Au bord du précipice - Robert Cappadoro - E-Book

Au bord du précipice E-Book

Robert Cappadoro

0,0

Beschreibung

Une histoire d’amour. L’amour d’un père pour son fils. L’amour d’un homme âgé pour une femme jeune. L’amour d’un occidental athée pour une musulmane. En face : le fanatisme, la violence, le crime. Arnold, un écrivain français de soixante ans, vit une grande passion avec Radhia, une jeune musulmane, quand son fils Mathias, humanitaire en mission auprès des enfants en Syrie, est pris en otage et assassiné par les islamistes alors qu’il est absolument innocent. Devant ce meurtre absurde, Arnold va faire quelque chose d’absurde pour démontrer qu’il est absurde : il prend en otages Leila Boualem, sa femme de ménage musulmane et sa fille Nadira, âgée de six mois, afin d’obtenir en échange de leur libération que plusieurs grandes chaînes de télévision diffusent une déclaration où il dénonce l’absurdité de ces assassinats d’humanitaires innocents commis presque quotidiennement à travers le monde. Mais, dans cette tragédie, face à la religion et ses intolérances, l’amour va apporter un espoir… 


À PROPOS DE L'AUTRICE

Né en 1946, Robert Cappadoro a été scénariste et réalisateur, nominé aux Césars pour " Sibylle ", court-métrage " culte " multiprimé. Après un passage par l’autoédition, il est accueilli par Ex Aequo pour "Au bord du précipice".
Il vit à Rigaut dans les Alpes-Maritimes.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 462

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Robert Cappadoro

Au bord du précipice

Roman

ISBN : 979-10-388-0706-8

Collection Blanche

ISSN :2416-4259

Dépôt légal : juin 2023

© couverture Ex Æquo

© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite

Éditions Ex Æquo

1

Il entre dans la pièce où cette femme passe l’aspirateur. D’un coup sec il tire sur le fil et attend qu’elle se retourne, étonnée. Elle sursaute en découvrant le fusil braqué sur elle et recule, bouche bée, se prenant les pieds dans le câble. Il a un petit mouvement du canon vers la porte :

— Avance, prends ton bébé dans la chambre, on va dans mon bureau...

Le tube noir contre ses reins, il la pousse devant lui. Dans la chambre, elle sanglote, serre le couffin contre elle. Dans le bureau, un anneau de menottes se referme avec un claquement sec. Il verrouille l’autre à un tuyau de radiateur. À l’arrivée d’eau chaude. Il la sent sous ses doigts…

Point 2 du plan : il est à son ordinateur, face à la caméra fixée sur l’écran plat. La webcam qu’il avait installée pour communiquer avec Mathias. Il parcourt une feuille de papier posée devant lui, clique sur « enregistrer », fixe l’objectif, commence à parler :

— Je m’appelle Arnold Clerc. Je suis français, j’ai soixante ans. Le soi-disant État Islamique en Syrie a pris en otage mon fils, Mathias, qui était travailleur humanitaire dans ce pays où il participait à un programme d’éducation pour les enfants. Puis ils lui ont tranché la tête. Et moi, pour leur répondre, j’ai pris en otages Madame Leila Boualem, ma femme de ménage, et sa fille Nadira, âgée de six mois. Les islamistes ont pris en otage et tué un innocent qui n’avait rien fait d’autre qu’être occidental et moi, pour leur répondre, j’ai pris en otages deux innocentes qui n’ont rien fait d’autre qu’être musulmanes. Ce que j’ai fait est absurde. M’en prendre à ces deux innocentes est absurde. Je ne l’ai pas fait parce que je voulais me venger, mais justement parce que c’était absurde, pour agir comme les islamistes afin de montrer que leurs prises d’otages et leurs assassinats d’innocents sont absurdes et pour crier qu’ils doivent y mettre fin. Je n’ai absolument rien contre cette femme et cette petite fille, je ne demande pas mieux que de les relâcher. Je n’ai rien contre les musulmans. Je n’en ai pas après l’islam, mais après ceux qui croient juste de tuer des innocents au nom de leur Dieu. Surtout quand ces innocents viennent aider leurs enfants…

Il arrête l’enregistrement. Il a besoin d’une pause. Il reprendra plus tard. Il se lève, va jusqu’à la porte-fenêtre fermée, regarde à l’extérieur par une fente de volet. De part et d’autre de la fenêtre, il a installé deux miroirs lui permettant d’observer le balcon sur la gauche et la droite. Il vérifie une fois de plus le réglage de son dispositif puis ouvre les volets et sort. Il observe cette rue tranquille en bas de chez lui, la rue Guynemer, qui longe le parc du Luxembourg, voilée par une brume légère en cette fin d’après-midi de février, du haut de son appartement, au cinquième et dernier étage de cet immeuble ancien où il habite. Un appartement avec vue sur jardin. Comme juché au sommet d’un château donnant, d’un côté, sur les cimes noires des arbres du Luxembourg d’où émerge le promontoire du Panthéon avec, au-dessous, les parterres, les bassins, les allées et de l’autre, à l’arrière de l’immeuble, sur le territoire accidenté des toits de Paris jusqu’à la haute aiguille de la Tour Eiffel. Un appartement où a vécu un Résistant dont une plaque posée sur la façade de l’immeuble rappelle les exploits, une cache où il organisait des réunions clandestines et dont il s’est enfui par les toits pour ne pas être arrêté par les Allemands. Ce qu’il est en train de faire, Arnold s’est demandé si cet appartement n’a pas contribué à lui en donner l’idée. Pourtant, le jour où il en avait hérité, lui qui n’avait jamais rien possédé, contemplant au-dessous de lui les arbres du Luxembourg, il s’était dit : « Enfin ! j’ai bien mérité un jardin tranquille ».

Il rentre, referme les volets, tire les double-rideaux, va s’étendre sur le canapé. Sans lumière. Il le fait souvent. Il aime être ainsi. Il repense à tout ça. Il aurait préféré ne pas le faire. Il l’a fait. « Il y a en nous des personnes regrettables ». Voilà ce qu’il se dit, allongé dans le noir, les mains sous la nuque. Il regrette, mais c’est comme ça : il a fait ce qu’il avait à faire et il continuera.

Comment en est-il arrivé là ? Il éprouve le besoin de revoir son trajet avant de continuer...

Lui qui n’a jamais possédé une arme de sa vie, s’il a pu s’acheter ce M16 tout neuf, un magnifique fusil de guerre américain tirant plein de balles à la minute qu’il porte maintenant en bandoulière, posé sur sa poitrine, c’est parce qu’il est écrivain, auteur de polars. S’il avait été boulanger ou comptable les choses auraient peut-être été différentes ? « C’est pour un bouquin que j’ai sur le feu, a-t-il raconté à ce flic avec qui il avait fait copain en se documentant pour un roman quelques années plus tôt. J’ai besoin de l’empoigner, de le tenir entre mes mains, de sentir son poids. »

Mais quand il l’a eu, le fusil – acheté au marché noir grâce à ce flic sympathique qui n’a pas mis en doute son projet d’écrivain – il s’est vu tournant le dos au mauvais moment ou surpris par un gaz paralysant. Alors il s’est dit que non, le fusil ça n’allait pas suffire.

