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Dans les années soixante-dix, une jeune normande pense son avenir tout tracé. C'est sans compter sur l'inattendu. Enceinte, chassée par ses parents ultra catholiques, elle se retrouve à Martigues en Provence, seule et désemparée, et y apprend la mort du père de son enfant qu'elle essayait de retrouver. Après une tentative de suicide, elle rencontre Richard, un quadragénaire aussi déprimé qu'elle et meurtri par la vie. elle a besoin d'un refuge, il a besoin d'une raison de vivre. Elle accepte de vivre avec lui. Cependant, elle doit faire face à des rencontres aussi variées qu'inattendues, des prédictions déroutantes, des retrouvailles improbables, des révélations qui auraient pu bouleverser sa vie.
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Seitenzahl: 372
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Je tiens à manifester ma reconnaissance à mon amie Régine pour ses longues heures passées à la relecture de ce roman, pour son investissement ainsi que pour ses précieux conseils, sans oublier mon autre amie Josiane qui n’a pas hésité à lire et relire avec son esprit critique et bienveillant.
Ne renonce pas, mon enfant, Si seulement tu as une bonne volonté, Ton orage finira par se calmer.
(Angelus Silesius – Poète du XVIIe Siècle)
DES ÉVÈNEMENTS INCONTRÔLÉS
MARIE
L’ANGLETERRE
L’IDYLLE
LE RETOUR
UNE NOUVELLE IMPRÉVUE
UNE NOUVELLE VIE
DE BELLES RENCONTRES
LA FAC
NOËL
LE SECRET D’AGNÈS
CINQ ANS APRÈS
MAÎTRE LEGRAND
DES RETROUVAILLES INATTENDUES
LA DÉCLARATION
LA RÉVÉLATION
RENCONTRES ET RETROUVAILLES
Le lycée privé de jeunes filles « Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus », très catholique, était assez spécial. L’internat y était de rigueur. L’établissement, situé dans une ancienne et vaste abbaye fondée au début du XXe siècle sur la colline de Mareville, était dirigé de main de fer par des religieuses appartenant à la Congrégation de l’Ordre des Ursulines. Malgré les évènements de mai 1968, deux années auparavant, la mixité n’y avait pas trouvé sa place. Les cours étaient dispensés par des femmes, essentiellement des religieuses, à des classes allant de la sixième à la terminale. Tous les matins, la tenue des élèves était passée en revue. L’uniforme, un corsage de coton blanc à col Claudine qui ne devait souffrir d’aucune tache et être impeccablement repassé ainsi qu’une jupe de serge plissée bleu marine à hauteur des mollets. Les chaussures de cuir, noires et sans talons, style ballerines, devaient luire et faire ressortir la blancheur immaculée des chaussettes. Les cheveux longs étaient attachés en une queue-de-cheval basse ou en chignon. Les jeunes filles devaient également faire état de mains propres, d’ongles coupés ras mais surtout pas rongés, et encore moins recouverts de vernis.
Avant de commencer les cours de la journée, une prière au Seigneur pour sa bonté et ses bienfaits, était formulée. Le vendredi soir, une messe était célébrée pour l’ensemble des élèves ainsi que pour les enseignants, leur présence y était obligatoire. Le taux de réussite au BEPC et au Baccalauréat s’élevait à cent pour cent chaque année. La stratégie de la directrice, Mère Supérieure, était simple : l’application d’un règlement strict et l’adhésion totale à celui-ci autant des parents que des enfants. Elle ne permettait aucune critique ni revendication. Toute entrave au règlement était sanctionnée par un renvoi immédiat.
En règle générale, un établissement privé fonctionnait avec les subventions des Pouvoirs Publics ainsi que la cotisation mensuelle plus ou moins élevée des parents d’élèves. C’est la raison pour laquelle, dans certains appelés également « Boites à Bac », on trouvait souvent des « fils ou filles à papa » paresseux et très dissipés. Mais celui-ci était unique en son genre. De l’argent des riches parents, la Mère Supérieure n’en avait cure. Outre une très petite participation financière des familles et du diocèse, la location des chambres des élèves durant les week-ends à des personnes en quête de spiritualité, rapportait un revenu conséquent. Contrairement à ce que l’on peut penser, ce genre de tourisme était assez pratiqué. Les sœurs préparaient des repas issus de leurs propres cultures. Les élèves devaient tenir leur logement de manière irréprochable, une inspection avait lieu avant chacun de leur départ.
En ce qui concerne l’admissibilité des jeunes filles, celles-ci devaient passer un test d’aptitude. Si les résultats étaient médiocres, l’inscription était refusée. Aucun passe-droit n’était toléré.
Marie était la fille unique d’un couple faisant preuve d’un bigotisme démesuré. Grande et mince, la longue chevelure auburn, elle avait toujours vécu dans la vénération du Seigneur Dieu. Elle vivait dans une ancienne ferme ayant appartenu à ses grands-parents maternels, à Boëc, un petit village non loin de Rouen. Ses parents y étaient très respectés, car très altruistes, affables, charitables, bienfaisants, surtout envers les étrangers, plus que pour leur propre fille. Ils bannissaient la télévision dans leur logement. Crucifix et tableaux de saints seulement, trouvaient grâce à leurs yeux pour orner les murs. L’unique distraction tolérée pour la jeune fille était la lecture, surtout pas de romans, uniquement de la littérature classique ou des documentaires. Elle s’y réfugiait d’ailleurs dès qu’elle le pouvait.
Mais, outre les soins portés à la basse-cour qu’ils avaient conservée ainsi qu’un jardin potager, la majeure partie du temps était consacrée aux associations caritatives ; pendant que son père tenait sa boutique d’articles religieux dans la grande ville, Marie visitait les malades avec sa mère, recherchait des dons au profit des nécessiteux, s’occupait de l’église de leur village, assistait le prêtre lors d’évènements douloureux dans les familles. Elle se levait tôt, se couchait tôt. Elle ne fréquentait les enfants de son âge qu’à l’école ou en présence de ses parents lorsque ceux-ci recevaient, rarement, dans le but de conforter leur position sociale auprès de l’opinion publique. Dans ces moments-là, ils montraient le visage de parents idéals, aimables, doux, souriants, gentils envers leur fille. Mais dès que les gens avaient passé la porte, ou tourné le coin de la rue, leur froideur réapparaissait, le masque tombait et Marie essuyait les remarques et remontrances habituelles. La jeune fille ne protestait jamais. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Pour elle cette situation était tout à fait normale. C’était sa vie, elle ne connaissait que cela.
