Au bras de fer - Françoise Tourneur - E-Book

Au bras de fer E-Book

Françoise Tourneur

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Beschreibung

Antique, typique, inquiétant.

Dans un village du Nord, la dernière maison, rachetée par un jeune couple, est un bistrot. Antique, typique, inquiétant. Que s’y est-il exactement passé lors de la dernière guerre ?
Pendant que Jean semble très occupé ailleurs, Mara y fait des découvertes troublantes. Quant à sa vieille voisine, elle affirme que le défunt propriétaire n’est pas mort, et vit toujours en ce lieu. Cette Zélie va être pour Mara le révélateur de bien des choses.

Frissonnez en vous laissant emporter par l'histoire de Mara, qui découvre que la vieille maison qu'elle vient d'acquérir regorge d'éléments troublants !

EXTRAIT

— Alphonse, il est mort à la guerre. Saloperie, la guerre.
— Mais vous venez de me dire que vous le voyez tous les jours.
— Oui, oui, ma p’tite, vous comprendrez ça plus tard. Des fois, les gens, ceux qu’on aime, ou ceux qu’ont fait plein de choses, ils reviennent, et on les voit. Comme je vous vois.
Pourtant, le portrait que le notaire avait brossé du sieur Lenoir, Alphonse-Marcel-Eugène, n’offrait pas un caractère si engageant que ça : des dettes ; de l’ivrognerie ; et puis, un petit quelque chose de louche qui attirait les gendarmes. Et sa disparition suspecte, et son décès inexpliqué. On pouvait penser, je ne sais pas, moi, à de la contrebande, on est tout près de la frontière, ou quelque chose de ce genre…
Je me rebiffai :
— Il n’est pas mort à la guerre, et vous le savez, très certainement. Il a même eu une fin, disons, bizarre, puisqu’on l’a retrouvé raide mort sous un pont de Paris.
La vieille femme s’est assise sur mon petit fauteuil Louis XV. Effondrée, plutôt.
— Ah, a-t-elle murmuré. C’est ma faute. J’aurais dû rien dire, rien, rien, rien…

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Tous les éléments d’un polar à suspense sont réunis dans cette histoire bien troussée qui tient le lecteur en haleine au fil de ses 234 pages. - La Voix du Nord

À PROPOS DE L'AUTEUR

Françoise Tourneur est née à Paris. Cette ancienne enseignante évoque ici les aspects pittoresques et l’ambiance authentique de sa région d’adoption. Elle aime partager ses passions : la peinture, le jardinage, la littérature et l’histoire. Sensible à ce monde multiple et mal connu qu’est le passé, elle en fait revivre les douleurs et les joies quotidiennes, qui, à notre insu, colorent notre vie d’aujourd’hui.

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Seitenzahl: 377

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Françoise Tourneur

Au bras de fer- estaminet -

roman

ISBN : 978-2-35962-628-5

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal juin 2014

©couverture Marie-Laure Brunet pour Ex Aequo

©2014 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr

Résumé

Dans un village du Nord, la dernière maison, rachetée par un jeune couple, est un bistrot. Antique, typique, inquiétant. Que s’y est-il exactement passé lors de la dernière guerre ? Pendant que Jean semble très occupé ailleurs, Mara y fait des découvertes troublantes. Quant à sa vieille voisine, elle affirme que le défunt propriétaire n’est pas mort, et vit toujours en ce lieu. Cette Zélie va être pour Mara le révélateur de bien des choses.

Françoise Tourneur : née à Paris, cette ancienne enseignante évoque ici les aspects pittoresques et l’ambiance authentique de sa région d’adoption.

Au bras de fer - estaminet -2

Résumé2

PREMIERE PARTIE5

I - L’ESTAMINET7

II - APRÈS-MIDI POURRI11

III - À QUAND LA NOCE ?14

IV - ENTRER CHEZ L’AUTRE19

V - COMMENT LA PEUR VOUS SÉDUIT22

VI - LECONTRAT27

VII - PAS DE VÉRITÉ SANS ENQUÊTE31

VIII - LE SEPTIÈME CIEL35

IX - L’AMANT DE PAILLE39

X-FACEBOOK43

XI - CHARLOTTE AUX FRAISES47

XII-SOLITUDE50

XIII - DOUTES54

XIV-ENTREMETS58

XV - GAI, GAI, MARIONS-NOUS61

XVI - LIBERTÉ, EGALITÉ…65

XVII - VICTORINE70

DEUXIÈME PARTIE74

XVIII - DÉPART VERS LE PASSÉ76

XIX - ELLE A FAIT A S’ MOD’80

XX - TRAÎTRE, PENSA LA TRADUCTRICE84

XXI - COME BACK A ITHAQUE88

XXII – ENTRE NORD ET VERCORS.93

XXIII - DES FLAMMES97

XXIV – JEU DE MASSACRE102

XXV - UNE MÈRE ET SON FILS108

TROISIÈME PARTIE113

XXVI - LA LETTRE115

XXVII - TRAHIS PAR LEUR STYLE118

XXVIII - D’UNE GUERRE À L’AUTRE122

XXIX - SOUVENIRS, SOUVENIRS…128

XXX – UNE VIE134

XXXI - FIN D’UNE VIE139

XXII - STRATRÉGIE143

XXIII - LE MAGOT148

XXXIV - BIEN MAL ACQUIS153

XXXV - JEU DE FLÉCHETTES157

XXXVI  - ET LE GAGNANT EST…162

ÉPILOGUE166

Remerciements à :

Myriam, Henry,

qui m’ont aidée de leurs précieux conseils.

PREMIERE PARTIE

ZÉLIE

Un lièvre en son gîte songeait,

I - L’ESTAMINET

« Fonse ! »

D’en haut, je percevais la colère dans cet appel.

« Fonse, t’entends ? »

La voix glapissante reprenait, de plus en plus fort, vitupérait :

« Jamais… attends un peu !… Viens là… »

Je ne saisissais que quelques mots. Mais à l’évidence, cette voix suraiguë ne me lâcherait pas ; c’en était fini, de cette rare matinée de lecture devant ma fenêtre ensoleillée.

Je me résignai à descendre l’escalier, regrettant de n’avoir pas tiré le verrou de la porte d’entrée.

