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Japon 1187. Le précédent empereur, un enfant de six ans, a été renversé. Le nouveau pouvoir politique repose entre les mains de Yoritomo Minamoto, qui oeuvre pour étendre son autorité. Malgré ses victoires militaires, Yoritomo souffre. Sa femme Masako, est gravement malade. Le père de Masako, le gouverneur de Kyoto Tokimasa Hojo, décide de partir en pèlerinage sur une île, afin de prier pour le salut de sa fille. La déesse de la chance et un dragon lui apparaissent, et lui révèlent l'emplacement d'une plante aux vertus miraculeuses. Cependant ils le mettent en garde : la plante ne soignera Masako que si son âme est pure.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Eloi Larchevêque s'est familiarisé à la culture nippone par le prisme déformant des animés puis des mangas. Le temps lui permet d'approfondir sa connaissance du shinto et du folklore traditionnel. La découverte du premier shogunat a été une sorte d'électrochoc. Les personnalités de l'époque ont convaincu Eloi de la nécessité de partager cette tranche d'Histoire à travers un récit mettant en avant l'extraordinaire Masako, femme du premier shogun.
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Seitenzahl: 233
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Il était une fois, à Kyoto, un moine passé maître dans l’art de cultiver les ipomées. Pour la beauté extraordinaire de ses fleurs, il devint célèbre dans toute la capitale. Le général en chef de l’armée de l’empereur en entendit parler, et décida d’aller voir le jardin extraordinaire entretenu par ce moine. Celui-ci fut averti de la visite du grand guerrier.
Le jour où le général vint au jardin, quelle ne fut pas sa stupéfaction : toutes les fleurs, qui les jours précédents cascadaient le long des lianes volubiles, avaient disparu. Elles avaient été cueillies. Fou de rage devant cet affront à son honneur, le général se précipita dans le temple afin de châtier le moine jardinier, responsable de cette déplorable action.
Et là, juste éclairée par un trait de lumière, portée par un vase à la délicate couleur céladon, une seule fleur d’ipomée. Parfaite.
Le moine avait sacrifié toutes ses consœurs pour ne garder que la plus belle, celle dont la perfection représentait à elle seule toute l’âme de la fleur.
Le général, submergé par l’émotion devant tant de beauté, tomba à genoux. Oubliant sa colère, il pleura.
Un grand merci à mon père, pour ses relectures assidues et hebdomadaires.
Merci à Héloïse pour ses retours critiques et ses encouragements.
Merci à Pascale pour sa relecture attentive.
Merci à Élise pour la mise de pied à l’étrier.
Merci à Cécile pour son enthousiasme.
Triste sans main pour caresser ma frondaison,
Lasse sous la pluie et le rythme des saisons,
Sans témoin de ma modeste floraison,
Est venu le temps de la déraison.
En quête d’un spectateur,
Bras de vrilles attachantes,
Pour des amours rampantes,
Éclore avide femme prédateur.
Admirez mon éclatante survenue,
Caressez mes formes parfaites,
Sentez ma fragrance qui halète,
Dégustez mes fruits sans retenue.
Cueillez mes pétales de votre langue,
De vos ongles labourez mon écorce,
Plantez en moi votre racine de force
Semez l’avenir au creux de ma gangue.
Le Japon féodal couvre une période d’environ sept siècles, de l’ère Kamakura à la fin de l’époque d’Edo. Ce système féodal, mis en place par Yoritomo Minamoto, se caractérise par une centralisation du pouvoir entre les mains du shogun, suprême guerrier protecteur de l’empire, et par une mise à l’écart de l’empereur lui-même, restreint à des fonctions religieuses et coutumières.
