Attraction - Hélène - Avril Morgan - E-Book

Attraction - Hélène E-Book

Avril Morgan

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Beschreibung

Quand un défi anodin déclenche une passion inattendue... et ravive les douleurs du passé.

Hélène, en quête désespérée d'un emploi de barmaid, traverse une journée noire. Pour se changer les idées, sa meilleure amie la pousse à relever un défi fou : embrasser un inconnu dans un bar. Déterminée à réussir au moins quelque chose, Hélène embrasse un homme séduisant et mystérieux... sans savoir que ce geste marquera à jamais son destin.

Dès cet instant, une relation compliquée s’amorce, car derrière l’attirance immédiate, chacun cache des blessures profondes. Entre passion, secrets et douleur, Hélène devra décider si elle est prête à risquer son cœur une fois de plus.

Avec sa plume fluide et émotive, Avril Morgan vous plonge dans une romance contemporaine intense, où les cicatrices du passé menacent de détruire ce qui vient à peine de naître.

  • Une romance new adult pleine de tension émotionnelle et d'attraction irrésistible.
  • Des personnages blessés mais attachants, en quête de rédemption et d’espoir.
  • Un univers réaliste, entre bars, amitiés, et rencontres imprévues.
Premier tome d'une série qui explore l'amour sous toutes ses facettes : impulsif, douloureux, mais aussi profondément salvateur.



À PROPOS DE L'AUTEUR

Née à Montpellier, Avril Morgan écrit depuis qu'elle a onze ans. Si elle est diplômée de deux CAP, vêtements tailleur et maroquinerie, l'écriture reste sa préoccupation majeure... à tel point que, quand elle s'adonne à cette activité, plus rien d'autre ne semble avoir d'importance. Après Step Sister, elle revient chez So Romance avec sa nouvelle série Attraction.

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Seitenzahl: 342

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Chapitre 1 Jessie

— La grossesse n’était pas à risque ! hurlé-je, au beau milieu du couloir.

Le médecin hoche de la tête, les lèvres pincées. Ses yeux verts me fuient. Tout son corps est tendu, ses mains fermées. Il subit ma colère sans broncher. Même ses mots pour m’apaiser ne marchent pas.

Ma femme est dans la pièce à côté, se battant pour rester en vie.

Tout s’était bien passé. La grossesse est allée jusqu’au terme, sans aucun problème. Pourquoi est-ce que ça bascule maintenant ? Pourquoi après l’accouchement ?

Je n’ai pas pu voir ma fille et me suis fait sortir de la salle d’accouchement. Me voilà, comme un con, accolé au mur pour supporter mes émotions.

Charlotte va s’en sortir, je le sais. Ma femme est forte. Nous avons traversé pas mal d’épreuves, celle-ci ne nous séparera pas.

— Mes coéquipiers et moi-même ferons tout notre possible pour sauver votre femme.

Je balaie ses mots d’un geste de la main. Je ne le crois pas. S’ils avaient été compétents, sa vie ne serait pas en danger.

Le médecin à blouse blanche tourne des talons. Il regagne la salle où ma brave femme est entre la vie et la mort. À cette pensée, je serre la mâchoire. Si je perds Charlotte, je ne m’occuperai pas de notre enfant. Je n’en serais pas capable. Elle me rappellera la femme que j’aurais perdue.

Non, Charlotte va survivre. Nous rentrons dans quelques jours à la maison avec notre nouveau-né !

Les mains moites, je fais mes exercices de respiration. Il est important de me calmer. Perdre la tête maintenant ne sert à rien. J’inspire et expire plusieurs fois. Les battements de mon cœur reviennent à la normale.

Jusqu’à une phrase.

— Nous la perdons.

Un voile blanc passe dans ma vue. Ma tête est comme vide. Je me sens perdu. Le couloir à la peinture blanche me paraît trop clair. Ma vision est brouillée et mon cœur bat à nouveau comme un tambour.

Le courage pris à deux mains, je m’élance dans la salle. Plusieurs infirmières et le médecin de tout à l’heure sont autour de Charlotte. Ma femme est allongée sur le lit au drap blanc. Ses prunelles marron observent le plafond. Sa bouche est entrouverte.

Cette vue broie mon cœur.

Une phrase revient en boucle. Elle est morte.

Le médecin s’acharne avec un massage cardiaque, puis une infirmière blonde utilise un défibrillateur. Charlotte ne réagit pas et je m’avance jusqu’à elle. Elle ne peut pas me quitter maintenant.

— Charlotte...

— Sortez ! m’ordonne une infirmière, en m’attrapant par le bras.

Je me débats tant bien que mal.

— C’est terminé, marmonne le docteur Harmin.

L’heure du décès est prononcée à voix haute. Pourtant, je n’y crois pas. Elle va cligner des paupières et me sourire. Puis, elle me lancera une blague stupide à laquelle je rigolerai bêtement.

Mes jambes me portent jusqu’au lit. Bien qu’on tente de m’en empêcher, je me penche sur ma femme. L’espoir en moi faiblit de seconde en seconde. Sa poitrine est immobile. Son nez ne souffle pas d’air qui chatouille le mien. Quant à ses paupières, qui ont été fermées par le médecin, elles ne bougent pas.

Charlotte est morte.

Je ne la reverrai plus. Je ne rigolerai plus avec elle. Elle ne verra pas sa fille grandir.

À ces pensées, des larmes roulent sur mes joues. Mes mains tremblantes s’approchent de son visage pour le caresser. Sa peau est encore chaude.

