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Une histoire des idées
Pour élaborer une histoire des idées, nous avons à comparer des concepts énoncés par des auteurs différents, à des moments différents et dans des contextes discursifs différents. Une élaboration scientifique d’une telle histoire nous contraint à formaliser ces comparaisons, d’abord en isolant les entités à comparer, ensuite, en objectivant les caractères selon lesquels se fera cette comparaison. Si une telle démarche est réalisable, alors il devient possible de représenter les relations entre concepts au travers de graphes qui pourront faire émerger de nouvelles lignes de cohérences dans ces relations. Comme nous nous inscrivons dans le temps d’une histoire, une question particulièrement importante est celle de savoir si le partage de caractéristiques similaires – une proximité relationnelle – peut s’interpréter comme le signe d’une ascendance commune des concepts. En d’autres mots, est-il d’abord légitime et ensuite possible de concevoir une phylogénie des concepts savants ? Dans quelle mesure les méthodes comparatives des sciences du vivant, de la linguistique et des sciences cognitives – parce qu’elles se penchent soit sur l’objet concept soit sur la question phylogénique – peuvent-elles informer une réflexion sur l’évolution des concepts ? Et quelles sont les spécificités propres à ce que serait une phylogénie des concepts si elle parvenait à se constituer en discipline autonome ? Tels sont les questionnements qui parcourent cet ouvrage. Ils sont abordés avec le souci d’explorer les conditions de possibilité d’un champ de recherche en devenir. Plutôt que de prétendre définir de façon abstraite les principes d’une nouvelle méthode, la validité, la fécondité mais aussi les défis propres d’un tel traitement des concepts sont plus aisément mis en évidence au contact d’objets d’étude concrets. Ce livre examine ce que serait une approche phylogénique des concepts savants autant à travers des interrogations théoriques que par des études de cas.
L'exploration théorique et pratique d'un champ de recherche en devenir : la phylogénie des concepts
EXTRAIT
Cette méthodologie historique, mobilisant des outils qualitatifs (idées, les notions, concepts), a tout à gagner à être confrontée à une histoire mobilisant des outils quantitatifs, au demeurant déjà très active. Le nombre complète l’interprétation. Par exemple, l’étude quantitative de la réception d’une œuvre donne un relief certain à l’influence d’un auteur. Fernand Braudel voulait dire ce qu’était la France et mobilisa à cette fin des données en grand nombre. Il ne s’agit pas ici d’opposer ces formes historiques qui le sont souvent (par exemple en France, d’un côté une tradition d’histoire et de philosophie des sciences de tradition épistémologique et philosophique, et de l’autre côté une histoire des sciences associant volontiers la sociologie).
À PROPOS DES AUTEURS
Pascal Charbonnat est enseignant dans le secondaire, chercheur en épistémologie rattaché à l’IREPH, auteur d’articles d’histoire des sciences, d’une
Histoire des philosophies matérialistes (Syllepse, 2007), et de
Quand les sciences dialoguent avec la métaphysique (Vuibert, 2011).
Mahé Ben Hamed est biologiste et chercheur au laboratoire Dynamique du langage (CNRS, UMR 5596) à Lyon. Formée à la biologie évolutive, elle s’intéresse à l’adaptation de méthodes et des modèles développés dans cette discipline à la linguistique historique et à l’utilisation de données génétiques pour tester des hypothèses linguistiques.
Guillaume Lecointre, systématicien et professeur au Muséum national d’histoire naturelle, est directeur du département « Systématique et évolution » du MNHN. De plus, sous leur direction, plusieurs auteurs ont contribué à
Apparenter la pensée ? : Cédric Crémière, Julien d'Huy, Marie Fisler, Jean-Loïc Le Quellec, Nadège Lechevrel et Livio Riboli-Sasco.
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Seitenzahl: 455
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Pour élaborer une histoire des idées, nous avons à comparer des concepts énoncés par des auteurs différents, à des moments différents et dans des contextes discursifs différents. Une élaboration scientifique d’une telle histoire nous contraint à formaliser ces comparaisons, d’abord en isolant les entités à comparer, ensuite, en objectivant les caractères selon lesquels se fera cette comparaison. Si une telle démarche est réalisable, alors il devient possible de représenter les relations entre concepts au travers de graphes qui pourront faire émerger de nouvelles lignes de cohérences dans ces relations. Comme nous nous inscrivons dans le temps d’une histoire, une question particulièrement importante est celle de savoir si le partage de caractéristiques similaires – une proximité relationnelle – peut s’interpréter comme le signe d’une ascendance commune des concepts. En d’autres mots, est-il d’abord légitime et ensuite possible de concevoir une phylogénie des concepts savants ?
Introduction. Apparenter la pensée ? Saisir l’évolution et la phylogénie des concepts savants
(Mahé Ben Hamed, Pascal Charbonnat et Guillaume Lecointre)
Le plan de l’ouvrage
Chapitre 1. Vers une phylogénie des concepts savants : illustration par la « génération spontanée »
(Pascal Charbonnat)
1 -
Distinguer la forme lexicale du concept
2 -
Concepts savants et fonctions conceptuelles
3 -
Concurrence et extinction de concepts
4 -
En finir avec la question du sens
Résumé. Définitions, hypothèses, préceptes méthodologiques, conclusions
Chapitre 2. Qu’est-ce qu’un arbre des idées ? Explicitation des notions d’arbre et de phylogénie et histoire des représentations de l’arbre
(Marie Fisler, Cédric Crémière et Guillaume Lecointre)
1 -
Comparer pour parler
2 -
Explication formelle de la méthode de parcimonie
3 -
Sens de la méthode
4 -
Coder des idées : quelques exemples de caractères
5 -
Un arbre des arbres : réalisation
6 -
Exploitation de l’arbre
7 -
L’approche est-elle légitime ?
8 -
GCNC (« arbres ») et GCC (« réseaux »)
Chapitre 3. Comment reconstruire la préhistoire des mythes ? Applications d’outils phylogénétiques à une tradition orale
(Julien d’Huy et Jean-Loïc Le Quellec)
1 -
Horizon de recherches
2 -
Histoire de la démarche
3 -
Comment coder les mythes ?
4 -
Une organisation cohérente des mythes
5 -
Les premiers mythes de l’humanité
6 -
La méthode bayésienne
7 -
Comment expliquer la continuité des mythes ?
Chapitre 4. Regards (phylo-)linguistiques sur l’évolution des concepts scientifiques
(Mahé Ben Hamed)
1 -
(O)ratio – le langage, médium décalé des concepts
2 -
Écologie évolutive comparée des mots et des concepts
3 -
Matérialités linguistiques et matérialisation du sens
4 -
La question de la délimitation : espaces conceptuels et mondes lexicaux
5 -
Quid de la caractérisation ?
Chapitre 5. Fouille de données textuelles et recherche documentaire automatiques pour l’histoire des théories linguistiques
(Nadège Lechevrel)
1 -
Étudier le texte qualitativement et quantitativement
2 -
Appréhender les concepts
3 -
Des éléments hors corpus à la fouille de textes
4 -
Conclusion
Chapitre 6. Échafauder une phylogénie des concepts scientifiques grâce aux outils d’étude de l’information biologique
(Livio Riboli-Sasco)
1 -
Rapprochements méthodologiques entre études des informations biologiques et culturelles
2 -
Le concept d’information dans l’étude du vivant
3 -
Étude des transitions évolutives comme des transitions dans les modalités de gestion de l’information biologique
4 -
Observer des transitions évolutives dans la pratique des sciences ?
5 -
Nouvelles productions scientifiques, comment les prendre en compte ?
