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Apocalypses est le récit de plusieurs vies dans leurs moments essentiels, concentrés d’émotions et de mystères, de violences et de tendresses. La vie est un roman, une énigme, une comédie, une tragédie où chacun tente de trouver un sens à travers le chaos du monde, de grappiller un peu de lumière. Qu’ont-ils donc en commun, cet instituteur centenaire, cette adolescente qui correspond avec
Philippe Sollers,
Amélie Nothomb,
Françoise Sagan…, ce philosophe à la Cioran qui se réfugie dans une grotte de Patmos, cette femme de Ministre qui entreprend une thérapie, ce « petit rat » d’opéra qui rêve que son pied touche un jour les étoiles, ce monstre pervers qui fait frissonner la planète entière ? Pas grand chose et, pourtant, le hasard dénouera les fils de leurs destins sur l’île où
Saint Jean écrivit jadis l’
Apocalypse. À travers ces pages riches en rebondissements,
Pascal VREBOS signe un roman de l’essentiel, une danse de la mort et de l’amour au son d’une lumière initiatique.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Pascal VREBOS est né à Bruxelles en 1952. Traduit et représenté comme auteur dramatique dans de nombreux pays à travers le monde, il enseigne aussi la sémiologie, la stylistique et l’analyse textuelle au Conservatoire Royal de Bruxelles et à l’Institut Cooremans. Homme de radio et de télévision (à la RTBF, puis à RTL/TVi et Bel RTL), il est, outre ses pièces de théâtre, l’auteur de multiples publications dont, notamment,
Le Gorbatchoc (Le Cri, 1989),
Ultimes Entretiens avec Henry Miller (Le Cri, 1991). Il a reçu de nombreux prix parmi lesquels le Prix de la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques, pour l’ensemble de son œuvre, et le « Best ou California » pour
Tête de Truc. Il a acquis la notoriété scientifique et professionnelle en 1994 par un arrêté du Gouvernement. En décembre 1999, le Sénat le nomme membre du Conseil Supérieur de la Justice.
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Seitenzahl: 169
Veröffentlichungsjahr: 2021
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DU MÊME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Le Gorbatchoc,document, 1989
Tête de Truc,théâtre, 1990
Henry Miller, Ultimes entretiens,rencontre, 1991
Sur un air de Glinka,Un défi autour de Dostoïevski, 1992
L’Avare II,théâtre, 1992
L’Homme-Caramel,roman, 1995
La Piaule,théâtre, 1996
Crime magistral,théâtre, 1999
Pascal Vrebos
Apocalypses
Roman
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be [email protected]
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6801-3
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : Eugène Vidal (1847-1907),Jeune fille accoudée.
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Impossible de vous révéler mon âge, il change tout le temps… et j’ai décidé de ne plus me fier aux éphémérides ni aux coucous, fussent-ils électroniques ou atomiques, mais de vivre dans un temps intérieur où il est midi et minuit au même instant, où la vie est énigme et jouissance imminentes, encore que je sache que chaque seconde qui s’écoule, je m’étiole d’une seconde et que chacune d’entre elles m’est précieuse : demain, j’aurai cent ans, foi de mon acte de naissance, j’irai au bal musette de mes souvenirs, et Dieu sait si j’en ai collectionné, des souvenirs, et que ma mémoire m’est restée fidèle, je radote peu et je récite mes prières et les fables de La Fontaine par cœur, les ai-je répétées à tous mes petits ! la mémoire, martelé-je, la mémoire, c’est notre coffre-fort, ne l’ouvrez jamais sans raison, votre trésor s’y cache…
J’ai dû connaître en cinquante-six ans de carrière (pensionné, j’enseignais secrètement pour soulager les finances de petites communes rurales) 1448 ou 1449 gamins et gamines… certains ont disparu… emportés par la tuberculose ou quelqu’autre maladie maligne… d’autres, je ne sais, j’ai perdu leur trace, et eux m’ont chassé de leur paysage, mais la plupart d’entre eux ont gardé le contact avec leur vieil instituteur que je fus dans plusieurs villages perdus, mais où il fleurait si bon vivre.
