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À la suite des évènements du premier tome, Argus a disparu. Cependant, les Gardiens subissent une menace née des actions passées. Katan, nommé Émissaire du Conseil, doit s’impliquer corps et âme dans la bataille afin éviter que l’ordre des Gardiens ne s’effondre à tout jamais. Quant à Jason, jeune Gardien, il aura l’occasion d’en apprendre davantage sur l’histoire de son père, et les conséquences de ses choix moraux. Les heures sont comptées pour les Gardiens, et leurs vies ne tiennent qu’à Morl-Dérin.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Danny Gosse se consacre depuis son plus jeune âge à l’écriture, en particulier à l’heroïc fantasy. Après le premier tome, voici le second intitulé
Argus, la chute des Gardiens.
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Seitenzahl: 671
Veröffentlichungsjahr: 2022
Danny Gosse
Argus
La chute des Gardiens
Tome II
Roman
© Lys Bleu Éditions – Danny Gosse
ISBN : 979-10-377-4518-7
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Avant-propos
Argus, la chute des Gardiens est le second tome de la saga des Gardiens des Mondes.
Ce deuxième volume se déroule sept ans après les évènements du premier tome, Argus, la revanche d’Evol. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu le premier tome pour saisir tous les tenants et aboutissants de cette suite.
La suite est prévue pour 2022.
Bonne lecture à toutes et tous.
Le blizzard s’intensifiait de jour en jour, à tel point que Morl-Dérin dut faire une pause. Même avec ses épaisses peaux qui le recouvraient, cela ne lui permettait plus de continuer son périple. La neige entrait par toutes les voies possibles, et se faufilait jusqu’en bas de son dos. Le vent glacial s’engouffrait dans la plus infime des portes. À aucun moment, il ne pouvait douter que ce voyage serait si terrible pour son corps. Des engelures apparaissaient à l’extrémité de ses doigts et de ses orteils. Fort heureusement pour Morl-Dérin, ce jour-là, il trouva une grotte à l’abri des vents les plus froids.
Les pieds engourdis, il lâcha son énorme sac à dos d’un geste fatigué. Puis, s’écroula. Il regarda le plafond, bercé par le sifflement du vent. Mais il se reprit très vite, car s’endormir provoquerait sa fin. Déterminé, il ouvrit son imposant sac et en sortit des fagots de bois. De la poche de son manteau, il se saisit de son briquet. Il s’enfonça davantage dans la caverne pour allumer son feu dans les meilleures conditions. Du premier coup, les brindilles s’enflammèrent, et il mit les mains juste au-dessus des flammes. Comme le plafond était bas, et les parois étroites, la chaleur se propagea correctement dans toute la pièce. Morl-Dérin s’obligea alors à se déshabiller pour faire sécher ses peaux de bêtes. Si le blizzard se calmait, il était préférable de reprendre la route avec des vêtements secs.
En enlevant la capuche qui lui recouvrait le visage, on s’aperçut rapidement que le voyageur était en réalité une femme. Une baroudeuse à la face couverte de cicatrices, témoins des épreuves passées. Ses pupilles de félins transperçaient les ténèbres et effrayaient les enfants. Pour ne pas se gêner pendant les combats, elle tressait ses cheveux noir corbeau, en arrière. Lorsqu’elle fut en débardeur, ses bras recouverts d’ecchymoses apparurent à la lumière des flammes. Morl-Dérin avait perdu beaucoup de poids depuis sa montée dans les montagnes, mais elle gardait encore toute sa force et sa vigueur.
Elle étendit ses peaux précieusement avant de sortir une gamelle de son sac puis des graines. Elle remplit celle-ci de neige, qui fondit sous la chaleur, avant d’y mettre les graines. Celles-ci se gorgèrent d’eau et avec l’aide du manche de son poignard, elle les écrasa pour en faire une purée. Évidemment, ce n’était pas le repas des rois, mais ça ferait l’affaire pour le moment. Elle s’aperçut que le vent en dehors redoublait de violence.
— Le blizzard n’est pas près de se calmer, dit-elle d’une voix grave pour une femme.
Sa pire crainte, alors, ce fut qu’elle doive repartir sous cette tempête. Pourtant, elle ne comptait pas traîner des semaines dans ces montagnes hostiles. Donc, si elle n’avait pas d’autres choix, elle reprendrait la route, peu importe la météo.
Comme chaque soir, avant de dormir, elle pensa aux raisons qui la poussaient à continuer. Cela lui donnait la foi, et le courage d’avancer. Tenant fermement son poignard dans la paume, elle ferma les yeux. Le lendemain, alors que la tempête soufflait sans relâche, elle comprit qu’elle devrait affronter le blizzard, coûte que coûte. Mais elle décida finalement de perdre une journée supplémentaire pour profiter de la chaleur du feu, et de la protection de la caverne. Elle alimenta le foyer, avant de saisir un livre enfoui dans le bric-à-brac de son sac.
Avec sa couverture en cuir, ses pages très épaisses, le livre pesait au moins trois kilos. Délicatement, elle l’ouvrit. Les pages étant extrêmes fragiles, elle mesurait chaque geste lorsqu’elle les tournait. Les écrits contenus dans cet ouvrage n’étaient pas accessibles à tout le monde. La langue employée était ancienne et son apprentissage s’était perdu dans des temps reculés. Néanmoins, Morl-Dérin n’était pas comme tout le monde. Elle appartenait à une race très ancienne dont la population avait été décimée.
Alors qu’elle consultait un chapitre en rapport avec sa mission, elle entendit des grognements. Son oreille droite fendue, sur le haut, se dressa. Morl-Dérin referma le livre et délicatement posa sa main sur le poignard. Des griffes raclèrent la pierre, et Morl-Dérin se retourna lentement, tout en se redressant. Face à elle, une meute de loups de givre. Ils avaient la particularité d’avoir un pelage constamment gelé, qui leur donnait un aspect de cristal. Leurs canines supérieures ressortaient légèrement de la babine supérieure. Les oreilles en arrière, ils s’avancèrent vers la femme. Dans ces montagnes, il leur était difficile de trouver de la nourriture en abondance. C’était une aubaine pour ces quatre loups de tomber sur un dîner facile à chasser. La femme ne les lâcha pas du regard. Scrutant tous leurs faits et gestes. Le chef de meute grogna et leurs poils se hérissèrent, provoquant une poudre gelée. La femme pointa son doigt vers l’avant, et dans une langue antique prononça.
— Stop !
Les loups s’exécutèrent aussitôt.
— Assis ! ordonna-t-elle.Les loups écoutèrent. Morl-Dérin eut un sourire en coin, puis ses pupilles prirent l’apparence de celle des loups sanguinaires. Le lien était établi. Sur ses ordres, la meute resta dehors pour monter la garde. C’était une bénédiction pour elle, car ils pouvaient éventuellement la conduire à destination. À la nuit tombée, le blizzard continuait de régner dans cet endroit désertique.
— Il ne se calmera pas, fais-toi une raison, dit-elle.
Les loups de givre la fixaient avec respect. Elle leur répondit avec une tape affectueuse sur le museau. Inutile de les faire rentrer dans la caverne avec la présence du feu. C’était une espèce qui le détestait. C’était sans nul doute sa dernière soirée à l’abri dans ce lieu. Demain, elle affronterait de nouveau ce vent glacial. Déjà, elle rangea son sac, et enfila ses peaux.
Le lendemain, comme elle l’avait regretté, le blizzard restait tenace. Il lui sembla même encore plus teigneux qu’auparavant. Sa seule satisfaction fut de retrouver les loups de givre devant la caverne. Elle tenait en respect la meute. À cet instant, Morl-Dérin eut une idée, qui pouvait sûrement lui permettre d’atteindre sa destination. Le chef de meute se redressa, tandis que les autres patientèrent. Il arqua sa patte avant en signe de respect. Dans une langue bestiale, Morl-Dérin s’adressa à l’alpha.
— Veux-tu me conduire au temple des Exclus qui se camoufle dans cette neige ?
Le loup au pelage gelé se tourna vers ses confrères, mais Morl-Dérin le rappela à l’ordre.
— C’est moi que tu regardes !