Après avoir passé sa scolarité élémentaire à l’école de filles du village, c’est tout naturellement qu’elle avait intégré l’abbaye Sainte Thérèse de l’enfant Jésus. Si la discipline pesait pour certaines de ses camarades, elle, ne se plaignait pas, bien au contraire. Elle s’évadait à travers les livres et étudiait énormément. Très intelligente, perspicace et travailleuse, elle obtenait toujours les meilleurs résultats de sa classe. Ses parents ne lui disaient jamais qu’ils en étaient fiers.
Cinq ans auparavant, une élève était sortie major de sa promotion au niveau départemental. Afin de la récompenser, la Mère Supérieure lui avait offert un séjour de quatre semaines chez son frère qui vivait en Angleterre, cela dans le but de parfaire sa maîtrise de la langue de Shakespeare, atout considérable si la demoiselle avait l’intention de poursuivre des études supérieures. Depuis, personne n’avait reproduit cet exploit, malgré la promesse de la même récompense.
Cette année-là, des bruits de couloir laissaient entendre que Marie serait la prochaine lauréate. Modeste, elle n’y croyait pas vraiment, sachant qu’au-delà de son univers, d’autres étudiants bien plus expérimentés et possédant une culture bien plus diversifiée que la sienne, pouvaient mieux se faire valoir. Pourtant, un jeudi de printemps, en fin d’après-midi, alors qu’elle se préparait à monter dans sa chambre après avoir terminé sa visite hebdomadaire aux malades avec sa mère, cette dernière l’interpela.
— Tu vas encore étudier ?
— Oui maman, j’ai des devoirs à terminer pour demain. Pourquoi me dis-tu « encore » ?
— Tu sais que si une élève de ton lycée finit major de sa promotion dans le département, les sœurs lui offrent un séjour en Angleterre ?
— Oui. Ce serait bien que j’y arrive, n’est-ce pas ?
— Non, ça ne me plairait pas !
— Mais, pourquoi ? Cela me permettrait de parfaire mon anglais, et ça me serait utile pour mes études de droit.
— Justement, j’en ai parlé avec ton père. Nous ne voulons pas que tu fasses du droit. Nous voulons que tu enseignes dans ton lycée !
— Mais vous le saviez que je voulais être avocate ! Vous ne m’en avez jamais dissuadée, répliqua la jeune fille soudain déçue.
— Le problème ne s’était pas encore posé. Dans un mois tu passes tes épreuves et il est temps que tu connaisses les projets que nous nourrissons pour toi. Il faudrait que tu étudies la théologie afin de pouvoir professer par la suite. Sœur Marie-Josèphe nous disait dernièrement qu’elle allait bientôt se retirer et qu’elle aurait aimé donner son poste à une enseignante de confiance. Tu vois, tu as une place toute trouvée.
— Mais, maman…
— Il n’y a pas de « mais maman ». Nous en avons décidé ainsi avec ton père et tu n’as pas à discuter. Après tout c’est nous qui payons tes études, non ?
— Oui, je sais. Mais…
— Encore un « mais » ??? Tu n’as pas encore compris ?
Le ton de la mère était menaçant.
Sur le coup, Marie se tut. Elle retint difficilement ses larmes. Chez elle, il était interdit de pleurer sous peine de punition.
— Alors, tu réponds ? Tu as compris ?
— Oui, j’ai compris.
— Oui, qui ?
— Oui, maman. Je vais dans ma chambre. As-tu besoin de moi avant que je monte ?
— Pas pour l’instant. Je t’appellerai pour mettre le couvert. Et souviens-toi de ce que je t’ai dit. Nous voulons que tu aies ton Bac, mais pas que tu sois la meilleure. Bien des enfants aimeraient que leurs parents aient ce propos à leur égard, crois-moi. Alors sois heureuse ! Tu pourras te donner à fond l’année prochaine en théologie.
— Oui, maman.
Lorsqu’elle referma la porte de son domaine, Marie s’écroula sur son lit. Les larmes qu’elle avait eu tant de mal à contenir s’écoulèrent, tout doucement, il ne fallait pas que sa mère l’entende. Elle se retint de sangloter. Puis elle finit par se calmer. Elle fixa le plafond, essayant de réfléchir. De mauvaises pensées commençaient à affluer dans son esprit. Puis ses yeux se posèrent sur le crucifix accroché au mur. « Oh, pardonnez-moi Seigneur pour ces déplaisantes idées, mais vous le savez, vous, que je voulais être avocate. Pourquoi mes parents sont-ils aussi durs ? Est-ce une épreuve que vous m’envoyez ? Je sais que je ne devrais pas être aussi malheureuse, mais c’est plus fort que moi. Je vais essayer de me reprendre, je ne veux pas vous décevoir. Je suis malgré tout très triste, vous savez ».
Tous ses espoirs s’envolaient. Depuis le jour où, en classe de seconde, un avocat avait défendu la cause de son lycée contre des instances désirant le voir fermer, elle avait fait son choix. Elle avait admiré le travail de cet homme de robe lorsqu’il était venu chez ses parents, lors des réunions de l’association de défense que son père avait constituée. Il avait mis au point une stratégie afin de contrer les détracteurs accusant son école de promouvoir une secte. Cette accusation était pour elle une énorme injustice. Et grâce à l’homme de loi, ils avaient gagné le procès. Ils avaient obtenu le droit de continuer. La jeune fille avait été étonnée de découvrir tant de textes juridiques, de décrets, de législations. Elle s’était émerveillée lorsqu’il en avait énoncé certaines lois, comme ça, de tête, sans consulter aucun livre, faisant retomber tel ou tel argument de la partie adverse comme un soufflé. Depuis, elle ne cessait de se documenter à travers ses lectures. Il est vrai que ses parents ne l’avaient pas aidée dans ses recherches. Il n’y avait pas de bibliothèque au village. Celle du lycée ne comportait que des livres sélectionnés avec soin, autrement dit des ouvrages d’auteurs classiques, surtout basés sur la religion. « D’un autre siècle » lui avait confié un jour son amie Chantal. C’est la raison pour laquelle cette dernière lui en avait rapporté quelques-uns, très discrètement.