— Charlotte...

— Laissez-moi voir ma fille !

La voix de ma belle-mère parvient à mes oreilles. Elle pousse un cri d’horreur en voyant son bébé allongé en tenue d’hôpital et baignant dans une mare de sang.

Un sentiment de culpabilité m’étreint. J’aurais dû être plus vigilant. J’aurais dû lui demander d’avorter. Nous n’aurions pas eu d’enfant, mais elle serait encore à mes côtés.

— Charlotte !

Le sanglot de ma belle-mère perce mes tympans. Bien qu’elle ne surjoue pas, je ne supporte pas sa réaction. Je ne la supporte pas tout court. Combien de fois m’a-t-elle dit que je n’étais pas fait pour Charlotte ? Combien de fois m’a-t-elle dit que nous romprons avant cinq ans passés ? Sans oublier les phrases condescendantes que je me prends à chaque visite.

Charlotte et moi nous sommes rencontrés en vacances dans le sud. À la mer de Palavas les Flots, elle s’est noyée et j’ai plongé à son secours. Nous avons discuté toute l’après-midi, puis avons échangé nos numéros. Le lendemain, elle m’a contacté et nous sommes allés boire un coup. Les vacances se sont terminées et elle me manquait. Nous avions dix-neuf ans. Depuis, nous ne nous sommes jamais quittés. À vingt-deux ans, nous nous sommes mariés et un an après nous avons fondé notre bar. C’est elle qui a choisi le nom. Le Jessotte bar. Ça ne veut plus rien dire désormais.

Ma belle-mère, Lisa Blandin, me pousse en pleurant. Je suis écarté malgré moi de ma femme. La vision de Lisa me fait grincer les dents. Une infirmière tente de la consoler en l’écartant de la défunte. Lisa, les yeux humides, me dévisage. Son doigt est pointé sur moi, me rendant coupable de la mort de sa fille.

— Tu l’as tuée !

Comment peut-elle imaginer ça ? J’aime sa fille plus que tout au monde. J’aurais tout donné pour elle ! J’aurais.

J’essuie rageusement mes larmes et tourne les talons. Une porte de sortie ne m’a jamais semblé être aussi loin. Comme s’il y avait des centaines de kilomètres qui nous séparaient.

Dans le couloir, j’aperçois Pierre, mon beau-père. Il demande à voir sa petite fille. Cet homme a un cœur de pierre. Il détourne son attention pour ne pas craquer à la vue de tous. Il n’aime pas ça ; paraître faible parce qu’il a des sentiments.

— Monsieur Saurel !

Je glisse mes yeux sur une infirmière un peu ronde au sourire crispé. Elle remet nerveusement ses cheveux derrière son oreille en mordillant sa lèvre.

— Hmm ?

— Votre fille, Monsieur. Vous pouvez la voir.

Je ne veux pas de cette fille. Pas sans Charlotte. Je n’en suis pas capable.

— Non.

Ma réponse lui fait écarquiller les yeux. La bouche entrouverte, elle ne sait pas quoi répondre.

— Je ne veux pas de cette gamine ! m’écris-je.

Ok, je perds mon calme.

La respiration soutenue, je serre mes poings. Si fort que j’en ai mal.

Inspirer et expirer. Plusieurs fois. Ça ne m’apaise pas pour autant. J’ai besoin de sortir d’ici. J’étouffe.

Sans rien ajouter, je m’éloigne de la pauvre femme. Elle ne sait pas du tout quoi faire. Je l’entends parler à une de ses collègues, disant que je refuse de voir mon enfant. La femme lui répond qu’il me faudra un peu de temps et du soutien.

Bien sûr ! Je perds ma femme et je vais m’en remettre !

Ces bonnes femmes sont bien toutes stupides. Nous ne sommes pas dans une fiction. Je ne tomberai pas fol amoureux d’une autre personne. Charlotte Michelle Blandin était la seule et l’unique. Personne ne la remplacera.

À ma voiture, je m’installe côté conducteur. Mon pouls tambourine de façon surréaliste. Mon corps tremble aux mots qui tentent de franchir mes lèvres. Je lâche ma tête en avant, qui tombe sur le volant. Le choc n’est pas brutal. Pas autant que ce qu’il vient d’arriver.

— J’ai perdu ma femme.

Les larmes menacent de tomber. Je grimace, mords ma langue, mais rien n’y fait. Un sanglot s’échappe.

Les minutes défilent et rien ne passe. La douleur à ma poitrine me compresse. Je me sens seul, abandonné et comme une vulgaire poussière. Je ne suis plus rien.

Mon téléphone vibre. J’ai reçu un message. La main tremblante, je me saisis de mon cellulaire.

Arthur : Hé poto, alors l’accouchement ? Je n’ai pas reçu tes photos !

Mes doigts pianotent lentement sur le clavier tactile.

Arthur Vincent est mon ami depuis la primaire. Il est comptable dans une célèbre banque et est marié à Laure, une avocate de renom. Il est devenu mon ami parce qu’il m’a protégé des grands qui volaient mon goûter. La vie a fait que nous soyons toujours amis, même une fois adultes. Il est l’un de mes amis les plus chers. Il n’hésite pas à sacrifier ses soirées pour remonter le moral du groupe que nous formons avec Nicolas et Léon.

Jessie : Il n’y aura pas de photo.

Trois petits points. Il écrit. Sa réponse ne tarde pas.

Arthur : WTF ?

Il faut que je lui dise. Je n’ai pas le choix.

