Apocalypses - Michel Guermonprez - E-Book

Apocalypses E-Book

Michel Guermonprez

0,0

Beschreibung

L'Apocalypse de la Bible définit, dans l'horreur et un bouleversement tragique, la fin du monde, mais à vrai dire seulement la fin de Jean de Patmos. De même, chacun de nous affrontera son apocalypse personnelle avec la disparition de sa conscience. Quatre destins s'entrecroisent dans ce roman. On y observe quatre vieillesses différentes avec leurs déceptions, leurs illusions et leur déclin, jusqu'à leur apocalypse personnelle. Les quatre Cavaliers de l'Apocalypse, le Noir, le Rouge, le Blême et le Blanc ont quitté la scène de Patmos. On les retrouve dans le roman avec la mission de tourmenter l'humain à qui ils sont dédiés, chacun en fonction de son histoire et de la forme de son désespoir.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 355

Veröffentlichungsjahr: 2014

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



« Le mieux pour l’homme serait de ne pas naître ; le second degré du bonheur, de rentrer au plus tôt dans le néant d’où il serait sorti ; en effet, sitôt qu’arrive la jeunesse, apportant avec elle l’imprudence et la folie, que de travaux, que de peines viennent fondre sur elle! Les meurtres, la discorde, les querelles, les combats et l’envie ; la vieillesse arrive enfin, la vieillesse odieuse, débile, inabordable, sans amis, et qui rassemble en elle tous les maux. »

SOPHOCLE Œdipe à Colone

La vieillesse est un outrage et la mort un scandale.

Sommaire

L’HALLUCINATION DE JEAN DE PATMOS

LE POT DE LA RETRAITE

UN DÉBUTANT EN VIEILLESSE

SILVANA

LE BILAN DE VIE DE BERNARD

NOËL CHEZ BERNARD

BERNARD ET L’ADVERSITÉ

SILVANA SAMBUCCI

LA VIE COMME UN PLAISIR

BELLE ET DÉSIRABLE

SILVANA SONGEUSE

UNE ENTREPRENEURE

LILIANE LAMBRECOURT

IRRÉPROCHABLE LILIANE

LILIANE MÉDITE

AMOURS

FUNÉRAILLES

DEUX AMIES

NICO ET LE CAVALIER BLANC

NICO CHEF D’ÉCOLE

PROMENADE DE NICO A PETITS PAS AVEC LE CHIEN

ASSEMBLÉE PLÉNIÈRE

INTERMÈDE

RÉSIDENCE « LES SÉQUOIAS »

MEZZANINE

LE GRAND ESCALIER

ARGENTINA

CRABE

LES VISITEURS DU SOIR

PAR LA FENÊTRE OUVERTE

BUCOLIQUE

L’HALLUCINATION DE JEAN DE PATMOS

Jean, en l’an 95, exilé par l’empereur Domitien, le Néron chauve qui arrachait les pattes des mouches, s’était réfugié dans une grotte qui domine l’île de Patmos. Cette île égéenne était alors couverte d’un délicieux maquis méditerranéen, parsemée d’oliviers, et des troupeaux de moutons et de chèvres paissaient en paix son herbe rare. Le village était, comme il est encore aujourd’hui, blotti entre colline et mer, les toits blancs et quelques colonnes d’un petit temple ponctuaient un admirable paysage où la mer s’ourlait d’une frange d’écume contre les rochers du rivage découpé, déchiqueté. Quelques rochers isolés surgissaient des flots, comme des monstres marins remontés admirer le soleil implacable, quelques nuages filant sous le meltem et cet azur cru, éblouissant, de l’été méditerranéen.

La grotte contenait une grossière couche, un tréteau où étaient posés le pot de miel, un frugal morceau de pain noir, une soucoupe d’olives, un gobelet et trois cruches de boisson : une d’eau encore fraîche sans doute, et deux du vin de l’île, résiné, aromatisé, si délicieux et si tentant par cette canicule. Car Jean de Patmos, le saint homme, estimait qu’un peu de ce fameux vin, fruité, rafraîchissant, était un cadeau du ciel et il savait qu’en boire quelques gorgées contribuait à enrichir, à orner, à magnifier, ses longues séances d’adoration divine, à les parer d’une aura séduisante. Le petit vin résiné et aromatisé de Patmos n’est sans doute pas pour rien dans l’exubérance foisonnante des illusions de Jean. Je connais des buveurs de vin moins illustres que menacent après libation des bêtes à sept têtes et vers qui descendent du ciel des armées d’anges purificateurs. Qui se font sonner les cloches célestes, annoncent des catastrophes et se réjouissent dans une demi extase de la survenue des délices d’un pays de cocagne, une fois dissipées vaguement les brumes de l’alcool. Jean ne se sentait pas en état de péché lorsqu’il puisait et repuisait dans la cruche de vin ad majorem dei gloriam. Dieu a voulu les ascètes et il a créé le vin.

Jean de Patmos n’est pas Jean l’Évangéliste. On imagine mal qu’un évangéliste, témoin revendiqué comme véridique d’une des plus édifiantes histoires de l’humanité soit l’auteur par ailleurs d’un rêve hallucinatoire parfaitement symbolique et manifestement imaginaire. Ce qui est certain, c’est que Jean de Patmos, en messager de la nouvelle religion, savait écrire. Car il lui fallait témoigner de sa retraite dans l’île, justifier son séjour ascétique et pour cela, il veillait soigneusement sur le pot d’encre de suie, le bouquet de calames, le grand volumen en rouleau de papyrus de Sicile, tous trésors qui deviendraient la mémoire de ses prières, de ses songes et, il le savait déjà, des incroyables hallucinations qui illuminaient sa pieuse méditation et son semblant de sieste après un repas frugal arrosé de petit vin blanc. Jésus n’a-t-il pas changé l’eau en vin et festoyé aux noces de Cana?

