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Comment un pré-adolescent peut-il traverser un deuil qui n'est pas supposé le toucher directement ? Que reste-t-il après le départ de ceux qui nous ont fait grandir ? De mercredi en mercredi, un jeune garçon s'initie à l'art, la peinture, la musique et la poésie auprès de sa voisine, ancienne institutrice. La maladie de cette dernière vient rebattre les cartes de cette amitié insolite. Un récit poétique, doux-amer et tendre sur la puissance de la transmission et la beauté de la résilience.
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Seitenzahl: 126
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Pour Amandine, Pour Audrey, Et pour toutes les étoiles vivantes.
La pleine nuit, en plein jour.
La mort de Mireille, je l’ai apprise en rentrant du collège. J’avais posé mon vélo dans le garage, une semaine de septembre glaciale, je déteste m’assoir sur une selle mouillée. Je suis monté, j’ai enlevé ma veste, ôté mon casque. J’allais me servir un verre de lait dans la pièce attenante à la cuisine quand tout s’est suspendu. Maman était en train de peindre, un monochrome bleu, bien sûr – elle ne peint que des monochromes bleus. Elle a glissé ses yeux clairs hors de la toile, les a plongés dans les miens, puis elle a interrompu le monologue de son pinceau. L’air autour de nous s’est comme fissuré, j’ai arrêté mon mouvement. Infiniment lentement, elle a secoué la tête.
De la main gauche, elle a enlevé ses écouteurs, une oreillette après l’autre, (je m’étonne parfois qu’elle y pense, tellement elle les porte en permanence), et les a déposés, toujours trop lentement, sur le tabouret derrière elle. Elle a ensuite manipulé son téléphone, probablement pour interrompre la musique. La pièce elle-même semblait à l’affût. Enfin, le pinceau a accompagné ses doigts jusqu’au chevalet puis elle a murmuré : Mon grand, j’ai une nouvelle terrible à t’annoncer.
J’ai refermé le frigo sans me servir. Tout doucement.
Mireille est morte.
Maman, je peux la décrire facilement : elle est pour moi une grande girafe, fragile, un origami en équilibre tendre oscillant entre le gris clair, le bleu pâle et un jaune timide. Avec des fils de douceur très longs qui la suivent ou la précèdent, un parfum de nostalgie et de thé tiède. Quand elle se déplace, j’ai parfois l’impression que tous les meubles s’arrondissent, préservant la quiétude de l’air autour d’elle, s’assurant que ses mouvements restent les plus discrets possibles. Même ses pinceaux, parfois, semblent la dévisager avec une sourde incrédulité. Maman : du thé, un pull de cachemire, un casque et un chevalet.
Je restai figé.
Elle m’a ouvert ses bras, nuages souples - je ne m’y suis pas blotti. Des mots ont traversé ses lèvres, ont flotté jusqu’à mes tympans, s’y sont écrasés, le message a glissé jusque dans mes os. J’ai répondu :
- Très bien.
Mais ce n’était pas très bien. Je n’étais pas très bien. Ce sont les seuls mots qui me sont venus, une appréciation scolaire, un commentaire de profs – très bien, elle est morte. Que fait-on, quand on a onze ans et qu’une poignée de secondes a suffi pour que des souvenirs intenses, sucrés, chaleureux, basculent pour l’éternité dans le Terrible Tiroir des étapes désespérément achevées ?
Que fait-on ?
Que fait-on ?
On ferme le Terrible Tiroir.
C’est bien plus tard, bien plus grand, que je l’ai ouvert. Immédiatement, j’ai eu de nouveau onze ans : je me suis revu, figé dans la cuisine. Cet instant ayant changé le cours de mon existence, c’est ce morceau de mon histoire que je raconte ici.
J’ai grandi, mais je n’ai plus jamais pu boire de lait.