Jessie : Tout se passait bien. La petite est sortie et Charlotte a pu la prendre dans ses bras. Mais elle n’a pas survécu. Elle a fait une hémorragie. Les médecins s’en sont aperçu un peu après. Le gynéco-ob a... merde j’en sais rien. Ça été si vite ! Ils ont tenté de... retirer son utérus, car le saignement continuait. Putain, je n’en sais rien ! Ils ont tout dit en si peu de temps. Cinq heures Arthur ! Cinq heures qu’elle pissait du putain de sang et que rien n’a marché ! Ni les perfusions ni les points d’hémostases ! Elle a souffert sous mes yeux et je n’ai rien pu faire !!!

J’ai tellement de trucs à écrire. J’aimerais le voir en face, mais je dois me contenter de ça. Hors de question d’en faire part à ma belle-famille.

Arthur met plus de temps à répondre. Ses points viennent, puis s’en vont. Et ce plusieurs fois d’affilée.

Arthur : T’es sérieux ? Ne bouge pas, j’arrive !

Jessie : Ça ne sert à rien. C’est terminé.

Arthur : Si, si ! Je suis là dans vingt minutes. Reste à l’hôpital hein !

De toute façon, où puis-je aller ? Et pour quoi faire ?

Je m’extirpe de mon véhicule et claque la portière. Le vent frais caresse mes cheveux blonds et ma peau pâle. Le dessous de mes yeux est lourd. Je dois avoir de sacrés cernes.

La nuit dernière a été mouvementée. À deux heures du matin, Charlotte m’a réveillé, affolée. Elle avait perdu les eaux et ses contractions étaient plus rapprochées. Ni une ni deux, nous avons pris nos affaires et sommes allés à l’hôpital. Contrairement à tout ce qu’elle avait pu lire auparavant, elle a été prise en charge très vite. Son col était bien dilaté, alors ils l’ont mise en salle de travail. À quatre heures quarante, elle poussait enfin pour la première fois. L’accouchement a duré six heures.

Une fois le bébé né, le cauchemar a évolué. L’une des infirmières s’est aperçu qu’elle saignait. Le gynécologue est venu une première fois. Une première perfusion lui a été donnée, après quelques points. Rien. Pire encore, elle saignait encore plus. On m’a annoncé qu’elle avait une déchirure obstétricale du col de l’utérus et du vagin, je crois bien. Enfin, je n’en suis pas certain, je n’écoutais pas vraiment et j’étais concentré sur ma femme.

Ça s’est enchaîné. Et malgré les tentatives acharnées du personnel de l’hôpital, Charlotte m’a quitté.

La salle d’attente dépassée, je mets mon avant-bras sous mon nez. Je renifle sans gêne. Un geste tellement classe et dont je me contrefous. Les gens que je croise ne me feront pas culpabiliser. Je dois surtout avoir un air à faire peur. La raison est simple. D’un accouchement supposé normal, on est passé à une tragique disparition.

Du coin de l’œil, je vois Pierre et Lisa contre un mur. Ils s’enlacent fortement, en sanglotant. Cette vision serre mon cœur. Les larmes menacent à nouveau de couler. Je suis tiré de mes pensées par l’infirmière de tout à l’heure. À ma hauteur, sa main se pose sur mon bras. Elle tente de me réconforter. Ses mots entrent d’une oreille et ressortent de l’autre. Jusqu’au mot fille.

— Vous voulez vraiment abandonner votre fille ? Votre femme aura sacrifié sa vie pour ça ?

Non.

Charlotte serait en colère contre moi si j’abandonnais notre enfant. Elle m’en voudrait même à mort. Merde ! Ils ont tous raison. Je dois me reprendre. Ma fille est dans une pièce et m’attend.

— Je peux la voir ?

Ma petite voix cristalline fait sourire la bonne femme. Elle m’invite de la tête à la suivre. Derrière elle, lorsque nous dépassons mes beaux-parents, je garde la tête baissée.

— Il ne peut pas avoir sa garde ! s’exclame Lisa, entre deux sanglots.

— Mon cœur, c’est le père...

— Il est incompétent ! Je ne laisserai pas ma petite fille à cet énergumène.

À cet instant, je sais que je vais me battre pour prouver mes compétences. Ma belle-mère ne peut pas retirer la garde de ma fille.

L’infirmière m’ouvre la porte. Je passe en la remerciant et balaie la salle du regard. Mon bébé est au beau milieu des autres, dans une couveuse. Elle a un petit bonnet rose, des chaussons blancs et une couche. Je la reconnais tout de suite.

— Elle ne présente aucun symptôme...

— Je peux la prendre ? la coupé-je.

La femme accepte et sort la petite. De la tête, elle m’invite à m’asseoir sur la chaise, dans un coin de la pièce. Un autre bébé pleure, la mère est au-dessus de la couveuse et lui parle. Je reporte mon attention sur ma fille qui s’approche de moi.

Pour la peau à peau, j’ouvre ma chemise et saisis la petite. Mes doigts tremblent une fois posés sur son dos. Avoir un si petit truc qui gigote contre moi est effrayant. Et si je la blessais ?

À ma place, Charlotte n’aurait pas peur. Elle est forte et s’adapte à toutes les situations. Était.

Mal à l’aise par mes soudains pleurs, l’infirmière me laisse seul. Ma tristesse attire l’attention de la mère plus loin dans la pièce. Elle me fait un sourire crispé et repose ses pupilles sur son enfant.

