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Un homme se réveille au beau milieu de l'océan. Il ne sait pas ce qu'il fait là, il ne sait pas qui il est. Lorsqu'une immense vague se saisit de lui, il se croit mourir. Celle-ci finalement le projette sur une île nommée Scientifia où vit une communauté dont l'unique objectif est la recherche scientifique. Afin de comprendre comment cet homme a pu traverser le Dôme censé les prémunir contre toute intrusion sur leur île, les habitants de Scientifia vont user de leur technologie pour l'aider à retrouver sa mémoire perdue. Mais cela ne se fera pas sans dissensions internes au sein de cette société fermée.
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Seitenzahl: 359
Veröffentlichungsjahr: 2022
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à Simon
Je te souhaite un Archipel
Où tu es en paix
Virtuel ou réel
Par ces lignes, pour l’éternité
Dédicace
Partie 1 : Éléments Perturbateur
Chapitre 1 : Dérive
Chapitre 2 : Rapport provisoire d’intrusion A1
Chapitre 3 : Réveil
Chapitre 4 : Documentation : Archipel U
Chapitre 5 : Salut
Chapitre 6 : Documentation : Scientifia
Chapitre 7 : Assemblée
Chapitre 8 : « Domaines conclus »
Chapitre 9 : Assemblée : Partie2
Chapitre 10 : Sondage Mémoriel
Chapitre 11 : Monochromie
Partie 2 : Péripéties
Chapitre 12 : Trajet
Chapitre 13 : Monésold
Chapitre 14 : KO
Chapitre 15 : Bribes n° 1
Chapitre 16 : Émois
Chapitre 17 : Omnium
Chapitre 18 : Bribes n° 2
Chapitre 19 : Matinée
Chapitre 20 : Monésold (Partie 2)
Chapitre 21 : DYOLL
Chapitre 22 : Bribes n° 3
Chapitre 23 : Michel
Chapitre 24 : Règles élémentaires de Scientifia
Chapitre 25 : Bribes n° 4
Chapitre 26 : Lettre au conseil de Olivier
Chapitre 27 : Aménagements
Chapitre 28 : Bribes n° 5
Chapitre 29 : Partomnia
Chapitre 30 : Métasièges
Chapitre 31 : Bribes n° 6
Chapitre 32 : Daniel
Chapitre 33 : Phantasos
Chapitre 34 : Rêverie n° 1 « Oiseau »
Chapitre 35 : Bribes n° 7
Chapitre 36 : Prêche
Chapitre 37 : Bribes n° 8
Chapitre 38 : Apaisement
Chapitre 39 : Déconnexion
Chapitre 40 : Partomnia (partie 2)
Chapitre 41 : Binaire
Chapitre 42 : Bribes n° 9
Chapitre 43 : Escapade
Chapitre 44 : Bribes n° 10
Chapitre 45 : Tentation
Chapitre 46 : Rêverie n° 2 « Maison »
Chapitre 47 : Bribes n° 11
Chapitre 48 : Messe
Chapitre 49 : Manque
Chapitre 50 : Viviaprima
Chapitre 51 : Intrusion
Chapitre 52 : Convocation
Chapitre 53 : Bribes n° 12
Chapitre 54 : Tristesse
Chapitre 55 : Rêverie n° 3 « Lion »
Chapitre 56 : Décisions
Chapitre 57 : Bribes n° 13
Chapitre 58 : Dépendance
Chapitre 59 : Bribes n° 14
Chapitre 60 : Rêverie n° 4 « Coureur »
Chapitre 61 : Bribes n° 15
Chapitre 62 : Attente
Chapitre 63 : Rêverie n° 5 « Baleine »
Chapitre 64 : Bribes n° 16
Chapitre 65 : Message aux Scientifiens
Chapitre 66 : Délocalisation
Chapitre 67 : Viviaprima (Partie 2)
Chapitre 68 : Binaire n° 2
Chapitre 69 : Bribes n° 17
Chapitre 70 : Fuite
Chapitre 71 : Rêverie n° 6
Chapitre 72 : Bribes n° 18
Chapitre 73 : Rêverie n° 7
Chapitre 74 : Désintox
Chapitre 75 : Binaire n° 3
Chapitre 76 : Bribes n° 19
Chapitre 77 : Mirages
Chapitre 78 : Pression
Chapitre 79 : Bribes n° 20
Chapitre 80 : Mirages n° 2
Chapitre 81 : Message à Isidore et Pascal
Chapitre 82 : Mirages n° 3
Chapitre 83 : Bribes n° 21
Chapitre 84 : Retour
Partie 3 : Éléments de résolution
Chapitre 85 : Urgence
Chapitre 86 : F
Chapitre 87 : Haines
Chapitre 88 : Bribes n° 22
Chapitre 89 : Binaire n° 4
Chapitre 90 : Bribes n° 23
Chapitre 91 : F n° 2
Chapitre 92 : Déverrouillage
Chapitre 93 : Justifications
Partie 4 : Situation finale
Chapitre 94 : Départ
Chapitre 95 : Arrivée
Chapitre 96 : Reconnexion
Partie 5 : Situation initiale
Chapitre 97 : Réunion
Chapitre 98 : Continent
Chapitre 99 : Fugue
Chapitre 100 : Isolement
Chapitre 101 : Solitude
Chapitre 102 : Méandres
Chapitre 103 : Passions
Bleu... Rien que du bleu. Le bleu de l’océan. À perte de vue devant moi... Je sens mon corps baignant dans l’eau. Sur ma tête, le soleil cogne de ses rayons brûlants. Je ne suis pas mort. C’est une bonne chose. Mais suis-je encore vivant ? Il n’y a que mes bras, solidement attachés à des débris de bois pour me retenir, me lier à la surface.