Elle était là, sur le pas de ma porte grande ouverte, levant le nez d’un air provocateur, un nez maigre aux narines dilatées, encadré de deux profonds sillons autour d’une bouche aux lèvres fines, dans un visage mince et brunâtre.

Elle me considéra d’un air stupéfait. Du moins, me sembla-t-il. Je n’ai pas l’air d’une martienne, pourtant ; je suis juste une petite jeune dame tout ordinaire, et ce jour-là, j’avais revêtu mon vieux jean, mon pull bien large et un peu mité – mon équipement de détente, quand Jean n’est pas là.

— Où qu’il est, Fonse ?

La mégère projeta sans douceur un vieux vélo, rouillé et crotté, qu’elle tenait encore à la main, pile sur le bel enduit blanc qu’on venait d’appliquer sur le mur, hier, dimanche après-midi. Jean et moi, nous y mettons tout notre cœur, à rénover cette maison.

J’ai respiré à fond, comme quand j’étais surveillante, et que les élèves tentaient de faire le mur. Décidément, il allait falloir neutraliser cette vieille, qui s’était déjà avancée dans le couloir, en me bousculant presque.

Je ne la distinguais plus très bien, à cause du contre-jour que dispense, à l’autre extrémité, la porte vitrée du jardin. Je ne voyais plus que son auréole de cheveux blancs, et sa longue jupe rousse, qui balayait les petites poussières accumulées dans le passage.

Il se trouve que mon passe-temps favori, c’est la photo, et, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, vous aussi, un contre-jour, ça se réussit difficilement, mais alors, quand c’est réussi, c’est très révélateur. Ça ne laisse que l’essentiel du sujet.

En l’occurrence, mon sujet se démenait, allant et venant, gesticulant, ouvrant les portes qui donnaient sur le couloir, et notamment, celle de la grande salle, qui, autrefois, avait accueilli tous les poivrots du village.

Car nous venions d’acheter un ancien bistrot, abandonné dans un hameau, laissé vide par son propriétaire, et nous étions, Jean et moi, fort occupés à le réhabiliter. D’où ce beau crépi crème que la dame, là, venait de nous salir de façon ignominieuse.

Je m’avançai dans le couloir, où luisait doucement la boule d’escalier au-dessus du carrelage sombre. Je pris une inspiration à fond, et m’adressai, le plus calmement possible, à la nuque chargée d’une épaisse tresse blanche :

— Madame, que cherchez-vous ? Monsieur… euh… Fonse n’habite plus ici depuis longtemps.

Elle fit brusquement volte-face.

— Ma petite, vous dites n’importe quoi. Ici, c’est le café d’Alphonse, Alphonse Lenoir, et ce sera toujours son café.

— Il n’empêche qu’Alphonse Lenoir, madame, n’est pas ici. Il y a longtemps qu’il a quitté cette maison. Je ne pense pas pouvoir vous être utile.

— Ah, mais c’est vous qui le dites ! Vous croyez qu’il n’est pas ici ? Moi, tous les matins, je le vois sortir par la porte de derrière, Fonse, comme il en a toujours eu l’habitude, très tôt.

Elle est folle, pensai-je. Elle, continuait, volubile :

— Et je le vois comme je vous vois : la caravane, sur le terrain à côté, elle est à moi.

Ça, ce n’était pas non plus une excellente nouvelle. D’abord, j’hébergeais un fantôme qui s’enfuyait tous les matins, et voilà que cette espèce de gitane excitée se présentait comme ma voisine ? Effectivement, j’avais entrevu une roulotte branlante, au toit rouge pourpre, sur le terrain entouré d’une haie sauvage, mitoyen à notre « domaine ».

À la réflexion, je me sentis un peu gênée. Non pas que j’aie volontairement ignoré la présence de cette femme à cause de son domicile peu conventionnel ; mais en vérité, nous n’avions encore adressé la parole à personne. Nos moments de liberté se trouvaient consacrés à ces importants travaux de rénovation qui transformaient un vieil estaminet en petit nid d’amour. Occupations qui nous permettaient d’oublier notre exil forcé. Mon exil, du moins. Jean s’était résigné plus facilement que moi à aller vivre en province.

Et quelle province ! Pour tout dire, l’événement extraordinaire, ici, ce n’est pas la pluie…

Mais, on nous l’avait affirmé : ce n’est qu’à une heure de Paris, par le T.G.V., on s’y délecte de petits plats bien roboratifs, et d’expositions surprenantes. Jusqu’à présent, cette analyse ne se révélait pas fausse.

Quant à la population : adorable !

Or, ce spécimen de population, planté devant moi, poursuivait, haussant le ton :

— Pas la peine de me mentir : je le sais, vous lui avez pris son bistrot, et vous l’avez obligé à vivre dans la buanderie.

Il ne manquait plus que ça ! Elle allait bientôt m’accuser de séquestrer le tenancier de bar. Que je n’avais jamais vu et ne verrais jamais. Et qui, le notaire nous l’avait affirmé, avait tout planté là, abandonnant clients ‒ et débiteurs.

À mon tour, j’ai élevé la voix :

— Et alors là, Madame, pour le mensonge, vous repasserez. Moi aussi, je déteste ça, voyez-vous. D’abord, qu’est-ce que vous lui voulez, à votre Alphonse Lenoir ?

Elle fit claquer sa mâchoire. Ce n’était pas la première fois que je percevais ce bruit sec de squelette. Je l’avais entendu, où donc, déjà ? Dans le jardin, non… ? C’est vrai qu’elle avait l’air d’un squelette enrubanné dans plusieurs couches d’un tissu fin, de jupes superposées pendouillant de tous les côtés. Mais un squelette drôlement vivant !

Brusquement, elle se radoucit, et me fit, d’une voix pleine de componction :

— Tant pis… Mais vous, ma petite Mara, vous pouvez bien m’aider, après tout ?

Comment connaissait-elle mon prénom ? Nous n’avions pas encore vissé la plaque sous la sonnette.

Et elle insistait, avec une note un peu acide dans la voix, comme celle d’un violon écorché :

— Vous devez m’aider. Et surtout votre mari. Enfin, çui qu’vous appelez vot’ mari, ou qu’vous aimeriez bien qu’il le devienne. Oui, il pourrait m’aider.