6 -
La transmission des concepts et pratiques scientifiques : une hérédité étendue ?
7 -
Perspective : enseigner une démarche réflexive et stimuler un élargissement des pratiques de recherches
Mahé Ben Hamed est chercheur CNRS au Laboratoire Bases, Corpus, Langage à Nice. Formée à la biologie évolutive, elle a d’abord travaillé sur l’adaptation de méthodes et de modèles développés dans cette discipline à la linguistique historique et sur l’utilisation de données génétiques pour tester des hypothèses linguistiques. Plus récemment, elle s’intéresse à la transposition de méthodes issues de l’écologie et des sciences de la complexité à l’analyse du discours à partir de corpus textuels.
Pascal Charbonnat est docteur en épistémologie rattaché à l’IREPH (Université Paris Ouest Nanterre La Défense), membre du conseil d’administration des Éditions Matériologiques, enseignant dans le secondaire et auteur de plusieurs ouvrages et articles : Histoire des philosophies matérialistes (Kimé) ; Quand les sciences dialoguent avec la métaphysique (Vuibert) ; Naissance de la biologie et matérialisme des Lumières (Kimé) ; Le Déterminisme entre sciences et philosophie (sous sa codirection, avec François Pépin, Éditions Matériologiques).
Guillaume Lecointre est enseignant-chercheur, systématicien, professeur de classe exceptionnelle au Muséum national d’histoire naturelle, où il dirige le département de recherche « Systématique & évolution ». Il est chef d’équipe dans l’UMR 7205 « Institut de systématique, évolution et biodiversité » (MNHN-CNRS-UPMC-EPHE). Il a publié ou copublié plus de cent articles indexés et une dizaine de livres, dont Guide critique de l’évolution (Belin, 2009) ; avec Thomas Heams, Philippe Huneman, Marc Silberstein (dir.), Les Mondes darwiniens. L’évolution de l’évolution [1re éd. 2009] (Éditions Matériologiques, 2011) ; Hervé Le Guyader, La Classification phylogénétique du vivant, 3e édition du tome I revue et augmentée, (Belin, 2006) ; tome II (Belin, 2013).
Cet ouvrage explore deux possibilités. La première est celle d’une comparaison formelle des idées en général et des concepts savants en particulier. Cela implique de pouvoir coder les motifs par lesquels les concepts se ressemblent ou se différencient d’un auteur à l’autre, d’une époque à l’autre, d’un contexte disciplinaire à l’autre. Un tel codage permettrait de mobiliser toute une gamme d’outils capables d’illustrer les liens que ces concepts entretiennent entre eux, et de structurer leur espace conceptuel en catégories formelles. En effet, quel historien ou philosophe des sciences n’a pas eu recours, à un moment ou à un autre, consciemment ou non, rigoureusement ou non, à une comparaison et à une catégorisation des idées qu’il étudie ? Ne dit-on pas, par exemple, à propos des naturalistes, qu’il existe des transformistes, et parmi eux des lamarckiens et des darwiniens ? Et parmi ces derniers des synthétistes et des cladistes ? Et encore parmi ces derniers, des « structuraux » ? Bref, pour parler de l’histoire des idées, nous catégorisons forcément, mais pas nécessairement avec des outils capables de mesurer la cohérence de nos catégories et d’expliciter les modes d’interprétation de leur structuration. Or de tels outils existent et ont été mobilisés par plusieurs disciplines pour étudier ces mêmes questions sur d’autres objets naturels ou culturels. La question se pose alors de savoir si ces outils peuvent également être mobilisés pour étudier la vie des idées.
La seconde possibilité, qui consiste à aller « un cran plus loin », est donc celle d’une interprétation de l’histoire des idées en général, et celle des concepts savants en particulier, dans un cadre phylogénique, dans le sillage de méthodes issues des sciences du vivant. Cela revient alors à interpréter la hiérarchie de la distribution des idées comme le fruit d’un déploiement historique : analogiquement au « descent with modification » de Charles Darwin, nous trouverions dans les degrés de généralité des idées les traces d’une histoire généalogique passée. Pour autant, il ne faudrait pas supposer qu’une importation complète d’un champ disciplinaire – celui de la systématique phylogénétique – à l’autre – celui de l’histoire des sciences – serait immédiate. En effet, chercher à apparenter les concepts scientifiques ou philosophiques, autrement dit des concepts utilisés pour rendre le monde intelligible, ne peut se faire sur un mode mimétique aveugle à la spécificité de ces objets et de leurs usages. Toutefois, une approche phylogénique formalisée s’impose face à la difficulté des historiographies traditionnelles à traiter les concepts savants comme des objets susceptibles d’une connaissance objective.
L’historien des idées, qu’elles soient scientifiques ou philosophiques, adopte souvent une posture strictement herméneutique, à la part subjective incertaine, et s’en tient souvent à (re)formuler avec ses mots propres des énoncés nouveaux à partir d’énoncés anciens. Ainsi, au lieu de participer au déploiement d’une science des idées, répondant aux exigences de systématicité et de réplicabilité procédurales, l’historien se trouve à recouvrir sans cesse d’anciens énoncés par les siens, en souscrivant souvent plus aux exigences propres du récit qu’à celles de la science. Au contraire, une science des idées savantes doit avoir pour but de ne pas dépendre de la subjectivité d’un auteur et de produire une connaissance des énoncés anciens susceptible d’une appropriation collective. Cette connaissance passe d’abord par une comparaison des concepts au moyen de critères explicités, afin de mettre tout autre chercheur et lecteur au clair avec le degré de similitude à partir duquel deux concepts seront considérés comme catégorisables dans le même ensemble, voire même pouvoir recevoir une même appellation. Naturellement, une telle science livrera elle aussi des énoncés nouveaux à propos d’énoncés anciens. Mais à la différence de l’herméneute historien, cette production, en se conformant aux exigences d’une démarche scientifique, obéira à des règles de comparaison et de mise en cohérence des similitudes explicites, reproductibles et testables.
L’enjeu d’une science des idées, comme toute autre science d’ailleurs, n’est pas d’asseoir une domination intellectuelle ou d’importer grossièrement des méthodes nouvelles sous couvert d’interdisciplinarité. Le véritable enjeu est collectif et s’inscrit dans l’évolution même des sciences humaines et sociales : repousser sans cesse le moment de l’intervention subjective de l’analyste et obtenir ainsi une base plus large – parce qu’objectivée – pour le débat scientifique. L’objectivité d’un énoncé permet en effet son appropriation collective au moyen de la testabilité, de la reproductibilité et de la variabilité.
Cette exigence de scientificité étant posée, la véritable difficulté pour constituer une science évolutionniste des concepts savants ne tient pas tant à la question de savoir si ces objets sont bien susceptibles d’une histoire, mais plutôt à celle de déterminer les caractères spécifiques pouvant être retenus pour les comparer et les apparenter. Autrement dit, quels sont les caractères observables sur lesquels fonder une phylogénie des concepts savants ? Faut-il les définir par convention, et en quoi la linguistique et les sciences cognitives peuvent-elles nous aider à les circonscrire ? Que peuvent nous apporter les autres sciences de l’évolution pour retracer leurs trajectoires temporelles et disciplinaires ?