La meute baissa la truffe montrant qu’elle avait compris le message. L’alpha cligna des paupières. Puis, il poussa un hurlement qui résonna dans les montagnes. Enfin, il se mit en marche et Morl-Dérin le suivit, le reste de la meute derrière. Cependant, elle resta attentive aux réactions des animaux. On ne sait jamais, ils pouvaient se rebeller à tout moment.
Le blizzard féroce la força à s’arc-bouter pour progresser. Elle resserra sa capuche autour de son visage. Alors que les loups de givre semblaient flotter au-dessus de la neige, Morl-Dérin s’enfonçait jusqu’aux genoux. Entravant de ce fait sa marche déjà bien laborieuse. Cependant, uniquement concentrée sur son objectif, Morl-Dérin brava ce froid avec ténacité. Le ciel était recouvert d’épais nuages gris, ce qui l’empêchait de savoir quelle heure précise il était.
Elle traversa une longue et large plaine blanche, sans âme qui vive. Les pas du chef de meute s’effaçaient presque aussitôt après chaque bourrasque. Morl-Dérin ne pouvait pas se permettre de lâcher son guide, car sans le loup, impossible de se repérer dans ce désert glacial. À chaque fois que le vent s’engouffrait dans sa capuche, elle croyait percevoir des voix entrer dans sa tête. Elles lui murmuraient des menaces, et d’autres choses atroces. À moins que cela ne fût que le fruit de son imagination. Après une longue marche, où Morl-Dérin ne faisait que claquer des dents, le chef de meute s’arrêta. Il huma l’air.
— Un problème ? lança Morl-Dérin dans cette langue étrangère.
Soudain, une main gigantesque surgit du sol, juste en dessous de l’alpha et l’attrapa. La meute grogna, en hérissant ses poils de glace. En un rien de temps, et malgré les gémissements du loup qui se débattait dans la poigne, l’animal fut brisé en mille éclats. Morl-Dérin était tétanisée par la peur, tandis que les autres animaux détalèrent au loin.
— Revenez ! ordonna Morl-Dérin.
Sans succès. La peur les avait fait détaler. La terre se mit à trembler. Un grondement sourd s’éleva. Une seconde main tout aussi gigantesque émergea de sous le voile blanc. Une montagne s’éleva sous les yeux écarquillés de la chasseuse. La créature se mouvait sous la neige, et commença à se redresser. Morl-Dérin recula comme elle le put, empêtrée dans la poudreuse. Le dos arrondi, la créature sortit une tête à quelques pas de la femme. Ses orifices, où devaient se trouver ses yeux, tranchèrent le blizzard de leur couleur rouge. Un bruit de mécanique rouillée résonna dans la plaine, et la machine se redressa. Elle était enfoncée jusqu’à la taille, dans la neige. Mais n’en restait pas moins impressionnante du haut de ses dix mètres.
— Qu’est-ce que tu es ? tonna Morl-Dérin dans sa langue animale.
Comme elle n’obtenait aucune réponse, elle comprit rapidement que cette créature n’en était pas une. C’était une incroyable machine, ancienne certes, mais redoutable. Des conduits éclectiques s’illuminèrent, et ses bras soulevèrent une gerbe de neige. Morl-Dérin resta dans l’attente de ce qui allait se passer. Tandis que la machine scrutait les alentours. Là, Morl-Dérin fit un rapprochement entre son objectif et la présence de cet être. Elle n’était sans doute pas très loin du lieu de rendez-vous. Elle songea alors à contourner la curieuse machine, qui continuait de tourner sur elle-même pour détecter un intrus.
Une fois à bonne distance du géant semi-enseveli, elle reprit sa marche. Soudain, une autre main surgit du sol et manqua de peu la femme. Elle tomba à la renverse, et une seconde machine similaire à la première sortit de terre. Morl-Dérin se rendit vite à l’évidence.
— Elles gardent ce que je souhaite et à mon avis il y en a tout autour !
Pour confirmer sa théorie, elle contourna une fois encore la machine. Avec plus de prudence, elle avança. Comme elle s’y attendait, un troisième géant émergea. Bien, maintenant, il lui restait à savoir comment braver la garde des machines. Impossible de passer entre deux, dans la mesure où, une fois les bras tendus, les phalanges de chaque gardien la toucheraient. Ce genre de machines broieraient Morl-Dérin, comme elles l’avaient fait avec le loup. Et sans doute aussi qu’elles avaient d’autres armes en réserve. Cependant, elle n’avait pas fait tout ce chemin pour renoncer. Elle devait passer ce cercle de protecteurs, peu importe les risques.
Avec ce froid si mordant, Morl-Dérin éprouvait des difficultés à se concentrer. Dans son sac, pouvait-il se trouver un objet susceptible de l’aider ? Péniblement, elle fouilla l’intérieur, et en tira deux bombes artisanales. C’est elle qui les avait fabriquées avant son départ. Deux, c’est tout ce qui restait de la douzaine confectionnée. Seulement, avec cette météo, difficile d’allumer la mèche. Elle tenta de nombreuses fois avec son briquet, sans succès. Il lui restait bien sûr son arc et quelques flèches, mais il serait sans doute impossible de traverser la cuirasse d’acier des colosses.
— Réfléchis, Morl-Dérin ! Réfléchis ! Réfléchis ! se dit-elle.Elle voulut tenter une expérience pour mieux évaluer ses ennemis. Elle banda son arc, et décocha une flèche entre deux gardiens. Immédiatement, le crâne de la sentinelle se fixa et de ses orifices jaillirent deux rayons meurtriers. La flèche disparut aussitôt.
— Très bien. Leurs vues sont basées sur le mouvement.Sans nul doute qu’auparavant ces machines pouvaient se déplacer, mais elles avaient dû geler sur place avec le temps. C’était là, la chance de Morl-Dérin. Utiliser cet environnement néfaste à son avantage. Elle resserra au maximum ses peaux autour de son corps, et à contrecœur, plongea sous l’épaisse couche de neige. Même vêtue ainsi, le froid la poignarda, immédiatement. Seule consolation, le vent moins tenace. Elle rampa en gardant, tant bien que mal une unique direction. Son cœur battait à plein régime, tandis qu’elle priait tous les dieux possibles pour que les sentinelles ne la repèrent pas. Elle avança dans cette position inconfortable des minutes durant. Quand elle jugea qu’elle avait dépassé les gardiens, elle sortit lentement la tête hors de la poudreuse. Elle poussa un soupir de soulagement en voyant leur dos. Pour une fois, le temps maussade s’était révélé utile.
À présent, elle savait qu’elle était toute proche de réussir. En effet, caché dans les gorges glacées de la montagne, un temple s’y trouvait. Les escaliers y menant autrefois étaient recouverts du manteau blanc, sous lequel se terrait une couche de glace glissante, créant ainsi un périlleux toboggan. La tentation de glisser sur les fesses était grande, mais mortelle. La pente était bien trop raide pour espérer de ne pas s’écraser sur la porte du temple prisonnier des glaces. Morl-Dérin sortit de son épais sac, une corde qu’elle attacha à une stalactite. Elle testa la résistance de cette dernière, en tirant dessus. Le point d’ancrage ne bougea pas. Alors Morl-Dérin entama une descente en rappel. Avec précaution, elle s’enfonça de plus en plus profondément dans la crevasse. Arrivée à mi-parcours, sa seule crainte fut que sa corde ne soit pas assez longue. D’en haut, le temple semblait plus proche. Une erreur de perception dont elle se serait bien passée. Et comme, elle l’avait craint, arrivée au trois quarts du parcours, alors que ses membres criaient de douleur, la corde se raidit. Morl-Dérin n’irait pas plus bas. Dix mètres de cordes n’étaient pas parvenus à bout du chemin.
— Pas le choix cette fois ! se dit-elle en prenant son poignard.
Sans réfléchir une seconde de plus, elle trancha la corde qui la retenait à la vie. La sentence fut immédiate, et Morl-Dérin se retrouva ventre à terre. Elle dévala la pente à une vitesse incroyable, cherchant par tout moyen à se ralentir, mais ses mains glissaient, sans succès. Elle poussa un hurlement avant de percuter de plein fouet un muret. Le choc fut tellement violent, qu’elle perdit connaissance.