Adultes, ils me revenaient, ces petits qui sentaient l’encre, la gomme et la craie… oh ! ils se pointaient pour des motifs variés… pour que je corrigeasse un subjonctif en vue d’un examen ou d’une demande d’emploi, que je suggérasse un conseil, évoquasse le poêle qui grésillait au fond de la classe quand leur moral était au plus bas, ou bien pour qu’eux-mêmes paradassent avec voiture et chauffeur pour épater le Maître ou simplement afin qu’ils serrassent la main solide de celui qui les avait initiés au monde…
J’ai connu tous les échantillons de la race humaine en train d’éclore, déjà à six, sept ans, ils étaient en germes de ce qu’ils allaient devenir, le Messidor incarnait déjà le Mal le plus effroyable, il aimait à contempler le sang ruisseler le long de la peau meurtrie et à soumettre les plus faibles à ses désirs, l’impureté suintait de tout son être, je pressentais que la vie en ferait un monstre, quoi ? aurais-je dû le tuer avant qu’il ne massacrât des innocents ?
Je n’ai pas changé grand chose au destin de tous ces enfants, je n’ai pas pu en faire des hommes et des femmes robustes, optimistes, rayonnants, honnêtes, heureux comme j’ai tenté, moi, de l’être ! d’incarner ce modèle !
Je n’ai aucune honte à le clamer : j’ai été heureux, je suis heureux, toujours vif et joyeux, et le jour où Dieu décidera de me héler, je partirai la conscience claire, dussé-je insulter le Diable qui ne m’a pas ménagé !
Mon rêve (il se réalise !) : mourir jeune à un âge très avancé…
J’ai aimé mon métier, mon pays, ma famille, j’ai fait le deuil de ma femme, quoiqu’elle fût un amour si plein, le deuil de mes deux fils, de…, non, la vie ne m’a pas épargné, mais l’éternité miroite devant nous, la fin est un réveil, chaque matin est un moment sublime où les douleurs de mon vieux corps s’estompent devant l’éblouissement de tout ce qui vit.
Je suis un vieil extasié.
Un jouisseur que les gazettes viennent photographier.
Dans un zoo ou dans un musée, je serais l’attraction d’un monde désespéré. J’ai beau chanter, célébrer, déclamer les plus beaux poèmes, rien n’y fait, même les phrases drôles que j’ai notées dans mon carnet de toile depuis plus de 80 ans ; mes anciens élèves ne rient plus, ils se languissent, moroses, dans une vie évidée et ne croient plus en rien, hormis en eux-mêmes, ah là ! ô combien ils se gonflent et n’aperçoivent plus que leur ombilic sans limites… Leur scepticisme est l’ivresse de l’impasse au fond de laquelle ils se cognent la tête.
Dieu, ça les fait grimacer ou ricaner (« si c’est Dieu qui a créé le monde, c’est le Diable qui le fait vivre », j’entends encore la voix de Messidor tinter au fond de la classe, il me jeta cette phrase avant de quitter l’école, il avait à peine dix ans).
L’Amour, c’est devenu le seul échange d’un peu de suée ; l’art, n’en parlons pas, et à la poésie, ils préfèrent les technologies sans âme… mais ils éprouvent quelquefois le besoin du Maître (qui exigeait que l’on fût propre, que l’on sourît, que l’on observât à l’intérieur de soi et chez les autres les petites lumières qui scintillent continûment) puisqu’ils m’écrivent, viennent me visiter en cachette… et moi, j’observe ces chemins qui se croisent et qui se défont, ces comédies qui me font rire sous cape, ces drames sanglants qui me font pleurer…
Le temps est venu de mettre un peu d’ordre dans tous ces papiers, les livres éparpillés de la vie !
Oh, je sais qu’un livre posthume est presque toujours une œuvre que l’on a eu le tort de ne pas enterrer avec son auteur… mais je n’en suis pas l’auteur, tout au plus une boîte postale trieuse ou une sorte d’esprit omniscient qui aurait connu tous les personnages, qui saurait des secrets, un père un peu mythique auquel on s’adresse à la première personne sans réel désir de réponse.