La question de la définition de ces caractères est pivotale et met en jeu la possibilité même d’une phylogénie des concepts, constituant le verrou permettant – ou non – de la constituer en discipline autonome. Cet ouvrage prend le parti de poser la question d’un point de vue théorique, mais aussi en s’appuyant sur l’étude de cas concrets afin d’explorer la légitimité et la possibilité de la démarche que nous défendons ici. Nous présupposons en effet que la validité et la fécondité d’un tel traitement seront plus aisément mises en évidence au contact d’objets d’étude concrets et de champs disciplinaires travaillant déjà à l’analyse formelle des concepts et à l’établissement d’apparentements entre des entités évolutives. Il s’agit d’abord d’éprouver ce qui peut être mobilisé comme concepts ou méthodes d’analyse conceptuelle ou phylogénétique pour ensuite pouvoir formuler des généralisations tout en tentant d’apporter une réponse à la question de la spécificité des concepts savants.
Dans le premier chapitre intitulé « Vers une phylogénie des concepts savants : illustration par la génération spontanée », Pascal Charbonnat cherche à clarifier les caractères d’un concept savant par rapport à ceux de leur formulation lexicale, afin d’envisager les conditions de leur interdépendance évolutive. En s’appuyant sur le cas particulier de la « génération spontanée » chez les naturalistes, et ce jusqu’au XIXe siècle, il apparaît que cette solidarité entre la forme lexicale et le concept savant ne doit pas conduire à les confondre mais invite au contraire à penser le mode d’évolution propre à l’une et à l’autre.
Par un retour réflexif sur le concept d’arbre chez les naturalistes et les biologistes, Marie Fisler, Cédric Crémière et Guillaume Lecointre proposent dans le chapitre 2, « Qu’est-ce qu’un arbre des idées ? Explicitation des notions d’arbre et de phylogénie et histoire des représentations de l’arbre », d’étudier le concept central qui a servi à penser l’apparentement pour les êtres vivants : « l’arbre ». Le concept d’arbre est-il susceptible lui-même d’être l’objet d’une phylogénie pour des chercheurs en évolution des idées ? La thèse des auteurs est qu’il est possible de construire un « arbre des arbres » qui permet de préciser les catégories par lesquelles les systématiciens se qualifient eux-mêmes, et même de découvrir de nouvelles catégories. Mais avant cela, les auteurs explorent la diversité de ce que nous appelons des « arbres » – le mot étant utilisé pour toute une gamme de représentations graphiques hétéroclites – et précisent même lesquels de ces arbres méritent l’appellation de « phylogénétique ». Enfin, partant de l’exemple de l’histoire de la métaphore de l’arbre en sciences naturelles, les auteurs montrent que la comparaison formelle des concepts savants et leur mise en cohérence par une hiérarchie d’emboîtements présentent deux niveaux de légitimité. Le premier est celui de la maximisation dans la cohérence du partage des concepts, simple démarche rationnelle de mise en ordre dans ces partages. Le second, si on le souhaite, nous invite à interpréter cet ordre comme le fruit d’ascendances conceptuelles, réalisant ainsi une véritable phylogénie des concepts savants.
Le chapitre 3, « Comment reconstruire la préhistoire des mythes ? Applications d’outils phylogénétiques à une tradition orale », rédigé par Julien d’Huy et Jean-Loïc Le Quellec, étudie les premières formes de concepts ayant vocation d’intelligibilité. Les auteurs désignent ces concepts savants premiers par le mot « mythe ». Ils montrent qu’une approche phylogénique est possible à propos de ces objets en dépit de leur transmission orale et de l’impossibilité de les fixer, au moment de leur formulation, sur un support durable comme le papier. Les auteurs indiquent que le codage des mythes représente la condition primordiale à toute approche objective des mythes.
Une fois le concept scientifique fixé sur des supports, il se manifeste comme une entité linguistique courante, par l’usage de lexiques et de textes. Pourtant, le concept scientifique a un statut particulier chez ceux qui l’utilisent et dans les corpus où il apparaît. Que peut apporter la phylolinguistique à l’étude des transformations des concepts scientifiques dans le temps ? Quel est le lien entre le concept et le mot, et de là, qu’est-ce qui sépare l’étude évolutive des langues et celle des concepts scientifiques ? C’est à la clarification de ces questions essentielles que se consacre Mahé Ben Hamed dans le chapitre 4, intitulé « Regards (phylo-)linguistiques sur l’évolution des concepts scientifiques ».
Si les concepts énoncés par les savants doivent prendre place dans un discours qui tend à une interintelligibilité objective, la question de leur traitement quantitatif ne peut manquer de se poser. Quelles méthodes issues des analyses lexicométriques pourraient-elles se révéler pertinentes pour éclairer les relations entre les textes et les concepts. Dans le chapitre 5 intitulé « Fouille de données textuelles et recherche documentaire automatiques pour l’histoire des théories linguistiques », Nadège Lechevrel souligne que cette approche quantitative ne peut pas être menée sans son complément qualitatif « œuvrant sur l’unité de discours ».
La spécificité du concept scientifique, si elle n’est pas entièrement réductible à une approche linguistique, nécessite d’explorer sa capacité à transmettre des informations. Peut-on comparer le processus de diffusion d’information, inhérent à tout concept savant et aux pratiques de recherche, aux processus biologiques ? Livio Riboli-Sasco montre dans le dernier chapitre, intitulé « Échafauder une phylogénie des concepts scientifiques grâce aux outils d’étude de l’information biologique », comment une analyse des transitions évolutives de la recherche peut être envisagée dans un contexte d’hérédité étendue. L’enjeu est de savoir jusqu’où l’analogie avec les sciences biologiques peut être poussée avec une hypothétique science des concepts savants.
Dans son ensemble, cet ouvrage montre que les implications épistémologiques attachées à une possible phylogénie des concepts sont de trois ordres. D’abord, il s’agit de transgresser les habitudes héritées de l’histoire des idées conçue comme une succession de thèses historiographiques, qui sont toujours étrangères les unes aux autres en raison de grilles de lecture non nécessairement explicites, et de fait, difficilement juxtaposables, et d’ouvrir ainsi la voie à une objectivation des contenus de recherche. Ensuite, une phylogénie des concepts savants contribue, à sa manière et en partie, à la formation d’une science évolutionniste des phénomènes culturels, en circonscrivant un mode d’analyse pour une catégorie spéciale de tels phénomènes. Enfin, de la façon la plus générale, une phylogénie des concepts savants permet d’enrichir l’évolutionnisme contemporain en montrant qu’il n’y a pas de frontières ontologiques préexistantes qui empêcheraient son extension à quelque domaine du réel, et ainsi contribuer au projet d’une théorie étendue de l’évolution.
Pascal Charbonnat est docteur en épistémologie rattaché à l’IREPH (Université Paris Ouest Nanterre La Défense), membre du conseil d’administration des Éditions Matériologiques, enseignant dans le secondaire et auteur de plusieurs ouvrages et articles : Histoire des philosophies matérialistes (Kimé) ; Quand les sciences dialoguent avec la métaphysique (Vuibert) ; Naissance de la biologie et matérialisme des Lumières (Kimé) ; Le Déterminisme entre sciences et philosophie (sous sa codirection, avec François Pépin, Éditions Matériologiques).
Ce texte a pour but de montrer l’intérêt scientifique d’une approche phylogénique des concepts savants, en illustrant cette démarche par le cas des concepts de « génération spontanée » et de « générations spontanées ». La distinction entre les formes lexicales, les concepts en général et les concepts savants fait apparaître la spécificité d’une phylogénie conceptuelle, qui dépend au moins d’une fonction conceptuelle et d’un ensemble commun de formes cooccurrentes. L’extinction conceptuelle doit ainsi être différenciée de l’extinction lexicale, ce qui permet de formuler des énoncés surnuméraires clairs sur l’évolution des concepts de « génération spontanée » et de « générations spontanées », et d’échapper au biais des historiographies consistant à produire des énoncés surnuméraires confus. La scientificité d’une phylogénie conceptuelle dépend donc, non pas de la possibilité de réaliser des arbres, mais des définitions des moyens d’objectiver des énoncés au moyen d’énoncés.