Si la période d’Edo est relativement connue du grand public, grâce aux images fortes (véhiculées par les samouraïs porteurs de katanas, les élégantes geishas, le théâtre No et le raffinement de la cérémonie du thé ou de l’art du bouquet), la période de transition entre l’ère Heian et celle de Kamakura (1185) demeure plus confidentielle. À l’époque, le thé ne se buvait pas, le zen n’avait pas dépassé la frontière chinoise, et le katana n’était au mieux qu’un prototype. Des écrits assez nombreux de cette période sont parvenus jusqu’à nous, que ce soit « Le Dit des Heiké » ou « Le Dit du Genji », des recueils de poésie ou des chroniques quasi administratives. Les conflits de cette fin du douzième siècle qui y sont narrés, les bouleversements politiques, les trahisons et les amours, sont le terreau qui inspireront plus tard les intrigues du théâtre No et bon nombre de chansons mélancoliques accompagnées d’un luth éploré.
À cette époque, dit-on, les hommes rencontraient parfois les dieux (les kami). La tradition, le folklore et les arts relatent ainsi ces hauts faits mythologiques qui progressivement ne se reproduiront plus. Les relations humain - divin se limitant à de rares rencontres avec des esprits inférieurs, les yōkai.
Une période caractérisée par ses mutations :
Mutation politique évidemment, avec la mise en place du gouvernement guerrier shogunal et la disparition des attributs divins légitimant la fonction impériale.
Cette perte de légitimité de l’empereur est accrue par sa faible influence : l’intronisation forcée d’enfants successifs nécessite la présence d’un régent adulte, qui possède le vrai pouvoir. De plus, dans l’ombre de l’empereur officiel se tient parfois son prédécesseur ou un empereur éconduit, qui depuis le temple où il est cloîtré, tire de nombreuses ficelles grâce à ses courtisans restés fidèles.
Mutation religieuse également : alors que shintoïsme et bouddhisme cohabitent harmonieusement, le bouddhisme zen arrive de Chine. Simple dans la pratique et tourné vers le peuple, il trouvera un terrain propice auprès des croyants excédés par les conflits d’intérêts que se livrent les temples, dont les priorités sont ressenties comme étant celles des dirigeants politiques. Ce renouveau du bouddhisme s’inscrit également dans un contexte millénariste : le Bouddha avait prédit l’arrivée du mappo, ère sombre proche de l’apocalypse chrétienne, où l’humanité ne pourrait plus être éveillée.
Mutation intellectuelle : dans un état centralisé, les procédures administratives se renforcent de façon à s’assurer de l’application des consignes dans les provinces. L’unification de l’empire sous une même houlette génère un climat de paix relative, favorable à l’essor culturel et au raffinement. L’influence de la Chine sur la cour impériale et shogunale se fait de moins en moins présente, et l’on abandonne progressivement la rédaction chinoise pour développer une véritable graphie japonaise.
C’est dans la mise en place de ce climat de changements, propice aux aventures, que s’inscrit ce récit.
La trame du présent ouvrage, qui respecte au plus haut point les faits, la chronologie et les personnalités de l’époque, met en scène un maximum de personnages réels. Ceux-ci se sont illustrés par des actes prestigieux, des trahisons, des choix cruciaux, qui constituent les fondements du Japon féodal. Toutefois, étant néophyte en la matière, quelques erreurs pourraient s’être glissées dans mon ouvrage. Les rencontres mythologiques qui apparaissent dans le récit ont été portées jusqu’à notre époque par des estampes et des pièces de théâtre. Ma plume aura tissé des liens entre les faits historiques et légendaires, avec le parti pris de leur accorder le même niveau de réalité.
L’un de ces liens, je vous l’accorde, relève de la broderie. Il enjolive la trame de l’histoire et sert de fil conducteur autour du personnage de Masako, la femme de Yoritomo Minamoto. Ce personnage historique méritait qu’on lui couse un portrait de dentelle, satiné de fantastique et velouté de merveilleux.