Ma tête se baisse. Je dépose un baiser sur l’épaule de mon bébé. Elle est toute douce et chaude. Mon corps va de l’avant à l’arrière, plus pour me bercer que pour elle. Ça m’apaise un peu. Mes pleurs se sont arrêtés. La petite bouge. J’en reste bête. Sa bouche commence à suçoter ma peau. Elle a faim. Je n’ai pas de quoi la nourrir et suis obligé d’attendre l’infirmière.

Les minutes passent et la petite se met à pleurer. Je tente de la calmer, en sifflotant un air d’enfant. Bien sûr, ça ne marche pas. Bordel, je ne vais pas me trimbaler dans tout l’hôpital à la recherche d’une infirmière !

— Je vais chercher une infirmière, m’annonce la mère, en passant à côté de moi.

— Oh oui ! Merci !

Elle me sourit en secouant la tête. Heureusement que cette femme a vu ma détresse.

Quand l’infirmière arrive, elle me propose de lui donner un biberon. Le stress me retourne les tripes. C’était à ma femme de faire ça, de l’allaiter. Ainsi que sa première toilette, de choisir sa première vraie tenue...

Mes yeux s’humidifient à nouveau. L’infirmière, qui s’appelle Calista, apporte un biberon chaud. Elle me dit de prendre mon temps, de souffler et commencer quand je me sentirai prêt. Elle est bien gentille de me soutenir. Face à tout ça, je me sens démuni.

Le nouveau cri aigu de la petite me réveille. Elle a besoin d’être nourrie. Je dois prendre sur moi. J’aurai tout le temps pour me lamenter.

Le biberon en bouche, je contemple la petite. Ses yeux sont ouverts et très sombres. Sa petite tête ronde me décroche un sourire. Elle est magnifique. Dire que j’ai voulu l’abandonner ! J’aurais eu honte de moi. Comment aurais-je pu me regarder dans un miroir ? Comment aurais-je pu continuer normalement ma vie ?

Ma vie a pris un tout nouveau tournant. J’ai perdu mon âme sœur. Je l’ai vue mourir sous mes yeux.

Je revois son corps inerte. Son visage atone. Ça me brise de l’intérieur.

Plus jamais je ne pourrai la prendre dans mes bras, la faire sourire ou même entendre sa voix. Nous n’aurons plus de longues conversations ni de disputes.

Putain de merde. Je ne veux pas. J’ai besoin d’elle plus que tout !

Et c’est reparti, ma tristesse prend le dessus. Me voilà en larme, nourrissant ma gamine. L’infirmière a l’air désemparée. Elle ne sait pas quoi dire et détourne le regard. Pour elle aussi ça doit être dur. Je n’aurais pas le courage de faire un métier touchant la santé. Il faut être sacrement blindé ; chose que je ne suis pas.

Je ne vois plus ce que je fais. Ma vision est brouillée, mon nez coule. J’ai besoin de sortir à nouveau. Je termine de nourrir la petite.

Oh, j’ai oublié Arthur ! Il doit être arrivé depuis de bonnes minutes. En me levant de la chaise, je jette un coup d’œil à ma fille. La descendance que Charlotte m’a donnée. Une idée traverse mon esprit.

Elle n’avait toujours pas de prénom. Avec ma femme, nous n’étions pas d’accord. Elle désirait Marion. Quant à moi, je n’aimais pas vraiment ce prénom. Peut-être le trop de « A » dans les prénoms ces dernières années.

À cet instant, je sais comment je vais l’appeler. Ce ne sera pas Marion. Peut-être que Charlotte m’en voudra, mais j’ai une bien meilleure idée.

Michelle Blandin Saurel.

En honneur à ma femme.

Chapitre 2 Hélène

Ma tête se renverse en arrière. Les mots de ma mère, Bénédicte Garnier, sont vrais, mais agaçants. La conversation porte sur moi. Comme toujours et depuis deux mois.

À vingt-neuf ans, je suis célibataire et sans emploi. Pour le premier point, ce n’est pas tant un problème. Je profite de la vie et j’aime ça. Personne sur mon dos, personne dont m’occuper. Je fais ce que je désire, quand je veux. Je suis tout simplement libre.

Pour ce qui est du second point, ça coince. J’ai démissionné il y a deux mois et je n’arrive pas à retrouver un job. J’étais barmaid dans un petit bar au beau milieu de la capitale. Ma démission a été précipitée. Être une femme et barmaid, ça donne de l’imagination à certains hommes.

L’un des clients du bar m’a suivie, lorsque je rentrais chez moi à pied dans la nuit. Il m’a coincée en bas de mon appartement et m’a demandé de lui offrir un verre. En gros, il voulait me sauter. Comme il était insistant, j’ai flippé. J’ai bien cru qu’il allait me poursuivre jusqu’à mon étage. Ce qui n’a pas été le cas. Ça ne m’a pourtant pas empêchée, le lendemain, d’apporter une lettre à mon patron. La réaction de ce dernier n’était pas folle. En fait, ça ne lui a fait ni chaud ni froid.

Je galère donc à trouver un autre travail, loin de l’ancien. N’étant pas stupide, je sais qu’il y aura toujours des risques. Que ce soit dans ce métier ou dans un autre. Je ne voulais juste pas continuer, sachant qu’un homme m’avait suivie jusqu’à chez moi.

Ma réaction a été impulsive.

C’est même mon premier problème ; l’impulsivité.

Aujourd’hui, je regrette un peu. J’aurais dû prendre du recul. On ne trouve pas un job aussi vite.