This chapter shows the scientific advantages of a phylogenic approach about learned concepts, by the examples of « génération spontanée » and « générations spontanées ». The distinction between the lexical forms, the usual concepts and the learned concepts exposes the specificity of a conceptual phylogeny, that depends at least one conceptual function and a common whole of co-occurrents forms. The conceptual extinction is not the same thing that the lexical extinction, and it allows to express clear supernumerary language utterance about conceptuel evolution of « génération spontanée » and « générations spontanées », and to avoid unclear supernumerary language utterance. The scientificity of a conceptual phylogeny depends definitions about means to objectivize language utterance by the mean of language utterance.
Supposez qu’il y ait un langage naturel, universel, invariable, qui soit commun à tous les individus de la race humaine, et que les livres soient des productions naturelles qui se perpétuent de la même façon que les animaux et les végétaux, par descendance et reproduction [by descent and propagation]. Plusieurs expressions de nos passions tiennent d’un langage universel ; toutes les bêtes brutes ont un langage naturel qui, quoique limité, est très intelligible à leur propre espèce. Et comme il y a infiniment moins de parties et d’organisation dans la plus belle composition d’éloquence que dans le corps organisé le plus grossier, la reproduction [propagation] d’une Iliade et d’une Enéide est une supposition plus facile que celle d’une plante ou d’un animal [1] .
Pour illustrer la fécondité heuristique de l’approche phylogénique appliquée aux concepts scientifiques et philosophiques, les usages des expressions « génération spontanée » et « générations spontanées » en français constituent un matériau particulièrement intéressant. Non seulement ils mettent en évidence les défauts de scientificité des historiographies actuelles et passées, mais cette variété d’usages offre une perspective adéquate pour observer la naissance, le développement et l’extinction de concepts. Le présent travail a pour but de présenter les forces et les faiblesses d’une démarche phylogénique traitant, non pas des objets culturels en général, mais d’un objet spécifique attaché aux énoncés de connaissance que je nomme le concept. Cet examen conduit aussi bien à indiquer un certain nombre de thèses méthodologiques qu’à élucider en partie le cas des concepts liés aux expressions « génération spontanée » et « générations spontanées ».
La première difficulté majeure est de savoir ce qu’est un concept. Je ne cherche pas à résoudre ici cette question dans toute son extension mais je présuppose qu’un concept est un objet différent de la forme lexicale qui l’exprime et qu’il n’est pas pour autant un obscur signifiant impalpable, ou une signification immatérielle et subjective impossible à étudier scientifiquement. Le concept correspond davantage à une fonction ou à un ensemble de rapports entre des formes lexicales données et des événements mentaux et sociaux. Je propose donc une définition provisoire du concept qui n’a que pour but d’éviter les ambiguïtés et non de statuer définitivement sur ses manifestations :
Un concept est l’ensemble des rapports entre une forme lexicale stable qui se répète durant un intervalle de temps fini par un ou plusieurs locuteurs, des formes lexicales cooccurrentes qui accompagnent de manière variable cette forme stable, et des événements non lexicaux (sociaux, cérébraux, biologiques, etc.).
Cette définition fait du concept un ensemble nécessairement temporel puisqu’il correspond à une succession d’usages d’une forme lexicale stable associée avec plus ou moins de régularité à d’autres formes lexicales. Si la forme stable reste identique dans cet ensemble, la variation se manifeste dans les rapports que chaque énoncé manifeste entre celle-ci et d’autres formes lexicales, ainsi qu’avec des événements non lexicaux. Il est donc indispensable de pouvoir exprimer formellement ces relations entre au moins les différentes formes lexicales impliquées (et en négligeant les événements non lexicaux plus difficilement accessibles), afin de ne pas confondre ce qui se maintient durant un intervalle de temps donné et ce qui change. Il s’agit d’un des enjeux principaux du présent travail car ce n’est qu’en déterminant avec précision le même et le différent qu’une intelligibilité évolutive est possible.
La seconde difficulté est de savoir si le concept, ainsi défini, est susceptible d’être compris dans le cadre d’une descendance avec modifications. Il ne saurait être question ici d’établir les processus de génération des concepts, c’est-à-dire connaître le ou les mécanismes cognitifs par lesquels un concept naît, se diffuse et meurt chez un énonciateur quelconque. La « génétique » du concept n’est pas indispensable à sa phylogénie. Des caractères observables suffisent pour formuler des hypothèses de liens de parenté. Mais il est toutefois nécessaire de supposer que les concepts ne tombent pas du ciel mais sont liés entre eux dans le temps dans le cadre d’une « descent with modification » [2] . Cela signifie que (i) l’énonciation de tout concept à un moment donné est liée soit à quelque concept antérieur ou concomitant, soit à quelque événement non lexical, soit aux deux (son ascendance) ; (ii) les caractères d’un concept diffèrent d’une énonciation à l’autre (sa variation). Autrement dit, l’approche phylogénique présuppose qu’un concept ne surgit pas spontanément, ex nihilo, par la force d’une faculté qu’aurait son auteur. Naturellement, la reproduction et la variation des concepts sont certainement très dissemblables de celles qui existent chez les êtres vivants, ou même dans d’autres phénomènes culturels (la musique, la mode, la technique, etc.).
Ainsi, je m’attacherai à examiner les conditions de possibilité d’une approche phylogénique des concepts liés aux formes « génération spontanée » et « générations spontanées », en proposant des hypothèses sur leur formation, leurs variations et leur extinction. Je traiterai ici de leur évolution sous l’angle du « pattern », considérant que la question du « process » ne peut être abordée que postérieurement, en adéquation à une phylogénie vraisemblable. Cette approche peut être qualifiée d’évolutionniste, dans le sillage de Richard Dawkins [3] et de Dan Sperber [4] , puisqu’elle postule une descendance avec modification. Elle a ainsi pour objet la filiation des manifestations successives de concepts, provisoirement détachée des mécanismes de reproduction et de modifications induits par les contraintes sociales et scientifiques.
L’intérêt de l’approche phylogénique, pour l’historien des sciences, consiste d’abord à ne plus se demander « pourquoi » mais « avec quoi », c’est-à-dire à abandonner la quête de quelque cause surdéterminante au profit de relations d’apparentement, ou de dépendances réciproques. S’agissant de la « génération spontanée », il convient donc d’abord de se demander : à partir de quelle période et jusqu’à quel terme peut-on observer l’existence de concepts liés à cette expression ? Ce problème a pour enjeu, autant historique que méthodologique, la caractérisation du champ d’extension dans le temps et l’espace d’un concept savant. Si l’on rejette l’idée de filiation entre les diverses manifestations d’un concept savant, alors celles-ci devraient apparaître spontanément ou en vertu de causes indépendantes de leur contenu. Dans ce cas, le champ d’extension des concepts est illimité, puisqu’ils peuvent survenir à tout moment et n’importe où, selon des conditions distinctes de leurs caractères. À l’inverse, si l’on suppose une filiation entre les concepts, alors un concept à un instant donné est dépendant de concepts antérieurs et conditionne lui-même l’existence de concepts ultérieurs. Le champ d’extension est ici nécessairement limité, car la formation et l’extinction des concepts sont fonction de leurs ascendances.