Mes lèvres sont sèches. Je les sens craqueler sous l’effet de la déshydratation, bien aidées par le sel océanique. Je ne sais pas ce qui est le pire. Mourir noyé ou mourir de soif ? Finalement, la question sous-jacente est celle de la douleur. Est-il plus désagréable de quitter la vie en éprouvant ses poumons se remplir d’eau ou en atteignant un stade intolérable de déshydratation ? Ignorant quoi répondre, je laisse le hasard décider pour moi.
En fin de compte, cela n’a que peu d’importance. Je ne me souviens de rien, absolument rien. Je suis une coquille vide, totalement ignorante des causes de sa situation. Depuis mon réveil ici, j’essaye de me rappeler quelque chose à mon propos, même infime, rien qu’un détail. Mais je n’obtiens que le néant, rien de plus. Les seuls éléments m’appartenant semblent être ce corps dans lequel ma pensée prend cours, et ce bout de bois auquel je reste résolument uni. Maigre patrimoine demeurant pour moi comme l’unique rempart entre l’air libre et les profondeurs abyssales.
Le temps s’écoule sûrement, mais je n’ai aucun moyen de le constater puisque, hormis les quelques remous marins, rien ne bouge ou ne change vraiment. Je ferme les yeux, le soleil me brûle la rétine. Je suppose sans grande conviction que l’astre est à son zénith. Mon esprit vagabonde et des formes de lumières se succèdent dans ma tête, un peu comme des idées qui ne parviendraient pas à prendre corps. Je m’endors.
Un cri de mouette me réveille. Puis un deuxième. Sûrement un animal qui s’est égaré. Puis trois, puis quatre, puis dix, puis 24, puis 51 puis 73 puis 200 puis 1015 puis 1848. J’ouvre mes yeux, et constate que le soleil n’est pas loin de s’être complètement couché. Au-dessus de moi, toute une gigantesque nuée de mouettes passe avant de brusquement bifurquer sur ma droite. Leur course est tellement continue qu’elle semble couper le ciel en deux. Où vont ces volatiles ? Je tourne avec pénibilité ma tête, et vois alors au loin comme une île, surplombée d’édifices grandioses.
Elle me paraît si loin et pourtant si proche, que j’ai comme l’impression qu’il ne s’agit que d’un mirage. Pour cause, cette apparition d’une île et de ses bâtiments ne répond à aucune logique. Ma situation non plus d’ailleurs. Serais-je en train de rêver ? Je ne pense pas non, la douleur est trop intense à cet instant pour que cela ne soit qu’un mensonge de mon inconscient.
Je me sens soudain tiré vers l’arrière, comme happé par quelques forces maritimes dont j’ignore les secrets et les raisons. Constatant que je m’éloigne de plus en plus de l’île, je comprends qu’il ne s’agit pas seulement d’une impression, mais bien d’un véritable mouvement de recul. Mon potentiel salut s’évade vers l’horizon, mais ceci ne m’alarme pas outre mesure. Je n’ai rien à sauver, rien qui ne me rattache à la volonté d’exister.
Dans un élan de curiosité, je trouve les forces nécessaires pour me retourner et rechercher une éventuelle origine à ce mouvement maritime. C’est ainsi que je constate que s’est formée derrière moi une vague si gigantesque qu’elle en semble toucher les nuages. Voici de quoi expliquer le vol des mouettes. Le hasard me rattrape finalement, je vais mourir noyé. Plus que quelques secondes avant d’être avalé. Sans savoir pourquoi, dans un réflexe de survie, j’inspire le maximum d’oxygène que mes poumons peuvent contenir.
Me voilà pris par la vague.
Je suis brinquebalé de toute part. Sous l’effet de ces mouvements de rotations irrégulières, je suis obligé de recracher tout l’air que j’ai stocké en moi. Je sens l’eau commencer à pénétrer mon système respiratoire, la mer me dévore, me remplit, me fait sienne. Je vais mourir, c’est maintenant certain.
Par volonté de voir une dernière fois le monde, j’ouvre les yeux et constate, malgré la chorégraphie désarticulée que la vague m’impose d’exécuter, que l’île et ses bâtiments ne sont plus qu’à une centaine de mètres. Dans un réflexe, je les clos de nouveau.
Soudain, je ne comprends plus rien. La danse s’arrête et je me sens quitter l’eau pour retrouver l’air libre. Je demeure néanmoins en mouvement, mais cette fois-ci comme si j’étais projeté sèchement de manière tendue dans une direction précise. Je vois la plage en contrebas se rapprocher bien trop rapidement pour ne pas saisir instantanément qu’il va constituer mon douloureux point de chute. Par réflexe, je serre les dents. Le choc est violent. Je sens mon corps se fracasser contre le sol et s’enterrer partiellement dans le sable. Mes os se fracturent et perforent certains de mes organes. Ma respiration n’a plus cours, je ne mourrai pas noyé, mais la souffrance est telle que je l’aurais préféré.
Mon regard se trouble. Le nerf optique doit être touché, car tout semble se teinter d’un bleu des plus sombres. Peut-être la nuit. J’entends comme un bruit sourd s’approcher de moi, sans pouvoir pour autant lui donner une origine. Ma dernière vision sera celle de l’eau, au-dessus de moi, glissant sur ce qui ressemble à un gigantesque rempart transparent dans le ciel. Vu de là, on dirait que l’océan coule sur la voûte céleste. Pourquoi moi l’ai-je traversé contrairement à cette vague qui m’a happé quelques instants plus tôt ? Je ne le saurai jamais. Je pars.