Partie I
1. Chapitre
2. Chapitre
3. Chapitre
4. Chapitre
5. Chapitre
6. Chapitre
7. Chapitre
8. Chapitre
Partie II
9. Chapitre
10. Chapitre
11. Chapitre
12. Chapitre
13. Chapitre
14. Chapitre
15. Chapitre
16. Chapitre
17. Chapitre
18. Chapitre
19. Chapitre
20. Chapitre
21. Chapitre
Partie III
22. Chapitre
23. Chapitre
24. Chapitre
25. Chapitre
26. Chapitre
Partie IV
27. Chapitre
28. Chapitre
29. Chapitre
Partie V
30. Chapitre
31. Chapitre
32. Chapitre
C'que tu souhaites vraiment, rien n’peut t'empêcher d'y arriver, Et si la vie t'impose un poids C'est qu'elle croit que tu peux le porter.
Soleil Noir
On se croit irremplaçable mais on est finalement Qu'un infime grain de sable entre les griffes du temps Et si le monde entier bascule, quoi qu’il arrive tiens-toi debout On se trouve bien minuscule lorsque l’on reste sur ses genoux.
Euphonik
J’avais entendu la voix de Mireille pour la première fois un an plus tôt, en bordure d’automne. Maman taillait les restes des iris. Nous les avions vus en fleurs en visitant la maison, au printemps, ils pavanaient partout : de minuscules iris de Hollande, violets vifs et jaunes, drôles, avec des airs de farceurs, accompagnés de plus grands iris, très classes, étalant leur gamme du violine au mauve tendre. Même s’ils tentaient encore de crâner de toute leur superbe - expression incompréhensible que Maman avait employée quelques mois auparavant - je leur trouvais moins bonne mine que dans mon souvenir. Maman m’expliquait que les iris sont des plantes faciles : quand leur feuillage vrille de vert franc à orange sale, il est temps de les laisser au calme. Les tubercules qui leurs servent de racines – j’apprendrai le mot magnifique qu’est rhizome grâce à Mireille - ont alors engrangé assez de soleil pour passer l’hiver, les vieilles feuilles peuvent être arrachées, c’est l’heure de leurs vacances.
Moi, pour les vacances, je devais attendre encore quelques semaines. Je venais de rentrer en CM2. Nous avions déménagé pendant l’été car mon père voulait un pavillon. Mon père. Un pavillon. Quand mon père veut, il a. C’est implacable. Il avait choisi le sud de Lyon pour des raisons pratiques d’accès à la ville : autoroutes, aéroport, mer, montagnes, tout était plus ou moins près. Je n’avais pas vraiment d’avis, je ne laissais pas de supers copains et Maman s’était engagée à ce que je puisse continuer l’escrime, donc, cela m’allait bien. Elle, elle y avait découvert le Salon des Peintres où elle exposerait, et elle disposerait enfin un coin de verdure pour jardiner : un paradis prometteur. En prime, nous habitions près de la drôle d’église carrée illuminée la nuit comme un phare sur l’autoroute du sud… Je trouvais ça plutôt chouette.
Si Maman ressemble à une pointe de chantilly sur une tuile aux amandes, mon père incarne le carnivore. Le regard sournois, le contact difficile, la parole rare, coupante ; ce qui m’agace le plus chez lui c’est quand il m’ébouriffe les cheveux en me faisant remarquer que je suis son grand garçon. Il a voulu son diplôme en commerce, il l’a eu. Il a voulu Maman, il l’a eue. Il a voulu un enfant, un garçon, je suis là. Et, suite logique, il a voulu son pavillon, nous y sommes. Après, l’efficacité et la détermination ne sont pas de si vilains défauts – il faut simplement s’y faire. Nous ne le voyons quasiment jamais. En déplacement presque toutes les semaines, il rentre souvent le jeudi soir, monte fumer dans son bureau, ouvre son ordinateur. Pianote. Je l’imagine prédateur au milieu de clients-poissons multicolores. Il dépose ses consignes, nous nous exécutons. Il apporte l’argent, le confort. Il t’a apporté toi, murmure Maman, parfois. Je me demande souvent pourquoi ils sont ensemble. C’est vrai, comment pourrait-on réellement accorder un requin rouge et une girafe bleue ?
Je dois reconnaître que j’aimais beaucoup notre nouveau quartier. Je m’y sentais bien, déjà, même avant de rencontrer Mireille. Le charme d’un village à taille humaine avec la tranquillité de la campagne, un carré de terre pour laisser fanfaronner des bulbes ou courir des rhizomes, des haies bruyantes et frissonnantes, et, partout, des oiseaux. J’aimais surtout les merles et leur mélodie aux accents de vacances. Des bestioles à observer, les écoles à portée de roues. Cet équilibre, que Maman m’avait décrit, promis, puis démontré, me convenait parfaitement.