L’approche traditionnelle de la « génération spontanée » repose sur l’idée implicite d’un champ d’extension illimité. La plupart des historiens des sciences, notamment Jean Rostand [5] , John Farley [6] , Hendrik C. Wit [7] , Marie-Christine Maurel [8] , Stéphane Tirard [9] ou Hiro Hirai [10] ont toujours utilisé la forme lexicale « génération spontanée » comme une notion traversant les époques, apparaissant chez des savants parfois très éloignés dans le temps et l’espace, et dont les fluctuations d’usages sont négligées au profit d’une catégorisation unique. Par-delà la préférence accordée aux contraintes externes ou internes, et les auteurs particuliers étudiés par chacun d’eux, il apparaît un usage commun de la forme « génération spontanée » chez ces historiens. Ils recourent à une même catégorie historiographique pour analyser des énoncés scientifiques anciens, compris entre l’Antiquité et la fin du XIXe siècle.
Il faut s’interroger sur l’origine de cet usage large et illimité de la forme « génération spontanée » par les historiens. Plutôt que d’y voir une catégorie approximative et passe-partout, on peut constater qu’il s’agit d’un concept de la « génération spontanée » qui, en dépit de son échec académique et scientifique du milieu du XIXe siècle, a finalement survécu en se reproduisant dans les énoncés contemporains des historiens. Cet usage historiographique n’est pas sorti de nulle part, mais provient sans doute lui-même de l’usage fait par les savants opposés à la « génération spontanée », entre le milieu du XVIIIe et le XIXe siècle, de Henry Baker [11] à Louis Pasteur [12] . Ce dernier, notamment, a forgé un concept historiographique englobant des auteurs variés appartenant à des époques éloignées, pour les besoins de la défense de sa conception de la reproduction fondée sur le germe et illustrée par l’adage « La vie vient de la vie ». Toutes les théories en opposition avec ce principe ont alors été considérées par Pasteur comme soutenant l’idée de génération spontanée.
En première approximation, la démarche phylogénique nous conduit d’emblée à voir que l’usage historiographique de la « génération spontanée » est d’abord apparu chez ses adversaires, et qu’il s’est reproduit sous une forme similaire chez les historiens des sciences. Ce transfert ne poserait pas de problème s’il ne reposait pas sur un biais évident, consistant à attribuer un champ d’extension si large à un concept supposé unique qu’il n’est plus possible d’en faire l’histoire que du point de vue des vainqueurs. En ignorant la question des limites spatiales et temporelles d’une forme lexicale, l’usage historiographique a défini le concept de génération spontanée comme une erreur pérenne dans plusieurs époques et pays, d’Aristote à Félix-Archimède Pouchet en passant par les diverses superstitions populaires. Cette extension est en principe illimitée dans l’intervalle précédant la réfutation de Pasteur et il serait possible d’interpréter à loisir tel ou tel auteur antérieur comme défenseur de la génération spontanée, qu’il ait ou non utilisé la forme lexicale « génération spontanée ».
Paradoxalement, cet usage historiographique présuppose une certaine spontanéité dans la vie et l’histoire des concepts. Tant que les expériences de Pasteur n’avaient pas établi la nécessité d’un germe préexistant, l’idée de génération spontanée pouvait fleurir ici ou là chez les savants sans qu’on ait d’autres éléments de détermination que l’erreur ou le préjugé. Une critique phylogénique de ce point de vue consiste à toujours éviter les interprétations rétrospectives et être attentif au plus grand nombre d’énoncés possibles, afin de proposer ou non des hypothèses d’apparentement. Je procéderai en trois temps pour montrer la fécondité de l’approche phylogénique en matière conceptuelle :
1.La distinction entre la forme lexicale et le concept permet de déterminer où commence une phylogénie conceptuelle et d’établir que tout concept relatif à la « génération spontanée » et aux « générations spontanées » ne peut commencer qu’à partir du XVIIIe siècle.
La distinction entre le concept savant et la fonction conceptuelle permet de déterminer l’objet spécifique de toute phylogénie conceptuelle et d’établir qu’il y a eu au moins six variétés conceptuelles jusqu’à la controverse Pouchet-Pasteur.
La distinction entre l’extinction conceptuelle et l’extinction lexicale permet de déterminer où s’arrête un apparentement conceptuel et d’établir qu’un mouvement général de substitution à la « génération spontanée » durant la seconde moitié du XIXe siècle permet de comprendre son extinction relative.
Généralement, le concept de génération spontanée est conçu par les historiens comme une essence séparée, qui se serait reproduite depuis Aristote jusqu’au XIXe siècle chez les naturalistes pour finalement être réfutée par Pasteur. Cela donne l’impression qu’un concept serait une sorte d’entité indépendante des supports de son expression. De ce fait, l’évolution des concepts se condamne à l’absence de toute objectivité et donc à l’impossibilité d’être évaluée puisque son objet serait une chose insaisissable, flottant au-dessus des textes et des auteurs.
Mais si l’on cherche à penser et à connaître l’évolution des concepts dans un cadre scientifique, c’est-à-dire susceptible d’un véritable échange avec, d’autre part, la possibilité d’une vérification, et non à en rester à une herméneutique purement subjective et rhétorique, il convient de trouver un support objectif. Avant même de savoir si l’on a affaire à un concept, les premiers éléments auxquels l’historien est immédiatement confronté sont des formes lexicales. Dans un cadre strictement linguistique, il est même possible d’étudier de telles formes et de leur trouver des apparentements à partir des caractères objectifs du lexique. Ce travail préliminaire s’impose donc comme une condition de possibilité à l’existence même du concept. Si ce dernier existe en tant qu’objet de science, alors il est lié d’une façon ou d’une autre à ce qui se présente sous nos yeux avec évidence lorsque nous lisons des textes anciens. Comprendre comment le concept est dépendant de la forme lexicale est un préalable indispensable à une éventuelle science de l’évolution des concepts.
Je propose de définir ainsi une forme lexicale :
Une forme lexicale est un symbole dont l’usage est fonction de rapports constants avec tous les autres symboles qui l’environnent dans un énoncé donné.
Une différence entre le concept et le symbole existe indiscutablement mais elle n’est pas d’ordre ontologique. Concept et symbole sont la même chose prise sous différents points de vue : le symbole est un signe considéré dans la particularité de son expression à travers un système de langage ; le concept est la répétition d’un signe fonction aussi bien d’un système de langage que d’éléments non lexicaux. Autrement dit, le concept et le symbole sont chacun une fonction de symboles, avec pour le premier une différence capitale : sa fonction de symboles couvre un intervalle de temps [13] . Le cas de la « génération spontanée » est l’occasion d’examiner cette différence et de proposer quelques règles méthodologiques.
Dans une perspective phylogénique, il convient tout d’abord de choisir la forme lexicale de départ à étudier et de situer le lieu de sa première occurrence. Ainsi, aucune ambiguïté concernant l’objet d’étude premier ne peut exister puisqu’il est situé précisément dans le temps et l’espace. Pour le cas qui nous occupe ici, la première occurrence de « génération spontanée » chez Buffon se situe dans son Histoire naturelle, générale et particulière servant de suite à l’Histoire naturelle de l’Homme, au 4e tome des suppléments. L’énoncé exact est : « Addition à l’article des Variétés dans la Génération, Vol. II, p. 320 ; et aux articles où il est question de la Génération Spontanée, p. 420 [14] . »
Cette première apparition semble anodine puisqu’elle se signale dans une addition et donne à penser que Buffon en parlait déjà dans le volume II. Or, dans l’article des « Variétés dans la Génération des animaux » du second volume de 1749, Buffon n’emploie pas ce terme mais traite de la génération par corruption des anciens et rapporte diverses expériences dans lesquels certains naturalistes pensent voir naître des êtres vivants à partir d’une matière organique ou inerte. Il s’est donc produit un changement qui a vu l’apparition de cette forme lexicale dans cet énoncé de 1777. Je fais l’hypothèse qu’il ne s’agit pas seulement de l’apparition d’une nouvelle étiquette pour désigner ce dont Buffon parlait déjà en 1749 mais que cette nouvelle forme lexicale implique des rapports différents entre les concepts utilisés par Buffon en 1777. De manière générale, l’utilisation de lexiques inédits ne doit jamais paraître anodine car elle implique toujours des variations dans les rapports entre des concepts déjà existants, du simple fait de l’introduction d’une nouveauté qui bouleverse les équilibres antérieurs.