Chantal ! Cette grande gigue très intelligente, mais surtout très dissipée, était arrivée au début de l’année scolaire. Ses parents, fervents catholiques, l’ayant surprise dans les bras d’un garçon durant les vacances d’été, avaient usé de tout leur pouvoir de persuasion auprès de la Mère Supérieure pour la faire admettre dans l’établissement. « Si vous ne la prenez pas, elle va tomber dans la débauche. Il n’y a que vous qui puissiez la remettre dans le droit chemin. Elle a besoin de discipline. Il faut nous la dompter, avaient-ils insisté ». Et afin que leur fille se soumette à son intégration dans cet établissement trop strict à son goût, ils lui avaient promis de lui acheter une mobylette à l’obtention de son Bac… si elle ne se faisait pas renvoyer d’ici-là ! Au début, Chantal avait eu du mal à s’adapter. Puis elle eut l’idée de considérer cette année scolaire comme une expérience enrichissante, comme un jeu. Elle s’amusait à constater la dévotion envers Dieu et la soumission des élèves. Elle les choquait en mentant effrontément au corps enseignant. Elle savait qu’aucune d’entre elles n’aurait eu l’idée de la dénoncer pour quoi que ce soit. Si bien que peu lui parlaient. « Elles ont peur que je les contamine », se disait-elle en souriant malicieusement. Seule Marie l’écoutait et lui parlait. Cette dernière était franche et directe. Elle était allée la trouver un jour de novembre et lui avait conseillé de se calmer.
— Ce n’est pas bien de mentir ainsi, lui avait-elle dit.
— Qu’est-ce que cela peut bien te faire ? lui avait répondu la jeune impudente.
— À moi, rien. C’est à toi que tu fais du tort.
— Ah bon ? Elle est bonne celle-là !
— Tu ne te rends pas compte que le mensonge va finir par t’apporter des ennuis ?
— Pourquoi ? Je ne fais rien de mal.
— Le mensonge est mal en lui-même.
— « Le mensonge est mal en lui-même », la singea Chantal. Écoutez le discours de madame la moraliste… Mêle-toi de ce qui te regarde. Moi je te dis que le mensonge est naturel. On en a besoin pour avancer dans la vie. Il n’y a que des filles comme toi pour dire que « mentir, c’est pécher ».
— Ce n’est pas moi qui le dis. C’est dans les Saintes Écritures.
— Je m’en fiche pas mal de tes Saintes Écritures !
— En plus tu blasphèmes ! Pourquoi es-tu dans cette école alors, si tu refuses les préceptes de la religion ?
— Parce que mes parents m’y obligent. Comme beaucoup de parents obligent beaucoup de filles ici. Tu crois qu’elles sont toutes d’accord pour subir toutes ces règles idiotes ? Moi non ! Elles mentent lorsqu’elles disent le contraire et c’est plus grave que mes petits mensonges. Tu vois, il n’y a pas que moi qui trompe son monde ici.
— Qu’en sais-tu ? Personne ne te parle.
— Je le sais, voilà tout. Si les filles ne me parlent pas c’est parce qu’elles ont peur de se laisser entraîner, et ça m’est bien égal qu’elles ne me parlent pas. Je suis ici pour obtenir mon Bac afin d’avoir un cyclo en récompense, pas pour me faire des amies qui n’ont aucune conversation intéressante, ne pensent qu’à prier et critiquer les gens qui ne sont pas comme elles parce que justement elles ne peuvent pas les imiter.
— Tu dis vraiment n’importe quoi ! Mes camarades ne sont pas comme tu les décris.
— Eh bien tant mieux pour toi, si c’est ce que tu penses ! Alors laisse-moi tranquille et, encore une fois, mêle-toi de ce qui te regarde !
— Je voulais juste te donner un conseil, mais si tu le prends comme ça nous n’avons plus rien à nous dire.
— Tu as parfaitement raison. Je te remercie quand même pour ton intérêt à mon égard, et je te félicite pour ton courage.
— Quel courage ?
— Eh bien, tu n’as pas eu peur que je t’entraîne.
— Contrairement à ce que tu peux penser, personne ne peut m’entraîner dans quoi que ce soit. Je fais ce que je veux et je suis très heureuse ainsi. Je n’ai pas du tout envie de faire des bêtises comme toi et de mentir pour dire que ce n’est pas moi ou que je ne l’ai pas fait exprès. Je n’ai pas la moindre envie de te ressembler !
— Alors, si tu le dis… Salut !
— Salut.
Sur ce, elles se quittèrent plus ou moins fâchées.
« Elle m’énerve cette fille, se dit Marie. Elle s’imagine être supérieure parce qu’elle joue des tours à nos professeurs. Qu’est-ce qu’elle croit ? Qu’on l’envie ? C’est plutôt elle qui devrait nous envier. Il ne lui arrivera rien de bon dans la vie en agissant de cette manière ».
« La pauvre fille, pensa Chantal. Elle s’imagine que sa vie tourne autour de Dieu. Elle est trop sérieuse. Pitoyable ! Je me demande si elle s’est déjà amusée un jour ».
La semaine suivante, le professeur de géographie donna comme devoir un exposé à préparer à deux. Personne ne voulut travailler avec Chantal. Marie se dévoua mais trouva nécessaire de poser ses conditions.