Ma sélection est arbitraire : j’aurais pu assembler 10, 20, 100 livres, j’ai fait le choix d’une certaine noirceur à l’opposé de mon propre tempérament afin qu’on ne pût m’accuser de propagande, et puis aussi, moi qui n’ai noté dans mon carnet de toile que des phrases de vaudeville, n’était-ce pas le moment d’oser aborder les ténèbres de mes semblables ? de réfléchir une dernière fois (à 100 ans, on n’a plus la vie devant soi) sur l’énigme de l’existence, sur l’amour et la haine qui font la cour à la mort ?
Émilie, c’est la fille de Mireille à qui j’ai appris à lire et à écrire. Mireille a épousé un homme en vue. Émilie me prend pour un papy savant, bonhomme et un peu hors du temps. À six ans, elle m’a annoncé : « Je veux devenir écrivain ».
Coralie, c’est la petite fille d’une femme (elle aussi fut mon élève) que, devenu veuf, j’ai aimée avec force et vigueur : elle a rejoint mon épouse…
Jean, c’était sans doute mon élève le plus doué, le plus fin, le plus… il aurait pu devenir une figure intellectuelle de ce siècle ! Hélas…
Quant à Messidor, il devait déjà être coupable avant d’être né…
Voilà, j’ai résumé.
J’ajouterai des précisions au fil de votre lecture pour la rendre, plus commode, plus fluide, car la vie se déroule de ces écheveaux…
J’oubliais : je m’appelle Aimé.
Un prénom qui me va si bien.
J’ai peur de tout… dites-moi pourquoi j’ai peur de tout… vous ne dites rien… votre silence me fait peur, vous voulez que je parle… j’ai peur de parler, de dire des mots qui ne vous plairaient pas, des mots auxquels il manquerait une syllabe, ou deux, des phrases sans verbe avec des virgules crochues et des points de suspension si lourds qu’ils s’enfonceraient dans le silence en faisant un bruit de ressort.
J’ai peur des oiseaux, du bruit sec de leurs ailes, j’ai peur de la sonnerie du téléphone, de l’ombre du facteur, des portes qui claquent, j’ai peur des clowns, des gendarmes, des docteurs, des juges, des orages, j’ai peur de mon père, même quand il me sourit, des gardiens, des pharmaciens, j’ai peur du sang, j’ai peur de l’eau, de l’air, des hommes qui dans la rue me frôlent, ricanent, sifflent les doigts tendus.
J’ai peur de ma mère, peur de lui ressembler, j’ai peur des femmes avec leurs couteaux dans les yeux qui me regardent, des miroirs qui brisent les visages, des arbres qui étranglent, des chiens qui violent, des trains qui hurlent, des trottoirs qui tuent.
J’ai peur quand le ciel se noie dans la mer et que la mer tremble de toutes ses vagues… et que les vagues jaillissent jusqu’au soleil et que le soleil dégouline sur la terre et que la terre crache de la boue et que la boue éclabousse le ciel et que le ciel m’engloutisse en faisant hurler les étoiles à mort jusqu’à ce qu’elles me noircissent et me couvrent de cendres.
Oh ! Merci de m’avoir écoutée, même si vous ne m’avez rien dit.
Un après-midi d’été, à New York, une jeune fille de dix-sept ans se jeta du haut de l’Empire State Building et s’écrasa au coin de la Fifth Avenue et de la 38eRue.
Au milieu de flaques mauves de membres éparpillés et de la chair écrasée, son visage, préservé dans la chute, souriait.
Et si c’était moi ? Et si c’était moi ?
Depuis dix-sept ans, il n’avait jamais osé lui dire : « Je t’aime ».
Elle non plus.
Et pourtant, chaque samedi, peu avant le Journal Télévisé, lorsqu’il sonnait à sa porte les bras chargés de roses fraîches ou de jonquilles, il préparait sa phrase.
Elle aussi.
Mais dès l’instant où il la voyait, il bredouillait un « bonsoir » saccadé.