C’est là qu’il a eu l’idée classique de la manette. Une manette qu’il tiendrait à la main gauche avec un bouton sur lequel il appuierait en permanence, reliée par fil électrique à un détonateur enfoncé dans une charge fixée sur son otage, prête à exploser s’il relâchait la pression. Et c’est un trafiquant, fournisseur de terroristes, qui lui a vendu tout ça. Parce qu’écrire des polars, ça donne des relations chez les gentils, mais aussi chez les méchants.

Bien sûr, la manette va le priver d’une main. Alors le fusil, n’est-ce pas un peu idiot ? Un pistolet automatique aurait mieux convenu. Mais le fusil accroché en bandoulière libère sa main droite et puis, surtout, la main armée n’est pas celle qui compte. Arnold Clerc n’est pas homme à tirer. Il est homme à se faire exploser. Son côté suicidaire. Donc fusil ou pistolet, ça n’a guère d’importance. Il a choisi le fusil parce qu’il a prévu, s’il réussit son coup et finit en prison, de continuer d’agir en écrivant. Et comme titre d’un livre, « Père d’otage avec fusil », il trouve ça beaucoup mieux que « Père d’otage avec pistolet ». Eh oui ! Arnold est comme ça : écrivain, esthète et perfectionniste. Et, depuis trois semaines, un peu fêlé aussi...

La manette, pour l’instant, il ne l’a pas en main. Il n’a pas encore branché la charge. Il le fera plus tard. Il a appris comment s’y prendre, ce ne sera pas long. « Tu as bien le temps de te mettre ce fil à la patte, ironise-t-il, toi qui es sur celui du rasoir et qui vas en avoir à retordre… » Une ombre de sourire survole ses lèvres. Il aime se dire des plaisanteries à lui-même. Il songe : « Le mal se joue de nous : nous jouons sur les mots... »

Menottée à son radiateur, Leila – la trentaine, petite, mince, menton pointu, teint foncé, œil noir, cheveux noirs, chignon serré – se tient recroquevillée contre le mur sur un coussin posé par terre. Arnold la devine dans la faible lumière filtrant de la fenêtre. Dans ses bras, sa fille, Nadira – peau claire, traits fins, cheveux frisés – dort en remuant les poings dans son pyjama rose. Elle a commencé sa nuit de bonne heure. Elle a six mois. Arnold se sent trois fois maudit par cette vie minuscule. « Arnold salaud, salopard et saligaud » : s’il devait l’écrire, voilà le titre qu’il donnerait à son autoportrait secret. « Père d’otage avec fusil » en sera un autre, peint pour le monde.

« Arnold, fils bâtard de Louis-Ferdinand Céline et de la Shoah, murmure-t-il, dans le noir, pour lui-même. Arriveras-tu vivant au bout du voyage ? » Il ricane : « Quel intello, cet Arnold ! » Un intello nourri à la culture marginale des années 70 : BD – jazz – films d’horreur – science-fiction – romans noirs – calembours et jokes. Qui se fait vieux et se cause à lui-même très souvent. Mais pas comme Gide ou comme Mauriac, non. Avec les mots de tout le monde : « Oh, putain ! Merde ! Rien à foutre... » Et ce n’est pas ce qu’on a fait à son fils qui va le faire penser poli. Bien au contraire !

Et comme il n’hésite pas de temps à autre à s’en prendre à lui-même, il rajoute à son commentaire une bonne dose de vitriol : « Un vieux connard d’écrivain intello de soixante balais, avec son encore belle gueule à la Pierre Arditi, ses tempes élégamment grisonnantes autour d’un grand front de penseur, son petit foulard de soie bouffant au col, son petit costard cintré en velours côtelé avec gilet en daim et chemises de lin qui ressortent tout le temps du froc petite taille tendu sur deux petites noix desséchées serrées l’une contre l’autre... »

 Le bout du voyage ? Il hausse les épaules. Qu’importe demain ? Le matin ne peut rien pour lui. Il ne voulait pas survivre. Il a trouvé le meilleur moyen de se suicider : quelqu’un fera ça pour lui. Comme chez les Romains qui se faisaient occire par un ami ou un esclave pour ne pas avoir à le faire. Il suffira qu’il les énerve un peu. En faisant pleurer Leila au téléphone par exemple. Puis qu’il laisse à peine dépasser sa tête du bord de la fenêtre : ils le flingueront à la vitesse de la foudre.

Un souvenir lui remonte à l’esprit, celui d’HB, « Human Bomb », ce type, en 1993, qui avait pris une institutrice et sa classe de maternelle en otages et que Pasqua, ministre de l’Intérieur, a fait descendre pendant son sommeil (assassinat pas tout à fait certain, mais hautement probable). C’est la seule chose qui le gênerait, ça : que quelqu’un le compare à HB. HB exigeait du fric. Alors que lui, le fric, il n’en a rien à foutre. Ce n’est pas ça qu’il veut. Une phrase qu’il a écrite un jour dans son journal lui revient en mémoire : « Je vis au-dessus de mes moyens : fondations fragiles ! » Il ricane avec mépris. L’argent pour lui, ça n’a jamais compté, ce n’était pas dans ces circonstances que ça allait commencer ! Et puis ces enfants étaient grands, ils étaient en maternelle : HB pouvait les traumatiser à vie. Mais, vu son âge, Nadira, elle, ne comprend pas ce qui se passe et ne se souviendra de rien. Si elle survit. Et s’ils meurent tous les trois, le débat sera clos.

2

« Oui, je sais : pour envisager comme ça, froidement, la mort d’un bébé, il faut être un monstre... »

Il s’est mis à penser à haute voix. Ou plutôt à voix basse. Il n’a pas envie que Leila comprenne. L’entendant marmonner dans l’ombre, elle doit croire qu’il est devenu fou. Elle crève sûrement de peur. « Rien à foutre ! aucune envie d’être gentil avec elle. J’ai été gentil. Avant. Je ne le suis plus et ne le serai jamais plus... »

Il quitte le canapé, allume une petite lampe sur le bureau, s’installe à son ordinateur. Il repousse le clavier, sort d’un tiroir une liasse de feuilles blanches, les pose devant lui. Dans un pot rempli de crayons, de stylos de toutes sortes, il choisit son vieux Montblanc, le décapuchonne, se met à écrire, un peu pour lui-même, un peu pour la postérité, quand on videra son appartement après sa mort....

Les raisons d’un monstre

J’agis parce que l’assassinat de Mathias n’a provoqué chez vous qu’une indifférence révoltante. Vous qui formez ce qu’on appelle l’opinion publique, ce fourre-tout commode où l’on met tout le monde et où l’on ne se met jamais soi-même...

Bien sûr, tant qu’il était en captivité, mieux valait qu’on ne parle pas de Mathias. Parce que « la discrétion est indispensable à la sécurité de la personne enlevée et à l’efficacité de l’action pour obtenir sa libération » et que « toute publicité dans ce genre d’affaires est contre-productive ». Je sais tout ça. Aussi ai-je gardé le silence. Comme l’a fait de son côté le directeur de Grain d’espoir, l’ONG à laquelle appartenait Mathias.