— Je t’avertis, lui avait-elle dit, tu me respectes et je te respecte. Je ne veux pas de réflexions et pas de coups fourrés. On est ensemble pour travailler et pas autre chose.
— Pas de problème, mais je ne veux pas de morale non plus.
— D’accord.
Les parents de Marie lui avaient dépeint le monde dépravé, et rempli de dangers, que seule la religion pouvait tenir à distance. « Le Seigneur voit tout, sait tout ce tu penses. Si tu le trahis tu devras lui rendre des comptes au moment du Jugement Dernier ».
Elle en avait déduit qu’il y avait, d’une part les croyants, seuls à connaître La Vérité, qui méritaient le respect et pouvaient atteindre le Paradis, et d’autre part les non-croyants, dépravés et impurs, vivant éternellement dans le péché, qu’il ne fallait surtout pas fréquenter de peur d’être « entachés ».
Chantal était une jeune fille moderne. Ses parents, fortunés, peu autoritaires, mais surtout trop âgés pour avoir un enfant de cet âge, avaient beaucoup de mal à maîtriser son caractère capricieux et rebelle. Faire admettre leur progéniture dans cet établissement était leur dernier recours pour la « calmer », et tenter de faire d’elle une femme respectable. Dans sa chambre, elle écoutait la radio, passait des disques sur son électrophone, possédait même sa télévision personnelle qu’elle regardait sans modération. Parfois, elle sortait en cachette pour aller danser dans des boums. « Salut les copains » et « Mademoiselle âge tendre » étaient ses lectures favorites. Elle était incollable sur les artistes de la variété française et même étrangère.
Aussi différentes qu’elles pussent être, une amitié était née entre les deux jeunes filles au fil des mois. Se respectant l’une et l’autre, elles échangeaient leurs idées, restant chacune sur leur position. Cependant, Marie commençait depuis un certain temps à se poser des questions quant à sa vie. Insidieusement, le doute s’installait. Pourquoi ses parents refusaient-ils qu’elle invite des amies à la maison ? Pourquoi paraissaient-ils si gentils et avenants envers elle devant des étrangers, et devenaient si sévères dans l’intimité ? Pourquoi, à dix-huit ans, n’avait-elle pas le droit d’écouter la radio ? Même si les autres élèves étaient de ferventes catholiques, elles paraissaient beaucoup plus libres de leurs mouvements lorsqu’elles rentraient chez elles. Elles avaient toujours une histoire à raconter, un évènement à commenter à leur retour de week-end. Marie ne participait jamais à ce genre de discussions. Ses loisirs se limitaient à nourrir les poules et les lapins, bêcher le potager familial, nettoyer les bancs de l’église, distribuer du linge aux personnes nécessiteuses dans les villages alentour, visiter les personnes âgées ou malades, et cela toujours en compagnie de sa mère. À la maison, si elle n’aidait pas en cuisine, elle avait le droit de tricoter, de coudre, de lire ou d’étudier. Si la musique résonnait dans l’appartement c’était par le truchement de cantiques religieux que ses parents faisaient passer sur l’électrophone, appareil qu’elle avait interdiction formelle de toucher. Un jour, elle avait voulu passer outre. La punition fut terrible. Elle dut rester à genoux, par terre, les mains sur la tête, devant un crucifix pendant tout un après-midi.
Chantal était l’une des deux seules amies de Marie, sur lesquelles elle pouvait compter et en qui elle avait confiance. La seconde était sœur Marie-Charles. Sa rencontre avec cette dernière s’était produite tout à fait par hasard. Un jour de printemps, âgée d’à peine douze ans, Marie pleurait à chaudes larmes, à l’abri des regards, dans un coin du potager. Sœur Marie-Charles qui bêchait non loin de là, l’avait entendue et s’était approchée. D’une voix douce, elle lui avait demandé :
— Que t’arrive-t-il mon enfant pour que tu te mettes dans cet état ?
— Je suis gravement malade. Je pense que je vais mourir, avait répondu Marie, entre deux sanglots. Dieu me punit.
— Dieu ne punit pas, il pardonne. Qu’as-tu fait de si répréhensible pour imaginer une telle chose ?
— Rien, justement. J’ai toujours été docile avec tout le monde. J’aide mon prochain comme on me le demande, je ne réponds jamais, je travaille bien en classe, je vais à la messe, je prie tous les jours et à chaque fois je remercie le Seigneur pour ce qu’il me donne.
— Tu es donc une bonne petite, je ne vois pas là matière à punition. De plus, tu ne m’as pas l’air très malade, cela ne doit pas être si grave que cela.
— Oh, mais si vous saviez !
— Eh bien, dis-moi !
— Je n’ose pas.
— Il n’y a rien que tu ne puisses oser dire devant le Seigneur. Si je ne peux t’aider, je peux au moins t’écouter. Il t’entend et je me fais son messager. Le poids est moins lourd lorsque l’on se confie. As-tu fait une bêtise ? Une grave bêtise ?
— Oh non, je ne sais pas pourquoi cela m’arrive.
— Mais que se passe-t-il donc ?
— Je saigne énormément à un endroit dont je n’ai pas le droit parler. Mais je vous assure que je n’ai rien fait pour le provoquer.
— Ah, je vois. Je suppose que ta maman ne t’a pas préparée.
Dubitative, Marie s’arrêta de pleurer et eut enfin le courage de regarder sœur Marie-Charles en face.
— Maman devait me préparer ? À quoi ?
La religieuse sourit. Elle lui tendit la main en lui disant :
— Allez, lève-toi et suis-moi. Je t’assure que ce n’est pas grave et que tu vas vite t’en remettre. Tu deviens simplement une vraie jeune fille. Nous allons à l’infirmerie, je vais t’expliquer ce qu’il se passe et te donner de quoi te « soigner ».
Sœur Marie-Charles était jeune et encore novice. Meurtrie par la vie, elle avait rencontré la Mère Supérieure en Angleterre. Cette dernière l’avait prise sous son aile mais elle retardait régulièrement le moment de lui faire prononcer ses vœux. « Je ne veux pas que ta décision soit une façon de m’être complaisante, que tu la prennes pour de mauvaises raisons, lui disait-elle. Je veux que tu mûrisses encore un peu et que tu sois vraiment sûre de toi ».
