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Hannibal envoie en mission secrète l’un de ses plus brillants officiers et ami d’enfance : Archélaos.
218 avant Jésus-Christ. Après avoir traversé les Alpes et après une première défaite infligée aux Romains, Hannibal envoie en mission secrète l’un de ses plus brillants officiers et ami d’enfance : Archélaos. Ce dernier doit trouver les restes du trésor d’Alexandre le Grand et tester la volonté d’alliance de Philippe V de Macédoine et d’Antiochos III de Séleucie, dans une guerre totale contre Rome pour la suprématie méditerranéenne. Ce parcours mouvementé à travers Carthage, l’Ibérie, la Gaule, l’Italie, la Macédoine, la Syrie et l’actuelle Anatolie confronte Archélaos aux réalités de la guerre, à l’amour et à la trahison. Finalement, il découvrira un trésor bien plus précieux que les quatre mille sept cents tonnes d’argent, qui furent gardés par les Macédoniens dans la citadelle d’Ecbatane, entre Babylone et la mer Caspienne.
Suivez le parcours périlleux d'Archélaos, en 218 ACN, et voyagez avec lui à travers Carthage, l’Ibérie, la Gaule, l’Italie, la Macédoine, la Syrie et l’actuelle Anatolie.
EXTRAIT
Lors des cours de rhétorique, il les poussait dans leurs retranchements, les obligeant à argumenter et à défendre leurs positions. Archélaos constata à quel point Hannibal avait, malgré son jeune âge, une vision très acérée des situations. Il faisait déjà preuve d’un discernement bien plus marqué que beaucoup d’adultes. Archélaos avait d’ailleurs noté le petit rictus au coin des lèvres de Sosylos quand Hannibal s’opposait à lui lors de discussions âpres. Le Lacédémonien ne cherchait à plus à cacher son admiration pour le fils aîné d’Hamilcar. Il avait parfaitement compris qu’il avait entre les mains de l’or pur. Sa responsabilité de tuteur n’en était que plus grande et la confiance d’Hamilcar d’autant plus gratifiante.
Sosylos leur enseigna l’histoire de Thucydide et d’Hérodote, la géographie de Strabon, la philosophie de Socrate, de Platon et d’Aristote, la grammaire et la rhétorique. Le général voulait pour ses fils une solide culture et un enseignement de très haute qualité.
A PROPOS DE L'AUTEUR
L’auteur, Christophe Aubin, passionné d’histoire, nous entraine dans une aventure à l’intrigue haletante et maitrisée. Nous sommes littéralement transportés il y a vingt-trois siècles, au moment où se forment les puissances qui dessineront le futur bassin méditerranéen.
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Seitenzahl: 270
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Table des matières
Résumé
REMERCIEMENTS
RENAISSANCE
UNE RENCONTRE DÉTERMINANTE
GRANDIR À CARTHAGE
UN NOUVEL ÉLAN
LE TRÉSOR D’ALEXANDRE
RECHERCHE D’INDICES
SI VIS PACEM, PARA BELLUM
INTUITION
CONSOLIDER SES ARRIÈRES
PERFIDIE ROMAINE
DÉPART
VRBS
EN AVANT !
LÂCHEZ LES FAUVES
PELLA
PHILIPPE V
UNE BAGUE TRÈS PARTICULIÈRE
UN TRAÎTRE
EXPLICATIONS
MANIPULATIONS
RAPPROCHEMENTS
TRISTE DÉCOUVERTE
FUITE
UNE SOCIÉTÉ SECRÈTE
LE PÈRE DE SALOMÉ
UNE PISTE
330 AVANT JÉSUS-CHRIST EN DANGRIANE
UN VIEUX TEMPLE
RETOUR À LA RÉALITÉ
325 AVANT JÉSUS-CHRIST : LA FÉLONIE D’HARPALE
DÉCOUVERTE DU FORFAIT
LA FIN D’ALEXANDRE
SILÉNA
ADONIS
LETTRES À OLYMPIAS
RÊVE DIVIN
RETOUR À CARTHAGE
REJOINDRE LES ÉTOILES
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
CARTES
INDEX DES NOMS PROPRES
Dans la même collection
218 avant Jésus-Christ. Après avoir traversé les Alpes et après une première défaite infligée aux Romains, Hannibal envoie en mission secrète l’un de ses plus brillants officiers et ami d’enfance : Archélaos. Ce dernier doit trouver les restes du trésor d’Alexandre le Grand et tester la volonté d’alliance de Philippe V de Macédoine et d’Antiochos III de Séleucie, dans une guerre totale contre Rome pour la suprématie méditerranéenne.