Pourtant, dès le début, j’ai eu peur. Les islamistes avaient pris d’assaut un détachement des forces spéciales américaines opérant en Syrie. Certains islamistes avaient été faits prisonniers pendant l’attaque. Leur organisation a enlevé Mathias et exigé qu’ils soient libérés en échange. Autant dire qu’ils demandaient l’impossible car les Américains ne leur céderaient pas, j’en étais certain. Et c’est bien ce qui s’est passé : les islamistes n’ont pas eu gain de cause et, au bout de deux mois, on a retrouvé le cadavre de Mathias décapité et sa tête trois kilomètres plus loin.

J’ai été d’autant plus révolté que ces salopards sans pitié s’en étaient pris non seulement à un humanitaire innocent venu aider leurs enfants, mais, en plus, à quelqu’un d’absolument étranger à leur histoire puisqu’il n’était même pas ressortissant du pays qui les combattait !

Rien que pour ça – sans compter bien d’autres raisons – j’aurais voulu que cette mort fasse du bruit. Beaucoup de bruit. Qu’on en parle, qu’on la déplore, qu’on la condamne au moins...

Mais elle est passée inaperçue. Ou presque. Très peu de médias en ont parlé. Et aucun en gros titre. Alors j’ai essayé de vous alerter, vous, l’opinion publique. Je me suis démené comme un beau diable. J’ai contacté des journaux, des télés, des radios, passé des coups de fil, envoyé des mails, posté des lettres, sollicité des rendez-vous, organisé des manifs, écrit sur des forums, ouvert un blog. Rien n’y a fait : tout s’est déroulé comme si personne ou presque ne savait ce qui était arrivé à Mathias. J’ai découvert qu’aux yeux du monde la mort de mon fils n’avait pas eu lieu !

Bien sûr, ça ne m’a pas étonné. Avant lui, il y en a eu bien d’autres, des humanitaires dont la mort a été passée sous silence. Je suis loin de l’ignorer. Depuis que Mathias s’est engagé au service de cette cause, je suis attentif – forcément ! – au sort de ces jeunes gens idéalistes et généreux. Et, au fil des années, je n’ai cessé de voir augmenter le nombre de celles et ceux qui se faisaient tuer sans que leur mort n’ait le moindre retentissement. Mais moi, je n’ai jamais pu m’habituer à ces assassinats répétés, réguliers, tolérés, acceptés comme si c’était une fatalité, comme si, une fois pour toutes, on avait posé en principe l’équation : Humanitaire égale victime !

Bien sûr, le sort de quelques-uns face à tous les malheurs du monde, ça a l’air dérisoire. Et puis ces types, ces filles, s’ils prennent des risques, ils doivent les assumer, n’est-ce pas ? Que de fois n’ai-je entendu cela ! J’ai même assisté à une conversation où un champion de moto déclarait que c’était pareil quand il montait sur sa bécane : si jamais il tombait, il n’irait pas se plaindre… Seulement voilà : sa bécane – s’il est bon – il peut la contrôler. Mais qu’est-ce qu’il dirait si, de temps à autre, quelqu’un venait la nuit semer des clous sur le circuit ?

On m’a rappelé qu’on ne compte plus les humanitaires assassinés par les islamistes : il y en a eu au Yémen, en Irak, en Afghanistan, en Somalie, au Tchad, au Sri Lanka, au Darfour, au Liban, au Burundi, au Niger, en Tchétchénie et sûrement dans bien d’autres pays encore... On m’a expliqué que vous, l’opinion publique, vous subissez une accumulation, une inflation, une saturation d’informations qui vous « désensibilisent » et vous rendent littéralement sourds à tout ce martèlement dont vous êtes victimes. Voilà pourquoi vous ne percevez même plus certaines nouvelles. Vous n’avez plus les organes pour ça !

Pauvres petites choses fragiles soumises à un pilonnement intensif, privées d’yeux et d’oreilles ! Ça m’a fait une belle jambe d’apprendre que vos organes sont atrophiés. Rien que d’y penser, ça me met en fureur encore aujourd’hui !

C’est votre « insensibilité » qui est à l’origine de mon acte. Je ne pouvais rester sans rien faire. Justement parce que j’étais le seul ou presque à être révolté. J’aurais eu l’impression d’accepter la mort de Mathias et celles de tous les autres tués avant lui. Alors que ces toutes ces morts sont pour moi inacceptables, scandaleuses, monstrueuses ! Non, la mort de Mathias, ça a été la goutte d’eau – si je peux dire – qui a fait déborder le vase : à partir de ce moment-là je me suis senti obligé d’agir. C’est cette nécessité qui m’a mis en mouvement.

Après, je me suis demandé ce que j’allais faire. Bien sûr, j’aurais pu me supprimer. J’y ai pensé. Très tôt. Mais je me suis dit que non : ça aussi, ça aurait été accepter la mort de Mathias. Un suicide en réponse à un assassinat ne le combat pas. Il le multiplie. Non, je devais rester en vie et faire quelque chose.

Je me suis demandé alors ce que Mathias – s’il pouvait le dire – voudrait que je fasse. Et j’ai décidé de chercher la réponse en moi-même. Une fois qu’elle serait là, je la reconnaîtrais, j’en étais certain. J’étais guidé par mon intuition. Une intuition fondée sur trente-cinq ans d’amour. Un amour passionnel, aussi étonnant que cela puisse paraître entre un père et un fils. Il faut dire qu’il y avait une complicité profonde, fusionnelle même, entre Mathias et moi, depuis que sa mère était morte quand il avait cinq ans. Pour Nathalie, sa sœur cadette, ce n’était pas pareil : à la mort de sa mère, elle n’était âgée que de quelques semaines et c’est à sa grand-mère, qui l’a élevée, qu’elle s’est attachée.

La réponse à ma question n’a pas tardé à surgir dans ma tête. Elle était évidente ! Ce que Mathias voudrait aujourd’hui – j’en suis sûr – c’est que sa mort serve à en éviter d’autres...

Et ces craintes sont tellement justifiées ! J’ai constaté que ces morts se généralisent. Elles se répandent comme une lèpre, un cancer. Il y a même une base de données – l’AWSD (Aid Worker Security Database) – qui les répertorie et qui publie un rapport tous les ans. Dans le monde, en 2022, 108 travailleurs humanitaires sont morts ! 108 ! La pire année a été 2013 avec 159 morts et depuis 1997, sur les 26 années depuis lesquelles ce sinistre compte est tenu, on dénombre au total 2333 humanitaires morts ! 2333 ! Bien sûr, ils n’ont pas tous été tués, certains sont morts de maladie ou dans des accidents, mais, parmi les 2333, il y en a sûrement beaucoup qui ont été assassinés par les islamistes…!

Alors là, moi, je dis NON ! Pas question. Laisser ces meurtres se banaliser, c’est instaurer le règne de la méfiance, décourager les bonnes volontés, étouffer la générosité, éteindre l’enthousiasme, détruire la solidarité. C’est laisser l’Humanité renoncer au meilleur d’elle-même...

Alors j’ai décidé de peser sur vous, vous l’opinion publique. Par un moyen illégal cette fois. Je n’ai plus d’autre choix.