Détail technique : Pénétration du Dôme ayant eu lieu à 18 h 48 (heure scientifienne) pour une raison inconnue. Le logiciel justifie l’intrusion par le code d’acceptation J7-B3. Code non répertorié dans la base de données des motifs d’acceptation de pénétrations du Dôme.
Descriptif du sujet : Le sujet est un être humain de sexe masculin âgé de 26 ans selon les tests osseux. Sa taille est de 1m77 et sa masse corporelle de 84 kilos. Peau blanche. Ses cheveux aux racines châtains tirent sur le blond à leurs extrémités. Yeux verts.
Annexe au descriptif du sujet : En raison du choc enduré par le sujet consécutif à sa projection par une vague au travers du Dôme, celui-ci a subi de nombreux traumatismes : Présence d’eau de mer et de sable dans les poumons, multiples fractures sur l’ensemble du squelette, organes perforés ou éclatés.
En raison de l’état dramatique du sujet, celui-ci a été opéré en urgence sur la plage. L’opération a été un succès, l’ensemble des traumatismes a été résorbé.
Suite à donner : Dossier transmis à Pascal qui devra rendre compte au conseil.
C’est donc cela la mort ? Se réveiller allongé dans un lit ? Je m’attendais soit à quelque chose de plus formel, soit à un vide total. Au-dessus de moi, le plafond semble s’animer d’une couleur que je ne parviens pas à identifier.
J’entreprends de me relever. Mon corps est endolori, lourdement endolori, comme si chacun de mes muscles était courbaturé. Me reviennent en mémoire mes mésaventures. Je m’étonne de ne pas être incapable de me mouvoir d’une quelconque façon. J’essaye de poser une jambe au sol, je sens qu’elle se raidit assez correctement pour me permettre de marcher. Je tente la deuxième, même constat. Je me lève et fais quelques pas en face de moi. Je me rends compte que j’ai pour vêtements une tenue composée d’une seule et unique pièce de teinte verte, du genre de celle proche du corps.
Je prends le temps d’observer l’environnement dans lequel j’évolue. Je suis dans une pièce aux murs, au sol et au plafond de texture lisse et de couleur uniforme. Je ne parviens toujours pas à identifier de laquelle il s’agit d’ailleurs. Définitivement, elle semble comme...changeante... En face de moi, il y a une paroi en verre faisant office de mur et qui donne à voir sur de gigantesques bâtiments — des tours — eux aussi de cette couleur variante inconnue.
Il fait nuit, mais la lune est pleine et permet de discerner les choses en contrebas. Au pied de ces tours d’une soixantaine de mètres semblent évoluer des animaux. Je repère facilement des chevaux et des zèbres, mais je mets quelques instants à déceler des moutons et des chèvres. Tout le sol est tapi de verdure et rien ne paraît relier les bâtiments entre eux.
Tout ceci n’est à rien y comprendre ! Mon existence vide de souvenirs, cette errance dans l’océan, cette vague, ce crash, cette paroi dans le ciel, ce réveil, cette chambre, cette île, ces bâtiments, cette couleur. Rien n’a de sens ! La logique m’échappe peut-être, mais la finalité semble absente de tout cet enchaînement d’événements. Un bruit sourd se fait entendre derrière moi.
Je me retourne, une porte semble s’être ouverte dans la paroi du mur opposé à la fenêtre. Un petit homme la traverse. Au premier coup d’œil, je dirais qu’il ne fait pas plus d’1m65. Tandis qu’il s’approche, je remarque son regard sévère, fixé au milieu d’un visage rasé de près et surplombé d’une fine couche de cheveux grisonnante taillée uniformément à 2 mm. La porte se referme derrière lui, je constate qu’il porte les mêmes habits que moi. Sans dire un mot, il s’avance et vient se figer à 1 mètre 50.
« D’où venez-vous et qui vous envoie ?
— Je suis vraiment désolé, mais je ne sais absolument pas qui je suis. À vrai dire j’espérais que vous pourr...
— Et le Dôme, qui vous a indiqué comment le traverser ?
— Le Dôme ? Quel Dôme ? Vous parlez de cette chose dans le ciel qui semblait bloquer les vagues ?
— Exactement.
— Et bien, je n’en ai pas la moindre idée non plus. Je me souviens seulement avoir été happé par cette vague, puis m’être écrasé dans le sable.
— D’accord. Dans un premier temps, il faut que vous sachiez qu’en temps normal, nous devrions vous renvoyer à la mer. Cependant, le fait que vous ayez traversé le Dôme nous amène à vous conserver ici afin de résoudre ce problème de perméabilité. Notez tout de même qu’aux moindres soucis de comportement de votre part, nous nous réservons le droit de vous expulser.
— Euh oui, il n’y aura pas de problèmes.
— Très bien. Je me présente, je suis Pascal, le responsable de la sécurité matérielle de l’île de Scientifia.
— Scientifia ?
— Oui il s’agit de l’île sur laquelle vous vous trouvez actuellement. La plus au nord de l’archipel U.
— L’archipel U ?
— Hm... Si vous avez des interrogations, toutes les informations que vous êtes en droit d’avoir sont disponibles sur l’écran de documentation de votre bureau. »
D’un signe de la main, il m’indique un bureau que je n’avais pas remarqué dans le coin de la pièce.
« Très bien, je vous laisse vous reposer. Les vitamines que l’on vous a injectées pour aider votre corps à se remettre ne vont pas tarder à s’estomper et vous allez avoir besoin de dormir. La journée de demain va être chargée, je dois vous présenter à l’assemblée afin de décider de la suite à donner à votre présence parmi nous. »
Et sans que j’aie le temps de répondre quoi que ce soit, il repart par la même porte par laquelle il était rentré, me laissant seul avec mes interrogations. Je m’approche du bureau et après quelques instants en arrive à en allumer l’écran.