— Tu m’écoutes ? Si tu ne te bouges pas, je t’en trouverai un, de boulot !

Je hoche de la tête, en passant la main dans mes cheveux.

— Je me bouge ! réponds-je, en soupirant. J’ai laissé des CV dans plusieurs bars. Ce n’est qu’une question de temps.

Ma mère roule des yeux et s’assied sur la chaise en face de moi. Elle me scrute, de son regard marron. Je me sens mal de lui mentir. Peut-être qu’elle est inquiète pour moi, mais je le suis d’autant plus.

— Tu n’as qu’à changer de voie. Je peux te trouver un poste dès demain.

Oh par pitié, tout mais pas ça !

— Maman ! Non, je ne veux pas garder des enfants. OK ? C’est ton job, pas le mien.

Ne comprend-elle pas qu’elle ne peut pas tout choisir pour moi ? Je suis majeure et femme. Elle n’a plus à me dicter ce que je dois faire. Si je suis partie de la maison tôt, c’est bien pour cette raison.

— Il faut bien que tu t’entraînes, avant d’en avoir.

Et voilà, c’est reparti. Elle va me faire le discours qu’une mère fait à sa fille quand elle est célibataire.

— Tu ne vas pas pouvoir rester seule et sans enfant toute ta vie !

Oh que si. Ce ne serait même pas un problème pour moi.

— Bah pourquoi pas ? Les enfants, c’est bien, mais loin de moi. Et les hommes, je vis mieux sans eux.

Mes convictions n’ont pas changé depuis le collège. Je suis toujours ancrée dans mes désirs d’être seule. La morale qu’on me fait à chaque fois m’emmerde. C’est ma vie, mon corps, je fais ce que je veux. Personne n’a à décider pour moi.

Je décide de couper court à la conversation. Mes yeux glissent sur l’horloge accrochée au mur blanc en face de moi.

— Maman, heu, Cassandre va arriver, la coupé-je en me levant. Elle va me maquiller et m’accompagner...

Le visage de ma mère se contracte.

— Bien, bien, bien, je vois que je dérange !

Le timbre de sa voix se veut attristé. Je soupire. Jouer au petit chien battu marche avec moi. Je la connais par cœur. Ce n’est qu’un moyen pour m’avoir.

— Oh Maman, ne me regarde pas ainsi ! l’imploré-je.

Un radieux sourire étire ses lèvres charnues. Elle hausse des épaules, avant de prendre son sac à main marron accroché à la chaise.

— C’est bon, je file. Ton père va s’inquiéter. Pas de bêtises, hein ?

— Promis !

Croiser les doigts n’est pas correct. Mais promettre une chose aussi bête l’est plus encore. Je me connais très bien. Je suis gaffeuse. D’ici la fin de la journée, j’aurai commis une erreur.

Ma mère me voit toujours comme une enfant, pas comme une adulte. C’est toujours embarrassant. Surtout devant mon amie. Elle a le don de me ridiculiser en permanence. C’est touchant, mais pénible. J’ai besoin qu’on me considère à ma juste valeur. Pas qu’on m’infantilise.

Le départ de ma mère dénoue mes épaules. Jouer une mascarade est pesant. Non, je ne vais pas bien. J’ai besoin de travailler, sans ça je serai dans la merde. Je vis avec mes dernières ressources. Mon compte en banque est bientôt à sec.

Je n’ai pas le temps de me lamenter. Cassandre déboule en flèche dans ma maison. Elle installe toutes ses affaires sur ma table à manger. Je l’observe faire, intriguée. Pinceaux, miroir, palettes de maquillage, rouges à lèvres et j’en passe.

— J’ai demandé un léger maquillage. Je ne veux pas ressembler à... une Youtubeuse beauté.

Les pupilles bleues de mon amie me lancent des éclairs. Oups, il ne faut pas dire ça à une maquilleuse professionnelle.

Ses cheveux bouclés roux ondulent sous ses pas. La lumière non filtrée par la fenêtre du salon les illumine superbement.

Cassandre est ma fidèle amie depuis deux ans. Le vingt-sept juillet 2018, jour où j’ai failli l’écraser en sortant de mon boulot. Elle était à pied et a traversé la route sur le passage piéton. J’étais en faute et venais de griller le feu rouge sous l’impulsivité. Après plusieurs insultes et le début d’un embouteillage, arrêtées par son petit-ami, nous avons sympathisé. Plusieurs semaines après, nous nous sommes vues au bar.

Notre amitié est née au fils des soirées. Elle venait avec son mec boire un coup. Enfin, son ex. Car ce connard a tenté de me draguer à plusieurs reprises. De nature honnête, je l’ai avoué. Nous avons donc tendu un piège à l’infidèle.

J’avais donné rendez-vous à l’homme dans un restaurant. Il m’a fait du pied tout le repas. Cassandre était assise non loin et observait toute la scène. Avant la fin du repas, elle s’est pointée et l’a largué. Je crois bien que c’est ce jour-là que notre relation s’est renforcée. Nous nous sommes promis de toujours dire à l’autre si on découvrait les infidélités d’un copain.

— Ferme les yeux.

Assise, j’exécute tous les ordres de mon amie.

— C’est bientôt fini ?

— Oui ! Je mets juste du liner, ok ? Arrête de m’interrompre, sinon je vais louper.

Je fais signe que je me tais. Elle commence un trait sur ma paupière mobile droite. Il continue encore assez loin pour moi, une non-adepte du maquillage.

Je dois bien admettre que je ne comprends pas tout ça. On ne se prépare pas pour un bal, mais pour me chercher un travail.