Elle en savait, des choses ! Bizarre. Elle avait dû nous épier, écouter nos conversations ; hier, par exemple, pendant que nous appliquions l’enduit extérieur qu’elle venait de salir, en y projetant son vélo souillé. Et puis, d’abord, était-ce son vélo ? Elle l’avait peut-être volé, ce malheureux biclou ! En attendant, notre mur immaculé, on n’avait plus qu’à le refaire. Alors, lui rendre service, non, zut !

Je croisai les bras, et restai muette.

— En souvenir de Nathalie…

Là, je fus pétrifiée. Nathalie et moi, nous étions copines, pensionnaires à Pont-en-Royans. Bien loin d’ici, il y a plus de dix ans. Ma seule véritable amie. Et un jour, je ne sais pourquoi, je lui avais chipé son journal intime. Dévorée de honte, ensuite, j’avais jeté le précieux document au fond de ma valise, n’osant le lui rendre.

Mais personne, je dis bien personne, pas même Jean, n’était au courant de mon petit secret – que j’avais d’ailleurs presque oublié.

J’articulai, hargneuse :

— Quoi, Nathalie ?

La vieille haussa les épaules, agita les bracelets tintinnabulants de son poignet droit. Sa mâchoire claqua, sans prévenir.

— Pas important, ma fille. Pas du tout. C’est vot’mari qui m’intéresse.

— Ah ?

— Faut le persuader de me faire des plans, et puis, d’m’aider à construire, avec des planches que j’ai déjà, une p’tite bicoque à côté de ma caravane. Faut qu’il nous aide.

« Nous » ? Cette vipère allait nous ramener toute une tribu, avec des moutards braillards et sales ? Ah, là là, Jean et son horreur du bruit ! Et pour nos futurs enfants, quelle promiscuité !

— Puisqu’il est architecte, a-t-elle continué.

Encore plus fort ! Cette pauvresse fait appel à des architectes pour construire son château. Elle me regardait tout droit, un index osseux en direction de ma poitrine.

Je ne sais pourquoi j’éprouvai le besoin de justifier mon refus, peut-être ses yeux, d’une couleur délavée, et d’un regard si intense :

— Non, certainement pas, je ne lui parlerai de rien du tout. Dites donc, je n’veux pas lui paraître complètement idiote, ça ne lui plairait pas.

C’est vrai. Mon chéri, pas du genre badin, affirme que pour se faire respecter, il ne faut pas plaisanter. Les clients sont comme ça, voilà tout, ne prenons pas de mauvaises habitudes dans la vie personnelle. Mais comment cette femme savait-elle sa profession ? Mystère.

Elle ricana. C’était déplaisant. Je me suis rattrapée à la première idée venue :

— Et votre Alphonse, que vous prétendez connaître, il ne peut pas vous aider, lui ?

— Alphonse, il est mort à la guerre. Saloperie, la guerre.

— Mais vous venez de me dire que vous le voyez tous les jours.

— Oui, oui, ma p’tite, vous comprendrez ça plus tard. Des fois, les gens, ceux qu’on aime, ou ceux qu’ont fait plein de choses, ils reviennent, et on les voit. Comme je vous vois.

Pourtant, le portrait que le notaire avait brossé du sieur Lenoir, Alphonse-Marcel-Eugène, n’offrait pas un caractère si engageant que ça : des dettes ; de l’ivrognerie ; et puis, un petit quelque chose de louche qui attirait les gendarmes. Et sa disparition suspecte, et son décès inexpliqué. On pouvait penser, je ne sais pas, moi, à de la contrebande, on est tout près de la frontière, ou quelque chose de ce genre…

Je me rebiffai :

— Il n’est pas mort à la guerre, et vous le savez, très certainement. Il a même eu une fin, disons, bizarre, puisqu’on l’a retrouvé raide mort sous un pont de Paris.

La vieille femme s’est assise sur mon petit fauteuil Louis XV. Effondrée, plutôt.

— Ah, a-t-elle murmuré. C’est ma faute. J’aurais dû rien dire, rien, rien, rien…

Elle avait l’air de prendre douloureusement conscience d’une réalité pressentie et que ma phrase lui confirmait. Une petite traînée d’argent sur sa joue m’a bouleversée. Pauvre vieille femme, au fond ! Sans doute qu’elle appréciait son ancien voisin. J’allais m’avancer pour la consoler, lui prendre les mains, dire quelque chose de bien. Le soleil me chauffait le cœur. Une guimbarde passait dans la rue en pétaradant.

À ce moment-là, elle s’est redressée, grave, digne, portant sa tête blanche bien droite. Un autre truc bizarre : elle remuait ses oreilles. Pas comme un lapin, bien sûr, mais je voyais distinctement de menus mouvements déplacer ses pavillons, pourtant lestés de pendentifs imposants.

 Comme si elle avait deviné ma compassion, ou pour une autre raison, elle dit, cette fois, avec des notes tendres de contrebasse :

— Ma pauv’ fille, v’la une drôle d’histoire…

Je haussai les sourcils. Elle murmura, avec un sourire qui me parut sardonique :

— Et Jean qui rentrera pas ce soir…

Elle tourna prestement les talons, et, à une incroyable vitesse, elle sortit de la maison, laissant contre le mur son vélo, s’enfuyant de l’autre côté de la haie, chez elle.

II - APRÈS-MIDI POURRI

Il était midi. Je l’ai vue s’éloigner si vite ! J’eus seulement le temps de crier : « Madame… » À quoi, bien sûr, elle n’a pas répondu.

Il n’était pas prévu que Jean revienne pour le déjeuner. Je m’attablai devant la porte-fenêtre illuminée par le soleil pour grignoter mon petit repas. Cette gentille salade que j’avais préparée le matin, pendant qu’il se disposait à me quitter pour la journée, me parut fade, soudain. Pas faim. Une déplaisante impression de problème tapi dans un coin.

Mon après-midi était bien chargé, pourtant, j’aurais dû rédiger des lettres de motivation, rechercher des annonces d’embauche. L’ennui, c’est qu’on a beau vivre à proximité d’une très grande ville, des traductrices en polonais, ça ne trouve pas tellement preneur, d’autant plus que la région est truffée d’enfants et de petits-enfants d’immigrés polonais.