Lentement, elle ouvrit les yeux, ignorant tout du temps qui s’était écoulé. Seuls les flocons qui l’avaient recouvert petit à petit pouvaient lui dire. À peine bougea-t-elle, qu’un cri déchira le silence. L’une de ses côtes la faisait terriblement souffrir. Elle avait des difficultés à respirer correctement. Dans un effort délicat, elle retira son sac, et se mit sur le dos.
— Oh ! Par Origin ! Bon sang ! s’exclama-t-elle.
Elle s’encouragea mentalement pour se remettre sur pied, mais chaque geste était une torture. Déjà assise, ce fut une grande victoire. Toutefois, le plus dur restait à faire. À l’aide du muret, qui lui avait brisé la côte, elle se redressa. Elle lança des jurons à tout bout de champ, mais parvint à se redresser. Courbée, elle pouvait tout de même se déplacer. En revanche, impossible de reprendre son sac. Il était bien trop lourd. Cependant, elle extirpa le livre ancien, car il restait d’une importance capitale. Chaque pas, lui provoquait une douleur fulgurante, qui lui donnait des grimaces. Morl-Dérin déterminée à réussir serra les dents et avança vers l’entrée du temple détruit. Là, devant la façade recouverte de glace, elle n’avait aucune idée de comment y rentrer.
Dans la crevasse à l’abri du blizzard, elle feuilleta les pages jaunies. Elle trouva un croquis exact de cette même façade. Sur la porte étaient gravées des runes antiques, où derrière l’une d’elles se trouvait une serrure. Elle prit de la distance pour observer la porte en la comparant au croquis. Elle prit la décision de retourner là où elle avait laissé son sac de voyage. Que ce fut laborieux pour son corps meurtri ! Elle ressortit ses deux bombes avec la ferme intention de briser la glace avec, mais cela pouvait se révéler fatal pour elle si elle déclenchait une avalanche à cause de l’explosion. Après tout, elle n’avait pas d’autres solutions. Avec son briquet, elle alluma la mèche de la bombe de la taille d’une orange et la balança sur la façade gelée. Un boum retentit dans les tréfonds de la montagne et en fit trembler les parois. Des éclats de glaces furent projetés de part et d’autre. Morl-Dérin eut tout juste le temps de s’abaisser derrière le mur. Elle attendit que le nuage givrant se dissipe pour se relever. Elle avait réussi. Devant son air satisfait, une porte arrondie apparut. Les runes s’illuminèrent, créant une forme d’arbre avec comme des nids sur certaines branches. Toujours affaiblie, Morl-Dérin toucha les écritures du bout des doigts. Sans la glace, il fut plus simple de mettre la main sur l’encoche.
Elle décrocha une clé en bronze pendue à son cou. Elle était plus grosse et plus usée que toutes les clés du monde. Délicatement, elle l’enfonça dans la cavité prévue à cet effet. Elle tourna lentement vers la droite et un déclic se fit sentir. Tout à coup, la clé fut aspirée dans le trou. Le sol trembla et la femme fit un pas en arrière. La porte s’ouvrit en deux, pile au milieu du tronc dans l’arbre de runes. Un souffle morbide lui déferla au visage, et elle se retint de ne pas vomir. Enfin, elle y était arrivée. L’Arme Maudite était à sa portée, entraînant la fin des Gardiens.
Le corps courbé et meurtri par l’impact, Morl-Dérin mit un pied dans le temple. Une puissance ancienne tomba sur ses épaules de tout son poids. Elle était obligée de le supporter. Des torches s’allumèrent au fur et à mesure de sa marche. Dévoilant au passage, une seule pièce sinistre.
Des squelettes gisaient de part et d’autre du chemin central. Des idoles avaient été réduites en débris. Les peintures rupestres profanées par des insultes, écrites dans une langue morte. Les dalles de granits autrefois brillantes, recouvertes de sang séché et d’une poussière de cadavres. Des évènements affreux s’étaient produits dans ce lieu. Morl-Dérin n’était clairement pas à son aise. Pourtant, elle se dirigeait inéluctablement vers un autel brisé en deux. Elle monta la seule marche qui y menait. Alors à cet instant, une rangée de flammes surgit autour du chœur. Une voix rauque s’éleva et de l’autel, une forme spectrale surgit. Morl-Dérin en eut des sueurs froides. Ce n’était pas comme ça qu’elle avait imaginé l’apparition d’une Arme Maudite.
— Voilà bien des millénaires que mon repos n’a pas été rompu. Bienvenue Morl-Dérin, ou plutôt devrais-je dire…
— Morl-Dérin suffira ! coupa celle-ci qui releva le menton.
— Comme tu voudras.
La femme était étonnée d’entendre que l’âme la connaissait.
— Tu as bravé beaucoup d’épreuves pour venir jusqu’à moi. Pourquoi te donner tant de mal ?
En réponse, Morl-Dérin tendit le livre ancien. L’âme, qui n’avait pas de visage, fut fort surprise.
— Tiens donc. Ainsi ils n’ont pas tous été brûlés. Mes frères et sœurs seront heureux de l’apprendre.
— Je ne suis pas venu ici pour faire causette avec les morts. Je veux des réponses ! Je veux l’Arme Maudite que je suis venue chercher !
Outragée, l’âme envoya une langue de feu saisir Morl-Dérin par le cou. La femme fut soulevée sans difficulté. Impossible pour elle de se défaire de ce feu qui ni ne brûlait ni ne chauffait. Mais elle sentait parfaitement son emprise.
— Ne me manque pas de respect, sous-race. Même sans mon corps, je reste puissant et surtout respectable.
Quand l’âme jugea que la femme avait bien compris le message, elle la relâcha brutalement. Les côtes de Morl-Dérin la lancèrent immédiatement, mais elle se contrôla pour ne pas paraître plus faible qu’elle ne l’était.
— Je vais répondre à ta question. Mais tu me montres une fois encore, un manque de respect, et tu en paieras le prix.
— Entendu, répondit Morl-Dérin.
Elle prit une bouffée d’oxygène avant de reprendre.
— Je veux tuer les Gardiens. Et, d’après mes renseignements, ici, je devais trouver l’arme capable de rivaliser avec eux.
— Une requête surprenante, surtout quand on sait que les Gardiens protègent les mondes.
— Ils ne protègent que leurs intérêts, et leurs vies. Le destin de simples mortels ne compte pas pour eux, rétorqua Morl-Dérin.
— C’est fâcheux. Très fâcheux. Aurais-je l’honneur de connaître la raison de ta haine ?
— Vous n’en avez pas besoin. Tout ce qu’il y a à savoir, c’est que ce sont des monstres d’égoïsme, qui laissent crever les peuples.
L’âme laissa un temps de pause avant de parler.
— La mission des Gardiens aurait donc failli. Nous nous y attendions à vrai dire. Nous, les Exclus, avons toujours lutté contre la décision des dieux de donner des pouvoirs démesurés à des mortels. Malheureusement, nous n’avons pas été entendus. Pire encore, nous avons été punis.
— Est-ce que ça veut dire que vous me donnerez ce que je vous demande ?
L’âme vacilla, avant d’être sur un rythme plus lent.
— Ce n’est pas ce que je dis. Vaincre un Gardien des Mondes n’est pas chose aisée, alors tous les tuer… Pardonne-moi, très chère, mais je crains que tu ne sois pas au niveau.
— Je suis parvenu jusqu’ici. J’ai déjà fait mes preuves ! La suite ne vous regarde pas. J’ai seulement besoin de l’Arme Maudite pour les éliminer.
— Je dois bien reconnaître que tu as du caractère pour une femme ! Ton sang est ancien, je le ressens jusque dans la mort. Mais la Flamme Éternelle qui habite les Gardiens l’est encore plus.
— Dites-moi comment les vaincre dans ce cas !
— Éteindre la Flamme Éternelle peut venir à bout des Gardiens, répondit l’âme de l’Exclu.
— Comme si elle s’éteignait en soufflant dessus, ironisa Morl-Dérin à voix basse.
La volute de fumée qui représentait l’âme s’agitait.
— Quel fâcheux dilemme ! Le rôle des Exclus n’est pas de trahir les Gardiens. Rien ne m’oblige à te donner le pouvoir de les tuer.
— C’est là que vous faites erreur, Exclu, répliqua-t-elle agacée par cette âme.
— Ah oui ?