Grâce au site www.buffon.cnrs.fr/ (http://www.buffon.cnrs.fr/), l’œuvre de Buffon peut être soumise à un moteur de recherche qui recense précisément les occurrences des différentes formes lexicales utilisées. Pour la forme lexicale « génération spontanée », dans toute l’œuvre de Buffon disponible sur ce site à ce jour (y compris dans sa correspondance), il apparaît 7 occurrences situées dans le supplément de 1777 (p. 335, 340, 341, 342, 353, 357 et V) et une occurrence dans l’Histoire naturelle des minéraux de 1783 (Ier tome, p. 7). Pour la forme lexicale « générations spontanées », il apparaît 2 occurrences dans le 4e supplément de 1777 (p. 339 et 343).
Dans son texte de 1777, Buffon définit ce qu’il entend par « génération spontanée » : un mode de génération distinct de la « génération ordinaire », sans parent, ni enfant, qui se produit par le seul assemblage des molécules vivantes. Elle est le mode de génération le plus fréquent et le plus répandu ; la génération spontanée est pour Buffon « la première et la plus universelle [15] ». L’être produit par génération spontanée se caractérise par une incapacité à reproduire des êtres semblables aux formes de son corps au moyen du « moule » :
[…] le plus grand nombre de ces êtres [naissant par génération spontanée], n’ont pas la puissance de produire leur semblable : quoiqu’ils aient un moule intérieur, puisqu’ils ont à l’extérieur et à l’intérieur une forme déterminée, qui prend de l’extension dans toutes ses dimensions, et que ce moule exerce sa puissance pour leur nutrition ; il manque néanmoins à leur organisation la puissance de renvoyer les molécules organiques dans un réservoir commun, pour y former de nouveaux êtres semblables à eux [16] .
Pour délimiter l’ensemble des occurrences de cette forme lexicale, la question est maintenant de savoir si cet usage de Buffon, qui intervient durant la dernière période de la production de son œuvre, est précédé par d’autres usages en français. L’objectif est d’examiner s’il est possible de trouver les formes lexicales « génération spontanée » et « générations spontanées » avant les usages de Buffon en 1777.
Dans un second temps, il faut rechercher les occurrences antérieures et identiques à la forme lexicale de départ jusqu’à ne plus pouvoir en trouver (au moins provisoirement), afin d’établir un tableau aussi complet que possible de l’ensemble des occurrences de cette forme. Malgré les limites que comporte une recherche non systématique [17] , j’ai trouvé la forme « génération spontanée » et son dérivé au pluriel dans deux textes antérieurs à celui de Buffon.
Le premier est Le Rêve de d’Alembert de Denis Diderot, consistant en trois dialogues [18] rédigés durant l’été 1769, parus dans la Correspondance littéraire sous forme manuscrite en 1782 et imprimés pour la première fois à titre posthume en 1830. Ces dialogues ont circulé sous forme manuscrite dans les cercles parisiens, ce qui autorise à penser que Buffon aurait pu les lire ou en recevoir le contenu indirectement par d’autres lecteurs. Mais rien ne permet de savoir si cela aurait été possible avant 1777. La seule occurrence de « générations spontanées » dans le texte de Diderot se situe dans la seconde partie du rêve :
Le prodige, c’est la vie, c’est la sensibilité ; et ce prodige n’en est plus un… lorsque j’ai vu la matière inerte passer à l’état sensible, rien ne doit plus m’étonner… Quelle comparaison d’un petit nombre d’éléments mis en fermentation dans le creux de ma main, et de ce réservoir immense d’éléments divers épars dans les entrailles de la Terre, à sa surface, au sein des mers, dans le vague des airs ! […] Laissez passer la race présente des animaux subsistants ; laissez agir le grand sédiment inerte quelques millions de siècles. Peut-être faut-il, pour renouveler les espèces, dix fois plus de temps qu’il n’est accordé à leur durée. Attendez, et ne vous hâtez pas de prononcer sur le travail de nature. Vous avez deux grands phénomènes, le passage de l’état d’inertie à l’état de sensibilité, et les générations spontanées ; qu’ils vous suffisent : tirez-en de justes conséquences, et dans un ordre de choses où il n’y a ni grand ni petit, ni durable, ni passager absolus, garantissez-vous du sophisme de l’éphémère… [19]
Grâce à la numérisation des œuvres de Diderot [20] , une recherche systématique est possible et permet d’établir qu’il s’agit de la seule occurrence de cette forme lexicale dans toute son œuvre.
Avant celui de Diderot, le second texte manifestant cette forme lexicale est une traduction d’un livre de Henry Baker intitulé Le Microscope à la portée de tout le monde, publié en 1754 par Jombert à Paris et traduit par le père Esprit Pezenas. Le texte original en anglais est intitulé The Microscope Made Easy, publié en 1742 chez Dodsley à Londres. Dans la traduction de 1754, l’occurrence est au singulier et a pour particularité de contenir en elle le terme « équivoque » qui est mis en équivalence de « spontanée » :
Quelque absurde que nous paraisse l’idée d’une génération équivoque ou spontanée, c’est-à-dire d’une production de plantes sans semence et de créatures vivantes sans père ni mère, mais par accident et par putréfaction ; ç’a été pourtant une opinion qui a presque généralement prévalu jusqu’au temps où les Microscopes l’ont renversée, en démontrant que toutes les plantes ont leurs semences et tous les animaux leurs œufs, par où se produisent continuellement et sans altération d’autres plantes et d’autres animaux, qui sont exactement de la même espèce [21] .
Avec cette traduction, il semble probable qu’il s’agisse de la première forme lexicale en français. La première raison en faveur de cette hypothèse est que l’occurrence chez Baker est elle-même une forme composée avec le terme « équivoque », indiquant sans doute une transition ou une variation vers les formes stabilisées ultérieures dans lesquelles il y a toujours une consécution de « génération » et de « spontanée » [22] . La seconde raison pour considérer la traduction de Baker comme le lieu de la première occurrence est justement le fait qu’elle provient d’un texte anglais. Ce transfert de l’anglais vers le français, dans un livre qui a eu une certaine popularité en Angleterre, semble l’occasion de diffuser un nouvel usage lexical. Dans l’édition de 1742, la forme lexicale anglaise est « Equivocal or Spontaneous Generation » et ne pose pas de problème d’interprétation dans la mesure où le traducteur a suivi une certaine littéralité. Ce qui importe dans le cadre phylogénique est que Baker propose une forme lexicale en 1742 qui associe « equivocal » et « spontaneous », et que son traducteur fasse de même en 1754 avec « équivoque » et « spontanée ». Par le mot « ou », les deux termes sont considérés comme identiques et caractérisant ensemble une même théorie de la génération. Cette association correspond ainsi à un usage inédit en français et certainement aussi en anglais.