— Fini !

Ouf. Ça commençait à être long.

Un petit coup d’œil dans le miroir qu’elle me présente et je quitte ma chaise. Mon teint est unifié, presque parfait. Le fond de teint ne cache malheureusement pas ma cicatrice à ma joue. Celle que j’ai depuis pas mal d’années. Celle que je cache avec un fond de teint très couvrant, recommandé par mon amie. J’aurais dû en mettre avant. Dommage.

Pour ce qui est des yeux, c’est soft. Il n’y a qu’un fard marron foncé qu’elle a mis au creux de la paupière, estompé avec un fard plus clair. Le trait de liner n’est pas aussi long que ce que je m’étais imaginé. Il me donne des yeux de chat.

— Merci !

— Bah de rien ! Mais on n’aura pas le temps de tout faire, si tu ne t’éloignes pas du miroir.

Elle n’a pas tort. Nous aimerions passer dans trois bars avant le début de soirée. C’est généralement plus calme. Enfin, ça dépend des jours !

Nous mettons directement les voiles. Si nous voulons au moins faire trois bars, nous devons partir au plus vite.

Dans la voiture, le trajet est long. Les embouteillages achèvent ma joie. C’est la mine fermée que j’entre dans un bar. La devanture est simple, seuls une plante et le nom du bar l'agrémentent. Rien ne donne un petit plus qui me ferait entrer si j’étais une cliente.

À l’intérieur, c’est le même genre. Il y a bar tout au fond de la salle en bois. Seul un barman travaille. La salle est bien petite pour le nombre de tables qu’il y a. Il faut limite pousser les chaises voisines pour se frayer un chemin.

Au comptoir, je m’accoude, papier en mains. Le barman est plutôt mignon. Il tourne son attention vers mon amie et moi. Il nous sourit et nous propose un verre.

— Non merci, refusé-je. Je viens me présenter pour...

— Un poste ? On n’engage personne ici. Désolé.

Un nouveau refus. D’un autre côté, je ne m’en plains pas. Le bar est horrible. Travailler ici reviendrait à travailler dans une morgue.

Cassandre sort la première en rigolant. Je la suis de près, le sourire aux lèvres.

— Je n’ai jamais été aussi heureuse d’un refus, murmuré-je.

— Tu m’étonnes ! Allez, on va à celui que j’aime bien. Ils ne cherchent pas, mais le patron est cool, avec un peu de chance il t’embauchera...

Je crains ce bar. Les goûts de Cassandre me font peur. Elle m’a déjà traînée de force dans un bar échangiste et un autre où des couples sautaient sur les canapés en cuir. Si celui qu’elle veut me présenter est du même genre, je pars en courant. Il n’est pas question que je bosse dans ça. Loin de moi vouloir garder une étiquette parfaite. Je ne veux juste pas être mêlée au sexe. Dans ce milieu, j’aurais peur de me faire avoir et d’être bloquée à vie.

Ce nouveau bar est plus accueillant. L’entrée est dans un coin de rue. Une porte vitrée bien nettoyée et simple laisse voir l’intérieur. Cassandre ouvre la porte et nous entrons en silence. Des clients sont assis au comptoir, d’autres à des tables en bois. L’ambiance est chaleureuse. Des rires sont audibles. Ils proviennent d’un groupe de jeunes éloignés dans la pièce.

Les murs sont couverts par des grands rideaux rouges. Les magnifiques luminaires sont dans un style ancien et se marient bien avec la décoration épurée.

Je porte mon attention sur le comptoir. Il est en bois massif, sûrement du pin. Le dessus est bien ordonné. Chaque chose est à sa place. Je comprends mieux pourquoi Cassandre aime ce lieu. Il est calme et magnifique. Ça donne envie d’y rester plus longtemps.

— Hey, Nicolas ! interpelle-t-elle, en secouant sa main.

Le barman lève les yeux vers mon amie. Il lui fait signe d’approcher. Je vois qu’elle s’est fait des amis ici.

Je la suis à travers le bar. Il est plus grand que l’ancien dans lequel je travaillais. Je suis assez impressionnée par le lieu.

— Salut, Cass', salut l’homme. T’es tombée direct du lit pour venir ici ?

Sa question me fait sourire et met mal à l’aise mon amie. Elle fronce son nez en faisant une moue.

— Nan, je voulais savoir si Jess' était là, demande-t-elle.

— Non, il n’est pas là depuis hier, dit le barman, avant de me porter attention.

Ses prunelles claires plongent dans les miennes. S’il lit dans mes pensées, je n’en serais pas étonnée ! Il a quelque chose de mystérieux, qui donne envie d’en apprendre plus.

Il doit avoir un peu plus que la trentaine. Mais pas plus ! Il n’a pas de ride, ni les cheveux grisonnants. Sa façon de parler lui donne un air jeune.

— Je te présente Hélène, c’est mon amie. Elle cherche un job, elle était barmaid...

L’homme repose ses yeux sur mon amie. Je ne sais pas où me mettre. Cette situation est embarrassante. Je triture mes doigts, en observant faussement les alentours.

— On ne cherche personne. Mais laisse ton CV, je le ferai circuler aux collègues.

La déception doit être lisible sur mon visage. Parce qu’ils me regardent tous deux les lèvres pincées. Et bah oui, j’ai le droit d’être déçue !

Abattue, je tends sans grand espoir la copie de mon CV. Il le prend et y jette un coup d’œil.