Constituant les seules terres immergées de la planète, l’Archipel U est constitué de 24 îles aux typographies différentes. Le climat y est océanique.
Autrefois toutes habitées, seule l’île de Scientifia comporte encore aujourd’hui une présence humaine.
Aucun document existant ne permet de donner une origine ou signification à son nom, même si un nombre considérable de théories existe à ce sujet.
Je finis de survoler le bref résumé disponible sur l’archipel U. Il y est donné trop peu d’éléments pour que je me souvienne de quoi que ce soit. Je commence à ressentir le vertige de ma situation, celle d’une page blanche animée. Je regarde dans le vide et je m’y perds un peu. Je ne sais pas d’où je viens, je ne sais pas où je vais et surtout, je ne comprends pas ce que je fais ici sur cette île. Ses habitants se le demandent aussi d’ailleurs.
Un élément également me perturbe. Ce résumé indique que seule l’île sur laquelle je me trouve comporte une présence humaine. Mais alors, si je ne suis pas originaire de cette « Scientifia », d’où suis-je ? Du vide ? C’est illogique.
Je me rapproche de la grande fenêtre. La présence de cette couleur que je ne parviens pas à discerner clairement commence à me brûler les yeux et me donner mal au crâne. Je regarde le ciel comme pour y dénicher un sens à quelque chose. Je n’y vois que quelques étoiles que renoncent à cacher les nuages. Peut-être pleut-il ? Si c’est le cas, le dôme n’en laisse pas passer une goutte. Sans bien saisir pourquoi, je trouve cela dommage.
Un bref mouvement vient troubler cette provisoire quiétude. Je me sens observé. Je baisse mon regard sur la tour en face de moi. Derrière une des vitres, il y a un homme. Il est chauve et porte des lunettes. Il m’épie tout en esquissant comme un « salut » de la main droite. Cela m’inquiète. Je me dis que cet homme n’a rien à faire là. Il semble évident qu’il n’est là que pour pouvoir me voir. L’homme se retourne et disparaît dans le noir. Curieuse vision furtive. Tellement curieuse que j’en suis à me demander si je ne l’ai pas tout simplement imaginé.
Comme m’en avait prévenu ce Pascal, je commence à fatiguer. J’entreprends de continuer la lecture de la documentation sur Scientifia pour pouvoir dormir dessus.
Île entièrement dédiée à la recherche scientifique et au progrès technologique. Ses habitants, au nombre de 730, sont nommés « Scientifiens ».
L’île est bordée de plages et n’est constituée que de vastes plaines et de quelques bois épars. L’intégralité de son équilibre écologique a été créée et est entretenue par ses résidents.
Elle est intégralement organisée et supervisée par une intelligence artificielle nommée DYOLL. En cas d’absence de celui-ci, le relais est pris par le haut conseil, composé de 5 membres parmi les plus éminents de l’île.
L’île est néanmoins régie par un texte normatif, les « règles élémentaires de Scientifia ».
Scientifia présente la particularité d’être protégée par un Dôme d’énergie qui la préserve des aléas météorologiques négatifs ainsi que de toute forme d’intrusion.
Au départ ouvert, l’accès à l’île est aujourd’hui interdit à toute personne ne faisant pas partie de la communauté scientifienne.
Je suis réveillé par les rayons du soleil, de ceux des matins de belles journées d’été. C’est étrange de me dire ça, alors que je ne me souviens pas avoir vécu un seul jour d’été ou d’hiver. J’ai faim, horriblement faim. L’unique chose que je me rappelle avoir ingérée est de l’eau de mer.
La porte s’ouvre, laissant entrer Pascal. Il m’apporte un plateau qu’il pose sur mon bureau. Il ne m’apparaît pas plus souriant que la veille.
« Bonjour. Voici de quoi vous nourrir. L’assemblée de Scientifia commence dans une heure, je vais devoir vous y présenter pour que le conseil restreint puisse décider de la procédure à suivre vous concernant. Je serai de retour d’ici 40 minutes exactement. Pour ce qui est de votre hygiène, la salle de nettoyage se situe dans le mur en face de votre lit, apposez-y les mains et la porte s’ouvrira. À tout à l’heure. »
Il est déjà reparti. Je n’ai rien eu le temps de répondre.
Seul en face de cette assiette au contenu peu ragoûtant, je mesure l’ampleur de ma situation. Non pas celle de l’absence d’histoire personnelle, mais celle d’une sorte de prisonnier n’ayant pas la possibilité de quitter sa chambre et se voyant obligé d’ingurgiter une nourriture dont l’aspect ne donne pas envie d’en découvrir le goût.
Rien ne me rattache à la vie après tout. Je crois que si quelque chose dans cette pièce me donnait capacité de mettre fin à mon existence, je sauterais très certainement le pas. Mais non, rien.
Mon lit ne comporte pas de draps, mes vêtements ne sont pas dotés d’une ceinture et il n’y a bien évidemment pas de point d’eau assez conséquent pour effectuer une tentative de noyade.
Je suis donc condamné à expérimenter le suicide par ingestion d’aliments à l’apparence douteuse. Leur goût s’avère encore pire que ne le laissait imaginer leur vision. Ils ont au moins la qualité de remplir mon estomac et de couper ma faim. Je ne finis pas tout à fait mon plateau.
En attendant le retour de Pascal, je regarde les animaux par la fenêtre. Je les envie, ils sont libres de leurs mouvements eux, et certainement dénués de toute rhétorique métaphysique. En bas, un lion se promène, faisant fuir quelques herbivores. Il ne semble pas en chasse, il se balade seulement, comme s’il cherchait à savourer l’instant et le lieu dans lequel il prend place. C’est vraiment beau un lion, ça sublime tout ce qui le contient.