Elle aussi.
Pendant le dîner, toujours fin, arrosé d’un Bourgogne ’85 ou d’un Bordeaux ’80, il se traitait de « lâche », de « demeuré », de « complexé ».
Elle aussi.
Au dessert, souvent des profiteroles ensevelies sous le chocolat doux, il était désespéré, encore plus que Kafka ou Marilyn Monroe, prêt à se trancher la gorge, le sang dût-il tacher la nappe brodée et fleurie, la même depuis dix-sept années. « Je me tue ou je lui parle » se disait-il en s’essuyant la bouche.
Elle aussi.
Il commençait : « Je… ».
Elle aussi.
« Je t’… ».
Elle aussi.
Au café, un moka à réveiller un mort, il toussotait.
Elle aussi.
Il ne voulait pas partir sans lui avoir dit enfin « Je t’aime ».
Elle non plus.
« Je … »
Elle aussi.
« Je t’… »
Elle aussi.
« Je t’ai… »
Elle aussi.
Comme à chaque fois depuis dix-sept ans, il partait vers minuit.
Elle aussi.
« J… »
Il n’est que le murmure qui dure.
Philippe SOLLERS, inédit,
don de l’Auteur à Émilie.
Abandonné. Je. À l’écart. À la lisière de. Au-delà des bordures.
M’époumone dans la zone sèche de la vérité. L’ami de la vérité n’a pas d’ami.
Au guet du cirque-univers.
Je suis l’insolent dont on veut la peau.
Lacérer la peau.
Que des lambeaux. Je connais la chanson. Diplômé, Docteur, mais pas de chaire, pas de boulot.
Silencifié.
Mieux vaut rester dans l’ombre.
Ils s’esclaffent en me nommant : « le bouffon, « l’innocent », « le provocateur ». Mais ne veulent plus m’exhiber. N’osent plus.
Avant, ça faisait bien. Excès de pluralisme. Aujourd’hui, ça fait mauvais genre. Arrêtons les frais. Rayons-le du champs de la bien-pensance. Notre perspective idéologique est belle, pérorent-ils, qu’elle rayonne, unique et fière, et plus de syllogismes de viande et d’os, plus de faisandé gratuit, et de pus violent, virulent. Plus de cul, plus de merde. Plus de cadavres. Plus de squelettes.
Enfouir, enfouir, enfouir.
Rien que de belles marchandises.
Les clans ont eu ma peau.
Je la leur ai donné volontiers, cette peau qui faisait pâââté dans la bien-penséité…
Tant mieux.
Je n’existe plus. Libre plus qu’il n’en faut. Crier pour gagner la postérité. Une chance sur trente-six. La roulette de l’existence.
Vis chichement. Un peu de pain complet, de l’eau, parfois de la piquette, des fruits pré-putrides volés à la fin des marchés, légumes lacérés. Comme ma peau.
Me plains pas. La diète allume l’esprit, le garde au frais. Je porte la cinquantaine mince !
Un peu d’âme bat au travers de ma peau. Je, bougie soufflée.
Des bouteilles de lait AAA que m’offre Jeanne, quand il lui reste quelques sous. Jeanne vivote du CPAS (Centre public d'aide sociale). Moi, je refuse. Évidemment. Pour que le système, après m’avoir expulsé, fasse de moi un assisté, un redevable.
Non.
Je m’arrange. Je vis chez Jeanne (Jean chez Jeanne, un titre champêtre !). Un réduit. Grotte urbaine. Deux mètres sur trois. Pas de fenêtre. Table. Chaise. Matelas. Étagère. Papier. Crayons. Bics.
Jeanne ne veut rien. Simplement, le samedi, lui lire une ou deux pages. Elle se prend pour Catherine II subventionnant Diderot. Je lui ai dit que je n’étais pas Diderot, que je détestais Diderot. Elle a ri. Elle passe son temps à lire Kant, à relire Kant pour connaître son œuvre par cœur. Elle n’est pas dangereuse.
Moi, je le suis. Enfin, je l’étais. Je ne le suis plus que virtuellement.