Elle accomplissait de multiples tâches, telles qu’entretenir le potager, faire la cuisine ainsi que les conserves, coudre les robes des sœurs et les raccommoder le cas échéant, soigner également les petits bobos dans la mesure du possible, le plus souvent à l’aide de plantes et de tisanes. Elle était secondée en cela par des élèves volontaires lorsqu’elles n’avaient pas classe ou qu’elles n’étaient pas en étude pour effectuer leurs devoirs, ou parfois dans le cadre d’une punition. L’oisiveté et le jeu étant interdits, toutes les jeunes filles devaient être occupées à un travail quelconque.
À partir de ce jour, Marie vint souvent voir la religieuse. Elle l’aidait au jardin, à la cuisine ou en couture. Elles discutaient tout en travaillant. Sœur Marie-Charles, malgré son jeune âge, avait de l’expérience et la jeune fille, avide d’apprendre, lui posait sans cesse des questions. Un jour, s’imaginant peut-être qu’une nonne naissait « sœur », elle lui avait demandé comment il se pouvait qu’une religieuse ait autant de connaissances de la vie.
— Tu sais, nous avons toutes eu une vie avant de prendre le voile. Je n’ai pas toujours été dans les Ordres, lui avait-elle répondu avec amusement.
— Je n’y avais jamais songé. Vous avez de la famille, alors ?
— J’en ai eu. Ma mère ne me désirait pas et me le faisait bien sentir.
— Vous étiez fille unique, comme moi ?
Sœur Marie-Charles n’était pas du genre à se confier, encore moins à une adolescente. Mais à ce moment-là, allez savoir pourquoi, peut-être pour faire comprendre à la jeune fille que tout le monde vivait sa vie comme il le pouvait, elle fut plus loquace, et répondit aux questions.
— J’avais une sœur aînée. Elle calquait son attitude sur celle de ma mère, elle ne m’aimait pas non plus.
— Oh, ça n’a pas dû être facile.
— On s’habitue à tout dans la vie.
— C’est pour ça que vous vous êtes tournée vers Dieu ?
— C’est beaucoup plus compliqué. Pour faire bref, j’ai été accusée d’avoir fait une grosse bêtise et ma mère et ma sœur m’ont chassée de la maison.
— Oh, c’est vraiment méchant. Vous ne pouviez pas vous défendre ?
— Non, c’était impossible. Elles ne m’auraient pas crue.
— Et votre père ?
— Il était décédé déjà depuis plusieurs années.
— Vous ne leur en voulez pas ?
— À quoi bon ? La rancœur est mauvaise conseillère. Et puis j’ai une famille ici. Il y a toutes les sœurs, toutes les élèves, il y a toi maintenant.
— Mais nous partirons un jour.
— Le courrier existe. Certaines élèves m’écrivent. Tu pourras en faire autant.
— Oui, c’est certain. Je garderai toujours le contact avec vous. Et puis je pourrai aussi vous téléphoner de temps en temps.
— Tu vois, il y a des solutions à tous les problèmes.
Un autre jour, alors qu’elles se trouvaient à l’infirmerie, Marie aidait sœur Marie-Charles à couper de vieux draps afin d’en faire des bandes ou des chiffons. Leurs conversations ne s’éternisaient jamais. Elles étaient souvent interrompues par l’arrivée d’autres jeunes filles. L’une d’entre elles, élève de sixième, venait justement d’arriver affolée, le doigt en sang. Elle s’était coupée en épluchant des légumes. Marie eut une nouvelle fois l’occasion d’admirer la maîtrise de sœur Marie-Charles qui gardait toujours son calme quelle que soit la situation. Elle rassura l’enfant tout en la soignant avec des gestes bien précis.
Admirative, elle lui confia :
— Comme j’aimerais vous ressembler !
Troublée, sœur Marie-Charles avait répondu :
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Vous êtes douce, gentille, patiente, vous expliquez sans crier, vous ne disputez jamais, vous ne jugez jamais. On se sent bien auprès de vous.
— Tu me fais très plaisir en me faisant tous ces compliments. Mais il ne faut pas essayer de ressembler à quelqu’un. Tu es TOI. Tu possèdes une identité à part entière, et c’est à toi de faire de ta vie ce que tu veux, en prenant le meilleur de ce que tu vois et en laissant le mauvais. Mais n’oublie pas que des erreurs, tout le monde en fait. Je n’ai pas été épargnée. Tu en feras certainement. Tu vois de moi ce que tu veux voir. Personne n’est parfait.
— Mais auprès de vous tout semble tellement plus facile.
— Allons, allons, mon enfant, je ne suis pas meilleure qu’une autre.
Sœur Marie-Charles fut bouleversée par un tel élan d’affection, mais elle n’en laissa rien paraître à la jeune fille.
Le lendemain de sa conversation avec sa mère, Marie retourna au lycée. Elle était taciturne et parlait peu. Même lorsqu’un professeur posait une question, elle ne répondait pas. La petite lumière qui éclairait habituellement son regard s’était éteinte. Elle ne participait pas aux conversations de ses camarades et restait dans son coin.
À la fin de la journée, Chantal vint la rejoindre.
— Ça ne va pas, lui demanda-t-elle ? Tu es malade ?
— Pas du tout.
— Je te connais. Je vois bien que quelque chose te perturbe. Nous sommes amies, n’est-ce pas ? Tu peux m’en parler.
— Mes parents ne veulent pas que je fasse des études de droit.
— Et pourquoi donc ? Ils veulent te marier ?
— Tu dis n’importe quoi ! Non, ils veulent que je sois professeur de théologie.
— Ça ne m’étonne pas !
— Pourquoi dis-tu ça ?
— Parce que ça va dans le sens de ton éducation. Je suppose que tu n’es pas d’accord et que tu vas quand même le faire.
— Comment pourrait-il en être autrement ?