— Faut pas s’en faire, me lance le barman, amusé. Il y a pas mal de place à prendre pour ce poste. Suffit de venir confiante et de demander une journée d’essai.

Comme si c’était aussi simple. Ça se voit que ce n’est pas lui qui s’est tapé deux mois de recherches actives ! J’ai tout fait. Recherche sur le net, envoie d’e-mail, présentation directement dans les bars. Il n’en reste plus qu’une poignée à Paris et ses environs.

— Je serai confiante quand je me trouverai derrière un comptoir à servir des gens !

Ma répartie amuse de plus belle le barman. Il remet en place une mèche de ses cheveux longs et noirs derrière son oreille. Son allure est virile. Sa voix naturellement forte.

Le prénommé Nicolas se tient droit derrière le comptoir. Il porte un haut gris qui moule son corps athlétique. De là où je suis, je peux voir qu’il a un jean noir et une ceinture de la même couleur en cuir. L’homme est élancé et assez costaud. Il a aussi une bague de mariage.

Bon, bah, il vaut mieux que j’arrête mes pensées incongrues.

— J’aime bien ta façon de répondre, avoue-t-il, tout en attrapant un chiffon. Tu pourras aller loin si tu gardes ce mental.

— Merci !

— Bon merci, Nicolas, on va continuer à chercher, lance Cassandre en se détournant de lui.

— Ok. Bonne journée les petites dames.

Le voilà déjà plongé dans son travail. Il nettoie le comptoir avec attention, puis sert un client.

Cassandre attrape mon bras et me tire hors du bâtiment. Sans m’attendre, elle se dirige vers sa voiture. Je la suis, la tête tournée vers l’entrée du bar. Le Jessotte Bar avait l’air pas mal. Dommage qu’il ne prenne personne. Désormais, je dois me concentrer sur mes recherches et travailler sur moi. Il faut absolument que je renvoie une image sûre.

— Bon tu bouges ton cul ?

— Oui, oui.

J’entre dans le véhicule en pleine réflexion. Abandonner ce métier n’est pas envisageable, du moins ne l’est plus. De même que monter mon propre bar. Je vais devoir me battre pour trouver un job. Montrer que je vaux autant qu’un homme. Mais je m’en sens capable. De toute façon, c’est une question de survie. Retourner chez mes parents à vingt-neuf ans n’est pas envisageable.

— Ne mouille pas ta culotte, Nicolas est marié.

— Rho, mais non ! Je ne pensais pas à cet homme.

Du coin de l’œil, je vois Cassandre plisser ses paupières. Elle soupçonne quelque chose, c’est sûr. Qu’elle ne se fasse pas des idées, je ne cherche personne.

— Mouais... Il n’est de toute façon pas du genre à tromper sa femme, crois-moi.

— Je te crois.

Cassandre me mène à un autre bar, cette fois-ci situé à quarante minutes de mon appartement. Il n’est pas mal et prend une barmaid. Le problème est qu’il est trop loin pour moi. Il m’est impossible de faire autant de trajets sans véhicule. Parce que pour payer le loyer du mois dernier, j’ai vendu ma voiture.

— Ne t’inquiète pas, je parlerai au patron. Il est cool et te prendra.

Bien sûr. Son ami va me prendre, juste parce qu’ils sont amis ! Elle vit dans le monde des bisounours.

Chapitre 3 Jessie

Papier et stylos en main, je relis pour la troisième fois le document donné par les pompes funèbres. J’ai pris ce qu’il y avait de mieux pour Charlotte. Mais sans Arthur, je ne serais même pas à cette étape. Mon ami m’aide comme jamais. Il se donne à fond et crèche chez moi depuis hier.

Deux jours que je l’ai perdue. Déjà.

Ce matin le réveil a été compliqué. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. J’ai vidé une boite entière de mouchoir et en ai entamé une nouvelle. Mes narines sont rouges et piquent dès que je les touche. Ce n’est pas avec les trois cafés que j’ai bus que je serai sur pied. Le serais-je seulement un jour ?

Arthur se précipite à la porte pour ouvrir à Nicolas. Nous nous saluons le plus platement. Aucun sourire, l’ambiance est tendue.

Les deux hommes me rejoignent à table. Excédé, je repousse tout au loin. Ma tête percute le bois protégé par une nappe rose. Nappe qui a été choisie par Charlotte.

Tout me rappelle ma femme. Il n’y a pas une seconde où mes pensées ne volent pas jusqu’à elle.

Elle, si joyeuse, aimante et courageuse. Charlotte n’a jamais cessé de me surprendre. Que ce soit par les paroles ou les gestes. Nous sortions beaucoup, tout en rêvant de notre projet commun ; ouvrir un bar. Elle m’a prouvé à mainte reprise son amour. Par exemple en me laissant à la tête du Le Jessotte Bar. Nous nous faisions confiance. Jamais je n’ai eu à craindre d’être trompé et inversement.

— Allez, passe le truc, je le fais, dit Arthur.

Je le laisse faire. Je n’ai pas le courage de continuer.

Un pleur me surprend. Ma tête se relève et un soupir s’échappe de mes lèvres. Ma fille a besoin de moi.

Debout, je me laisse guider jusqu’à la chambre du bébé. Celle que Charlotte et moi avions créée pour notre enfant.

L’intérieur est neutre. Nous avons peint en blanc les murs et une commode. Charlotte avait pris le temps de customiser un fauteuil donné par sa mère. Le tissu blanc lui donne un effet neuf. Dessus sont posés deux coussins crème brodés par nos soins.