Morl-Dérin feuilleta le livre avec concentration. Autour d’elle, le cercle de flammes dansait paisiblement. Seul le bruit des pages qui se tournaient rompit le silence. Arrivée à la partie voulue, la femme tourna le livre face au fantôme translucide.
— C’est écrit ici. Dans votre langue. C’est vous, et vos frères et sœurs qui l’avez rédigé.
— Tu ne pourras jamais maîtriser la force d’une Arme Maudite ! s’exclama l’Exclu. Personne ne le peut, je le crains…
— Ne doutez pas de ma volonté. Je suis parvenue jusqu’ici ! Combien ont réussi avant moi ? Dites-le !
L’âme resta silencieuse.
— Bien ! J’ai ma réponse. Personne ! Je suis la première à vous rencontrer depuis des siècles ! Si vous me donnez le moyen de vaincre les Gardiens, alors je vous fais la promesse de vous faire revenir dans le monde des vivants, de retrouver votre corps, reprit Morl-Dérin.
— Proposition alléchante, sans aucun doute. Mais comme tu le remarques, je n’ai jamais vraiment quitté le monde de la vie. De plus, rien ne me dit que tu respecteras ta parole, femme !
— Cessez de m’appeler femme ! J’ai un prénom, retenez-le bien : Morl-Dérin. Si vous refusez de prêter main-forte, je violerai d’autres sépultures, jusqu’à trouver ce que je cherche ! Forcément je tomberai sur l’Arme Maudite, ou un autre des Exclus qui m’accordera son soutien. Et lui reviendra parmi nous ! trancha la femme.
Comme l’âme ne matérialisait aucune émotion, difficile pour Morl-Dérin de savoir ce que l’Exclu pensait.
— Soit. Nous allons donc sceller un pacte. Il nous liera jusqu’à ma résurrection ou ta mort. Veux-tu vraiment tuer les Gardiens ? Est-ce ton souhait le plus cher ? Les conséquences seront désastreuses, les comprends-tu ?
Morl-Dérin eut une demi-seconde d’hésitation avant de reprendre le plus fermement possible.
— Oui.
— Je ne puis t’offrir ce que tu recherches. Les Armes Maudites ont été cachées depuis bien des siècles. En revanche, je te donnerai mon pouvoir. Ton corps me servira d’hôte. Je serai partout avec toi. Tu ne pourras pas me mentir, rien me cacher de tes sentiments, des émotions qui te traversent.
— Tant que je reste maître de mes choix, je me fiche bien de ce que vous verrez dans mon âme. Un seul but compte : tous les Gardiens doivent disparaître.
Alors l’âme se mit à tourbillonner sur elle-même. Soudain, tel un serpent se jetant sur sa proie, elle entoura le bras droit de Morl-Dérin. Les pieds de cette dernière quittèrent le sol, portés par la force ancestrale. L’âme lui léchait chaque partie du corps, avant de brûler légèrement son épiderme. Machinalement, la femme ouvrit la bouche, la tête basculant en arrière. La fumée de l’âme s’y engouffra tout entière. Morl-Dérin fut prise de secousses, et de tremblements, avant d’être submergée par un flot d’images interrompu. Son esprit se mêlait à celui de l’Exclu, créant une profonde confusion en elle. Elle sentit ses côtes se ressouder, la crispant de douleur. Des marques noires apparurent au niveau de son cou, de ses poignets et de ses chevilles. Enfin, tout s’arrêta brutalement. Elle tomba à genoux, une main sur la poitrine, cherchant de l’air.
« Calme-toi à présent ! »
Cette voix résonna dans sa tête, et c’était une étrange sensation. Indescriptible. Morl-Dérin avait seulement envie de l’évacuer au plus vite.
« Tu ne peux plus me faire sortir très chère. Nos deux âmes ne forment plus qu’une ! »
« C’est vrai que maintenant, vous entendez toutes mes pensées », dit Morl-Dérin.
« Absolument tout ! » dit l’Exclu sournoisement.
« Et maintenant que vous avez fait votre tour de passe-passe, qu’est-ce que j’y gagne ? »
« Tourne-toi ! »
Morl-Dérin s’exécuta. À la place de voir la crevasse gelée sur l’extérieur, la porte donnait sur un tunnel de couleurs. Morl-Dérin s’approcha et contempla les sept signes qui ornaient la porte.
« Grâce à ma présence, tu vas pouvoir utiliser les portes d’Outre-Monde. Celles qui te permettront de voyager entre les sept univers. Elles sont disséminées un peu partout » expliqua l’Exclu.
Morl-Dérin toucha la surface visqueuse de l’arche.
« Avant de passer le pas, tu vas devoir choisir une destination, en tournant cette manivelle. Chacun des sept symboles représente un monde », continua l’Exclu.
« Une suggestion ? » demanda la femme.
« Je suppose que les mondes que j’ai connus par le passé ont dû bien changer, à tel point qu’ils doivent m’être inconnus. Cela dit, j’ai toujours eu un faible pour Tecknos. »
Alors Morl-Dérin tourna la manivelle et les glyphes s’allumèrent chacun leurs tours. À chaque fois, la substance visqueuse prenait une couleur différente. Pour Tecknos, la matière devint orangée, ainsi que le glyphe.
« Bien ! En avant alors ! » dit Morl-Dérin.
Ce n’était pas la première fois qu’elle empruntait une porte d’Outre-Monde, elle avança donc sans crainte. La matière orangée, gluante, semblait très épaisse. Elle plongea tête la première à travers cette curieuse matière. Sauf que la surface était moins épaisse que prévu, et donc moins désagréable que ce qu’elle avait déjà connu. Quand tout le corps de Morl-Dérin plongea dans la porte d’Outre-Monde, il lui sembla que le temps et l’espace n’avaient plus de limites. Elle fut prise dans un tourbillon infernal, avant d’atterrir brutalement sous une arche de pierre. L’estomac secoué, elle s’agenouilla, à deux doigts de vomir.
« Tu es une race bien faible ! » lança l’Exclu.
« Fermez-la ! » rétorqua Morl-Dérin.
Elle arriva à ne pas dégobiller, pas comme lors de sa première fois. Puis, elle observa les alentours. Elle était au beau milieu d’arbres, où le soleil brillait haut dans le ciel. Les oiseaux chantaient, nullement perturbés par l’arrivée de la femme. Tecknos était bien différent des montagnes enneigées qu’elle avait quittées. Rapidement, elle retira ses couches de vêtements, car la température n’était pas non plus la même. Enfin, elle s’adressa à l’entité qui avait élu domicile dans son corps.
« Et maintenant, où allons-nous ? »
« Ma mission est de te donner le moyen de tuer le Gardien, pas de le trouver ! »
Morl-Dérin soupira. Elle venait d’arriver dans un monde qu’elle ne connaissait pas, avec pour seul allié, une âme déchue. Elle en regrettait presque son voyage avec Argus.
« Le mieux serait sans doute de trouver une ville pour y interroger ses habitants. Ils ont sûrement des informations que tu cherches ! » dit l’Exclu.
« Alors, quittons cet endroit. »
Elle emprunta un sentier qui se dessinait entre les troncs. De petits mammifères types écureuils, souris, lapins, traversaient devant elle. Soudain, Morl-Dérin entendit le bruit d’un moteur. Très vite, une ombre cacha le soleil, et passa rapidement au-dessus d’elle.
« Qu’est-ce que c’était ? » demanda celle-ci.
« Cela fait des millions d’années que je n’ai pas foulé cette terre ! Tu crois que je le sais ? »
« Décidément, notre cohabitation va être plus compliquée que prévu ! »
« C’est toi qui es venue me chercher ! Assume tes décisions femme ! »
Elle continua à marcher jusqu’à sortir de la forêt. Là, elle fit face à un paysage totalement nouveau pour elle. D’immenses plaines vertes traversées par des routes de bitume. Dans le ciel dégagé des véhicules inconnus aux yeux de Morl-Dérin. Pas très loin de sa position, une ville où allaient et venaient des montures d’aciers.
« Par Origin ! Quelle est donc cette magie ? » se demanda la femme.
« C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai toujours aimé Tecknos ! Un monde à la pointe de la technologie et de l’innovation ! » dit l’Exclu enjoué.