Il est donc possible de récapituler dans un tableau les diverses occurrences en français de cette forme lexicale :
Ce tableau permet d’énoncer l’hypothèse suivante (H1) :
L’apparition de la forme lexicale « génération équivoque ou spontanée » dans la traduction de 1754 de l’ouvrage de Baker est la première manifestation lexicale en français de ce qui deviendra après la forme lexicale stable des concepts de « génération spontanée » et de « générations spontanées ». Un apparentement lexical entre ces formes est probable.
Certes, les limitations actuelles en matière de recherche automatisée des occurrences lexicales dans les textes doivent inciter à relativiser la valeur de ce tableau. Si tous les textes français du XVIIIe siècle étaient numérisés et susceptibles d’une recherche automatisée, nous pourrions établir un tableau des premières occurrences beaucoup plus exhaustif et par conséquent plus robuste. Dans un avenir plus ou moins proche, cette possibilité sera sans doute offerte aux chercheurs, ce qui accentuera la fécondité d’une approche phylogénique des concepts. Cela pourrait ouvrir des perspectives décisives quant à la précision des occurrences et à leur traitement quantitatif. Pour le cas présent, s’il est impossible d’affirmer que le tableau 1 rassemble toutes les occurrences de « génération spontanée », il présente en tout cas une succession d’occurrences bien réelle et à partir de laquelle il est permis de rechercher des ascendances et des descendances communes. Naturellement, ce tableau n’autorise pas à conclure à des liens d’engendrement directs, qui feraient dire par exemple que la forme présente chez Baker serait l’ancêtre immédiat de celles chez Diderot ou Buffon. Il montre seulement un partage de caractères communs permettant de dire que l’existence de la forme chez Baker est une condition indispensable à sa survenue chez Diderot. Quant à savoir s’il existe des formes intermédiaires et par quel processus la reproduction d’une forme à l‘autre s’opère, cela excède les possibilités actuelles de recherche, en particulier l’exploration systématique des textes de cette période.
Le tableau des premiers usages suggère également une autre hypothèse (H2) :
La forme lexicale « génération équivoque ou spontanée » de 1754, ou même celle de 1742, peut être vue comme une variété lexicale intermédiaire entre les naturalistes écrivant dans une autre langue avant cette date (en particulier en latin avec l’usage des termes « generatione », « aequivoca » et « spontanea ») et les auteurs qui commencent à utiliser, après cette date, la forme stabilisée en français associant « génération » et « spontanée » sans le terme « équivoque ».
Avant le milieu du XVIIIe siècle, les traités d’histoire naturelle sont principalement rédigés en latin. Cela signifie que les formes lexicales antérieures et apparentées à la première forme présente chez Baker sont nécessairement latines. Il nous faut donc relever les différents usages des formes équivalentes en latin des termes « génération », « équivoque » et « spontanée » constitutifs de la forme de 1754 [23] . Plus généralement, il convient dans un troisième temps de rechercher les formes lexicales antérieures et distinctes à la forme lexicale de départ, dans le cas présent dans des langues différentes.
Dans les traités du XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle, les formes lexicales latines en rapport avec ces trois termes sont variées. Quatre ensembles se dégagent par-delà la multiplicité des énoncés et des différentes manières d’assembler ces termes :
i.« generatione aequivoca » allant de pair avec « generatione univoca », par exemple dans les titres suivants : De Generation Aequivoca de Carl Ortlob (1650, Wittemberg), De Generatione Aequivoca diatribe physica… de Joannes Werger (1657, Wittemberg), Dissertatio de generatione animalio aequivoca de Carl Robert Giers (1706, Londres, Gothorum) ou Dissertatio physica de generatione viventium univoca atque aequivoca de Joannes Jacobus Leutel (1706, Strasbourg, Argentorati).
« spontaneo viventium ortu », notamment dans De spontaneo viventium ortu libri IV de Fortunio Liceti (1618, Vicetiae) ou dans Physica Hypomnenata… V. De Spontaneo viventium ortu de Daniel Sennert (1636, Francfort, Schleichii).
« generatione viventium spontanea » dans Appendix prior de generatione viventium spontanea de Antonius Paludanus (1632, Burgersdijck) ou dans un autre ordre De spontanea viventium generatione in genere de Johan Laurbergius (1648, Matthiae). D’une façon dérivée, on a « Spontanearum generationum » chez Filippo Buonanni dans Recreatio mentis et oculi in observatione animalium testaceorum (1684).
« sponte » cooccurrente à d’autres termes comme dans Disputatio physica de animalibus quae sponté generantur de Lucoppidanus et Frisius (Bochenhoffer, 1703) ou dans Dissertatio de vera Insectorum vulgo sponte nascentium genesi de Petrus Hahn (Aboae, 1703).
La tentation est grande de traduire ces termes en français puis de les interpréter pour reconnaître parmi eux ceux qui seraient les plus proches de notre forme lexicale de départ. Ainsi, on pourrait penser que l’ensemble (iii) serait l’ancêtre le plus probable car il réunit à la fois « generatione » et « spontanea ». Mais il ne faut pas oublier que les naturalistes, Baker le premier, trouvent ces termes en latin sans traduction dans leur énoncé d’origine et qu’un terme en apparence éloigné, comme « aequivoca », est tout autant lié dans ces textes à l’usage de « spontanea » ou « sponte » pour décrire le mode de génération particulier de certains êtres. Dans une perspective phylogénique, soucieuse de ne pas introduire une interprétation rétrospective, il nous est seulement permis de supposer que chacun de quatre ensembles pourrait participer, d’une façon ou d’une autre, à la formation de l’expression utilisée par Baker : « Equivocal or Spontaneous Generation ».
Autrement dit, la rigueur nous oblige à ne pas traduire ces différentes formes lexicales latines par « génération spontanée », et à ne pas dire comme la plupart des historiens actuels que ces naturalistes soutiennent la thèse de la génération spontanée. Ces différentes formes latines sont issues d’énoncés qui comportent d’autres formes lexicales avec lesquelles les premières sont liées et constituent un système langagier ou une grammaire (dans le sens que lui donne Ludwig Wittgenstein [24] ). Les concepts correspondent selon moi à ces rapports de dépendance entre des formes lexicales au sein d’énoncés précis. Si l’on attribue la forme « génération spontanée » à ces formes latines, on opère une liaison entre des termes issus d’énoncés distincts et on crée alors un nouveau concept. L’historien produit alors un concept contemporain, ayant une validité seulement rétrospective (pour lui et au moment où il l’énonce) au lieu de comprendre le concept ancien et ses formes lexicales inhérentes dans un énoncé donné.
La conséquence ultime de ces précautions est que pour savoir ce que disent ces ensembles de termes latins, il faudrait les lire dans leur énoncé d’origine, ou à défaut les exposer uniquement au moyen de termes avec lesquels ils sont en rapports dans cet énoncé. Pour ne pas trahir par la traduction, en créant des concepts contemporains, l’original serait l’horizon indépassable. Mais ce n’est pas une méthode satisfaisante sur le plan scientifique, car elle ne permet aucune économie de pensée et implique des relectures conséquentes pour quiconque voudrait connaître des concepts anciens.
Un moyen pour se dispenser de cette réappropriation laborieuse, tout en respectant les rapports originels entre des formes lexicales anciennes, est de les considérer uniquement dans leur liaison lexicale initiale en établissant un échantillon lexical. Il s’agit de prélever un certain nombre de formes lexicales, au sein d’un ou plusieurs énoncés, qui sont cooccurrentes [25] de la forme lexicale étudiée et de les mettre en rapport. Cela revient à exprimer la possibilité d’un rapport quelconque de dépendance entre la forme lexicale étudiée et ses formes cooccurrentes. La nature de ce rapport peut varier selon les méthodes utilisées pour le quantifier ; cela peut consister par exemple dans la fréquence de leur proximité au sein d’un groupe d’énoncés particuliers, ou bien dans des relations logiques précises entre les formes. Mais un échantillon de formes lexicales peut aussi s’écrire de la façon la plus simple en supposant l’existence seule d’un rapport de dépendance, sans en préciser la nature ni le quantifier.