Ce parcours mouvementé à travers Carthage, l’Ibérie, la Gaule, l’Italie, la Macédoine, la Syrie et l’actuelle Anatolie confronte Archélaos aux réalités de la guerre, à l’amour et à la trahison.
Finalement, il découvrira un trésor bien plus précieux que les quatre mille sept cents tonnes d’argent, qui furent gardés par les Macédoniens dans la citadelle d’Ecbatane, entre Babylone et la mer Caspienne.
L’auteur, Christophe Aubin, passionné d’histoire, nous entraine dans une aventure à l’intrigue haletante et maitrisée. Nous sommes littéralement transportés il y a vingt-trois siècles, au moment où se forment les puissances qui dessineront le futur bassin méditerranéen.
Christophe Aubin
Archélaos
Roman historique
ISBN : 978-2-37873-423-7
Collection Hors Temps : 2111-6512
Dépôt légal juin 2018
© couverture Ex Aequo
© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
« Nous trouverons un chemin… ou nous en créerons un. »
Hannibal Barca.
« Là où il y a une volonté, il y a un chemin. »
Winston Churchill.
En rédigeant ce livre une autre vie a pris naissance en moi. Un espace de plus en plus grand et lumineux s’est formé, cristallisant tout mon amour pour l’histoire antique, pour cette période bien plus libre et tolérante que notre époque, dite moderne.
Dans cet immense domaine, j’y ai invité des amis, de la famille et des inconnus. Ils m’ont fait don de leur temps, de leurs remarques et de leur franchise. J’en ai tenu compte. Sans eux ce livre ne serait pas tout à fait le même. J’étais parfois trop dans mon histoire pour avoir suffisamment de recul.
Cette histoire est née en moi il y a plusieurs années, ou depuis bien plus longtemps peut-être.
Archélaos se planta devant son fils adoptif :
— Adonis, tu veux connaître tes origines. Je vais te les dire.
Ce fut tranchant, net, sans hésitation. Il avait répété cette phrase une bonne vingtaine de fois, plus pour se rassurer que pour impressionner son jeune interlocuteur. Ce dernier avait alors quatorze ans.
Depuis deux jours, Archélaos avait soigneusement évité Adonis en prétextant de multiples travaux dans le domaine, alors même que la récolte avait été moissonnée et stockée. Son visage marqué trahissait des nuits courtes et agitées.
Tout petit, Adonis avait déjà confusément senti qu’Archélaos n’était pas son père. Même si ce dernier lui avait toujours témoigné beaucoup d’amour et d’attention, il ne lui ressemblait en rien physiquement. En outre, Adonis avait perçu qu’une retenue, comme un voile infime, pudique et douloureux, qui n’existait pas entre les autres pères et leurs enfants, s’était créée entre eux. Archélaos ne s’était pas autorisé les mêmes gestes que les autres pères. Plus grand, Adonis avait eu le courage de poser des questions sur ses origines. Mais il s’était heurté à chaque fois à un mur, à des esquives.
Une pierre énorme allait enfin être ôtée du cœur d’Adonis. Depuis des années, elle était devenue sa plus fidèle compagne. Il avait appris à vivre avec. Il était convaincu que l’enlever lui permettrait de grandir, de devenir un homme. Le violent besoin de connaître ses origines avait pris la forme d’un rapace impitoyable qui venait lui déchirer l’âme certains jours et s’éloignait d’autres jours pour mieux fondre à nouveau sur lui.
Mais quel serait le prix à payer pour cette révélation ? Là était la vraie question.
Archélaos lui demanda de le suivre. Ils traversèrent les grands vergers du domaine, irrigués par un réseau sophistiqué de canalisations. Ils s’arrêtèrent au niveau de la rotonde en marbre blanc de Naxos au sommet de la petite butte faisant face à la Méditerranée. Ils s’assirent au milieu de cette très belle construction aux fines colonnes doriques, autour desquelles s’étaient enroulées de magnifiques glycines. C’était l’endroit préféré d’Adonis, sa porte ouverte sur la mer, l’aventure, l’espace où son imagination débordante emplissait le vide béant de ses origines. Il y venait presque tous les jours.
Archélaos l’invita à s’asseoir face à lui. Il demanda poliment aux ouvriers du domaine – cela faisait longtemps qu’il n’avait plus d’esclaves – d’apporter une corbeille de fruits et une cruche de vin. Puis, il les congédia gentiment en leur demandant de ne pas les déranger. Le récit durerait toute la journée.
Il ne s’agissait pas seulement de dévoiler ses origines à Adonis, mais aussi de lui transmettre l’essence de ce qu’Archélaos avait vécu, afin de faire de lui un homme complet. Archélaos avait découvert un trésor bien plus grand et plus inattendu que l’objet de sa quête originelle. Il ne prétendait pas en tirer une plus grande sagesse ou une plus grande force. Il était bien trop humble et trop lucide pour adopter une telle attitude. Mais grâce à cette découverte il comprenait juste un peu mieux la vie. En tout cas, plus avec le cœur qu’avec la tête.
