale pour laquelle, dès la plus tendre enfance, je me suis voué à une idée et à un rêve essentiel, au rêve d’unir l’humanité.

Et le second :

Les hommes sont égaux : ce sont des créatures de la même espèce. Ils ont tous un cœur, un cerveau, des organes générateurs, un idéal et des besoins ; seules la langue et la nationalité les différencient. L’idée à la réalisation, de laquelle j’ai consacré toute ma vie, se fit jour en moi dans les toutes premières années de mon enfance. Je ne me souviens pas à quel moment, mais il y a longtemps que j’ai acquis la conviction qu’une langue internationale ne peut être qu’une langue neutre, et non celle d’une nation.

Quand il venait chez Anszel, Zamenhof s’attablait à l’écart par discrétion, contre la fenêtre qui donnait sur la cour intérieure de l’immeuble, où les enfants jouaient par tous les temps. Il pouvait les observer des heures durant, comme s’ils étaient source d’inspiration. Les clients l’appréciaient et faisaient de louables efforts pour respecter son intimité. Sa femme Klara le rejoignait de temps à autre. Sa fille Lidia aussi. C’est là que Nathan l’avait remarquée pour la première fois. Zamenhof noircissait son bloc de papier sans fin, en tirant de profondes bouffées de son éternelle pipe, devant un verre de thé, quand ses visites l’avaient conduit dans ce quartier. Zamenhof avait formulé ses dernières volontés quelques semaines plus tôt. Il s’était confié à Anszel ; il lui avait dit qu’il se sentait épuisé et qu’il souhaitait mettre ses affaires en ordre. Zamenhof ne viendrait plus. Anszel était triste et voulait que chacun le sache. En signe de deuil, il fixa une bande de crêpe à l’angle de chaque cadre.

Pour honorer la mémoire de Zamenhof, Rosa alluma une veilleuse qu’elle posa sur le vieux piano droit, à l’entrée du restaurant, là où chacun pouvait la voir.

Chapitre 2

Le restaurant d’Anszel et de Rosa

Le restaurant d’Anszel et de Rosa se trouvait au 52 rue Mila, à l’angle de la rue Lubeckiego, au cœur de Varsovie, dans le quartier Muranow qui tient son nom de Joseph Bellotti, un architecte vénitien originaire de l’île de Murano, qui vint s’installer en Pologne au dix-septième siècle. Lorsqu’il décrivait sa rue, Anszel se montrait intarissable. Il répétait que si c’était un des lieux les plus déshérités de la ville, c’était aussi le moins triste.

Le restaurant pouvait accueillir une vingtaine de personnes à table et une demi-douzaine au comptoir. Mis à part les murs couverts de toiles colorées et les lustres à pendeloques de verre, installés en grande pompeen même temps que l’électricité quelques années plus tôt, la salle n’offrait rien de spécifique aux regards. C’était un restaurant comme tant d’autres si ce n’est qu’il fallait compter avec la personnalité d’Anszel et les talents de Rosa qui l’animaient.

Les tables rectangulaires en bois massif étaient sobrement alignées, recouvertes de toile cirée blanche et les chaises aux assises paillées toujours impeccablement rangées. Au centre des tables, Rosa posait une chandelle qui dispensait une lumière discrète, atténuait l’odeur du tabac et un cendrier aux couleurs de Courvoisier, une marque française de cognac. Au fond de la salle, côté cuisine trônait le poêle à charbon en fonte qui contribuait au chauffage l’hiver, sur lequel mijotaient les marmites de tchoulent, sorte de ragoût à base de haricots blancs, servi à volonté, dont les effluves faisaient saliver les plus désabusés. Anszel ajoutait pour étaler son érudition que tchoulent, un des mots magiques du vocabulaire de la gastronomie juive, était en réalité une déformation des mots français chaud – lent. Cette anecdote lui plaisait. C’était une forme d’hommage au cassoulet auquel ce plat était supposé ressembler.

Sali, l’aîné des enfants vénérait son père. Il admirait sa capacité illimitée à se révolter, à stigmatiser l’injustice et l’arbitraire. Ses qualités de cœur le rassuraient. Chacun écoutait avec indulgence ses poncifs à la gloire du peuple juif, où la morale tenait une place démesurée. Ses proches étaient impressionnés par ses certitudes, mais aussi par les multiples facettes de sa personnalité généreuse, voire envahissante. Il n’avait échappé à personne que Anszel prenait les soucis quotidiens de la famille à son compte pour épargner Rosa autant que possible, et qu’il prenait aussi bien les soucis des autres à l’occasion. Sali avait trouvé les mots justes pour louer son comportement ; il disait que c’était un homme insubmersible qui pliait sans jamais rompre, dont le sang-froid en toutes circonstances inspirait confiance.