Je n’aurais pas dû accepter de venir ici. On était heureux, à Paris, dans le quartier étudiant, si plein de vie. Et puis, Jean s’était absenté pour quelques jours de prospection ; il avait trouvé un poste extraordinaire, mirobolant, disait-il. Il fallait que je démissionne de mon emploi de surveillante pour quitter la capitale, et le rejoindre, vite-vite dans le Nord, où il avait déniché « une maison qui me plairait ».

À son retour, il m’avait répété cela, en me serrant tendrement dans ses bras : nous n’avons plus nos parents, plus de famille, plus personne que nous deux, ma chérie, nous sommes seuls au monde ; les copains, tu sais, on s’en fera d’autres. Et quand on gagne beaucoup d’argent, c’est pas difficile…

Adieu donc, mon petit studio, les Boulevards, les bibliothèques.

Il fallait que je m’extirpe de ces pensées, de ce passé qui nous englue tous, un jour ou l’autre, dans les moments de doute. Je devais faire les courses, redresser ce vélo, réparer la blessure qu’il avait infligée à notre mur.

Sans entrain. Besoin de quelque chose, mais de quoi ?

Téléphoner à l’élu de mon cœur, cela chasserait les mauvaises prédictions de cette étrange bonne femme.

La réponse de Jean se fit attendre, me parvint dans un murmure amorti, parasitée par des gloussements féminins, sans aucun doute les clientes d’un établissement ordinaire, rigolant à la pause-déjeuner. Effectivement, il se restaurait dans un fast-food ; où ça ?

— Je te l’ai dit. À Nantes.

— Tu me l’as dit ? Et quand est-ce que tu me l’as dit ?

— Mais… hier, au moment où le facteur passait… quand j’ai ouvert l’enveloppe…

Mais voilà, bien sûr ! La vieille nous avait entendus, au pied de la boîte aux lettres. Et… non, en y réfléchissant. C’est moi qui avais relevé le courrier, l’avais ramené dans le salon. Jean avait eu un drôle d’air, en décachetant cette lettre. En silence.

Sa voix redevint lointaine, comme s’il s’isolait, afin qu’on ne l’entende pas.

— Les gars, ici, sont sur un projet super, ils aimeraient qu’on fasse plus ample connaissance, que je dîne avec eux ce soir. Les horaires de train, ça va pas être la joie pour rentrer.

Je sentis un petit pincement au cœur :

— Tu ne rentres pas ce soir ?

— Désolé, mais tu sais, ça peut être une très bonne affaire… De toute façon, j’ reviens demain.

Et, en riant, il a chuchoté : prépare-toi !... au pire !

Il glissait une perspective gentiment érotique. En fait, pour moi, le « pire », c’était une voix féminine, curieusement éraillée, qui répétait en fond sonore : Alors, tu viens, tu viens ?

— Qui c’est, derrière toi ?

— Personne. Enfin, si, y a une autre cliente, là, qui vient d’entrer dans les toilettes. Se lave les mains.

Je conclus, froidement :

— Tu es en bonne compagnie, je te laisse.

Je passai l’après-midi à faire la liste des travaux à entreprendre, dans une pièce du premier étage, qui allait devenir notre chambre ; à rédiger des C.V. ; à me rendre à l’hypermarché. Épuisantes, les courses, dans la périphérie d’une métropole de province. Il faut attendre un bus qui ne passe que toutes les heures, au mieux. Puis, traverser un immense campus où se garent des milliers de privilégiés au volant de leur bagnole. Se frotter, dans les rayons saturés de musique et d’annonces tonitruantes, à des personnages qui vous bousculent et vous soufflent au visage des haleines puantes. Souvent ce n’étaient que de pauvres hères, trimbalant dans le panier bleu de l’hyper un seul paquet de biscuits, parfois entamé. À la caisse, une femme se plaignait, y allait avoir des travaux sur la route, bonjour les embouteillages, et combien que ça nous coûterait encore ?

Au-dehors, des nuages avaient chassé la belle lumière de tout à l’heure, ce qui n’arrangeait rien à ma mauvaise humeur : la vieille, le chômage, la perspective d’une soirée en solitaire, dans un village où je ne connaissais personne… Sauf cette femme. Les deux sacs bien remplis me battaient les mollets et tiraient sur les bras. Arrêt de bus. Retour à l’Estaminet du Bras de Fer.

Je me laissai aller à regarder un téléfilm, malgré les habituels poncifs, le jeu approximatif des acteurs, la musique redondante. Le réalisateur exploitait les âmes sensibles au moyen d’une famille juive partant pour un camp de concentration. Je me dispensai du happy end, assurément invraisemblable, de cette œuvre, « distrayante », d’après le Télé-Semaine chiffonné que mon homme avait abandonné dans les toilettes.

Mieux valait gagner notre chambre provisoire et me consacrer au sommeil.

Nuit cauchemardesque : la gitane, grimaçante, me pourchassait avec un vélo rouillé qu’elle brandissait au-dessus de sa tête, tandis qu’un bonhomme aux bajoues violacées et à la casquette de voyou ricanait : « Fonse, c’est moi, c’est moi le roi des loufiats ! » Et il désignait un titre sur un hebdomadaire en loques qu’il tenait à la main : Alphonse a encore frappé ! Jean lui serrait la main, en l’invitant à venir boire une bière.

À propos : il ne m’avait même pas rappelée pour me dire bonsoir.

Le lendemain matin, une odeur de café me réveilla.

— Cool, ma poule ! Tu vois, j’ suis rentré tôt, ce matin… Enfin, l’est quand même neuf heures. Tu te paies des grasses matinées, hein, quand j’suis pas là !

Je ne lui ai pas parlé de la vieille d’à côté.

Ni de ce que j’ai trouvé, sous le premier lé d’un vieux papier peint, à ramages gris et noirs.

III - À QUAND LA NOCE ?