Écrire japonais en français et difficulté des noms :
En français, il est de bon aloi d’écrire les mots étrangers en italique : « elle joue du biwa ». Sauf si ces mots étrangers sont devenus usuels en langue française : « le samouraï joue du biwa et boit du saké ». Les mots étrangers écrits en italique s’accordent selon les règles de leur langue originelle. Le japonais ne prenant pas de S au pluriel : « un samouraï / des samouraïs, un biwa / des biwa » L’essor de la culture manga accélère grandement l’appropriation de vocables japonais par le grand public français. La disparition de l’usage de l’italique va progressivement s’accélérer, en particulier dans le domaine de la gastronomie. Le développement des restaurants à sushi porte, en supplément des mangas, son lot de noms d’ingrédients, de plats et de sauces. Le présent ouvrage ne comprend pas d’italique et applique la règle d’accord du pluriel classique.
De plus, l’excès de mots en italique aurait engendré une rupture de style typographique pouvant lasser l’œil du lecteur.
Afin d’éviter de vous noyer sous une masse de termes nippons, un maximum de mots ont été traduits, même si leur sens varie quelque peu (un biwa / un luth). Et si l’envie vous prend d’en savoir plus sur l’aspect historique ou l’usage des objets évoqués, vous trouverez en pied de page quelques notes d’information.
Le nom des personnages historiques présente bien des difficultés, qui nécessitent de faire des choix.
D’une part, il y a bien évidemment l’orthographe des noms, qui doit passer d’une calligraphie asiatique à une orthographe occidentale. Il n’est pas rare de trouver diverses orthographes pour le même nom : Yoshitsune / Yosi tsoune, Yeï Saï / Eisai… Ceci est d’autant plus marqué qu’à l’époque, les noms étaient écrits en chinois. Ainsi, les Genji sont les Minamoto, et les Heike sont les Taïra (dans l’exemple ci-dessus Eisai est le moine Young Si).
D’autre part, un individu changeait de nom au cours de sa vie, en particulier s’il appartenait à l’aristocratie. Un individu possédait un nom de naissance, qu’il conservait pendant son enfance. Puis il prenait un nom d’adulte, parfois influencé par son poste et ses fonctions. Enfin à sa mort, on lui attribuait un nom posthume, qui en général perdure dans les annales et les chroniques. Par exemple, le nom de l’empereur cloîtré Go-Shirakawa est un nom posthume, dédié à la postérité de l’histoire. De son vivant, il était appelé Masahito. Par mesure de simplicité, j’ai intégré au récit le nom posthume des personnes.
Enfin, le nom complet d’un membre de clan s’écrit en japonais sous la forme « clan le prénom » : Minamoto no Yoritomo, Hojo no Tokimasa… Le nom d’un clan faisant généralement référence à un élément géographique de sa contrée d’origine (ville, province, rivière, montagne…). Mon récit évoque les noms sous leur forme « francisée » de type « prénom clan » : Yoritomo Minamoto, Tokimasa Hojo.
Pour finir, nous ne pouvons que regretter la ressemblance de certains prénoms et le manque de familiarité de notre oreille à leur sonorité. Yoshitoki, Yoshitaka, Yoshinaka… Difficile de ne pas perdre le fil du « qui est qui » à une lettre près ! Si nous avions en tête la traduction de chaque prénom, ce serait plus simple, mais je ne me voyais pas dénommer chaque personnage par une définition difficilement traduisible (Yoritomo : davantage qu’un ami ; Tokimasa : l’heure de la loi).
Tokimasa fixait la côte qui s’étirait à sa gauche. Son regard se perdait vers le fil lointain formé par l’écume des vagues s’écrasant sur le rivage. Pensif, il porta la main à son visage, et lissa machinalement sa fine moustache poivre et sel. Le vent soufflait avec force, et les mouettes criardes passaient d’un courant aérien à l’autre dans d’habiles chorégraphies. Le kimono de Tokimasa ondulait dans le vent, et ses broderies aux vives couleurs reflétaient le soleil comme des dizaines d’ailes de papillons. Après un long moment de contemplation, il respira profondément l’air chargé d’embruns et se retourna. L’air satisfait, il posa une main bienveillante sur l’épaule du petit garçon qui l’accompagnait sur ce coin de plage. Il s’adressa aux gardes qui l’attendaient :
– Dites-moi, il s’agit bien de l’île d’Enoshima, n’est-ce pas ?