Le vendredi soir, désœuvré, comme il rechignait à se rende à la synagogue, Anszel tournait en rond comme un lion en cage, au grand damne de Rosa qui feignait ne pas remarquer l’état d’agitation de son mari. Elle poursuivait la lecture de son livre de prières. Pour tromper l’oisiveté, il finissait par proposer une partie de dames à Sali, son aîné. Tout en poussant les pions, il revisitait son passé dans de longues tirades :

— J’ai grandi rue Mila, où la misère a toujours côtoyé l’insouciance et une certaine sérénité. Ici, les malheureux ont toujours trouvé une âme secourable pour leur tendre la main, sans rien exiger en échange. En dépit des apparences, les mots humanité, fraternité, solidarité avaient un sens. On ne jugeait pas les gens en détresse. On aidait à se relever ceux qui tombaient à terre. Personne ne s’est jamais noyé par indifférence, personne n’est resté au bord de la route. Pourtant, Dieu sait que les cataclysmes ne nous ont pas épargnés ! Par-delà nos chamailleries, nos frustrations et même nos jalousies, nous sommes restés solidaires. Il ne faut pas attacher d’importance à nos emportements ni à nos comportements rigides. S’ils donnent le sentiment que nous sommes sans merci, chacun sait que c’est un artifice, une façon de nous défendre contre la terre entière et de nous protéger. En revanche, nous avons toujours démontré un sens exacerbé de la justice et nous sommes passionnément attachés au respect de la vie. Ce sont ces valeurs universelles qui nous ont permis de surmonter les souffrances infligées à notre peuple depuis des siècles. Les Juifs survivront aussi longtemps qu’ils éclaireront l’Humanité et partageront le pain, le sel et l’eau avec les démunis et les parias. Les inévitables brebis galeuses quitteront le troupeau et c’est tant mieux !

Sali et Nathan étaient jeunes, mais n’étaient pas naïfs pour autant. Ils savaient que les envolées lyriques de leur père n’étaient pas aussi idylliques qu’il ne laissait entendre. Elles masquaient souvent une vérité moins glorieuse, pour ne pas dire plus cruelle. Anszel non plus n’était pas dupe, mais obstiné, il refusait de remettre en cause ou de nuancer les mythes qui présidaient aux comportements de ses coreligionnaires. Le sujet était tabou ! Pourtant, s’il était vrai que les différences sociales ou idéologiques s’effaçaient pour faire place à une solidarité sans faille, quand un péril menaçait un membre de la communauté, la vérité oblige à dire que les brouilles faisaient rage, y compris au sein des familles les plus unies en apparence, pour de banales divergences politiques, de mesquines jalousies, de tenaces rancœurs, des interprétations bibliques saugrenues ou de sordides conflits d’argent. C’était comme partout, ni mieux, ni pire…

⸺ À bien y réfléchir, c’était peut-être légèrement pire ! reconnaissait Anszel.

Le restaurant pouvait se flatter d’une belle fréquentation qui attisait la convoitise des concurrents, dont lecomportement frisait parfois la perfidie ! C’était pourtant un établissement modeste. Rosa, le tenait à bout de bras avec tact mais fermeté. Sa résistance faisait l’admiration de son mari. Elle ne ménageait ni son temps ni sa peine, pour que tout y soit irréprochable. Les clients appréciaient sa rigueur qu’ils récompensaient par leur fidélité. C’était, disait-elle, la façon la plus naturelle et la plus respectueuse de se démarquer des confrères peu scrupuleux, ou jaloux, pas toujours à cheval sur l’hygiène. Il faut dire que chez Rosa, l’eau courante allégeait la tâche, alors que la plupart des concurrents du quartier étaient obligés de tirer l’eau à la fontaine pour cuisiner, laver la vaisselle et faire le ménage.

Rosa manifestait une aversion obsessionnelle du désordre. Cette compulsion pouvait même la rendre insolente pour peu qu’elle fût épuisée ou stressée. Elle était alors invivable. Elle exigeait que tout soit nettoyé, essuyé et remis à sa place au fur et à mesure. C’était agaçant de la voir disciplinée à ce point, râler à tout bout de champ, mais en fin de journée, chacun se félicitait de ses excès. Elle ne supportait pas davantage le gâchis et exigeait des comptes en cas d’abus. Elle n’hésitait pas à fustiger leurs auteurs. Anszel lui-même n’y coupait pas !