Car Jean de Patmos est le dernier prophète, un prophète d’après Jésus mais qui annonce encore des desseins divins et dramatiques.

Il avait déjà beaucoup écrit. Sous la dictée de cet impressionnant personnage en robe blanche, aux cheveux et à la barbe blanche, aux yeux de feu et à la voix « comme la voix des grandes eaux » qui s’était présenté à lui comme le Premier et le Dernier, et le Vivant. « Je tiens, avait-il dit, les clefs de la mort et de l’enfer. » Effrayé, émerveillé, impressionné jusqu’au bord de la syncope par l’injonction divine, Jean avait transcrit minutieusement les directives aux Sept Églises.

C’est alors qu’il prenait quelque repos qu’un arc-en-ciel se forma sur la mer, annonciateur de nouvelles et merveilleuses apparitions. Jean tomba à genoux, fixant l’horizon qui semblait s’organiser sous son regard et joignit les mains dans le geste de la prière et de l’adoration. Il ébaucha une oraison et observa. Des nuées se formèrent dans le lointain, précédées du scintillement des eaux, Jean ébloui ne distingua d’abord que des mouvements confus, des brassées de couleurs diffuses, le blanc, le noir, le rouge et une vague pâleur jaunâtre. Il tremblait, son cœur battait dans sa gorge, il se sentait à la fois étrangement faible mais porté par une indicible ferveur vers cet inconnu qu’il savait divin.

Jean interrompit un instant sa prière, abasourdi par le spectacle fascinant. Il tendit la main vers le gobelet de vin résiné et le vida d’un trait : le nectar succulent au goût de myrte et de miel sembla dissiper son malaise et illuminer un peu plus encore l’horizon où siégeaient désormais, en demi cercle et assis sur des trônes précieux vingt-quatre vieillards en chemise blanche qui lui parurent fort respectables ; ils avaient des couronnes d’or sur la tête. Ils entouraient le trône qui les dominait et sur ce trône, un vieillard de plus, à la robe encore plus blanche, au maintien altier, à la grande barbe bouclée d’un blanc très pur, resplendissait dans une aura lumineuse que Jean savait bien divine. Devant eux, le magma de couleurs diffuses prenait forme et enfin, sous le regard étonné de Jean, se structura sous la forme de quatre cavaliers alignés comme à la parade et suspendus au-dessus des flots, sous l’arc en ciel et devant le cercle des vieillards et le trône divin. Jean détaillait l’ensemble abasourdi et tremblant plus que jamais. Il invoquait la pitié divine car ce spectacle étrange et magnifique avait quelque chose de vaguement menaçant. Mais il savait que la prière tiendrait en respect la part démoniaque de l’apparition, s’il y en avait une, avec l’aide de Dieu à qui l’on doit toute foi car il est l’Alpha et l’Omega.

Une voix surhumaine, grave et précise sembla s’élever depuis l’apparition divine. Cette voix dit : « Jean, voici le message de Dieu, sois courageux et écris ceci : tout l’univers périra ainsi qu’il t’apparaîtra dans quelques instants. Les porteurs de mort seront, pour les humains, les quatre cavaliers. Chacun d’eux a reçu une mission, provoquer en un combat la fin des humains de son clan. Le Cavalier Noir détruira en un combat final ceux qui pêchent par présomption de force, d’égalité d’humeur et d’adoration des certitudes : les orgueilleux. Le Cavalier Rouge foudroiera les ambitieux, les passionnés, ceux qui semblent se rire de la vie et de la mort, les aventureux : les présomptueux. Le Cavalier Blême fera son affaire, avec ses armes molles, de ceux qui osent se croire de la même essence que toutes les créatures, que moi-même peut-être. Ils ambitionnent de s’accaparer le monde, les idées avec les idéaux, la nature entière, ils se gonflent de tout : les avides. Le Cavalier Blanc, le plus habile et le plus pernicieux- n’est-il pas l’Antéchrist? - en une lutte qui sera longtemps incertaine avant de se terminer comme toutes les autres, réduira au néant les plus intelligents et les plus critiques, ceux, de la pire espèce, qui ne croient jamais à rien sans restriction, qui osent affirmer que la vérité absolue n’existe pas, que chaque chose a son contraire et chaque action son défaut : les sceptiques. J’ai dit, il en sera fait ainsi, tous périront, tout périra. Le monde à leurs yeux, à leur conscience, s’effacera à jamais, chacun subira sa propre apocalypse. » Sur ces mots, le vieillard au trône et à la barbe blanche s’estompa peu à peu avec le cercle de ses vingt-quatre séides et disparut, mais les flots commencèrent à bouillonner.

Le vin avait fait son effet. La terrible révélation aussi et Jean était à présent effondré sur le banc, tremblant, en transpiration et le cœur battant, la tête dans les mains jointes car il ne voulait pas voir cela, la fin du monde. Et pourtant il savait bien qu’il lui faudrait témoigner, il avait été choisi, élu peut-être, dans ce but.

Des nuées épaisses et sombres occupaient l’horizon et le tonnerre rugissant accompagnait des éclairs qui zébraient la totalité des cieux. Se mêlaient au vacarme des éléments les hennissements assourdissants des quatre chevaux dont deux se pointaient sur leurs postérieurs, les deux autres grattaient avec une violente impatience ce qui n’était pas le sol puisqu’ils semblaient suspendus entre mer et ciel.