Je n’ai jamais touché Jeanne. Pas même une étreinte. Elle a pourtant trente ans de moins que moi. Et elle n’a personne. Je l’entends se masturber de temps en temps, mais on ne parle jamais de sexe. On ne parle que de Kant ou de l’actualité.
L’orgasme est un paroxysme, le désespoir, aussi ; l’un, un instant ; l’autre, une vie.
Je ne peux que blasphémer, que profaner artifices et jeux de paraître, boursouflures de corps qui se prennent pour ce qu’ils ne sont pas, ne seront jamais.
Valse des pouvoirs. Fox-trot des possédants.
L’avoir sans cesse accumulé.
Marchandise, marchandisation.
Tout.
Mêmes les organes des nourrissons. Ou des vagins de bambines. Voulez-vous un fœtus blond ou bouclé ou avec trois yeux pour mieux y voir ? Payez, vous aurez ! Ou un pénis plus long, plus gros ? Ou le Point G avec enclenchement automatique ? Payez, vous aurez ! Ou un anus désodorisé en permanence ou des organes de maillot jaune ? Payez, vous aurez ! Ou des viscères de centenaire ou un squelette pré-embaumé ou une peau antirides avec, en prime, des seins gonflables à volonté, payez, vous aurez !
Et les mots-postiches, ah ! ces langues qui cuisent leur propre bubon, langues fétides, glottes avariées de corps fardés qui se pavanent… le monde est naturellement laid ; et la race, naturellement malfaisante.
Cette obligation de vivre et de tuer le temps.
Cet avaler-déféquer, ce naître-mourir, cette agitation, ces désirs d’avoir, d’avoir à avoir, ces appétits de pouvoirs, cet attrait de mettre à mort, cet… l’homme est condamné avant d’être mis au monde.
Il ne veut pas l’accepter.
Conséquences : guignolades, dieux, projets de curriculum vitae. Guerres. Rites. Rituels. Recherche du sens. Amour. Massacres. Pitreries qui étranglent. Du sang et des viols. Des fours crématoires et de la jouissance.
Mon combat est perdu à l’avance, m’époumoner dans le désert.
Deux milliards de non rassasiés.
Vitres blindées de l’apartheid social.
Radoteur en chambre noire, je suis cuit.
Mais je persévère (un peu) dans l’épopée : « Enfouir, enfouir, encore enfouir ».
Si je danse, c’est pour ma bonne-maman Mélanie, elle me regarde de là-haut, j’en suis sûre, je voudrais l’entendre crier : « concentre-toi ! tiens-toi bien droite ! ». Elle me parlait toujours de la danse.
Un samedi, il y a cinq ans, que j’étais cafardeuse, elle m’a serré dans les bras et elle m’a dit : « On va acheter des chaussons et un tutu ». Et pourtant, elle n’avait qu’une petite pension de veuve, femme au foyer.
C’est elle qui m’a emmenée chez Madame. Madame a dit que les tutus, c’était plus à la mode. Bonne- maman a répondu « Oh, ce n’est pas grave, je le garderai en souvenir ».
Elle avait toujours rêvé d’être un petit rat et de faire des pointes dans leBolérode Monsieur Ravel.
Moi, j’étais emballée. Bonne-maman m’accompagnait à chaque cours, Madame l’acceptait parce qu’elle ne disait rien, elle se recroquevillait dans son petit coin et elle me stimulait par de petits signes de tête.
Il y a une semaine, elle m’a dit, les larmes plein les yeux : « Tu seras un petit rat, ma chérie, et si je ne suis plus là, je t’encouragerai de là-haut ». Continue, bonne-maman, tous les jours, j’ai besoin de toi…
Zut ! J’ai oublié de me présenter aux anges pour qu’ils fassent passer mes messages…
Mon nom est Coralie, j’ai dix ans, enfin presque, 31 kgs, je vis seule avec ma maman au septième étage de la Tour, ma bonne-maman m’a élevée, elle était bonne, vous me l’avez enlevée il y a quelques jours en lui collant un infarctus, c’est ce qu’a dit le Docteur Claude et là, j’en peux plus, j’ai besoin d’elle, qu’elle m’écoute et qu’elle me réponde…
Merci, les anges, je compte sur vous !