Comme l’avait suggéré ce dernier, Morl-Dérin se dirigea vers la ville la plus proche. Aux abords de celle-ci, elle se rendit compte que le monde de Tecknos était habité par des humains, tout ce qu’il y avait de plus normal. Ils portaient des vêtements élégants, qui tranchaient avec ceux de Morl-Dérin. D’ailleurs, les habitants la regardaient avec dégoût. À leurs yeux, c’était une pauvre, une marginale de la société. Devant l’entrée de la ville, il y avait un écran géant avec écrit : Villa Del Sol, tout en rose. Les néons brillaient même en plein jour. Un bâtiment avec un grand parking servait de pistes d’atterrissage aux véhicules volants. Là, un jeune homme, d’à peine vingt ans, portant un béret, tirait un tuyau pour alimenter les voitures. Les conducteurs entraient dans une station pendant ce temps. Morl-Dérin, de plus en plus intriguée, les suivit. Le garçon l’observa quelques secondes avant de se faire rappeler à l’ordre par un homme.
— Hé toi ! Au lieu de bayer aux corneilles, fais le plein de ma voiture !
— Tout de suite Monsieur ! répondit le garçon maigrelet.
Il s’empressa d’enfoncer l’extrémité du tuyau dans le réservoir d’une voiture rouge étincelante. Morl-Dérin fut surprise de voir la porte de la station s’ouvrir automatiquement à son approche. À l’intérieur, il y avait des rayons entiers de marchandises, éclairés par des néons blancs. Barre chocolatée, chips, bonbons, sodas, toutes des choses qui lui étaient inconnues. Le pompiste, un homme d’âge mûr avec une moustache la guetta du coin de l’œil.
« Quel endroit stupéfiant ! » pensa Morl-Dérin.
« Et tu n’as encore rien vu ! » répondit l’Exclu tout excité.
Quand le pompiste eut terminé avec son client, il quitta son comptoir flottant, pour aller vers la femme. Morl-Dérin déambulait dans les allées de la station, subjuguée par la nouveauté.
— On s’est perdu ma petite dame ? On a besoin d’un renseignement ?
Morl-Dérin se retourna d’un coup et attrapa le fermement le poignet du pompiste. Elle lui tordit et celui-ci se retrouva à genoux. Elle plaça son poignard sous la gorge de l’homme.
« Ce ne sont pas des manières polies, Morl-Dérin ! » réprimanda l’Exclu.
« J’agis comme je l’entends ! »
— Qu’est-ce que tu me veux, humain ? tonna Morl-Dérin.
Le pompiste grimaça de douleur, tandis que la femme aux pupilles de félins serra davantage la prise.
— Lâchez-moi bon sang ! Je vous ai pris pour une voleuse, désolé ! s’exclama-t-il.
— Moi ? Une voleuse ? Pauvre idiot ! Je vais te trancher la gorge pour ton manque de respect !
« Attends Morl-Dérin ! Il a peut-être des infos sur le Gardien de ce monde ! » supposa l’âme.
— S’il vous plaît ! Prenez ce que vous voulez, et je vous ferai un prix pour le dédommagement ! J’ai une femme, des enfants, je veux vivre ! supplia l’homme à la moustache.
— Tu auras la vie sauve, si tu me dis où je peux trouver le Gardien de ton monde !
— Le Gardien ? Je n’en sais rien !
Morl-Dérin lui tordit davantage le poignet. Le pompiste hurla de douleur, des larmes coulant sur son visage.
— Attendez ! Allez en direction de la capitale, vous aurez ce que vous cherchez ! reprit l’homme terrorisé.
À ce moment-là, le bruit électronique d’une entrée sonna et un groupe de quatre individus entra. Ils regardèrent tantôt Morl-Dérin, tantôt le pompiste.
— Lâche-le immédiatement ! ordonna l’un d’eux.
Le groupe avança d’un air menaçant vers la femme.
« Super, je crois que je me suis acoquiné avec la reine des faiseuses d’histoires ! » ironisa l’Exclu.
Morl-Dérin laissa le poignet du pompiste, qui gémit au pied de sa gondole de chocolats.
— Quatre contre une femme ! Et tu crois nous effrayer ? se moqua l’un des hommes qui fit craquer ses poings.
Morl-Dérin eut un sourire en coin. Tout à coup, elle sauta à la gorge du leader et lui planta son poignard dedans. Elle ne laissa pas le temps aux trois autres de réagir, et tua le second en plantant son poignard dans l’œil du malheureux. Un troisième tenta de la frapper, mais elle stoppa son attaque. Morl-Dérin lui brisa le bras, avant de plonger sa lame dans le cœur. Voyant cela, le dernier courut vers la sortie, mais elle lança son arme dans le dos du fuyard. L’homme glissa contre la vitre, laissant une longue traînée de sang.
« Bravo, mais bien inutile ! Ces hommes auraient pu nous aider ! Tu réagis toujours ainsi, où c’est juste à cause du changement de monde ? » dit l’âme.
« Personne ne me menace », dit Morl-Dérin en extirpant le poignard de la victime.
Au même moment, la sonnerie d’entrée retentit et le jeune homme au béret entra. Stoïque, il fut choqué de voir quatre cadavres joncher le sol, qu’il avait lui-même lavé. Alors que Morl-Dérin s’avança pour mettre fin à ses jours, l’Exclu la stoppa.
« Non ! Tu arrêtes ! Il peut nous conduire à la capitale ! Cesse de vouloir tuer tous ceux qui te regardent ! »
Le garçon se mit à genoux devant elle, et croisa les doigts devant sa poitrine.
— S’il vous plaît, madame ! Ne me tuez pas ! Je vous jure que je ne dirai rien ! Je n’ai rien vu ! Je ne vous connais pas !
— Ces humains sont pitoyables ! dit Morl-Dérin. Tu n’auras pas à goûter ma lame, si tu te rends utile.
— Tout ce que vous voulez, madame ! gémit le garçon en enlevant son béret.
— Saurais-tu me mener jusqu’à la capitale, rapidement ?
— Je n’y suis jamais allé…
— Dans ce cas, coupa Morl-Dérin.
— Mais je peux vous y conduire ! Par pitié, ne me tuez pas, je serai votre guide !
— Relève-toi, tu me fais pitié !
Dans le fond de la station, le pompiste observait la discussion, en se faisant le plus discret possible. Il ne fallait surtout pas se faire remarquer. Le jeune homme, maigre et aux cheveux rasés, s’exécuta.
— Tu es capable de conduire ces monstres d’acier ? demanda Morl-Dérin en désignant le parking.
— Bien sûr !
— Parfait ! Alors, dépêchons-nous, je n’ai pas de temps à perdre !
« Tu n’es pas obligée d’être aussi méchante avec ce pauvre jeune homme terrifié ! » dit l’Exclu.
« Occupe-toi de la manière de tuer un Gardien, et je m’occupe plutôt de nous mener à lui ! »
Elle suivit le jeune garçon craintif jusqu’à une voiture noire.
— Montez de ce côté, madame, dit-il en montrant le siège droit.
Morl-Dérin ouvrit la portière, et s’installa à l’avant du véhicule. Soudain, une alarme retentit dans toute la ville. Le garçon s’empressa de démarrer le moteur.
« Sûrement, le pompiste qui donne l’alerte, il aurait raison en tout cas », dit l’âme.
« Je vais lui faire regretter son geste ! » tonna la femme en ouvrant la portière.
« Non ! Cesse de jouer à l’arrogante et allons à la capitale ! »
— La patrouille ne va pas tarder à débarquer. Nous devrons nous envoler, madame, dit le garçon en bégayant de peur.
— La patrouille ?
— Une unité armée et spécialisée dans les meurtres, les vols et tout plein d’autres délits !
— Enfin un vrai entraînement avant un duel digne de ce nom avec le Gardien !
« N’y songe même pas ! » tonna l’Exclu.
« Vous n’êtes pas amusant comme hôte ! »
— En avant jeune humain ! Conduis-moi où je souhaite ou tu meurs !
Le jeune déglutit. Il appuya sur un bouton du tableau de bord, les roues se recroquevillèrent à l’intérieur de la carrosserie, pour faire place à des réacteurs. La voiture décolla rapidement, et Morl-Dérin quitta Villa Del Sol.