La porte de ma chambre s’ouvre, et j’entends la voix de Pascal, m’invitant à le suivre. Je me retourne et obéis sans me poser plus de questions. Une fois hors de la pièce, je suis étonné de constater qu’elle ne débouche pas sur un couloir ou un escalier, mais sur une salle encore plus petite et dotée de deux sortes de sièges de cette même couleur inconnue.
« Souffrez-vous du mal de la téléportation ?
— Pardon ?
— Je vous demande si vous souffrez du mal de la téléportation.
— Je ne crois pas un jour avoir été téléporté, du moins je n’en ai pas le souvenir.
— Très bien, asseyez-vous sur le métasiège de droite et fermez les yeux. »
Je m’avance donc et prends place sur le siège indiqué. Avant de clore mes paupières, je vois Pascal en faire de même sur celui de gauche. Soudainement, j’éprouve comme un profond sentiment de mal-être. Comme une nausée décentralisée à l’ensemble de mon organisme. Comme si mon corps dans son entier était mis en bouche, mâché et recraché tel un vulgaire et quelconque aliment dont on aurait détesté le goût.
« Vous pouvez ouvrir les yeux »
Je n’ai pas le temps de laisser mes paupières remonter intégralement que je me courbe et vomis tout mon repas. Celui-ci s’avère encore plus désagréable à régurgiter qu’à l’ingérer.
« La première fois est toujours déroutante. Vous verrez que vous finirez par vous y habituer. »
Étrangement, ce que je viens d’évacuer semble comme être aspiré ou plutôt dissous par le sol. En quelques secondes, c’est comme s’il n’y avait jamais eu de repas rendu. Je me redresse et me rends compte que j’ai du mal à marcher correctement, je suis comme désorienté. Pascal le remarque et me saisit par le bras afin de m’aider à avancer.
Nous sortons d’une petite salle similaire à celle jouxtant ma chambre et pénétrons dans une grande pièce intégralement blanche. Depuis mon arrivée sur Scientifia, il s’agit de la première fabrication humaine que je vois d’une autre couleur que celle ornant la plupart des murs et dont j’ignore le nom. Il n’y a personne.
Je prends le temps de contempler le paysage à travers la gigantesque baie vitrée constituant, comme cela était le cas pour ma chambre, une des parois de la pièce. Au loin, semble poindre une île, à ses pieds l’océan se déroule, à son sommet, le ciel bleu le recouvre. Et rien ne paraît pouvoir troubler ce paysage.
Pascal m’enjoint de me presser en tendant son bras vers la direction à suivre. J’en déduis que nous sommes attendus. À moins que mon guide n’ait tout simplement horreur d’être en retard. J’accélère le pas. Nous descendons de gigantesques escaliers et une fois arrivés en bas, nous faisons alors face à deux monumentales portes, d’au moins une dizaine de mètres de hauteur. Sur celles-ci, est écrit en gros « DYOLL ». Elles m’interpellent sans que je sache vraiment pourquoi. Sur quoi peuvent-elles bien s’ouvrir ? Je reste dubitatif devant ces deux portes closes.
« Nous n’avons pas de temps à perdre en contemplation. »
Le ton était direct et autoritaire, le regard impassible. Nous reprenons notre chemin sans débats supplémentaires et finissons de traverser la grande pièce. Sans croiser qui que ce soit, nous atteignons de nouveau d’immenses portes, cette fois-ci ouvertes, et les franchissons.
Nous pénétrons dans une légère pénombre. Pas une de celles dont on ne perçoit pas les limites, non. De celles qui sont littéralement détruites par une luminosité générale et absolue. Cet éclat est bordé par une petite rambarde, Pascal bifurque à gauche et moi, tel un vulgaire insecte, je ne résiste pas à l’envie de m’approcher de cette fange aveuglante.
Mes jambes collées au parapet, je vois, ou plutôt j’admire alors une grande pièce brillante, agencée de la même manière qu’une gigantesque salle de spectacle, avec trois tribunes. Celles-ci sont remplies d’hommes occupés par-ci par-là à faire de larges gestes ou simplement à écrire, penser. Ils ne font presque pas de bruits malgré leur nombre. En face de cette tribune se trouve un sublime promontoire où ont été posés cinq sièges installés derrière un pupitre. Un peu comme dans un tribunal.
Un tribunal ? Comment sais-je à quoi ressemble un tribunal ?
« Nous n’avons pas toute la journée. »
Je rejoins rapidement Pascal qui m’attend au bord de larges escaliers en pierre aux reflets brillants de la fameuse couleur indéterminée. Tandis que nous les descendons, un autre scientifien nous interpelle. Il semble plus jeune que Pascal malgré son essoufflement. Visiblement, il avait dû investir une grande quantité d’énergie dans sa course pour pouvoir nous rattraper.
« Pascal, je vous cherchais partout ! J’ai entendu parler d’une folle rumeur, non répertoriée dans les fichiers généraux de l’île.
— Hm... Quelle rumeur ?
— Il se dirait que le Dôme a été traversé par un inconnu ! Si c’est le cas, c’est peut-être la concrétisation de ce qu’avait annoncé le fondateur avant son départ ?
— Ce n’est qu’une rumeur. Et je ne peux que t’enjoindre à te défaire de ces superstitions.
— Mais... Selon moi...
— Peu importe votre point de vue Romain ! Vous me faites perdre mon temps avec vos prophéties. Nous sommes à Scientifia ici, pas dans un quelconque temple. Et j’ai à faire. D’ailleurs, je vous recommande d’accélérer la cadence sinon vous allez être en retard pour l’assemblée hebdomadaire.