Une violente tempête s’était levée, la mer était devenue rouge, couleur du sang, les vagues puissantes, plus hautes que les petites maisons des pêcheurs, agressaient le cap rocheux, le submergeaient par moments, y laissaient une écume bouillonnante, et bientôt engloutirent le village aux pieds de Jean. L’eau charriait à présent toutes sortes de débris, des restes de toitures, des barques disloquées, les corps déchiquetés de quelques habitants, les cadavres des moutons et des chèvres avec leur berger, des épaves informes et innommables. Le gros rocher qui se dressait dans la baie avait disparu sous les vagues énormes, puis était réapparu à la faveur d’un creux. Non, ce n’était plus le rocher mais un monstre à sept têtes dont quatre, armées de gueules monstrueuses et surmontées de cornes acérées, semblaient défier les quatre directions de l’espace. Les trois autres regardaient Jean. Leur gueule ouverte et leurs dents aiguës semblaient prêtes à le dévorer. Le monstre hurlait des blasphèmes contre Dieu et des menaces terribles contre Jean. Un frisson parcourut ses mains tendues vers le ciel, Jean les regarda : horreur, elles étaient marquées du chiffre de la Bête, 666.

Jean se sentait de plus en plus épuisé, anéanti. Avec ses dernières forces, il invoqua le nom du Seigneur et le chiffre s’effaça. Au bord de la syncope, il ne se contrôlait plus : une large tache humide s’élargissait au bas de sa robe de bure. Honte. Mais dans un sursaut, il se frotta les yeux et couvrit quand même toute la scène du regard. Il avait une mission sacrée, il ne faillirait pas. Et il était ferme et déterminé quand apparut dans le vacarme étourdissant et le tohu-bohu des éléments une belle femme altière et provocante, une grande putain vêtue de riche brocard de pourpre et d’or avec une couronne ornée de pierres précieuses. Sur son front était écrit « Babylone, mère des impudiques ». La putain s’approchait de lui avec un sourire engageant, allait faire de lui sa chose…Jean prononça le nom de Dieu, l’appela au secours, la putain disparut. En même temps, le vent se calma, une énorme vague près de l’engloutir s’immobilisa face à lui. L’écume était figée à son sommet comme une mousse malsaine. Les arbres sur ce qui restait de la colline, derrière lui, calcinés, fumaient et la fumée s’élevait, droite vers le ciel car la tempête avait cessé. L’orage s’était tu, un éclair pétrifié, immobile, zébrait le ciel comme une faille définitive. Le silence était de plomb. L’angoisse de Jean lui faisait un étau autour du cœur. Les quatre chevaux s’éloignaient au pas, chacun dans une direction, partis vers leur triste tâche. Jean se sentait épuisé, solitaire et presque privé d’espoir. Presque, parce qu’il s’épongea le front, saisit la seconde cruche de vin qu’il n’avait pas encore entamée, en but une rasade, alla en titubant s’asseoir sur le banc et se prépara à écrire pour témoigner. Sa main ne tremblait pas. Dieu, certainement, la guidait. C’est alors que la lumière se fit plus intense et plus radieuse vers le haut du ciel. Et le grand barbu en robe banche, si digne et si majestueux, apparut de nouveau debout devant son trône précieux. Son visage était comme nimbé de flou et on ne pouvait en distinguer les traits. Il était entièrement entouré d’une auréole multicolore aux teintes délicates et Jean savait que c’était la mandorle divine et donc qu’il se préparait un moment des plus solennels. D’ailleurs, sept anges aux grandes ailes diaphanes, que Jean entrevit aux quatre coins du ciel, sonnaient de la trompette un air à la fois suave et triomphal. Le digne vieillard leva les deux mains ensemble vers Jean, paumes ouvertes et Jean en ressentit comme une intime vibration. Et il parla :

— Jean, ce que tu viens de voir, de vivre, c’est ton Apocalypse personnelle, l’image tumultueuse de ta fin. Elle s’est figée par ma volonté car tu as une mission, il te faut témoigner de la puissance divine et de la destruction dramatique et inexorable de toutes les créatures, jusqu’à la fin des temps, de leur passage terrifiant au-delà de la vie et de la conscience.

Jean, d’une voix tremblante et presque inaudible, mais Dieu entend tout, osa murmurer :

— Et après? Que se passe-t-il après?

— Jean, on ne questionne pas Dieu. On rend grâce. Ce qui se passe après, je te le dirai une autre fois. Là n’est pas ta mission. Et puis, voici un secret, je ne le sais pas moi-même, je n’ai pas décidé.

C’en était trop. La parole divine, l’accumulation des spectacles et des révélations inouïs, eurent raison des forces pourtant étonnantes de Jean, il s’effondra dans un sommeil d’abord profond puis agité, léger, incertain. Était-ce le sommeil ou un semblant de méditation ou encore un reste de vapeur de rosé…ou un peu de trois? Jean sur sa couche sommaire se tournait et se retournait, dans un demi-quart de conscience hésitante entre rêve, illusions ou révélation. D’un coup, ces nues se déchirèrent et un ciel éblouissant de clarté et d’évidence lui apparut comme une ultime bénédiction : il avait compris. Il comprenait tout et tout tenait en cette sentence : le dernier acte de chaque vie sera son apocalypse. Certes, il vient de vivre, sous le soleil brûlant qui incendiait des lambeaux de ciel incandescent, l’anéantissement, par la volonté divine, de toute existence terrestre, On vient de lui montrer le prix des péchés du monde, la Grande Punition. En un sens, oui, mais il vient de comprendre que cet évènement énorme, nous le vivrons tous, et seuls.