Bien sûr, quand j’ai décidé de prendre à mon tour des otages, je me suis bien gardé d’en parler à Paul Bras, le directeur de Grain d’espoir, l’ONG de Mathias. Je savais d’avance ce que cet homme allait me dire. Il allait me dire que commettre un acte absurde en réponse à un autre acte absurde pour montrer qu’il est absurde ne serait qu’un raisonnement d’intello valable uniquement pour les intellos qui, eux, le comprendraient. Mais que la majorité des gens ne le comprendrait pas. La majorité des gens croirait que c’est un acte de vengeance. Rien d’autre. La subtilité de mon argumentation leur passerait au-dessus de la tête. Paul Bras m’aurait dit également qu’en agissant ainsi, je risquerais de « donner des idées » à un ou plusieurs de ces fachos d’extrême-droite islamophobes que nous détestons, lui et moi. Il m’aurait dit qu’en faisant la même chose que les islamistes, j’allais me mettre en tort. Que cela allait se retourner contre l’action humanitaire en général et en particulier contre celle de Grain d’espoir en Syrie et dans la région. Il ne se serait pas privé d’ajouter que ce serait comme empêcher Mathias d’agir pour sa cause, que ce serait désavouer Mathias ! Et il aurait enfoncé le clou en me disant que les conséquences seraient encore plus graves si la prise d’otages se terminait par une issue fatale. Et, pour cette raison, il aurait conclu en me conjurant de ne rien faire...

Tout ce que cet homme aurait pu me dire, je le savais déjà. Et j’aurais parfaitement compris qu’il me le dise. Cela aurait été normal, logique. Cela aurait même été inconcevable, impensable qu’il ne me le dise pas.

Seulement moi, je ne raisonne pas de la même façon. Moi, je pense qu’il y en a marre que les humanitaires se fassent tirer comme des lapins. Et que quelqu’un doit ouvrir sa gueule pour le dire. Et même le crier. Le hurler. Que seul un coup médiatique peut briser cette chape de silence. Enrayer ce fatalisme. Alors peut-être que ce coup gênera l’action humanitaire, c’est vrai, mais d’un autre côté il posera pour la première fois les revendications indispensables à cette action. Des revendications que personne n’a jamais osé formuler. Et moi je peux le faire. D’abord parce que je n’ai plus rien à perdre. Ensuite parce que je n’ai pas de mission : je suis libre de tout lien. Et puis parce que j’ai la légitimité pour le faire. Je suis le père d’un humanitaire assassiné : ça m’en donne le droit. Ou plutôt non : ça me donne le droit de prendre ce droit. Entre Paul Bras et moi, les points de vue étaient inconciliables. Voilà pourquoi j’ai décidé d’agir sans l’avertir.

Vous pensez qu’il faut être fou pour se lancer dans une telle entreprise ? qu’à cela ne tienne : je serai fou. J’ai décidé – volontairement, sciemment – de le devenir. Oh de toute façon, je n’ai pas eu à me forcer beaucoup pour ça : je l’étais déjà à moitié. Fou, oui ! fou de rage. Et j’avais mes raisons. Parce qu’il n’y a pas eu que Mathias et les islamistes. Il y a eu aussi les islamistes et Radhia...

Ils m’ont pris mon fils, mais ils m’ont pris aussi la femme que j’aimais. Ces imams salafistes ! Ces propagandistes de banlieue ! Ils ont fait tomber sur elle la chape de plomb de leur puritanisme. Comme quand j’étais en pension chez les Jésuites et qu’ils m’étouffaient sous le bâillon de leur morale catho ! Ils ont chargé Radhia du poids de la culpabilité, du remords, de la faute. Alors moi, je leur dis merde ! Merde à toutes les religions ! Merde à toutes les oppressions !

Il s’arrête d’écrire, en larmes, suffoquant, paupières brûlées par le venin qui lui ronge le cœur, lui sort par les yeuxet tombe en gouttes sur le papier. Il n’en peut plus. Il en a assez. Assez de remâcher les chagrins, les colères, les désespoirs qui l’ont conduit à sa décision. Il n’en est plus là. Sa décision, il l’a prise. Il a sauté le pas. Il a commencé d’agir. Il doit poursuivre. Il revisse le capuchon de son stylo, range dans le tiroir les feuilles noircies par une écriture fiévreuse, remet devant lui le texte de sa déclaration, saisit la souris, réactive la webcam, clique sur « enregistrement », fixe l’objectif...

3

Il reprend à la suite du passage qu’il a déjà enregistré :

— …J’exige que cette déclaration soit diffusée sous quarante-huit heures par huit des plus grandes chaînes de télévision sur la planète : TV5 Monde pour les pays francophones – la BBC pour ceux de langue anglaise – Televisa, la chaîne mexicaine, pour l’Amérique Latine – CNN pour les États-Unis – la NHK pour le Japon – NDTV pour l’Inde – CCTV pour la Chine et Al Jazeera pour le Monde arabe. Je ne relâcherai mes otages que lorsque toutes ces chaînes l’auront diffusée. Mais si elles refusent de me donner satisfaction, le monde doit savoir que je suis prêt à faire exploser ma charge. Mon message restera écrit. Avec du sang. Mais ce ne sera pas moi qui l’aurai fait couler. Ce n’est pas moi qui ai commencé : ce sont les islamistes, alors ce sont eux qui porteront la responsabilité de mon acte. Et si les télévisions me refusent la parole, elles partageront cette responsabilité avec eux. Les islamistes ne gagneront pas la guerre qu’ils ont déclarée à l’Occident. Il y a désormais trop de gens sur Terre, et qui dépendent les uns des autres, pour qu’une partie de l’Humanité prétende imposer sa loi au reste. Ce sera peut-être dans trente ans, dans cinquante ans, peut-être même dans un siècle mais, tôt ou tard, les islamistes devront mettre fin à cette guerre. Toutes les guerres ont toujours pris fin. Surtout les guerres de religion. Les catholiques et les protestants se sont massacrés. Aujourd’hui ils vivent en paix. La paix finit toujours par venir. Alors, autant la faire tout de suite. On va me dire que les preneurs d’otages sont de moins en moins des islamistes et de plus en plus des bandits sans foi ni loi uniquement motivés par l’appât d’un gain obtenu par rançon. Je le sais. Mais justement : il y a déjà assez de prises d’otages commises par ces bandits pour ne pas en rajouter. Les bandits n’écouteront personne, bien sûr. Mais les islamistes écouteront leurs autorités religieuses. C’est à elles que je m’adresse : tôt ou tard, il faudra que vous, théologiens et responsables musulmans de tous les pays et de toutes les obédiences, vous vous réunissiez tous en congrès mondial et mettiez solennellement fin au terrorisme commis au nom de l’islam. Ainsi l’Humanité gagnera trente, cinquante ou cent ans dans son développement... 

Voilà. Il a terminé. Il coupe l’enregistrement, reste à son bureau, immobile, silencieux, respirant profondément comme s’il avait besoin de temps pour retrouver son souffle après un gros effort. En écrivant cette déclaration, au moment de la conclure, il s’est dit qu’il devait rajouter quelque chose en plus de ses exigences. C’est là que cette idée de congrès mondial lui est venue. Aujourd’hui elle n’est absolument pas réaliste, il le sait parfaitement, mais elle ouvre sur l’avenir. Réaliste, elle le sera un jour. Tôt ou tard. Inéluctablement. Ça n’est pas ça qui manque, les organisations ayant renoncé au terrorisme sans avoir atteint leurs objectifs pourtant sacro-saints au départ et justifiant la destruction de tant de vies innocentes...