— Euh oui... très bien... »
Et il reprit sa descente des escaliers aussi rapidement qu’il l’avait entamée, nous laissant seuls nous remettre en route à notre rythme vers notre objectif. Nous ne croisons personne d’autre. Une fois en bas des marches, nous marquons un temps d’arrêt face à une gigantesque arche ouvrant sur la lumière de la grande salle. Cet arrêt brusque me surprend.
« J’aurais dû vous le dire plus tôt, mais, si l’on vous parle ou demande quoi que ce soit, faites silence. Je répondrai pour vous. »
Il a prononcé si sèchement cette injonction qu’il est pour moi inenvisageable de ne pas la respecter. Nous passons sous l’arche. Nous sommes dans la lumière totale.
L’éblouissement initial se dilue avec le temps. Je cerne de mieux en mieux les cercles épars de Scientifiens, visiblement occupés à disserter sur quelconques sujets divers et variés. Ils sont au moins quelques centaines. En passant, je saisis certains termes qui revêtent pour moi des consonances barbares et étranges.
Je ne suis pas en mesure de pleinement comprendre le sens de leur propos. Je suis néanmoins touché par la passion dont certains d’entre eux parent leurs paroles. Un groupe par ici semble d’accord entre eux, ce qui n’est pas le cas de l’autre par là. Un groupe regarde au ciel sans dire mot, un autre produit une cacophonie inaudible. Malgré ces différences, tous sont vêtus des mêmes habits que Pascal et moi. Grandiose spectacle de la diversité dans l’unité.
Nous nous asseyons assez haut dans les gradins. Au vu de sa marche rapide, Pascal a l’air de vouloir éviter que nous nous fassions harponner par un de ses collègues. Nous sommes maintenant tous deux légèrement éloignés. Pas trop écarté pour ne pas laisser transparaître une quelconque volonté de s’isoler, mais pas trop près pour ne pas tenter un Scientifien de venir disserter avec nous.
Sans que je saisisse quand et comment, cinq Scientifiens apparaissent sur le promontoire et trônent sur la pièce. Je trouve qu’ils ont un air différent des autres, comme plus serein. Tous les cercles de conversation éclatent au fur et à mesure que leurs membres constatent leur présence. Lentement, d’une manière très organisée, presque méthodique, chacun d’entre eux rejoint sa place. Certains débats se poursuivent. L’un des quatre Scientifiens sur le promontoire prend la parole. Les discussions s’interrompent.
« Chers confrères, l’assemblée est ouverte. Moi, André, j’accepte l’honneur de présider cette séance en l’absence de DYOLL. »
L’orateur marque un temps d’arrêt, comme pour donner une solennité à l’instant.
« Au programme du jour, les sujets évoqués seront, pour commencer, les dernières découvertes de David concernant les distorsions de l’espace-temps, les conclusions de Pierre sur le codage des... »
Déjà je ne comprends plus. Sans regarder une quelconque fiche, ce André parvient à déblatérer un ordre du jour composé de mots tous plus compliqués les uns que les autres qui, les uns au bout des autres, me donnent encore plus la sensation de ne pas savoir où je suis. À ma gauche, Pascal semble lui, à l’image de ses semblables, intégralement absorbé par tout cet amas de cheminements et d’aboutissements de recherches scientifiques.
« Et nous conclurons cette séance par l’intervention de Pascal, qui viendra nous parler de certaines mises à jour de sécurité. »
Un murmure envahit la gigantesque pièce lumineuse. Les Scientifiens se retournent vers nous dans un ébranlement aussi général qu’indiscret. La plupart d’entre eux se rendent compte de l’image renvoyée par leur rotation empreinte de curiosité et se ravisent assez rapidement de leur geste. Seul un, plus téméraire que les autres se risque à tenter une question à l’adresse de Pascal.
« Je ne savais pas que nous pouvions encore nous améliorer en termes de sécurité cher Pascal. Je croyais que votre discipline de recherche faisait partie des « domaines conclus. »
Pascal n’esquisse pas un seul mouvement. Il reste figé au milieu de ses congénères telle une statue inaltérable.
Chaque Scientifien se voit attribuer un domaine de recherche spécifique.
Il arrive parfois que certains de ces domaines de recherche explorés se retrouvent complètement découverts et ne proposent plus aucun mystère ou nécessité de poursuite. On dit alors qu’ils rentrent dans la liste des « domaines conclus ».
Rapidement avec l’émergence de ces « fins de recherches » s’est posée la question du reclassement potentiel des Scientifiens ayant atteint le but initial de leurs domaines de prédilections. Il fut suggéré la simple élimination, l’utilisation comme cobayes ou encore la réorientation vers un nouveau domaine de recherches afin d’assister d’autres Scientifiens. Finalement, il fut décidé de conserver chaque Scientifien à son poste dans l’hypothèse d’une modification des logiques régissant notre univers. Modification qui, même si elle demeure peu probable, n’en reste pas moins envisageable.
Ces Scientifiens sont répertoriés comme « en attente ». Mais certains leur attribuent le sobriquet péjoratif de « errants ».
Cela fait au moins deux heures que s’enchaînent les prises de paroles de Scientifiens tous plus ennuyeuses les unes que les autres. Pascal n’a pas bougé un seul instant, n’a pas témoigné une seule émotion.
Seul coup d’éclat dans cette matinée somnolente, le débat s’étant instauré — dix minutes durant — entre l’un de ceux du promontoire et un certain Michel, venu présenter ses conclusions sur les fonds marins en tant que spécialiste des recherches animales. Au final, il sera parvenu à ses fins et pourra poursuivre ses explorations dans les bas-fonds de l’île. Son apparence était originale. Avec ses cheveux grisonnants formant comme un casque autour de son crâne, il semblait vouloir se démarquer des autres sans pour autant tomber dans le ridicule. Ayant obtenu gain de cause, celui-ci se rassoit.