Il a compris que les quatre Cavaliers à présent disparus aux quatre coins de l’horizon vers leur sinistre mission sont les messagers de désillusion et de mort ; l’un des quatre saura nous anéantir. Parce qu’il y a quatre façons de persécuter les êtres. Quatre supplices en accord avec leur vécu, quatre apocalypses personnelles en accord avec leur tempérament : on a la vieillesse et la mort qu’on s’est faites au jour le jour. Dieu n’agresse pas les humains, ils le font eux-mêmes avec leurs propres armes. Chaque Cavalier ne représente que les forces destructrices que nous hébergeons en nous.

La lumière rassurante d’un beau jour d’été avait à présent remplacé l’inquiétante obscurité des scènes précédentes, un soleil radieux illuminait la baie et ses tranquilles rochers que la mer cernait calmement. Le village et son petit temple semblaient reposer dans le creux du vallon et une jolie fille toute simple portait une cruche à anse sur la tête et se dirigeait d’un pas souple et gracieux vers le puits. Les oliviers, le maquis, le troupeau de moutons, les chèvres et le pâtre avaient repris leur calme bucolique. La vie s’écoulait sereine et sans mystère.

Jean émergeait progressivement de ce qui lui apparaissait maintenant comme une merveilleuse et éprouvante rêverie, cependant, il restait dans un coin du ciel un ange qui s’approchait. En même temps, Jean entendait une musique céleste qui semblait marquer la fin des impressionnantes révélations. Il demanda à l’ange :

— Qu’est-ce que cette musique divine?

— C’est du pipeau, dit l’ange.

LE POT DE LA RETRAITE

Tout est prêt pour faire honneur à Bernard et lui ménager un départ mémorable. Un pot somptueux.

Il l’a bien mérité : trente-cinq ans sans interruption dans la même maison, sauf à l’occasion d’une petite guerre et d’une grande grève générale, d’une banale opération de hernie et d’un deuil sans importance. Il a gravi comme on dit tous les échelons de l’encadrement dans la boulonnerie visserie BVI (Boulonnerie Visserie Internationale). Il en a connu les ateliers sonores et dangereux, le bruit infernal de machines-outils aux prises avec l’acier et les alliages de plus en plus durs et de moins en moins malléables. Puis la fermeture progressive des sites de production et le développement concomitant de l’activité commerciale, jusqu’aux dix dernières années, où ne restent que les bureaux et où il règne en maître organisateur. C’est lui qui donna le second souffle à l’entreprise, après la tragique disparition des fabrications : il se souviendra toujours de ses fameux voyages en Chine, de l’entente si difficile à obtenir des industriels chinois, englués dans la bureaucratie d’état, des contrats discutés à Pékin et pour finir, après deux années de régulations, discussions, accords d’export-import, séduction des intermédiaires et recrutement des traducteurs, négociation du transport et achoppement presque fatal sur les problèmes de change yuan-eurodollar, de la mutation définitive de la BVI en organisme d’importation et de distribution des produits exclusivement chinois. Mais qu’on ne s’y trompe pas, Bernard a veillé : la qualité est toujours là et les boulons comme les écrous chinois tiennent toutes leurs promesses, la Chine d’aujourd’hui est devenue la grande usine du monde et la BVI, grâce à Bernard, tient une place enviable d’importateur distributeur. Donc, la BVI se doit d’honorer le départ de Bernard, elle lui doit sa survie : il a sauvé l’entreprise avec le marché chinois des boulons et des écrous. Il dit et répète avec fierté que malgré les deux longs séjours en Chine, excepté des usines et d’innombrables bureaux, il n’a rien visité. Les affaires sont les affaires et en affaires il n’y a pas à son avis de place pour le tourisme ou quelque aventure exotique. C’est, insiste-t-il si on s’en étonne, une question de principe.

Trois chinois, deux personnalités marquantes des usines de production et un agent commercial influent se sont déplacés pour cette circonstance exceptionnelle. On a, dans la tradition chinoise et en dépit de la suprématie du sens pratique, le sens du respect et des cérémonies significatives, on apprécie l’hommage aux cadres, aux élites, aux artisans véritables de toute réussite. Et Bernard fait partie de ceux-là. Bernard n’est pas seulement estimé des Chinois en raison de sa situation clé, il leur est sympathique parce que, comme eux, il sourit et ne rit pas.

Le pot d’adieu s’annonce grandiose. On a posé une grande plante verte aux quatre coins du Salon de Réception des Bureaux de la Direction, au dix-septième étage, tout en haut, bien entendu. Au milieu du buffet de six mètres de long éclate un grand bouquet de fleurs jaunes, avec ruban. Lucette avait déconseillé le blanc qui fait mariage, le rouge qui fait brutal, et il n’y avait pas de fleurs bleues. D’ailleurs, Bernard, bien qu’il aime le jardinage, ne s’intéresse pas aux bouquets, du moins ce n’est pas son genre, mais il n’y a pas de pot solennel sans fleurs. Même en l’honneur d’un cadre plutôt austère comme Bernard. Une armée de flûtes à champagne attend, emplies déjà de kir, kir royal bien entendu, mousseux. Mais il y a aussi une rangée de bouteilles de whisky, d’apéritifs de marque, de l’orangeade avec glaçons et même des bouteilles de vin rouge bio et d’eau d’Evian, pour la touche écolo. Les canapés salés sont là, à droite, et les petits fours, le sucré, à gauche.