Le soleil déclinait derrière eux, lorsque le garçon bâilla. Morl-Dérin contempla le paysage défiler depuis sa fenêtre. Durant le vol, ils croisèrent de nombreuses, très nombreuses, voitures volantes. La femme aux tresses s’ennuyait fermement dans l’habitacle, elle avait besoin d’action.
« Tuer ces hommes qui n’ont rien demandé, ne t’as pas suffi ? » demanda l’Exclu qui entendait ses pensées.
« C’était un amuse-bouche, mais loin d’être un combat équitable ! » pouffa Morl-Dérin.
Le garçon la vit rire toute seule et gagna davantage en frayeur, en se disant qu’elle était folle.
— Qu’est-ce que tu me fixes nabot ? demanda-t-elle.
— Rien du tout, madame, répondit-il en évitant de croiser son regard.
Comme elle s’ennuyait, Morl-Dérin entama la discussion avec son pilote.
— Les humains de votre monde, sont-ils tous aussi faibles ?
— Je ne sais pas madame.
— Tu n’as pas l’air de savoir grand-chose. Sais-tu comment tu t’appelles au moins ?
— Harry.
— Enchantée, Harry. Sache que tu aides Morl-Dérin. C’est la première fois que je viens dans le monde de Tecknos. Que celui-ci est farfelu ! dit-elle.
— Ce monde ? Je ne comprends pas madame.
Le pauvre Harry était convaincu : cette Morl-Dérin était dingue. Jamais, de sa jeune vie, il n’avait rencontré pareille femme.
— Ignorant jusqu’au bout, commenta-t-elle. Enfin, quand j’avais ton âge, moi aussi, j’ignorais qu’il existait des tas d’autres univers.
— Puis-je me permettre de vous demander, d’où vous venez, madame ?
— Tu n’as pas besoin de le savoir. Je suis ici pour le Gardien, un point, c’est tout. Je compte bien le tuer et libérer ton peuple de sa soi-disant, protection.
— Un Gardien ?
Morl-Dérin souleva les bras en l’air.
— Par Origin ! Est-ce qu’à Tecknos, quelqu’un connaît l’existence des Gardiens ? Ou bien tu le fais exprès pour le protéger ! Vous feignez alors l’ignorance ? C’est bien cela ?
— Je vous jure madame, que le terme de Gardien ne me dit rien, répondit Harry la voix tremblante.
— C’est bien dommage. Tu aurais été plus qu’un simple chauffeur.
— Désolé, madame.
« Veux-tu bien cesser d’effrayer ce garçon ? Il m’a l’air adorable, et loin d’être un ennemi pour toi ! » intervint l’Exclu.
« Je lui pose simplement quelques questions. Je n’y peux rien s’il se pisse dessus à chaque fois que j’ouvre la bouche ! » répondit la femme.
« Il est vrai que massacrer des gens sans raison, ça aide à te faire confiance. »
« Je me demande pourquoi j’ai accepté de voyager avec toi. J’aurais dû m’en tenir à une Arme Maudite… » fit Morl-Dérin.
« Car je suis une bien meilleure solution qu’une Arme Maudite, quand il s’agit de tuer un Gardien. »
Morl-Dérin resta songeuse. Tant qu’elle n’avait pas vu concrètement l’âme agir, elle douterait des paroles de l’Exclu. La nuit était tombée, lorsqu’ils aperçurent des lumières au loin.
— Ce sont les illuminations de la capitale, madame. Nous y sommes bientôt.
— Parfait, répondit-elle, pressée de mettre la main sur le Gardien.
Au fur et à mesure qu’ils approchaient de la capitale, les contours en furent plus précis. D’abord, elle était bien plus grande que toutes les villes que Morl-Dérin avait connues jusqu’à présent. D’impressionnants gratte-ciel avaient été construits, pouvant presque toucher les nuages. Des rails de train, construits au-dessus du sol serpentaient entre les immeubles. Les voitures volaient à vive allure sans jamais se percuter. Une prouesse aux yeux de la femme. C’était une ville aux mille couleurs, avec toutes ces lumières allumées à toute heure de la nuit et du jour. Des panneaux géants planaient dans les rues et transmettaient des messages d’informations aux habitants. Cela pouvait être de la publicité, ou bien les dernières nouvelles de la capitale. Enfin, dans les allées pavées, les humains ressemblaient à une fourmilière qui ne dormait jamais. En voyant le plus haut immeuble trôner au centre de la ville, Morl-Dérin demanda :
— Est-ce que le Gardien pourrait être là-dedans ?
— Ce que vous voyez là, madame, ce sont les appartements et les bureaux du Gouvernement de Tecknos. Impossible de l’approcher depuis les airs, puisqu’un champ de force l’entoure.
— Alors comment on y entre ?
— La capitale est gigantesque et abrite de nombreuses personnalités. Vous trouverez forcément quelqu’un qui pourra vous aider, madame.
— Je ne vais pas te faire l’affront de te demander qui, comme tu ne sais jamais rien.
Harry, vexé de ne pas être un soutien de meilleure qualité pour Morl-Dérin, se tut. Lentement, le garçon prépara l’atterrissage.
« Tecknos a toujours été le monde le plus avancé technologiquement parlant. Mais ce qu’on fait les humains est incroyable ! » dit l’Exclu.
« Pas la peine de baver devant cette ville. Nous ne sommes pas venus ici pour du tourisme. Nous tuons le Gardien, et nous partons. »
Enfin, Harry posa le véhicule sur un parking avec des milliers de places, dont la plupart étaient déjà occupées. Quand Morl-Dérin sortit de la voiture, Harry lança :
— Vous devriez vous changer, madame. Vous attirez trop les regards, ainsi vêtue.
— Peu m’importe.
« Le garçon a raison ! coupa l’Exclu. Si tu veux approcher le Gardien, il vaut mieux te fondre dans la masse ! »
Morl-Dérin soupira.
— Très bien, faisons cela ! Et où pourrais-je troquer mes peaux contre d’autres habits ?
— Troquer ? Non, ici, on achète en échange de monnaie, dit Harry amusé.
— C’est étrange comme façon de faire. Très bien, guide-moi dans un endroit où je peux m’habiller à votre mode.
Harry n’avait pas envie de rester avec Morl-Dérin. Il avait cru que son aide s’arrêterait là, mais ce ne fut pas le cas. Ne voulant pas contrarier la femme, il descendit de la voiture et prit soin de la fermer à clé. Ils quittèrent le parking pour se rendre dans les larges rues de la capitale. Les allées étaient bondées de monde, et il n’était pas rare que Morl-Dérin se fasse bousculer. À chaque fois que cela arrivait, elle avait une furieuse envie de le faire payer à ces gens. Elle suivit Harry qui se faufilait facilement dans la foule. Ils passèrent devant de nombreuses vitrines aux enseignes criardes. Morl-Dérin ne connaissait rien de la plupart des articles mis en vente. Cependant, l’une d’entre elles attira son attention plus que les autres. Elle s’approcha de la vitrine où des animaux se trouvaient enfermés dans des cages.
— Pourquoi les humains font-ils cela ? Ces pauvres bêtes sont tristes comme jamais ainsi emprisonnées !
— Ces chiens, chats et oiseaux sont prévus pour l’adoption. Les gens viennent ici en choisir avant de les amener chez eux, dit Harry.
— C’est de l’esclavage ! Il faut les libérer de ce pas !
— Non, madame ! Vous ne pouvez pas faire ça !
— Et pourquoi je ne le pourrais pas ? J’entends leurs souffrances et leurs incompréhensions !
— Vous voulez une fois encore, vous faire remarquer et attirer les forces de la patrouille ? Je comprends que cela vous attriste, mais vous ne devez pas intervenir.
« Il dit vrai. Pense à ta mission Morl-Dérin » dit l’âme.
« Vous êtes toujours d’accord avec lui ! »
« Parce que ce qu’il dit est sensé, et que toi, tu es une tête brûlée ! »
À contrecœur, Morl-Dérin passa devant la vitrine. Quelques mètres plus loin, ils arrivèrent devant un grand centre commercial. Harry lui indiqua que c’était ici qu’ils trouveraient de quoi s’habiller convenablement. À l’intérieur, Morl-Dérin fut éblouie par tant de lumières artificielles. Toutes les secondes, une voix annonçait les dernières bonnes affaires en cours. Un hologramme de femme en tailleur leur donna la bienvenue. Morl-Dérin passa sa main à travers, et surprise, le corps n’avait pas de consistance.