La salle embaumait la saumure. Les réserves de victuailles, à l’abri dans le garde-manger, donnaient une image fidèle de la fréquentation des lieux. Le restaurant était devenu au fil des années le quartier général d’une bonne partie de la communauté. On y venait pour se restaurer, mais ce n’était souvent qu’un prétexte, une façon de joindre l’utile à l’agréable. Les habitués avouaient avec espièglerie, qu’ils y venaient autant pour se chamailler entre amis et adversaires politiques et commenter les derniers évènements, que pour se régaler.

Le commentaire politique et l’anathème religieux étaient des drogues auxquelles personne ne souhaitait trouver d’antidote. Ils avaient tous des avis sur tout, y compris sur ce qui ne les regardait pas ou sur ce qu’ils ne comprenaient pas ! Il régnait ici un climat polémique permanent. Les altercations étaient si ardentes, que ceux qui entraient chez Anszel pour la première fois pouvaient légitimement se demander où ils avaient mis les pieds. Les hommes étaient colériques et intolérants. Ils avaient l’insulte facile, le verbe haut et proféraient pour un oui ou pour un non des propos, dont le contenu dramatique dépassait leurs pensées. Mais au-delà de ces excès folkloriques, ils n’étaient pas les wilde khayes, les bêtes sauvages, qu’ils donnaient l’illusion d’être.

Les femmes remplaçaient volontiers leurs maris l’après-midi. Elles papotaient des heures durant et se racontaient en douce des histoires scabreuses tout en sirotant une infusion et en dégustant les pâtisseries miraculeuses, dont Rosa avait le secret. Il y avait le clan de celles qui adoraient ces douceurs et le disaient de bon cœur, et le clan de celles qui les adoraient tout autant, mais qui ne pouvaient s’empêcher d’en critiquer le goût, la texture, ou la cuisson, l’essentiel étant de geindre. Elles évoquaient aussi à grand renfort de jérémiades les frasques de leurs progénitures. Elles étaient belliqueuses, vindicatives, tenaient souvent des propos désobligeants et trouvaient systématiquement motifs à se plaindre en particulier de leurs époux ! Même les plus bigotes blasphémaient si cela leur procurait quelques satisfactions.

L’atmosphère était pittoresque, mais l’ambiance électrique. Il n’empêche qu’au cours des discussions interminables, pour avoir la moindre chance de se faire entendre, il fallait parler haut et fort. Plus haut et plus fort que les autres ! Anszel restait relativement indifférent au vacarme. Ce n’était pas par laxisme, mais plutôt la conséquence de cette satanée surdité qui empirait inexorablement. Pour le taquiner, ses amis l’avaient affublé d’un sobriquet désobligeant, mais conforme à la réalité : Anszel der Taube, Anszel le Sourd !

Les plus anciens se souvenaient que Dawid, son père, souffrait de la même infirmité et qu’il avait fini sa vie sourd comme un pot, mais personne ne savait si le mal qui frappait le fils était congénital ou la séquelle d’une malencontreuse explosion d’obus pendant la guerre russo-japonaise de 1905. Anszel avait pris part au conflit une douzaine d’années plus tôt, enrôlé de force pendant quelques semaines, peu après la naissance de Nathan. Il en était revenu commotionné et avait souffert pendant des mois de bourdonnements d’oreilles. Il avait été mobilisé, radotait-il avec orgueil, le jour où les journaux polonais, toutes tendances confondues annonçaient dans un délire nationaliste exacerbé, qu’Henryk Sienkiewicz avait obtenu le Prix Nobel de littérature. Comme si cet évènement concomitant à son enrôlement sous les drapeaux l’autorisait à s’attribuer une quelconque gloire !

Débordée par la tâche, Rosa sortait de ses gonds certains jours. La cacophonie qui régnait au restaurant pouvait la rendre folle. Elle maudissait alors la passivité de son mari, délaissait ses fourneaux, ôtait son tablier dans un élan spontané de coquetterie, s’élançait dans l’arène et faisait face aux querelleurs, prête à en découdre pour mettre un terme à la grandiose pagaille. Les mâles n’en revenaient pas ! Ils l’invectivaient dans toutes les langues et lui demandaient à quel titre elle s’immisçait dans leurs débats réservés aux seuls initiés !

— Wos far a balagan, c’est leVeau d’Or ici! Où vous croyez-vous ? Un peu de dignité ! explosait-elle.