Sa main libre pointait vers un massif rocheux perdu en mer, couvert d’arbres drus. D’où ils étaient, l’île donnait l’impression d’avoir été récemment soulevée des flots par une main de géant des mers, la faisant doucement pencher vers la côte, mais présentant un mur de falaises sur sa façade maritime.
Le plus grand des gardes jeta un regard en coin à l’un de ses coéquipiers. Son armure luxueuse, tant d’apparat que protectrice, affichait des signes distinctifs d’officier. Il s’avança rapidement, et baissa la tête pour répondre.
– En effet, gouverneur, il s’agit bien de l’île d’Enoshima. Souhaitez-vous que nous vous y escortions ?
À ces mots, le petit garçon posa sa main sur celle de Tokimasa, et lui adressa un regard apeuré.
– Je souhaite savoir comment m’y rendre, mais je n’exigerai pas que vous m’y accompagniez. Il ne suffit pas d’avoir plus de courage que ce pauvre petit Tokinobu : ce sera peut-être trop dangereux pour vous.
Piqués dans leur honneur, les gardes rougirent et serrèrent les dents. Le capitaine retira son casque, révélant son visage traversé d’une balafre, et s’adressa à Tokimasa en s’inclinant.
– Gouverneur, nous sommes vos dévoués. Cela fait deux ans que nous sommes à votre service, et avez-vous eu à vous plaindre de nous ?
Restés en retrait, les autres gardes échangèrent des regards lourds, tout en demeurant légèrement inclinés. Tokinobu fixa les six gardes qui lui faisaient face. Du haut de ses six ans, ils avaient pour lui des proportions de géants. Il se colla contre Tokimasa, et sembla quelque peu rassuré par les fragrances luxueuses que dégageaient les vêtements multicolores de son protecteur.
– Absolument pas, capitaine Yota. Le Généralissime Yoritomo a su m’envoyer de très bons éléments. C’est pourquoi je préfère vous préserver. Si ce qu’on dit est vrai, si vos craintes sont justifiées, seule une personne de mon rang possédant des ancêtres impériaux pourra s’adresser à la créature qui se terre là-bas. Un chef digne de ce nom n’envoie pas ses hommes à une mort certaine.
Yota resta stupéfait. Tokimasa Hojo n’avait jusqu’alors jamais fait preuve de grandeur d’âme, et de ce fait, il ne sut comment apprécier la situation. Depuis le début de leur voyage, le gouverneur s’était peu exprimé, et passait beaucoup de temps à prier. L’officier préféra jouer la carte de la diplomatie, comme l’exigeait le rang de son supérieur. Il s’inclina et, imité par ses subalternes, afficha un faciès excessivement contrit de douleur :
– Ô gouverneur, je suis navré d’avoir mal interprété votre bienveillance, mon amour-propre m’a aveuglé !
Tokimasa poussa du sable du bout de sa sandale de bois[1] vers Yota.
– Cessez donc ces simagrées ! Expliquez-moi plutôt quelle voie prendre pour atteindre l’île !
Yota se releva, et pointa du doigt l’embouchure d’un fleuve qui se jetait devant l’île.
– Après ce village de pêcheurs, il faut traverser le fleuve Katase, et ensuite se laisser dériver sur le courant pour atteindre l’île. Il existe aussi un gué de six cents mètres[2] environ, qui se dévoile lors des fortes marées.
Tokimasa se retourna vers la côte, et inspecta le village d’Enoshima.