Je n’avais pas tellement apprécié cette affaire de Nantes, qui me revenait sans cesse en mémoire, comme un équilibre instable. Je nous revoyais, quelques semaines plus tôt, sur un banc du Luxembourg baigné dans la lumière poudreuse d’un printemps très chaud, si chaud qu’on le confondait déjà avec l’été. Sous l’ombre bienveillante des statues antiques, il m’avait regardée dans les yeux – il a de si beaux yeux, bruns et veloutés – et avait prononcé les mots magiques, « On ne se quittera jamais, nous, hein, ma belle ? » Et puis, il avait évoqué son dernier voyage dans le Nord, non, non, ça n’avait rien à voir avec les glaces de l’Arctique, c’était un département très sympathique. Et surtout, on lui proposait une association du tonnerre ! Alors, il allait trouver une belle maison pour nous deux. Ce serait le domicile de Monsieur et Madame Maroseau, quand, après avoir démissionné de mon emploi, je l’aurais rejoint.

J’avais cru entendre une demande en mariage. Or, il n’en avait plus jamais été question. Drôle d’expression, en être question : en réalité, des interrogations, je commençais à m’en poser. Mes tentatives pour ranimer les perspectives matrimoniales s’enlisaient à chaque fois dans des considérations sur les travaux à faire, les matériaux à acheter, les clients à trouver, aussi ; car la « situation mirobolante » ne rapportait pas autant qu’il l’espérait.

L’équité m’oblige à dire son air sincèrement contrarié de s’investir ainsi dans son travail. Car il y en avait, de l’ouvrage, à la maison ! En sa qualité d’architecte, il avait prévu d’abattre des murs ici, de monter des cloisons là. Il faudrait des outils. Un peu chers, les outils.

Il me répétait :

— On va aménager le bar en cuisine ; tu y seras bien, une kitchenette à l’américaine. Mais surtout, pas de travaux au-dessus de tes forces ! Attends que je sois là…

Je me contentais donc de décaper toutes les portes, revêtues de plusieurs couches de peinture, qui montraient peu de bonne volonté à retrouver leur teinte originelle. Le soir venu, mes épaules, mon dos, me rappelaient ces combats acharnés.

Il y avait aussi les jeux de l’estaminet: de beaux meubles en bois massif, qui avaient dû faire le bonheur des familles, avec les palets qu’on envoie, à l’aide d’un élastique, dans des trous marqués de valeurs différentes, ou encore le passe-boules, et le trou-madame… Ce nettoyage-là me dispensait de décapant corrosif et puant; j’y cassai plus d’un coton-tige. J’avais rangé moi-même, et à grand-peine, le billard russe, la toupie du roi et le jeu de grenouilles dans la buanderie. Cette initiative se révéla fort salutaire, par la suite.

Les résurgences rancunières des jours précédents s’estompaient ; il faisait encore très beau, et je ne regrettais pas cette acquisition : L’Estaminet du Bras de Fer, j’allais le ressusciter, en faire une demeure somptueuse ! J’aimais cette impression de propreté sèche qui y régnait ‒ Monsieur Fonse n’avait sans doute pas fait beaucoup de cuisine, bien que ce soit l’usage dans un estaminet. Malgré quelques traces olfactives de bière, je m’y sentais à l’aise comme dans une grande bibliothèque, avec ces lambris qui couvraient les murs, ces plafonds hauts, aériens… Ce serait une superbe maison, une maison de famille.

Mais une maison où l’on succède à quelqu’un garde la trace du premier occupant. Je voulais à la fois transformer le débit de boisson en demeure patriarcale et en extraire son ancien propriétaire, le clochard décédé sous les ponts.

Mort, Alphonse Lenoir ? Pas tant que ça : depuis que nous étions arrivés, il venait visiter chacune de mes nuits. Comme je n’avais jusqu’alors jamais été affectée par des phénomènes de ce genre, intriguée, et quelque peu importunée par ces songes, je m’étais mis en tête de tout savoir sur cet homme, pour mieux le chasser de notre existence. Et particulièrement, depuis la visite de cette voisine.

Ces cauchemars, par leur fréquence et leur diversité, me donnaient le sentiment d’être sous l’influence d’un déplaisant pouvoir : celui de Lenoir, ou de sa maison elle-même, s’il est vrai que certaines demeures vivent leur vie propre et qu’elles nourrissent de l’amitié ou de la haine envers ceux qu’elles abritent. J’étais forcée de constater que les sentiments de Jean à mon égard s’étaient modifiés depuis notre installation dans l’Estaminet.

L’atmosphère n’était pas très cordiale, ce matin-là. Il n’avait pas de cravate assortie à sa chemise, ses chaussures n’étaient pas cirées. Et tout à coup :

— T’as trouvé une piste, pour ton boulot ?

— Non, on me répond toujours que, si je parlais le néerlandais, ou l’arabe, ou le chinois, ça irait. Mais le polonais… « On a plus de traducteurs en polonais que nécessaire », voilà ce qu’on me répond toujours.

— Ah, ces Polaks ! Quelle engeance, il y en a partout. Eux, ils arrivent à se faire connaître, tiens, les Stablinski, Michalczewski, Boniek, etc., et ils gagnent mieux leur vie que toi !

Je ne répondis rien ; que Jean débite des discours xénophobes ne me plaisait guère. Pour apaiser le mécontentement qui grondait en moi, j’allumai un petit feu dans le fourneau rudimentaire siégeant dans la resserre, à côté de la grande salle. Là, une imposante cheminée aurait pu satisfaire notre envie de confort rustique ; or, elle était transformée en vitrine pour une collection de bouteilles. On la réhabiliterait plus tard. Tout en bourrant le petit poêle de brindilles et de journaux, j’entendais Jean récriminer contre « ces femmes qui ne fichent rien », et je ruminais…

Si j’avais pris le polonais en option dans mon lycée parisien, c’est parce que Maman y avait tenu mordicus : « Ma petite fille, Charles avait des amis polonais ; du moins, ses parents, ton grand-père et ta grand-mère paternels, en avaient. C’étaient des gens formidables. » Elle ne m’avait pas dit si elle les avait jamais rencontrés, s’ils parlaient leur langue en sa présence ; peut-être étaient-ils morts.

La flambée que je projetais ne prenait pas ; trop humides, les combustibles ? Enfin, une petite lueur se déclara, je m’époumonais à la faire grandir.

La parole de Charles, mon père trop tôt disparu, n’était pas discutable. Elle avait donc eu raison de mes choix personnels, qui me portaient plutôt vers une option artistique. Mais, après tout, l’étude du polonais m’avait intéressée.

Je le lui avais déjà expliqué, à mon Jean bien-aimé, à plusieurs reprises, mais je m’abstins de le lui faire remarquer.