Il a envisagé l’échec : que certaines télés, sinon toutes, refusent de diffuser sa vidéo. Si on l’oblige à se sacrifier avec ses otages, il ira jusqu’au bout. Comme ça, les états, les hommes politiques, les médias, l’opinion publique, tous ces gens sauront qu’ils ne peuvent pas laisser impunément crever de jeunes garçons et jeunes filles qui vont se faire trouer la peau pendant qu’eux sont tranquillement assis dans leurs bureaux ou dans leurs salons. Après ça, il est sûr qu’au prochain humanitaire enlevé, ils penseront à son geste. Ils penseront à ce type, là, cet Arnold Clerc... Eh oui ! Un père d’otage avec fusil, ça fait désordre. Très désordre ! Et tant mieux puisque la violence est le seul moyen de se faire entendre dans ce monde de violence !

Il effectue un rapide montage, raccordant les deux prises enregistrées, visionne le résultat. Se voyant sur l’écran, il se trouve pâle, crispé, nerveux. Il reste assis à son bureau, rêveur, avec une moue sceptique, les lèvres déformées comme un élastique entortillé. Il hoche la tête : « Arnold, mon cher Arnold, se dit-il, tu affirmes tes certitudes à la face du monde, mais es-tu bien certain de savoir toi-même ce que tu penses au juste ? Eh oui, mon bel Arnold, c’est bien beau, c’est bien joli, mais est-ce que tu le crois vraiment, ça, que l’Islam et l’Occident vont finir par faire la paix ? est-ce que ta religion est faite là-dessus ? » À ces mots, il ricane. « Tu proposes que tous les théologiens et responsables musulmans se réunissent en congrès pour condamner le terrorisme, mais ce sont eux, les théologiens et responsables musulmans, qui créent le terrorisme ! Alors ? ça n’est pas parce que toutes les guerres de religion ont toujours pris fin jusqu’ici que ce sera pareil pour celle-ci ! Peut-être que l’Humanité est entrée dans un état de guerre permanent ? Comment mettre fin à une guerre où l’un des deux camps refuse la paix, mais ne peut pas non plus être détruit puisqu’il y a toujours de nouveaux fanatiques pour remplacer ceux qui disparaissent ? Quand on voit qu’ils ont des rancœurs qui datent du Moyen-Âge ! Peut-être que ces fanatiques vont finir par rendre la paix définitivement impossible ? peut-être que la violence et l’obscurantisme sont en train de gagner toute la planète ? qu’ils pèsent de plus en plus lourd dans la balance du monde et vont finir par la faire basculer ? Peut-être que le régime de l’avenir, c’est la dictature de la connerie ? Ô Humanité, es-tu digne que je croie en ton désir de paix ? Si la mort de Mathias peut prendre un sens ce n’est que dans cette perspective. Mais si elle est bouchée, cette perspective ? Si je perds l’espoir, Mathias meurt une deuxième fois. Et alors...? »

Il a un rictus de haine, mâtinée de mépris : « Alors je crois que j’aurai envie de te dire merde, Humanité de merde ! » ဍ

4

Sa vidéo, il a l’intention de la publier d’abord sur YouTube. Il exigera que les chaînes de télé la téléchargent à partir de ce site pour la diffuser. Mais il ne va pas le faire tout de suite : il doit d’abord appeler l’AFP pour annoncer la prise d’otages. Publier la vidéo avant, ce serait trop tôt. Seulement voilà : il repousse le moment de décrocher le téléphone et de mettre la machine en route. Ce n’est pas qu’il hésite, non. Il va le faire, c’est sûr. Mais il attend. D’être prêt.

Il referme le logiciel de visionnage, éteint la lampe du bureau, quitte l’ordinateur, retourne s’allonger sur le canapé.

Soudain l’image de Radhia surgit devant ses yeux avec une précision hallucinante, violemment éclairée à contre-jour, les mèches onduleuses de ses longs cheveux bruns électrisées de lumière, comme si un projecteur de théâtre s’était allumé derrière elle dans le noir du bureau, avec au coin des lèvres un sourire léger que l’ombre attendrit. L’image s’évanouit très vite.

Arnold avale sa salive. Il se relève, évite Leila mais, dans l’obscurité, s’enfonce le coin d’une table dans une couille, ce qui fait très mal.

— Oh putain ! gémit-il furieusement. D’un terrible coup de botte, il projette la table à cinquante centimètres. En ce moment Arnold n’est pas très délicat avec les meubles. Il faut dire qu’en ce moment Arnold est en colère. Très en colère. Il reprend sa progression à tâtons, une main en essuie-glace devant lui, l’autre en coquille devant sa braguette. Faire attention à ne pas se cogner ravive sa douleur testiculaire et, tout à coup, un violent chagrin l’envahit. Il a une boule douloureuse dans le pantalon, une autre dans la gorge. Il est dans le couloir, devant la chambre de Mathias. Enfin, la chambre où Mathias dormait quand il venait passer quelques jours avec lui. Lorsqu’il n’était pas en mission. C’est-à-dire, au fil du temps, de moins en moins souvent, puis très peu, puis plus du tout. Arnold s’attarde un bref instant devant l’image scotchée sur la porte : E.T. l’extraterrestre. Une grimace amère, aux faux airs de sourire, lui déforme la bouche. Il entre, lève la main pour allumer. Au moment où son index atteint l’interrupteur, il lui vient, comme un flash, l’image d’un tireur d’élite visant posément sa silhouette à travers une fente de volet. Il appuie en haussant les épaules. Rien à foutre. Et puis ils ne peuvent être là : personne n’est encore au courant. De toute façon, ils ne le tueront pas comme ça, du premier coup. Ce n’est pas la consigne dans ce genre d’affaires. Ils sont humains : ils veulent récupérer les otages, c’est sûr, mais ils essaient d’épargner celui qui les détient. Surtout le père d’un otage assassiné. Même avec fusil. Ils doivent être assez emmerdés comme ça que les négociations menées par les Affaires étrangères pour libérer Mathias aient foiré. Piteux même. Ils n’ont sûrement pas envie d’en rajouter en flinguant le père de celui que l’État français n’a pas su arracher à ces ordures. Deux mois ! ça a duré deux mois, à guetter le moindre signe de ces crapules avant qu’ils ne finissent par lui couper la tête...