Dans le cas présent, on pourrait avoir par exemple comme échantillon lexical [26] :
« generatione aequivoca »/énoncé x ⇒
{generatione ; univoca ; spontaneo ; viventium ; ortu ; spontanea ; sponte}
Si l’on avait tous ces termes dans un seul énoncé, il serait possible de les quantifier. Cela pourrait donner l’échantillon fictif suivant, avec les variables α, β, γ, δ correspondant à la quantité d’occurrences dans un énoncé fictif x, selon ou non un critère de proximité :
« generatione aequivoca »/énoncé x ⇒
{αgeneratione ; βunivoca ; γspontaneo ; δviventium ; …}}
Je suis conscient qu’un tel mode d’exposition est très éloigné du langage naturel et qu’il suppose connue la langue des formes lexicales étudiées. Mais cela représente un moyen commode d’éviter les interprétations rétrospectives de toute historiographie reposant sur le langage naturel, qui produit inévitablement de nouveaux concepts pour analyser les anciens. En outre, c’est aussi une manière de formaliser des concepts et de les rendre ainsi susceptibles d’un traitement phylogénique objectif.
Les quatre ensembles lexicaux latins, pour lesquels j’ai supposé qu’ils ont un rapport d’ascendance avec la forme « génération équivoque ou spontanée », peuvent donc prendre place dans deux échantillons :
« generatione »/traités d’histoire naturelle en latin du XVIIe siècle ⇒
{aequivoca ; univoca ; spontaneo ; viventium ; ortu ; spontanea ; sponte}
« spontanea »/traités d’histoire naturelle en latin du XVIIe siècle ⇒
{generatione ; aequivoca ; univoca ; spontaneo ; viventium ; ortu ; sponte}
Ces échantillons signifient que les formes lexicales latines « generatione » et « spontanea » ont dépendu des formes mentionnées ici pour se manifester dans les traités d’histoire naturelle du XVIIe siècle. Elles nous indiquent les différentes formes distinctes et antérieures à la forme « Equivocal or Spontaneous Generation ». Elles représentent l’état des formes lexicales avant que Baker n’opère sa traduction en anglais et en produise de ce fait une variation. Il est impossible de dire laquelle serait l’ancêtre unique et ce serait même peut-être une erreur que d’en supposer une, car en matière de langage la reproduction des formes s’inscrit sans doute dans un processus de transferts multiples, non seulement horizontaux et verticaux, mais de façon à la fois synchronique et diachronique.
Ma seconde hypothèse doit ainsi se comprendre au moyen de tels échantillons qui nous donnent les formes immédiatement antérieures à celles étudiées, sans pour autant prétendre fournir le chaînon manquant ou désigner le véritable ancêtre. Cela permet de récuser l’idée dominante de l’historiographie selon laquelle certains naturalistes du XVIIe siècle auraient soutenu la thèse de la génération spontanée. Au lieu de créer un concept rétrospectif, ces échantillons nous montrent l’existence d’une variété de formes lexicales pour désigner au XVIIe siècle un mode de génération, qui ne peut être intelligible sans les termes « aequivoca », « univoca », « sponte », etc. Par conséquent, ce serait un abus de langage que de dire que le concept de « génération spontanée » existait dans ces énoncés.
Une objection à cette démarche pourrait s’énoncer ainsi : qu’est-ce qui autorise à choisir des formes lexicales prises dans un corpus particulier (les traités d’histoire naturelle) pour établir ces échantillons et ignorer les occurrences de formes semblables dans d’autres corpus ? Par exemple, on pourrait mesurer les occurrences très nombreuses de la forme lexicale « generatione » dans des textes d’histoire civile. Il y a deux critères qui ont permis d’établir ces échantillons à partir du corpus d’histoire naturelle. D’une part, il y a un critère de morphologie qui permet de contourner la barrière de la traduction. Sont prises en compte les formes lexicales latines les plus ressemblantes à la forme de référence chez Baker, c’est-à-dire toutes celles constituant une faible variation lexicale par rapport aux formes « equivocal », « spontaneous » et « generation ». D’autre part, il y a un critère d’associativité qui nous donne la possibilité d’éliminer les énoncés qui ne présentent qu’une partie de la forme lexicale étudiée. Un énoncé avec uniquement des occurrences de « spontanea » peut ainsi être écarté légitimement, afin de privilégier les énoncés qui contiennent une concomitance de tous les éléments de la forme lexicale étudiée. Ces deux critères sont donc indispensables pour déterminer les formes antérieures et distinctes.
Il est également courant dans l’historiographie de rencontrer l’idée qu’Aristote aurait défendu le concept de génération spontanée et qu’il en serait le premier inventeur. Dans une perspective phylogénique, il convient de comparer les formes lexicales utilisées par Aristote et les formes que nous avons examinées jusqu’ici. Naturellement, il n’a pas employé de formes semblables à celles du XVIIIe siècle, mais, même avec les formes latines, les différences ne sont pas négligeables.
Comment savoir si des formes lexicales utilisées par Aristote pourraient être considérées comme antérieures et distinctes aux formes latines étudiées précédemment ? Le critère de morphologie est difficilement applicable car la différence morphologique entre le grec et le latin est importante du fait des alphabets distincts. Si l’on proposait une traduction des formes grecques en formes latines, on ne respecterait pas l’intégrité de l’énoncé grec et cela créerait des variations rétrospectives. Pourtant, intuitivement, il semble que les naturalistes du XVIIe siècle disent bien quelque chose sur la génération qui a un rapport avec ce dont parle Aristote dans ses traités sur les animaux. La difficulté consiste à savoir quelles sont les formes lexicales chez Aristote que l’historien peut légitimement utiliser pour déterminer un éventuel apparentement avec celles des savants du XVIIe siècle.
Il est probable que ces naturalistes aient lu des textes d’Aristote, certainement en latin et peut-être en grec. Mais il est aussi possible qu’ils n’aient eu accès qu’à des textes intermédiaires, sans lire directement Aristote, par exemple à ceux de Thomas d’Aquin ou même à des vulgates. Dans tous les cas, il apparaît que ces naturalistes ont certainement dû trouver des formes lexicales latines déjà constituées et qu’ils ne sont sans doute pas partis d’une lecture des énoncés originaux. Cet écart, corrélé à la différence de temps entre l’Antiquité et le XVIIe siècle, restreint nécessairement la précision et la portée d’hypothèses apparentement.
Malgré ces difficultés, il est clair que les formes latines des échantillons 1 et 2 sont issues d’une traduction de formes grecques utilisées par Aristote. En effet, le corpus aristotélicien occupe une position prééminente dans les savoirs jusqu’au XVIIe siècle, particulièrement en histoire naturelle, comme l’attestent les références à celui-ci dans les traités. Par conséquent, sans connaître le moment exact de cette traduction, certainement très éloigné du XVIIe siècle, il est raisonnable de penser que les formes latines des échantillons 1 et 2 sont apparentées à un acte de traduction, c’est-à-dire à une interprétation rétrospective de formes grecques utilisées par Aristote qui a été effectuée par des savants écrivant en latin. La détermination des auteurs de cette traduction et des énoncés dans lesquels elle a eu lieu ne sera pas traitée ici. Seule cette nouvelle hypothèse (H3) est légitime :