Archélaos se redressa sur son siège et inspira profondément. Une force nouvelle réveilla son corps. Au regard lointain d’Archélaos, Adonis compris que son esprit s’était déjà envolé vers d’autres terres, d’autres époques. Archélaos riva ses yeux dans ceux d’Adonis et en vint directement au fait : sa rencontre avec Hannibal, vingt-huit ans plus tôt.
Archélaos observa les sommets lourds de dattes des hauts et élégants palmiers balancer sous le puissant vent du large, dans un ciel d’été sans nuages. Sur le chemin longeant la côte, il se remplit avec délectation les narines de l’odeur des caroubiers, des genêts et de l’écume de la mer. Le vent lui apportait également le son régulier des vagues se fracassant au pied des falaises.
Il dut se protéger le visage de la poussière dégagée par le cheval de tête. À ce moment-là, il ressentait surtout la présence magnétique et bienveillante du grand général à ses côtés, ainsi que celle de ses fiers cavaliers numides.
La petite troupe avait chevauché depuis l’aube. Il devait être près de midi puisque le soleil était déjà très haut dans le ciel. Puis apparurent sur la ligne de crête, à deux ou trois stades{1} devant eux, une dizaine de cavaliers entourant un adolescent. L’impatience du général était palpable. Ce dernier jeta à Archélaos un regard rapide, en coin, se retenant de sourire, de montrer son bonheur. Ce n’était pas encore le moment. Il fallait respecter les dieux en faisant preuve de patience. L’adolescent partit brusquement au galop vers eux. Malgré la force du vent, Archélaos entendit distinctement ces deux mots : « Mon fils. » Puis, tout s’emballa. La gorge d’Archélaos se noua d’un coup. Des larmes, grosses, roulèrent le long de ses joues. Archélaos avait alors douze ans{2}. Son père l’avait abandonné quand il avait cinq ans.
Le général et son fils s’arrêtèrent l’un en face de l’autre. Ils descendirent de leur monture avec une célérité irréelle et se jetèrent l’un sur l’autre avec fougue. Ils s’étreignirent longuement. Cette beauté absolue stoppa net les larmes d’Archélaos. Ce dernier les rejoignit rapidement avec l’ensemble des cavaliers. Les cavaliers numides, vêtus de peaux de panthère, avec leur pique et leur sabre court, tranchant comme un rasoir, les entouraient en maintenant une distance respectueuse. Archélaos ne put dire de qui ils étaient le plus fiers : du père ou du fils ? Le général Hamilcar se retourna alors vers son jeune hôte :
— Archélaos, je te présente mon fils aîné : Hannibal.
Hannibal dévisagea Archélaos de ses yeux noirs et intenses. Il avait la même taille que lui. Une chevelure noire, dense et légèrement bouclée entourait un visage aussi noble et fier que celui de son père. Dans ses yeux brûlait un feu ardent. Il se tenait bien droit pour se donner de la contenance. Hannibal sourit et dit d’un air solennel :
— Archélaos, je te souhaite la bienvenue à Carthage.
Ce dernier le remercia. Une onde fraternelle les traversa instantanément. Archélaos sut à ce moment précis, grâce à l’intuition claire et sans filtre des adolescents, qu’une amitié exceptionnelle commençait.
Il restait une trentaine de stades à parcourir avant d’atteindre la capitale punique. Le spectacle des retrouvailles entre Hannibal et son père avait brutalement fait remonter à la surface les événements marquants de l’enfance d’Archélaos. Son grand-père, Phoïbos, était originaire de Macédoine. Il fut enrôlé dans l’armée d’Agathocle, le roi de Syracuse, quand ce dernier porta la guerre sur le territoire de Carthage. Lors d’un raid nocturne près du promontoire de Mercure{3}, Phoïbos fut fait prisonnier. Après le conflit, pendant l’échange des prisonniers, avec deux autres officiers il refusa de retourner à Syracuse. En effet, les trois hommes détestaient cordialement Agathocle, qu’ils considéraient comme un tyran sanguinaire. Ils furent rapidement intégrés comme officiers dans l’armée punique, leurs connaissances militaires étaient trop précieuses pour Carthage. Le père d’Archélaos, Akathos, suivit très tôt son exemple en servant également comme officier dans l’armée punique. La mère d’Archélaos était morte en couches et Akathos abandonna Archélaos à sa grand-mère à l’âge de cinq ans. Son père était parti vivre avec un soldat qu’il eût sous ses ordres. Cela arrivait assez fréquemment. Quelques années plus tard, Hamilcar, ayant eu vent de cet abandon, décida de s’occuper d’Archélaos en mémoire de son grand-père. Il recherchait également un compagnon de jeu pour Hannibal et il avait vu en Archélaos de grandes qualités. Il vint donc chercher ce dernier à Utique{4} où il vivait avec sa grand-mère.