– Vous réquisitionnerez une petite embarcation là-bas. Je souhaite que deux hommes de ma garde personnelle me conduisent sur l’île. Vous viendrez me chercher dans deux jours.
Il baissa les yeux vers Tokinobu, et lui caressa doucement les cheveux.
– Tu resteras avec Ichigawa, Tokinobu. Tu l’apprécies, n’est-ce pas ?
Le petit garçon chercha quelqu’un du regard, par-delà les soldats qui leur faisaient face. Il sourit en apercevant un groupe d’hommes qui préparaient un feu, à proximité du camp des concubines de Tokimasa. Il désigna le garde qui se désaltérait à l’aide d’une calebasse, et qui portait un luth[3] accroché dans son dos. Ses cheveux longs et son allure svelte lui donnaient une allure féminine.
– Oui, il est gentil ! répondit-il enfin, tournant sa frimousse ravie vers Tokimasa.
Malgré les bouleversements politiques qui retournaient tout l’empire, malgré les famines alentour, ce petit village semblait toujours prospère, comme détaché des contraintes de son époque. Certains prêtres shinto louaient le dragon Gozu-Ryu, qui selon eux apportait chance au village. D’autres prétendaient qu’il fallait remercier Benzaiten[4], la déesse de la chance, qui avait apaisé l’appétit du dragon et lui avait offert son cœur.
L’arrivée à Enoshima de la délégation de Tokimasa Hojo, gouverneur de la province de Kyoto, ne passa pas inaperçue. Les cavaliers qui ouvraient la marche, montés sur des chevaux majestueux et portant des armures dotées de casques impressionnants, imposaient le respect, sinon la crainte, à une population davantage familiarisée avec les chars à bœufs. Ainsi, en apercevant les soldats en tête du cortège, certains pêcheurs crurent qu’un conflit venait d’éclater, ce qui généra dans quelques rues un mouvement de panique rapidement maîtrisé.
Tokimasa trônait fièrement sur son cheval, au milieu d’une quarantaine d’hommes armés et de quelques favorites. Sa monture, richement parée de nacre et d’or, était guidée par deux jeunes soldats. L’un d’eux portait un étrange chapeau d’où pendaient deux oreilles faites de crin. Derrière lui chevauchaient ensemble Ichigawa et Tokinobu. Ichigawa interprétait au luth un air doux et mélancolique pendant que le petit Tokinobu dormait, bercé par les cahots de la route et la musique, le visage appuyé contre son dos et les mains entourant mollement sa taille. À leur passage, les villageois agenouillés s’inclinaient jusqu’au sol, posant même leur front par terre. Les plus lents étaient houspillés par les gardes, et les plus âgés étaient aidés par leurs enfants.
Lorsque, brisant toute convention, Tokimasa s’assit presque seul dans l’embarcation à destination de l’île et abandonna sa cour, il dut prier ses concubines de cesser leurs pleurs. Ces protocoles l’agaçaient. Ses concubines l’agaçaient également. Le fait même d’avoir ces femmes de compagnie pour respecter la tradition commençait également à l’irriter. Sa pensée se porta ensuite sur sa troupe, sur l’impossibilité de se déplacer discrètement et rapidement. Alors que sa monture était l’une des plus rapides du pays, le protocole voulait qu’il soit mené par des fantassins… Quel manque de pragmatisme ! pensa-t-il, en frappant de sa paume le bord de la barque. Il tourna son regard vers Tokinobu qui, entouré de concubines, l’observait s’éloigner de la côte. Tokimasa lut une profonde inquiétude sur son visage, pourtant si jeune. Son cœur se serra. Sa colère et ses envies de réforme disparurent. Cherchant à se reprendre, il porta son attention sur la plage de sable sombre qui s’éloignait, puis sur les faucons qui planaient en lieu et place des habituelles mouettes.