— Et toi, tu trouves normal qu’ils décident ainsi de ta vie ? Quand vas-tu enfin ouvrir les yeux ?
— Je n’ai pas le pouvoir de m’y opposer. Ce sont eux qui paient mes études, et de plus, je ne suis pas majeure.
— Pourtant, avocate, c’est un beau métier.
— Eh oui ! Mais ça ne sera pas pour moi.
— Pourquoi ce ne serait pas pour toi ? Lorsque tu seras prof, tu n’auras qu’à mettre de l’argent de côté et prendre des cours en parallèle. À vingt et un ans, tu seras majeure et là, tu pourras faire ce que tu voudras. Finalement, ce n’est que partie remise.
— Oui, c’est une idée, je n’y avais pas pensé. C’est vrai que tu n’es jamais à court de ressources, toi.
— Surtout que tu seras presque bilingue puisque tu vas aller en Angleterre cet été.
— Non, je n’irai pas.
— Mais si, sois confiante. Je suis sûre que tu auras les meilleurs résultats, il faut y croire.
— Sur ce sujet-là, non plus, mes parents ne sont pas d’accord. Ils ne veulent pas que j’y aille.
— Mais c’est obligatoire si tu gagnes !
— Oui, si je gagne. Ma mère m’a dit clairement de faire en sorte de ne pas y aller.
— Mais ils sont fous ! C’est une chance ce séjour ! Tu imagines ? Un voyage en Angleterre !
— Ils ne le voient pas ainsi.
— Oui, à mon avis ils s’imaginent que tu vas mener une vie de débauche. Mais c’est quand même chez le frère de la Mère Supérieure que tu vas vivre, je ne vois pas de meilleure garantie. De plus tu n’iras pas pour danser mais pour aider des sans-abris. Tu devrais essayer de les convaincre.
— Tu ne les connais pas. Lorsqu’ils ont décidé quelque chose, il n’y a pas moyen de les faire changer d’avis.
— Ma pauvre ! Je ne voudrais pas être à ta place. Permets-moi de te le dire mais tes parents sont des intégristes.
— Tu exagères !
— Pas tant que ça. Ils t’imposent leur loi sans penser à ce que tu veux et ce que tu ressens. Tu es leur objet. Et je suis sûre que lorsque tu seras majeure, tu continueras à être sous leur coupe. Si tu les laisses faire, tu ne seras jamais avocate. Bientôt, ils te choisiront un mari et tu n’y verras que du feu.
Le ton commençait à monter entre les deux amies…
— Tu noircis le tableau. Tu ne peux pas comprendre notre façon de penser.
— Et toi, tu la comprends ?
— Bien sûr !
— Comment peux-tu raisonner ainsi ? Tu ne connais pas d’autre façon de vivre que la tienne.
— Et toi ? Tu connais une autre façon de vivre que la tienne ?
— Bien sûr que oui ! Mes parents ne me mettent pas de barreaux aux fenêtres, ne m’empêchent pas de sortir et de voir de quelle manière vivent les autres gens. Ils ne critiquent pas ceux qui sont différents.
— Parce qu’ils ne critiquent pas mes parents, peut-être ?
— Pourquoi veux-tu qu’ils les critiquent ? Ils pensent que chacun mène sa vie comme il l’entend. En revanche, tes parents critiquent les miens puisqu’ils font partie des hérétiques, comme ils te l’ont enseigné.
— C’est une philosophie de vie qui me convient tout à fait, que ça te plaise ou non !
— Alors ne viens pas te plaindre que tes parents mettent des bâtons dans les roues de ton avenir !
— Je ne me plains pas.
— C’est comme tu veux. Écoute, nous sommes en train de nous chamailler et je n’ai pas envie que l’on arrive à se disputer. Je continue de penser que tu devrais aller en Angleterre quand même. Malgré l’avis de tes parents. Ça tu peux le faire.
— Ah bon, et comment ?
— Eh bien, si tu gagnes le concours, ils seront obligés de te laisser partir. Ils n’oseront pas décevoir la Mère Supérieure.
— Mais ils m’en voudront !
— Et après ? Que veux-tu qu’ils te fassent ? Ils ne vont quand même pas te tuer pour ça. Tu diras que tu n’as pas fait exprès et que les autres candidats étaient vraiment mauvais. Au moins tu auras eu une expérience. De toute façon, tu reviendras et ils verront bien qu’ils avaient tort. À mon avis, partir là-bas est la meilleure chose qui puisse t’arriver.
— Mais, c’est un mensonge !
— Un tout petit mensonge. Tu ne peux pas pour une fois passer outre tes idées sectaires ?
— Je ne sais pas, il faudrait que je réfléchisse.
— Alors, réfléchis bien.
Des jeunes filles arrivèrent autour d’elles et elles ne purent continuer leur conversation.
Cette nuit-là, Marie dormit peu. Elle repensait à cette discussion. Elle tournait et retournait toutes les possibilités qui s’offraient à elle. En fait, il y en avait peu. Elle se disait que Chantal n’avait peut-être pas tort. Elle commençait à se poser de réelles questions sur l’attitude de ses parents.
Le lendemain matin, avant les cours, elle alla voir sœur Marie-Charles. Celle-ci se trouvait déjà dans le verger, occupée à ramasser des cerises.
— Tu n’as pas cours ? dit-elle à la jeune fille en la voyant arriver. Tu viens m’aider ?
— Non, je voulais juste vous parler, avant d’y aller. Je viendrai ce soir si vous avez besoin de moi.
— J’espère bien que j’aurai terminé. Sinon, les pies feront le travail à ma place dans la journée et je pourrai dire adieu aux conserves et confitures. Que veux-tu me dire ?
— J’aimerais avoir votre avis.
— À quel propos ?
— Est-ce vraiment grave de mentir ?
— Quelle question ! Bien sûr que c’est grave de mentir ! Ça m’étonne que tu me le demandes.
— C’est juste que…. Oh, et puis non, laissez tomber.