Derrière cet autel de la gourmandise se tiennent, pour le moment immobiles et comme au garde à vous, Pierrot et Lucette, tous deux employés modestes des bureaux et qui aujourd’hui président à la tenue du buffet. C’est qu’il n’y a encore personne.

Ils arrivent par petits groupes en bavardant, une trentaine, et parmi eux, discrètement mais en costume gris foncé à rayures fines, un Bernard un peu plus figé que d’habitude s’avance d’une pièce vers le Directeur Général, immobilisé dos au buffet et qui attend sans un geste le moment de son discours. Après la poignée de main assortie de brefs propos dont personne ne saisit la teneur, Bernard adopte la même immobilité symétrique, de l’autre côté du bouquet de fleurs jaunes et donc devant les petits fours sucrés. Le moment solennel est arrivé, le silence s’est installé respectueusement et, sans notes, le PDG, tourné vers Bernard mais avec les regards fréquents qui conviennent vers l’assistance, débute après un léger raclement de gorge son discours qu’il avait promis bref et familier :

— Chers collaborateurs, chers employés de la BVI, je devrais dire chers amis puisque cette maison est un modèle d’entreprise où les relations humaines se fondent sur une véritable complicité, que dis-je, amitié, chers amis donc, nous allons être privés du plus ancien d’entre nous, du plus fidèle animateur et promoteur du boulon et de la boulonnerie-visserie BVI. L’essentiel de la vie de Bernard est associé au boulon. Il lui a consacré plus de quarante ans avec une conscience, une compétence, et une inventivité, toutes qualités, tous succès que même moi, votre directeur, je lui envie. Il n’est pas comme ces cadres subalternes d’aujourd’hui qui nous quittent au bout de cinq ans pour améliorer leur CV et leur salaire – du moins le pensent-ils- mais surtout pour ne pas paraître sans ambition. Comme si la continuité n’était pas en soi une ambition et le signe de la plus belle des réussites. Bernard, dans cette continuité, vous vous êtes adapté avec succès à toutes nos évolutions. Vous avez affronté la crise du boulon et de la vis avec courage et initiative. Vous vous êtes plié aux difficultés de notre expérience chinoise et j’en profite pour saluer nos partenaires venus vous témoigner leur amitié, vous avez compris comme ils ont su si harmonieusement combiner une idéologie totalitaire, la recherche du profit et le succès de notre association : ils fabriquent et nous vendons. Vous n’avez ici que des amis, vous serez regretté mais toujours bienvenu, quelques conseils certes tardifs resteront si utiles le cas échéant et ils seront une preuve de plus de notre confiance dans votre compétence et vos initiatives.

Mais vous entamez aujourd’hui une grande expérience, celle de la liberté totale de votre temps. Nous savons que vous saurez l’utiliser au mieux auprès de votre si charmante épouse, de votre famille et de vos amis. Non, cette retraite n’est pas si j’ose dire, une levée d’écrou! (Rires) Mais la porte ouverte vers de nouveaux bonheurs que nous vous souhaitons tous. Et pour marquer solidement et solidairement notre amitié, nous vous offrons ce Boulon d’Or, à la conception et à la fabrication duquel ont participé votre direction d’entreprise et tous vos amis ici, c’est-à-dire tout le monde. Bonne retraite Bernard.

Accolade.

Remise de l’écrin précieux ouvert sur le Boulon d’Or : un gros boulon et son écrou, posés sur un lit de fin tissu moiré d’un rouge grenat parfaitement chic, une véritable œuvre d’art réalisée dans les ateliers chinois de BVI. C’est une pièce unique en acier plaqué or 24 carats, exceptionnelle. Bernard le présente à l’assistance à bout de bras comme n’importe quel champion son trophée après une victoire.

Il devrait être ému et prendre la parole pour remercier d’une voix légèrement étranglée par le trac. Il n’en est rien. Car lorsque Bernard est ému, s’il l’est, cela ne se remarque jamais et pas plus aujourd’hui que dans le travail. Les émotions de Bernard se tiennent dans des limites convenables et maîtrisées.

— Monsieur le président, chers collaborateurs, chers amis. Ceci n’est pas mon premier jour de liberté. C’est d’abord le jour où je sens que je vous perds et avec vous trente années de souvenirs heureux et de travail profitable. Soyez remerciés tous de votre collaboration, de votre amitié, des coups de pouce innombrables dont vous m’avez en évidence ou discrètement gratifiés. Je quitte une famille et il est certain que le travail quotidien va me manquer. Mais la retraite n’est pas la vieillesse et je reste un actif dans d’autres domaines : les fleurs de mon jardin et de mes appuis de fenêtre (sourires et surprise), les livres que je n’ai pas encore eu le loisir de lire, des voyages peut-être, et même en Chine (sourire entendu du côté des Chinois présents). J’ai l’intention de m’adonner à ma passion des mesures et des certitudes en rejoignant l’Académie mathématique Mersenne et le site de l'Université Simon Fraser où j’aurai le loisir de contribuer à tenter de résoudre quelques difficultés théoriques restées sans solution à propos des vis, des écrous et des boulons. N’est-il pas difficile à concevoir qu’un cercle bien délimité soit défini par une formule comportant un nombre transcendant dont la valeur n’est qu’approchée, certes aujourd’hui avec 10 00 milliards de décimales…mais ce n’est toujours qu’une approximation : . Excusez, mes amis, cette digression dans le territoire de mes obsessions. Un Bernard Baudrenière ne se complait pas dans l’inaction ou le vide de la pensée. Il en sera ainsi de ma retraite « si Dieu le veut ».