Comme ils éprouvaient une certaine honte à être rappelés à l’ordre par une femme, elle parvenait à obtenir un semblant de répit. Ce n’était jamais durable ! En désespoir de cause, elle renonçait à faire la police, jetait un regard incendiaire à son époux, puis déconfite, mais calmée, elle regagnait la cuisine en levant les yeux et les paumes des mains vers le ciel, pour implorer l’assistance divine. Anszel fermait les paupières, il soulevait lourdement ses bras et les laissait retomber plus lourdement encore en signe d’impuissance.

— Nou Wos kenn ikh tiyen ?Et alors, qu’est-ce que j’y peux ? questionnait-il, non sans hypocrisie, tant à vrai dire il se sentait à l’aise au milieu de ce déchaînement des passions. Il ajoutait avec malice : quelle atmosphère sublime !

Les échanges teigneux repartaient de plus belle. Les clients se racontaient à voix haute les histoires surprenantes, tantôt loufoques, tantôt grivoises, qu’ils glanaient ici et là. C’était à qui imaginerait le trait d’humour le plus drôle ou le plus inattendu, voire le plus salace. La blague qui provoquait des rires intempestifs avait pour effet de suspendre les discussions, plongeant les consommateurs dans un silence quasi religieux. Ils lorgnaient tous dans la même direction pour repérer le rieur ou la rieuse qui racontait déjà l’histoire suivante.

Les plaisanteries douces-amères confinaient à l’absurde, mais elles permettaient aux Juifs de transcender la dimension tragique de leur condition. En réalité, en se moquant d’eux-mêmes, ils camouflaient tant bien que mal une souffrance séculaire et un état dépressif chronique, tout en escamotant les réalités auxquelles ils préféraient ne pas se frotter.

— Wos far a folk ! Aber wos far a folk ! Quel peuple ! Non mais quel peuple incorrigible, répétait Anszel admiratif.

Les sujets d’actualité constituaient une inépuisable matière première à confrontations. Toutes tendances confondues, les journaux déversaient leurs florilèges de nouvelles et d’articles de fond sur des évènements plus ou moins dignes d’être commentés. Mais chez Anszel, toute l’actualité était systématiquement passée au peigne fin, avant d’être triturée dans tous les sens, tant on était motivé par la controverse. Les querelleurs sautaient d’un sujet à l’autre sans transition, du plus anodin au plus grave. Les spadassins de l’argutie s’affrontaient dans des duels verbaux sans fin, maisdès que les discussions dérapaient ou devenaient scabreuses et que le ton montait au-delà du raisonnable, Rosa accourait pour mettre le holà.

Les proverbes, les calembours, les bons mots en yiddish, en hébreu et en polonais, les jurons en russe ponctuaient les joutes verbales des protagonistes qui se délectaient à manier l’art subtil du pilpoul, celui des exégèses interminables. Il y avait toujours un maniaque pour rebondir d’un nouveau bon mot ou d’une citation biblique et relancer les délires et palabres au cours desquels on coupait les cheveux en quatre, voire en huit.

Dans ce méli-mélo de militantisme acharné et sectaire, on pouvait dénombrer une multitude de courants de pensée. En en simplifiant l’inventaire, on pouvait distinguer les Bundistes, membres du parti socialiste juif, auquel Anszel revendiquait sinon son appartenance, du moins son soutien, les communistes, souvent de jeunes révolutionnaires décidés, qui fondaient sur le Parti leurs espoirs de vie meilleure, et les sionistes divisés en tendances plus ou moins religieuses, plus ou moins athées, plus ou moins politiques et plus ou moins belliqueuses. Il n’était pas simple de s’y retrouver ! Certains sionistes militaient pour l’émancipation des Juifs et l’application immédiate de leurs droits en tant que minorité nationale et laïque, où qu’ils fussent, en attendant les circonstances favorables à la création d’un état en Palestine sur la terre ancestrale. D’autres, plus exaltés, comptaient sur l’arrivée imminente du Messie pour entreprendre le voyage et d’autres, plus orthodoxes encore, prônaient le retour immédiat à Sion pour ne pas être pris au dépourvu et recevoir dignement leur idole le jour où elle leur ferait l’honneur de leur rendre visite.