— Mademoiselle Marie ! Te connaissant comme je te connais, si tu viens me voir à ce propos, c’est que quelque chose te tracasse. Qui a menti, ou veut mentir ?
Marie déclara tout à trac :
— Mes parents ne veulent pas que j’aille en Angleterre. Ils me demandent de faire en sorte de ne pas obtenir les meilleures notes du département, et refusent que je devienne avocate. Ils veulent que j’étudie la théologie afin de remplacer sœur Marie-Josèphe, le moment venu.
— Ah oui, quand même… c’est vraiment embêtant pour toi ! Mais quel rapport avec le mensonge ?
— Voilà. J’en ai parlé avec Chantal. Elle me dit qu’en ce qui concerne le métier d’avocate, je pourrai prendre des cours du soir lorsque je gagnerai de l’argent, à ce moment-là je serai majeure et ils ne pourront plus rien me dire.
— C’est une solution…
— Aller en Angleterre serait un atout pour mes projets, et si je n’y vais pas je risque d’avoir des lacunes.
— Il n’y a pas d’obligation à se rendre dans ce pays pour effectuer des études de droit.
— Ce serait un plus.
— Ça ne serait pas un moins. Mais je ne vois toujours pas le rapport avec le mensonge.
— Eh bien serait-ce grave, dans le cas où je gagne, de leur dire que je n’ai pas fait exprès ? C’est ce que Chantal me suggère.
— Voilà un conseil qui ne m’étonne pas, venant de cette demoiselle. Pour commencer, ma petite, tu me parais bien présomptueuse. Qui te dit que tu vas gagner ?
— Oh je sais bien qu’il y a meilleur que moi ! Tout le monde me dit tellement que j’y parviendrai que je me suis mise à rêver.
— Alors abandonne ton idée de mensonge. Arrête d’écouter les autres, oublie ton rêve et fais pour le mieux.
— C’est quoi « faire pour le mieux » ?
— Fais ce que tu penses être juste. Assume tes choix et surtout, ne mens pas. « Aide-toi, et le ciel t’aidera » … Allez, file en cours, tu vas être en retard.
Marie n’était pas sûre d’avoir compris tout ce que voulait lui dire la nonne. Elle partit en courant et arriva in extremis dans la salle de chimie, aux côtés de Chantal. Ne pouvant parler devant le professeur, cette dernière interrogea son amie, dès qu’elle le put.
— Où étais-tu passée ce matin ? Tu n’es jamais en retard habituellement.
— Je suis allée voir sœur Marie-Charles.
— Pour quoi faire, si tôt ?
— Je n’avais pas beaucoup dormi, tellement je réfléchissais. Je lui ai demandé si le fait de mentir était vraiment grave.
— Mais c’est toi qui es grave ! Elle n’allait pas te répondre « non ». Tu t’adressais à une sœur, quand même !
— Oui, mais je pensais qu’en lui expliquant la situation…
— Parce que, en plus, tu lui as parlé de tes intentions. Maintenant, elle va tout raconter à tes parents.
— Elle ne répète jamais ce que je lui confie. Je lui fais entièrement confiance. Je suis sûre qu’elle ne me trahira pas.
— Et que t’a-t-elle dit ?
— Que j’étais présomptueuse et elle a bien raison. Je m’en veux d’avoir pu penser arriver à être la meilleure.
— Donc ?
— Donc, je ne vois pas pourquoi je saperais mon travail. Elle m’a dit de faire pour le mieux et je suis bien résolue à suivre son conseil.
— A la bonne heure ! Et si tu gagnes ?
— Je ne gagnerai pas.
— Oui, mais au cas où ?
— Eh bien, j’aviserai.
— Bien parlé ! Enfin tu me fais plaisir. Peut-être que ton cas n’est pas totalement désespéré. Sache que je suis de tout cœur avec toi.
Marie s’était mis en tête que l’Angleterre n’était pas pour elle. Il y avait certainement des élèves d’un niveau supérieur au sien dans le département. Elle avait donc pris la décision de tout mettre en œuvre afin d’obtenir son diplôme avec les meilleurs résultats possibles, persuadée qu’elle ne gagnerait pas ce voyage.
Les épreuves étaient passées. Marie attendait sereinement les résultats, employant son temps entre l’arrière-boutique de ses parents et les diverses associations caritatives habituelles, en compagnie de sa mère.
Dans son lycée, les listes des lauréats n’étaient pas affichées « sans façons » comme dans les autres établissements laïques. La Mère Supérieure se faisait une joie, et surtout une fierté, d’annoncer publiquement le nom des récipiendaires lors d’une cérémonie. Comme chaque année toutes les élèves réussissaient, aucune d’entre elles n’était véritablement inquiète. Il y avait cependant toujours un risque aussi minime fut-il, aussi attendaient-elles la confirmation avec impatience.
Le jour de cet évènement, Marie et ses parents très investis dans la vie de l’école arrivèrent deux heures avant le début, afin de mettre au point certains détails quant à l’organisation.
— Bonjour, ma Mère, dirent-ils en chœur, s’adressant à la directrice.
— Ah, bonjour, répondit celle-ci avec un grand sourire. Je suis contente de vous voir. J’ai quelque chose d’important à vous communiquer. Vous voulez bien me suivre dans mon bureau ?
La famille était stupéfaite. Rarement la Mère Supérieure se déridait et encore moins, souriait. Sans un mot, ils s’exécutèrent. Lorsqu’ils furent assis face à elle, elle commença :
— J’ai deux excellentes nouvelles pour vous. Tout d’abord, j’ai l’immense joie, la très grande satisfaction et même une certaine fierté de vous annoncer que Marie est arrivée première lauréate du département. En conséquence, chose promise chose due, Marie tu pars la semaine prochaine pour Londres. Je te remettrai le billet de la traversée lors de la cérémonie.
— Ce n’est pas possible ! s’exclama la jeune fille, penaude.
— Mais si c’est possible ! Tu n’as pas l’air heureux, tu n’es pas contente ?