Applaudissements.

Les petits groupes d’affinités se forment alors et les conversations reprennent, la plupart à voix plutôt basse :

— Des boulons, en or ou pas, il n’en a pas vu depuis longtemps.

— Depuis deux ans, il ne traitait plus que des dossiers comptables d’importance moyenne.

— Et encore… on lui avait adjoint un assistant, Lucien, qui n’a que deux ans de maison et qui finalisait tout.

— C’est vrai qu’il baissait.

— Il n’ajoutera certainement pas une décimale à .

— Il faudra quand même trois personnes pour le remplacer.

— Trois personnes, peut-être, mais qui feront trois fois moins d’erreurs, parce que les derniers mois…

— La retraite à soixante ans, et même à soixante trois, c’est bien, mais combien restent performants jusque-là?

— Un cadre comme Bernard, on lui fait confiance mais ça n’a qu’un inconvénient, c’est rigide et ça ne discute pas. Alors, en vieillissant…

Il est vrai que Bernard, dont la froideur et l’impassibilité en avaient déjà, au fil des contacts redoutés dans son bureau, glacé plus d’un dans l’assemblée, avait, à sa grande surprise, un peu hésité dans sa réponse au laïus du président. Et cette histoire de , des cheveux dans la soupe. Ne tremblait-t-il pas un peu lors de la solennelle accolade du président, prolongée et pérennisée par le photographe de service…l’âge? Malgré la chaleureuse et tout compte fait assez débonnaire ambiance de cette fête en son honneur, malgré ce gonflement d’ego que la circonstance excusait, malgré le plaisir naïf des compliments et des petits fours et la légère excitation des kirs, malgré tout cela, Bernard a envie de s’en aller. Il lui faut pourtant, par politesse, affronter cette société d’amis que pourtant il ne verrait plus, d’indifférents polis attirés aussi par les petits fours et de quelques fourbes réjouis par sa disparition de l’entreprise. Il ne ressent aucune appréhension mais un vague malaise, le soulagement de les quitter tous pour une nouvelle phase de vie, comme il disait parfois, et, déjà, une ébauche de nostalgie. Bizarres, ces sentiments contradictoires …la fatigue, les kirs, le champagne, déjà, le vieillissement?

Au milieu des collègues, Bernard reste figé, la flûte de champagne à la main. Certains lui disent un mot en passant, il répond un lambeau de phrase préparée, il n’est pas là. On ne le savait pas distrait. Malgré les discours de convention, il ressent qu’une porte est franchie. Même un des Chinois qui lui dit en passant un mot aimable dans son anglais guttural lui semble très lointain, en Chine. Et il se sourit à lui-même en entendant, dans sa tête, le vrai discours : la retraite, le troisième âge, le sien, c’est l’enfance de la vieillesse. On n’est pas vraiment vieux mais on n’est plus jeune. On se sent bien mais on n’est pas au mieux de sa forme. On fait des projets mais on ne plante plus d’arbres. On a peur, peur de ne plus être à la hauteur, de ne plus plaire, de ne plus être aimé, de ne plus convenir. On s’entraine à vieillir en donnant libre cours à quelques caprices, on laisse filtrer quelques plaintes, on se montre plus exigeant, on explique ces menus changements, non par l’âge mais, par la sagesse. Et pour scander ce discours intérieur, Bernard porte à ses lèvres la coupe de champagne et se déclare à lui-même : il s’agit de la deuxième chance. Puis il atterrit au milieu des invités maintenant clairsemés.

Brigitte, l’épouse fidèle, était arrivée un peu en retard en compagnie des trois amis du premier cercle, ceux qu’on rencontre souvent, avec plaisir, les confidents, les partenaires, les critiques bienveillants, les conseillers. Un retard que Brigitte avait calculé : à temps pour les discours, trop tard pour être invitée à faire face à l’assistance devant le buffet, aux côtés de Bernard. Elle avait l’art de passer inaperçue, en petit tailleur beige moyen, sac assorti et bague d’une pierre sans grand éclat montée simplement. Donc, elle avait suivi l’hommage, les discours et le flux empressé vers le buffet depuis le fond de la salle, modestement, à la place qui avait été la sienne en toutes circonstances depuis des années. Mais elle avait apporté des paquets. Son cadeau, qu’elle lui tend discrètement, des pantoufles pliantes dans un petit emballage plat qui tiendrait dans la poche et qu’il découvrirait à la maison. Sa boîte de Tahor, dont il devrait absorber une gélule comme chaque jour, pour sa tension, mais en se détournant pour passer inaperçu. Quelques lingettes, on ne sait jamais, il oublie toujours d’en mettre dans ses poches.

Beaucoup partent par petits groupes, après lui avoir souhaité une bonne retraite.

— Ils allaient voyager, n’est-ce pas? Les Caraïbes ou Maurice? Non, pas la Chine!

— Il aime le jardinage, il ferait pousser quelques fleurs mais surtout des légumes sans aucun engrais. Il avait déjà raconté qu’il possédait une mini serre, du persil, de l’estragon et de la ciboulette sur le balcon.

— Il est encore bien jeune, et en si bonne forme ; il va faire autre chose, s’occuper, faire du bénévolat, rendre de longues visites à ses enfants qui habitent loin, ce sera encore une occasion de voyage.

— Et puis non, après tout, il allait d’abord apprendre à se lever tard, à se reposer, à ne rien faire, à suivre de près le foot à la télé.