Toutes les coteries avaient leurs bataillons de sympathisants purs et durs, mais les militants n’étaient jamais à cent pour cent ce qu’ils prétendaient être. Cela se traduisait sur le terrain par un activisme passionné, mais surtout par la coexistence, plus ou moins belliqueuse, d’un nombre incalculable de nuances idéologiques et la cohabitation des points de vue les plus hétéroclites ou contradictoires, au sein d’un même camp. Anszel avait beau jeu de rire aux dépens des politicards indécis qui changeaient de bord ou d’opinion au premier prétexte.

Depuis deux ans, les troupes allemandes campaient à Varsovie. Les habitants appréciaient leur présence qui les distrayait du joug russe. Les officiers prussiens débonnaires sympathisaient volontiers avec les habitants du quartier juif, dont ils parvenaient tant bien que mal à comprendre le Yiddish, sorte de patoisdérivé de l’Allemand, agrémenté au fil du temps de vocabulaire hébraïque. Ils déambulaient nonchalants au milieu de la foule pittoresque des exaltés, prenaient des photos, achetaient des babioles, des cigarettes et autres objets proposés par les vendeurs à la sauvette bruyants et racoleurs dont ils avaient souvent un mal fou à se débarrasser.

Chapitre 3

L’ambiance au restaurant

Le samedi soir, à l’issue du Shabbat, quand ils quittaient les sztibls, les oratoires de la rue Mila et des artères voisines, les plus déshérités se pressaient chez Anszel, dont les portes du restaurant leur étaient grandes ouvertes. Dès les premiers froids, ils s’y retrouvaient pour se réconforter devant le poêle. En toutes saisons, un buffet simple était dressé à leur intention. Ce n’était pas le Grand Soir,mais Anszel accueillait les démunis avec chaleur. Il les conviait à se restaurer d’une assiette de ragoût et à se désaltérer d’un bock de bière. Il plaisantait et promettait des jours meilleurs. Le premier samedi du mois, Rosa distribuait des parts de gâteaux au fromage ou aux pommes, qu’elle avait confectionnés la veille.

— Pour les enfants, disait-elle. Zol Got dir helfen, que Dieu te vienne en aide !

Par pudeur, elle tournait les talons pour ne pas obliger les malheureux à se confondre en remerciements. Henrietta et Dawid, les parents d’Anszel, avaient instauré cette coutume pour lutter, à leur niveau, contre la précarité qui frappait tant de familles. La situation ne s’était pas améliorée depuis ! Il n’était pas question de renoncer à cette tradition salutaire.

S’il traversait une mauvaise passe et n’était pas en mesure d’assumer seul cette charge, Anszel taxait d’office ceux qu’il appelait par dérision les nantis : c’étaient les plus riches d’entre les moins pauvres ! Ils acceptaient le prélèvement fiscal, plus ou moins de bonne grâce, en râlant par principe, mais à l’exception d’une poignée de pingres, tous savaient le caractère vital de cette mitzva, cette bonne action, qui avait valeur d’obligation religieuse pour certains, d’obligation morale pour d’autres, occasion de manifester sa compassion envers les plus mal lotis. Anszel redistribuait ces maigres profitsexceptionnels sous forme de repas ou de dons en espèces. Il avait placé un tronc sur le comptoir et un autre de manière plus explicite près du porte-manteau, à la sortie, pour recueillir les oboles, mais il n’avait pas tardé à réaliser qu’il lui faudrait forcer les mains s’il voulait obtenir des résultats significatifs.

Au moment des fêtes, Rosa disposait sur le comptoir des plateaux de victuailles en forme de zakouski et regagnait sa cuisine. Anszel débouchait une bouteille de vodka qu’il laissait à portée des démunis et quittait le restaurant sous un prétexte futile. Il s’exilait un temps chez un voisin, pour les laisser manger à leur faim et boire à leur soif.

Une poignée d’individus indélicats abusait de la situation. Ces pique-assiettes profitaient de l’aubaine pour se remplir la panse sans payer leur éco. Indignée, Rosa faisait remarquer à son mari qu’il y avait là une belle brochette de resquilleurs. Anszel lui répondait :

— C’est déplorable, mais rassurant ! Il faut de tout pour faire un peuple, y compris des escrocs, des renégats et même des criminels ! Je ne vais pas pénaliser de pauvres gens à cause d’une ou deux poignées de parasites sans scrupule !

Le restaurant était devenu au fil du temps une institution, où se retrouvaient pour se donner en spectacle et s’affronter en de mémorables joutes verbales, de nature philosophique, religieuse ou politique, comédiens du théâtre juif, chanteurs et musiciens des rues, chantres de synagogues et artistes-peintres, journalistes de tous bords, poètes, écrivains, enseignants des écoles publiques et privées, rabbins libéraux et défroqués, médecins, avocats et de manière générale, une large partie des notables du quartier et des alentours. De rares goyim, les non-juifs,s’y aventuraient pour obligations professionnelles. Ils en profitaient pour déguster une cuisine qu’ils appréciaient sincèrement.