En début d’année, la maitresse nous avait promené toute une journée à la recherche des traces médiévales du village. Nous nous sommes imaginés chevaliers et princesses ; nous sommes allés rôder au Château De La Porte, courir dans son parc qui croustille quand on en foule les graviers. Au début, je trouvais que c’était nul, comme nom, « Château de la Porte » cela ne faisait pas majestueux – mais en fait c’était lié à un nom de famille, les De La Porte, des érudits avec des liens dans l’édition lyonnaise. Avec les copains, quand on est passé par la porte du château du Château De La Porte, on a bien rigolé. Comme le remarquait Mireille, ceux qui diffusent les livres sont les meilleurs agents de voyage… Mon village avait une Place de l’Église fort sympathique, tout autant que la Postière ou la Bibliothécaire, sa Fontaine avait la réputation d’être miraculeuse, et d’énormes carpes flânaient dans le Lavoir. C’était un bien joli cocon.
Ce jour-là, donc, Maman soignait les iris, et Mireille, notre voisine, l’a aperçue au travers du grillage. Elles se sont souri, ont échangé sans doute un gentil bonjour de convenance. Maman, c’est le genre de personne capable de suspendre une conversation juste pour se concentrer sur un rayon de soleil. Sa voix de torrent de montagne, elle ne l’use pas beaucoup. J’étais en train de m’essayer au skateboard dans l’allée. Alors, quand j’ai entendu Maman discuter avec entrain, poussé par la curiosité, je suis venu dégourdir mes oreilles. Je me suis approché, assez ostensiblement.
Mireille a dialogué d’abord uniquement avec Maman. Quand Mireille prenait la parole, ses phrases respiraient le voyage. J’entendais des sauterelles de plein été fredonner au creux de chacune de ses syllabes. Elle avait, dans les ondulations de ses paroles, une note exotique, une dilution d’accent d’ailleurs. Déjà, j’aimais l’articulé régulier de ses mots, le relief qu’elle imprimait dans ses messages ; tout ce qu’elle me disait brillait avec les mêmes adjectifs que son regard : profond, intense, réconfortant.
Solaire, elle s’est tournée vers moi, me donnant l’impression de devenir un être unique et exceptionnel rien qu’en me regardant. Elle m’a demandé si j’étais au complexe scolaire du Grand Rocher : Oui, Madame, puis elle m’a interrogé sur mon niveau : CM2, Madame. Comme toujours, je me suis empressé d’ajouter que, oui, je suis petit, mais c’est parce que j’ai sauté une classe. Elle a simplement hoché la tête, sans me quitter du regard. J’ai précisé le nom de ma maitresse. Mireille nous a expliqué que deux ans plus tôt elle était encore la directrice de l’Élémentaire du Grand Rocher, donc qu’elle connaissait bien ma maitresse. Et que oui, comme nous nous en doutions déjà, nous étions voisins.
Je n’ai pas trop compris ce qui a poussé Maman, d’ordinaire si réservée, à laisser échapper le commentaire suivant :
- Oh, quelle chance, vous devez en effet connaître beaucoup de monde. Sauriez-vous s’il y a dans le quartier quelqu’un qui accepterait de garder mon fils les mercredis des semaines scolaires ? Il est encore trop jeune pour passer toute la journée seul et je vais bientôt devoir m’absenter ces jours-là.
Il faut croire que certains instants ont une texture qui favorise les changements de trajectoire. Ils imposent avec élégance et discrétion leur empreinte dans le tissu des jours et ainsi façonnent toute l’essence de nos êtres. Cette phrase, pourtant anecdotique, allait modifier profondément le cours de mon enfance. Parce que c’était possible, parce que c’était voulu, peut-être, par un dessein me dépassant, je me suis retrouvé, juste avant les vacances de novembre, à 8h45, un mercredi, sous la pluie, devant l’entrée du pavillon de Mireille.