Les invités quittent la salle en groupes animés : ils parlent de Bernard, tous ensemble mais d’une voix assez basse pour qu’il n’entende pas. Il n’est déjà plus des leurs. Bernard s’en est aperçu, il doit rester seul et il demande même à Brigitte de partir sans lui. Il la rejoindra après une réflexion solitaire et surtout, il éprouve la bizarre sensation qu’un évènement se prépare. Son regard se détourne insensiblement vers la porte. Devant cette porte, et d’un gris à peine plus gris que le mur, Bernard aperçoit le Cavalier Noir sur son cheval.

Car un cheval de Cavalier Noir se joue des étages et des portes fermées. Immobile, le Cavalier fixe Bernard d’un regard dur et sourit vaguement. Bernard, par la cérémonie à peine achevée, vient de mourir au monde du travail et entre dans la première vieillesse, il entame sa fin. Il a vécu le rituel du départ avec sérénité et sans émotion particulière, sinon une légitime satisfaction, mais il ressent maintenant un trouble relent d’insécurité, une légère onde de tristesse, un je ne sais quoi de vaguement décevant. D’un coup, et sous le regard des autres, il est devenu différent. Certes, il n’est plus des leurs mais il n’est encore rien d’autre, une espèce de sujet transitoire, presque rien. Le nombre n’a rien à craindre de lui. La retraite ne carillonne pas solennellement l’entrée dans la vieillesse mais, à la faveur d’un kir, d’un petit discours, de propos échangés à voix plus basse dans son dos et d’un boulon plaqué or, l’étape majeure de son existence est achevée. Pas de quoi être gai, pas de quoi rire, pas de quoi se lamenter non plus, quand on a la santé. Mais quand même…

Les derniers invités sont sortis. Brigitte s’est laissé convaincre de respecter sa demande de solitude. On débarrasse les verres vides, on ramasse les fleurs presque fanées, on traine vers la porte les bacs de plantes vertes. En dépit de ces utilités, Bernard se sent seul face au Cavalier noir qui s’avance, solennel au milieu de la pièce. Un tête à tête se prépare entre le cavalier hautain sur son grand cheval et un Bernard qui se cale dans une raideur qu’il voudrait sereine. Aurait-il peur d’un ectoplasme, au premier jour de sa retraite?

Le Cavalier l’interpelle d’une voix forte et sèche que Bernard seul entend :

« Vous avez apprécié, Bernard, j’en suis sûr, l’avalanche de lieux communs élogieux qu’on débite en ces occasions. Vous en êtes tout ému et reconnaissant. Il est temps de changer de registre : je suis ici pour vous dire votre vérité et vous éclairer sur un déclin qui commence.

Vous êtes, Bernard, un stoïcien antique édulcoré, un bilieux qui devrait rester impassible face aux méfaits de l’âge, mépriser la maladie, la ruine et la mort et prôner les vertus difficiles. On ne vous en demande pas tant, vous vous contentez de principes rigoureux, d’une vie droite et d’une pensée sans détours. Vous êtes de ceux qui ne rêvent pas, vous avez lu Cicéron : « La vieillesse est noble, lorsqu'elle se défend elle même, garde ses droits, ne se vend à personne, et jusqu'au dernier souffle domine sur les siens. »

Vous ne craignez pas la mort et vous n’attendez rien au-delà. Vous avez recopié dans un carnet, sur votre bureau, la phrase de Kostas Axelos : « …Pressentir que d’ores et déjà nous sommes aussi en quelque sorte morts et que nous n’avons plus rien à perdre peut donner une grande force et du sang-froid et n’empêche pas de vivre intensément. ».

Vous tenez dur comme du vieux bois à ce que vous appelez vos principes car vous êtes trop sûr de vous pour apprécier l’opinion d’autrui. Vous êtes doué pour la persévérance plus que pour l’audace. Vous appréciez les données chiffrées, les engagements précis, les comptes justes, les statistiques dont vous savez qu’elles sont d’abord un état d’esprit. Vous observez sans défaillance les préceptes admis par une rassurante majorité. Lorsque s’imposent vos instances morales, vous vous trouvez, comme l’a noté Lacan, plus persécuté par vos vertus que par vos fautes.

Vous avez aimé. Qui n’a pas aimé, dans une vie entière? Plutôt une seule fois, assez fort. Vous n’avez pas beaucoup pleuré : un homme ne pleure pas, surtout un bilieux. Vous n’avez pas le cœur froid mais un peu tiédi par la compassion.

Savoir qu’on est un bilieux montre la voie : ne pas redouter la mort parce que c’est le seul rendez-vous qui ne se manque jamais, contrairement à ce que prétendent les épicuriens. Car nos bilieux sont bien les derniers stoïciens.

On peut leur faire confiance mais ils ne sont pas drôles.

Ils périront, vous périrez dans la faiblesse, le flou et le mou, l’erreur, l’injustice et l’aléatoire. Je suis l’agent mandaté pour votre perte.

Le Cavalier Noir sait que sa proie lui échappera encore longtemps, mais qu’il en jouerait comme le chat avec une souris jusqu’à l’issue fatale.

Le Cavalier Noir fait demi-tour, éperonne son cheval, traverse le mur et se fond dans la nuit. Mais Bernard a eu le temps et le courage de le regarder. Il ferme les yeux et le distingue encore, comme s’il s’était déjà emparé de lui.