Au fond, s’il voulait se faire tuer, Arnold aurait du mal. Il n’est pas un preneur d’otages comme les autres. Il le sait. Et il sait qu’il pourra compter là-dessus. Cela le protégera et, dans une certaine mesure, lui donnera une marge d’action. Non, ils ne le tueront pas. C’est lui qui se tuera. Avec ses otages. S’il échoue. Et s’il réussit, ce sera la prison. Sept ans, estime-t-il. Peut-être même seulement six. Le Code pénal en prévoit vingt pour une prise d’otages. Trente, même, dans certains cas. Mais le sien est spécial. Il a des circonstances atténuantes. Terriblement atténuantes. En prison, il emploiera son temps à écrire un bouquin qui prolongera son acte. Dans ce livre il dira ce qu’il pense. Il parlera à page haute. D’ici là, ce qui l’emmerde, c’est la perspective des milliers et des milliers de fachos qui vont se mettre à lui envoyer des lettres pour l’approuver et le féliciter. Certains proposeront même de créer et d’animer un comité de soutien, il en est persuadé. Quel que soit le temps que cela lui prendra, il leur répondra. À tous. Un par un. Il leur expliquera qu’ils sont à côté de la plaque, qu’il n’est ni d’extrême-droite ni xénophobe, qu’il est de gauche, antiraciste, et n’en a pas après les musulmans, mais après ces fanatiques sans pitié qui – comme les chrétiens l’ont fait au nom du Nouveau Testament – tuent des innocents au nom du Coran. Et des innocents assez lumineux, en plus, pour vouer leur vie à aider leurs enfants. Voilà ce qui indigne Arnold, le dégoûte, le révolte, le rend fou. Fou de rage, fou furieux, fou à lier. Avec l’envie de crier, de hurler, de donner des coups de botte, des coups de poing et des coups de fusil. Voilà ce qui fait d’Arnold un type douloureux et dangereux...

5

Il parcourt du regard la chambre de Mathias. Depuis son dernier séjour tout est resté pareil. Chaque semaine, Leila passait respectueusement le plumeau et l’aspirateur pour éviter que ne s’y dépose la fine poussière des lieux délaissés. Du vivant de Mathias, Arnold ne se serait jamais permis d’y pénétrer. Maintenant qu’il est mort, l’indiscrétion est pour lui plus qu’un droit : c’est presque un devoir. Pour un proche, entrer dans l’intimité d’un défunt est un rite funéraire.

Arnold fait quelques pas à l’intérieur du sanctuaire. Son regard est d’abord attiré par des photos au mur. Une mosaïque d’images, irrégulière et multicolore, formant un carré d’un mètre de côté environ. Sur chacune de ces photos, un groupe de jeunes gens pose devant l’objectif. Pour certaines, Arnold reconnaît l’endroit grâce à l’arrière-plan. Sur celle-ci, par exemple, ce bâtiment derrière le groupe, dont la porte est surmontée par une statue à tête d’éléphant et à quatre bras, c’est un temple indien dédié au Dieu Ganesh. À cette époque, Mathias était encore membre d’Enfance Fragile, sa première ONG. Il était en mission dans le Kerala. Non, dans le Karnataka. Pour d’autres, Arnold identifie le pays grâce à ses souvenirs. Celle-là, par exemple, c’est au Kazakhstan. Il le sait parce qu’il y a cette petite blonde frisée, là, au milieu du groupe. C’était une Russe qui servait de traductrice. Un soir, Mathias lui avait parlé d’elle en montrant sa photo. Elle lui plaisait bien. Mais ça n’avait pas duré. Les amours de Mathias, par définition, ne duraient pas. Dans chaque pays, dans chaque groupe, Arnold cherche Mathias. Il le trouve, différent chaque fois : Mathias souriant, Mathias grave, Mathias fatigué, Mathias rêveur, Mathias absent. Arnold effleure du bout des doigts la surface glacée des photos. Mathias est absent pour toujours. Le regard d’Arnold descend jusqu’au lit où il dormait. Un lit à une place, encastré dans un meuble des années cinquante, en bois clair de mauvaise qualité, écaillé par le temps, qu’on appelait à l’époque un cosy-corner. Avec coffrage à étagères côté mur et plaque de bois à la tête du lit. Après y avoir dormi lui-même dans son enfance et l’avoir conservé tout au long de sa vie, Arnold l’avait légué à Mathias comme un héritage précieux avec son couvre-lit d’origine, en cretonne rouge, ossaturé à la forme du lit par des coutures à bourrelets. Sur l’étagère du cosy-corner : un globe terrestre posé sur un trépied. Arnold actionne l’interrupteur : le globe s’éclaire de l’intérieur. Arnold fait tourner doucement la planète, puis il coupe la lumière et le monde s’éteint. À côté du globe : une boule à neige contenant une forêt de sapins. « Rosebud ». Il se souvient qu’il l’avait offerte à Mathias en sortant d’une projection de « Citizen Kane ». Arnold est cinéphile. Ses romans ont toujours été influencés par le cinéma. Son fils aussi. Arnold retourne la boule, la repose. Il neige sur le monde. Son regard se tourne maintenant vers un secrétaire de même facture et de même époque que le cosy-corner avec un abattant que Mathias gardait toujours ouvert et sur lequel il avait installé le clavier et l’écran de son vieil ordinateur à unité centrale. Ce meuble, lui aussi, vient de l’enfance d’Arnold. Il est soudain saisi par l’irrépressible envie de bazarder toutes ces « vieilleries », de faire un tri, jeter les affaires de Mathias sans intérêt et ne garder que le plus important. Ce tri ne sera pas facile à faire. Il a l’impulsion de s’y mettre, là tout de suite. Mais non, bien sûr, il n’aura pas le temps. Il devra le faire à sa sortie de prison. L’idée de ce report, tout à coup, le déprime profondément.

Pour lutter contre son accablement, il se concentre sur l’endroit où il est. Et soudain plus rien d’autre n’existe, il a tout oublié de ce qui ne concerne pas Mathias. Pour lui, tout ce qui compte à cet instant précis, c’est de marcher à pas lents dans cette chambre. Ses pas l’amènent devant le secrétaire. Il se baisse, appuie sur le bouton pour allumer l’ordinateur de Mathias. Pendant la mise en route, il regarde autour de lui. Aux murs : des posters de Dylan, John Lennon, Bob Marley. Il va jusqu’à la chaîne hi-fi posée sur une étagère. À côté : des CD empilés. La même musique que sur les murs. Mais aussi du classique, les fondamentaux : Bach, Beethoven, Schubert, Ravel. Du jazz également : John Coltrane période pré-free, Miles Davis, Billie Holiday, Thelonious Monk. Là encore, Arnold reconnaît son influence, lui qui aimait tant cette musique, se plaisant à dire que « My favorite things » était un morceau qui renforçait sa joie quand il était joyeux et chassait son chagrin s’il était malheureux. Et pourtant, aujourd’hui, même Coltrane ne le consolerait pas. De petites beautés arrachées à la mort, voilà ce qu’ont été les œuvres qu’il a aimées. Maintenant, tout ça, c’est tout du souvenir. Toute une mélancolie. Mais pour la soigner : pas de nostalgésique...

Il revient vers l’ordinateur. Le fond d’écran apparaît : un petit garçon asiatique riant aux éclats. Tellement craquant ! Est-ce une photo prise par Mathias ? Arnold ne sait pas. De Mathias il ignore tant de choses. Et jamais, plus jamais, il ne pourra savoir. Il s’assoit devant l’écran, pose la main sur la souris, s’apprête à cliquer, mais sa main se fige. Il ne se sent ni le droit ni le cœur de fouiller dans cet ordinateur. De toute façon, songe-t-il, chercher la vérité d’un être est voué à l’échec. De la vérité nous n’avons pas la preuve, seulement l’épreuve.