Satisfaite de ma retenue, je crus le moment opportun pour aborder la question qui me tenait à cœur :

— Mon chéri, il y a une chose dont j’aimerais te parler…

Première erreur : prendre des précautions oratoires. Peu d’hommes apprécient de tels préambules, il vaut mieux aller droit au but. Va savoir pourquoi je m’embarrassais dans de telles circonlocutions ?

— Quoi encore ? J’ te parle de ton boulot, là ; t’as pas encore décidé de te mettre à gagner un peu de fric ? Tu crois que c’est facile, pour moi, de vivre avec la menace de pas pouvoir payer les traites à la banque ?

— Non, bien sûr, mais pour moi non plus…

— Sauf que toi, t’as pas, en plus de ça, le stress de la discussion avec le client !

C’était mal engagé. Je lui passai les bras autour du cou, quêtant un baiser :

— Excuse-moi, mon amour, je sais que tu te démènes pour nous et pour notre Estaminet... Je vais essayer de trouver des traductions en anglais.

Ça aussi, d’avance, je savais que c’était peine perdue : l’Angleterre est à une heure d’ici, alors des traducteurs, ça ne doit pas faire défaut. De toute façon, je préfère traduire du polonais. Tiens, au fait, mon amie Nathalie... elle avait de la famille polonaise.

— Faut pas essayer, rétorquait-il. Faut réussir.

J’avais beaucoup parlé à Jean de Nathalie, dans l’espoir de l’inviter chez nous. Mais elle n’avait pas une valise de diplômes, ni une famille particulièrement fortunée : elle évoquait des cousins éloignés, ceux du Pas-de-Calais qui avaient trimé dur, dans les mines. Oui, c’est cela ; des spécialistes du charbon, dans sa famille, car d’autres cousins étaient allés s’embaucher à La Mure. Je m’en souvenais bien: une fois, elle m’avait montré une grosse pierre, très curieuse, hérissée de polypes brillants; un morceau de houille, gris, couvert de boursouflures incrustées de petits cristaux transparents, du quartz, et de particules étincelantes comme de l’or, qui nous avaient fait rêver à Voyage au Centre de la Terre.

Le portrait que je lui avais ainsi brossé n’avait pas enthousiasmé mon chéri, il m’avait répliqué :

— Oui, mais en attendant, elle t’écrit plus, elle te répond plus. Tu parles d’une copine !

Bien plus qu’une copine ; nous nous faisions des confidences de pré-adolescentes, nous nous rendions de menus services ; quand Maman m’avait emmenée vivre à Paris, nous avions continué à correspondre. Et puis, ça s’était espacé.

L’image de la jeune fille passa fugitivement dans mon esprit, ses taches de rousseur, son nez en trompette, et ses joues rondes et rouges, haut placées dans son visage, sous des yeux couleur myosotis. Revoir Nathalie…

Si j’arrachais à Jean son consentement à notre mariage, il ne pourrait refuser que je l’invite. Et là, je commis ma deuxième erreur :

— J’ai tellement envie, tellement envie que nous soyons un vrai couple, mon amour.

— Tiens ! C’est pas le cas ? Tu me dis le rapport avec tes traduc en langue étrangère, d’abord ?

Il est vrai, le changement de sujet s’avérait un peu brutal.

— Je suis certaine de trouver une vacation, s’il le faut, un poste de surveillante, dans un lycée de la ville. Tu n’auras plus à te faire de souci pour Le Bras de Fer, et même, je pourrai financer notre mariage.

Troisième erreur : insister quand il est patent que le moment ne convient pas, et se donner le beau rôle.

— Ah ! Mais c’est que ça urge ! Madame est pressée ! Oh, mais j’ te préviens : on n’a pas les moyens de faire un gosse, hein, là, rêve pas.

Précisément, je désirais en arriver à cette seconde étape. Mais je n’allais pas lui dévoiler tout ça d’un coup. Je me contentai de lui dire :

— Mais non, bien sûr, mais je serais tellement heureuse d’être ta femme, de m’appeler Madame Maroseau !

Suggestion fort séduisante, puisqu’elle me rappelait une scène divine dans les jardins du Luxembourg. Pas de chance ; une petite contracture de ses mâchoires signalait son déplaisir. J’ajoutai précipitamment :

— Et puis, on fera simple, je ne tiens pas aux grands tralalas.

— Ah ! Parce que t’avais envie de ces fringues à la con qui ne servent qu’une fois, et d’un gueuleton à péter à table !

— Non ; non, non ; on sera que nous deux, ou trois, avec Nathalie, si elle peut venir.

J’arborais un sourire rêveur, il bougonna :

— Et tu t’imagines qu’elle voudra être ton témoin ? Mets-toi à sa recherche, alors, au lieu de blablater !

Piquée au vif, je lui répliquai que, certes, je souhaitais associer Nathalie à notre bonheur ; mais le mariage était, de beaucoup, plus important pour moi. Je n’allais pas attendre indéfiniment que Nathalie réapparaisse.

Sans doute avais-je réussi à le remettre de bonne humeur :

— Mais si, voyons ! Nathalie, c’était ta meilleure amie ? Moi j’ai pas eu cette chance, de partager de bonnes choses dans ma jeunesse, je t’envie un peu. Alors, crois-moi, retrouve d’abord Nathalie.

Pour moi, la question était vraiment subsidiaire. En cas de besoin, on pourrait bien trouver des gens complaisants. C’est, de toute façon, ce qu’il faudrait qu’il fasse, lui.

— Mais, Jean, en attendant, demande donc un extrait de naissance, ce sera fait…

Je savais qu’il faudrait ensuite se marier dans les trois mois, à moins que de redemander cette pièce ; dans ce cas, il fallait aimer les courriers avec l’administration... J’ajoutai :

— Ne tarde pas, mon chéri, surtout si tu dois écrire à Oran, où tu es né, les délais peuvent être longs…

Il toussota.

— En fait, non, je n’y suis pas né; euh… ma mère était repartie dans sa famille pour accoucher, et je suis revenu en Algérie juste après ma naissance, alors, ce ne sera pas plus compliqué que pour toi.

Ce qui me semblait compliqué, c’était cette parturiente voyageuse ; mais le moment était mal choisi pour exprimer une remarque critique ; après tout, ce n’était qu’un détail.