— Sorcellerie ! Comment est-ce possible ?
— C’est le miracle de la technologie, répondit Harry avec un sourire. Venez, les vêtements pour les femmes sont au premier étage.
Ils empruntèrent un escalier en verre et débarquèrent dans la partie réservée aux dames.
— Il vous suffira de toucher l’hologramme du vêtement pour l’essayer. Vous verrez, c’est très simple, dit Harry.
Après avoir été surprise par les décors, Morl-Dérin le fut davantage par l’accoutrement des femmes. Pour la plupart, elle portait de belles robes, ou de jolies jupes de couleurs vives. Elles marchaient avec des talons hauts, ce que jamais Morl-Dérin ne mettrait.
— Mais comment peut-on se battre ainsi habillé ? fit-elle.
Le garçon qui l’accompagnait rigola légèrement, elle le foudroya du regard. Immédiatement, Harry cessa, et répondit.
— Elles n’ont pas besoin de se battre. Tecknos est en paix depuis des centaines d’années. Et même si une guerre se profilait, nous avons une armée pour nous défendre.
— Jamais mon peuple n’aurait accepté qu’une femme ne sache pas se battre. Celle-là me paraît bien faible ! J’en ai la nausée.
Harry ne savait plus où se mettre. Mais il ne pouvait que confirmer : Morl-Dérin était la première femme qu’il voyait se battre avec une telle hargne.
— Maintenant, il va falloir choisir vos vêtements, dit-il inquiet.
Morl-Dérin regarda à peine les hologrammes en sachant très bien qu’aucune de ces robes ne ferait l’affaire.
— J’ai besoin d’une tenue qui me permette de me mouvoir aisément, dit-elle.
— Pourquoi pas ce jean et cette chemise à carreaux ? C’est plutôt pour les hommes à cet étage, mais…
— Je me fiche que ça soit pour les hommes, nabot !
« Avec les cheveux coupés, on te prendra facilement pour un mâle avec ce type d’habits ! » s’amusa l’Exclu.
Morl-Dérin s’approcha de la tenue holographique. Elle posa son doigt dessus et juste après ses peaux de bêtes furent remplacées par les nouveaux vêtements. Elle fit quelques mouvements pour vérifier qu’ils lui convenaient. Elle fit une grimace.
— Je ne suppose que je ne trouverai rien de mieux pour combattre ?
Harry secoua la tête.
— Vous avez des crédits pour vous la payer ? Car cette tenue n’est pas donnée ! dit celui-ci.
— Des crédits ? Je n’ai que de l’or en poche. Combien toi, tu as ?
Harry prit une mine offusquée. En plus d’avoir risqué sa vie pour Morl-Dérin, voilà maintenant qu’il lui servait de banque. Alors qu’il se préparait à protester, l’image des hommes tués dans la station lui revint en mémoire.
— Très bien, je m’en occupe, madame.
Il tapa un code sur un clavier numérique devant le mannequin, et paya. Il eut mal au cœur en voyant ses économies partirent en fumée. Morl-Dérin ne le remercia même pas, et ils s’empressèrent de quitter la zone commerciale. Une fois, dehors, elle tourna le regard vers la haute tour.
— Maintenant direction le Gardien ! dit-elle.
« Pas si vite Morl-Dérin. Tu n’as rien mangé depuis deux jours. Et à peine dormi. Tu ne peux pas affronter un Gardien dans cet état ! » dit l’âme.
« Je me sens parfaitement bien ! »
« Je suis dans ton corps, je ressens tes besoins les plus primaires. Là, ton corps veut se nourrir. Demande à ce garçon où se restaurer. »
« Quelle idée vraiment stupide, j’ai eu à accepter notre pacte ! » dit la guerrière excédée.
« Parce que tu veux une chance de vaincre les Gardiens ! »
Morl-Dérin se tourna vers le garçon.
— Nabot ! Est-ce que tu connais un endroit où se restaurer et se reposer ?
— J’en connais oui. Mais pas gratuit, mis à part chez mes parents. Sauf que c’est très loin de la capitale.
— Alors tu vas payer, dit la femme en posant une main menaçante sur son épaule.
Harry déglutit, avant de céder. Il savait qu’il n’avait pas le choix pour rester en vie que d’écouter les ordres de Morl-Dérin. Comme maintenant, il savait qu’il était devenu la banque privée de sa geôlière, il préféra la conduire dans les quartiers populaires. Ici, les rues se faisaient plus étroites, et plus sales. La technologie moins dominante aussi. Terminés les couleurs vives et les écrans flottants. Place aux ampoules jaunâtres, et aux poubelles renversées. Des sans-abris réclamaient des crédits aux passants. Morl-Dérin les ignora, mais se fendit d’une réflexion à l’Exclu.
« Vois la misère que les Gardiens sont censés enrayer. Ils ont failli à leurs tâches. »
« Le Gardien n’a pas un rôle politique. Ce ne sont pas ces affaires-là qu’il traite ! » rappela l’autre.
Elle s’en fichait bien de leur rôle. Elle constatait simplement. Avec de si grands pouvoirs, les Gardiens se devaient d’agir pour supprimer l’injustice, la pauvreté. Ils s’arrêtèrent devant un hôtel-restaurant dont l’écriture de la devanture n’était que faiblement éclairée. Des lettres se trouvaient même être grillées.
— C’est ici que nous allons, dit Harry.
— Dans le Carusel ? lut Morl-Dérin avec dégoût. Même les rats n’en voudraient pas.
— Désolé, madame. Mais c’est tout ce que je peux vous proposer avec mes maigres moyens.
— Soit. Je ferai l’impasse sur le confort. Après tout, j’ai l’habitude.
Harry poussa la porte vitrée, tellement sale, qu’on n’y voyait pas à travers. L’intérieur était moins mauvais que ce Morl-Dérin s’était imaginé. Évidemment, peu de gens occupaient les tables rondes, recouvertes de nappes aux motifs triangulaires. Une musique d’ambiance masquait les quelques voix des clients. À peine, leurs pieds foulèrent un tapis poussiéreux, qu’une hôtesse d’accueil vint à eux. C’était une jeune femme coiffée d’un chignon. Elle portait la tenue obligatoire de l’hôtel-restaurant, avec les écussons de ce dernier.
— Bonjour madame, monsieur. Je suis Lola. Est-ce que vous venez pour manger ou pour dormir ? dit-elle d’une voix douce.
— Les deux, répondit Morl-Dérin sèchement.
Loin de se laisser déstabiliser, Lola les accompagna à une table pour deux personnes. Elle fit apparaître la carte des boissons et des plats en appuyant sur le coin de la table.
— Le chef vous suggère…
— Je me fiche bien de votre chef. Je veux vos pommes de terre sautées, sans le steak. Avec cela, votre meilleure bouteille de vin, coupa Morl-Dérin.
— Et vous Monsieur ? demanda Lola en se tournant vers Harry.
— Il prendra pareil, dit la femme avant que le garçon ne puisse répondre.
— Très bien, dit Lola en faisant disparaître les cartes.
« Tu aurais pu laisser Harry choisir. Surtout quand c’est lui qui paie ! » dit l’Exclu.
« Mêlez-vous de vos affaires ! »
Harry et Morl-Dérin ne s’adressèrent pas un mot, jusqu’à ce que les plats arrivent. À vrai dire, lui avait plus peur que faim. Durant toute la courte durée du repas, ils ne se parlèrent toujours pas. Puis, la clochette de l’entrée de l’hôtel retentit. Morl-Dérin vit trois hommes en costume entrer. Ils ne venaient pas pour manger, mais plutôt pour boire un verre tranquillement au bar du fond. Morl-Dérin reconnut qu’ils étaient très élégants avec leurs cravates, leurs chapeaux hauts de forme, et leurs vestes en queue-de-pie.
— C’est dingue ! Qu’est-ce qu’ils font ici ? murmura Harry.
— Qui est-ce ? demanda Morl-Dérin.
— Des membres du gouvernement de la capitale.
Devant la mine interrogatrice de la femme, Harry développa.