Il coupe l’ordinateur, se lève, très las. Son regard rencontre sur un mur une image qui remonte à l’enfance de Mathias, il s’en souvient très bien. Elle faisait partie d’une série de planches qu’il lui avait achetées : des fonds de décors différents – campagne, forêt, désert, montagne – sur lesquels l’enfant devait coller des décalcomanies d’animaux correspondant à chaque milieu. Celle-ci, c’est un fond sous-marin sur lequel Mathias avait placé, après les avoir humectés en les passant sur sa petite éponge, des requins, des pieuvres et des baleines. À côté, Arnold aperçoit une photo, format identité. Il doit s’approcher pour voir qui est dessus. C’est lui, Arnold. À trente-cinq ans. Avec des cheveux bruns. Souriant. Sa vie, alors, battait son plein. Il était encore jeune. Dans la jeunesse, la vie paraît incombustible…

Sa photo dans la chambre de Mathias... Arnold est soudainement frappé par un désespoir brutal qui lui coupe le souffle comme un direct au foie. Le sentiment d’avoir été un mauvais père le submerge. Des larmes lui éclatent littéralement au coin des paupières. Suffoquant, il s’appuie des deux mains contre le mur et, tout en pleurant, se tape la tête dessus, gémissant à travers ses sanglots :

— Quel con ! Quel con ! Quel con !

Précipitamment, il quitte la pièce, fonce vers son bureau. Sur le pas de la porte, il s’arrête. Émergeant de sa douleur, il secoue la tête, sort un kleenex, se tamponne le visage, tel un nageur sortant de l’eau. Il entre, esquisse un geste vers l’interrupteur, comme dans la chambre de Mathias, mais se ravise : de ses larmes il peut rester des traces. Pas question d’être vu par Leila dans un état pareil. Il s’avance dans l’obscurité jusqu’au bureau sur lequel sont posés le clavier et l’écran de son ordinateur. Quatre-vingt-dix pour cent des informations importantes pour lui sont stockés dans cette machine. Arnold a beau avoir soixante ans, c’est un geek. Il ressemble à l’un de ces ados qui se précipitent sur leur tablette à peine rentrés du lycée et ne le la quittent plus jusqu’au milieu de la nuit, si ce n’est jusqu’à l’aube. Pour ses romans, Arnold prend des notes sur un carnet, comme autrefois Flaubert ou Proust, mais lui les dicte à son ordinateur avec un logiciel vocal. Pour se documenter, il emprunte des livres à la bibliothèque, car tout n’est pas sur Internet, mais, à l’aide d’un outil de reconnaissance de caractères, il en numérise les pages pour les transférer dans un traitement de texte et les archiver...

Arnold s’assoit. Le fusil en travers de sa poitrine le gêne. Il se sent ridicule. Il n’en a pas besoin. Il le décroche, le jette sur un fauteuil, bouge un peu la souris. L’écran, noir jusque-là, se rallume, éclairant la pièce d’une lueur bleutée. Arnold observe furtivement Leila, de l’autre côté de la pièce, attachée au radiateur : elle a vers lui un pauvre petit regard perdu, tête penchée vers son bébé qu’elle semble désigner ainsi à sa compassion. Arnold se détourne vers l’écran avec un air d’ennui, relevant en même temps son visage vers le haut, comme s’il scrutait attentivement le plafond pour y repérer au passage une toile d’araignée...

Parmi les dizaines et les dizaines d’icônes qui encombrent l’écran de l’ordinateur, il cherche fébrilement le raccourci vers le répertoire « Mathias », le trouve, ouvre le dossier. Dans la liste qui apparaît, il fait glisser le pointeur jusqu’au fichier « Engueulade avec Mathias 02.06.2022.doc ». Il clique dessus.

6

Ce jour-là, parmi leurs trois moyens de communication habituels : téléphone, email ou chat sur WhatsApp, c’est ce dernier qu’avait utilisé Mathias pour entrer en contact avec lui. À la fin de leur échange, Arnold était dans un tel état qu’il a eu – « heureusement ! » se dit-il aujourd’hui – le réflexe de sélectionner tous les messages qu’ils s’étaient envoyés l’un à l’autre, puis de coller ça dans un traitement de texte. Depuis ce jour – cet affreux jour – il ne l’a pas relu. Ce soir, il en éprouve le besoin. Un besoin absolu, impérieux. C’est Mathias qui avait rédigé le premier post. Il écrivait dans le jargon des chats truffé d’abréviations. Si Mathias s’exprimait ainsi, c’est simplement parce qu’il était toujours pressé de rejoindre les enfants pour aller faire la classe ou s’occuper d’eux d’une manière ou d’une autre. Par dévouement, une fois de plus. Arnold, lui, au contraire, en écrivain soucieux de préserver la Langue, prenait son temps pour rédiger ses messages dans un français impeccable, respectant syntaxe et orthographe. Ce contraste conférait à leurs échanges une tournure quelque peu surréaliste...

— Slt Dad ! Pa pu m konekT avt Tro oqp Alor komensava ?

— Moi, je vais à merveille. Et toi ? comment te portes-tu ?

— RAS 2 scoté Koi 2 9 pour toi ?

— Rien. Tout va bien. Et chez vous ? quelle est la situation ? comment est-ce que ça se passe ? Ici, on ne sait rien ou presque. Alors il y a des rumeurs. Comment est-ce que ça se passe pour de bon ? Dis-moi la vérité, je t’en prie...

— Hte tension Les islamists ont fai savoir kils nou considR kom des auxiliairs de leurs n mi

— Je suis très inquiet, Mathias. Je voudrais que tu rentres. Au moins quelque temps. Fais une pause. Tu es sur place depuis huit mois maintenant. Tu as tout de même le droit de souffler...

— Non bezoin 2 moi ici

— Arrête, Mathias ! Ces gens-là ne veulent pas de vous. Pourquoi s’acharner à vouloir leur faire du bien contre leur gré ? Ils ne soutiennent pas ouvertement les islamistes, mais au fond ils les approuvent. Ils sont encore au Moyen-Âge dans leur tête, voilà la vérité ! Alors, pourquoi est-ce que mon fils risquerait sa vie pour des arriérés pareils ? Il faut que tu rentres, Mathias. Ton grand-père aussi faisait la classe aux gosses en Algérie. Ça n’a pas empêché qu’il soit attaqué. Il s’en est sorti de justesse…

— Papa ! on va pa revenir la2su Tumla Dja di, ça ! Et moi jeT Dja répondu ksé padutou pareil ! Je sui pa officié 2 métié ds l’Armée fran16 moi Je ser pa d’alibi pour kolonizé un pays

— Tu es très dur envers ton grand-père, Mathias. Mais ça ne fait rien, je vais continuer à dire ce que je pense malgré ton ironie : dès que j’ai été adolescent, j’ai pris conscience de l’illégitimité de la colonisation. C’est pour ça, entre autres, que je suis devenu de gauche. Mais ça ne m’a pas empêché de me dire que mon père était un chic type, progressiste et humain, et qu’il croyait à quelque chose de bien. Alors je sais qu’on a déjà parlé de ça, mais je vais aller plus loin dans ma pensée et, pour le coup, te dire quelque chose que je ne t’ai encore jamais dit : au fond, alors que l’action de la France en Algérie, c’était globalement l’exploitation et la répression, moi je pense que mon père était, à sa façon, un rebelle. Son mot d’ordre, c’était : « Faites la classe, pas la guerre » Comme « Make love not war » pour les hippies ! Et j’affirme que c’est en grande partie l’action de rebelles comme mon père qui a conduit certains Arabes à devenir harkis. C’est-à-dire des rebelles eux aussi. À leur façon. Des rebelles à la loi de leur groupe. Et pourtant, il était fort, leur groupe ! Un groupe où il y a ton père, ta mère, ta langue, tes morts. C’est ce qu’on appelle un peuple. C’est plus fort que tout. C’est presque impossible de s’y opposer. Pour le faire, il fallait qu’ils y croient...