Le courant du Katase l’emportait au large, et les deux gardes du clan Hojo ne ramaient que pour garder le cap. Les yeux fermés, il humait l’air iodé, et écoutait le clapotis des vagues contre la coque. L’air était frais. Il ressentait le froid, la faim et une certaine appréhension. Il regretta de ne pas avoir rencontré de prêtre à Enoshima, pour parfaire sa purification. Afin de s’attirer la bienveillance des dieux, Tokimasa souhaitait se présenter à eux sans souillure. Aussi avait-il jeûné depuis une dizaine de jours, se contentant de quelques citrons et d’eau plate. Il avait également évité d’approcher tous types de cadavres, et n’avait honoré aucune de ses concubines.
Lui qui n’avait pas peur des hommes et de leurs intrigues, il sentait l’angoisse l’envahir à l’idée que les dieux puissent ignorer son appel. Mais dans son for intérieur, il craignait surtout que le dragon Gozu-Ryu ne réponde vraiment à sa requête. L’angoisse de cette confrontation, la faim et le roulis des vagues eurent raison de son estomac. Penché par-dessus bord, il renvoya douloureusement quelques gouttes de bile, tandis que ses gardes détournaient pudiquement leur attention vers le large.
– Je me purge des dernières impuretés de mon corps, justifia-t-il auprès de ses gardes, deux neveux qu’il avait vus grandir depuis leur plus tendre enfance.
Il prit son chapelet et récita des mantras à haute voix, mais des images de sa fille Masako et de son petit-fils Yoriie lui vinrent à l’esprit. Le volume de ses chants répétitifs diminua, tandis que le sommeil le gagnait.
Son esprit vagabond laissa place aux songes, qui se réapproprièrent ses souvenirs sans respecter la logique du monde des hommes. Le dernier-né de sa fille, Yoriie, ne tarderait pas à avoir six ans. Cependant, il apparaissait dans son rêve sous les traits d’un nourrisson, et tétait sa mère en toute quiétude. Masako avait baissé un pan de son kimono, et regardait affectueusement son fils qu’elle portait au creux de ses bras. Le bébé jouait avec les cheveux défaits de sa mère, dont il arrachait doucement de pleines poignées. Les mèches chutaient lentement, l’une après l’autre, et s’éparpillaient dans la poussière stérile. Quand il eut fini, sa mère était totalement chauve. Elle éclata alors de rire, et laissa tomber le bébé au sol, qui roula mort dans les restes de sa chevelure épaisse. De la bave verte s’écoulait du coin de sa petite bouche, ainsi que du sein blafard de Masako, tel le pus s’écoulant d’un furoncle. Elle riait tant que le haut de son kimono glissa, et elle se tint le ventre nu. Ses deux seins rebondissaient, et de leurs tétons perlait un liquide verdâtre et visqueux. Sous son kimono, des mouvements rampants commencèrent à agiter les cheveux qui jonchaient le sol à ses pieds. D’étranges racines glissaient vers le petit cadavre, leurs extrémités dressées comme des serpents avides. Lorsqu’elles l’atteignirent, elles l’enlacèrent, le pénétrèrent, puis le tirèrent jusque sous Masako dans un bruit de succion. L’impact contre son corps sembla lui procurer un infâme plaisir. Son rire se figea et elle se cambra. De la sève jaillit de la pointe dressée de ses seins. Un champ de fleurs sembla s’illuminer derrière elle. C’en était trop pour Tokimasa, qui s’éveilla en sursaut au moment où la barque accostait sur l’île. Une vague lui avait trempé le bras. Quand il se redressa, sa tête lui tournait un peu. Il se demanda si son cauchemar n’était pas le prélude aux divers maléfices mis en œuvre par les esprits de l’île.
Ses gardes l’aidèrent à descendre de la barque, et fixèrent sur son dos les paquetages qu’il leur avait demandé d’apporter.
– Ne voulez-vous pas que nous restions avec vous, maître ? Vous semblez affaibli par votre jeûne, lui demanda le plus âgé des gardes, en observant les alentours.