La petite troupe de cavaliers quitta la côte et obliqua vers l’intérieur des terres afin de prendre le chemin le plus court. En arrivant au sommet d’une colline, Archélaos tira d’un coup sur les brides de son cheval : Carthage, la capitale de l’empire punique, s’offrait à ses yeux. Il resta sans voix.
La petite troupe repartit au galop, impatiente de retrouver Carthage. À quelques stades de la ville, elle s’arrêta à nouveau afin qu’Archélaos pût admirer la cité dans son intégralité.
Du côté des terres, par là où les cavaliers étaient arrivés, la ville était protégée par trois hauts murs successifs. Cette partie de la ville était la plus puissamment défendue, car faisant face aux invasions terrestres. Hamilcar précisa à Archélaos que le mur le plus à l’intérieur, à son premier niveau, abritait trois cents éléphants de guerre avec leur logis et leur nourriture. Au deuxième étage de ce même mur, des écuries accueillaient près de quatre mille chevaux avec leur ration d’orge. De longues rampes permettaient de monter les chevaux à ce deuxième étage. Enfin, au troisième et dernier étage, se trouvaient les casernements de plus de vingt mille hommes, avec un chemin de ronde. Au pied de chacun des trois murs étaient posés en quinconce sept rangs de pieux métalliques, succédant à un large et profond fossé. Pour le reste, Carthage n’était défendue que par un seul grand mur. En tout, la ville était ceinte d’une fortification longue de cent soixante stades{5}. À l’intérieur de la ville émergeait la colline de Byrsa, elle-même entourée d’une fortification. Cette colline abritait à son sommet une acropole, elle aussi protégée par une muraille.
Archélaos demanda au général pourquoi les fortifications étaient aussi imposantes. Ce dernier lui répondit avec émotion que les mercenaires, révoltés contre Carthage après la guerre contre Rome pour cause d’impayés, avaient été arrêtés et écrasés au pied des remparts de la cité. Cet événement avait profondément traumatisé les Carthaginois et les avait conduits à renforcer les défenses de leur ville. Archélaos apprit plus tard que c’est Hamilcar lui-même qui avait été chargé par le gouvernement de mater cette révolte. Au cours de cette guerre totale, sans règles, contre les mercenaires, des horreurs furent commises des deux côtés, dans une escalade insensée et sanguinaire.
En contrebas, plus loin sur leur gauche, à l’extérieur des remparts, s’étalait sur une grande superficie le cimetière des enfants, le Tophet, à côté du cimetière de Baal-Hammon. La colline de Byrsa abritait une très belle acropole, avec une citadelle et le temple d’Eschmoun, le dieu guérisseur des Phéniciens. Archélaos, grâce à sa vue perçante, parvint à distinguer la belle et grande cour intérieure du temple avec son impressionnant autel, au centre. Il put également voir la magnifique volée de marches en marbre blanc qui descendait du temple en direction de la mer. Hamilcar expliqua qu’au sein de la citadelle se trouvaient les trophées de guerre pris par les généraux carthaginois à leurs ennemis, lors de la constitution de son grand empire maritime : boucliers, épées, lances, casques, arcs, chars de guerre et bijoux, tous pris à des rois et chefs de guerre numides, libyens ou ibériques.
Puis le regard d’Archélaos descendit de la colline de Byrsa et se dirigea vers la mer où s’étalait la ville basse. Il vit alors deux cothons{6} en enfilade, alignés le long du littoral : le port marchand de forme rectangulaire et, derrière lui, dans son prolongement, le port militaire, de forme circulaire. Ils communiquaient l’un avec l’autre par une petite entrée. Le port marchand, donnant directement sur la mer, était un très grand bassin avec une entrée d’une largeur de soixante-dix pieds{7}, gardée par une puissante tour de chaque côté. Il pouvait accueillir près de deux cents navires avec leurs abris et leurs ateliers. Le port militaire bénéficiait de murs nettement plus épais. Il fallait passer par le port marchand pour y accéder. Le port de guerre abritait une trentaine de quinquérèmes{8} avec, également, leurs abris et leurs ateliers. Au centre de ce grand cercle trônait un beau bâtiment circulaire : l’amirauté. C’était le centre névralgique du commandement maritime punique et la résidence du navarque{9}.