— Tu parl ! C parskils krevé de faim, C tou ! et se metr du coté de l’armée fran16 sété un moyen pour E davoir qqch a donné a mangé a leur famille Komen tu peu ne pa voir sa, mon pov papa ?

— Fais pas ton malin, j’ai très bien kompri, ptikon ! Mais c’est AUSSI parce qu’ils croyaient aux valeurs apportées par mon père, ton grand-père. Qui est aussi le grand-père de ta sœur, Nathalie. Et je te rappelle que Nathalie n’aurait jamais rencontré Rachid, avec qui elle vit, si Mohammed, le grand-père de Rachid, n’avait pas été harki et s’il n’avait pas fui l’Algérie pour venir vivre en France parce qu’il était menacé d’être massacré par le FLN !

— Tu te ser de 7 hom ! Tu le coné, 7 hom ? Ta jamé parlé avec lui Et moi non + Sauf 1 fois ou 2, les rares fois ou on est alés ds la famille de Rachid On sé pa ski pense Ni toi ni moi Alor auk1 de nou2 na le droi de sen servir pour se doné réson ! Bon alé, fo kjarète : c l’eur de la klas, les gosses m’atende Ji vé Jtembrasse Papa Abiento. Je koup »

C’est la fin du dialogue. Arnold relit les derniers mots. Deux ou trois fois. Comme s’il ne se résignait pas à s’en détacher. Il referme le fichier avec un soupir...

7

Il demeure immobile. Mains posées à plat sur le bureau, de part et d’autre du clavier. Penché en avant, tête basse, accablé. Pour lui le 2 juin 2022 est un jour fatal. Pourquoi donc a-t-il fallu, ce jour-là, qu’il proclame ses convictions à Mathias d’une manière aussi puérile et rageuse ? Et surtout, surtout, pourquoi a-t-il fallu qu’il se lance ensuite, pour justifier ces convictions, dans cette quête absurde auprès du vieux Mohammed ? C’est là que tout a commencé. S’il n’était pas allé chez Mohammed, rien ne serait arrivé. Il n’aurait jamais entendu parler d’Elle. Elle, Radhia. Cette princesse des mille et une nuits. Cette enchanteresse. Cette charmeuse de serpents. Et il n’aurait pas été entraîné dans cette histoire qui l’a aspiré comme un siphon, l’emportant loin de Mathias. Une histoire à laquelle il a cru, où il a mis toutes ses tripes. Une histoire d’amour. Une vraie de vraie. Une passionnelle. Qui enflamme et qui déchire. Qui fait vivre et qui tue. Sa dernière histoire d’amour sûrement. Il y a laissé tout ce qui restait de sa capacité d’aimer, à soixante ans. Mais pas toute sa capacité de souffrir par contre : alors que cette histoire n’était pas encore terminée, Mathias a été enlevé. Décidément, se dit Arnold avec un petit rire amer : que ce soit son père avec le FLN, Nathalie avec Rachid, Mathias avec les islamistes ou lui avec Radhia, la famille Clerc n’aura jamais cessé d’avoir affaire aux musulmans ! Cependant il ne donne pas tort à ceux-ci : on ne peut donner tort à ceux qui se battent pour leur indépendance et qui sont dans leur droit. Ou à ceux qu’on a fanatisés et qui sont dans l’erreur. Cela revient au même : soit ils ont raison, soit ils le croient. À elle non plus, d’ailleurs, il ne donne pas tort, mais pour d’autres motifs : selon lui elle n’était qu’une victime. Malgré tout ça il reste antiraciste et n’a rien contre les musulmans, mais ne peut s’empêcher d’en vouloir à ceux qui ont attaqué son père, à ceux qui ont tué son fils, et à elle... À elle, de l’avoir détruit, lui. D’une tout autre façon. Mais tellement douloureuse ! Bien sûr, il lui en veut moins qu’au FLN ou aux islamistes, mais il lui en veut quand même beaucoup. Il lui en veut surtout parce qu’à cause d’elle, pendant cinq mois, il a délaissé son fils. Voilà ce qui le ronge ! Ce n’est pas qu’il ait cessé de communiquer avec lui, non : il a continué de lui téléphoner, de lui envoyer des mails ou de dialoguer avec lui sur WhatsApp. Mais, à partir de ce jour-là, ça n’a plus été pareil.

— Je t’ai oublié, Mathias, je t’ai oublié pendant cinq mois, gémit Arnold misérablement. Si tu savais combien j’ai honte aujourd’hui... 

Il s’aperçoit qu’il a parlé à voix haute et fait rapidement pivoter son siège de bureau pour se retourner. Comme si ses paroles avaient pu faire surgir Mathias derrière lui dans la pièce. Devant le vide et le silence, il soupire et, lentement, fait tourner le siège dans l’autre sens. Au passage, dans la lumière bleutée de l’écran, il aperçoit Leila qui l’observe, la tête penchée, l’air anxieux. Après tout, se dit-il, cette femme a bien le droit de savoir. Savoir ce qu’il a dans la tête. Savoir s’il est fou ou sain d’esprit. Sa vie et celle de son enfant n’en dépendent-elles pas ? Jusque-là, depuis qu’il a braqué son fusil sur elle et l’a fait avancer devant lui tandis qu’elle serrait sur son cœur le couffin où dormait sa fille, il ne lui a rien dit. Quant à elle, elle était tellement sidérée qu’elle n’a rien demandé. En fait, ahurie, abasourdie, terrorisée, tétanisée, elle n’a même pas osé ouvrir la bouche. Mais il n’ignore pas qu’il devra lui parler, s’expliquer, se justifier. Si peu que ce soit. Il sait bien pourtant que, de toute façon, ça ne servira à rien. Comment pourrait-elle comprendre ? Comprendre que ce qu’il a en lui – dans sa tête, dans ses tripes – c’est la rage ! La rage qu’on ait laissé mourir son fils. Son fils Mathias. Mathias Clerc. Enlevé le 22 novembre 2022. Assassiné deux mois plus tard, le 23 janvier 2023. À l’âge de trente-cinq ans. C’était il y a trois semaines, mais Arnold est encore sous le choc. Pour lui, la catastrophe vient de se produire et pendant très longtemps, à chaque seconde, elle se reproduira.

En fait, c’est à Mathias qu’Arnold voudrait parler. C’est avec lui qu’il voudrait s’expliquer. À voix haute, comme il vient de le faire, dans la crédulité enfantine de sa douleur. Mais avec cette femme dans la pièce, il n’en est pas question. Il décide de composer des mots, des phrases, comme on le fait pour une prière, dans le secret de son for intérieur. « Qui n’est autre qu’un Fort Chabrol... » ajoute-t-il pour lui-même, avec un ricanement muet. D’ailleurs, la posture qu’il a spontanément adoptée n’est guère éloignée d’une certaine forme de prière : penché en avant, tête basse, mains jointes entre les genoux...