— Alors, mon chéri, je compte sur toi ? (encore une erreur !)

— Commence donc par les faire, tes demandes, toi qu’es pas foutue de gérer la moindre bricole administrative.

Il est vrai que je m’étais montrée une piètre collaboratrice, lors de l’achat de la maison. C’est Jean qui s’était occupé de tout ; je m’étais contentée de retirer mes économies à la caisse d’Épargne, et de réaliser l’assurance-vie que Maman avait souscrite pour moi. Lui, il était allé voir le notaire, le maire, le banquier.

À présent, il s’agitait, affairé.

— Il faut que je sois à l’heure, je file ! N’oublie pas, il n’y a plus rien dans le frigo ; ma poulette, faut me nourrir, j’travaille, moi ! À ce soir…

Je vis la porte se refermer en claquant.

Déjà parti, et bien vite ! Encore un déjeuner solitaire. Quand je pense qu’il m’avait vanté les charmes de la province, tu sais, mon chou, on y vit autrement ; j’aurai le temps de rentrer manger avec toi tous les midis, et même, on aura le temps de faire une sieste coquine…

Ce ne serait pas encore le cas aujourd’hui. Et je n’avais pas entendu de « oui » franc et massif, à propos du mariage.

Et pour se rendre à son travail, il avait choisi un beau costume assez cher, et soigneusement briqué sa voiture. Déjà qu’elle me paraissait un peu luxueuse, un peu au-dessus de nos moyens… enfin, des siens…

En tous cas, un engin qui roule vite.

Trop vite.

IV - ENTRER CHEZ L’AUTRE

Je me disposais à recommencer une journée semblable aux précédentes.

Pas tout à fait quand même : succédant au soleil, une bruine diffuse attestait qu’elles n’étaient pas totalement calomniatrices, les médisances concernant le climat. Il faudrait que je m’y fasse ! Un détail…

Surtout, j’espérais bien ne pas être dérangée par la femme d’à côté.

Ah, mais non, zut ! Je devais reconduire son bicycle délabré jusqu’à sa roulotte, m’en débarrasser avant que Jean ne s’aperçoive de son existence. J’allai, sans enthousiasme, chercher l’engin dans ce qu’elle avait appelé « la buanderie », un petit appentis dans la cour. Après tout, elle aurait bien pu venir le rechercher en personne.

À la réflexion, c’était mieux ainsi. Je n’avais pas envie qu’elle entre chez nous, comme l’autre fois, avec son regard vif. Je n’avais pas envie qu’elle me parle, qu’elle appelle Fonse de sa voix criarde. Je n’avais pas du tout envie de l’avoir comme voisine. La présence de sa roulotte sur le terrain limitrophe, une intrusion dans mon intimité ! À la Sainte Catherine, faudrait qu’on plante une haie bien épaisse.

J’enfilai mon imper, j’ouvris la porte grinçante de l’abri et procédai à l’extraction du vélo ; et je le conduisis, par le guidon, comme un écolier qu’on mènerait par l’oreille, au coin. Il me fallut le descendre du trottoir ; il couinait et tremblotait ; comment peut-on grimper là-dessus ? Et il était d’un lourd, avec ça ! Le courrier avait été jeté sans soin en direction de notre boîte aux lettres ; il gisait sur le sol boueux, nos noms commençaient déjà à se déliter. Le ramasser représentait pas mal de négociations avec le bicycle pesant, mais je finis par m’en emparer, tâchai de lui rendre une figure acceptable, et le glissai dans ma poche.

Une Mercédès d’un vieux modèle passa, ralentit. Au volant, un gaillard avec un foulard rouge, pas souriant, qui détourna le visage, comme pour éviter que je le voie. Il y a des gens pas si aimables qu’on l’affirme, dans ce pays.

La roulotte, on l’apercevait depuis chez nous, au fond d’une lande de mauvaises herbes plantée de très vieux pommiers auxquels pendaient encore des fruits bosselés et tachetés. Ça avait dû être un beau verger, autrefois, appartenant peut-être au débit de boisson.

J’aurais bien aimé qu’on ait des pommes, des poires, au bout de notre maison, pour les petits qu’on n’allait pas manquer de faire, Jean et moi.

Si, si, je veux des enfants. Quand je pense qu’Elle, la vieille folle, se tape tout ce trajet, de sa caravane jusqu’à Notre haie, pour venir nous épier ! Pas possible ! Elle est obligée d’enjamber des ronces, des orties, sans compter les flaques.

Je l’imaginais bien, retroussant ses cotillons ridicules, humant l’air, à droite, à gauche. Elle devait être curieuse, comme tous les vieux, qui n’ont rien à faire. De quoi pouvait-elle bien vivre ? Une retraite ? Est-ce qu’une bohémienne se trouve un jour à la retraite ? Quel travail avait-elle pu faire dans sa vie ? Voler ? Mendier ?

Mais qu’est-ce que je fabrique là, moi, un vélo déglingué à la main, devant une maison qui n’en est pas une, et puis, qu’est-ce que je vais dire ? Pourvu qu’elle soit partie ! J’abandonnerai le « machin » sur place, et elle le retrouvera ! J’aurais mieux fait d’en parler à Jean, il aurait peut-être bien voulu se charger de cette corvée, avec sa stature de héros ; mais il aurait fallu pour cela que je lui rende compte de cette visite si bizarre, qui à coup sûr lui aurait déplu.

Et puis, il est parti. Où ça ? Au travail, à ce qu’il dit ?

Or, je me trouvai d’abord contrainte de coucher délicatement ledit vélo. Je n’avais jamais fait attention à ça : une caravane, on n’y entre pas de plain-pied. Il y avait des marches, une sorte de petit escabeau, très propre, ma foi, presque luisant, en bois solide, épais.

Pas de sonnette : je m’en doutais ! Je frappai à la porte, une drôle de porte, pourvue d’une petite ouverture en plein cintre, décorée d’un rideau blanc. Derrière, de la lumière. Un peu plus loin, une fenêtre, pourvue du même rempart de tissu, et, aussi, d’un petit géranium qui se balançait dans une suspension en plastique. Elle aime les fleurs, la gitane ?