L’excellence technique de la flotte carthaginoise lui permit de franchir les colonnes d’Héraclès{10} et de pousser leurs embarcations pour affronter la haute mer jusqu’en Mauritanie et en Cornouailles. Ils avaient également conduit leurs navires jusqu’en mer Rouge. À chaque fois des liens commerciaux, plus ou moins étroits, s’étaient établis avec Carthage. En Méditerranée, ils dominaient les flots des rivages d’Ibérie jusqu’en Sicile occidentale en passant par les Baléares. Mais depuis la fin de la guerre, la marine romaine dominait la partie orientale de la Méditerranée, limitant leur influence.
Juste en amont des deux ports, Archélaos distingua l’agora punique, véritable poumon commercial de la ville. Les marchandises provenant de tous les confins de la Méditerranée passaient par le port marchand pour transiter ensuite jusqu’à l’agora.
Les maisons sur les hauteurs de Byrsa, sur le même modèle que celles de la ville basse, appartenaient aux nobles. Elles étaient plus grandes et plus élégantes. Elles disposaient de plusieurs étages et étaient construites autour d’une cour centrale avec au sommet une terrasse, ombragée par une belle végétation. Pour optimiser l’utilisation de l’espace, pratiquement tous les bâtiments de Carthage avaient été distribués selon un vaste plan orthogonal.
Ils se décidèrent à entrer dans la ville. Pour cela ils durent franchir l’une des puissantes portes fortifiées du mur extérieur. Une fois passée cette porte, Archélaos se trouva tout de suite nez à nez avec une solide tour abritant à son sommet une douzaine d’archers. Pour continuer leur progression dans la ville, ils n’avaient donc d’autre choix que de contourner cette tour. Cette disposition exposait ainsi l’ennemi qui arrivait à franchir les portes de la ville aux tirs d’archers et empêchait une charge de cavalerie déferlante dans la ville.
Archélaos constata de lui-même que Qart-Hadasht méritait bien son nom{11}. Une foule cosmopolite grouillait dans ses rues : Phéniciens, Ibères, Égyptiens, Grecs, Étrusques, Libyens, Numides, Ligures, Nubiens et Celtes. Au fur et à mesure de sa progression, Archélaos vit des temples consacrés à de nombreux dieux de différentes origines. Chaque ethnie empruntait ce qui lui paraissait le plus approprié dans les autres croyances et l’accommodait à sa manière. Le divin pouvait bien prendre plusieurs formes puisqu’il était à l’origine de tout. Cette souplesse d’esprit et « d’utilisation » plaisait bien à Archélaos. Comme beaucoup, il ne pouvait pas concevoir d’imposer son ou ses dieux à d’autres hommes.
Ils descendirent l’allée centrale de Carthage, une large rue pavée de grandes dalles, dominée par d’élégantes maisons de riches marchands, hautes de six étages, aux murs blancs et aveuglants sous le soleil d’été. En arrivant à l’agora, une explosion de couleurs et d’odeurs vint imprimer à jamais les sens d’Archélaos. Hamilcar décrivit à son jeune hôte les produits importés par Carthage : des peaux de lion, des défenses d’éléphant, de l’ébène d’Éthiopie, des ustensiles de toilette pour les femmes en provenance de Syrie – boîtes à fard, peignes, miroirs de Sidon –, du lin et des étoffes épaisses aux couleurs vives et chatoyantes d’Antioche, de la myrrhe et de l’encens, acheminés d’Arabie par les Nabatéens, de la gomme, du coton et des plumes d’autruche de Nubie, de l’or et du lapis-lazuli du Sinaï, de l’obsidienne d’Anatolie, de la vaisselle athénienne, des vases attiques, du blé de Sicile, de l’huile d’olive de Crète, des vêtements en cuir du sud de la péninsule ibérique et du vin de Phénicie.
Pour sa part, Carthage exportait un vin rouge fort, des oranges et des citrons des vergers du promontoire de Mercure, des sauces de poisson, des tissus de très belle qualité d’une teinte orange-rouge inimitable, obtenue par le concassage d’un crustacé local, des amphores et des vases à vernis noir.
Aussi rapidement que le vent, s’était répandu en ville le bruit qu’Hamilcar et Hannibal étaient revenus. La foule s’épaississait rapidement. Les habitants cédèrent difficilement le passage, voulant voir et toucher au général et à son fils ou même leur parler. Cela faisait longtemps qu’ils n’étaient pas revenus. La famille des Barcides{12} était aimée du petit peuple de Carthage. En effet, Hamilcar prônait des réformes en faveur des paysans et des artisans. Il n’appréciait guère certains aristocrates, peu scrupuleux, prêts à s’enrichir sur le dos des travailleurs et sans aucune vision sur le bien de Carthage à long terme, ne pensant qu’à leurs profits mercantiles à court terme.