— Euh… si, ma Mère. Mais je ne l’avais pas prévu. Je ne pense pas que je pourrai partir, il faut que mes parents soient d’accord.
— Mais bien sûr qu’ils vont être d’accord ! Cette offre ne se refuse pas, n’est-ce pas ? Je suppose que vous êtes vraiment très fiers de votre fille, dit-elle en s’adressant aux parents de Marie, persuadée de leur faire plaisir.
— Oui, oui, bafouillèrent-ils.
La Mère Supérieure, tout à son allégresse ne s’apercevait pas de leur embarras.
— Et puis, tu n’as qu’une valise à préparer. Tu sais, là-bas mon frère et ma belle-sœur s’occupent d’un centre pour défavorisés. Tu vas les aider, ce ne sera pas vraiment une partie de plaisir. Le seul but est de te plonger dans la langue de Shakespeare afin d’améliorer ta compréhension, ton vocabulaire, et ton accent. L’anglais est très important dans la vie. Je considère qu’il s’agit d’une opportunité qu’il ne faut pas négliger.
— Oui, ma mère.
— J’ai autre chose à te dire. C’est la journée des bonnes nouvelles pour toi. Puisque ta mère m’a dit que tu avais l’intention de prendre la succession de sœur Marie-Josèphe, tu pourras la remplacer dès la rentrée. Elle souffre de plus en plus de ses rhumatismes, et a vraiment besoin d’être secondée. Ne fais pas cette tête, c’est ton désir, je me trompe ?
— Nooon ma Mère. Marie hésitait, formulait-elle un mensonge à ce moment-là ? Mais… je n’ai pas terminé mes études, essaya-t-elle.
— Ne t’inquiète pas mon enfant. Au début tu la seconderas. Elle t’expliquera sa fonction et sa manière de travailler, ainsi petit à petit elle pourra te laisser les rênes et se retirer en toute confiance. Tu seras rémunérée en conséquence. Tu n’as pas besoin d’en apprendre davantage. Lorsque je vois tes résultats, tu devances de loin le deuxième candidat dans le classement. Tu en connais suffisamment pour enseigner. Et si tu le veux vraiment tu auras toujours la possibilité de passer ton diplôme en parallèle. Ça te va comme ça ? Peu d’élèves bénéficient d’un tel traitement, tu peux me croire.
— Oui, merci beaucoup ma Mère.
Une fois de plus, Marie se posait la question « Est-ce encore un mensonge » ?
— Bien, maintenant il nous faut aller préparer de quoi recevoir nos lauréates et leurs parents. C’est encore un bon cru cette année, aucune recalée. Je suis vraiment fière.
Les parents de Marie se levèrent en même temps qu’elle. Ils n’avaient pipé mot. Ils étaient abasourdis. Que dire d’ailleurs, sans risquer de froisser la Mère Supérieure, et surtout sans se faire « mal voir » ? Quant à Marie, elle n’en revenait pas encore. Ses parents ne devaient pas être contents d’elle. Qu’allaient-t-ils lui réserver comme punition ? Elle n’osait y penser. Elle réussit à s’éclipser un tout petit moment pour aller voir sœur Marie-Charles.
— Eh Marie, c’est le grand jour ? dit cette dernière, voyant arriver la jeune fille.
— Oh, sœur Marie-Charles, mes parents me réservent une de ces punitions ! J’en suis certaine.
— Pourquoi ? Qu’as-tu fait ?
— Ils vont dire que je leur ai désobéi.
— Leur as-tu désobéi ?
— Non. Oui. En quelque sorte…
— Explique-toi.
— Je pars en Angleterre !
— Mais c’est bien ! Pourquoi te lamentes-tu ?
— Ils vont dire que je l’ai fait exprès.
— Tu l’as fait exprès ?
— Oh, non !
— À toi de les convaincre.
— Je ne sais pas si j’y parviendrai.
— Ne t’en fais pas, s’ils t’aiment, ils se réjouiront pour toi.
— J’en doute vraiment.
— Tu doutes de beaucoup de choses. Aie confiance en toi. En attendant, j’ai un petit cadeau pour toi.
— Ah bon ?
— Tiens, prends cette enveloppe. Je savais que tu avais gagné, et je l’avais préparée pour toi. Il y a de l’argent dedans. Surtout cache le bien et ne le montre pas à tes parents. Selon ce que tu m’as confié de leur éducation, ils seraient capables de te le prendre en représailles. Je suppose qu’ils ne t’en donneront pas. Je pense qu’il te sera utile.
— Mais je ne peux pas accepter de l’argent !
— Rien ne te l’interdit. Et à moi, ça fait plaisir. Envoie-moi juste une petite carte postale pour me montrer que tu as pensé à moi.
— Oh pour ça, j’y penserai, vous n’avez pas à vous en faire… Merci ma Sœur, vous allez me manquer là-bas.
— Un mois sera vite passé. Et puis tu reviens à la rentrée, si j’ai bien compris ?
— Oui. À ce propos, justement je voulais vous demander quelque chose.
— Oui ?
— J’ai dit à la Mère supérieure que le fait de remplacer sœur Marie-Josèphe était ce que je voulais. J’ai donc menti.
— Et pourquoi l’as-tu dit si ce n’est pas la vérité ?
— C’est ce qu’elle attendait de moi.
— Tu lui as donc fait plaisir ?
— C’était mon but.
— Alors il s’agissait d’un pieux mensonge.
— Mais vous m’avez dit qu’il ne fallait jamais mentir.
— C’est exact. À ce moment-là, je ne pouvais décemment pas te dire de choisir de mentir. Mais parfois nous sommes obligés de faire ce que j’appelle de « pieux mensonges ». Tu l’as pratiqué de toi-même sans que je t’en parle. Tu vois, tu as compris toute seule. La vie n’est pas faite que de blanc et de noir, il y a quantité de nuances de gris. Bienvenue dans le monde des adultes ! Allez, maintenant va-t’en, sinon ton absence va paraître suspecte.
— Au revoir ma Sœur. Merci pour l’argent. C’est promis, je vous enverrai une carte postale.