Elle aimait, oui. Quand elle ouvrit sa porte, la première chose que je distinguai, c’est un bouquet, que je qualifierais de somptueux – mais tout est relatif, n’est-ce pas – trônant sur une table.

— Qu’est-ce que tu veux ?

Ah bon, elle avait décidé de me tutoyer ! Elle n’avait pas l’air souriant, mais son gros chagrin d’hier n’avait pas laissé de traces.

— Je vous rapporte votre vélo.

— Pas trop tôt ! Encore une chance que mon pain ne soit pas fini ; il me reste assez de tartines pour la journée. Sans quoi, fallait que j’aille à pied.

Je n’avais pas du tout envie de compatir. La boulangerie n’est pas si loin, et, considérant le poids de son vélo, elle aurait été moins fatiguée à s’y rendre à pied.

— Tu t’en fous, de mon pain. Ben t’as raison, tiens. Faut pas s’attendrir sur des bêtises, mon petit. On a assez de choses sérieuses dans la vie. Des gaies et des tristes. Des plus importantes qu’un bout de pain.

Encore que…

— Encore que…?

J’étais surprise, et par l’accueil, et par ce parti-pris de méditation sur le pain. Brisons là, me dis-je. Pas de chance, elle était lancée :

— Oh, toi, tu ne sais pas ce que ça fait, d’avoir faim ! Je ne te le souhaite pas. Mais un bout de pain, vois-tu, quand on a faim, c’est plus qu’une chose sérieuse.

— Bon, et, euh… Je m’en vais, au revoir madame…

Elle se pencha vers moi, agrippa mon pull au milieu de la poitrine :

— Ah, non, tu ne vas pas t’en tirer comme ça, ma fille. Entre donc, j’ai à te parler de ces planches et de ton mari…

C’est pas vrai ! Elle ne va pas remettre ça, nous harceler pour qu’on l’aide à installer son troupeau sous nos fenêtres !

— Vous ne voulez plus me parler de Monsieur Alphonse ?

J’espérais la « déstabiliser », comme dit mon chéri quand il parle de son travail, de ses concurrents ou de ses associés. En effet, elle grimaça un peu, mais pas plus que ça, et, sans répondre, me tira à l’intérieur.

Ça sentait l’odeur aigrelette d’une soupe un peu sure, mais pas vraiment désagréable, dans cette caravane. De petits objets bizarres s’étaient installés, ici et là : sur un minuscule buffet, un petit poste de radio ; sur la table où trônait le bouquet, une Vierge en verre, renfermant, à tous les coups, de l’eau de Lourdes ; une photo de Peter Van Eyck, dans un cadre doré ; un superbe Laguiole pliant, et déplié.

— C’est votre fils ? Dis-je en désignant la photo.

Elle me toisa comme si j’étais une demeurée :

— Nan, c’est Peter Van Eyck.

Et elle ajouta :

— Dans Le diabolique Docteur Mabuse. Tu veux du café ?

J’étais déjà en train de me demander pourquoi j’avais posé une question aussi sotte, alors que j’avais parfaitement reconnu l’acteur. Peut-être parce qu’on s’attend, en général, à des portraits de famille dans les cadres chez les vieilles dames. Ou bien parce que j’avais essayé à mon insu de piéger cet étrange personnage : si elle m’avait répondu : « oui, c’est mon fils, il est beau, n’est-ce pas ? » elle m’aurait rassurée : une vieille solitaire, qui découpe des photos dans des revues, et qui s’invente ainsi une famille, c’est courant.

Mais non ! Elle connaissait Fritz Lang, et très bien, même ; la preuve, elle me questionnait :

— T’as pas vu le film ? Encore moins le Testament du Dr Mabuse ?

Mais, ma parole ! Elle me prend pour une ignare ?Autant conserver mon personnage d’idiote.

Je fis « non » de la tête, en me demandant comment cette vieille bohémienne pouvait être cinéphile. Ça me dépassait complètement.

Elle ajouta :

— Le vrai titre, c’est Les mille Yeux du Docteur Mabuse. Oui. Il y a des gens qui savent voir loin, qui savent dénicher les voleurs, les assassins et les dictateurs.

Sur son visage à elle se dessinaient les traits résolus du détective et du policier réunis. Étrangement, ça ne prêtait pas à rire.

J’entendis dans la rue pétarader la Mercédès. La vieille grimaça.

— Alors, t’en veux, du café ?

À ma grande surprise, je m’entendis répondre :

— Oui, s’il vous plaît, merci.

Et je m’assis, sans savoir pourquoi, sur l’une des deux chaises de cette minuscule pièce de séjour.

V - COMMENT LA PEUR VOUS SÉDUIT

Voilà comment une petite chatouille de peur sait vous séduire : j’avais rencontré une femme, une vieille femme, j’avais rencontré un secret. Dans ses gestes, quelque chose de vigoureux et un peu menaçant avait coloré mon irritation d’inquiétude. Ses traits reflétaient une détermination redoutable. Après avoir lâché mon pull, elle m’avait projetée dans son domaine, et je m’étais assise, poussée par son irrésistible volonté. Je me sentais toute petite, comme à l’école, quand, à la garderie, la responsable des enfants, une aimable virago, nous enjoignait, de son index dressé : Debout ! Assis !

Dans sa roulotte, elle me prépara du café, avec une vieille cafetière à trois corps, en ferraille émaillée, bleu pâle, décorée d’un petit oiseau voletant parmi les roses. En le versant dans ma tasse, un tout petit bol en porcelaine assez fine, elle maintenait d’un doigt sec et robuste le couvercle, qui se terminait par un bouton rond. Le café avait un arôme délicieux, un goût étonnant ; il m’empêcha de dormir la nuit suivante.

En absorbant précautionneusement le breuvage, je sentais apparaître un nouveau sentiment, une curiosité sucrée comme de la barbe à papa, et comme elle, s’enturbannant de motifs filiformes superposés : envie de savoir pourquoi cette femme nourrissait une telle admiration pour Van Eyck, ou pour Fritz Lang ; envie de connaître sa méthode pour lever tous les secrets de ses voisins, et comment elle avait eu vent de l’existence de ma meilleure copine. Jamais je n’avais tant pensé à Nathalie, perdue de vue depuis mon départ pour Paris. Et, pour couronner le tout, l’envie obsédante d’en savoir davantage sur Fonse Lenoir.