– Non, faites comme prévu. Partez, et revenez dans deux jours, au matin. Assurez-vous que personne ne franchisse le gué si une marée inhabituelle venait à survenir.
Il vérifia la fixation des sangles qui maintenaient sur son dos un encombrant coffret de bois.
– Et aidez Yota à maintenir l’ordre auprès des pêcheurs. Personne ne doit accoster ici tant que j’y serai ! Même si je sais qu’ils sont peu enclins à le faire, par superstition.
Il regarda ses gardes s’éloigner, la main gauche posée sur le pommeau de son sabre[5]. Il connaissait personnellement chaque membre de son clan, et il était fier d’eux. Cette fierté lui donna de l’entrain, et il se sentit renforcé dans la mission qu’il s’était donnée. Quand il se retourna vers la forêt qui couvrait l’île, son esprit vagabondait encore, plein de souvenirs accumulés durant sa cinquantaine d’années d’existence. Le vent froid faisait claquer le bas de son kimono doré. Il porta machinalement la main à son chapeau, et plissa les yeux. Seul se faisait entendre le bruit des vagues se brisant sur les rochers qui entouraient la petite plage. Il ne se sentait pourtant pas seul. L’esprit de son clan l’accompagnait.
Une grande carte d’état-major trônait au milieu de la pièce, autour de laquelle se tenaient cinq généraux en armure et trois nobles en kimono. Yoritomo, apparemment excédé, allait et venait, se tenant les mains dans le dos. Les pans de son large kimono de soie noire claquaient presque, et l’arrière relevé de sa calotte laquée de dignitaire, le kanmuri, semblait battre une mesure frénétique sur sa tête. Chaque pas qu’il faisait secouait violemment le plancher. Alors qu’un général énonçait son rapport, Yoritomo laissa éclater sa colère et le coupa net. Son visage en était cramoisi, et les méandres des veines de son front semblaient prêts à exploser.
– C’est inadmissible ! Cela va faire un an qu’il nous échappe ! Je vous préviens, si ça continue, des têtes vont tomber ! Il me coûte d’avoir vainement renforcé les points de contrôle sur tous ces chemins ! Et vous, là, à quoi me servent vos espions hors de prix ?
Le noble au visage cireux qu’il pointait du doigt s’inclina et ferma les yeux.
– Je vous assure, mon seigneur, que mes meilleurs éléments sont aux trousses de votre frère !
– Yoshitsune n’est plus mon frère !
– … Aux dernières nouvelles, il a pris le large après une rencontre avec l’empereur retiré Go-Shirakawa[6]. Nous ignorons la nature de leurs échanges.
– Ah Kagetoki ! Vous me faites bouillir ! Je sais déjà tout ça ! Menaçant, il s’approcha de son conseiller, et faillit le saisir par le col du kimono. Il se souvint du statut de gouverneur que lui avait attribué Go-Shirakawa et se ravisa. Deux années auparavant, l’empereur retiré avait satisfait la requête de Yoritomo en accordant à ses meilleurs lieutenants diverses provinces. Pour avoir pris le risque de trahir Yoshitsune, Kajiwara Kagetoki hérita de la province de Sagami, qui accueillait l’actuel quartier général des Minamoto. Yoritomo arrêta sa main à quelques centimètres du visage du transfuge, et la referma lentement. Son poing se crispa tant que ses articulations blanchirent sous la pression.
– Je veux savoir ce qu’ils se sont dit, et dénichez-moi Yoshitsune ! Il baissa sa main. Ce petit malin a toujours su organiser ses batailles à la façon des moines, profitant du terrain. Mettez-vous à sa place. Pensez comme un moine perfide, plutôt que comme un samouraï frontal. Après moi, vous êtes celui qui le connaît le mieux, Ka… Kajiwara ! En signe d’apaisement, Yoritomo se reprit et l’appela par son nom de clan.