Les cavaliers numides devinrent plus nerveux et fendirent la masse compacte de la foule. Avant de rejoindre sa somptueuse demeure, Hamilcar décida de leur faire visiter le port de guerre. Ils prirent donc la grande avenue centrale qui partait du haut de la colline de Byrsa pour descendre, tout droit, vers la ville basse et le port. Arrivé au pied des murailles, entourant le port de guerre, Archélaos fut impressionné par les dimensions de l’édifice et la sensation de puissance qui s’en dégageait. Alors qu’il restait béat d’admiration, Hamilcar lui tira le bras droit. Archélaos tourna instantanément le regard dans cette direction et vit une forte garde armée, entourant un convoi de mules portant des coffres. Hamilcar, devançant sa question, l’informa qu’il s’agissait d’or, d’argent, de cuivre, d’étain et de plomb provenant de la vallée du Guadalquivir au sud de la péninsule ibérique et de la Meseta. Puis Hamilcar conduisit la troupe jusqu’à la petite lagune qui s’étalait entre les deux ports et la mer. Le centre de cette lagune accueillait un autel dédié à Melqart{13}, construit par les fondateurs de Carthage six siècles auparavant, quand les premiers colons se contentaient de tirer leur navire sur cette lagune afin de les mettre à l’abri des caprices de la mer et du vent. Hamilcar se recueillit longuement et pieusement devant cet autel.
Puis ils rebroussèrent chemin pour rejoindre la demeure du général. Arrivés à destination, Hannibal et Archélaos n’attendaient qu’une seule chose : l’autorisation paternelle de jouer ensemble. Ce qu’Hamilcar comprit tout de suite et leur accorda dans un grand sourire complice. Dès ce moment, Archélaos aima Hamilcar.
La demeure du général comportait une grande cour centrale et rectangulaire, bordée de colonnes doriques en marbre. Au centre de cette grande cour trônait, sur un imposant socle en pierre noire et ayant la hauteur d’un homme, une grande statue en bronze du dieu Melqart. Ce dernier était représenté en marche, coiffé de sa tiare, un long pagne en lin tombant en dessous de ses genoux. Il avait un regard sévère. À chaque fois qu’Archélaos passait devant cette statue, il ralentissait le pas, ayant l’impression que le dieu l’observait et sondait son âme. Ses relations difficiles avec les dieux dataient probablement de ce moment. La cour centrale distribuait de nombreuses antichambres contenant des salles d’eau pour les ablutions. Ces antichambres conduisaient elles-mêmes aux lieux de vie : grandes chambres et espaces de réception. Dans les salles d’ablution, Archélaos vit pour la première fois des baignoires. Il adorait traîner dans la grande salle de réception, remplie de deux séries de douze somptueuses statues, signées par les plus grands artistes grecs. La plus belle était l’Héraclès Épitrapézios de Lysippe{14}. Héraclès était le héros, le modèle de la famille des Barca.
Archélaos rencontra très vite les deux petits frères d’Hannibal : Hasdrubal et Magon. Il aimait particulièrement Hasdrubal qui avait deux ans de moins qu’Hannibal, soit onze ans. Il le trouvait presque aussi vif et intelligent que son frère aîné. Hasdrubal était un garçon honnête, courageux et surtout très attachant. Archélaos aimait beaucoup son humour et son espièglerie. Magon avait neuf ans et était plus introverti. Il était clair que les deux jeunes garçons admiraient leur frère aîné. Archélaos vit très peu les trois sœurs aînées d’Hannibal, qui avaient déjà quitté la demeure paternelle pour commencer leur vie de femme.
Leur « famille » s’agrandit six mois plus tard. Un homme grand, mince, svelte, au regard malicieux, moqueur des autres, mais surtout de lui-même, les rejoignit. Sosylos devint le précepteur des fils d’Hamilcar et de quelques autres adolescents, dont Archélaos. Hamilcar avait payé ses services une fortune. Archélaos décela rapidement, derrière sa posture facétieuse, une vraie indépendance d’esprit et une grande générosité.
Tôt le matin, les adolescents prenaient un chemin de terre abrupt le long des falaises, qui les conduisait à un magnifique belvédère dominant la mer et situé à cinq stades de Carthage. À chaque sortie ils étaient accompagnés d’une trentaine de gardes et d’un géant blond d’origine gauloise, Eurix, qui transportait sur ses deux mules des maquettes en bois de soldats et de fortifications afin de simuler des batailles. C’est là que, inlassablement, sous le vent, le soleil, la pluie, Sosylos leur fit don de son immense savoir et de sa patience. Il savait s’adapter à chacun. Il réexpliquait en empruntant un nouveau chemin, si la voie précédente s’avérait infructueuse. Il ne se moquait jamais si son élève ne comprenait pas et il exigeait de tous le même respect. Sosylos contribua fortement à la cohésion du groupe d’adolescents.