Je n’ai pas beaucoup de monde à qui parler, vous savez… je veux dire d’adultes…
Ma mère, elle est souvent en cure, oui, vous devez le savoir, elle boit trop de vin et de bière depuis que papa l’a quittée… et papa l’a quittée sept mois avant ma naissance, vous voyez, j’ai pas beaucoup de chance… à part ma bonne-maman… parfois maman vit avec un homme, mais ils ne sont pas très gentils avec moi et ne me prennent jamais sur les genoux… bonne-maman disait que ça valait mieux, que les hommes sont tous des cochons et que je dois m’en méfier… alors à qui parler ?
À Jésus, je sais, bonne-maman Mélanie répétait qu’il écoutait les enfants, mais il a trop à faire avec les petits qui meurent de faim en Afrique ou que les soldats égorgent en Algérie…
D’ailleurs, quand bonne-maman est morte et que je lui ai demandé de la ressusciter comme Lazare, j’ai prié fort, si fort que ma tête allait éclater, j’ai attendu à genoux devant son lit, mais il n’a rien fait.
Et maintenant, il est trop tard.
On l’a descendue dans la terre, c’est profond et son cercueil est fermé à clé. Elle est trop frêle pour le soulever.
C’est fichu, Jésus, il fallait le faire tout de suite. J’ai essayé qu’on retarde l’enterrement, mais ça n’a pas marché et ma tante m’a rit au nez. Elle croit que Jésus n’a jamais existé. Mais elle ne croit qu’en son mari.
Mais je ne t’en veux pas, doux Jésus, on t’a fait tellement de mal, à toi, bonne-maman m’a tout raconté, les épines dans ta tête, et puis ces clous pointus dans tes mains et tes pieds, pourquoi les hommes sont si méchants ? Plus tard, si je suis pas danseuse, je serai religieuse pour faire le bien et pour ne pas avoir peur des hommes.
Ils ne peuvent pas entrer dans les couvents sauf les curés, mais maman m’a dit qu’ils préféreraient les petits garçons.
Je me demande où on me placera quand maman sera en cure.
Je ne veux pas vivre chez ma tante, ni chez mon oncle.
Ils ne m’aiment pas.
Ils me reprochent même d’être née.
Un jour, ma tante m’a dit : « Si ta mère avait avorté, elle ne serait pas dans cet état-là… et puis tu ne ressembles pas à notre famille, mais à celle de ton père… tu es la digne fille crachée de ton père ! »
J’ai pas tout compris, sauf que ce n’était pas gentil pour moi ni pour papa. Bonne-maman m’a consolé ce jour-là : « Ta tante a toujours dit beaucoup de bêtises ; déjà enfant, elle prétendait être née d’un dinosaure… ne l’écoute pas… et puis je suis là, moi ! »
Maintenant que tu es partie, il va falloir qu’on s’organise pour communiquer dans le ciel…
J’espère que les anges ont bien entendu tout ce que je leur ai dit.
Je leur répéterai encore avant de m’endormir.
Bonne nuit, Bonne-maman, couvre-toi bien, il doit faire glacial là-haut… j’ai mis ton châle blanc dans ton cercueil… et personne ne l’a vu !
Je m’appelle Mireille, j’ai 45 ans, je ne les fais pas, hein, je le vois sur vos visages sincèrement surpris, d’autant plus que j’en ai, il est vrai, 48…
Si je participe à ce groupe de femmes en thérapie, ce n’est pas que j’en ai réellement besoin, non, c’est un vieil ami qui m’a incité à faire ça… mais je ne suis ni malade ni déprimée, simplement curieuse.
Curieuse, intellectuellement, vous comprenez ?
Je suis croyante, enfin plus précisément, j’ai découvert la foi lorsque, adolescente, j’ai fait un voyage scolaire à Patmos, l’île sacrée où Saint-Jean écrivit l’Apocalypse. Une fulgurance au fond de cette grotte.