La broderie de l’un est magnifique. Quant à l’autre, il est nul. Normal, c’est le mien ! C’était la première fois que j’en faisais. Le cœur de Charlotte est extraordinaire. Les points chaînettes sont parfaits. Quant aux miens, ils sont tous petits et collés. Ça m’a valu des moqueries pendant plusieurs semaines.

Attention, de gentilles moqueries. Bien loin de celles de ma belle-mère Lisa. Cette vache, si je peux me le permettre, qui m’a humilié devant tout le monde.

Maintenant, elle ne foutra plus jamais les pieds ici. Même pour voir sa petite fille. Bien évidemment, je ne peux l’empêcher de la voir. Mais ce sera ailleurs. Aucune envie qu’elle critique mon intérieur ou la façon dont je m’occupe de Michelle.

Je m’approche du berceau en bois blanc, qui est contre le mur du fond. Penché, j’observe Michelle. Ses bras et ses pieds s’agitent. Elle pleure toujours et je ne sais pas pourquoi.

L’instinct paternel, je ne l’ai définitivement pas.

— Hé bah alors, qu’est-ce que tu as ?

Ma voix est aiguë, ma question stupide. Elle ne peut pas me répondre.

Mes mains s’avancent jusqu’à elle. Je la prends et la renifle. Une grimace de dégoût transforme mes traits. Elle a doit être changée.

— Bon... tonton Arthur m’a montré deux fois...

Ça ne doit pas être si compliqué. Suffit de refaire exactement comme mon ami.

Ami qui n’a pas d’enfant, mais s’en occupe bien.

J’allonge le bébé sur le matelas à langer. J’inspecte les environs. Il y a tout ce dont j’ai besoin. Je ne peux donc pas me défiler. C’est l’heure de la changer. Avec précaution, je retire la couche. J’ai peur de lui faire mal. En plus, elle gigote dans tous les sens en pleurant.

Je fous la couche sale à la poubelle et lève les petites jambes. Oh beurk ! C’est dégueulasse ! Heureusement que mes tripes sont bien à leur place ! Ses petites fesses sont très sales et l’odeur me prend le nez.

— Tu t’en sors ?

La question d’Arthur me soulage. Je ne suis pas seul !

— Oh merde, non. Elle n’arrête pas de bouger et...

— OK, calme-toi. Tu devrais la laver à la salle de bain.

Mes yeux, remplis de souffrance, se plongent dans les siens. Il me gratifie d’un sourire forcé. Ça ne m’apaise pas du tout. Comment dois-je faire pour la transvaser jusqu’à là-bas ?

— Je t’aide si tu veux, mais je ne serai pas toujours là.

Ça, je le sais bien et c’est malheureux.

Mes lèvres s’étirent en un large sourire.

— Heureusement que je t’ai.

— Je sais, je sais, souffle-t-il, en balayant mes mots d’un geste de la main. Sans moi tu es perdu. Oh, si tu veux, je change de religion et te prends comme premier époux !

Arthur éclate d’un rire bien gras. De marbre, je secoue ma tête. Ce n’est pas le bon moment pour les conneries.

— Ça ne te dérange pas si nous parlons de ça un autre jour ? Dans dix ou vingt ans...

Son visage se fait plus sérieux. Après un hochement de tête, il vient à moi et observe les dégâts.

— OK, nous sommes à un niveau élevé, grimace-t-il. Je dirais même sept sur dix. Allez, grouille. Tu m’étonnes que la petite Michelle pleure.

Il prend ma fille des mains et l’emmène à la salle de bain. Quant à moi, je prends une couche, une serviette et une tenue. Je les rejoins très vite. Arthur est au-dessus du lavabo, la petite en l’air.

— Ouvre l’eau, m’ordonne-t-il, lave-toi les mains.

Je traverse la pièce et m’exécute sans broncher. Après, Arthur dépose Michelle dans mes mains qui pleure toujours. Son petit corps nu gigote. J’ai peur de la lâcher ou lui faire mal.

— Vérifie que l’eau est bien tiède, me conseille Arthur.

Avoir un enfant n’est pas de la tarte. Il faut penser à tout. Ce n’est pas un petit poupon qu’on peut oublier quand on en a marre. Il faut s’en occuper nuit et jour jusqu’à ce qu’il quitte le nid.

Et ça, c’est effrayant.

— Fais-le ! m’écrie-je. Je la tiens.

— Ok, ok.

Il passe sa main sous le robinet et me fait signe que c’est bon. Tout doucement, je mets la petite sous l’eau. Elle continue quand même de pleurer. Comment fait-on pour qu’elle se calme ?

À nous deux, nous nous occupons du bébé. Je suis vraiment chanceux de l’avoir à mes côtés. Sans lui, tout serait différent. Je n’aurais déjà pas pu la ramener à la maison aussi vite. Je ne me serais même pas levé ce matin.

Une fois la petite propre et habillée, je la recouche dans son berceau. Comme par miracle, elle ne pleure plus !

Le souffle coupé, je retourne au salon. Nicolas est penché sur des papiers. Ses cheveux noirs brillent à la lumière qui fait ressortir leurs reflets bleutés. Arthur, quant à lui, a repris le dossier des pompes funèbres. Son visage en forme de cœur trahissait ses angoisses. Mes deux amis s’en font pour moi. Je leur suis reconnaissant de tout ce qu’ils m’apportent. Aide et soutien.

— Y a Cassandre qui voulait te voir, me prévient Nicolas.

— C’était urgent ? me renseigné-je inquiet.