Lors des cours de rhétorique, il les poussait dans leurs retranchements, les obligeant à argumenter et à défendre leurs positions. Archélaos constata à quel point Hannibal avait, malgré son jeune âge, une vision très acérée des situations. Il faisait déjà preuve d’un discernement bien plus marqué que beaucoup d’adultes. Archélaos avait d’ailleurs noté le petit rictus au coin des lèvres de Sosylos quand Hannibal s’opposait à lui lors de discussions âpres. Le Lacédémonien{15} ne cherchait à plus à cacher son admiration pour le fils aîné d’Hamilcar. Il avait parfaitement compris qu’il avait entre les mains de l’or pur. Sa responsabilité de tuteur n’en était que plus grande et la confiance d’Hamilcar d’autant plus gratifiante.
Sosylos leur enseigna l’histoire de Thucydide et d’Hérodote, la géographie de Strabon, la philosophie de Socrate, de Platon et d’Aristote, la grammaire et la rhétorique. Le général voulait pour ses fils une solide culture et un enseignement de très haute qualité.
Hamilcar et Sosylos enseignèrent conjointement l’art de la guerre. Hamilcar, grand général lui-même, transmit ce qu’il avait vécu en opérations en Afrique et en Sicile contre les Romains. Il leur parla également du grand général spartiate Xanthippe qu’il avait rencontré. Sosylos, également originaire de Sparte, enseigna toutes les ruses et techniques de la célèbre école militaire lacédémonienne.
Une après-midi il illustra, à l’aide de plusieurs exemples, le comportement du roi de Sparte Agésilas qui ne voulait bénéficier d’aucun passe-droit quand ses hommes souffraient. Archélaos remarqua que cette séance avait profondément marqué Hannibal.
Sosylos passa en revue, pendant plusieurs mois, différentes stratégies et tactiques guerrières. Tout d’abord ce fut l’utilisation par Iphicrate des peltastes{16} pour disloquer l’infanterie lourde spartiate par des harcèlements, comment le Thessalien Polyeidos avait utilisé les hélépoles{17}, les catapultes et les balistes lors des sièges, comment Miltiade fit face aux Perses dans la bataille de Marathon, comment Thémistocle conduisit l’énorme flotte perse dans l’étroite rade de Salamine où son manque de manœuvrabilité lui fut fatal, comment Léonidas résista aux Perses dans le défilé des Thermopyles. Il s’attarda également sur la stratégie adoptée par Brennus et les Sénons pour franchir les Alpes et saccager Rome. Il revint sur l’efficacité de la formation hoplitique en quinconce du général thébain Épaminondas et sur ses ruses pour battre les spartiates. Sans oublier la manière dont Philippe II de Macédoine surprit ses ennemis par sa vitesse, grâce à une logistique particulièrement performante. Évidemment, il leur enseigna la formation et la mobilité des légions romaines.
À chacun de ces exemples, Sosylos demandait à ses élèves ce qu’ils en retiraient. Ils devaient être capables de se libérer des généralités afin d’analyser avec le plus de lucidité possible la configuration du terrain, les conditions météorologiques, l’état de l’équipement, du moral et du physique des troupes alliées et ennemies. D’après Sosylos, c’était cette capacité à s’adapter immédiatement à chaque situation et à en tirer le meilleur parti qui produisait les meilleurs généraux.
Les après-midis, après la sieste, étaient réservés aux exercices physiques : entraînement à la lutte, à l’épée, au javelot, au tir à l’arc et à l’équitation. Les élèves devaient eux-mêmes nourrir, soigner, équiper et déséquiper leur cheval.
Le reste du temps, ils avaient quartier libre pour jouer. Ils formaient alors une bande de neuf garçons, à peu près tous du même âge. Ils voulaient découvrir et dominer le monde. Rien ne les arrêtait, pas même les dieux. Seul Hamilcar les intimidait. Imperceptiblement, par ses remarques et son comportement, il les inspirait profondément. Il était sévère et dur, mais juste et solide comme un roc. Derrière une façade solennelle, les garçons comprirent vite qu’ils avaient à faire à un homme d’exception.
Lors des jeux avec les fils des autres officiers, Hannibal voulait toujours commander, reprenant les mots, les tournures de phrase et les postures de son père, qu’il admirait par-dessus tout. Il se heurta très vite à un jeune numide, Sypanda. Ce dernier avait le même âge qu’Hannibal, mais également une demi-tête de plus, des muscles noueux et une énergie considérable. Ils se bagarrèrent très vite. Hannibal n’eut pas le dessus. Il était évidemment hors de question que les pères interviennent : les deux lionceaux devaient régler leurs problèmes seuls et apprendre la dure loi de la vie. Cela faisait partie de l’éducation.