Une servante fit son apparition à l’entrée de la pièce, entrant avec une extrême discrétion. Il s’agissait de l’une des dames de compagnie qui s’occupaient de son épouse souffrante. Yoritomo sut que sa venue n’était pas de bon augure. Il s’adressa à ses généraux, sur un ton plus calme :
– Messieurs, je vais vous laisser un instant. Faites venir les architectes. Depuis notre installation à Kamakura, il n’y a que des tentes ici ! Hormis ce bâtiment, le pouvoir s’exerce comme sur un champ de bataille. Nous portons désormais la suprématie des samouraïs, mais je veux que nous donnions une image moins « militaire » de nos clans. À commencer par un temple monumental.
Il se tourna vers l’un des généraux en armure, qui tenait en main un casque magnifiquement ouvragé[7], et s’adressa à lui :
– Noriyori, ce temple sera dédié à Hachiman, car le dieu de la guerre nous a toujours protégés. Nous reconstruirons le temple où sont morts avec honneur nos ancêtres, mais en bien plus majestueux. Noriyori s’inclina sans un mot.
Alors que Yoritomo commençait à s’éloigner, il se retourna et lui annonça en souriant, un doigt pointé vers le sol :
– Les Minamoto ont failli s’éteindre ici, et c’est ici que nous ferons renaître leur gloire !
Sans un mot, Yoritomo suivit la femme jusqu’à la chambre de repos de son épouse. Il croisa son fils, qui courait avec deux de ses amis, tenant une balle de kemari[8] dans ses mains. Le petit garçon de cinq ans était couvert de sueur et bouscula la servante.
– Yoriie ! Tu ne dois pas t’amuser au palais ! Où est ton maître ? Quel Hiki assure ta garde aujourd’hui ? Je te rappelle que tu n’es pas censé habiter au palais !
– Justement père, je sors ! Puis il s’adressa à ses camarades de jeu : le dernier arrivé dehors aura un gage !
Aussi vite qu’ils étaient apparus, les enfants s’éclipsèrent au détour d’un couloir. Leurs rires s’entendaient encore derrière Yoritomo quand il franchit le seuil de la chambre de repos de sa femme. La servante se retira. Malgré les ouvertures des fenêtres à panneaux, l’odeur d’armoise brûlée emplissait la pièce si fortement que c’en était écœurant. Il posa les yeux sur Masako, allongée sur le ventre sur un épais matelas, entre les mains d’un vieux moine au crâne rasé. Celui-ci récitait des mantras, tout en brûlant des moxas[9] qu’il positionnait à des points bien précis sur son dos dénudé. Il maintenait le point incandescent à faible distance de la peau, et ne le retirait que lorsque sa patiente manifestait sa douleur.
Yoritomo observa son épouse avec admiration et tristesse. Cela faisait maintenant huit ans qu’il avait épousé la fille de Tokimasa Hojo, par amour, et non par raison comme aurait dû le faire un homme de son rang. Elle lui avait rapidement donné deux enfants. Sa force de caractère et ses conseils politiques l’avaient toujours impressionné. Elle savait aimer, elle savait ordonner, s’imposer, faire des choix et des sacrifices. Mais un mal mystérieux affaiblissait progressivement son corps depuis maintenant deux ans. Sa volonté et sa présence d’esprit n’en étaient pour autant aucunement affectées.
Cet amour qui animait Yoritomo rendait le spectacle de la déchéance physique de son épouse intolérable. Son dos blanc et maigre, si régulièrement brûlé et piqué, affichait de nombreuses marques sur sa peau diaphane, collée à ses côtes et aux pointes de ses vertèbres. Ses yeux aux paupières closes étaient profondément cernés. Bien que tournée vers lui, elle ne le vit pas entrer. Elle continuait de serrer les lèvres, réprimant une envie de geindre, gardant pour elle la douleur que faisait naître la chaleur ardente de la braise. Yoritomo lui adressa la parole :