— La capitale, ainsi que Tecknos tout entier, est gouvernée par neuf ministres qui siègent dans le plus grand immeuble que tu as vu. Celui au centre de la ville. Ils prennent des décisions, votent des lois, entourent la Présidente. Ces trois-là en font partie. Celui avec la chevalière c’est Batista, à sa droite, il y a Voltaire, et enfin celui à la canne c’est Carl. Je me demande ce que font des hommes de leur envergure ici.
— Crois-en mon expérience, nabot, un groupe d’hommes réunit dans un lieu aussi sinistre, viennent ici pour ne pas être entendus.
— Vous pensez qu’ils préparent des choses néfastes ? Je ne penserai jamais une telle chose d’eux ! Le gouvernement nous protège. Ils sont sûrement là parce que la Présidente les a envoyés, dit Harry.
— Hum.
Morl-Dérin se leva de table, car elle venait d’avoir une idée.
— Qu’est-ce que vous faites ? s’alarma Harry. Vous n’allez pas vous mettre à les tuer aussi ?
— Sûrement pas, sauf s’ils me manquent de respect. Réfléchis deux minutes, nabot ! S’ils résident dans la tour, alors on peut se servir d’eux pour y entrer !
— Pardonnez-moi, mais je crois que vous êtes dingues. Ces gens sont les mieux protégés de tout Tecknos. Ils ont sans doute des unités spéciales qui les attendent dehors !
— S’ils viennent ici pour comploter, crois-moi, il n’y aura personne d’autre que ces trois-là !
Faisant fi de l’avertissement du garçon, Morl-Dérin s’avança vers le trio, occupé à discuter entre eux. Batista fut le premier à la remarquer, normal, puisque les deux autres étaient dos tournés. Morl-Dérin posa la main sur son poignard, caché sous sa chemise.
— Qu’est-ce que tu nous veux ? lança Batista en gonflant la poitrine.
Voltaire et Carl se retournèrent et dévisagèrent Morl-Dérin.
— Tu n’avais pas dit qu’on serait tranquille dans ce lieu miteux, Carl ? fit Voltaire, un homme grand et fin avec des lunettes rondes.
— C’est ce que je pensais. Mais il faut croire que le bas peuple passe aussi son temps à nous observer, dit l’autre avec ses cheveux gominés en arrière. Réponds à mon ami, vaurienne !
Morl-Dérin s’arrêta de marcher, elle les observa. Batista renifla.
— Je ne vous veux aucun mal… commença Morl-Dérin avant d’être coupée.
— Encore heureux ! Tu sais à qui tu t’attaques ! railla Batista.
— Laisse la terminer idiot ! s’exclama Voltaire.
— Merci, reprit Morl-Dérin mielleuse. Votre tour abrite une personne que je dois tuer. Soit vous m’aidez à y entrer, soit vous mourrez dans ce lieu que vous jugez miteux.
« Étais-tu obligé de préciser la dernière partie ? » fit l’Exclu.
Une lueur apparut dans les yeux de Carl, qui trouva d’ailleurs, les pupilles de Morl-Dérin très intrigantes. Ce Carl, il devait avoir à peine plus de trente ans. Batista frappa son poing sur le comptoir.
— Encore une cinglée des bas quartiers ! Tu oses me menacer ? Moi ? Vraiment ?
Il dégaina un pistolet et le pointa sur Morl-Dérin. Lola se précipita à l’abri dans les cuisines. Sentant que le vent pouvait tourner rapidement, Harry revint auprès de Morl-Dérin.
— Veuillez excuser ma grande sœur. Elle n’est pas d’ici, et ne connaît pas nos us et coutumes.
Batista fit pivoter l’arme sur Harry.
— Dans ce cas, tu es responsable de son irrespect. C’est à toi que je devrais faire sauter la cervelle.
— Si vous le touchez, je vous tue sur-le-champ, dit Morl-Dérin.
— Holà ! Que tout le monde reprenne son calme ! Batista pose ton jouet, et discute, si vous le voulez bien, dit Carl en sautant de son tabouret. Comment vous appelez-vous ?
— Morl-Dérin et le nabot, c’est Harry.
— Effectivement, ce prénom n’est pas de capitale, commenta Voltaire.
— Bien ! Vous voulez vous joindre à nous, prendre un verre, et nous dire ce que vous nous voulez vraiment ? dit Carl en désignant les tabourets.
— Je n’ai pas soif et je vous ai dit que ce que je voulais. Amenez-moi auprès de votre Gardien, dit Morl-Dérin qui hésita à s’asseoir.
Batista était furieux que Carl fasse des courbettes à des pouilleux des bas-fonds. Voltaire, le plus craintif des trois ministres présents, approuva la décision de Carl. Quand la tension baissa d’un cran, Carl arbora un sourire éclatant et reprit.
— D’où venez-vous, très chère dame ? Et surtout, pourquoi tuer le Gardien ? Bien que ce terme soit dépassé depuis de très nombreuses années.
« Attention à ce que tu vas répondre ! » prévint l’Exclu.
« Je me passerai volontiers de vos commentaires ! »
— Je ne suis pas de votre monde. Pas plus que je ne suis pas la sœur de ce nabot. Je suis ici pour tuer le Gardien, la raison ne vous regarde pas, répondit-elle.
— Ainsi tu ne viens pas de Tecknos… De quel monde parle-t-on alors ? Tu viens ici uniquement pour Newell, tu n’as pas d’autres idées derrière la tête ? D’autant plus que tout le monde apprécie la Gardienne…
— Retire nous trois, quand tu dis tout le monde, maugréa Batista.
— Les Gardiens ne servent que leurs intérêts personnels. Il est temps de mettre fin à leur immunité, répondit Morl-Dérin. Peu importe l’avis des peuples, je sais ce qu’ils sont vraiment.
— Ravi de l’entendre d’une bouche différente de la nôtre ! S’exclama Carl. Je me fiche de savoir d’où tu viens. Je pense que tu es celle qui nous faut, tout simplement.
— Carl ! On ne sait rien d’elle et tu lui ferais confiance ? Tu es fou ! Qui te dit que son histoire ce n’est pas du flan pour nous piéger et tout balancer à Newell ? rétorqua Batista.
— Et alors ? Regarde ses pupilles, elles ne sont pas de Tecknos. Elle veut tuer Newell, je le ressens jusque dans mes os. C’est pile-poil ce dont nous avons besoin en ce moment ! argumenta Carl.
— Dois-je comprendre que vous allez m’aider à entrer dans vos quartiers ? demanda Morl-Dérin.
— Seulement contre un petit service, dit l’homme à la canne.
Harry n’en revenait pas. Des membres du gouvernement complotaient contre la Présidente Newell. Il ne put s’empêcher de se demander pourquoi. Devant sa question, Batista éclata de rire.
— Tu as l’air d’être un brave garçon, mais laisses parler les grands ! Ta présidente n’est pas aussi bonne que tu le penses.
— Mais elle fait des actions politiques dans le sens des citoyens ! s’indigna le garçon.
— Et nous, nous en ferons des meilleurs, Harry, déclara Carl. Cela dit, nous avons besoin d’une seule chose. Et c’est le service que je vous demande Morl-Dérin.
— Dis toujours, dit-elle.
Voltaire posa la main sur le bras de Carl.
— Si tu te trompes, tout notre plan tombe à l’eau, dit-il.
— Depuis combien d’années sommes-nous englués dans nos plans ? lança Carl en se dégageant poliment de la prise de Voltaire. Il nous faut une Énergie Pure !
« Oh, là, là, là, ça ne sent vraiment pas bon ça ! » dit l’Exclu.
« Comment ça ? »
« Je t’expliquerai plus tard. Maintenant, refuse ce service. Je te ferai entrer dans la tour du gouvernement d’une manière ou d’une autre ! »
« Enfin, vous vous révélez plus utile », rigola Morl-Dérin.
Cependant, elle demanda des précisions à Carl.
— L’Énergie Pure nous permettrait de donner un coup d’accélérateur au développement de Tecknos. Cela dit, il en existe un nombre limité, et elles sont bien gardées, ou cachées. Si vous nous aidez à en avoir une, alors je vous ouvrirai en grand la route qui mène à Newell.
Morl-Dérin resta songeuse, et l’Exclu intervint encore une fois.
« Les Énergies Pures sont des objets avec une quantité de puissance presque illimitée. Elles peuvent pratiquement détruire un monde quand on les utilise de la mauvaise façon… Mauvais plan ! »