Hannibal, blessé physiquement et psychologiquement, tourna en rond une journée entière. Personne n’osa s’approcher de lui. L’atmosphère était pesante. Puis, ravalant sa fierté, il vint vers Sypanda et reconnut ses qualités devant tous les autres garçons. Il lui proposa en privé, après de longues négociations, de partager le rôle de général un jour sur deux. Le génie précoce d’Hannibal fit le reste : son charisme et son ascendant intellectuel firent que ces jours alternés n’eurent pas le même poids selon qui était le général. Grâce à cette finesse et à cette adaptabilité, Archélaos comprit ce jour-là qu’Hannibal serait un grand homme. Sypanda deviendra plus tard l’un des meilleurs lieutenants de Maharbal, le chef de sa cavalerie numide. Sypanda mourra pour Hannibal.
De mauvaises langues, surtout romaines, diront plus tard qu’Hamilcar avait très tôt élevé Hannibal et ses deux frères dans la haine de Rome, qu’il leur avait fait prêter serment de détruire les Romains. Archélaos pourra témoigner de la stupidité de cette assertion. Hamilcar était trop intelligent pour ne pas comprendre que la haine est un poison qui détruit petit à petit son hôte et lui enlève toute lucidité ; qualité pourtant essentielle à un grand chef.
Durant la fin de l’été, la petite bande d’adolescents dut parcourir en courant, sautant, criant, marchant, une bonne dizaine de fois toutes les rues de Carthage. Ils connaissaient par cœur tous les recoins de ville. Les marchands les reconnaissaient à chaque passage et leur donnaient des fruits. En courant, ils enjambaient les minces filets d’eau qui dévalaient le long des ruelles grâce au dense réseau d’eau souterrain qui quadrillait Carthage. Ils revenaient sans cesse s’asseoir au pied du même bouquet d’arbres près du port de guerre afin de voir partir les navires chargés de soldats, à la conquête de terres et d’aventures, qu’ils imaginaient plus merveilleuses et dangereuses les unes que les autres. Ils rentraient en fin d’après-midi égratignés, éreintés, mais heureux. Ce furent certainement leurs plus belles années, celles qui forgèrent entre eux une amitié indéfectible.
Archélaos ne voyait sa grand-mère que très rarement, quand elle venait à Carthage, l’hiver. Elle lui apportait à chaque fois de juteuses oranges d’Utique. C’était sa façon de lui témoigner son amour. Elle avait régulièrement des nouvelles d’Archélaos par Hamilcar. Archélaos n’en avait aucune de son père. Puis sa grand-mère mourut. Une blessure de plus. Hamilcar et ses fils constituaient alors la seule famille d’Archélaos. Hamilcar était devenu un deuxième père pour lui. Malgré le réconfort apporté par le chaud cocon familial des Barca, Archélaos sentit un vide grandissant s’installer dans son cœur. Il avait l’impression d’être de passage sur cette terre. Il se lança alors corps et âme dans le métier des armes, dans le sillage d’Hannibal et de ses frères. C’était sa façon d’exister, de trouver sa place dans ce monde dangereux et en profonde mutation.
Hamilcar rayonnait sur une vaste tribu familiale qu’il animait avec bienveillance, doigté et autorité, comme celle de ses soldats. Il voulait que ses fils soient confrontés à d’autres visions que la seule vision punique. Aussi, invitait-il à sa table des voyageurs et des diplomates, égyptiens, perses, asiatiques ou indiens, qui racontaient leur pays, leur histoire, leurs coutumes, leur religion et leur quotidien.
Les années passèrent et les liens entre Hannibal et Archélaos se renforcèrent. Ce dernier ne pouvait pas toujours bénéficier des mêmes leçons que les trois fils d’Hamilcar. Ce qui les éloigna un peu l’un de l’autre. Mais ils se retrouvaient toujours avec un très grand plaisir. L’espacement de leurs rencontres eut pour effet direct qu’Archélaos vit avec plus de netteté la vitesse avec laquelle Hannibal gagnait en épaisseur, dans tous les sens du terme.
Hamilcar parlait de plus en plus d’un nouveau conflit avec Rome. En effet, cette dernière avait ravi, avec une perfidie consommée, la Sardaigne et la Corse, sans que Carthage ait versé la moindre goutte de sang, tant la République punique était empêtrée dans ses problèmes financiers d’après-guerre. Rome usait d’arguments de moins en moins recevables pour s’immiscer dans les affaires des autres nations et il ne pouvait clairement pas subsister deux grandes puissances rivales en Méditerranée.