Comme par surprise, Pascal se lève alors. Un léger bruissement envahit la salle. Moins sonore qu’à l’évocation de sa future prise de parole, mais tout de même conséquent.
« Pascal, c’est à vous.
— Merci bien. Chers collègues scientifiens. Je sais que certaines questions viennent animer les esprits de ceux ayant eu vent de la rumeur s’étant propagée au sein de notre communauté. Que vous en ayez entendu une version simpliste ou détaillée, celles-ci ont en commun un essentiel : un corps étranger à Scientifia serait parvenu à traverser le Dôme. Par ma prise de parole, je vous signifie que cette rumeur est exacte. »
Brouhaha général. Les Scientifiens du promontoire lèvent la main droite et, tels des robots, tous les membres de l’assemblée se taisent, laissant Pascal poursuivre le cours de son discours.
« Je comprends l’émoi que cela peut susciter chez la plupart d’entre nous. Mais avant de vous donner de plus amples informations sur ce corps étranger, permettez-moi de vous certifier qu’il n’existe absolument aucun danger immédiat pour l’intégrité de notre institution. »
Un silence de quelques secondes.
« Pour votre information donc, il s’agit d’un homme de 26 ans, faisant exactement 1m77 pour 84 kilos. Ses cheveux sont châtain clair, ses yeux verts. Celui-ci a été projeté par une gigantesque vague de 40 mètres de hauteur sur le Dôme. Il l’a alors traversé d’une traite avant de s’écraser si violemment sur le sol que la quasi-intégralité de son squelette a été fracturée par la puissance du choc. Recueilli en urgence par l’équipe médicale, il a été opéré avec succès. Le sérum universel lui a été injecté dans la foulée, ce qui a permis de prévenir toute infection potentielle. Après une première entrevue, le sujet m’a affirmé n’avoir aucun souvenir préalable à son arrivée à Scientifia. Au vu de l’ensemble des traumatismes subits, mes confrères l’ayant pris en charge ont qualifié cet état d’amnésie de — je le cite — « Très Probable ».
Nouveau Brouhaha. Plus fort que le précédent. Certains demandent « l’exclusion immédiate de ce corps étranger », d’autres s’émeuvent de ne pas avoir été mis au courant plus tôt. Pascal n’attend pas le signe des membres du conseil restreint pour se réapproprier la parole en haussant le ton.
« Je vous entends tous vous offusquer pour des raisons diverses et variées, mais je vous assure que nous avons respecté les protocoles d’accueils et de sécurité à la lettre, tel qu’elles ont été édictées par Lloyd le fondateur à l’époque préDYOLL et préDôme. Nous ne pouvions renvoyer cet homme à la mer, nous ne pouvions également le torturer pour lui soutirer une quelconque information. »
Un Scientifien dans la tribune opposée se lève alors et prend la parole d’une voix claire et ferme. Il est applaudi par un bon tiers des gradins.
« Il n’est pas besoin d’argumenter durant des heures pour faire acquérir la certitude à une majorité de cette assemblée que DYOLL n’aurait jamais toléré une telle intrusion en notre sein. Les annexes modificatoires aux règles élémentaires de Scientifia le prouvent. Ceci est la conséquence de notre déliquescence depuis sa « disparition ». Vous nous parlez des protocoles de sécurité et d’accueils, mais qui a certifié qu’ils étaient toujours valables ? Ces textes édictés par Lloyd, disparu depuis des temps immémoriaux ? Des articles qui étaient appliqués à une époque où n’importe quel bateau pouvait accoster sur nos côtes et où nous étions encore obligés de commercer avec les autres îles aux alentours ? Voyons Pascal… Un peu de sérieux. Si personne n’ose vous le dire, moi je n’hésiterai pas à l’affirmer devant cette assemblée que la seule réponse à cette intrusion est de rendre cet individu à la mer. Et que si vous ne l’avez pas fait, c’est uniquement parce que cela vous permettait de sortir de votre statut d’« errant ». »
L’assemblée semble secouée, comme si cet homme venait de dire quelque chose d’insultant. On entend toujours un bon tiers de l’assistance applaudir. L’onde de choc passée, certains s’offusquent et vocifèrent contre l’orateur. Curieux spectacle que cette brusque montée de tensions conclut par une éructation générale. Sensation globale renforcée par le fait que ces personnes n’avaient jusque-là donné d’eux qu’une image policée. De maîtrise de soi quasi totale.
Sur leur promontoire, les membres du conseil restreint laissent cours à l’état de fusion collective, comme pour laisser la possibilité aux participants de l’assemblée d’évacuer un quelconque trop-plein. Je suis mal à l’aise de causer tant de soucis. Cet homme dont j’ignore le nom et qui a suggéré que me renvoyer à la mer aurait été la bonne solution semble fier de lui.
Quel connard ! Quand bien même aie-je déjà envisagé de mettre un terme à mon existence sans passé, ceci demeurait une décision personnelle. Là, on parle de me tuer sans prendre le temps de me connaître, sans autre raison valable qu’une forme de peur à mon encontre. Je trouve cela profondément injuste. Pascal se réapproprie la parole en élevant le niveau de sa voix.
« Eh bien, maintenant que Olivier a conclu ses réflexions sur le sujet, je peux reprendre le cours de mon exposé. »
La salle, prise de court par cette dignité adossée de rigueur, se tut dans l’instant.