La fine pluie, zébrures verticales, s’était invitée à l’aube. Le sol semblait déjà tout gonflé. J’ai décalé un minuscule portillon qui fermait mal, puis j’ai rejoint l’imposante porte à vitre sablée d’où filtraient de grands carrés de lumière jaune. Actionnant timidement une sonnette, je déclenchai un joyeux carillon. Je suis là, fredonna-t-il. Tout en patientant - et en essayant de ne pas tenir compte de la course de vitesse de mes battements cardiaques - m’était revenue l’image du petit chaperon rouge devant la maison de sa grand-mère. Je regardais cette grosse porte et je repensais à cette formule magique que je ne comprenais jamais : tire la bobinette et la chevillette cherra. Elle sonnait comme un mot de passe, une formule tout attachée : sésame, ouvre-toi, tire la bobinette et la chevillette cherra, alea jacta est et tutti quanti.
Ici, même en regardant bien, pas de bobinette. Je n’en menais pas large et ne portais ni panier ni galette. Je serrais le septième tome de mon roman contre moi (il ne me restait que quelques chapitres) et je ne voulais surtout pas qu’il s’abîme : c’était l’exemplaire de la bibliothèque. En agrandissant le trou de la poche de mon gilet beige, je détaillais le lierre en train de se lancer à l’assaut de la façade.
Ce lierre, tenace, remontait le long du mur sur plusieurs centimètres : je devinais aux traces sourdes grignotant le crépi qu’il n’en était pas à son premier essai.
Les gouttes de l’averse molle interprétaient, dans un rythme aléatoire, une mélodie mouillée sur le toit de la marquise. Je suis entré. J’avais froid, mais cela ne durerait pas longtemps : une tasse de thé à la menthe et un mantecado à la coco m’attendaient déjà dans la cuisine. Thé à la menthe et mantecados ont participé à me laisser, lorsque j’évoque cette première rencontre, une saveur bien particulière au creux de la mémoire.
Si je devais dresser le portrait de Mireille, je crois que je décrirais une tortue. Une tortue très sage, dont la lenteur figurerait la très grande sagacité, la carapace, l’intelligence, et la discrétion, la puissance. Mireille lisait dans les cœurs comme d’autres devinent la météo dans la course des cumulus ; elle connaissait les tourments des enfants comme seuls peuvent le faire les instituteurs en fin de carrière.
Mireille, c’était aussi sa maison. Il faudrait que j’arrive à raconter son périmètre, son salon, sa cuisine. Je découvrais, intimidé, son environnement, et ma curiosité n’était pas feinte : comment c’était, chez les instits ? Comment c’était, chez les autres personnes, en fait ? Je ne voyais que très peu mes grands-parents, ceux assez jeunes pour être encore en vie. Mes parents ne sortaient guère, et encore plus rarement avec moi. Cette sensation d’avoir une place dans l’intimité d’un autre foyer que ceux de ma famille me procurait d’agréables frissons.
Chez elle, cela sentait l’orange et la cannelle. Dans la cuisine, trois sabliers, un blanc, un jaune, un orange, attendaient leur tour à côté de la plaque de cuisson. Je m’entortillais l’esprit autour d’une peau d’orange en accroche-cœur, suspendue tout en élégance à un petit clou à tête de fleur. Je détaillais les meubles, l’horloge, je remarquais une grosse et grasse punaise qui remontait lentement le cadre de la fenêtre. Les voilages sur les carreaux n’avaient presque plus rien à protéger, vu ce qu’il restait de la lumière d’octobre - je réalisais qu’elle serait encore plus courte ensuite, grignotée par le changement d’heure.
Dans son hall, une grande carte du monde, couvertes de drapeaux, recensait divers voyages avec des prénoms récurrents – je brûlais de lui demander si elle avait un mari, des enfants, ou des petits-enfants, mais je n’osais pas. Je découvrirais plus tard les photographies et les histoires qui apporteraient des réponses à mes questions.
Et puis, chez Mireille, en plus, il y avait sa collection de livres anciens, dans sa bibliothèque. Ils étaient à sa famille, feue une tante, il me semble. (Feu comme adjectif : depuis que j’avais découvert cette expression dans une grille de mots croisés je l’utilisais tout le temps. Feu le phénix me fait toujours rire. Ou feue la chandelle brûlée par les deux bouts).