Assis droit et calé sur sa monture, il porte un ample manteau noir qui s’étend jusqu’à cacher la croupe du cheval noir. Ce cheval est haut, fin et fier, on le voit souvent à l’arrêt, un arrêt parfait, membres parallèles, encolure haute, immobilité hiératique. Le visage du Cavalier est sombre, dur et droit, le regard direct et froid, le nez busqué et le menton carré. S’il brandit une balance, elle n’est son arme que par dérision car le Cavalier Noir défie toute justice et toute justesse. La sinistre balance a faussé les données et méconnaît les poids. Le Cavalier noir répand les mauvais comptes, accorde à l’un ce qu’il refuse à l’autre, falsifie les données et truque les mesures. Il se réjouit chaque fois que deux et deux ne font plus quatre. Le tien et le mien ne sont plus distingués, le frère tue son frère. Il poursuit les amis de la logique, les bilieux. Parmi eux, il n’attaque que les faibles, les vieux.

Prince de l’obscurité, il chevauche dans une nuit qui est aussi celle de la raison. Il ne reconnaît ni bornes ni frontières. Les riches seront dépouillés de leurs biens et les pauvres sans mérite seront couverts d’or. Les érudits seront taxés d’ignorance, les poètes qualifiés de vains bavards, les ingénieurs construiront des ponts qui s’écroulent, les comptables se tromperont et les magistrats rendront des jugements iniques. Après son passage règnent le chaos et le désordre stérile. Ombre incertaine, avec sur le visage une ébauche de sourire triste, le Cavalier sur son cheval s’estompe dans la grisaille du mur tel un nuage à l’horizon un jour pluvieux d’automne.

UN DÉBUTANT EN VIEILLESSE

La vieillesse est donc aussi l’âge où nous sommes sollicités par notre corps, appelés à une proximité plus étroite et plus intime avec lui... Non que nous soyons toujours malades, mais que la maladie et la souffrance nous sollicitent de façon régulière fait désormais partie de notre « monde », et que nous savons, que, d’une façon ou d’une autre, elles ne nous quitteront plus.

Henri ESTIENNE Genève 1594

Au petit trot le Cavalier Noir piétine la cour pavée de Bernard. Il en a franchi sans l’ouvrir, puisqu’il est immatériel, l’épais et robuste portail, la maison est modeste mais bien défendue. Car Bernard ne transige pas sur l’inviolabilité de son territoire, si limité soit-il. Car le territoire de Bernard, comme celui de tous les bilieux, évoque une forteresse aux murs aussi épais que leurs convictions et leurs habitudes. Le cheval noir marque le pas, le Cavalier agite sa sinistre balance, descend de sa monture et se dirige d’un pas assuré vers le bureau de sa victime désignée.

Bernard Baudrenière entame à soixante ans ce qu’il estime le début d’une longue retraite bien méritée par plusieurs dizaines d’années de travail régulier et productif qui lui valurent une médaille, les adieux émus des collègues et même du patron, une substantielle prime de départ, un boulon en or et quelques larmes de Gaby sa secrétaire qui l’aimait bien.

Bernard n’en est qu’à l’aube de la vieillesse, il n’est encore qu’un jeune vieux.

Un jeune vieux bilieux, ça se présente comment? Devant le miroir et chez le cardiologue? Chevelure drue poivre et sel, sourcils épais, regard droit et mâchoire carrée, la veste à carreaux « très sport », un pas décidé et la voix assurée, il inspire confiance. Il le sait et force un peu sur son allure militaire de type ancien. Trois mois à peine après le pot d’adieux, avant même d’avoir replanté des géraniums sur la terrasse, puisqu’il s’était promis de s’en occuper désormais lui-même, une inquiétude l’avait saisi dans l’escalier, cet escalier que depuis toujours il avait décidé de grimper vite et d’une traite, pour tester le cœur et entretenir la forme. Voilà, pour la première fois il lui avait fallu s’arrêter pour souffler sur le palier : et si le cœur aller le lâcher, comme cela, traîtreusement, dès le début de la retraite! Cette retraite que depuis l’âge de trente ans, il préparait. Avec méthode et détermination, car mourir jeune n’entrait pas dans ses calculs. Et voilà qu’aujourd’hui, un peu enraidi d’arthrose, il lui faut aussi trembler sous la menace d’une artère qui se bouche. Assis à son petit bureau de retraité, avec à droite le dossier épais de la pharmacie, de la Mutuelle, les ordonnances médicales et débordant du tout, les radiographies et les scanners, à gauche du sous-main les factures de réparations de la maison qui a vieilli plus vite que lui, Bernard tremblote un peu car nul plaisir n’émanera de son pensum comptable. Le Cavalier Noir est penché sur son épaule. Il lui souffle à l’oreille que le compte du plombier n’est pas tout à fait juste et que le dernier médicament d’hypertension qui l’oblige à pisser trois fois par nuit lui fait plus de mal que de bien. Et Bernard Baudrenière, ce roc, ce chêne, ce mur de certitudes, se met à douter et à redouter. A trembler, lui! Il faudra affronter le plombier et revoir le médecin, et s’expliquer. Et discuter. Et se résoudre peut-être à céder. Bernard hésite à la pensée de ces démarches : pourquoi ne pas payer le plombier sans délai et pourquoi ne pas se résoudre à se lever la nuit? La faiblesse de sa position face à ces problèmes après tout minimes l’inquiète : appréhension, hésitation, incompétence, tant en plomberie qu’en médecine.

Il sait pourtant que l’emprise de la raison doit se faire dans le calme et la sérénité, sine tumultu comme le rappelle une bribe sauvegardée de Sénèque et de sa culture latine, si lointaine.