L’établissement était également fréquenté par les célibataires en quête de l’âme sœur. On pouvait y croiser des mères désemparées, aux trousses du gendre parfait, c’est-à-dire du riche héritier, ou de la bru idéale, autrement dit soumise. Ces mères tyranniques paniquaient à l’idée que leur rejeton n’ait pas déniché la perle rare à dix-huit ans révolus. Elles interpellaient les marieuses et les suppliaient de leur tirer cette douloureuse épine du pied, avant qu’elles ne meurent de chagrin, de honte ou pire encore !

Les marieuses, fortes de leurs pouvoirs exorbitants, acharnées à sélectionner les meilleurs partis, formaient une sorte de confrérie. Cela ne les empêchait pas de se jalouser et de se faire une concurrence féroce. Elles distillaient des informations contradictoires, s’envoyaient sur des pistes de traverse, mentaient effrontément sur la composition et la valeur des dots ou spéculaient abusivement sur la virginité des promises. Indélicates, elles s’immisçaient sans la moindre pudeur dans d’âpres tractations entre familles perturbées, contre une rémunération marchandée pied à pied.

Soucieuse de dédramatiser les situations, Rosa avait aménagé une petite pièce annexe, qu’elle avait baptisée la bonbonierka, la bonbonnière, pour faciliter les présentations entre prétendants, apaiser les esprits échauffés et assurer une discrétion de bon aloi aux rudes négociations entre parents. En contrepartie, c’était parfois au restaurant qu’on organisait le banquet de noce.

Les femmes bafouées, celles qui croyaient l’être et celles qui avaient de bonnes raisons de se plaindre de leurs époux ou de leurs enfants, mais n’osaient pas se confier à l’épouse du rabbin, voire au rabbin lui-même, venaient mendier leur réconfort auprès de Rosa qu’elles savaient discrète et de bon conseil. Stoïque, Rosa écoutait les malheureuses par charité. Indulgente, elle prenait le temps de les rassurer. Les angoissées chroniques repartaient rassérénées, provisoirement, en jetant au passage un regard incendiaire à Anszel, symbole de cette engeance méprisable, cause de leurs malheurs.

C’était le cas de la corpulente Hava qui souffrait à l’évidence d’un trouble de la personnalité ; elle se prenait pour une espionne. Anszel la surnommait d’un diminutif perfide et assassin, l’inquiétante ou la troublante Havelé. Son apparition au coin de la rue déclenchait des passions peu charitables. Personne ne voulait manquer ce spectacle ! Le premier à l’apercevoir sonnait l’alerte. Puis, on se passait le mot en se frottant les mains :

— Attention, voilà Havelé qui rapplique !

Elle prétendait arriver incognito, en rasant les murs. Attifée comme l’as de pique, son accoutrement défrayait la chronique ! Elle avait beau se presser et onduler dans la pénombre, en se protégeant des regards moqueurs, d’une ombrelle ou d’un éventail, sa tenue sautait aux yeux des plus distraits, et ne pouvait échapper aux plus myopes. Anszel qui avait la dent dure disait, qu’il était scientifiquement impossible qu’Havelé passât inaperçue. Son crâne rasé, selon la coutume religieuse, planqué sous un postiche couleur poil-de-carotte, coiffée été comme hiver d’un bibi extravagant, le visage joufflu dissimulé sous une voilette noire, pour qu’on ne puisse lorgner l’épais duvet qui envahissait sa lèvre supérieure elle déambulait avec arrogance. Ce n’était pas la discrétion qui l’étouffait ! Les yeux exorbités, cette adepte de Mata Hari, dont personne ne savait au juste ce qu’elle venait chercher, jetait des coups d’œil furtifs de tous les côtés comme pour vérifier que personne ne l’avait suivie. Elle répétait ce même rituel en partant. Anszel ne pouvait s’empêcher de la tourner en dérision. Il lui balançait sur un ton égrillard, par pure provocation et dans son meilleur Yinglish :

— Byemeine tayrèlady… Au revoir ma tendre et chère dame, prenez soin de vous ! Mes amitiés à Monsieur ton bonhomme s’il est encore à la maison à ton retour, ajoutait-il à voix basse en pouffant, bravant le regard courroucé que lui jetait sa femme.