« La démarche adoptée l’a été en accord total avec les membres du conseil restreint qui — et cette règle n’a pas subi d’annexe modificatoire lors de l’apparition de DYOLL — ont toute compétence de décision en cas d’« absence » de celui-ci. Je sais que vos recherches dans le domaine des sciences sociales, et plus particulièrement des modes d’établissements et de fonctionnements du pouvoir au sein des sociétés humaines stagnent faute de possibilités de les étudier en situation. Ne seriez-vous pas en train d’essayer, en remettant en question le mode de fonctionnement de notre île, de faire changer cela et de tenter d’instaurer un quelconque régime ici à Scientifia ? »
Hilarité générale. Je ne comprends pas pourquoi. Sûrement l’idée d’un autre système de fonctionnement leur paraît-elle loufoque ? Pascal poursuit.
« Vous voyez Olivier, moi aussi je peux faire des suppositions sur les intentions de chacun. Évitons cela s’il vous plaît. Et revenons-en au sujet de base. »
Applaudissements fournis. En face de nous, Olivier sourit nerveusement.
« Je reprends donc là où je m’en étais arrêté. Il ne s’agit pas d’une erreur de calcul du Dôme en cela qu’il a bien repéré la présence de ce corps le transperçant. Il lui a attribué un code d’acceptation « J7B3 », code pourtant non répertorié dans notre base de codes d’acceptations. »
Chuchotements.
« Nous avons procédé à tous les essais possibles et nécessaires et avons constaté que rien ne pouvait traverser le Dôme hormis les Scientifiens, les oiseaux et donc cette personne. Au regard de ce fait, et de l’absence de présence humaine en dehors de cette île, nous en tirons la conclusion qu’il s’agit d’une intrusion prévue de l’intérieur, très certainement par l’un d’entre nous. »
Nouveau Brouhaha général. Pascal achève.
« La question à se poser est donc de savoir qui a orchestré cela et quelles sont ses ambitions. C’est pourquoi je viens demander le recours à un sondage mémoriel pour cet homme afin de découvrir potentiellement les intentions de celui ayant organisé ce crime contre Scientifia. Car faut-il le rappeler, qu’il s’agit bel et bien d’un crime contre notre institution ? »
Pascal se rassoit, il est applaudi par une grande partie de l’assemblée. Il veut me soumettre à un « sondage mémoriel ». Je ne sais pas si j’ai le choix, mais quoi qu’il arrive, j’espère que cela n’est pas douloureux. André se leva et prit la parole.
« Je sais que cet homme est parmi nous et j’aimerais qu’il se fasse connaître des membres de notre institution. »
Je ne m’attendais pas à ça. Je n’ai pas le choix, je m’exécute. Tout le monde se tourne vers moi, je suis l’attraction du jour.
« Comment vous appelez-vous ?
— Je ne sais pas monsieur
— En ce cas et provisoirement, comment souhaitez-vous que l’on vous nomme ? »
Bonne question... Sans m’interroger plus que ça, je propose.
« Tout à l’heure, quelqu’un a parlé d’un certain « Lloyd », j’aime bien ce prénom.
— Mais enfin, c’est celui de notre fondateur.
— Ah ! Il n’est donc pas disponible ?
— Si, ne faisant plus partie de notre institution, son prénom est de nouveau mis à disposition, mais...
— Et bien je le prends dans ce cas. »
Les Scientifiens me jettent un regard noir. Pascal ne bouge pas. Je suis surpris de mon courage, je le découvre en même temps que toutes ces personnes qui me fusillent des yeux.
« Et bien soit... Lloyd, le conseil restreint a décidé d’autoriser votre soumission au sondage mémoriel afin de trouver qui vous êtes exactement et quels sont les raisons et les individus qui ont fait que vous ayez pu pénétrer notre Dôme. Acceptez-vous de vous y plier et d’en assumer les conséquences, à savoir, votre classification en tant que sujet d’étude doté de conscience ?
Devant mon hésitation, Pascal précise :
« Ce statut vous exempte de subir toute expérience douloureuse physiquement ou psychologiquement. »
Je suis rassuré. Il ajoute :
« Cependant, en sacrifiant votre statut d’hôte provisoire pour accéder celui de sujet d’étude doté de conscience, vous renoncez à la possibilité de quitter l’île tant que toutes les expériences auxquelles notre institution souhaite vous soumettre. C’est à prendre en considération, je pense. »
J’ai le sentiment que l’idée même que je puisse passer ma vie à être un sujet d’étude sur cette île devrait me donner le vertige. Mais la page blanche me faisant office de passé ne m’offre aucune aspérité sur laquelle m’accrocher. J’ai le choix entre rester sur cette île et obtenir un ersatz provisoire de « lieu de résidence », ou retourner aux incertitudes de l’océan. La possibilité d’avoir un socle, un stabilisateur est trop tentante. La perspective que cela m’aide à trouver des réponses aussi.
« Oui, j’accepte de me soumettre au sondage mémoriel.
— Très bien, en ce cas, nous vous déclarons sujet d’étude doté de conscience. Les scientifiens souhaitant avoir accès à vous dans le cadre de leurs recherches pourront effectuer leur demande par le biais du réseau. Pascal, vous vous mettrez dès aujourd’hui en relation avec Hervé afin de procéder aux premières séances de sondage mémoriel le plus rapidement possible. Le débat est clos. Il y a-t-il des questions ou d’autres remarques ? »
Aucune réaction
« Je déclare donc cette assemblée close et vous remercie d’avance, en dépit de votre curiosité, de bien vouloir laisser Pascal ramener Lloyd à sa chambre sans encombre. »
Le sondage mémoriel est une technique développée par Hervé, permettant de chercher des éléments dans la mémoire d’un individu. Fréquemment utilisé par les scientifiens lorsque ceux-ci sont dans la nécessité de se remémorer certains souvenirs oubliés, elle peut potentiellement aider les êtres humains ayant subits des traumatismes ayant altéré leur mémoire.
